Fille du paradis, la beauté déchirée

Un espace qui semble au premier regard abstrait, de grandes glaces, des tentures noires pour clore la scène, et puis dans un coin un empilement de chaises qui donne un sens au lieu, une salle de bar après la fermeture, ou avant l’ouverture, une salle qui accueillera des clients mais pour l’heure déserte.
C’est l’histoire de Cynthia, jeune étudiante en littérature qui décide un jour de composer le numéro de la plus grande agence d’escorte de Montréal.
Cette Fille du paradis, la Putain du roman autobiographique de Nelly Arcan adapté ici par Ahmed Madani, c’est Véronique Sacri qui lui prête – ou plutôt qui lui offre en pâture – sa voix, son joli visage au regard franc, page vierge pour les pensées brûlantes, les émotions dures à venir.
Ahmed Madani est de ces metteurs en scène ardents et courageux, qui s’emparent du monde, de leur société, pour en faire œuvre de théâtre. Récemment F(l)ammes, sa dernière création, était à l’affiche de la Maison des Métallos. Saisi par l’humanité meurtrie de la romancière, Ahmed Madani a voulu « mettre en jambes, en chair, en sang, une langue qui se prête magnifiquement à la profération à haute voix » pour plonger « dans cette écriture, happés par la puissance d’un récit qui n’épargne ni les hommes ni les femmes. » Il donne à ce texte un écrin sombre, précis, sans fioritures, qui intensifie la présence de la comédienne.

Le ton semble d’abord à la confidence, simple et léger : plus qu’une confession, c’est la conversation conviviale d’une jeune femme d’aujourd’hui, presque anodine, même si le propos est d’emblée sans voile. La salle reste éclairée, une même lumière partagée par la comédienne et les spectateurs, sans crudité mais sans ombres où se dissimuler.

Se faire putain « pour renier tout ce que j’étais. »

La mère, un « débris de mère », une femme épuisée, une forme sous un drap, des cheveux épars sur l’oreiller, si peu une mère ; le père, lui, « il ne faisait que ça, croire en dieu, prier dieu, prévoir le pire pour tous » , alors faute de parents pour l’aimer, ce sera une enfance chez « des sœurs que je devais appeler mère, et qui portaient un faux nom, qu’elles s’étaient choisies elles-mêmes, des sœurs-mère qui m’ont enseigné l’impuissance des parents à nommer leurs enfants ». Puis les fenêtres de l’université qui donnent sur la rue des bars, il n’y a plus qu’un pas à faire, un coup de fil… « l’occasion se présentait de me dévêtir de ma campagne »
La sœur, elle est « morte depuis toujours, mais elle flotte encore au-dessus de la table des repas. Je lui ai pris son nom comme nom de putain, c’est pas pour rien, quand les clients m’appellent ils la rappellent d’entre les morts »

Nelly/Cynthia, elle a toujours su qu’elle appartenait aux autres, une de celles à qui l’on donnait un nom, des ordres : le pensionnat des religieuses, les clients, même négation de quelque chose de soi, ce quelque chose après lequel la narratrice court désespérée, qui la rend muette, heures perdues muette sur le divan du psychanalyste. Pour se délivrer de son mutisme : l’écriture, sujet à peine mentionner mais pilier du texte, écrire pour enfin dire.

Cris et murmures d’une femme sans nom, sans mots

Rupture, la lumière s’éteint sur la salle, se resserre sur la comédienne, la musique surgit brutale, pieds nus, cri, une danse frénétique, puis le silence, le corps immobilisé, statue de sel perchée sur une étroite estrade.
Dans une obscurité prenante, une plongée dans la vie de putain, les rythmes des jours, la succession des hommes.
« Je n’ai pas rêvé ces hommes, ce n’est pas de moi qu’ils bandaient, c’est de ma putasserie, parce que j’étais là pour ça »
Petit à petit le visage renaît du noir. La voix plus rauque, le débit plus rapide.
« L’argent sert à ça, se détacher de sa mère, de la laideur de sa mère » – le silicone, la chirurgie, pour se faire croire qu’on ne vieillit pas, pour être sûre qu’on ne vieillit pas comme sa mère, chair flasque, bouche fatiguée, seins qui ne vont plus conquérir le monde. « Les femmes ont toujours trop de ce qu’elles ont, trop de ce qui les fait femme »

Le visage lisse, rond, frais, le pétale de rose de la peau, l’ovale délicat du menton, ont disparu sous la rage, sous la peur, Véronique Sacri a anéanti la fraîche étudiante pour donner corps à l’usure, la laideur… la putain furie déborde, larmes, sueur, ruisselle de la comédienne. Confiance en son metteur en scène, sans doute, qui a su l’accompagner loin sur les chemins de l’incarnation ; densité des mots qu’elle profère – solidité de la langue et richesse du sujet ; talent et générosité de son jeu : tout cela lui donne la force nécessaire pour se mettre en danger.

« il faut être deux pour jouer à ce jeu,
un pour frapper à la porte, un pour l’ouvrir »

Sans réconciliation, peut-être même sans espoir, mais sans amertume, un apaisement, une respiration peuvent renaître : « j’aimerais vous dire la splendeur des paysages, la beauté du monde si je savais la voir, mais je suis trop occupée à mourir.»

Depuis longtemps Véronique Sacri-Cynthia n’a pas quittée la petite estrade, espace restreint, sa cellule de couvent, sa chambre de pute, sa famille-prison, espace clos et impersonnel où pourtant, sœurs siamoises, verbes et corps tendus, auteur et interprète déploient leur liberté sans bornes. Les notes de PJ Harvey, autre femme forte, les auront accompagnées sans redondance, contrepoint rageur, ample souffle vibrant de guitares saturées.
La mort ne rôde pas, elle dévore. Elle a dévoré Nelly Arcan. Elle jette des lueurs incandescentes sur cette Fille du paradis. Une heure brève et intense, un coup au cœur, un noyau dur d’humanité, flamboyante et poignante.

