Willy Protagoras enfermé dans les toilettes : retrouver son âme de sale gosse

Avec audace et panache, Wajdi Mouawad a choisi de boucler la boucle en concluant son exercice à la tête du Théâtre de la Colline par une œuvre de prime jeunesse, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes.

Pour situer rapidement l’action : les Protagoras apitoyés par l’errance de leurs voisins les Philisit-Ralestine qu’un coup du sort avait jetés à la rue les ont accueillis chez eux. Les années passent, les Philisti-Ralestine ont pris leurs aises et ne veulent plus partir, d’autant que les Protagoras ont le plus bel appartement de l’immeuble, ni trop froid en hiver ni trop chaud en été, celui avec la fenêtre qui donne sur la mer, tel un Liban miniature largement ouvert du la mer.
Le fils Willy à bout de nerf s’enferme dans les toilettes, bien décidé à n’en sortir que lorsque Marguerite Coteaux la fille de ses rêves viendra le rejoindre et que les intrus auront débarrassé le plancher.

On croit entendre, aujourd’hui, le conflit israélo palestinien, dans ces histoires de voisinages voraces, mais l’écriture faisait écho au conflit, dans les années 1975-1990, entre les communautés chrétiennes, donc Mouawad est issu, et les communautés palestiniennes entrées au Liban après la création d’Israël. Wajdi Mouawad avait 19 ans quand il a écrit Willy Protagoras…, sa famille avait quitté le Liban et son chaos depuis plusieurs années déjà, il vivait dans un Québec que, môme impétueux, jeune artiste bouillonnant, il trouvait bien trop lisse, bien trop obsédé par le propre. Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, c’était une façon gamine, brouillonne et furieuse de jeter sur le papier sa colère d’ado, sa soif de liberté, de création, de parler aussi d’où il venait, c’est à dire à la fois de l’exil, et de la terre d’origine, le Liban.

Un lever de rideau « à l’ancienne » signe la théâtralité assumée du geste, à l’instar des astucieux costumes, comme crayonnés.
Se dévoile un haut mur percé de fenêtres, de grincements de volets et de gueules de déterrés. Orage et cris de corbacs, c’est une réjouissante symphonie de pérorages-commérages-médisances, dans une furie millimétrée qui a quelque chose d’extrêmement baroque avec ses maquillages terreux, sa gestuelle très chorégraphiée, sa rythmique exacerbée.

La petite communauté applaudit ou se désole du déménagement de Nelly (charismatique Nelly Lawson), la sœur de Willy, qui préfère fuir sa famille plutôt que supporter un jour de plus les intrus, et décarre, mine renfrognée et piano sur le dos.
À chacun sa liberté, à Nelly celle de partir, celle de l’ailleurs, à Willy celle de rester, celle du refuge.
Nelly part, la façade s’envole dans les cintres, la scénographie aura cette ampleur, les beaux murs de bois blonds aux découpes oniriques entre envol d’oiseaux et déchirures seront déplacés en de grands mouvements fluides comme des mouvements de caméra, espace et récit recomposés de scènes en scènes.

Nous entrons là de plain-pied dans l’appartement, dans le cœur du problème. Willy (Micha Lescot, fiévreux, impeccable comme l’ensemble de la distribution), fils de la famille Protagoras, grand ado plus enfant pas encore adulte, est bien décidé à camper dans ses water-closets, parce qu’il revendique son espace à lui, et aussi parce qu’il compte bien faire chier tout ce petit monde qui l’emmerde. Au sens figuré comme littéral. Alors il faudra laisser passer le cap du stade sadique anal, l’éruption scato – ou s’en marrer de bon coeur, selon affinités. Et une fois régler l’épineuse question de quand et où faire ses besoins, on peut parler d’autre chose : comme souvent chez Mouawad, de la famille comme champ de bataille, et aussi de la force performative de la création, de l’acte de peindre (qu’on retrouvait dans Seuls), du sentiment d’appartenance à un territoire, des rêves trop grands ou trop petits, de la peur, de la prédation, de la mort, de la jeunesse, de l’amour.

Les personnages ont de beaux noms novariniens, Maxime Louisaire, Tristan Bienvenu, Jane Jarry, Catherine Octobre, Naïmé Philisti-Ralestine, Astrid Machin, qu’on écoute comme une mélodie. C’est d’ailleurs un spectacle très musical, de chorals et de solos, de rythmes et de mélopées; la bande-son, diégétique et extradiégétique, y est un pan de décor, presque un protagoniste. Musique jouée sur scène, bruits de nature ou d’objets, amplification de sons ou de distorsion de voix, chansons a capella, oud ou guitare électrique (magique présence du musicien M’hamed El Menjra), l’univers sonore est dense, riche, stimulant.

Un peu trop de rebondissements, des vengeance et des disparitions, un arroseur arrosé, alourdissent le ventre du spectacle, mais le plateau s’épure, le geste et le propos se resserre.

Dans une belle langue sale, crue, lyrique et poétique, avec une réjouissante magique grande troupe de 19 comédiens, Wajdi Mouawad livre un chant de la jeunesse, sombre mais pugnace, entre nihilisme et fureur de vivre, un cri d’amour aux enflammés, aux enfiévrés, à ceux qui veulent sauver leur insouciance, l’amitié, qui – contre l’enfermement, contre la société, contre le désespoir – choisissent la résistance et la liberté – de bouger, de créer, d’aimer et de s’envoler.

Reprendre Willy Protagoras… pour clore une époque :
une façon de finir par un début, de laisser le dernier mot au vilain gamin, à la jeunesse, à l’irrévérence, à la fougue.

