Life on Mars ? : allez voir là-bas si on y est !

Pendant qu’une mission spatiale pour la planète Mars se prépare, des migrants se font former pour devenir auxiliaires de vie. Pour rompre sa solitude, un homme achète les services d’une escort girl. Dans une entreprise, trois collègues confient à un psychologue leurs difficultés à communiquer en open space…

La compagnie Thespis s’est appuyée sur un travail de documentation et d’entretiens autour de la thématique de la solitude, pour nourrir cette réjouissante création collective qui s’interroge, et nous interroge, sur notre monde moderne, et la place qu’y trouvent (ou que s’y cherchent…) nos contemporains.

Sur une pelouse vert vif qui tient à distance tout réalisme, les saynètes s’enchaînent avec un bel art du rythme et de la rupture. On tricote le voyage interplanétaire et les vies au ras de notre sol pour mieux détricoter les clichés et les mécanismes qui nous enserrent; et pour confronter la solitude incomparable de l’homme seul navigant sans retour aux solitudes insondables des hommes qui vivent dans la compagnie des autres hommes.

 

TROIS BONNES RAISONS D’Y ALLER + 1 :

1 – Pour se régaler de la plasticité et la justesse des comédiens. Dissimulés derrière un accent, un masque de commedia dell’arte, une ivresse, ou au plus simple, disons au plus nu du jeu, ils sont tous également vifs, inventifs, fins, sensibles.
2 – Pour la fantaisie et l’émotion jumelées. Pour ce cadeau que nous fait Life on Mars ? de distribuer rires francs et sourires d’une main, et de l’autre nous serrer le coeur en quelques instants. Avec la fêlure du regard d’un vieillard broyé par l’absence de l’épouse défunte, avec le trouble d’une femme dont la solitude se brise dans les bras d’un robot (Elle « mais est-ce que tu peux m’aimer ? » Lui, avec douceur « et toi ? »), avec le grain de la voix d’un chanteur aimé…
3 – Pour la mise en scène alerte et souple, précise, qui de fondus au noir en fondus-enchaînés nous entraîne d’un univers à l’autre sans jamais nous égarer, et trouve toujours la bonne distance entre les êtres pour nous faire ressentir ce que les meut ou les émeut.
4 – Et… parce que Life on Mars ?, c’est une histoire de solitudes mais c’est aussi une histoire de tendresses. Un spectacle où l’impertinence et le goût de la farce n’empêchent pas la bienveillance. Un spectacle qui nous raconte une humanité claudicante, mais soulevée par son désir inextinguible de vivre, et embellie par ses tentatives même maladroites, même empêchées, d’échanger, de communiquer, de se rejoindre. Un baume vivifiant !
On en ressort tonifié, l’oeil pétillant de plaisir, avec comme une joyeuse envie de serrer quelqu’un dans ses bras. Ça ne se refuse pas !
Avignon Off se termine dans une semaine, courrez-y !

Marie-Hélène Guérin

 


LIFE ON MARS ?
Création collective dirigée
Mise en scène : Thai-Son Richardier
Collaboration à la mise en scène : Lysiane Clément
Interprétation : Amandine Barbier, Loïc Bonnet, Gaël Dubreuil, Benoit Ferrand et Mellie Melzassard.
Création sonore : Claire Mahieux – Création lumière / régie : Bastien Gérard – Scénographie : Anabel Strehaiano – Costumes et photos : Lysiane Clément
 

A voir à Avignon du 7 au 31 juillet 2021 (relâche les lundis)
20H10 / La Factory, salle Tomasi
 

Parfois ils crient contre le vent : Enfin pleurer !

Il y a quelque chose de l’enfance et du jeu funambulesque et somnambulique, quelque chose de l’enfance de l’art dans ce spectacle circassien tout public, quelque chose qui a fait défaut pendant toute cette année quasi assignés à résidence, et que les corps et les voix des artistes sur le plateau, leur structure bizarroïde et la présence nombreuse du public nous restituent avec violence, humour et folie.


structure de jour © Isabelle Buisson / structure de nuit © akphotos/cie Cabas

C’est au Théâtre des Roches, à Montreuil (93) que j’ai pu une nouvelle fois m’émerveiller face à un spectacle de théâtre et me sentir submergée par une forte émotion et pleurer, tandis que ma fille de 7 ans, avec moi sur les gradins de bois, derrière ceux assis par famille ou par groupe, par terre sur des tapis de fausse herbe installés sur la pelouse du jardin du Théâtre des Roches, dans le respect des distances, tandis que ma fille donc, riait aux éclats et applaudissait à tout rompre charmée par les pitreries et la folie ambiante.

Parce qu’il faut vous dire que l’envoûtement par ce spectacle est presque immédiat et qu’on ne décroche pas les yeux de l’échafaudage sur lequel voltigent, chantent, parlent et s’égosillent les comédiens, à plusieurs mètres de haut glissant parfois au sol ou feignant de tomber pour faire encore plus palpiter nos cœurs.
 

© Sophie Perez

Ça commence par des bouts de linge, des bouts de tissus lavés qui bientôt servent de cordage pour hisser les corps sur l’échafaudage. Tissus comme autant de liens qui nous relient tous.

