2026
« Avignon 2026 »
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Livrons nous à un petit exercice d’abstraction mentale. Une petite révolution temporelle. « L’Ecole des femmes », pièce géniale et emblématique de la littérature dramatique française, n’a pas été écrite en 1662 mais en 2026 et Molière n’est pas un auteur classique du XVIIe siècle mais une plume hyper talentueuse du microcosme théâtral de ce début du XXIe siècle. Franchir une telle faille spatiotemporelle et culturelle demande un petit effort d’imagination. La metteuse en scène Frédérique Lazarini franchit ce pont et transforme cet exercice fantasmagorique en réalité bien concrète.

L’intrigue est connue, Arnolphe, homme mûr et installé craint par-dessus tout d’être cocu. Sa crainte le terrifie depuis si longtemps que pour se prémunir d’une éclosion de cornes du côté de son front, il recueille une enfant de 4 ans contre « bons soins » (entendez argent sonnante et trébuchante offerte à la mère, miséreuse), avec la promesse d’assurer son éducation. Aussitôt, il la cloître dans un couvent auquel ordre est donné de veiller à ce que la fillette soit rendu « idiote autant qu’il se pourrait », tant il est certain que seules les femmes d’esprit sont capables de trahison avers leur mari. La pièce démarre treize ans plus tard. Au moment où Agnès, devenue jeune femme, est sortie du couvent par notre homme afin, ni plus ni moins et sans autre forme de consentement, d’en faire son épouse. Durant les cinq actes qui vont suivre, rien ne se passera comme sur les plans du barbon. Agnès l’ingénue n’en est pas moins femme en devenir. Femme dans son entièreté. Femme de corps et d’esprit. Femme dans sa poésie, sa candeur, sa bonté mais aussi sa clairvoyance et sa détermination.

L’arrivée inattendue d’un jeune et beau chien fou, Horace, va bousculer les quilles pourtant bien ordonnées par Arnolphe. Avec lui, plus encore que l’amour, c’est l’extérieur, la jeunesse, la liberté, en un mot la vie, qui s’introduit dans les rouages de la belle machine à soumission imaginé par le maître des lieux. Dès lors, ni la vigilance des gardiens de la maison, ni la paranoïa despotique d’un Arnolphe dépassé, ni même les tenants d’une société conservatrice et rétrograde ne pourront plus contraindre Agnès à un destin qu’elle refuse.
« Barbon », « couvent », « valets », « cornes au front », « mariage forcé », tout cela sent bon son XVIIe siècle. Où est le saut temporel promis, là-dedans ? En enfermant Agnès, dans une cage de verre sous l’œil de caméras de surveillance contrôlées par un couple de vigiles aux ordres d’un patron implacable dans son costume trois pièces, le dispositif scénique, évocation orwellienne du contrôle total par les moyens technologiques, répond dès l’ouverture du rideau à cette interrogation. Non seulement c’est aussi surprenant que beau mais c’est avant tout limpide. A partir de cette minute, la première, il n’est pas de doute à opposer à la contemporanéité de l’action, pas de remise en cause possible du « ici et maintenant » dont la mise en scène prend résolument le parti. Point de vue qui se révèle d’une justesse glaciale au fur et à mesure de la narration. Plus que la peur panique du cocuage, qui en dit déjà long sur l’obsession éternelle d’une masculinité anxieuse, ce qui est mis en lumière ici est bel et bien l’emprise. Emprise psychique, morale, physique. Arnolphe devient un prédateur qui à travers les écrans observe sa proie et ne la lâche jamais. Agnès, chose due, cèdera de gré ou de force ! Le maître à décidé, il en sera ainsi fait ! Et comme, dans ce cas précis la proie est une toute jeune femme, dix-sept ans, et le prédateur un homme déjà vieux, il devient évident que le thème de la pédophilie fait partie des enjeux de l’entreprise. Difficile de faire plus actuel à l’heure de l’affaire Epstein, des attaques répétées contre les dénonciations Me Too et de la remise en cause affichée des droits des femmes.