WILLY PROTAGORAS ENFERMÉ DANS LES TOILETTES
Au Théâtre de la Colline jusqu’au 8 mars 2026
Texte et mise en scène Wajdi Mouawad
Avec Lionel Abelanski, Éric Bernier, Pierre-Yves Chapalain, Gilles David de la Comédie Française, Lucie Digout, Marceau Ebersolt, Jade Fortineau, Delphine Gilquin, Julie Julien, Nelly Lawson, Micha Lescot, Mireille Naggar, Johanna Nizard et Milena Arvois, Tristan Glasel, Swann Nymphar, Gabor Pinter, Tim Rousseau, Lola Sorel de la Jeune troupe de La Colline et le musicien M’hamed El Menjra
dramaturgie Charlotte Farcet | assistanat à la mise en scène Valérie Nègre | scénographie Emmanuel Clolus | lumières Éric Champoux | composition musicale Pascal Sangla | son Sylvère Caton et Michel Maurer | costumes Emmanuelle Thomas assistée d’Anne-Emmanuelle Pradier | maquillages et coiffures Cécile Kretschmar assistée de Mélodie Ras | suivi de texte Dena Pougnaud | fabrication des accessoires et décor ateliers de La Colline
Photos © Simon Gosselin

Production La Colline – théâtre national
Avec le généreux soutien d’Aline Foriel-Destezet

Une première version du spectacle a été créée le 26 mai 1998 dans le cadre du Quatrième carrefour international de théâtre de Québec.

Notre histoire (se répète) : réjouissant manuel d’anti-manichéisme

En 2019, Jana Klein et Stéphane Schoukroun se lançaient à quatre mains dans Notre histoire. Lui, le Français juif de gauche d’origine algérienne, elle la Française d’origine allemande, lui au grand-père tailleur sur bois, elle au grand-père paternel sous-officier de la Wermacht et au grand-père maternel tchèque résistant et tzigane. Notre histoire, pour pouvoir transmettre à leur fille, 9 ans alors, leur histoire familiale, ses identités multiples, et la Shoah; puisque la Shoah est imbriquée à leurs familles, et qu’ils préféraient offrir à leur fille leurs mots à eux pour raconter leur histoire à eux.
Et puis cette année, le Théâtre de la Concorde a invité le couple à reprendre Notre histoire. Mais la fillette est devenue une grande ado, le couple n’a plus la fraîcheur de la jeunesse, et le monde, qui va de bouleversements en bouleversements, s’est, pour Stéphane et Jana comme pour beaucoup d’autres, retourné comme un gant aux lendemains d’un sanglant 7 octobre 2023.

Dès lors, puisque tout a changé, comment reprendre ?

Réactivant les bornes Alexia et Siri à qui ils avaient confié la mémoire de leur spectacle, soulevant les draps qui recouvrent les cantines métalliques pour ranimer petit à petit le décor, en extraire lustre à pampilles, verres à vodka et souvenirs, Jana et Stéphane vont remettre en jeu Notre histoire.

Pas besoin d’avoir vu Notre histoire (c’est mon cas, je l’avais manqué) pour suivre Jana et Stéphane dans les méandres de leur déconstruction-reconstruction : Notre histoire (se répète) est un spectacle en soi. Les bribes du spectacle précédent qui le nourrissent suffisent à saisir le travail de recréation qu’effectuent le duo.

Il y a de la drôlerie dans cette Histoire : l’apparition de la grand-mère de Jana, est irrésistible, blonde glamour, « lilimarlen » au franc-parler qui, enjambant les décennies sans ménagement, gratte « le nombril sale de l’Histoire » d’un air dégagé en sirotant une liqueur sucrée dans un verre en cristal, les duettistes numériques Alexia et Siri se prennent pour des metteurs en scène, font de la direction d’acteur et du coaching personnel et les artistes se chamaillent comme des mômes.
Et cette légèreté aère la densité des questionnements qui sous-tendent cette Histoire ((qui) se répète).

« Qu’est-ce qui reste de notre spectacle, qu’est-ce qui reste de notre amour », qu’est-ce qu’il reste de l’image qu’ils ont d’eux-même, de l’image qu’ils pensent que l’autre à d’eux, qu’est-ce qu’il reste de leur complicité, qu’est-ce qu’il reste de leur rapport aux autres ? Peut-on continuer à se présenter comme juif devant une classe de collégiens de banlieue parisienne avec qui on va faire un atelier, a-t-on le droit de ne pas être engagé ? La politique peut-elle fragiliser l’amour, comment garder l’esprit serein quand votre religion vous relie à des exactions, quelque part à la lisière du Moyen-Orient ?

Jana et Stéphane remontent le courant vers la source, parlent/partent du pays du père, du pays de la mère, trinquent avec les fantômes pour chercher comment perpétuer leur(s) identité(s). Eux qui sont tombés amoureux par delà le chaos de l’Histoire, par delà l’incompatibilité de leurs origines, se retrouvent, fluctuat nec mergitur, secoués dans le tourbillon d’une actualité brûlante.

Avec ce spectacle, ils témoignent à deux voix de la complexité des êtres et des relations, de la porosité du couple au monde, du caractère politique de l’intimité. Dans une société d’où parfois la nuance semble bannie, c’est une réjouissante bataille contre le manichéisme, un vigoureux appel à accepter la contradiction, le flou, l’altérité. Et si le propos, aiguisé, est hautement sociologique et profondément personnel, c’est aussi une vraie proposition théâtrale que cette Histoire (se répète). L’écriture de Jana Klein vagabonde entre des dialogues du quotidien très concrets et une langue poétique, intègre des archives, joue des registres. La création visuelle et sonore est très soignée, tout en mouvements. Dans des lumières précise et élégantes, le décor change de forme au fil du spectacle, la vidéo s’y immisce avec subtilité, la sonorisation des voix ou les airs pop apporte une jolie matière, un grain auditif, comme on dit d’un grain sur une photo. Et Jana et Stéphane, qui ont conçu et mis en scène à quatre main ce spectacle, jouent juste, jouent vrai et jouent vivant.