Marie-Hélène Guérin

 

FILLE DE PARADIS
En tournée et à voir actuellement à Avignon du 7 au 28 juillet 2017 à L’Artéphile à 18h10
D’après le roman Putain de Nelly Arcan
publié par les Editions du Seuil et les Editions Points
Adaptation et mise en scène Ahmed Madani
Avec Véronique Sacri

Nous qui sommes cent débarque à Avignon

Elles sont cent. Peut-être bien plus que cela. Et cependant elle est désespérément seule, cette femme qui nous parle d’elle. Qui nous parle de nous. Au travers d’une multitude de voix qui résonnent ici et maintenant. Des voix qui nous touchent, nous embarquent, nous renvoient à nos propres démons.

Physiquement, réellement, au plateau, elles ne sont que trois. Trois comédiennes pour incarner ces cent et quelques voix. Trois intrépides encore peu connues qui portent bien leur nom. Intrépides lorsqu’elles décident, en direct de l’Ecole Blanche Salant, de monter ce projet un peu fou. Intrépides dans le choix d’un texte contemporain qui en déroutera sans doute certains. Un texte ultra féministe né de la plume d’un poète dont les origines suédoises et tunisiennes l’ont très tôt exposé à la question du langage. Un texte multi-culturel écrit par un « barjo des mots », comme il se désigne lui-même.

Intrépides, les trois comédiennes le sont tout spécialement dans leur jeu. Elles n’hésitent pas à prendre des risques, sans que cela n’altère jamais la justesse de leur interprétation. Caroline Monnier, tellement naturelle dans le rôle de la jeune rebelle – pour un peu, on prendrait les armes à ses côtés. Isabelle Seleskovitch, si émouvante dans la femme qui doute, tour à tour fragile et exaltée. Laura Perrotte a relevé la gageure de se mettre elle-même en scène à leurs côtés. Elle endosse le rôle de la « femme mûre ». Celle qui, arrivée au bout du chemin, se retourne et interroge ses « différents mois ». Celle qui nous fait réaliser, au final, que nous aussi, nous sommes décidément cent…

Au Nouveau Ring, un collectif qui porte bien son nom :

1 – Les Intrépides nous font découvrir Jonas Hassen Khemiri, cet auteur multiculturel encore trop peu connu en France.
2 – Les trois comédiennes relèvent un défi de taille : sur scène elles ne sont pas une, ni trois, elles sont multiples et toujours parfaitement justes.
3 – Chacun, chacune de nous se projettera nécessairement dans l’une ou plusieurs de ces différentes facettes qu’elles incarnent, et pour ce voyage au travers de nous-mêmes nous ne pouvons que leur dire merci!

NOUS QUI SOMMES CENT
À l’affiche du Nouveau Ring du 7 au 30 juillet 2017 – 18h
Un texte de : Jonas Hassen Khemiri
Mise en scène : Laura Perrotte
Avec : Caroline Monnier, Laura Perrotte, Isabelle Seleskovitch

 

Pour (re)découvrir les 1001 facettes de Méliès

Voici plusieurs années que le talentueux et prolifique Alexis Michalik a créé son Cercle des Illusionnistes, un spectacle sur le thème de la magie à travers l’histoire de Jean-Eugène Robert-Houdin, magicien novateur du XIXe siècle, et Georges Méliès, le grand inventeur du trucage au cinéma. Plus confidentiel, mais tout aussi délicieux, un spectacle intitulé Méliès, Cabaret magique sera présenté cet été au Festival Off d’Avignon par la Compagnie du Théâtre à Bretelles.

Ils sont cinq sur scène : deux conteurs, deux musiciens, un magicien pour nous chanter les mille et un visages de Georges Méliès. L’exercice était compliqué, voire périlleux, tant la vie et l’oeuvre de ce génie prolifique offre de pistes et de sources d’inspiration.

Méliès Cabaret magique, Avignon festival off, critique coup de coeur Pianopanier@Samuel Zucca 

Le spectacle est rythmé par des séquences de projection de films de Méliès  : une vingtaine de films pour la plupart méconnus, principalement en relation avec l’illusionnisme. Car c’est Méliès le cinémagicien qui est au coeur de la pièce. Entre escamotage de dames, danseuse microscopique et Eclipse de soleil en pleine lune, le choix des séquences nous révèle les multiples facettes de cet artiste hors norme.

Méliès Cabaret magique, Avignon festival off, critique coup de coeur Pianopanier

“Avec sa soudure, il vient tout juste d’inventer le montage.”

Mais les projections ne sont pas les seules jolies surprises que nous réserve Anne Quesemand. Elle s’est entourée de Laurent Grynszpan qui a composé spécialement pour le spectacle. Il interprète lui-même ses morceaux au piano, seul ou à quatre mains avec Betsy Schlesinger lorsque celle-ci ne joue pas d’autres rôles. Saluons ici le talent de ces deux « musicomédiens ».

Et puis, magie pour magie, la compagnie a eu la bonne idée de faire monter sur scène, sortir de l’écran, apparaître subrepticement Sylvain Solustri, figure emblématique, co-fondateur du Musée de la magie et comédien. Chacune de ses interventions sera l’occasion de faire participer le public, mais n’en dévoilons pas trop… laissons la magie opérer.