Sous les traits d’un impeccable Cédric Colas, Arnolphe est d’autant plus dangereux que sa séduction est grande. L’acteur nous offre une vision neuve du personnage. Blessé d’amour autant que d’amour propre, bourreau des autres et victime de lui-même, attirant, sensible, drôle, terrifiant… redoutable. Son interprétation de chair et d’affres apporte une magnifique pierre à l’édifice construit par ses illustres prédécesseurs. Face à ce diable de tuteur il fallait une Agnès pétrie de finesse, du charme et d’esprit. Sara Montpetit dépasse cela. Son talent s’impose comme la force de l’évidence. Sa naïveté désarme et sa détermination rassure. Avec elle l’avenir devient possible. Illuminée par ce couple phare, le reste de la distribution est au cordeau. Hugo Givort est réjouissant d’enthousiasme et de douleur dans le rôle d’Horace. Jeune premier à la fois moderne et intemporel. Guillaume Veyre donne toute sa malice et sa lucidité à Chrysalde. Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer, couple de comédie parfait et réinventé, sont irrésistibles dans les personnages de Georgette et Alain, vigiles trop vite dépassés, dont les gaffes et les gags enchantent.
Après l’incontestable réussite de son précédent spectacle « Le Voyage de Monsieur Perrichon », d’Eugène Labiche, Frédérique Lazarini, avec « L’Ecole de femmes » signe de nouveau une mise en scène de très haut vol. Créatrice inspirée, talentueuse, érudite, irrévérencieuse et pourtant si fidèlement honnête aux œuvres, elle porte les valeurs d’un théâtre exigent à la portée du plus grand nombre. Un théâtre éclairant !

L’ECOLE DES FEMMES (1662)
de Molière (1622-1673)
Crée au théâtre Artistic Athévains
puis à retrouver du 4 au 25 juillet à Avignon au Théâtre du Chêne Noir et en tournée la saison prochaine
Adaptation, dramaturgie et mise en scène Frédérique Lazarini assistée de Lydia Nicaud
Avec Cédric Colas / ARNOLPHE, dit « Monsieur de la Souche »
Sara Montpetit / AGNÈS, amoureuse d’Horace, nièce de Chrysalde
Hugo Givort / HORACE, amoureux d’Agnès, fils d’Oronte
Guillaume Veyre / CHRYSALDE, ami d’Arnolphe et oncle d’Agnès
Emmanuelle Galabru / GEORGETTE, paysanne, servante d’Arnolphe
Alain Cerrer / ALAIN, paysan, valet d’Arnolphe / ORONTE, père d’Horace et ami d’Arnolphe
et la voix de Michel Ouimet / Préceptes du Mariage
Scénographie et lumière François Cabanat assisté de Tom Peyrony et Grégory Lechat | costumes Dominique Bourde et Isabelle Pasquier | musique et son François Peyrony | vidéo Hugo Givort
photos © Marion Duhamel
Maman lui promet : « Toi aussi plus tard tu tromperas ta femme et tu la feras souffrir ». Papa le rassure : « J’aurais dû être PD comme toi. Mais les nichons m’auraient trop manqué ». Élevé par une « armée d’amazones », grandi entre des hommes pas souvent admirables et des femmes jamais admirées, pas facile de trouver sa place au masculin quand on « ressemble à Charlotte Gainsbourg dans L’Effrontée (si elle était vilaine et grosse) ».
« Le Premier Sexe », en écho au « Deuxième Sexe » de Beauvoir, dont il reprend les étapes pour structurer son seul-en-scène, en une allègre tentative de déjouer la grosse arnaque de la virilité.
© Marie Charbonnier
Mickaël Délis questionne masculinité, misogynie et homophobie, étaye son propos des réflexions de Bourdieu, Beauvoir, Héritier… d’une écriture vive, savante et pleine d’humour, dans une mise en scène modeste et élégante – un acteur, un tabouret, un texte, une lumière précise, un tableau noir pour en ap/prendre plein les zygomatiques, un trapèze pour s’envoler.
Se prenant comme sujet d’observation, il remonte le chemin de sa construction. Bambin-fillette, ado complexé, jeune homme tiraillé entre l’homophobie subie et son propre rejet des effeminés, jusqu’à l’adulte devant nous, corps, esprit et jeu déliés.
Autour de lui, des personnages pittoresques, joliment incarnés, chéri.e.s, famille… et – non des moindres – son psy, présent à intervalles aussi réguliers dans le spectacle que dans son agenda… Autant de soutiens ou de baffes qui l’ont fait avancer dans son acceptation de soi, sa compréhension de sa singularité comme de son appartenance à des grands schémas psychosociologiques.
Un spectacle d’une grande honnêteté dans son introspection sans fards, et d’une joyeuse intelligence. On se réjouit de sa fraîcheur et son acuité, de sa vitalité généreuse.
Parce que quand c’est bon, pourquoi s’en priver : à voir pour trois fois plus de plaisir en alternance avec les deux autres volets de La Trilogie du troisième type, dans le même théâtre : La Fête du Slip ou le pipo de la puissance et Les Paillettes de leur vie ou la paix déménage.
Marie-Hélène Guérin

