Le Poids de l’eau : la peur est soluble dans le chlore

Dans une ambiance joyeuse de piscine, de bruits d’eau et voix d’enfants, deux gars en maillot de bain se sèchent, des inconnus encore mais déjà des familiers, complicité de bassin, fraternisation de vestiaire. « Tiens, tu viens souvent, non ? » Chamailles de génération, Weismuller vs Manaudou. L’un n’a pas encore 50 ans : Franck, un peu dragueur, un peu taquin, des regrets, des virages pris ou pas pris. L’autre n’a guère plus que 25 : Julien, en couple avec Sarah, slashgeneration mannequin/barman/comédien de théâtre/fêtard, « j’me prends pas la tête ».

Gestes partagés des nageurs sortis de l’eau, ils hydratent leur peau, se massent, se rhabillent, chacun sur son banc. Se retrouvent le jour ou la semaine suivante. Parlent, se confient, se dévoilent, par bribes, par à-coups.
 

 
L’auteur, et interprète de Franck, Alexandre Testagrossa, est un nageur, un vrai, ce printemps il a été sacré champion de France masters sur 50 m et 200 m brasse, et vice-champion sur 100 m brasse. Il connaît la rigueur, l’endurance et le plaisir du corps délié et rapide dans la ligne de nage. Il a composé pour lui-même et son partenaire de jeu une partition sensible, drôle, vive et touchante.

Dans un lieu tout simple, presque nu, qui pourra être aussi bien vestiaire de piscine qu’atelier de théâtre ou qu’espace mental, Franck et Julien vont se lier, entrer en conversation, ce qui signifie « tourner ensemble » : ils tournent ensemble, parfois autour du pot, cherchant le chemin ardu de la confidence, ils valsent, trois pas en avant, trois pas en arrière, se reconnaissent dans leurs blessures, tanguent-tango en pas-de-deux sensuel… Les dialogues sont déliés, souples, les deux acolytes se chambrent, se griffent, flirtent vaguement, fendillent leur carapace, on sourit avec eux, on les accompagne dans leurs émotions changeantes.
Des apartés ouvrent une fenêtre sur les monologues intérieurs de Franck et Julien. Isolés dans un rai de lumière trouant la pénombre, face au public, ils livrent ce qu’ils peinent à se dire l’un à l’autre, ce qu’ils peinent peut-être à se dire à eux-même, en de beaux monologues intenses.
Le dialogue s’étend sur quelques années, la relation entre Franck et Julien a ses hauts et ses bas, complexe, nourrie de leurs affinités et de leurs peurs communes. Ils vont avec le temps construire de nouveaux chemins pour leur vie, s’aider à retrouver ce que les fait « se sentir vivants », le goût de la compétition pour l’un, celui du théâtre pour l’autre.

Ici, devant nous, deux silences par les mots et l’affection vont s’adoucir, deux solitudes vont se frotter l’une à l’autre, deux hommes sur leurs blessures vont faire renaître la peau neuve. « Je sens moins le poids de l’eau », dit l’un à l’autre, et c’est tout le propos de cette pièce, cet allègement, le carcan qui se desserre, la liberté reconquise, et la possibilité renaissante de l’amour et de la joie. Le sujet est grave, le traitement est léger, la pièce porte ce joli message d’espoir, qu’en accueillant l’autre on peut se retrouver soi, que les plaies peuvent cicatriser. Les deux acteurs sont d’un engagement généreux, vibrants de sincérité, humains, très humains. Un spectacle modeste et délicat, émouvant souvent, s’accordant des fantaisies comme autant de respirations : on quitte ces deux résilients avec le sourire.

Marie-Hélène Guérin

 


 
LE POIDS DE L’EAU
texte Alexandre Testagrossa 
mise en scène et jeu Alexandre Testagrossa & Joseph Gabison 

À voir du 4 au 26 juillet Théâtre La Carreterie à 14h35

chorégraphe Augusto Freeman | coach d’acteurs Tania Alvespires | costumière Jade Leroy
Photographies © Mukit Abdul Hamid
Une production Shiadu Group et Les Scénartistes
 

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