Ce charmant spectacle pluridisciplinaire ne sera présenté qu’en seconde partie de Festival, à partir du 20 juillet, mais les parisiens pourront se rattraper à la rentrée où il sera repris au Théâtre de la Vieille Grille.

Méliès Cabaret magique, Avignon festival off, critique coup de coeur Pianopanier

MELIES, CABARET MAGIQUE
À l’affiche de L’Espace Alya du 20 au 30 juillet 2017 – 19h
Texte, jeu, accordéon, bugle, bruitages : Laurent Berman et Anne Quesemand
Musiques originales : Laurent Grynszpan
Magie en alternance :  Sylvain Solustri
Piano : Laurent Grynszpan et Betsy Schlesinger

Attrapez la « Queue du Mickey » ! ou l’hypothèse farfelue du bonheur

Dans les années 80 les téléphones étaient fixes, à cadran et munis d’un écouteur qu’on collait à son oreille pour guetter la conversation, au coude à coude avec celui qui avait décroché. On portait sans ironie des pulls en laine sans manche sur des chemises à motifs, des jeans taille haute et des sacoches banane. On écoutait de la musique sur des radio-cassettes. Les réseaux sociaux n’étaient pas virtuels. On disait « c’est sensass ».

Quelque part par-là, un petit groupe d’auto-proclamés « Malheureux Anonymes » va tenter, avec beaucoup de maladresse et plus ou moins de réussite, de « décrocher » du malheur. Ce soir-là, Vincent-François-Paul, Gérard-Philippe, et Michellemabel (et une Jakikénédy d’autant plus factice qu’en plus d’être en carton elle n’est même pas Jackie Kennedy) interrompent leur séance de rire-thérapie pour accueillir un nouveau venu, Norbert. Ensemble, ces drôles de personnages testeront des ateliers de joie, des expériences de bien-être, ils essaieront d’élaborer un mode d’emploi, une recette, pour être enfin heureux.
La Queue du Mickey - photo 01

« Tu te reconnectes à la joie,
tu dis « oui » à le rire »

Clowns piteux, ils se prennent perpétuellement les pieds dans le tapis. Les objets leur tendent des pièges – comme si la vie n’était pas assez compliquée comme ça ! Egarés au milieu d’un plateau trop grand pour leurs solitudes, ils cherchent parfois refuge sur un canapé gonflable : le piètre siège s’obstine à les mettre sans cesse en déséquilibre au moindre mouvement. Leurs perruques leur donnent un air irréel, leurs vêtements ne leur vont pas tout à fait. Leurs sacoche, sac-banane, baise-en-ville, minuscules remparts, les encombrent. Le téléphone sonne toujours au mauvais moment…

Et pourtant, avec une ténacité sans faille et un entrain remarquable, le petit groupe cherche à déjouer les coups bas de l’existence pour se donner la chance de peut-être, un jour, sur le manège de leur vie, réussir à décrocher la « queue du mickey », pour gagner le tour gratuit, la peluche, le sourire de la jolie voisine !
Tout est bon pour essayer de gagner des points, on dévoile son animal-totem, on se remémore des souvenirs joyeux, on joue au jeu des sept familles : “dans la famille « plaisirs solitaires » je voudrais « j’écris une carte postale à mes amis »’’

« Fais quelque chose, mon p’tit Gérard, t’es tellement avachi
que quand tu bouges on dirait que t’es immobile »

La mise en scène est alerte, discrètement farfelue, sans temps morts. Les personnages semblent sans cesse animés, les exercices physiques auxquels ils se livrent pour se libérer de leurs peurs ou leurs névroses sont autant de moments un peu barges où les acteurs, sans se départir de leur sincérité, font montrent d’une belle dinguerie.

Et lorsque leur sarabande s’interrompt, c’est pour laisser placer à de vraies ruptures du temps, des moments extraits du cours de l’histoire, suspendus, d’une certaine manière sans durée.
Chacun à leur tour, les protagonistes vont aller s’enfermer dans les toilettes du local, s’y dire ses quatre vérités, soliloques désespérés et vaillants. Espace « à part », séparé du plateau par des rangées d’ampoules nues, cousines des « servantes » chargées de veiller à la nuit des théâtres. Petite bulle adoucie d’une très tendre version des « Moulins de mon cœur » en allemand. Emotion poignante des solitaires face au miroir.
On ne sait pas si c’est courir après le bonheur ou y renoncer qui est le plus dérisoire.

La Queue du Mickey - photo 04

« Il faut enfermer ta tristesse
dans le coffre-fort de ton courage »

Sous les déguisements bigarrés et la fantaisie, les comédiens sont délicats.

Yann de Monterno, « Gérard-Philippe » – petit blond au sourire volontariste-, a l’art précieux de la rupture comique; Pierre Hiessler, le regard un brin effaré, donne un relief touchant à son « Norbert » le dernier arrivé du groupe, accroché à son attaché-case comme à une bouée; Luc Tremblais est un Vincent-François-Paul au corps rond et aux mouvements aériens, sa colère nous mènera du rire au serrement de cœur d’un même élan. Florence Muller campe une Michellemabel qui tente de tenir la barque à flot : « ici, on n’est pas trop pour les personnes qui sont complaisantes avec leur tristesse », va-t-elle asséner à Norbert en guise de bienvenue… Précise et pétillante, grosses lunettes lui mangeant le visage, elle offre à sa Michellemabel malice, force et failles émouvantes.

« On a tous l’impression
de sauter de joie de l’intérieur »

Avec eux quatre, rire et sentiments peuvent littéralement coexister, bouffonnerie et rage, ridicule et tendresse – ce qui fait le charme particulier de ce spectacle, d’une fantaisie profonde. On y retrouve l’humour teinté de surréalisme, le regard acéré sur nos travers et nos faiblesses, l’utopie du « ensemble », et la poésie fantasque et douce qui animait déjà le précédent opus des auteurs, La Beauté recherche et développements.