LE PREMIER SEXE
De et avec Mickaël Délis
À voir à La Scala-Paris du 24 septembre au 30 décembre 2025
Mise en scène Mickaël Délis, Vladimir Perrin, collaboration artistique E. Erka, C. Le Disquay, E. Roth, collaboration à l’écriture C. Larouchi, lumière J. Axworthy
« Avignon 2025 »
On s’installe, un gars, une fille, à l’échauffement, s’étirent et se concertent. Jean gris chemise noire, jean noir chemise grise. Minimal, contemporain.
Sur le vaste plateau presque vide, deux chaises, une table, elle déambule, lui – le genre à faire des grands pliés pendant les blancs de la conversation – repasse une séquence d’une chorégraphie, enchaîne pas et attitudes, lance des esquisses de diagonales et des débuts de sauts, rate et reprend.
Nicolas (Chaigneau) – le danseur – et Claire (Laureau) – la chorégraphe – sont les personnages et les auteur.rices de cette farfelue variation autour de l’acte de création, de sa représentation et de sa réception.
Un impeccable duel dansé sur du clavier bien tempéré, un bout de répèt’ par-ci, un échange avec le public par-là, de vrais moments de danse, de faux départs : le spectacle se joue perpétuellement de lui-même et joue de notre position de spectateur, se décrit, se fabrique, dérive, se déglingue, revient sur ses pas et parfois dans le droit chemin.
Après Les Galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre, présenté au 11 • Avignon en 2022, Derrière est le second volet du diptyque Le Vide. Métathéâtre halluciné, Derrière pourrait coller au plus près à la définition kantienne « le rire vient d’une attente qui se résout subitement en rien », à moins que ce ne soit exactement l’inverse, du rien qui se résout intensément en une attente…
Nicolas Chaigneau et Claire Laureau baladent le public dans leur explicitement fausse tentative de créer un spectacle, multipliant les accidents et les ratages, mettant les spectateurs en perpétuelle instabilité, sur un fil tendu entre banalité et étrangeté.
Une citation de Partita 2, mais sans Bach et avec des polos pailletés, assène un coup fatal au bon sens qui aurait pu encore subsister sous forme de traces dans l’esprit des spectateurs, le public lâche prise et c’est bon !
On se délecte des dialogues délicieusement banals et absurdes, de l’inventivité sonore incessante, et de leur humour très visuel. Ces clowns blancs à l’humeur blagueuse ont un sens aigu de la rupture de rythme, une grande maîtrise de l’art du plateau, un goût savoureux du malaise. S’appuyant sur une partition gestuelle et sonore millimétrée, ils poussent le bouchon toujours un peu trop loin, crée un petit vertige d’insécurité et des grands fous-rires libérateurs. Leur ode à l’échec se fait poésie, ils sont légers et profonds comme le sont les vrais clowns, c’est un peu dingue et très réjouissant !
Marie-Hélène Guérin
DERRIÈRE
Un spectacle de la compagnie pjpp
Au 11 • Avignon jusqu’au 24 juillet 25
Conception et interprétation Nicolas Chaigneau et Claire Laureau
Regard extérieur (et bien plus) Aurore Di Bianco, Marie Rual | Créatrice lumière Valérie Sigward | Régisseur son Jean-Baptiste Cavelier | Administration, production et diffusion Laëtitia Passard
Photos © Loïc Seron

