Echo : hybride et joyeuse entreprise de dissolution des chagrins d’amour

Dans les grésillements d’un ampli Vox, quelques signes griffent l’espace.
Ecran blanc, sol blanc, calligraphie d’un pied de micro noir, de longs cheveux sombres, d’une silhouette hiératique à l’immobilité de pierre.
Quelque chose de solennel se promet. On respire au rythme de l’artiste, l’attention s’aiguise.
Mais… une lueur espiègle pétille au coin de l’œil de Vanasay Khamphommala, une esquisse de sourire affleure… Sur grand écran, des témoignages défilent, avec une esthétique vlog entre journal intime et micro-trottoir, c’est toujours Vanasay face caméra, plus ou moins réveillée, plus ou moins échevelée, qui nous fait le portrait puzzle d’une histoire d’amour ratée, d’un syndrome de « la pauvre fille ». Derrière elle, à Paris ou ailleurs, clin d’œil des noms de rue – rue du Petit Cupidon, rue de la Gaîté, rue des Filles du Calvaire – qui dessine une géographie mélo des états d’âme de notre héroïne désabusée.

« Ceci est (une tentative / de rompre la malédiction d’) Echo »

Pour aller fouiller au jadis des peines de cœur, Vanasay Khamphommala fait appel à l’amoureuse malheureuse archétypale, la jolie et fraîche nymphe Écho, qui fut punie de sa bavardise par la femme du Big Boss. Petit rappel : Héra l’acariâtre cocue épouse de Zeus, pour être sûre de ne plus entendre les encombrants pépiements d’Écho, la priva de parole; ne lui resta plus que la possibilité de répéter ce que d’autres disent avant elle. Envoûtée par la beauté du narcissique Narcisse, Echo se languissait de lui avouer ses sentiments – ce qui n’aurait de toutes façons rien changer puisque Narcisse n’entendait que ses propres mots doux. Finalement, les deux amoureux de Narcisse – donc, Narcisse lui-même et Echo – mourront de chagrin, desséchés. De l’un il restera une fleur, de l’autre une voix.
 
© Pauline Le Goff
 
Comment faire pour libérer Echo de la prison de la répétition, que faire de nos chagrins d’amour ?

Dans ce spectacle protéiforme et baroque, Vanasay Khamphommala, artiste performeuse subtile et intense, très gracieusement entourée par les talentueuses personnalités de Caritia Abell, Natalie Dessay et Pierre-François Doireau, questionne avec érudition et malice notre rapport à la souffrance amoureuse.

Elle y met de la solennité et de la cocasserie.
Ça n’a pas l’air comme ça, mais ça se fait du bien réciproquement.
Mozart et boy’s band, Sappho et Britney Spears.
Lapsus chevelü, la compagnie de Vanasay Khamphommala « affiche crânement son identité trans : transculturelle, transdisciplinaire, transgénérationnelle, transcendentale surtout. Tout❤e trans❤e est pour elle un moyen autant qu’une fin. » Echo s’en fait l’écho, spectacle-performance, spectacle-rituel de guérison, spectacle-silence, spectacle-jeu, où les corps mon(s)trés ont des beautés pleines et in-attendues, où les langues se superposent, français, anglais, laotien, allemand, où le sérieux et le facétieux ont autant de valeur, où la tombe et la nappe du pique-nique voisinent chaleureusement, où le vide est empli et le chaos est doux…

Un bulbe de narcisse, une compresse sur le cœur
Une fleur piquée sur une poitrine
L’odeur du terreau sous lequel Echo, son cœur brisé et le corps de Vinasay sont enterrés
Le goût du raisin picoré
Tous les sens sont en alerte

La matière sonore, inventée, sculptée par Gérald Kurdian, est organique, dense et émouvante – boucles sonores, voix multiples nées toutes du même corps – hautes, ténues, sourdes, graves -, bruissements, amplifications des souffles, nappes électroniques hypnotiques entrelacées de chansons populaires ou d’airs classiques.
Un troublant duo bouleverse : la voix enregistrée de Natalie Dessay emplit l’air, parfaite, aérienne, tandis que doucement, comme pour elle-même, comme fredonnant, elle-même reprend sa mélodie, superposant sa voix intime, sa voix familière à celle de la chanteuse lyrique.
 
© Pauline Le Goff
 

Une veuve tout de noir vêtue plante des narcisses sur le monticule formé par le corps recouvert de terre, les arrose, chanterait bien, car « elle chante bien aux enterrements » – si un faune rouquin, fulminant (Pierre-François Doireau), ne l’interrompait sans cesse, interpellant Echo, ou son interprète ?, envahissant le recueillement de la veuve de mots, et le plateau d’artefacts de nature, rochers, mousses, arbres, figurines d’animaux.

Les mots saturent l’écran – palimpseste où c’est la superposition et non la disparition qui fait l’effacement, le plateau qui fut nu se couvre de désordre, c’est à dire de vie.

Des majestueuses ailes d’ange passent, portées par le vaste dos nu de Caritia Abell. On entend la légende laotienne de la création de l’écho, presque miroir inverse du mythe grec, puisque l’écho est né là pour guérir une absence, faire qu’à l’appel d’un être aimé il n’y ait jamais seulement du silence pour réponse.
 
© Pauline Le Goff
 

« Quand nous nous embrassons, les morts prennent part à nos baisers
Il y a dans nos bouches les baisers qu’Echo n’a pu donner à Narcisse, dans nos baisers Echo embrasse à perdre haleine
Echo ne répète plus les paroles des amants éplorés, sa langue a mieux à faire, elle fouille ta bouche »

C’est beau, c’est drôle, c’est poétique et grave, c’est intelligent, c’est joyeux et romantique, ça brasse et ça émerveille : Echo est un spectacle rare et étonnant, c’est aussi une expérience à laquelle il faut savoir s’abandonner, pour partager un moment hors de l’ordinaire.
Un hymne étrange, tonique, sacrificiel et vivifiant à la vie et l’amour.

Marie-Hélène Guérin

 

ÉCHO
Un spectacle de la compagnie Lapsus chevelü
Dramaturgie et textes Vanasay Khamphommala (en entretien pour RFI)
Avec Caritia Abell, Natalie Dessay, Pierre-François Doireau, Vanasay Khamphommala et la participation de Théophile Dubus
Collaboration artistique Théophile Dubus et Paul B. Preciado
Création musicale et sonore Gérald Kurdian
Scénographie Caroline Oriot
Création lumière Pauline Guyonnet
Costumes Céline Perrigon

Vu aux Plateaux sauvages
À retrouver en tournée :
Du 4 au 7 octobre 2022 au Théâtre Olympia – CDN de Tours
Du 18 au 22 octobre 2022 au TnBA – Bordeaux
Du 6 au 7 décembre 2022 à la Halle aux Grains – Scène nationale de Blois
Du 13 au 14 décembre 2022 à la MCA – Scène nationale d’Amiens

Il n’y a pas de Ajar

C’est quoi Delphine Horvilleur ?
Rabbin libéral, revuiste, animatrice, autrice plutôt d’essais, médiatisée, elle se colte dans Il n’y pas pas de Ajar à l’écriture de fiction théâtrale.
Elle est soutenue par la présence très impressionnante de l’actrice et metteuse en scène Johanna Nizard, qui seule en scène, magnifie, dans la cour des grands, le texte de Delphine Horvilleur.