Drôlerie et gravité se mêlent pour composer ce portrait de groupe à l’humanisme sensible. Vincent-François-Paul et les autres finiront par cesser de répondre à l’intrusif téléphone, et par déposer leurs bagages. On les quitte le sourire aux lèvres.

La Queue du Mickey - photo 02

LA QUEUE DU MICKEY
A voir actuellement à Avignon au théâtre Les 3 Soleils du 7 au 30 juillet à 15h30
Un spectacle de Florence Muller et Eric Verdin
Avec Pierre Hiessler, Yann de Monterno, Florence Muller, Luc Tremblais

Retrouvez ici Florence Muller en entretien avec PianoPanier

Flon Flon, ou La Véritable Histoire de l’humanité

« Les Epis Noirs ont l’expressivité des acteurs du muet, le muet en moins. Et de les entendre s’époumoner, déclamer, chanter, roucouler, ça réveille et ça réchauffe, ça revigore et ça réconforte. Un spectacle absurde et béat, sordide et idyllique, drôle et torturé. » Mona Chollet, Charlie Hebdo.

Perché sur une malle de voyage, Pierre Lericq commence par le commencement.
Au début, il n’y avait que Dieu, et du vent qui soufflait au milieu de rien. Dieu, qui trouve que son existence tout seul au milieu du vent qui souffle au milieu de rien est un peu monotone, crée Boucieu-le-Roi, Ardèche. Ça semble une bonne idée mais comme rien ne s’y passe, ça ne désennuie pas tellement plus. Dieu va se lancer dans l’expérience de sa vie (et de la vie en règle générale, à bien y penser) : il crée l’homme (à son image) et la femme (dont il est assez content).
Evidemment, « ils se sont vus, ils se sont plus, ils se sont vaincus et c’est là que les ennuis ont commencé vraiment. » Alexandre et Manon, son Ève-anescente, son Ève-anouie, sont heureux, et Dieu continue de s’enquiquiner, il vire jaloux, ni une ni deux, il crée le Mal, ce sera Pierre, le frère d’Alexandre.

Flon Flon

« Pierre, proxénète à Paris, vient visiter son frère Alexandre
dans son village d’Ardèche. Il séduit sa femme, Manon, enceinte.
Il l’enlève. Il la met sur le trottoir, il la tabasse. Elle l’aime.
Elle aime aussi son mari, qu’on enferme à l’hôpital psychiatrique.
On rit énormément.
 » résume avec pertinence Bertrand Dicale, journaliste qui connaît la chanson.

On a donc : Dieu, Boucieu-le-Roi en Ardèche, Paris, Alexandre, Manon et Pierre : la vie avec toutes ses complexités va pouvoir se déployer, s’embrouiller, s’inventer, ils vont s’aimer, se tromper, se quitter, se maltraiter, s’aimer encore l’un l’autre, ou l’un l’autre autre, ou l’autre l’autre, à deux, à trois.
A « jardin », trois musiciens épatants, entre folk des Balkans, bal musette et mélodies lancinantes : Marwen Kammarti au violon, Svante Jaccobson à la contrebasse, Fabien Magni à la guitare et l’accordéon. Pour tout décor : deux malles de voyage qui deviendront estrades ou percussions ; un lustre baroque ; deux guirlandes d’ampoules nues ; des éclairages précis, sobres, élégants, beaux noirs profonds ou lumières rasantes et chaudes de fin d’après-midi.

Les cascades de jeux de mots font surgir une enfantine poésie qui d’un regard, d’un rythme, va se muer en folie douce, en folie furieuse, en gravité poignante ; Les Epis Noirs savent laisser naître un bref jaillissement de trivialité ou d’ironie au détour d’un moment tendre, et du mot suivant l’effacer.
Chansons émouvantes ou cocasses (ou les deux) se mêlent étroitement au récit. Lionel Sautet (accordéon, malle et voix), vif-argent, fin et tendre, Manon Andersen (mise en scène, pipeau, malle et voix), intense et généreuse, Pierre Lericq (textes, musiques, mise en scène, guitare et voix), farfelu autant qu’enflammé, chantent, jouent, dansent, musiquent eux aussi.
Avec une humanité débordante et fougueuse, tous trois, avec la complicité joyeuse de l’orchestre de poche, nous embarquent dans leur cabaret fantasque un peu barje, cette « folle histoire de la création du monde », qui est avant tout la folle histoire de la naissance de l’amour et de l’invention de tous ses possibles.
On en ressort ragaillardi, avec une furieuse envie d’aimer.

Flon Flon, ou La Véritable Histoire de l’humanité
A voir actuellement à Avignon au Pandora du 7 au 30 juillet 2017 à 13h20
Un spectacle de Pierre Lericq

Mise en scène
 Manon Andersen
Avec Pierre Lericq, Manon Andersen, Lionel Sautet
et les musiciens Marwen Kammarti, Svante Jaccobson, Fabien Magni

 

Un Marivaux acidulé qui donne la pêche !

Succès oblige : nous republions ici notre critique d’un spectacle découvert à sa création, et qui depuis, a fait bien du chemin… Entre le Festival d’Avignon 2016 et le Festival d’Avignon 2017, la pièce a connu une très belle saison au Lucernaire, puis dans le ravissant écrin du Théâtre Michel, et 2018 le voit revenir à Avignon pour un nouveau festival, au Théâtre du Roi René !