Production pjpp
Coproductions Le Trident, scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin ; Le Phare, centre chorégraphique national du Havre Normandie (direction Emmanuelle Vo-Dinh) ; CHORÈGE, CDCN de Falaise ; Le Tangram, scène nationale d’Évreux-Louviers ; le Rive-Gauche, scène conventionnée de Saint-Étienne-du-Rouvray ; L’ARC, scène nationale Le Creusot
Résidences L’Étable, Beaumontel ; Le Triangle, Cité de la Danse, Rennes ; AKTÉ, Le Havre ; Le Phare, centre chorégraphique national du Havre Normandie (direction Fouad Boussouf) ; Le Wine & Beer, La BaZooKa, Le Havre ; Théâtre de l’Arsenal, scène conventionnée de Val-de-Reuil
Soutiens La Région Normandie, le Département Seine-Maritime, la Ville du Havre et l’ODIA Normandie
pjpp est conventionné pour l’ensemble de son projet par le Ministère de la Culture (DRAC Normandie)
À la Manufacture, un délicieux « théâtre dansé », comme on dirait du théâtre musical, où le geste dansé s’ajoute aux mots pour raconter.
De la compagnie Toujours après minuit, on avait déjà beaucoup aimé Salti.

E l’historia de un amor, comme dit une chanson… l’histoire d’un amour tout simple, raconté en mots et en mouvements par les deux amoureuses.
Elles ont la soixantaine, c’est bien bon de voir des femmes de cet âge être belles, s’aimer et danser, rire et vibrer ! Elles se sont rencontrées dans un bar « aux fenêtres obstruées, où les femmes de tous types et de tous genres » s’enlaçaient de paroles et de caresses. La femme de ménage et la concierge, la fine et la ronde, l’enivrée et la romantique, depuis s’aiment en secret, font semblant de boîter pour marcher corps à corps, se cachent des billets doux, se retrouvent un week-end par mois – cent ans par mois ! – pour boire du champagne dans des coupes, nouer leurs jambes et leurs rêves.
Elles nous disent leur histoire dans la langue charnelle de l’autrice Marie Dilasser, langue elle aussi dansante, gorgée d’enrobantes répétitions, de poétiques inventions. Elles nous flamenquent leur histoire, nous la tanguent et nous la valsent douce aussi. Dans un joli décor où poussent phrasiers et motsdamouriers, Roser Montlló Guberna, Brigitte Seth, l’une plus danseuse, l’autre plus comédienne, toutes les deux joueuses, gaies, nous emmènent dans l’intime et le quotidien de ces deux femmes amoureuses et secrètes, qui se chérissent et se disputent, se protègent et se libèrent. Un spectacle sensuel, enjoué et tendre.
Marie-Hélène Guérin
SENORA TENTACION
À voir à La Manufacture du 6 au 13 juillet
Texte Marie Dilasser
Chorégraphie et mise en scène Montlló-Seth
Lumières Guillaume Tesson
Scénographie Montlló-Seth
Musiques Chavela Vargas, Ruben Gonzalez, Hugues Laniesse
Interprètes Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth
Photos Christophe Raynaud de Lage