Puis le banjo se met à jouer avec pour interprète un homme dressé tout en haut de l’échafaudage. Il est un peu comme le poète solitaire, le Roméo attendant une Juliette qui ne viendrait jamais, l’âme dont les cordes nous envoient l’interzone de ses sons et nous placent dès l’instant dans un univers qu’on ne quittera plus pendant une heure.

Puis peu à peu les corps s’animent, avec des mouvements qu’on prendrait pour rien, pour des maladresses et qui là aussi font le charme démantibulé de ce qui nous est donné à voir. Ce sont les corps de SAID MOUHSSINE, acrobate au mât chinois, YOUNES ES-SAFY, acrobate aux sangles, COLLINE CAEN, voltigeuse au cadre aérien, TOM NEAL, acrobate à la roue Cyr, CECILE YVINEC, voltigeuse au trapèze volant, cadre coréen, tous habillés comme en ville ou comme à la campagne, selon la figure du personnage qu’ils incarnent.

Et bientôt les mots viennent et l’on comprend que tous ceux-là souffrent de leurs différences, de leurs difficultés à communiquer, à se comprendre, à être ensemble et à s’accepter, à accepter les cultures des autres et de leur solitude. Ils s’expriment tour à tour dans une langue tantôt poétique, tantôt hystérique, s’interrogeant et nous interrogeant comme des ingénus, en français, en arabe et en anglais, formant chacun un archétype d’une culture, une tentative d’esquisses dans lesquelles les spectateurs pourront s’engouffrer ou reconnaître leur voisin. Il y a, par exemple, la femme de gauche aux penchants germaniques trouvant sa fraternité dans les tablées, les échanges avec d’autres de cultures éloignées, qui pensera périr dans bus au fin fond du Maroc.
 

© Sophie Perez

Et parfois, le calme survient dans une langue apaisante délivrant des différences et fédérant les peuples pour qu’ils relèvent la tête :

« Il existe des vents de toutes sortes. Ceux qui appellent, poussent dans le dos, les vents de révolte, les vents froids, ceux qui s’engouffrent dans les cous, les ventres ou entre les doigts. Les vents qui murmurent des choses que nous ne pourrons plus ignorer, qui siffleront à jamais en nous. Les vents épais, fous, ceux qui sèchent les bouches des nourrissons, les vents qui sèment le doute, et ceux qui portent les pollens et les bonnes nouvelles, fertiles. Le vent n’a pas de frontière, sans histoire, sans passé, sans futur, sans papiers. Il ne fait pas de différence, n’a pas de préférence, il balaie, sèche les larmes, emporte les cris, déplace la poussière, remue les vagues qui engloutissent les bateaux. Mais il n’est pas question de se résigner, à la manière des enfants, qui parfois crient contre le vent, osons. Il restera alors peut-être du vent, autre chose que les traces de sable sur nos carreaux. »

Tandis qu’ils s’expriment sur le manque de fraternité et le déni de solidarité, ils dessinent une procession où chacun viendra prendre soudain la parole, s’imposant dans l’urgence et dégageant du premier plan celui qui est en train de parler, en train de nous dire quelque chose de sa douleur et de ce qu’il ne supporte plus pour prendre cette place à son tour. Et c’est bien sûr la femme de l’Est qui aura le moins la parole, qu’on écoutera le moins, qu’il faudra tout de même inclure et qu’il faudra sauver. Parce qu’ils se sauveront tous comme des naufragés agrippés à leur structure en échafaudage, allant au bout de leurs limites vocales et jusqu’à l’épuisement de leurs corps, dans le tourbillon de la musique.

On en ressort un peu changé.

Isabelle Buisson

 

PARFOIS ILS CRIENT CONTRE LE VENT par la Compagnie Cabas
Mise en scène : Sophia Perez
Chorégraphie : Karine Noël
Collaboration chorégraphique et scripturale : Amin Boudrika
Auteurs interprètes : Said Mouhssine Acrobate au mât chinois, Younes Es-Safy Acrobate aux sangles, Colline Caen Voltigeuse au cadre aérien, Tom Neal Acrobate à la roue Cyr, Cecile Yvinec Voltigeuse au trapèze volant, cadre coréen

 
PROGRAMMATION : 17 juillet à 20h : Turbul en Chap Association Appel d’Air / Nîmes (30) – 23 juillet à 18h30 : Festival Eclat(s) de rue / Caen (14) – 25 septembre à 18h : en extérieur, Espace Culturel Houdremont / La Courneuve (93)
 

TEASER suite aux résidences d’avril 2019 au Cheptel Aleïkoum et aux Transversales : https://www.facebook.com/ciecabas/videos/469625907168248/

REPORTAGE en création – Karacena (Maroc), août 2018 : https://vimeo.com/289047438

TEASER présentations d’étape de travail – Karacena (Maroc), août 2018 : https://vimeo.com/289036089

Six personnages en quête d’auteur : retour au théâtre

Retour au théâtre…. D’où l’on regarde…

Ça a commencé bien avant d’y être, ça a commencé avec l’excitation d’y aller puis de voir que des affiches en couleur de spectacle réapparaissaient dans le métro, égayaient le carré réservé aux spectacles à l’affiche, carré qui n’était soudain plus de ce blanc vide.