La Compagnie La Boîte aux Lettres, née en 2009 de la rencontre de Salomé Villiers, Bertrand Mounier et François Nabot nous propose une mise en scène pop et acidulée qui a su conquérir de nombreux spectateurs.

Rappelons l’argument de départ de la pièce de Marivaux : Silvia accepte difficilement d’être mariée par son père à un inconnu. Pour observer tout à loisir le caractère de ce fameux prétendant, elle endosse le costume de sa suivante Lisette. Péripéties et rebondissements seront au rendez-vous, jusqu’à ce que l’amour finisse par triompher, par jeu et par hasard !…

Le jeu de l'amour et du hasard, Salomé Villiers, Marivaux, Compagnie la Boite aux lettres, Théâtre mIchel, Pianopanier@ Julien Jovelin 

Le parti pris de Salomé Villiers, qui met en scène et interprète le rôle de Silvia était de donner un côté « rock » à la pièce de Marivaux. Ainsi les costumes d’époque sont-ils remplacés par des tenues mode tendance « psychédélique ». De même, la musique nous entraîne du côté des Sonics et des Troggs. L’usage de la vidéo apporte également un petit côté décalé au spectacle.

Mais le plus important reste le texte, la langue de Marivaux n’ayant pas besoin d’être modernisée tant elle demeure contemporaine. Et cette langue est servie par une troupe de comédiens réellement talentueuse. Salomé Villiers campe une Silvia touchante dans son désarroi, Raphaëlle Lemann une Lisette époustouflante de justesse, Philippe Perrussel un Orgon tout en nuances, François Nambot un Dorante séduisant de sincérité, tandis qu’Etienne Launay et Bertrand Mounier rivalisent de drôlerie.
Ensemble, ils nous font rire, nous émeuvent, nous étonnent et nous enchantent.

Le jeu de l'amour et du hasard, Salomé Villiers, Marivaux, Compagnie la Boite aux lettres, Théâtre mIchel, Pianopanier@ Karine Letellier 

Trois raisons d’aller faire un petit tour au Théâtre du Roi René :

1 – Pour découvrir ou redécouvrir ce texte toujours aussi moderne de Marivaux – sans doute l’une de ses plus belle pièce.
2 – Pour les comédiens réunis par Salomé Villiers, avec mention spéciale « aux filles » : Salomé Villiers et Raphaëlle Lemann sont bourrées de talent.
3 – Rien de tel pour chasser « le spleen du dimanche soir » : testé pour vous, l’effet est garanti, sur les grands et les petits ! Un Marivaux acidulé et bourré de peps, puisqu’on vous le dit !

LE JEU DE L’AMOUR ET DU HASARD
À l’affiche du Théâtre du Roi René du 6 au 29 juillet 2018 19h05
Une pièce de Marivaux
Mise en scène : Salomé Villiers
Avec : Etienne Launay, Raphaëlle Lemann, Bertrand Mounier, François Nabot, Philippe Perrussel et Salomé Villiers

L’enfance de l’art : Elise Noiraud, Philippe Maymat, deux monologues, deux enfances

Affiche Pour que tu m aimes encore

Pour que tu m’aimes encore
À l’affiche actuellement à Avignon au Théâtre Transversal (ex-Ateliers d’Amphoux) du 6 au 29 juillet 2018 à 14h20
De et avec Elise Noiraud

 

T es pas ne - Theatre de Belleville

T’es pas né, histoire de frangins
À l’affiche du Théâtre de Belleville jusqu’au 1er juillet 2016
De et avec Philippe Maymat
Mise en scène Laurent Fraunié

 

Vous avez envie de vagabonder sur les chemins de l’enfance ? Elise Noiraud comme Philippe Maymat se proposent de vous prendre par la main et vous emmenez en balade. Chacun seul en scène, puisant tous deux dans leurs propres souvenirs pour en faire la matière d’une enfance archétypale, une enfance-miroir de nos enfances de petits Français de la classe moyenne d’après le baby-boom. Une femme, un homme, deux époques – deux bandes-sons ! – deux âges : elle a 13 ans « et demi », il a 7 ans, deux voyages un peu différents, un peu similaires…
Pour_que_tu_m'aimes@Baptiste Ribrault Pour que tu m’aimes encore : Elise Noiraud © Baptiste Ribrault

« Pour que tu m’aimes encore »

ou « de Céline Dion en tant que symbole des affres adolescents entre 1995 et 1998 (on se souviendra fort à propos de « Mommy », de Xavier Dolan) »

Elise a 13 ans et demi. C’est elle sur l’affiche, c’est elle qui, en ces années 90’, adule Cécile Dion, c’est elle qui fera une « choré » sur « Pour que tu m’aimes encore » avec ses meilleures copines pour la fête de fin d’année de l’école, c’est d’elle dont on nous promet le portrait.
Et c’est bien elle qui avancera vers l’adolescence au fil de ce solo tonique et sensible. Pourtant c’est autant sa mère et tout son monde de collégienne qui vont se déployer sur le plateau nu, habillé simplement d’une chaise et des lumières judicieuses de Manuel Vidal. Elise Noiraud croque avec justesse et une grande expressivité Tony, l’amoureux secret, les professeurs, les meilleures copines, une chargée de mission du Conseil régional, s’attarde sur la maman à la maturité tourmentée, laissant à chacun le temps d’exister, de prendre forme – au risque de s’éloigner – peut-être sciemment ? – de l’émotion, de prendre de la distance avec le cœur du sujet, cette demoiselle en pleine construction qu’elle était alors.
Difficulté de communication, mais aussi fugace tendresse partagée, avec sa mère, complicité du trio des copines, comment faire avec l’autorité, avec les premiers émois amoureux, avec son propre corps, Elise tâtonne, cherche, expérimente… Deux acmés de son apprentissage de la liberté, deux pics d’intensité du spectacle aussi : la boum : « y’a des grands qui fument des cigarettes » – l’exaltation de la danse, la jouissance du regard admiratif des autres – ah encore une fois on se retrouve happé par un moment de danse sur du Céline Dion, Xavier Dolan, Elise Noiraud, cessez cette conspiration !, la frustration d’en être arrachée prématurément par une mère dont on ne sait si elle est plus inquiète qu’envieuse, ou l’inverse… et le voyage scolaire : « on est en Pologne, tout près de la Russie, et je ne veux pas rentrer – tout est différent, même la pluie est différente ». Le voyage est raconté au mégaphone, petit drapeau rouge à la main, sur l’air de la Maknovtchina, c’est le premier voyage « de grande », tout est neuf, ce qu’on voit comme son propre regard, c’est la femme libre qu’elle deviendra qui transparaît sous sa carapace d’ado, c’est le goût de l’ailleurs qui naît.
T es pas ne ! Theatre de Belleville T’es pas né : Philippe Maymat © Pierre Grosbois