L’idée de départ est d’imaginer qu’Emile Ajar alias Romain Gary aurait eu un fils imaginaire, reclus dans une cave, qui soliloquerait, avec philosophie comme on dit, pour un visiteur imaginaire, de son rapport avec son père, avec Dieu, avec sa judéité et avec sa laïcité, avec la société et beaucoup de questions identitaires qu’elle pose, comme par exemple, celle du genre ou des communautarismes ou du monde des « pareils », avec le langage, avec la psychanalyse, pour conclure sur l’esquive des assignations déterministes.

Mais il faut d’abord rappeler qui était Romain Gary. Romain Gary est un écrivain français qui a obtenu deux prix Goncourt (ce qui est impossible) en écrivant sous pseudonyme, celui d’Emile Ajar, son second prix Goncourt et d’autres livres. Il s’est également attribué d’autres pseudonymes dont la pièce de Delphine Horviller ne parle pas. Romain Gary s’est suicidé en se tirant une balle dans la gorge, révélant par ce fait le pot au rose de ses multiples identités.

© Pauline Le Goff

L’ensemble de ce seule-en-scène a la profondeur des réflexions d’une intellectuelle qui se laisse aller au délire littéraire, ouvrant des portes que l’écriture sérieuse d’essais ne lui a pas permis jusqu’ici. Et sa puissance créative crée un personnage gouailleur à la logorrhée intarissable, sûr de lui, drôle, attachant et plein d’humanité.
Il s’agit du fils d’Emile Ajar, Abraham Ajar, initiales A.A, qui est interprété par Johanna Nizard, qui, elle aussi, se transforme sous nos yeux ébahis de spectateurs et nos oreilles attentives. Ses travestissements et ses dénudements, au sens propre comme au sens figuré, nous réjouissent et sa puissance vocale et oraculaire, passant d’une voix de fausset à une voix de stentor, au physique d’une reine toute-puissante à celui d’un baroudeur des sous-sol de la ville, en passant encore par des mystifications que je vous laisse la primeur de découvrir.

La multiplicité de la personnalité, le refus des assignations à un moi unique et fort qui nous enfermerait forcément, et l’acceptation d’être plusieurs, de ne pas se laisser déterminer, c’est la thèse de nombreux écrivains comme Virginia Woolf ou comme le philosophe Gilles Deleuze et le philosophe-psychanalyste Felix Guatari ou encore, l’écrivain Fernando Pessoa et ses nombreux hétéronymes. Mais ce sont tous des gens qui ont mal fini…

Ce que Delphine Horviller extrait de la pensée d’Emile Ajar, est qu’au-delà du sang et de l’inné, là où intervient l’acquis, et notamment la transmission littéraire, serait la voie royale contre les assignations et serait notre véritable identité. Nous sommes ce que nous lisons.

© Pauline Le Goff

Le plateau évoque un no man’s land fait de poteaux de miroirs et de couvertures de survie chiffonnées en guise de sol, le tout reflétant la lumière sourde des projecteurs et nous plaçant dans un univers atemporel et glacé. On se serait presque imaginé près d’un fleuve, sous un pont ou quelque chose comme ça, mais il m’aura fallu l’explicitation du texte pour savoir que la scène se situe dans une cave.

Il y a beaucoup de choses sur « le fait d’être juif » dans ce spectacle et peut-être que ce n’aurait pas été la question centrale de Romain Gary s’il avait pu répondre, et pendant un bon moment, on a l’impression d’être justement dans une pièce traitant d’un problème communautaire.
Quelque chose du moi pré-penseur, de la peau analysée par Didier Anzieu, est en jeu dans ce texte et dans sa représentation théâtrale.

Un spectacle original, puissant, drôle, qui nous fait réfléchir, avec des partis pris à l’emporte-pièce, dans lesquels l’identification sera aisée à trouver.

Isabelle Buisson,
Les Ateliers d’Ecriture à la Ligne

 

Il n’y a pas de Ajar
de Delphine Horvilleur
Mis en scène par Arnaud Aldigé et Johanna Nizard
Avec Johanna Nizard.

Jusqu’au 29 septembre, aux Plateaux Sauvages, création.
A voir ensuite :
8 novembre, Théâtre de Suresnes Jean Vilar.
18 novembre, Théâtre de Sens.
Du 29 novembre au 3 décembre, Théâtre Romain Rolland de Villejuif dans le cadre du festival des théâtrales du Théâtre Charles Dullin.
Du 13 décembre au 23 décembre, Théâtre du Rond-Point.
28 janvier, Théâtre de Chelles.
Les 3 et 4 février, Théâtre Montansier de Versailles.
Du 7 au 9 février, Théâtre Liberté, Scène nationale de Toulon.
16 février, Théâtre de Maison-Alfort

Soudain, Chutes et envols : C’est quoi, l’amour ?

Soudain, Chutes et envols, Librement inspiré des Fragments d’un discours amoureux, de R. Barthes.
L’intitulé laisse envisager le spectacle à thèse, un petit air universitaire, une chansonnette à langage abscons… Loin de là ! et ça va d’autant mieux à Barthes, philosophe et universitaire qui avait les pieds, la tête et la chair dans la vie.

Laurent Vacher avait envie d’explorer le rapport des enfants et ados au sentiment amoureux. Une évidence : s’appuyer sur les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes – sorte d’abécédaire hautement subjectif et palpitant, voyageant de A comme Absence à V comme Vérité, en passant par le C de Corps et le J de Jalousie dans une moderne carte du tendre.

« Pour l’écriture de ce projet, j’ai de suite proposé à Marie Dilasser de faire partie de cette aventure pour ses qualités d’autrice : son irrespect des conventions, des clichés, sa pertinence, son humour cinglant, son non conformisme, son sens de l’observation. Sa dramaturgie éclatée, l’entrelacement de ses idées, les ruptures et fantaisies qui ne quittent jamais le service du sens, un sens poétique, aiguisé et léger qui me paraissait essentiel pour traiter ce sujet. » écrit Laurent Vacher, metteur en scène et initiateur du projet.

Le spectacle et le texte se sont nourris de confrontations, de rencontres, les Fragments de Barthes s’entrechoquant aussi bien au Banquet de Platon, aux mots de Nan Goldin, qui sera citée, qu’aux témoignages recueillis pendant une longue enquête, pour faire jaillir questions, interrogations et inventions.