Ça s’est vraiment confirmé dans les couloirs du métro en arrivant à Concorde, non pas parce que j’allais passer devant le Crillon, même si ce fut une belle surprise, mais surtout et pleinement parce que je renouais enfin avec le théâtre, je retournais au théâtre après plus d’un an d’impossibilité ; mon visage souriait sous le masque, mon ventre à la fois souriait et se crispait, mon corps recouvrait la liberté, mon esprit recouvrait la liberté, la joie s’emparait de moi. Une reconquête !

Au reste, j’allais voir une pièce dont j’avais lu le texte quelques 20 ans auparavant et je savais que je ne serai pas déçue.
Dans la salle, la jauge était limitée à 35% uniquement sur les fauteuils rouges, les noirs étant condamnés. Les têtes étaient variées ; des jeunes, des vieux, des couples, des solitaires, des très vieux, du beau monde.

Au début du spectacle, quand j’ai entendu les acteurs jouer si faux, je me suis dit, j’ai dû me tromper, ce n’est pas ce texte dont je me souviens, à moins que mon entendement et ma sensibilité n’aient été laminés par cette année d’abstinence. Et puis j’ai compris que ce n’était qu’une feinte, qu’un leurre pour mieux mettre en lumière les prouesses du jeu à venir de l’équipe des personnages. Parce qu’il faut vous dire que cette pièce de Pirandello, écrite il y a tout juste 100 ans, raconte l’histoire de personnages qui veulent vivre et se présentent en quête d’auteur à un directeur de théâtre qui est en pleine répétition avec des comédiens d’une pièce écrite par un certain… Pirandello. Et ces personnages ont une histoire à raconter qui vous semblera décousue dans un premier temps puis pour gagner la compréhension du metteur en scène impatient et des comédiens dubitatifs, vont peu à peu jouer les scènes de l’histoire qu’ils racontent, des scènes-clefs, un drame, une démonstration de crudité de sentiments négatifs tout en délicatesse, excellence et crescendo.
 

 
Tout va alors être question de vérité intérieure, d’authenticité que clament les personnages dans leur quête, opposées à la fatuité et à la grossièreté des vivants sûrs de leurs compétences et de ce qui doit se faire au théâtre.

Hugues Quester, le père, dans l’équipe des personnages, est tout à fait époustouflant et m’a redonné le frisson du théâtre et des grands rôles. C’est lui qui mène la danse au sens propre comme au figuré et il porte la langue de Pirandello si précise, si juste et si moderne, encore plus ajustée et plus aiguisée par les quelques coupes savantes opérées par François Regnault, le traducteur, que c’est un hommage qu’il rend au grand auteur. Et même aux tous petits, qui leur rappelle à quel point ce sont les personnages qui écrivent les textes et ont peu à peu une vie intrinsèque que l’auteur retranscrit obligé par la logique des personnages qu’il a créée. La magie de la création de personnages…

Les autres comédiens ne sont pas en reste non plus. Tous vêtus de noir en phase avec le drame qu’ils racontent mais également en phase avec l’époque que nous venons de traverser où seule la couleur noire avait voix au chapitre. Les décors vont chercher aux prémices de l’histoire du théâtre, avec du bois, des planches, des tréteaux, des lattes, également uni dans ses teintes. Les lumières ne jouent pas des gélatines, ici, c’est le blanc blafard pour mieux signifier le retour d’entre les morts des personnages qui tantôt prennent vie tantôt sont trop transformés par l’interprétation qu’en font le metteur en scène et les comédiens et en deviennent des zombies ; ou alors le jaune qui pourrait rappeler les flammes de l’enfer. Pas une note colorée, pour, encore une fois, rappeler l’époque depuis laquelle cette pièce a émergé de l’esprit de Pirandello, c’est-à-dire la Première Guerre mondiale en d’autre temps de pandémie.
 

 
Le message de Pirandello est simple : c’est d’abord le texte qui fait le théâtre !

Pourtant, quelque chose de la pantomime est à l’œuvre dans la mise en scène, avec ces visages blafards, ses costumes et ses voiles noirs et ses gestes qui disent parfois plus que les mots.

Et malgré l’affirmation du père qui se sait fixer à jamais puisqu’il est « personnage », qu’il ne pourra changer, il s’interroge et interroge l’équipe des comédiens sur la multiplicité de la personnalité, comme un refus porté par tant d’auteurs, d’avoir un seul moi dirigiste et tyrannique. Les personnages veulent être « plusieurs » mais ne le peuvent puisqu’ils sont fixés dans un jour sans fin, une scène qui détermine tout leur destin.