« T’es pas né, histoire de frangins »

ou « comment faire quand on a un grand frère »

Philippe a 7 ans en 1973, il écoute les disques de ses parents, il rêvasse devant la téloche, il fait un peu le malin parce que pas question de passer pour un bébé devant les aînés, la sœur et surtout le grand frère, à qui on voue autant d’admiration que de ressentiments… « T’es pas né », balancé par le grand pour « faire bisquer » le petit… « Mais alors, si je ne suis pas né, comment je peux être là ? » Ah, les mystères ténébreux de l’enfance, les questions étranges, tout ce qu’on se fait comme films, tout ce qu’on s’imagine, parce qu’on en sait pas (et qu’on se couperait la main plutôt que de poser la question).
Philippe Maymat nous garde au plus près du noyau familial mais a la jolie idée d’amener le monde sur le plateau comme il est entré dans son univers : par la télé, la « petite lucarne » – comme sans doute dans beaucoup de foyers de la classe moyenne de ces années 70’. On va croiser James West, Actarus, John Börg, les Shadocks, Nadia Comaneci, un pape puis un président des Etats-Unis assassinés… de quoi, en quelques noms, faire jaillir les couleurs de ces années. Comme Elise Noiraud, Philippe Maymat nous embarque aussi à l’Est – mais lui, à Moscou, et depuis le salon où l’on regarde en famille les JO ; c’est l’année du boycott des USA, du « doigt d’honneur » du perchiste polonais médaillé d’or… la magie du direct », découvre le jeune Philippe, l’Histoire qui déboule dans le salon…
Sur le plateau à peine meublé d’un tatami et d’une chaise surgiront les minuscules événements et les grandes épopées qui font grandir. On verra le minot assis par terre tourner les pages d’une gigantesque (quoiqu’invisible) Encyclopedia Universalis pour y débusquer le sens du sibyllin « et la bobinette cherra » – délicieux moment d’apprivoisement du langage. On assistera, entre francs rires et douces émotions, aux plus ou moins performantes tentatives sportives, trucs de p’tit gars, du judo, du foot, à un épique duel fraternel « y va y’avoir du grabuge ! », sur fond d’envolées à la Ennio Morricone… On comptera les heures en regardant tomber la pluie par la fenêtre, en pull qui gratte (comme il se doit) pendant les vacances de Toussaint, où l’on s’ennuie (comme il se doit)… Et peut-être qu’à la faveur d’une frayeur enfantine enfin déjouée, le petit frère va pouvoir enfin prouver au grand frère qu’il est né, lui aussi, et que ça va pas se passer comme ça ! à son tour d’être né, à son tour de devenir ado, à lui aussi le droit de boire des Monacos ! de virer un peu couillon, de tomber amoureux…
Avec l’âme et le regard candide de cet âge-là, et toute l’acuité et la sensibilité de l’adulte qu’il est devenu, mis en scène avec doigté par Laurent Fraunié, Philippe Maymat nous emmène dans ses souvenirs réels ou fantasques avec un savoir-faire délicat et discret, un jeu précis, sans fausse note, et plein de tendresse. Sa voix reste grave, une vraie voix d’homme : pour donner vie à la petite fratrie, il sait y glisser ce qu’il faut de légèreté et de virilité naissante pour que le môme de 8 ans ou l’ado bientôt muant prennent corps avec exactitude.

« De l’extraordinaire des vies normales »

Elise Noiraud – plus extravertie, peut-être plus ludique, avec une approche un brin plus sociologique dans son « portrait de groupe » autour de la figure centrale d’Élise, 13 ans et demi, Philippe Maymat – d’une façon plus intimiste sans doute, plus rêveuse : l’un et l’autre nous dessinent des vies « de tous les jours », dont chacun des spectateurs a vécu une bribe, des pans, peut se reconnaître dans le détail ou les grandes lignes, les airs populaires qui traînent dans un coin de la tête, les timidités, les fous-rires, les errements, les heures d’ennui, les enthousiasmes, le Mondial de foot de ’82 à Séville, les colos… Et, au bout de ces deux enfances « comme tout le monde » : deux artistes ! qui savent faire voir l’extraordinaire, les saveurs riches, variées, partagées et particulières de ces vies normales.

 

Boxe Boxe : crochet du droit, crochet du gauche, direct en plein cœur !

Mourad Merzouki a été enfant de la boxe, de l’art des coups de pieds, coups de poings, dont il fut champion de France junior, adolescent, avant de donner à son corps d’autres bondissements, d’autres rythmes.