Production Toujours après minuit
Coréalisation Les Plateaux Sauvages
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages
Avec le soutien de Florence Magnen et de la briqueterie CDCN du Val-de-Marne
La compagnie Toujours après Minuit est conventionnée par le Ministère de la Culture – DRAC Île-de-France et la Région Île-de-France, et reçoit le soutien du Département du Val-de-Marne.
Introducing la reine Smile Vidya, diva qui s’est donné son nom, qui a donné forme à son identité et à son corps.
Living Smile Vidya est une activiste, une performeuse, clown, autrice, une queer racisée, toutes les cases de la diversité à elle toute seule, une femme drôle et belle, une femme trans, transgressive, transfrontalière, solaire et libre.
Introducing Living Smile Vidya né.e Charru, introducing son père « qui croyait au patriarcat, à la misogynie et aux enfants de sexe masculin », introducing sa sœur Radha, qui trouvait mignon que Charru lui pique ses jupes, tant que c’était jeu d’enfants. Introducing les allié.es et les ennemis.
Introducing Living Smile Vidya, c’est le récit d’un long voyage, de longs voyages, parallèles, simultanés, rouages s’entraînant les uns les autres, de l’Inde du Sud à la Suisse, de l’enfant né garçon à la femme épanouie, des injonctions du père et de sa caste dalit à l’affirmation de soi, de la diplômée en linguistique à l’artiste, à la femme agissante politiquement, à la comédienne.
Les langues se mêlent, (surtitrées en français) français allemand tamil anglais, multiples pour raconter cette vie multiple. Une petite estrade, deux panneaux pour accueillir des projections : le spectacle tient dans une camionnette, et le récit est immense comme deux continents, deux genres, quatre langues – au moins.
Living Smile Vidya est moins populaire en France que l’irrésistible Lou Trottignon (à l’Espace Roseau-Teinturiers), mais compte en Inde où elle a fait bouger les lignes : première femme trans à obtenir officiellement un changement de sexe et de nom sur son passeport dans son lieu d’origine en Inde, sa démarche a conduit à la création d’une base légale relative aux droits des personnes transgenres dans l’Inde.
Elle a du cran et de la volonté dans la vie, et sur scène de l’abattage, de l’humour et le verbe franc. Le récit est témoignage intime, parfois âpre, d’un parcours qui a demandé beaucoup de ténacité et de courage, théâtre-documentaire au singulier pour porter les épreuves d’autres vies que la sienne, sœurs de quête. Mais témoignage devenu spectacle. Smiley au prénom et à l’énergie de sourire chante, danse, se vêt et dévêt, se livre et délivre, son corps littéralement lui et nous parle. Son corps est un grand sujet du récit, son corps qu’elle a dû remodeler pour qu’il s’aligne avec son identité, son corps à elle, son corps choisi, revendiqué. Corps en question et corps en réponse, qu’elle utilise pour clamer son histoire, qu’elle propose en manifeste, en porte-drapeau, en porte-voix pour celleux qui comme elle traversent, à leurs risques et périls, des frontières symboliques, sociales ou nationales, pour s’atteindre ielles-même.
Les brimades, humiliations, agressions physiques et morales, les douleurs du corps chirurgié, les difficultés financières, les douleurs de l’âme, la solitude, la haine et le harcèlement subis, le désir inassouvi, ce qui est sombre et dur, ça existe et c’est dit, car Smiley est un être réel, et dans la réalité, pas de marraine-la-fée, pas de baguette magique. Pour que la « chenille qui voulait tout », affamée de vie, devienne papillon, il a fallu rompre des amarres, prendre le large, prendre d’assaut des châteaux administratifs, rencontrer sa famille de cœur, celleux avec qui elle partage bienveillance et affection – rencontrer la doctoresse Ewa, presque elle, la marraine-la-fée, la chirurgienne plastique qui a aidé à la mue par la mammoplastie, terrasser des dragons crachant flammes de détestation et menaces. Au bout des difficultés du voyage : la liberté. Living Smile Vidya l’a conquise, et en fait don en retour. Dans ce spectacle patchwork, on rit souvent – l’ironie sauvage de Smiley, la drôlerie d’une fausse pub -, une rage sourd parfois, et l’émotion effleure, affleure, la grâce de quelques moments suspendus, revêtir un sari, jouer aux osselets, fredonner un air familier.
Gurshad Shaheman écrit « l’écriture de soi est une métonymie : il s’agit d’invoquer l’humanité entière à travers la complexité d’une seule personne » : voilà ce que fait Living Smile Vidya, avec fantaisie, légèreté, un œil pétillant, une générosité infinie. Un spectacle qui désille et donne de la joie.
Ce spectacle a reçu le Prix suisse des arts de la scène 2024.
Marie-Hélène Guérin
INTRODUCING LIVING SMILE VIDYA
À voir à La Manufacture du 7 au 13 juillet
Conception, mise en scène et jeu Living Smile Vidya
Accompagnement et dramaturgie Marcel Schwald
Mentorat artistique Beatrice Fleischlin | Création son, design vidéo et animation Moritz Flachsmann | Direction technique et lumières Thomas Kohler | Costumes Diana Ammann | Son Silvan Koch | Voix (vidéo) Suzì Feliz Das Neves | Surtitrages Anton Kuzema
Photos © Charlotte Krieger, Ronja Burkad
Production Das Theaterkolleg
Coproduction Tojo Theater Reitschule-Bern, Treibstoff Theatertage-Basel and Südpol-Luzern