« Le drame, pour moi, est tout entier là. Dans la conscience que j’ai que chacun d’entre nous – vous voyez – se croit « un », mais ce n’est pas vrai : il est « plusieurs », monsieur, il est « beaucoup », selon toutes les possibilités d’être qui sont en nous : « un » avec celui-ci, « un » avec celui-là – et tous très différents ! Avec l’illusion, en même temps, d’être « le même » dans chacun de nos actes. »

Et malgré leur quête, tout finira mal ! Et l’on pourra se demander où est passé l’auteur de ces personnages ? Comment ces personnages ont-ils réussi à échapper à la page, par quelle magie ? Et où vont-ils à la fin ? Ce sont des questions vite éludées, comme un parti pris, comme si le metteur en scène n’attendait que ça qu’on lui raconte une histoire qui l’impressionne.
L’émotion était très forte à la fin du spectacle. D’une part en raison de la prouesse que je venais de voir et d’entendre et d’autre part parce que j’aurais voulu crier « Bravo » et que dans ma bouche, je sentais ma langue liée, dans l’impossibilité de crier, peut-être à cause du masque qui me tenait trop chaud depuis un moment, peut-être à cause de mon émotion qui était vraiment vive ou peut-être parce que je me taisais depuis trop longtemps et que soudain, être-là, dans cette salle de théâtre, à l’Espace Cardin, quelque chose voulait s’exprimer et n’osait pas, ne pouvait pas, n’avait plus l’habitude ou l’audace, de la même manière que j’aurais voulu me lever et applaudir à tout rompre, je ne réussis qu’à décoller mon dos du fauteuil et à applaudir à me faire mal, comme tous ceux qui, autour de moi applaudissaient, comme si quelque chose m’empêchait de me dresser.
 

Isabelle Buisson

 


 

SIX PERSONNAGES EN QUÊTE D’AUTEUR
Auteur : Luigi Pirandello
Metteur en scène : Emmanuel Demarcy-Mota
Assistant mise en scène : Christophe Lemaire
Scénographie et lumière : Yves Collet
Musique : Jefferson Lembeye
Costume : Corinne Baudelot
Au Théâtre de la Ville – Espace Cardin
Du 19 mai au 13 juin 2021, 18h30 et 20h30

Photos @ JL Fernandez

« Cueillis » par un garçon d’Italie

Quelques rares spectacles vous font comprendre, dès les premières secondes, que vous ne regretterez rien, que la banalité ne sera pas de mise. Qu’il n’y aura de place que pour la beauté, même la plus simple. Un garçon d’Italie est de ceux-là.

Tout commence par le discours d’un mort, calme et apaisé. Ce jeune garçon, retrouvé noyé, c’est Lucas. Son décès, si soudain, va bouleverser le destin de ses deux proches les plus intimes : sa compagne Anna et son amant Léo, un jeune prostitué. Accident ? Suicide ? Meurtre ? À ces questions sans réponse se joignent l’incompréhension, la détresse, et la plus terrible de ces interrogations : comment faire face.

Ce texte de Philippe Besson, d’une telle simplicité qu’il est nécessaire d’en souligner l’originalité et la beauté profonde, transporte. L’adaptation de Mathieu Touzé est juste et fidèle. Quant à la mise en scène, sa sobriété, l’absence d’artifice superflu, subliment ce texte qui marque et émeut. Nul besoin d’encombrer, d’interférer par quelque outil ce qui parvient à frapper au plus profond le spectateur. Si simples, si beaux, si universels, sont ce récit et l’interprétation sans faille de ces trois monolithes. Cela suffit. À eux seuls, les trois comédiens polyvalents qui chantent et jouent si juste, émeuvent et marquent.

Mathieu Touzé, l’artisan polymorphe et talentueux de cette pépite, campe un personnage touchant, empli de candeur et de poésie. Il laisse tour à tour paraître regrets et résignation. Estelle N’Sende est la figure de l’amoureuse endeuillée digne et forte. Son jeu délicat laisse deviner la blessure saillante qu’elle tente de cacher. Enfin, Yuming Hey livre une performance digne des plus grands – forte, lyrique, subtile ; il est tour à tour infaillible puis terriblement vulnérable, il chante, il semble danser, flotter, il nous cueille…

UN GARÇON D’ITALIE
D’après Philippe Besson
Mise en scène : Mathieu Touzé
Avec : Estelle N’Tsendé (à la création) ou Maud Wyler (Théâtre 14), Yuming Hey, Mathieu Touzé
À voir au Théâtre 14 du 19 au 30 mai 2021

crédits photos : Christophe Raynaud de Lage

Une orang-outang bleue comme une orange

Voici donc l’histoire remarquable d’une remarquable orang-outang…

 

« Ses poils
TOUS ses poils
et dieu seul sait si elle en avait ! …
tous ses poils, mes chers grands enfants
étaient Bleus !
Les orangs-outangs c’est roux.
Une orang-outang qui se respecte a le poil roux, point.
Elle avait le poil bleu, point.
»

 

Une orang-outang bleue, il n’y en a pas deux au monde, nous déjà on reste un brin étonné et pourtant on en a déjà vu des vertes et des pas mûres, alors vous imaginez l’effroi de la mère et de la horde. La maman orang-outang, maternelle mais faut pas abuser, coupe le cordon avec les dents et balance la rejetonne fautive de bleuitude dans le ravin voisin. « On rigole pas avec la couleur chez les orangs-outangs ». Tiens, ça me rappelle quelqu’un.
Dans le ravin vit un troupeau de placides pachydermes. Une éléphante à la vue basse ou au cœur grand, pas regardante sur les teintes et textures de peaux et poils, prend la nourrissonne sous son aile de géante, un éléphanteau de plus à la mamelle, 11 ou 12 ça ne change pas grand-chose, surtout si l’éléphanteau surnuméraire est une petite orang-outang.
Ouf, plutôt que de périr sur ce flanc de ravin, notre charmante orang-outang bleue va pouvoir vivre sa vie, qui sera ô combien édifiante pour nos charmantes têtes blondes (ou brunes, ou bleues).