Jana et Stéphane évoquent le Tikoun Olam, la réparation du monde que professe le judaïsme. Cette Histoire (se répète) est sans nul doute une esquisse de réparation du monde, un kintsugi qui tente d’apporter de la beauté à une fêlure. Ils ont su faire d’un questionnement sur des fragilités un spectacle puissant.

Marie-Hélène Guérin

 

NOTRE HISTOIRE (SE RÉPÈTE)
Vu le 23 janvier en avant-première à Lilas en Scène, Les Lilas (93)
Tout public à partir de 14 ans
Conception, dramaturgie, mise en scène : Jana Klein & Stéphane Schoukroun
Texte Jana Klein
Avec Jana Klein, Stéphane Schoukroun
et les voix de Vanessa Bettane et Baptiste Febvre
Collaboration artistique Baptiste Febvre | Conception lumière et vidéo Loris Gemignani | Scénographie Margaux Folléa | Création musicale et sonore Pierre Fruchard | Création vidéo Frédérique Ribis | Création costumes Séverine Thiébault | Régie son Paul Buche | Régie générale Maëlle Payonne | Administration de production Clara Duverne | Visuels © Lucie Jean
Photos © Christophe Raynaud de Lage

À VOIR À PARIS ET EN ÎL-DE-FRANCE
Les 23 et 24 janvier 2026 (vendredi à 20h et samedi à 17h) : Avant-premières à Lilas en Scène, Les Lilas (93)
Du 3 au 14 février 2026 à 20h : création au Théâtre de la Concorde à Paris (75)
Le 11 mars 2026 au Théâtre Jacques Carat à Cachan (94)
Les 17, 19 et 20 mars 2026 au Musée national de l’histoire de l’immigration dans le cadre du Grand Festival (17 mars et 19 mars à 14h30 : représentation scolaire, vendredi 20 mars à 20h : représentation tout public en soirée)


Production Cie (S)-Vrai
Soutiens DRAC Île-de-France, EPT Grand-Orly Seine Bièvre, DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine-anti-LGBT), Fondation pour la Mémoire de la Shoah, Fondation Humanités, Digital et Numérique
Coproduction Théâtre de la Concorde, Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre
Accueil en résidence Théâtre du Fil de l’eau à Pantin, Lilas en Scène
La compagnie (S)-Vrai est conventionnée par le Ministère de la Culture – DRAC Île-de-France, par la Région Île-de-France. Elle est en résidence sur le territoire de Grand-Orly Seine Bièvre (2024-2028).
Le texte de Notre histoire (se répète) sera publié chez Esse que Éditions au second semestre 2026.

Le processus de création s’adosse à une série d’ateliers dans plusieurs lycées du 91, menés en partenariat avec Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre et la région Île-de-France. Ces ateliers permettent à la compagnie d’appuyer l’écriture du spectacle sur un dialogue approfondi avec 160 adolescent.e.s de banlieue parisienne.

5 secondes : un seul-en-scène pudique et flamboyant

« personne n’a remarqué que celle qui est sortie sous les regards
furieux et celle qui est remontée tout de suite après, c’était la même,
avec la seule différence que ses deux mains étaient vides et qu’au lieu
des cris, elle était pleine de silence. Du silence partout, à l’intérieur
d’elle, autour d’elle, un silence comme après une catastrophe »

5 secondes, c’est le temps qui sépare l’annonce de la fermeture des portes dans le RER, et leur fermeture.
5 secondes, c’est le temps qui suffit à changer des vies.

Au sol un cercle blanc, au centre un petit clavecin anguleux, comme une petite arène, un rond de lumière de théâtre. Dans cet espace à la fois contraint et sans limite, va se jouer un moment-clé, et son déploiement dans l’hier et le demain, et l’à-venir.

Catherine Benhamou s’est inspiré d’un fait divers – une fraction de réel, une bribe de vie. Dans le RER, un jour de fatigue, un jour comme tous les autres jours, une femme a déposé son nourrisson entre les mains du jeune homme qui était là, juste là, celui qui a tendu les bras pour l’aider, elle empêtrée avec sa poussette, avec son bébé qui pleure, l’aider à sortir de la rame. Et un jour de dépit, de désespoir, un jour d’épuisement, pendant les 5 secondes de la fermeture des portes, une femme qui avait déposé son enfant entre les mains d’un inconnu, une femme défaite a fait un pas en arrière, et est remontée dans le RER. Et les portes se sont refermées, et un autre temps s’est ouvert, celui pendant lequel le jeune homme allait avoir cet enfant dans les bras, et pendant lequel la mère allait avoir du vide dans ses bras.

On entre dans ce geste par son dénouement provisoire, son « heureux dénouement », délivrés d’un suspens qui aurait pu corrompre l’ampleur émotionnelle de la performance par une inutile dramatisation.
C’est le jeune homme qui va porter cette histoire, lui qui a reçu l’enfant dans ses bras. Lui qui traînait ses jours, traînait ses nuits, volets clos, vague solitude d’un jeune adulte qui vit chez sa mère, fait « du son » casque sur les oreilles, cerveau embrumé de haschich et de techno, ultra-moderne hikkikomori. Et ce jour-là, un besoin de forêt, un besoin de racines et d’oxygène, le jeune homme ouvre ses volets, sort, prend le RER, le même que la mère et le bébé.