Dans un noir profond, on distingue des yeux quelques ballons de boxe tombant en grappe des cintres comme autant de globes d’un planétarium imaginaire, on distingue des oreilles la pureté et délicatesse des cordes, une envolée de Schubert ; la lumière se fait sur un décor de conte, inventé par Benjamin Lebreton et Mourad Merzouki, sol en échiquier, damier usé, portail de palais timburtonien, enfantin, baroque, forain, la ferronnerie comme une esquisse un peu brinquebalante. Sous les belles lumières et surtout dans les ombres ménagées par Yoann Tivoli, le voyage sera onirique et fantasque !

Et pif, et paf ! le voyage sera ludique aussi ! Une tribu de gants de boxe aux petites bouilles curieuses émerge d’un ring-boîte noire, foule agitée, minuscule et compacte ; l’arbitre est rond et rayé et bondissant comme un ballon ; on fait des pas-de-deux avec son punching-ball ; Mourak Merzouki, en lutin malicieux et sage qui sait que la violence et la douleur arriveront bien assez tôt, accueille les spectateurs avec généreuses brassées d’humour et de légèreté.

© D.R.
Les musiciens, parés entre fanfare et frac de soirée par Émilie Carpentier, font corps et offrent à la musique une ampleur particulière par leur présence sur scène, orchestrée avec justesse, à la bonne distance, parfois tendrement enveloppants, parfois presque invisibles. Schubert, Gorecki, Philipp Glass, les créations originales d’AS’N… : ce mariage multiculturel, dont l’évidence s’impose, invente un espace sonore à haute sensibilité où les gestes des boxeurs-danseurs pourront se déployer dans toute leur amplitude.

« De la boxe à la danse, comme une pirouette. »
Mourad Merzouki

La boxe n’attendait que d’être poussée un peu dans ses retranchements pour danser. Les pieds effleurent à peine le sol, les coups de poings s’allongent en hip-hop et s’arrondissent en envolées de bras. Sueur, effort, répétition, dépassement de soi, écoute du mouvement de l’autre, mobilité : vocabulaire commun !
Les danseurs, fauves, coqs, jeunes chiots joueurs, costumes mi-circassiens, mi-footballeurs du Douanier Rousseau, sont vifs, toniques, précis, avec une présence au ras du sol puissante autant qu’un bel élan qui en rend certains comme aériens. Ces jeunes hommes et femme véloces et puissants ont une danse acrobatique, athlétique et fluide.

© M. Cavalca

Mourad Merzouki raconte de la boxe la vivacité, le rebond, l’aérien et le terrestre, la souplesse et la fougue, le collectif, la puissance et le contrôle. L’allégresse et la fraternité jettent des couleurs vives et chaudes sur ce beau spectacle ; l’arbitre jette un œil satisfait sur l’harmonie de sa troupe à l’entraînement, on est heureux avec lui. La fantaisie et l’inventivité y glissent des souriantes légèretés. Des images fortes resteront gravées longtemps, sans doute, dans les mémoires : ce moment compact, dense, d’énergie concentrée, duo-combat haletant du danseur avec son sac de frappe, pas-de-deux en fond de scène dont l’intensité traverse tout le plateau en ondes puissantes pour aller marteler la salle, au rythme des respirations et sifflements du boxeur. Ce grand « ensemble », comme une vague, comme un mouvement perpétuel d’énergie, porté par le flamenco hypnotique d’AS’N. Ce solo où les cordes poignantes de Schubert mèneront le danseur jusqu’au bout de ses forces.
Les gants retirés, tous les combats menés, c’est l’émotion qui fera ce soir-là se lever d’un bloc les spectateurs aux dernières notes, et c’est la vitalité, force bouillonnante qui traverse tout l’opus, qui les accompagnera sur le chemin du retour.

Marie-Hélène Guérin

 

Boxe Boxe
À l’affiche du Théâtre du Rond-Point jusqu’au 18 juin 2017
Direction artistique et chorégraphie : Mourad Merzouki
Conception musicale : Quatuor Debussy, AS’N
Avec Diego Alves Dos Santos dit Dieguinho, Rémi Autechaud dit RMS, Guillaume Chan Ton, Aurélien Chareyron, Aurélien Desobry, Frédéric Lataste, Cécilia Nguyen Van Long, Teddy Verardo
Musiciens : Christophe Collette, Cédric Conchon, Vincent Deprecq, Marc Vieillefon

2666 … cœur soulevé, cœur léché !

Au départ, 2666 est un roman fleuve de 1350 pages, considéré comme l’un des premiers chefs d’œuvre du 21è siècle. Par Roberto Bolano, auteur chilien, mort brutalement avant sa parution, le foie, les douleurs … un roman inachevé dit-on ! Le 2 c’est pour le 2è millénaire et 666 pour le chiffre du mal.

La montée du nazisme dans les années 30, l’Europe, la littérature, les meurtres de femmes par dizaines dans le Mexique de la fin des années 90, inexpliqués et impunis… mais quels peuvent être leurs liens?

« C’est plus facile de partir faire la guerre, que d’arrêter de fumer ».

Aller voir un spectacle de 11h c’est déjà un défi en soi, une quasi épreuve sportive. Le genre de truc qu’on ne fait pas tous les jours. Mais le monter, rendez-vous compte!! Julien Gosselin et ses fidèles de la troupe « Si vous pouviez Lécher Mon Coeur » l’ont fait.
Ce n’est pas un spectacle comme les autres, évidemment. Difficile de le raconter. Il se vit plutôt, il se ressent, il faut se laisser pénétrer par le rythme, les images, les voix, les basses, l’histoire, les histoires… et recommencer. Alors voici mes notes, en vrac, en pulsion, en émotion, sans filet, prises pendant les pauses (ça vous rassure un peu si je vous dis qu’il y en a 4 ?).