C’est perché au cœur du beau Parc des Buttes-Chaumonts, à Paris, qu’en ce mois de mai Soudain, Chutes et Envols nous a emporté au cœur de son parc archétypal, l’endroit idéal pour s’aimer, parce c’est « un trou dans la ville, parce qu’il y a assez d’espace entre les gens, un endroit où il y a de la place pour que les rêves fassent irruption ». À Avignon, il se nichera dans les Jardins de Saint-Chamand.

Les trois jeunes comédiennes, streetwear bigarré, leggings, jeggings, minikilt gentiment post punk, sacs à dos, smartphones. 3 grandes gamines, Cookie, dite Poupée (Ambre Dubrulle), Guido (Inès do Nascimento), Jo (Constance Guiouillier). Trois grandes gamines-gamins car, comme dans les Fragments, l’être aimé n’est pas d’un genre déterminé. Guido fut autrefois une petite fille nommée Trixi, Jo n’est pas un garçon, Cookie, blonde princesse 2.0 aimera l’un et l’autre.

Guido rechigne qu’on puisse lui dire qu’iel est une fille « vous dites ça juste parce que j’ai une jupe et des seins ! », Jo la sapiosexuelle préfère remplir sa vie de livres, découvrir le monde, Cookie demoiselle dépressive – « Pas d’envie. Pas de désir. Pas de problèmes. Rien » – retrouvera le goût d’être aimée afin de pouvoir retrouver celui d’aimer…

Ambre, Constance, Inès, se métamorphosent à vue, sur un jean une robe apparaît, un blouson disparaît, un jupon tombe, Jo et Cookie brièvement deviennent les géniteurs de Trixi/Guido, des pages deviennent tulipes, bleuets, anémones, un bouquet devient fontaine.

Comme à l’adolescence, comme en amour, tout devient tout autre.

« J’ai des visages que je n’aurais pas eu
si je ne t’avais pas rencontré.e »

Soudain, Chutes et Envols : car sans doute dans l’amour il y a du soudain, des chutes et des envols. Soudain soi accueillant l’autre devient autre qu’avant, soudain on se prend les pieds dans le tapis du rêve ou celui de la réalité, ou à la jonction des deux, et nous voilà falling in love, chutant en amour, tombant amoureux, et sentant cœurs, âmes et corps frémissants s’envoler, s’élever, s’aérer…

On parle du désir et de peau qui appelle l’autre, de chemins où l’on se promène, tracés par les mains de l’autre, d’un corps qui est devenu la carte du parc où l’on se retrouvait – à moins que le parc ne fût la carte par anticipation du corps qu’on apprendra à aimer, bientôt.

L’air de rien, tout en délicatesse, en légèreté, en humour et en mouvement, on met en jeu la fluidité des genres, la construction de soi, l’estime de soi, l’ouverture à l’autre, les aspirations et inquiétudes menues ou immenses d’une jeunesse d’aujourd’hui.

Les comédiennes ont de la justesse et de la fraîcheur ; l’écriture est alerte, parfois littéraire, toujours vive ; la mise en scène se fait fantaisiste pour raconter une quotidienneté foisonnante. Le public, multiculturel, multigénérationnel, quitte le parc réel et son double théâtral avec une petite pétillance de plus au coin de l’œil et quelque chose de guilleret en plus au coin du sourire ! C’est réjouissant et rafraîchissant, d’une intelligence vivace et gaie, et sans doute, si on partage ce moment en famille avec des jeunes ados, ce sera une jolie porte d’entrée pour le dialogue.

Marie-Hélène Guérin

 
P.S.
Un monsieur à la belle barbe blanche, visage buriné, anorak décati et chaussures râpées, un vieux cabas à ses pieds, sur un banc en périphérie de l’espace scénique s’est rapproché. On est venu déranger l’ordre de son havre, on s’est invité en plein sur son aire. Manifestement, ça valait le coup ! Ce spectateur à la dérobade, regard clair et vigilant, mains tranquilles croisées sur les genoux, est un discret témoin du pouvoir et de la magie du théâtre.

 
SOUDAIN, CHUTES ET ENVOLS
Vu au Parc des Buttes-Chaumont à Paris XIXe
À retrouver dans le cadre de la programmation toujours passionnante de La Manufacture, toujours en plein air (Jardin de St Chamand), du 7 au 26 juillet 2022
Texte de Marie Dilasser
Mise en scène Laurent Vacher
Avec Ambre Dubrulle, Constance Guiouillier, Inès Do Nascimento.
Une production Compagnie du Bredin – Laurent Vacher avec la participation artistique du Studio d’Asnières – ESCA et le soutien du Festival Aux quatre coins du Mot (La Charité-sur-Loire)

Tout ça pour l’amour ! : un bain de vitalité et d’intelligence

Ce soir, le théâtre des Doms vous semblera bien grand. Niché derrière le Palais des Papes, lové au recoin d’un agréable jardin, ce théâtre des scènes de Wallonie et de Bruxelles sait nous offrir souvent de belles découvertes, et accueille une des surprises les plus passionnantes de la saison.

Dans le noir qui se fait, encore bruissant des affairements du public, une belle voix surgit, nous embarque dans une de ces lugubres chansons réalistes début XXe, l’attention est captée, l’atmosphère a une gravité crépusculaire…
Solennité immédiatement brisée en éclats de rire par l’irruption en roulé-boulé d’une improbable professeur de « littérature et latin ». Acrobaties, jambes en l’air, accent suisse marqué, grosses lunettes, débit de mitraillette. Et vlan, c’est parti mon kiki !

« POUR BIEN RÊVER,
IL NE FAUT PAS DORMIR »

« Pour bien rêver, il ne faut pas dormir », beau programme clamé et tenu par Edwige Baily et Julien Poncet, les co-auteurs de cette pépite.

Assoiffés de théâtre, pour se dégager de la sidération de la pandémie, par goût de la vie et de leur métier, Edwige Baily et Julien Poncet se jettent au printemps 2021 dans la création de ce texte. Pour transformer l’attente et l’immobilité en temps de travail, pour faire ce que fait l’art et le spectacle vivant : ajouter au monde une palpitation supplémentaire, même infime.

Brassant dans leur chaudron d’alchimistes faits réels, souvenirs d’enfance, bulletins d’information, grands mythes fondateurs, culture savante et populaire, ils concoctent une potion des plus revigorantes.

Gainsbourg se frotte à Camus, Barbara fredonne avec Aragon, Jean Ferrat, le Che Guevara, Sgnanarelle, le Petit Chaperon rouge, Sophocle et Bettelheim déboulent en cascades, en torrents, chantés, dits, narrés, cités. Autant de grains de sel savoureux bondissant dans cette parole érudite et cocasse – déclaration d’amour échevelée à l’amour, à la littérature, à l’ivresse (« de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise », disait Baudelaire…).