Maxime Taffanel – seul en scène, voix basse, douce et posée, fringues streetwear, ongles vernis de sombre, pieds nus, corps solide, ancré, pour l’instant statique mais animé d’un souffle, parcouru de menus mouvements qui accompagnent sa parole comme un frémissement de muscles, comme une danse minuscule des mains, des épaules – s’adresse au bambin, et à nous.
Pour le bambin, et pour nous, il chemine de lui à l’enfant, de ses souvenirs à ses rêves, et lui tisse un lien de mots et d’histoires, lui raconte sa maman, le juge, la foule du métro, mais aussi ses proches à lui, sa mère haute en couleur, son père jumeau dans son absence de celui du petit, sa psy.

Dans un espace unique se métamorphosant du seul jeu des lumières, Maxime Taffanel tel un conteur ancestral, tel un parent le soir à l’heure des histoires, fait surgir tout un monde de gestes et de pensées, toute une galerie de personnages.
Quelques accessoires suffisent, un manteau bleu, une poupée grandeur nature, une poussette jouet, des escarpins argent, qu’il anime en chaman, en marionnettiste magicien, y insufflant une autre vie que la sienne d’un léger changement de ton, d’une gestuelle précise.
Quelques accessoires, et la puissance du magnifique texte de Catherine Benhamou, qui déboule comme une rivière, fluide, rapide, avec des accélérations et des accalmies, des silences et des escapades, au gré des ondulations et bifurcations du monologue intérieur dont le flot est bousculé par le récit du procès, l’invention de l’errance de la mère, par une échappée dansée en un krump souple et fiévreux, par la narration d’un conte pour endormir le bambin…

C’est une histoire d’impuissances,
Une histoire de femmes et d’hommes aussi, de ce qu’on attend des femmes et des hommes,
Une histoire de pères qui partent et de mères qui restent,
Une histoire d’individus dans la foule aveugle, une histoire d’anges qui cherchent refuge
Une histoire d’abandon et de ressaisissement (au sens propre comme figuré),
Une histoire de rencontre, une histoire d’échos entre deux enfances

La mise en scène d’Hélène Soulié est compacte, resserrée, sans esbroufe, idéal écrin pour la puissante incarnation de Maxime Taffanel, subtil et charnel et pour la force de la langue, poétique, rythmique et concrète de Catherine Benhamou; la création lumière (Juliette Besançon) précise, aiguë, structure l’espace et en modifie la densité; l’univers sonore (Jean-Christophe Sirven) mêle notes aigrelettes du clavecin et sons électro, d’une basse continue qui progressivement s’étoffe, hypnotique et prenante; l’intelligente création visuelle (Emmanuelle Debeusscher à la scénographie, Pétronille Salomé aux costumes) crée des moments d’une grande beauté, parfois teintés d’étrangeté, presque de fantasmagorie : le masque de maille manifestant un temps la mère du petit en fait un être dé-figuré, au visage reconstruit, la mère du jeune homme a des allures baroques de reine d’opéra et son père est un loup, la poussette trop petite contraint l’interprète à se pencher exagérément – petites distorsions presque lynchéennes qui abolissent le réalisme pour laisser plus de place encore à la vérité.

Il y a aussi beaucoup de légèreté dans le texte comme dans l’interprétation, on y rit et sourit souvent, éloignant toute tentation de pathos pour laisser la place à une rare émotion, intense, complexe et délicate.
De ce spectacle, qui interroge la force des faibles, qui questionne aussi la maternité, la masculinité, la structure familiale, qui use de masques pour mieux dévoiler les âmes, de ce spectacle pudique, flamboyant, doux et vibrant, où circule une grande empathie pour ces êtres bousculés, on gardera le coeur battant et un souvenir tenace.

Marie-Hélène Guérin

 

5 SECONDES
Un spectacle de la compagnie EXIT
Aux Plateaux sauvages du 19 au 31 janvier 2026
Mise en scène Hélène Soulié
Texte Catherine Benhamou
Avec Maxime Taffanel
Assistanat à la mise en scène Lenka Luptakova | Scénographie Emmanuelle Debeusscher et Hélène Soulié | Création lumière Juliette Besançon | Composition musicale Jean-Christophe Sirven | Costumes Pétronille Salomé | Construction décor et marionnette Emmanuelle Debeusscher | Regards extérieurs Morgane Peters (marionnette) & Chloé Bégou | Régie générale Marion Koechlin

Production EXIT | Coproduction et soutien Les Plateaux Sauvages, Théâtre Public de Montreuil – CDN,
Théâtre Charles-Dullin – Grand Quevilly, Théâtre Jérôme Savary – Villeneuve-lès-Maguelone
et Théâtre Jacques Cœur – Ville De Lattes | Coréalisation Les Plateaux Sauvages | Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages | Avec le soutien de la DRAC Occitanie au titre des compagnies conventionnées, d’ARTCENA, de la Ville de Montpellier et du dispositif Impulsions de Montpellier Méditerranée Métropole et du département de l’Hérault | Direction de production En Votre Compagnie – Olivier Talpaert et Nathalie Untersinger
Le texte est publié aux Éditions des femmes – Antoinette Fouque. | Ce texte est lauréat de l’Aide nationale à la création de textes dramatiques – ARTCENA.

Ix Variations : tracklist d’une quête d’identité

À « jardin », une loge avec un miroir et un portant couvert de fringues promettent du jeu, du travestissement, du théâtre ! À « cour », un lit blanc. Ce sera une chambre d’enfant ou d’hôpital, le lieu de l’intime, de ce qu’on traverse, reçoit et extériorise seul.
Et en fond de scène, grand comme le mur du fond, un panneau avec une tracklist à l’ancienne, du temps des CD, 18 intitulés qui s’enchaînent, numérotation, titre, minutage.
Du numéro 000 au numéro 017, tubes ou pépites méconnues des années 2010’ ou standard des 60’, les titres s’égrènent, autant de chapitres, de fragments d’une jeune vie.