 

« C’est quoi une couleur de peau, une couleur de poil ? C’est quoi une horde, une communauté, une famille, une mère ? C’est quoi l’argent, la rapacité ? A quel prix devient-on riche ? Pour quel poids de chair ? Et puis aussi, c’est quoi une fille ? Comment on se dépatouille de la violence quand on est une fille ? Comme une fille ou comme un garçon ? Fille ou garçon, comment on se dépatouille de la cupidité incompréhensible des humains ? De leur cruauté ? Et c’est quoi un humain ? C’est quoi un animal ? C’est quoi moi ?… »
(note d’intention de l’auteur)

 

S’il est des conférences gesticulées, celle-ci est conférence, confession, plaidoyer, éclats de rire, autant qu’elle est gesticulée, dansée, slamée, rappée, contée, grognée.
Le plateau est presque nu, paré de lumières bleues et d’un pied de micro. Pauline Jambet, fine et vive comédienne, est elle aussi vêtue de bleu, encapuchonnée et velue à souhait. Pas de décor, pas de vidéo, pas de trucage ni d’habillage, c’est la parole et l’imagination qui feront naître lieux et figurants, jungle tropicale, cale de cuirassier, hordes de grands singes ou de journalistes.
Pauline Jambet a le talent des métamorphoses et dans sa silhouette gracile et son sourire lumineux cohabitent éléphante, orang-outang (bleue, ou roux, au besoin), papillon, capitaine de corvette (rôle à accent…), présentatrice tv suave et rappeur à cagoule. Cela dit au minimum, je la soupçonne d’abriter encore bien d’autres êtres, tant elle bondit des uns aux autres l’air de rien.

 

« De banane et de nostalgie »

 

L’orangue-outangue devenue grande tente le voyage de retour vers sa tribu de naissance. Accueillie à coups de latte, elle chercher refuge dans la solitude où, tout compte fait, c’est tranquille mais on s’emmerde. Se nourrir «de banane et de nostalgie », ça rend l’âme poète mais ça ne réjouit pas son simien. Parlant mille langues, « l’orang-outang évidemment, l’humain à cause de sa douleur, la mer à cause des vagues, le cuirassier pour rêver de voyages », la revoilà donc pérégrinant au gré des phobies des uns, des avidités des autres, rencontrant la mère de son grand bleu, la mère du bleu et de la vie, la mère-mer, sauvant sa peau, et son cœur, et nos secrets désirs d’histoires qui finissent bien.

Jean-Michel Rabeux a fait « philo » en son jeune temps, et comme le disait mon ci-devant auguste professeur à la fac, devenu depuis auteur à succès, ce qui est bien la preuve, « la philo mène à tout, il suffit d’en sortir ». Ou, disons plutôt : la philo t’emmène partout… Rabeux nous dit lui-même que « les raisons qui [l’ont] poussé vers la philosophie sont les mêmes que celles qui [l’ont] poussé à faire du théâtre : dire non à un état des choses. » On avait aimé Les Fureurs d’Ostrowsky qu’il avait mitonné avec son complice Gilles Ostrowsky.
On retrouve ici sa verve, sa langue crue et rapide, un appétit vorace pour la vie, un univers où la bienveillance n’est jamais mièvre, une tendresse rageuse pour ses frères humains.

Un conte féroce, gai et doux, à voir entre adultes de 6 à 96 ans qui ont le goût des voyages initiatiques farfelus, où le rire, la farce et la fantaisie mènent la danse.

Marie-Hélène Guérin

 

L’ORANG-OUTAN BLEUE
Spectacle créé le 28 septembre 2020 au LoKal, à Saint-Denis
Texte et mise en scène Jean-Michel Rabeux
Avec Pauline Jambet
Assistanat à la mise en scène Vincent Brunol
Lumières Jean-Claude Fonkenel
Costumes Sophie Hampe

A retrouver en tournée, dès que les conditions sanitaires, etc, vous connaissez la chanson. Dates prévues à consulter sur le site de La Compagnie

« en son lieu », portrait d’un danseur par un chorégraphe

Sol blanc, clôture de pendrillons noirs, un rocher sombre de lave à cour, une paire de bottes en caoutchouc à jardin, autour du tapis de sol une lisière de hauts trépieds noirs, et dans l’air un grésillement lointain de ligne à haute tension.

Baskets, shorts amples, longues chaussettes vertes, une veste un peu baroque, une silhouette disparate, comme si on avait passé à la hâte, au frisson du soir, un vêtement chaud, tant pis s’il est trop élégant, sur la tenue qu’on portait pour vaquer au jardin.