Deux fils s’entrecroisent pour tisser ce spectacle inattendu : celui de l’extravagante enseignante sans âge et sans inhibition, celui de la douce et jeune professeur. Seule en scène, mais deux voix, deux rythmes, presque deux corps distincts.

On reconnaît l’histoire de Gabrielle Russier, déjà portée à l’écran ou gravée sur quelques microsillons au fil des décennies. Professeur de lettres, à la fin des années 60’ elle avait aimé son élève mineur, fut emprisonnée pour cette liaison illicite, et se suicida, à l’âge de 32 ans, des suites de cette condamnation.

Edwige Baily interprète ce double fictionnel de Gabrielle Russier avec finesse et retenue, fait percevoir son enthousiasme, son romantisme et son intelligence sans forcer le trait, avec une belle justesse, sobre, chaleureuse et gaie.
En contrepoint, une pythie fantasmagorique, une Gabrielle Russier libérée de ses entraves, une sorcière de l’enseignement vient bousculer la narration, déployant le mythe d’Antigone pour parler de ce qui portait Gabrielle Russier et l’a jetée aux gémonies. Pour parler des femmes d’hier et d’aujourd’hui, pour parler de littérature, de soif d’absolu, de liberté, d’intégrité. Beaucoup des femmes. Surtout de liberté. Edwige Baily se transforme alors en gargouille, en corbeau, en sphinge farfelue et furieuse, dans une effervescence un brin punk. La tranquillité du plateau s’en trouve tout aussi chamboulée que celle du spectateur ! Sur scène elle fait des choses qui « ne se font pas », comme Gabrielle Russier, comme Antigone, faisaient des choses qui « ne se faisaient pas ».

Passant d’un registre à l’autre avec une grande fluidité, Edwige Baily excelle dans les deux, avec une grande liberté de jeu, précise et généreuse aussi bien dans l’outrance que dans la délicatesse. La création sonore et les lumières sont soignées, pleines de pertinence, lui offrant un espace de jeu très élégant et actuel, à l’image de la mise en scène, qui a le muscle sec, fine, vive et nette.

Tout ça pour l’amour, c’est un de ces spectacles qui rappelle pourquoi on aime le théâtre.
Tout ça pour l’amour, ça pulse et ça émeut, on rit, on se fait secouer les neurones, on rit encore, on a du beau dans les yeux, les oreilles et dans la tête.
On en sort avec l’envie de le partager, les yeux pétillants, l’âme en joie, le cœur encore ému du destin fracassé de cette femme débordante d’amour, et l’esprit revigoré par ce joyeux bain de vitalité et d’intelligence.

Marie-Hélène Guérin

 

TOUT ÇA POUR L’AMOUR !
Au Théâtre des Doms, du 7 au 30 juillet 2022
D’Edwige Baily & Julien Poncet
Mise en scène Julien Poncet
Avec Edwige Baily
Scénographie et costumes Renata Gorka
Lumières Julien Poncet
Sound design Raphaël Chambouvet
 

Le bonheur (n’est pas toujours drôle)

Trois films de R.W. Fassbinder sont adaptés au théâtre par Pierre Maillet sous un titre commun.
« Le bonheur » qui illumine le haut de la scène en lettres de néons roses, semble indiquer le nom de la fête foraine dans laquelle nous entrons dès l’ouverture des portes. L’animateur reçoit le public au son d’une musique pop’. La pièce inclut ses spectateurs et sur la scène, on entre chez Fassbinder, Allemagne années 70, 80. Le bonheur pourtant, ne sera pas toujours drôle sur la scène.

©Tristan Jeanne-Valès

Les trois pièces déroulent le même fil sur le pouvoir et la manipulation des classes supérieures au dépend des plus humbles, des plus vivants aussi. Malheureusement, il y aura des morts chez les vivants, trois ou quatre, tandis que les autres boivent le champagne, brillent sous les feux des projecteurs. D’entraide, il n’y a plus, de laideur beaucoup. Le corps sans vie du jeune Fox dépouillé de ses fringues, abandonné au milieu des détritus. Non, ce n’est pas toujours drôle. Il faut une mise en scène pleine de punch et un peu rock’n roll qui déborde par moment dans le public, pour nous faire sentir cette société à plusieurs couches. Les personnages défilent, hauts en couleur, piliers de bar, nus dans les bains douches, chanteuse pin’up tignasse rousse et bas résilles, et tant d’autres figures interprétés par 10 acteurs qui changent de peau sans cesse, créant ainsi une photographie d’époque.

©Tristan Jeanne-Valès

Tout ce petit monde constitue le dynamisme de la pièce, ponctuées des scènes cocasses, drôles même dans l’humour noir. Les acteurs qui interprètent Fox, Maman Küsters, et Ali, tous trois jouets d’une société décadente, sont remarquables.
Trois pièces réunies en un même spectacle, c’est tout de même ambitieux, mais cela vaut la peine de s’accrocher pour la vivacité de la représentation et sa belle équipe de comédiens.

Laure Montardy

 

LE BONHEUR (N’EST PAS TOUJOURS DRÔLE)
Au Monfort Théâtre jusqu’au 11 juin
Trois scénarios de Rainer Werner Fassbinder
Le droit du plus fort / Tous les autres s’appellent Ali / Maman Küsters s’en va au ciel
Adaptation et mise en scène Pierre Maillet
Avec Arthur Amard, Valentin Clerc, Alicia Devidal, Luca Fiorello, Pierre Maillet, Marilu Marini, Thomas Nicolle, Simon Terrenoire, Elsa Verdon, Rachid Zanouda
 

Désobéir : la parole aux femmes !

Très emballée par La Tendresse vue aux Bouffes du Nord il y a quelques semaines (chronique à retrouver ici), avec le même trio d’auteurs Julie Berès, Kevin Keiss et Alice Zeniter, qui mettait en scène la parole des jeunes hommes d’aujourd’hui et leur rapport à la sentimentalité, au désir et aux problématiques de leur génération, j’ai été très friande de découvrir Désobéir, qui, sur le même procédé d’enquêtes documentaires sur le terrain, avec des associations telles que L’Association des femmes sans voiles d’Aubervilliers, La Brigade des mères de Sevran, Les élèves de l’option théâtre du lycée Le Corbusier d’Aubervilliers, l’association Mille Visages, le dispositif Premier Acte, ont reconstruit la parole et mis en mouvement le corps des jeunes femmes d’aujourd’hui.
 
© Axelle de Russe
 
Cependant, le parti pris est un peu différent que celui de La Tendresse, dans la mesure où les personnages féminins sont tous issus de l’immigration de première, deuxième et troisième génération, à dominante musulmane, sauf pour une, qui est définie comme chrétienne évangéliste, normande, noire et férue de théâtre.