Track 000, au commencement était le commencement, « Born this way », dans la pénombre naît Ix. Sueur humeurs et forceps, paroles encourageantes de la sage-femme et jurons de la parturiente : solennité du récit en voix off et pittoresque de la scène, réjouissant télescopage ! L’écriture de Marcos Caramés-Blanco est alerte, rapide, elle gardera cette vivacité tout du long du récit de cette jeunesse.

La sage-femme découvrant l’enfant a « juste un flou ». L’enfant aura juste un flou dans sa vie, oui, si on n’a pas d’autres mots. Et comme le flou c’est pas bien net, le corps médical avec l’approbation de la société va prendre en charge ce flou pour lui donner une forme plus aisément assimilable, à coup de testostérone et de dissimulation aux parents et à l’enfant concernés. À Ix – x comme l’inconnu de l’équation, pas à pas, grandissant, de déchiffrer ce flou qu’on lui interdit et d’y dénicher son identité.

« Au départ de l’écriture, il y a le sentiment qu’on passe sa vie entière à se remettre de son enfance. Les paysages familiaux de la campagne pyrénéenne. » confesse Marcos. Ces cartes postales où l’on se retrouve enfermé.es. Et le manque, le creux que représente l’enfant queer dans la société, qui a fait preuve de beaucoup de créativité pour éliminer cet « être bizarre » de ces rangs : opérations, traitements, thérapies de conversion, toutes sortes de violence contre une identité involontairement mais profondément déstabilisante.

Face A, petite enfance, Face B pré-adolescence, Face C adolescence,
Sacha Starck offre sa présence fluide à ce parcours heurté. Marcos Caramés-Blanco, dont on avait aimé Trigger warning, où irradiait déjà Sacha Starck, a composé sur mesure pour le jeune interprète une partition aux multiples couleurs, se jouant des formes et des registres, 17 variations + 1 autour de la quête d’une identité, d’une affirmation de soi.
Sacha Starck a la virtuosité indispensable pour slalomer d’un registre à l’autre, monologues, lip syncs, stand-up, performance visuelle, introspection et éructation, langue hachée et cryptique des réseaux sociaux, pour jongler avec les personnages extérieurs, passer d’un âge à l’autre, d’un état à l’autre, s’abandonner à la fiction, plonger dans sa propre intimité. Pour se faire gamin bondissant, truculente mère méditerranéenne, docteur sans état d’âme, popstar. Danser, taguer, rager, éprouver le réconfort d’une amitié qui ne juge pas. Jouer sous le masque du maquillage, offrir son visage nu. De la virtuosité, mais aussi une touchante justesse.

Deux poèmes en miroir trouent le spectacle de leurs mots impitoyables et tendres, textes se déroulant sur l’écran. Deux moments immobiles, denses, chargés d’ombres et de poésie.
« il était une fois
sur un tas de pétales un ange sans ailes
il était une fois l’enfance… »
« il était une fois
sur une route départementale un ange et son sac de sport
un soir sans lune il était une fois l’adolescence… »

On aurait pourtant aimé être plus chamboulé.e, mais le format en brèves séquences laisse peu de place pour que se déploient des émotions plus intenses, sans doute. Ça n’enlève rien au plaisir et à l’intérêt de ces Ix Variations : c’est un spectacle riche, sincère et généreux. Eclairant sans être didactique. Le sujet est grave, le traitement est pétillant comme un album pop, mais sans concession. Les violences queerphobes au sein de la société et des familles, l’histoire des brutalités à l’encontre des personnes queer au fil des siècles, l’emprise médicale s’avalanchent dans les mots de Marcos Caramés-Blanco et électrisent le corps de l’interprète.

À voir pour l’écriture contemporaine, bouillonnante, explosive et humaniste de Marcos, pour ce sujet de l’intersexuation rarement abordé (on se souvient tout de même d’un beau Herculine Barbin vu au Théâtre 14) et finement traité, pour la performance sensible d’un acteur polymorphe, vibrant, agile et sincère dans la fantaisie comme dans la gravité, et parce que ça fait du bien de voir un horizon s’éclairer.

« il était toutes les fois
où les anges qui tombent
tombent
et se relèvent
du sang dans la bouche
et un prénom à cracher
toute la vie à faire »

Toute une vie à inventer.

Marie-Hélène Guérin

 

IX VARIATIONS
Au Théâtre Ouvert du 20 au 31 janvier 2026
Conseillé à partir de 14 ans
Texte Marcos Caramés-Blanco
Mise en scène Marcos Caramés-Blanco, Sacha Starck
Avec Sacha Starck
Collaboration artistique Maëlle Dequiedt | Création sonore Thibaut Farineau | Création lumière Enzo Cescatti | Costumes Noé Quilichini
Photos © Christophe Raynaud de Lage
Vidéo © Valentine Borlant

PRODUCTION DÉLÉGUÉE Théâtre de la Bastille
COPRODUCTION Les Quinconces et L’Espal, Scène nationale du Mans ; Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines pour la re-création en salle
SOUTIEN La Colline-théâtre national ; La Chartreuse – CNES de Villeneuve-lez-Avignon

Sans faire de bruit : un seule-en-scène sensible et précieux

On l’avait découvert à La Péniche Pop, on le retrouve au 104 dans le cadre du passionnant festival des Singulier.es : Sans faire de bruit est un précieux et inattendu petit bijou, un seule-en-scène qui nous plonge au creux d’une famille bouleversée par la tombée en surdité de la mère de famille.