Une brassée de tournesol dans les bras grande comme une gerbe funéraire; une lumière blanche et faible d’aube; un nuage de fumée dont la lenteur à se mouvoir est déjà mouvement et poésie.

 

L’appel du dehors

 

Des nappes de son sans mélodie ni rythme, faites d’intensité et de vibration – ruche bourdonnante ou saturation électrique. Des voix cousinant aux mélopées de Dead can Dance comme aux incantations bouddhistes. Des cloches d’alpage manipulées par le danseur. Le spectacle a été répété en extérieur, et l’extérieur s’y retrouve désormais enfermé – ou bien au contraire s’y retrouve fenêtre ouverte ?

Dans la matrice sonore d’ « en son lieu », si électronique, et si frémissante de ces gouttelettes de pluie, crissements de sable, chants d’oiseaux, comme dans les détails scénographiques, se lit nûment le projet de Christian Rozzi de dresser le portrait dansé de son interprète Nicolas Fayol : « C’est sa technique hip-hop, fille de la rue, et son choix, à première vue paradoxal, de vivre en dehors des villes qui ont convaincu Christian Rizzo de proposer au danseur d’être son compagnon de route. Ils sont alors partis à la dérive pour « répondre à un appel du dehors » et s’imprégner de l’environnement. Ce pour mieux revenir, en son lieu, entre les murs du théâtre. »

 
photo de répétition
 

Nicolas Fayol, de son corps sec, de son visage comme absent, trace dans l’espace d’étranges signes, sa silhouette se fait alphabet, lettres ramassées ou dressées se succédant en mots brefs.

Jouant des rapports équilibre / déséquilibre, sacrifiant sa verticalité pour en créer une nouvelle, inversée, tête en bas ou mains devenant nouvel axe du corps, plantées l’une au sol l’autre au ciel, le danseur est très mobile, léger, ses pas sont silencieux, effleurent à peine le sol, comme une feuille secouée par le vent le frôlerait fugacement.

Même posé un instant au sol il semble toujours prêt à s’en détacher.

Autant la musique et l’atmosphère sont sourdes, ont une épaisseur très physique, autant la danse est légère, presque joyeuse dans ses fugaces spirales à la virtuosité hip-hop.

 

Revenir « en son lieu »

 

Beaucoup de manipulations d’objet pourraient peut-être sembler obstacle à la danse, mais les images créées sont belles et sont geste esthétique et récit.

Le rocher noir fume, les tournesols maintenant jaillissent des bottes, les trépieds se sont resserrés sur le plateau en une forêt malingre mais dense.

Dans des crépitements dont on hésite à les entendre de vie ou d’apocalypse, compteur Geiger ou coassements de batraciens, tandis que le plateau se métamorphose, le danseur se fait étrange animal aux déplacements circonspects, à la lenteur de bûto. Danseur et chorégraphe se et nous promènent sur cette frontière poreuse, entre sauvagerie des forêts et sauvagerie des villes, entre dehors et dedans, ou – plutôt qu’ « entre » : « là » où cela se mêle, dans le corps du danseur, dans la graphie du chorégraphe, dans la respiration des spectateurs, là où justement s’écrit le spectacle.

Marie-Hélène Guérin

 

EN SON LIEU
Vu au 104 dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris
Chorégraphie : Christian Rizzo
Danse : Nicolas Fayol
Création lumière : Caty Olive
Création musicale : Pénélope Michel et Nicolas Devos (Cercueil / Puce Moment)
Direction technique : Thierry Cabrera

dates à venir (en fonctions des conditions sanitaires)
5 au 8 juillet 2021 — dans le cadre du Festival Montpellier Danse 2021
11 décembre 2021 — Halle aux Grains – Traverse – Bagnères de Bigorre

Itmahrag, jeunesse à corps perdus

Né dans l’Egypte des années 2010, dans les quartiers les plus populaires, le mahraganat (festivals, en arabe), de taxis en mariages, de fêtes de rue en clubs branchés, joue la bande-son de l’après-Moubarak. Musique et danse de la jeunesse, aux rythmes mêlant rap, électro et réminiscences traditionnelles, aux sonorités sales des enregistrements bricolés avec du matériel de fortune, à l’arrache, musique de l’impulsion et de la rébellion aux textes crus et subversifs…
Si punk, si jeune, si rebelle, qu’en 2020, le mahraganat est interdit de scène en Egypte par le syndicat des musiciens : il est estimé immoral, « regorgeant d’allusions sexuelles, et dénué des qualités sentimentales » qu’attendent – selon le-dit syndicat – les « familles égyptiennes ».

Le chorégraphe Olivier Dubois, depuis longtemps un pied à Paris, l’autre au Caire, fait une passerelle entre ses deux lieux de vie et de création, et porte aujourd’hui à la scène ce son de la rue avec un groupe de quatre danseurs et trois musiciens.
Ce sera Itmahrag, mot qu’il extrait et tord de la langue égyptienne pour lui faire clamer un appel à l’exultation, à la fête : « festoyons, vivons le moment présent ! » . Itmahrag nous parlera d’une jeunesse « qui se déleste d’un passé, ô combien chargé de millénaires, et vit son présent », dans une danse incendiaire qui « vous fait rougir le sang, effraie tout autant, brûle souvent et toujours vous réchauffe ».