C’est ainsi que le texte modèle des archétypes parcellaires, avec toujours cette pointe de tendresse déjà trouvée dans la pièce vue aux Bouffes du Nord, en montrant une Iranienne sauvée par la danse et en révolte face à sa culture paternelle violente, fondée sur la soumission des femmes, qui aura droit à un petit séjour à l’hôpital psychiatrique quand elle pointera un couteau face à la violence physique de son père ; une Marocaine, qui a suivi sa scolarité dans une école coranique et qui se moque des récitations par cœur des sourates du Coran, dont elle n’a rien retenu et de ce mode d’enseignement d’un autre temps ; d’une Kabyle, contactée sur Facebook, alors qu’elle y livre son ressentiment face à l’injustice du monde, contactée par un certain Assan, qui, charmant dans leurs échanges, attentifs à ses préoccupations, d’abord sur Facebook et ensuite sur WhatsApp, l’amènera peu à peu, au nom de l’Islam, à faire le tri dans ses vêtements pour arrêter de ressembler à une « boule à facettes » et à porter le voile noir de pied en cap, puis à enlever toutes les photos dans sa chambre, celles de sa famille, celle de son chat adoré, à ne plus écouter de musique, à s’isoler du monde pour atteindre la pureté, puis jusqu’à le rejoindre en cachette et découvrir qu’il s’est joué d’elle, qu’il est marié, vieux et exige d’elle le renoncement à sa vie de joie. Heureusement, elle saura s’échapper à temps. Ce témoignage, porté en entrée de spectacle, par une comédienne, sur une simple chaise, d’une voix nue, amène la boule au ventre et les larmes aux yeux et nous interroge sur les risques que prennent nos enfants à surfer sur les réseaux sociaux, un témoignage sans fioriture, dans la simplicité de la parole d’une jeune femme attristée parce qu’on a voulu la réduire à néant.
 
© Axelle de Russe
 
Une performance d’actrice est à souligner, celle de la comédienne Julie Grelet, qui a su endosser les rôles du père africain évangéliste réveillant ses enfants la nuit pour les faire prier, de la mère également africaine, qui se lamente comme on imagine une mamma se lamentant à hauts cris et jouant son rôle d’éplorée. Et surtout la manière dont elle revisite et dont les auteurs revisitent également le rôle d’Agnès dans L’Ecole des femmes de Molière, où tout le sens nous parvient, mais dans une langue vernaculaire à ne pas piquer des vers. Et à l’occasion de cette scène, on apprendra que cette jeune femme, pressentie pour le rôle d’Agnès, ne l’obtiendra finalement pas, parce que son appartenance ethnique pourrait amener à d’autres conclusions sur le commerce triangulaire. Les auteurs nous montrent aussi que dans leur milieu, les préjugés peuvent également desservir une jeune femme noire simplement parce qu’elle est noire.

Comme vous l’aurez compris, le thème de la religion est omniprésent, mais pas seulement, le racisme, le machisme, le désir, la représentation féminine sont également portés à voix haute, mais uniquement esquissés et on a un peu l’impression de tourner en boucle sur les questions de religions. Toutefois, ce thème est certainement une préoccupation importante dans la vie des jeunes femmes d’aujourd’hui et notamment dans la vie des jeunes femmes issues de la religion musulmane et peut-être qu’il est vital de souligner à ce point cette problématique pour qu’émerge la voix des jeunes femmes aujourd’hui, opprimées par cette origine. Je ne sais pas si cela peut être reçu sans a priori de part et d’autre. Toujours est-il que le public parisien, de jeunes adultes principalement, a été très sensible à l’ensemble du spectacle et des échos ont semblé se répercuter dans l’assistance tout au long de la pièce.
 
© Willy Vainqueur
 
Le corps bien sûr est très présent tout à long du spectacle, avec la danse et la musique, avec parfois des superpositions entre leurs désirs de liberté et les modèles masculins irréductibles auxquels elles sont soumises malgré elles. On pourra penser notamment à se référer au film Mignonne de Maïmounna Doucouré pour un éclairage supplémentaire sur cette question-là.

Et bien évidemment, la bouche des femmes, leur force à parler, évocation universelle de toutes les époques et de toutes les cultures est très bien montrée dans ce spectacle comme arme de leur liberté.
Elles parlent et même si parfois elles peuvent nous sembler naïves, peu importe, elles parlent et touchent notre sensibilité et soulèvent les tabous et les non-dits d’une époque.

Isabelle Buisson

 


 
DÉSOBÉIR
A la Grande Halle de la Villette jusqu’au 4 juin 2022.
Au théâtre du Rond-Point du 15 au 26 juin 2022.

Avec Ava Baya en alternance avec Déborah Dozoul, Lou-Adriana Bouziouane en alternance avec Julie Grelet, Charmine Fariborzi en alternance avec Sonia Bel Hadj, Brahim Bénicia Makengele

Texte Julie Berès, Kevin Keiss, Alice Zeniter
Dramaturgie Kevin Keiss
Travail sur le corps Jessica Noita
Scénographie Marc Lainé Et Stephan Zimmerli

Festival Silence : La rencontre du cinéma et de la musique

Je me suis rendu cette semaine dernière au festival Silence, 4e édition, du 18 au 22 mai 2022, au théâtre et cinéma Georges Simenon, à Rosny-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis.
Il s’agit-là de la première scène française conventionnée d’intérêt national Musique et Cinéma, destinée à toutes les tranches d’âge. On se dit Rosny-sous-Bois, c’est paumé et puis on découvre, dans le petit centre-ville, non loin de la gare du RER E, arrêt Rosny-sous-Bois, la fine fleur des correspondances entre les arts.
J’ai vu 2 spectacles parmi l’ensemble de la programmation et je n’en ai pas été déçue, bien au contraire.

La soirée inaugurale, en grandes pompes avec le Ministère de la Culture et la Ville de Rosny, nous a permis de voir et d’entendre la si charmante et si délurée Jeanne Cherhal. Dressée sur des escarpins de star à anses de strass, court vêtue d’une robe noire au dos dénudé, elle a offert ses jambes galbées au spectacle de nos yeux esbaudis. Ses jambes, à elles seules faisaient déjà le spectacle, mais c’était sans compter sur son art vocale, son piano à queue et ses histoires de troubadour en tournée. Jeanne Cherhal nous a livré en chansons ses goûts cinématographiques, tantôt stridulante et d’autres fois toute velours de la voix. Elle nous a fait rire de bon coeur avec ses clowneries et a su nous émouvoir par les cordes sensibles de son art et par ses choix de bandes originales de films si bien restituées. C’est ainsi qu’elle nous a fait vibrer avec Piensa me d’après Talons aiguilles d’Almodovar ou encore Porque te vas d’après Cria Cuervos de Carlos Saura ou encore retrouver en surimpression au piano la voix de Michel Piccoli qui nous parle de son métier d’acteur. Et que dire de l’élasticité de son dos de pianiste, qui nous transporte quand elle est debout et qui se voûte avec tant de souplesse quand elle est face à son piano la faisant soudain ressembler à Quasimodo ? Un récital haut en couleur, même si le noir, comme il se doit, était à l’honneur. Au terme de son récital, le public, fort nombreux dans cette belle salle de spectacle où l’on est installé très confortablement, tapait des pieds et des mains pour encore une fois, entendre la belle Jeanne, qui, en guise de rappel a interprété Véronique Samson.