Louve Reiniche-Larroche, initiatrice du projet, magnifique interprète, et coautrice avec Tal Reuveny (qui signe l’impeccable mise en scène), nous embarque dans ce qui semble être du théâtre documentaire. Quelques années après que sa mère, Brigitte, ait brutalement perdu ses facultés d’audition, Louve a entamé un travail d’enquête dans sa famille, interrogeant Brigitte, ses parents, ses enfants, sa belle-fille, sa petite-fille Ava, 3 ans au moment du « basculement », 5 ans au moment de l’enquête. De riches extraits de ses entretiens constituent la trame du spectacle, étoffés d’enregistrements de vie de famille.
 


 

Mais, en un geste théâtral subtil et très beau, Louve Reiniche-Larroche métamorphose cette matière documentaire. Elle la rend au présent en faisant traverser son corps par les voix de sa famille. Il y a comme un vertige à entendre ces hommes, ces femmes de tous âges parler par la bouche de Louve, en parfaite synchronisation labiale. Comme un envoûtement. C’est une chamane douce et subtile qui fait vivre d’autres êtres et d’autres temps à travers elle, si finement que les deux passés, celui des jours où Brigitte puis les siens ont commencé à vivre avec cette surdité et celui des jours où Louve a mené les entretiens, celui de l’événement et celui de l’interrogation – et la contemporéanéité de la restitution sont comme fondus en un seul temps. Voix absentes rendues présentes par sa corporalité.
 


 

C’est un voyage dans le cœur mouvant d’une famille, où un repère – cette mère « pilier » – qui, se transformant, va faire bouger chacun.
C’est aussi dans un voyage dans la puissance du son et du silence.
La création sonore, palpitante, de Jonathan Lefèvre-Reich, nous fait savourer la force d’évocation des bruits du quotidien, conversations indistinctes, rires, couverts qui s’entrechoquent – on a tous ces sons familiers quelque part dans notre mémoire -, cris d’animaux, interjections – souvenirs très personnels et pourtant très partagés, et nous fait effleurer du bout des oreilles l’étrangeté et la violence des sons qu’a pu percevoir Brigitte avant de ne plus entendre, et du bout du cœur le désarroi qu’a ressenti cette psychanalyste privée de son outil de travail.
 


 

C’est aussi un splendide travail visuel (mise en scène Tal Reuveny, scénographie Goni Shifron, création d’objet Doriane Ayxandri, lumières Louise Rustan), où des mouchoirs en papier, un abat-jour, une chevelure peuvent devenir des marionnettes, et faire vivre devant nous une belle-fille, un fils, une mère…
L’acte est esthétique mais aussi effectif : plongé dans le noir, le public écoute autrement, partageant brièvement cette sensation de modification intime quand un sens fait défaut.

Sans faire de bruit est une expérience sensorielle troublante et rare, un spectacle puissant et doux, d’une drôlerie folle – les protagonistes n’en manquent pas ! – et d’une poésie infinie.
À voir de toute urgence (dates de tournée ci-dessous).

Marie-Hélène Guérin

 

SANS FAIRE DE BRUIT
Un spectacle de la compagnie Nachepa
À voir au 104 dans le cadre des Singulières les 29,30 et 31 janvier 26
Création, texte Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny
Mise en scène Tal Reuveny
Interprétation Louve Reiniche-Larroche
Création sonore Jonathan Lefèvre-Reich | Scénographie Goni Shifron | Création d’objet Doriane Ayxandri | Création lumière Louise Rustan
Photo Fred Mauviel
Attaché de presse Olivier Saksik – Elektronlibre

→ Le spectacle a reçu le prix Beaumarchais SACD ainsi que le Prix du Jury, dans le cadre du festival Impatience 2024 présidé par Thomas Jolly.

À VOIR EN TOURNÉE :

4 et 5 février 26 – le Pommier, Neuchâtel, Suisse
3 mars Saint-Genis-Laval La Mouche
6-7 mars 26 – La Paillettes MJC, Rennes
10-11 mars 26 – Théâtre de Guingamp
14 mars Pont L’Abbé Centre culturel Le Triskell
du 17 au 20 mars 26 – Théâtre du Beauvaisis
3 avril – Mirepoix – L’Estive hors les murs
10 avril Rouen CDN de Rouen
23 avril 26 – Théâtre des 4 Saisons, Gradignan
25 avril Saint Paul-lès-Dax Salle Felix Arnaudin
28-29 avril 26 – Théâtre d’Angoulême
du 6 au 9 mai 26 – Théâtre Nanterres-Amandiers
12 septembre St-Claude La Fraternelle

Nexus de l’adoration : une inextinguible et flamboyante « messe pour le temps présent »

Joris Lacoste, auteur créateur protéiforme, a fondé en 2007 le collectif Encyclopédie de la parole qui explore le langage, « l’oralité » dans sa diversité, par la collecte, le répertoriage et la ré-appropriation de toutes formes d’expressions orales, privées ou publiques, institutionnelles ou spontanées, chorales ou solitaires, pour en faire matériau, rythme, chair, de création. Ce « Nexus » pourrait être une extrapolation de ce vaste projet.

Le titre « Nexus de l’adoration » apocope le programme du spectacle : c’est à un prolifique, encyclopédique, foisonnant « nexus de l’adoration des choses » que Joris Lacoste et ses comparses nous invitent.
Un nexus, c’est un nœud, un lien, un entrelacement, une imbrication. L’endroit où tout se rejoint. Nexus de l’adoration, c’est un torrent inextinguible, une pelote qui se dénoue, la célébration des choses, c’est-à-dire du monde, des humains, de leurs objets et peurs, de leurs joies et paysages, de leurs enfantillages et de leurs inventions.