2666, Roberto Bolano, Julien Gosselin, Pianopanier@ Julien Gosselin 

Débordé par les émotions… La musique est omniprésente, forte, elle me pénètre. Le temps défile à un autre rythme. Je ne vois pas les heures passer. Entracte. Envie que ça recommence. Happé par l’histoire, par les histoires. 5 différentes, mais toutes liées les unes aux autres… ou pas! Quelle Puissance, quelle intensité ! Un rouleau compresseur qui te passe sur le corps, cette mise en scène. Elle me fait fondre en larmes Noémie Gantier. Déjà elle est classe, mais quand elle s’avance devant la scène, là à la fin de la Partie 1, elle explose, tout tremble, je tremble. Transe – le mal est partout – l’amour n’est pas loin. Des hommes donc de la violence, de la violence donc des hommes. Jouissif. Explosion d’émotions. Je bouge avec les boites, je suis à Londres, à Barcelone, au Mexique, en Roumanie. Propulsé dans la mise en scène.

Fasciné par cette épopée du mal – jeu hors du commun, hors limites. Jouer jusqu’à l’épuisement. La violence des hommes, la narrer jusqu’à l’overdose. La littérature pour les sauver?
20è siècle, siècle du mal. Et si l’on n’avait encore rien vu? Faudra que je pense à réviser mes superlatifs. J’ai trouvé ma drogue, mes excès, ma sève. Moderne, physique, violent, percutant, magistral, sexuel, textuel, puissance des images, force des personnages, rythme oppressant, les voix, ma voix, le texte encore, on pense, on voyage, on s’émeut…et ça recommence ! Du son, du sens, du sensationnel. Du profond, du parfait, du puissant.

2666, Roberto Bolano, Julien Gosselin, Pianopanier

Fatigué ? Même pas en rêve !
Ça claque, ça déchire, j’en ai chialé, pris plein le cerveau, les yeux, les tripes, l’ADN, de ce spectacle… c’est une révélation! Et en plus, ça parle français, anglais, espagnol, allemand ! Quel bonheur.

Ça y est, vous me comprenez un peu maintenant?

Ils me soulèvent le cœur … laissez moi lécher le vôtre.

2666
Un texte de Roberto Bolano
Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin / Cie Si vous pouviez lécher mon cœur
Avec : Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier
Dates de tournée de 2666 ici

Ma folle otarie : voyage en imaginaire

Il est là, tout frêle, tout fin, un peu pâlot, droit sorti d’une BD de Sempé. Un petit bout d’homme pour incarner un personnage passe-partout, un “nobody”, le plus commun des plus ordinaires des hommes.

Très vite, cependant, quelque chose l’arrache de cette normalité maladive. Il se trouve confronté sous nos yeux – ouverts ? fermés ? – à un problème aussi énorme que singulier. Un problème lié, non pas à de simples et banales histoires de fesses, mais à ces dernières, tout bêtement. À ses fesses, oui. Son postérieur, son cul, son derrière, son popotin, son arrière-train se met à doubler, tripler, décupler de volume sous nos mirettes ébahies qui jamais n’ont contenu telle circonférence – 5 à 6 mètres, incroyable, imbattable, inouï.

Ma folle otarie Pierre Notte Brice Hillairet

« Ma folle otarie, c’est avant tout l’histoire d’un homme sans folie » – Pierre Notte

Alors forcément, lui que personne ne remarquait, tout le monde s’empresse de le moquer. Jusqu’à le rejeter bien loin, dans une fuite désespérée. Jusqu’à lui faire souhaiter la mort. Seule une otarie lui portera secours, le sauvera du suicide et lui montrera le chemin d’une résilience aussi douce qu’aérienne.

Fable philosophique, ode à la vie et à l’amour, manifeste pour la différence, plaidoyer contre l’indifférence, aventure poétique et ludique, invitation au voyage, balade dans notre imaginaire, fabrique d’un rêve éveillé : Ma folle otarie, c’est tout cela à la fois. L’une des prouesses de ce spectacle est de nous faire voir tant de choses qui n’existent pas sur scène. Le plateau est dépouillé, dénudé, dénué de tout artifice, de tout décor, immaculé, vierge, nu, désert. Plein de vide et pourtant prêt à tout pour tant nous offrir.

Ma folle otarie, Pierre Notte, Brice Hillairet, Lucernaire, Pianopanier

« Si vous avez fait l’homme à votre image, j’aimerais comprendre pourquoi je me retrouve comme ça… »

Des fesses monstrueuses d’énormité de notre anti-héros à son amie l’otarie moustachue, de l’homme-tronc protecteur à la sale gamine au vélo rouge, du marbre glacial d’une tombe à la rame bondée d’un métro, d’une plongée en eaux profondes à une envolée pétaradante… Le décor et les personnages se construisent et grandissent dans notre cerveau avant de se déposer sous nos yeux. Et l’on réalise à quel point notre imaginaire est capable de prouesses encore insoupçonnées.

L’écriture de Pierre Notte, toujours tendre, drôle, sensible, intelligente et délicatement poétique donne sa voix à un formidable interprète. Comme ça, l’air de rien, sans crier gare, sans costume, dans une voix quasi monocorde, Brice Hillairet nous invite à percevoir l’énormité de son cul, mais aussi, et surtout, l’immensité de notre imagination.

MA FOLLE OTARIE
Du 10 mai au 24 juin 2017, mardi au samedi 19h au Lucernaire
Texte et mise en scène : Pierre Notte
Avec : Brice Hillairet