25/05/2022 – New-York (US) Florence Gould Hall / 27/05/2022 – Los Angeles (US) Théâtre Raymond Kabbaz / 26/06/2022 – Angers (49) Festival d’Anjou / 09/09/2022 – Saint-Emilion (33) Festival Vino Vocce / 15/09/2022 – Saint-Sébastion-sur-Loire (44) L’Embarcadère / 07/10/2022 – Rezé (44) La Soufflerie – le Théâtre / 14/10/2022 – Dunkerque (59) Bateau Feu / 09/11/2022 – Le Bouscat (33) L’Ermitage Compostelle / 16/11/2022 – Nîmes (30) Théâtre Christian Liger / 17/11/2022 – Grasse (06) Théâtre de Grasse / 20/11/2022 – Loudéac (22) Palais des Congrès et de la Culture / 11/12/2022 – Vannes (56) Scènes du golfe, Théâtre Anne de Bretagne

Le second spectacle que j’ai vu et entendu, puisqu’il s’agit bien de voir et d’entendre dans un festival musique et cinéma, a ravi toute ma petite famille, y compris les nombreux enfants présents. Nous avons assisté à la projection de Le Petit Fugitif, un film en noir et blanc, de 1953, écrit et réalisé par Raymond Abrashkin, Ruth Orkin et Morris Engel. Cette projection, sous-titrée, a été soutenue par un orchestre sur scène, Iñigo Montoya, qui revisite en musique les aventures de Joey, le petit fugitif, en invitant Clémentine Buonomo au cor anglais, le trio navigue entre musique de chambre, boucles électroniques, tambourins, et bruitages psychédéliques. On a vraiment l’impression que cette bande sonore en live a été imaginée au moment de la réalisation du film. Tout colle, tout est en symbiose avec les images et les aventures que vit Joey au parc d’attractions de Coney Island. On sort non seulement émus par ce que nous donne à voir ce film, la pugnacité de cet enfant esseulé, qui ramasse sur la plage les bouteilles de Coca et de Pepsi consignées, pour s’offrir encore et encore des tours de poney et par la virtuosité, quasi en téléobjectif, des cadrages, par les plans à hauteur de Joey et par la lenteur à vitesse de Joey du montage, mais également par l’hypnose dans laquelle nous place la musique. C’est un film proche du documentaire avec l’émotion en plus, mais qui nous donne à voir des images de l’enfance crue, des images authentiques, portées par le petit Richie Andrusco. Un film réalisé avec peu de moyens et auto-produit et filmé avec une caméra portative, en 35 mm, spéciale, fabriquée par Charles Woodruff, fabriquée en un an, une caméra quasi expérimentale, munie notamment d’un système optique à deux objectifs. Une vraie réussite, la rencontre entre Inigo Montoya et Joey Norton.

Et également Le Petit Fugitif à Paris, au Studio 28 mardi 24 mai 2022 à 23h45, mercredi 25 mai 2022 à 23h25, mais sans Inigo Montoya malheureusement.

Toute la programmation du festival
(même si c’est fini, vous trouverez ces artistes ailleurs en cherchant bien) :
Festival Silence à Rosny-sous-Bois du 18 au 22 mai 2022.
Mercredi 18 mai: Ciné-chanson Chantons dans la ville, à partir de 3 ans / 14h30 au Théâtre et Cinéma Georges Simenon
Vendredi 20 mai : Ouverture du festival – Jeanne Cherhal / 20h30 au Théâtre et Cinéma Georges Simenon
Samedi 21 mai : Ciné-concert 1001 couleurs, à partir de 18 mois / 11h au Centre social des Marnaudes
Ciné-spectacle L’Agent 00203 contre Mr K / 14h30 au Théâtre et Cinéma Georges Simenon
Flashmob par Keatbeck / 15h20 sur le Parvis du Théâtre
Ciné-concert Les Gosses de Tokyo, à partir de 8 ans / 17h au Conservatoire Francis Poulenc
Ciné-concert Dark Star de Ropoporose / 20h30 au Théâtre et Cinéma Georges Simenon
Club DJ Nanar disco club de Jeanne Frenkel et Cosme Castro / 22h au Théâtre et Cinéma Georges Simenon
Dimanche 22 mai : Ciné-concert Buster fait des vagues, à partir de 4 ans / 11h à Théâtre et Cinéma Georges Simenon
Brunch ciné quizz / 12h Théâtre et Cinéma Georges Simenon
Concert Bandes Originales de Vincent Courtois / 15h au Conservatoire Francis Poulenc
Flashmob par Keatbeck / 15h50 sur le Parvis du Théâtre
Ciné-concert Le Petit Fugitif, à partir de 8 ans / à 17h au Théâtre et Cinéma Georges Simenon

​Et une exposition, un karaoké et d’autres festivités entrée libre.

Festival Silence est porté par le Théâtre et Cinéma Georges Simenon de la Ville de Rosny-sous-Bois (93) avec le soutien de la DRAC et de la Région Île-de-France, en partenariat avec le Conservatoire Francis Poulenc, le Centre socioculturel des Marnaudes, la Médiathèque Aragon et la Fabrique Artistique et Numérique de Rosny-sous-Bois.

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Les Bijoux de pacotille, précieuse petite musique d’enfance

Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, il fait bon, c’est presque l’été; la nuit est claire et sereine. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, un couple rentre d’une soirée gaie, entre amis. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une petite fille qui a presque neuf ans et son frère cadet dorment comme des enfants, guillerets de l’absence des parents, on a regardé un western avec le baby-sitter, on a traîné, on ne s’est pas brossé les dents.  
Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une voiture sort de la route à l’entrée du tunnel de Saint-Germain-en-Laye. Tout a brûlé, le véhicule, les vêtements, les papiers, les peaux. Pour toute trace, ne restent plus de cette nuit-là qu’une boucle d’oreille en forme de fleur et deux bracelets en métal, noircis par le feu, bijoux de pacotille restitués à la famille, petit trésor qui tient au creux d’une main, minuscule, et immense comme ce qui compte.

Une voix “off” juvénile énonce d’un ton presque anodin, presque léger les circonstances de l’accident. Dans cette voix, c’est le début du printemps, le plaisir de la soirée qu’on entend, pas le crissement des freins, pas la brutalité de l’accident.

Cette voix, c’est celle de Céline Milliat Baumgartner, qu’on ne voit pas encore, et ces mots sont les siens, et cette nuit, c’est la sienne.