A la fin de Yongoyely, devant l’ovation debout qui salue le spectacle, Yann Ecauvre, metteur en cirque et scénographe du spectacle, prend la parole pour parler du Cirque social guinéen Circus Baobab. Et c’est admirable et passionnant, cette structure qui permet à des jeunes gens hors des circuits scolaires, parfois même hors des circuits sociaux et familiaux, d’entrer dans cette belle aventure du cirque, d’y trouver un cadre et d’y développer des compétences.
Mais ce n’est pas la démarche sociale qui a fait se lever la salle : c’est un spectacle abouti, riche de sens, de valeurs et de prouesses. Ce sont des artistes accomplis, beaux et enthousiasmants. Ce sont les émotions partagées, le plaisir, la surprise, l’admiration, les yeux qui brillent.
Après le très remarqué, Yé ! (l’eau), qui puisait son inspiration dans la richesse de l’eau, Yongoyely se nourrit à la source du cœur des hommes, et surtout des femmes, ici mises à l’honneur.
C’est une rumeur urbaine qui enfle avant que le spectacle ne démarre, un brouhaha de ville, des klaxons, des stridences citadines et mécaniques, des cris et des interpellations. Une atmosphère sonore des rues de Conakry, d’où est originaire la troupe. Neuf jeunes gens s’avancent – jupettes, brassières, joggings, fluo et wax, matières et couleurs actuelles, des silhouettes très contemporaines – six femmes, trois hommes qui vont se percher hiératiquement sur neuf parpaings verticaux, comme une statuaire d’aujourd’hui.
Avant de se déchaîner, s’empiler à deux, trois, cinq, six sur un parpaing, chuter, se relever, s’envoler, danser, chanter.

En voix off des témoignages de vie intimes, des interrogations de femmes sur le quotidien, le labeur, les rites d’initiation et l’excision (le titre signifie « l’exciseuse », en langue sosso), s’entrelacent aux numéros d’acrobatie les plus spectaculaires. Chants séculaires et danses urbaines racontent un univers à la trame dense et foisonnante, tissage serré d’une modernité tonique et fiévreuse, et d’une tradition très vivante – avec ses richesses qui nourrissent et ses archaïsmes dont on cherche à s’affranchir.
Le cirque se déploie devant nous sur un plateau nu, les parpaings se feront assises, muret, les agrès – barres asymétriques, poutres – sont tenus à la main par les artistes : puissance du collectif, virtuosité des individus. On est ainsi saisis devant ces deux colonnes, deux fois trois êtres humains sur les épaules les uns des autres, qui soutiennent un portique sur lequel évoluera une cordiste vive comme une flamme, saisis d’une sensation conjuguée de solidité et de fragilité, de précarité et d’équilibre.