Dans une fumée rampante, avec des lenteurs de butô les officiants de la cérémonie déambulent, mécaniques fermés sur eux-mêmes encore, corps et tenues hétérogènes, peaux, âges, genres et silhouettes diverses, en leggings et résille, jupes longues ou courtes, bottes et sneakers, costumes au fluo urbain, lycra et synthétique, assemblages disparates et dysfonctionnels. Leurs paroles indistinctes prennent corps, les mots se détachent et commencent une étrange litanie, sur les sons électro coulant des claviers de Léo Libanga, co-auteur de la captivante création musicale.
 

 
« La langue d’une girafe, une story instagram, un courrier indésirable, un odeur de chien mouillé, une chanson de Luis Mariano, un piano désaccordé »
Inventaire d’un monde technologisé mondialisé
inventaire de ce qui laisse des émotions
inventaire de ce qu’on oublie
inventaire de ce qui nous importe

En un prologue virtuose – gestuelle millimétrée de robote maîtrisant son nervousbreakdown, IA démente qui bugue, et change de voix pour citer (« prières et salutations sur eux ») en VO Pina Bausch, Karl Marx ou Bad Bunny -, Daphné Biiga Nwanak se fait marraine-présentatrice du projet « Mesdames et messieurs, cher public, bonsoir. Soyez tous et toutes les bienvenus dans ce Nexus de l’adoration des choses. C’est avec une joie profonde et une immense gratitude que nous nous réunissons aujourd’hui pour chanter la gloire du Tout-Venant». Nous voilà prévenu, personne ne sera pris en traître : « ça va nous prendre un peu de temps, mais la vie est infinie alors on s’en bat les couilles ».

« La moindre des choses est venue ce soir.
Elles sont toutes là.
Toutes les choses sont libres et égales en droit »

On va chanter et danser toutes les choses – sans hiérarchie ni ordre.
La litanie paraît tautologiquement systématique, mais déjà des grains de sable se glissent dans la mécanique. Les interprètes ne sont plus seulement les vecteurs du nom des choses, mais s’en font les commentateurs par de modestes « ouais », « carrément » qui en succinctes syllabes anéantissent l’apparente neutralité de la profération.
Ils vont bientôt s’emparer, chacun son tour, d’une chose chère à leur cœur, un sachet d’aspegic, une tierce picarde, un sachet de whitewidow weed, un rouleau compresseur, les thermes de Caracalla, dire ce qu’on aime et pourquoi. La liste accepte de se déployer, se déplier, les mots se nourrissent des corps et des esprits de leurs locuteurs pour se faire fragments de vie.
 

 
Une femme patchwork-cadavre exquis – cheveux d’Ariana Grande, yeux de MBappé, oreilles de Sigmund Freud, peau de Marie Curie -, se détache du groupe : à elle seule elle est la fractale du spectacle, condensant la proposition du spectacle d’englober le monde et ses richesses minuscules ou imposantes, dérisoires ou apocalyptiques.

« Un Picsou géant, une nouvelle période glaciaire, un championnat interdépartemental de motocross,
une ivresse des profondeurs, la mise à jour d’un système d’exploitation »

Forme et sujet se répondent : à la volonté programmatique de dresser la liste exhaustive des choses fait miroir la multiplicité des langages mis en jeu, des figures de style, des registres musicaux, des tentatives chorégraphiques.
Langages de métier, de gamer, langages hermétiques-toc, listes de courses, protocole http, SMS, confessions, péroraisons / Voix nues ou ultravocodées, phonation inversée (démonstration et justification morales irrésistibles par Lucas Van Poucke) et vocalises, langues multiples / Pop acidulée, slam méridional, incantations, pop-rap, romantico-K-pop avec chœurs suaves et lumière rose, mélancolique trompette naturelle, et même de l’eau sonorisée (et c’est très beau) / Sardane, sarabande, modernjazz, irish step dance, solo frénétique : Tentative d’épuisement d’un lieu parisien croisé Exercices de style, geste péreco-quenaldien de s’emparer de tout, pour évoquer tout.
Les neuf interprètes, dont on peut saluer la plasticité et l’engagement physique et sensible, sont infatigables jongleurs de sensations et de verbe, rouages dans l’engrenage de la machine à dire les choses ou flamboyants soliloqueurs.
 

 
Il y a beaucoup de drôlerie dans cette performance collégiale, télescopages volontairement farfelus, saynètes burlesques, jeux de mots et de gestes.
Mais dans cette grande farce du monde, dans cette avalanche de mots qui racontent aussi une société saturée d’objets autant que de concepts, de pensées fossilisées et de faux-semblants, Joris Lacoste et ces interprètes et co-auteurices imposent des silences, des respirations, et le surgissement de l’intime, du grave, de l’émotion. Telle la magnifique parenthèse, sobre, poignante, de Tamar Shelef, toute agitation tue, debout seule pudique et généreuse, livrant les choses – moments, gestes et sentiments – du deuil de sa mère.
Volonté de montrer que dans cet inventaire des choses, tout a sa place, l’impalpable, le fondamental comme l’anecdotique. Volonté aussi de laisser chacun évaluer ce qui pèse et ce qui est négligeable, car qui sait ce qui mérite d’être chanté ? qui sait si cette canette de soda n’est pas l’enfance perdue, la madeleine de Proust, de quelqu’un ? qui sait si une chose forte n’est pas égale à une chose fragile ?

Ce Nexus ne se laisse pas appréhender facilement. Touffu, fantasque, répétitif et disruptif, il peut déranger, déstabiliser – laisser perplexe ?
« C’est normal, y’a beaucoup de choses dans le monde, on peut pas tout comprendre, tout com-prendre, tout saisir ensemble, tout embrasser, confirme l’impeccable Thomas Gonzales – parfait dans toutes ses incarnations. J’dirais c’est normal de ne pas tout comprendre, mais c’est aussi normal de ne pas pas-comprendre. Parce que c’est simple.»