En 2013, la comédienne a ressenti le besoin, l’urgence d’écrire Les Bijoux de pacotille, pour renouer les fils de son histoire, redessiner ce moment de basculement, celui où une enfant chérie devient une enfant sans parent.

“Le livre est publié en février 2015.
Mes mots et mes morts, mes fantômes, sont ainsi rangés dans cet objet, ils ont trouvé une place et n’envahissent plus ma vie n’importe quand, n’importe comment.
C’est bien. C’est plus confortable”.

Les mots écrits petit à petit ont pris leur envol, et se sont tissés à sa vie de comédienne, jusqu’à arriver sur scène. C’est à Pauline Bureau, dont on a beaucoup aimé tout récemment Pour autrui ou il y a quelques temps Mon cœur, que Céline Milliat Baumgartner va remettre cette part si intime d’elle, pour que la confidence devienne spectacle – tout en restant confidence.

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Le plateau est nu, un cadre-miroir le surplombe, incliné, dans son reflet l’actrice semblera plus seule, un peu lointaine. La voix de Céline se déploie dans cet espace vide, l’absence de son corps capte l’attention, d’emblée. Puis elle va arriver, petite robe bleue, joli sourire dessiné rouge, frange noire, elle se tient droite comme une enfant sage.

Actrice et metteuse en scène ont trouvé un équilibre subtil, les gestes justes qui aiguisent le propos, la distance qui s’amenuise ou s’étire pour densifier l’air entre notre regard et elle, la trajectoire qui se dessine au sol – pour créer la fine chorégraphie, tremblante et douce, de ce chant de deuil et de vie.

Avec pudeur et discrétion, en transparence derrière le sourire, s’avancent la fragilité de l’enfance, la blessure de l’absence, la ténacité de la force de vie.

“On me dit parfois que je ressemble à ma mère. Oh, elle était plus grande, et si belle. Mais je lui ressemble, le menton, et le sourire, là. Je peux lui redonner corps, lui redonner vie.
Je ne peux rien donner à mon père, ni corps ni vie. Les souvenirs sont avec lui sous terre. Il faut que je creuse.”

Céline Milliat Baumgartner nous dessine le portrait de ses parents. La mère, la belle, la grande, ah, et quelle actrice !, la mère aux bracelets de pacotille s’entrechoquant à ses poignets. Le père aux yeux bleus, beau comme un acteur américain. Les parents aimés, qui s’aiment et se disputent, qui aiment leurs enfants et qui aiment les laisser quelques heures pour aller s’amuser chez leurs amis. Le tableau d’une famille vivante et mouvante, brossé de mémoire et d’invention par la petite fille devenue grande, qui fouille ses souvenirs, invente des histoires et comble les oublis, dans une langue mélodieuse, écrite, peaufinée, et pourtant souple comme une parole, ondulante, incarnée.
 

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Elle s’assoit, quitte bottines et socquettes, passe des chaussons de danse, des pointes.

et comment tu feras quand on ne sera plus là ” demandait la mère à l’enfant qui a besoin pour s’endormir de son câlin, son verre d’eau, son encore un bisou maman…

Elle nous dit le futur de son passé.

Quand mes parents ne seront plus là, personne ne nous dira rien, personne n’osera nous dire la vérité, que c’est plié.
Quand mes parents ne seront plus là, je soufflerai neuf bougies, dix, onze, quatorze, quinze, et j’aurai 8 ans encore et encore.
Quand mes parents ne seront plus là, je marcherai quinze centimètres au-dessus du sol et de toute douleur.

Une musique de carillon, de cette sorte de métallophone dont on jouait en 6e, dans ces années-là; elle arrondit ses bras, s’élève sur ses pointes, elle flotte sur des nuages, elle est aérienne, vulnérable, courageuse.

À l’image de ce moment, dans ce spectacle, tout est délicat, gracieux, tendre. Dès le titre, ces “bijoux de pacotille”, ces bijoux à deux sous, si précieux parce qu’ils sonnaient aux bras de la mère aimée. La vidéo se fait seconde peau, ombre fugace – films super 8 aux saveurs nostalgiques et gaies, vagues lentes sur du sable blond, nuages cotonneux, les images glissent sur le décor, sous les pas de l’actrice, se fondent dans l’air avec la discrétion et la tenace présence d’un souvenir.

 

« J’oublierai l’odeur de mon père, j’oublierai la chaleur de leurs corps. Je veillerai sur mon petit frère. Je me ferai des talismans avec des petites choses retrouvées dans les cartons du déménagement.
Je n’ai pas à rendre compte de ma vie à mes parents; je n’ai pas à me justifier pour ne pas venir déjeuner avec eux dimanche; je n’ai pas à m’occuper d’eux, trouver le temps, être patiente. Je n’ai pas peur de les perdre.

J’envoie à la morgue toute personne aimée qui a plus de dix minutes de retard.
Je ne passe pas mon permis pour ne pas être responsable de l’accident, puis je le passe pour ne pas être victime de l’accident.
Je fais plein de petites choses bizarres, pour rester en vie.
J’ai désobéi à ma mère, je suis devenue actrice. 
»

 

Ces « bijoux de pacotille » nous laisseront au cœur une mélodie entêtante et touchante, triste et douce comme le souvenir de la musique des bracelets d’une mère cliquetant à son poignet.

 

Marie-Hélène Guérin

 

—–

Les Bijoux de pacotille
à l’affiche du Théâtre 14 du 10 au 21 mai 2022
Texte de Céline Milliat Baumgartner
publié aux éditions Arléa
Mise en scène Pauline Bureau
Interprétation Céline Milliat Baumgartner
Vidéo Christophe Touche

Photos : Pierre Grosbois

La Tendresse : Ça pulse aux Bouffes du Nord !

Déjà, il me faut vous parler du théâtre des Bouffes du Nord, qui vaut à lui seul le détour, même si vous n’allez pas voir de spectacle. Tout en hauteur baroque, datant de 1876, il est un havre inattendu sur le boulevard de la Chapelle, vieux de plusieurs siècles, on sent à travers la patine de ses murs toute son histoire qui a porté tant de spectacles. Il est un dinosaure inébranlable accroché aux encablures de la gare du Nord.
Mais en plus, quand on assiste à un spectacle tel que La Tendresse, la salle de spectacle en est d’autant plus sublimée.

La Tendresse donc vous en mettra plein la vue dès son ouverture, plein la vue, plein les oreilles et vous fera souvent rire. C’est ce qu’on appelle un spectacle où tout a été pensé de bout en bout et où tout semble millimétré et chronométré comme dans une comédie musicale à l’américaine des temps contemporains.
Huit jeunes d’une banlieue mythifiée se retrouvent en bas de leur cité pour discuter comme ils le font sans doute très souvent. Les corps qui parlent alors à travers le hip hop, les battles et la pantomime, le chant et des paroles dites avec la force de la virilité, où les visages convulsent et rougissent pour exprimer leurs sentiments et où les corps virevoltent et cherchent la confrontation.