Les femmes, colonne vertébrale inébranlable et membres souples, portent des parpaings sur leur tête, portent la famille, le travail, les hommes, la religion, le poids du passé, l’envie du futur.
Ce sont elles les puissantes de Yongoyely, les forces vives. Les hommes assument avec le sourire de détourner le mythe de leur prétendue supériorité. Toutes et tous sont extraordinairement agiles, font montre d’une incroyable technique : acrobaties, voltige, portés, mas chinois, barre russe, banquine, fouet enflammé… les numéros se succèdent avec maîtrise et brio. Krump, hiphop et danses traditionnelles, rap et chants s’y intercalent ou s’y superposent. Des parpaings, elles et ils érigent des murs, que d’un coup de talon elles et ils dépassent et abattent. On a souvent le souffle coupé devant l’audace et la beauté de ces artistes, de leurs hautes voltiges et de leur message d’espoir et de liberté.
Un spectacle féministe et flamboyant, qui prend aux tripes et au cœur.
Marie-Hélène Guérin
YONGOYELY
À La Scala – Provence du 5 au 26 jiullet à 14h10
Direction artistique Kerfalla Camara
Mise en Cirque et Scénographie Yann Ecauvre
Avec Kadiatou Camara, Mamadama Camara, Yarie Camara, Sira Conde, Mariama Ciré Soumah, M’Mah Soumah, Djibril Coumbassa, Amara Tambassa, Mohamed Touré
Intervenants cirque Julie Delaire & Mehdi Azéma | Création musicale Yann Ecauvre et Mehdi Azéma
Chorégraphie collective Yann Ecauvre, Mehdi Azéma, Julie Delaire, Mouna Nemri & les artistes
Création de costumes Solenne Capmas | Lumières et son Jean-Marie Prouvèze | Producteur délégué Richard Djoudi
Découvrez l’univers de Circus Baobab :
Il était une fois, dans un royaume pas si far away que ça, disons, l’Occident des années 20 (du XXIe siècle, of course). Il était une fois, donc, une race de TechnoSeigneurs au front ceint de couronnes de dollars. Leurs terres infinies, colonisées « jusque dans le ciel, jusque dans les cœurs, sans armes ni violences », sont irriguées de rivières d’algorithmes et l’on s’y repaît de cookies odorants.
Arthur Viadieu, dont c’est la première pièce – texte et mise en scène, s’en donne à cœur joie pour trousser une comédie assez folle, au rythme aussi effréné que le cours des actions Amazon période covido-confinement.

Pour nous conter l’épopée besossienne et nos propres soumissions plus ou moins volontaires, l’auteur-metteur en scène et ses acolytes interprètes du Collectif P4 s’amusent. Dans un décor façon cabaret bric-à-brac, rimes et alexandrins de spectacle de fin de cycle, sitcom dysfonctionnelle, clownerie overtestostéronnée, unboxing (dire que cela existe…) de vide, souvenirs d’enfance façon Guignol sous LSD, vaudeville avec mari falot, femme outragée tout éventail dehors et borne Alexa dans le rôle de la maîtresse cachée, talkshow laudateur, entretien docu réaliste, rap malin, conférence de développement personnel (« La clef du succès », menée par un inénarrable Pascal Richard), tout y passe pour dévoiler les multiples facettes de l’hydre amazonienne et ses tentaculaires imbrications dans nos vies.

Une visite à la droguerie L’Amazone ramène les comportements de vente numérique dans le réel, que ce soit un vendeur en pompidolienne blouse grise qui sollicite la cliente et non une interface web en souligne par l’absurde le caractère violent et invasif, et on ne sait plus si on s’en étrangle d’effroi ou d’hilarité… D’autant plus que cette comédie, toute parodique qu’elle soit, s’appuie sur des faits parfaitement documentés, et que tout y est vrai.
Certaines séquences révèlent plus que d’autres le talent des très agiles comédiens, et au détour d’une saynète l’on est surpris par la fantaisie de l’un.e ou la sensibilité de l’autre.
La forme composite et éclatée restreint peut-être la possibilité d’une intensité, mais ça ne gâche pas le plaisir qu’on prend à ce feu d’artifice satirique et corrosif, efficace et plein de drôlerie.
Marie-Hélène Guérin