© Mossab El Shamy
Sur scène, une immense roue, entre moucharabieh et rampe de spot de night-club, nous darde de son œil géant.
Des jeunes homes véloces et bavards sous la lumière blanche des pleins-feux arpentent le plateau, 7 jeunes gens, 7 micros, voix de trottoirs et de rues, de déambulations de potes mâles, alertes, joyeuses et chamaillardes.
Chaque interprète se présente, glissant de l’anglais à l’arabe, de « chambrages » où l’on retrouve l’humour railleur et vif de l’Egyptien parisien Albert Cossery en litanies entêtantes et lancinantes.

Ils sont distincts dans le générique mais sur le plateau danseurs et chanteurs s’emparent sans distinction des mots ou des gestes. Corps et voix ont chez tous le même nerf, la même rapidité nonchalante.

Les spectateurs non arabophones sont laissés aux sonorités non sous-titrées, flottant bercés de syllabes inconnues… jusqu’à ce que… « i suppose there’s some people that doesn’t speak arabic here, so let’s speak english… ». On quitte le fantasme, on revient sur terre, « we we’re talking about our real lifes. Our real lifes are not what you’ve seen… ». De menaçants couteaux sont déguisés en jeux de fête de foire ou inversement…

La bagarre a un air de « l’air de rien », un reste de jeux d’enfance brusques et fanfarons.
Mais la nécessité d’expulser la violence et la fougue est un noyau brûlant, une braise sous les pieds bondissants de la jeune troupe.
Un inattendu ralenti, un grondement tellurique, tordent la fête et le quotidien.

© François Stemmer
Itmahrag est fragmentaire, multiple.
Monologues tendus aux sonorités électroniques et sourdes se bousculent d’éclats de voix quotidiens et familiers.

Mais une longue séquence finale renoue avec la densité et l’unicité de Tragédie ou Souls, le moucharabieh techno mué en lune noire, grondements sismiques, lumières épileptiques.
Le vocabulaire graphique et rythmique d’Olivier Dubois envahit le plateau, les corps et les gestes des danseurs, envahit yeux, oreilles, cages thoraciques des spectateurs.

Se jeter à corps (é)perdus, courses effrénées, reptations chutes et rebonds, tension rétention expulsion, air saturé d’électricité et de violence. Des hommes pourtant dansent ensemble et se prennent dans les bras, un homme rit sous les bombes, folie ou pulsion de survie, folie sans doute, s’il ne reste plus que cela pour la survie.

Des corps vifs et acérés, une danse énergique, frondeuse et généreuse, torses dégagés, épaules rejetés, corps solides et déployés, talons enracinés, ancrés dans le sol : sur les ruines, la jeunesse chante et danse, et sa fougue palpite et déborde, et c’est une pulsion contagieuse et salvatrice !

Marie-Hélène Guérin

 

Talaa – sun is rising – par les interprètes d’Itmahrag

Talaa / طلعة from COD – Compagnie Olivier Dubois on Vimeo


ITMAHRAG
اتمهرج

Au 104 dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris
et dans le cadre du Printemps de la danse arabe 2021
Direction artistique et chorégraphie : Olivier Dubois
Interprètes : musiciens : Ali elCaptin, Ibrahim X, Shobra Elgeneral danseurs : Ali Abdelfattah, Mohand Qader, Moustafa Jimmy, Mohamed Toto
Composition musique : directeur musical : François Caffenne compositeur : François Caffenne & Ali elCaptin musicien et chanteurs : Ali elCaptin, ibrahim X, Shobra Elgeneral
Assistant artistique : Cyril Accorsi
Lumières : Emmanuel Gary
Scénographie : Paf atelier & Olivier Dubois

Dates de tournée (sous réserve des mesures gouvernementales) :
17-20 mars 2021 : Chaillot, Théâtre National de la Danse
1er-3 juin 2021 : Biennale de la Danse de Lyon

En attendant, retrouver d’un clic ici la compagnie Olivier Dubois sur sa chaîne vidéos

La Mélancolie des dragons : voyager en AX

En attendant de retrouver le chemin des salles, et pour se remettre un peu en tête le goût des espaces infinis des plateaux de théâtre…
Merci aux Amandiers-Nanterre de nous faire le cadeau de cette captation (parmi les richesses de leur chaîne vidéo ), et au site Theatral Magazine de s’en être fait, entre autres, le relais.
Un petit copier-coller => une heure vingt – sans mélancolie ni dragons. Ou (puisque « l’essentiel est invisible pour les yeux ») avec ?
vimeo.com/403609557/c4a19e6f96

 
@ Martin Argyroglo
 
Qui, sérieusement, n’a pas envie d’entendre l’autoradio d’une vieille AX crachoter Still living you,
au milieu d’une route de campagne couverte de silence et de neige ?
Qui, soyez honnêtes !, n’a pas envie de voir naître du merveilleux à l’aide de bâches gonflables,
d’une machine à bulle et d’une flûte à bec ?
 