Le plateau est constitué de différents niveaux, la scène avec de larges toboggans d’ardoise à chaque extrémité, sur laquelle les corps glissent, patinent, dégringolent et une coursive en hauteur, sur laquelle les corps peuvent se pendre et se laisser choir. On assistera, par exemple, à des reconstitutions exagérées de scènes de films de guerre, avec les musiques en rapport, qui sont comme autant de catharsis comiques et qui donnent le « la » musclé au spectacle.
La musique a une importance phénoménale dans ce spectacle. Elle accompagne les acteurs-danseurs dans les beats pulsés de morceaux qui nous donnent souvent envie de nous lever et de remuer avec les comédiens. Des morceaux isolés seront chantés, parfois anachroniques pour mieux nous faire rire, comme « Je suis malade » de Serge Lama tout à fait décalé dans cet univers de rap et de break.
Tout au long d’une soirée imaginaire, leurs joutes oratoires et physiques défricheront des thèmes de leur intimité et de la société, de leur place en tant qu’hommes vis-à-vis des femmes et de leur famille. La première question sera de savoir quelle aura été leur première fois avec une femme. Ils sauront se livrer un à un avec leur fragilité, où le discours dominant reviendra sur cette époque où les femmes ne se laissent plus faire et mettent à mal les archétypes de la société paternaliste et déboulonnent les acquis des hommes, qui se retrouvent tout chamboulés. C’est ce qui ressortira du texte co-écrit par Kevin Keiss, Lisa Guez et Julie Berès, avec la collaboration d’Alice Zeniter, texte très documenté, avec le portrait de 8 jeunes hommes et leur singularité qui se veut représentative d’une génération et d’un genre.

Peut-être que si des jeunes hommes de banlieue parisienne viennent voir cette pièce, ils ne se reconnaitront pas dans ces portraits peut-être un peu trop propres dans leur langage et un peu trop haut en couleur dans leur attitude vestimentaire et un peu trop souriants dans leur faciès. Mais peu importe, l’objectif d’une restitution d’une parole d’époque genrée semble tout de même atteint, avec le décalage que la littérature et la comédie peuvent apporter et on apprendra, au fil du spectacle, beaucoup de choses sur ceux-ci. On a un peu l’impression de pénétrer dans un univers qui nous est la plupart du temps caché et que l’on craint. Là, on découvre des jeunes avec leur faiblesse et leurs interrogations et en même temps avec toute la puissance de leur âge et de leur sexe.
Un spectacle sans conteste énergisant et intelligent. Une restriction pour les moins de 15 ans eu égard à quelques scènes un peu crues.

Isabelle Buisson

 

La Tendresse
Un spectacle de la Compagnie Les Cambrioleurs
Aux Bouffes du Nord, jusqu’au 22 mai à 20h30.
Avec Bboy Junior (Junior Bosila), Natan Bouzy, Naso Fariborzi, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner, Mohamed Seddiki.
Conception et mise en scène : Julie Berès
Écriture et dramaturgie : Kevin Keiss, Lisa Guez et Julie Berès, avec la collaboration d’Alice Zeniter Chorégraphe Jessica Noita
Création lumière : Kélig Le Bars | Création son et musique : Colombine Jacquemont | Assistant à la composition : Martin Leterme | Scénographie : Goury | Création costumes Caroline Tavernier et Marjolaine Mansot | Régie générale : Quentin Maudet | Régie plateau : Dylan Plaincham
Photos © Axelle de Russé
 

Viviane : le cinéma au théâtre

Ayant lu avec beaucoup de passion Vivian Elisabeth Fauville et en ayant été très marquée, je m’en étais fait une idée différente de l’interprétation théâtrale et cinématographique qu’en a fait Mélanie Leray. Dans mon souvenir, la chronologie n’était pas si claire ni si fixée que les images sublimes en noir et blanc qui nous narrent le film de cette pièce de théâtre, la plupart du temps images nocturnes. Il existait, selon moi, une part de superposition et de porosité de l’inconscient et du conscient qui rendait l’interprétation incertaine jusqu’au bout et un ensemble de plateaux ou de plans sur lesquels oscillaient Viviane.
Or, Mélanie Leray prend un parti : cette femme, Viviane Elisabeth Fauville, fait une psychose puerpérale et les images que nous donnent à voir le film en très gros plan à travers Paris seraient une espèce de reconstitution fragmentaire de ce qui se serait réellement déroulé ou du moins de ce que Viviane et la mémoire de Viviane peut reconstituer. Elle imagine des dialogues là où dans le livre n’existe que du monologue intérieur à la deuxième personne du pluriel, comme un juge, une injonction, un regard extérieur qui relaterait un moment de l’histoire de cette femme. Et, là encore, le parti pris de nous montrer les interlocuteurs de Viviane change l’incertitude factuelle et temporelle de la narration et s’inscrit dans l’affirmation.

Sur scène, la Viviane de chair, Marie Denarnaud, est souvent nue ou presque, souvent couchée sur son lit, amorphe et abêtie. Elle nous parait toute petite dans sa réalité de chair tandis que les images du film prennent toute la place. Des images qui rappellent le cinéma des années 50, qui pourraient correspondre à la jeunesse de la mère de Viviane. Parce qu’autre chose que la naissance de son enfant, la séparation d’avec son mari et ses relations infectes avec son psy est en jeu dans la tête de Vivian, c’est sa mère, qui ne la quitte pas, qui la hante en quelque sorte.
Cette femme, quittée par son mari, aurait tué son psy, personnage cynique avec lequel il lui semble perdre son temps. Comme dans la majeure partie des livres de Julia Deck, l’autrice a un regard acerbe voire carrément négatif envers la psychanalyse et les psychanalystes. Ce sont eux qui rendent « fous » les patients qui les consultent. Et Viviane Elisabeth Fauville n’échappe pas à la règle, elle demande de l’aide, son psychanalyste-psychiatre lui prescrit des médicaments, mais ne soulage en rien ses douleurs psychiques et ne lui permet pas de fonctionner, d’élever son enfant en bas âge, avec lequel elle est maintenant seule. Il la renvoie à sa solitude sans compassion.

Je me demande ce que pense Julia Deck de cette adaptation, si elle en est contente, si elle se sent trahie, si le théâtre est capable de restituer toute la dimension de ce livre, difficile de poser sur le plateau toutes les strates inconscientes qu’un livre peut rendre.
Quoi qu’il en soit, Mélanie Leray et Marie Denarnaud portent leur interprétation avec puissance et une subjectivité tout à fait respectable et innovante.

Isabelle Buisson

 

VIVIANE
Adapté du roman de Julia Deck « Viviane Elisabeth Fauville », éditions de Minuit, par Mélanie Leray.
Avec Marie Denarnaud
Au Montfort théâtre, jusqu’au 9 avril à 19h30
Photos © Younn Durand