J’AURAIS VOULU ÊTRE JEFF BEZOS
Un spectacle du Collectif P4
A La Factory, Espace Roseau Teinturiers, Avignon, du 5 au 26 juillet 2025 à 21h45
Texte et mise en scène Arthur Viadieu
Avec Roma Blanchard, Chloé Chycki, Bob Levasseur, Mathias Minne et Claire Olier
Création lumière Maxime Charrier – Création musicale Antoine Mermet – Scénographie Lucie Meyer – Costumes Clémence Amand et Anaëlle Leplus
Photographies Avril Dunoyer
Administration et production Carole Benhamou Production Collectif P4 Remerciements La ville de Riom Saison Culturelle Accès-Soirs – Scène Régionale Auvergne-Rhône-Alpes, Théâtre de l’Echangeur – Bagnolet, Nouveau Gare au théâtre Vitry-sur-Seine, SPEDIDAM, ADAMI Mention Spéciale du jury du concours jeunes metteurs en scène du Théâtre 13 en juin 2021
temps de lecture 3 mn
Les éponymes sœurs Dalton sont bien décidées à ne pas être que « les sœurs de leurs frères ».
Nettement plus barjottes que leurs renommés frangins, Eva, Lilia et Leona – dite Tornada – sont aussi nettement plus honnêtes, sans doute sérieusement plus courageuses, et, est-ce possible, sacrément plus fûtées.
Citoyennes de cette « bonne vieille ville calme de Toucalm City », elles se retrouvent chargées de convoyer la fortune que lègue à la ville le défunt James Poker Winner jusqu’à la banque, sise dans cette « satanée vieille ville dangereuse de Dangerous City ». La coquette somme devra servir à de grands et nobles projets : construire des écoles, des crèches, des orphelinats, des infrastructures routières, des bacs à fleurs (ad libitum, les bonnes causes ne manquent pas)… Autant vous dire que le trajet ne sera pas de tout repos (sinon n’importe quel autre Toucalmien aurait pu s’en charger). Tout ce que la région compte de malfrats et de benêts se met en travers de leur périple, et leur allié Luc Lechanceux, shérif aussi brave que borné, est presque aussi préjudiciable que leurs ennemis.
Rien ne manque : banjo, portes de saloon qui claquent, shérif à chapeau de shérif, bastons, fusillades et courses poursuite, farouches Indiens, chevauchées à travers les plaines, évasion de prison et french cancan en froufrous…
Les six interprètes ont une énergie folle, et la comédie est menée tambour battant.
Les dialogues fusent, croustillants à souhait, parsemés de référence qu’apprécieront les adultes – sans pour autant égarer les enfants. Les jolis décors « vintage » sont astucieux, manipulés à vue au fur et à mesure de l’histoire, pour transformer les lieux en un tour de main. Les costumes savamment patinés sont tout aussi réussis.
Les plus petits se régalent tout particulièrement des jeux de bruitages, équivalents hilarants des ZimBoumPifPaf Tacaclop Tacaclop Pan Pan Aaargh des bulles de BD. Un joueur de banjo-ménestrel pas loin d’être aussi horripilant qu’Assurancetourix distille des apartés loufoques et hilarants. Second et premier degrés rivalisent pour réjouir l’assemblée.
Les Nomadesques, compagnie qui a déjà mitonné quelques spectacles qui sont devenus des incontournables du Jeune public (tel « Le loup est revenu » à l’affiche depuis 10 ans sans faiblir !), ont composé là un spectacle familial malin, enlevé, joyeux, bien produit, et qui, ce qui ne gâte rien, se laisse savourer aussi bien par les adultes que les enfants avec un plaisir contagieux. Un futur classique ?

LES SŒURS DALTON
Au Buffon, du 5 au 26 juillet à 16h30
Texte Karine Tabet
Mise en scène Vincent Caire
Lumières Valentin Tosani
Costumes Magalie Castellan
Avec Aurélie Babled, Claire Couture, Karine Tabet, Gael Colin, Cédric Mièle, Cyprien Pertzing
Conseillé à partir de 7-8 ans