« – 7 jours ? pour la tête de delco ?
– En même temps, vous êtes bien, là, non ? »

 
Le titre est magnifique, la scénographie spectaculaire et incroyablement émouvante, le metteur en scène et ses acteur•rice•s ont un sens délicieux des blancs, des suspens, du faux naturel, de ces ruptures de rythme qui font naître le trouble et le rire.
Dans une somptueuse forêt hivernale, une troupe de métalleux artistes ambulants post-modernes plante le décor improbable et bricàbracesque d’un parc d’attraction à deux sous (le futur Parc Dürer. Ou Parc Melancholia. Ou Parc des songes et des libertés. Ou Parc André Malraux. Ou Parc Antonin Artaud). Cette bande de lascars dépenaillés qui croit à la magie du spectacle et de l’amitié nous contamine de leur folie…
A bas bruit, d’un souffle de ventilateur portatif, ils nous ébouriffent, nous questionnent et creusent des minuscules galeries dans nos cerveaux pour y faire passer le vent du merveilleux et de l’incongru.

Un rafraîchissant, décalé, tendre et bel hommage aux arts salutaires du spectacle et du rêve !

 

Marie-Hélène Guérin

@ Martin Argyroglo

La Mélancolie des dragons
Spectacle créé le 31 mai 2008 aux Wiener Festwochen, Autriche.
Conception, scénographie et mise en scène Philippe Quesne
Avec Isabelle Angotti, Rodolphe Auté, Cyril Gomez-Mathieu, Joachim Fosset, Sébastien Jacobs, Victor Lenoble, Émilien Tessier, Gaëtan Vourc’h

Prochain rendez-vous avec Philippe Quesne aux Amandiers-Nanterre imminent ! Du 15 au 20 décembre, avec la reprise de L’Effet de Serge.

Confinés dans… Ma Chambre froide

Nous voici déconfinés mais les salles de théâtre ne sont pas encore prêtes à nous ouvrir à nouveau leurs portes… Alors pour combler le manque, pour réveiller les envies, pour glaner quelques moments de plaisirs théâtraux, je me fais le relais d’un cadeau offert par Théâtre contemporain.net, à consommer sans modération et promptement (je crois que le lien échoit le 20 mai) : la captation intégrale de Ma Chambre froide.
Le spectacle est antérieur à PianoPanier, nous n’en avons donc pas fait la critique, mais ici nous aimons le travail de Joël Pommerat (lire : Pinocchio et Cendrillon), et ce que nous aimons, nous aimons le partager !
Acteurs impeccables et délectables, mise en scène virtuose, maîtrisée et poétique, scénographie envoûtante, plongée vertigineuse autant qu’intimiste dans les méandres du monde du travail, jeu de miroir (diffracté) du théâtre dans le théâtre… vous allez bien trouver deux-trois bonnes raisons d’y jeter un oeil !
 

La prodigieuse loi des prodiges

C’est bien là ce que nous livre François de Brauer, quelque chose de prodigieux.

Pour changer un peu de la réforme des retraites, décortiquons ici la réforme Goutard.

Le décor est planté : plateau nu ou presque, avec quatre ou cinq chaises seulement, et François de Brauer en tenue de tous les jours, veste, chemise, jean. A partir de là, l’acteur nous embarque illico presto dans la vie de Rémi Goutard qu’il accompagne d’une formidable galerie de personnages incarnés avec brio et subtilité.

L’histoire : elle part d’un acte fondateur : à 3 ans Rémi Goutard, saccage par inadvertance l’œuvre de 50.000 euros de l’ami de son père, l’artiste en vue Régis Duflou. Traumatisé par les foudres de ce dernier et par la vie d’artiste raté de son père, Rémi va s’ériger contre toute expression artistique. Dès lors, devenu un homme brillant mais austère, Rémi Goutard entre en politique et veut supprimer, par sa réforme, l’art et les artistes qu’il tient en horreur.

Ce qui est absolument fascinant, c’est de voir avec quelle dextérité, justesse et humour, François de Brauer passe d’un personnage à l’autre, d’une situation à une autre, d’une humeur à l’autre. On s’imagine tout, la salle d’accouchement, l’appartement familiale, le musée, les terrasses de café, le plateau télé, la manif, le bureau futuriste de la dictature. Il bruite tout, imite tout, imagine tout, mais surtout, il nous fait développer à nous, notre imaginaire. A l’heure où le théâtre utilise de plus en plus la vidéo, l’acteur nous rappelle avec force l’essence même du théâtre, raconter une histoire. A partir de là, le film se crée tout seul dans nos têtes, la BD se dessine en directe dans nos esprits fascinés.

Dans une société du data, de la rentabilité, de l’efficacité, de la dictature des idées, place aux gens qui doutent, à ceux qui écoutent leur cœur, qui cherchent, créent, rêvent et font rêver.

A voir absolument !

Anne-Céline Trambouze

 

La Loi des prodiges
Un spectacle de François de Brauer
collaboration artistique Louis Arene, Joséphine Serre
lumières François Menou
costumes Christelle André
photos Victor Tonelli

Infos sur la tournée : CLIC ici