« Si un bruit vous dérange, écoutez-le » disait John Cage, et ainsi de ces « choses » que Lacoste propose à notre adoration. Honteuses ou magistrales, anciennes ou fugaces, toutes ces « choses » sont l’humanité.
Le théâtre antique fut aux origines cérémonie consacrée à Dionysos, Dieu du vin, des arts et de la fête. On y psalmodiait, on y chantait, on y dansait, on y célébrait les dieux. En faisant un acte d’une théâtralité folle de ces « choses » incommensurables, en y psalmodiant, chantant, dansant, « Nexus de l’adoration », auto-proclamé célébration du culte d’une « utopie intégrative », Messe pour le temps présent version XXIe siècle, est un grand cri étrange et beau d’amour aux humains.
« Nous avons bien rigolé, mais nous avons aussi appris beaucoup de choses sur les liens qui unissent les choses » : on quitte cette célébration comme enivrés de ce tourbillon fragmentaire, queer, drôle, parfois nostalgique, et très joyeux.

Marie-Hélène Guérin

 

NEXUS DE L’ADORATION
Vu à la MC93 à Bobigny dans le cadre du Festival d’Automne
Un spectacle de la Compagnie Echelle 1:1
Conception, texte, musique, mise en scène, chorégraphie Joris Lacoste
Interprétation et participation à l’écriture Daphné Biiga Nwanak, Camille Dagen, Flora Duverger, Jade Emmanuel, Thomas Gonzalez, Léo Libanga, Ghita Serraj, Tamar Shelef, Lucas Van Poucke
Scénographie et lumière Florian Leduc | Collaboration à la danse Solène Wachter | Collaboration musicale et sonore Léo Libanga |Costumes Carles Urraca | Son Florian Monchatre | Assistanat à la mise en scène et à la dramaturgie Raphaël Hauser | Coaching vocal Jean-Baptiste Veyret-Logerias | Régie plateau Marine Brosse, Seydou Grépinet
Photos © Christophe Raynaud de Lage

Créée au Festival d’Avignon en juillet dernier, la pièce accompagnée par La Muse en Circuit

SUITE DE LA TOURNÉE 2025-2026 :
· du 19 au 20 décembre 2025 : Lieu unique, Scène nationale de Nantes
· du 7 au 8 janvier 2026 : Comédie de Clermont-Ferrand / Festival Transforme / Fondation d’entreprise Hermès
· le 27 mars 2026 : La Halle aux Grains, Scène nationale de Blois
· du 31 mars au 3 avril 2026 : Les Célestins, Théâtre de Lyon / Festival Transforme / avec les SUBS / Fondation d’entreprise Hermès

Production et diffusion Hélène Moulin-Rouxel, Colin Pitrat (Les Indépendances)
Administration Edwige Dousset
Production Déléguée Compagnie Echelle 1:1
Production associée La Muse en Circuit – Centre National de Création Musicale. Avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès, du Fonds de production DRAC Île-de-France.
Coproduction Bonlieu scène nationale d’Annecy, MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, théâtre Garonne – scène européenne Toulouse, Les Célestins – Théâtre de Lyon, Festival d’Automne à Paris, Festival d’Avignon, Centre Dramatique National Orléans – Centre-Val-de-Loire, Festival Musica Strasbourg.
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National et du dispositif d’insertion de l’École du TNB.
Résidences Abbaye de Noirlac, La Muse en Circuit – CNCM, MAC de Créteil, CROMOT Paris, La Ménagerie de Verre, Bonlieu scène nationale d’Annecy, MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Théâtre Garonne Toulouse.
La compagnie Échelle 1:1 est conventionnée par le ministère de la Culture, DRAC Île-de-France et soutenue par la Région Île-de-France.
Remerciements à Alan Hammoudi, Pierre-Yves Macé, Augustin Parsy, Assia Turquier-Zauberman, Jean-Baptiste Veyret-Logerias, Ling Zhu.

Nexus de l’adoration est une Production Associée de La Muse en Circuit. Ce partenariat vise à accompagner le projet à chaque étape de son développement. Dans ce cadre, plusieurs périodes de résidence ont été accueillies à La Muse en Circuit à Alfortville entre septembre 2024 et mars 2025. Ces temps de travail ont permis à l’équipe artistique de développer et d’affiner le projet dans un environnement propice à l’expérimentation et à la création contemporaine
Dirigée par Wilfried Wendling, La Muse en Circuit (Centre national de création musicale) est vouée dans toutes ses activités aux musiques décloisonnant le champ de l’art sonore, qu’elles soient instrumentales, électroniques ou mixtes, qu’elles approfondissent les voies du seul sonore ou explorent également d’autres territoires artistiques, tels que la littérature, le théâtre, la danse, la vidéo ou les arts plastiques

Boule de neige : une fable d’aujourd’hui

Sur le vaste plateau, des hauts murs blancs et un joli chaperon rouge guettent, une ligne de lumière sépare un monde de l’autre. Une neige cristalline, une musique douce de violoncelle et de piano enveloppent le public d’une poésie très délicate.

Il était une fois un flocon qui poussé par le vent se colla à d’autres flocons, se fit petite boule puis chût sur une pente où il entraîna dans sa course tant et tant d’autres flocons qu’ils devinrent ensemble une énorme boule de neige qui ensevelit tout sur son passage. La faute à qui ? au flocon, au vent, à la pente, aux autres flocons ?

D’Odile Grasset-Grange, on avait aimé (beaucoup) Cartoon (ne faites pas ça chez vous) mais aussi le plus modeste (mais pas moins malin !) Chat sur la photo . La toute récemment nommée directrice du Théâtre Nouvelle Génération – CDN de Lyon avait eu envie d’une réflexion sur le rapport contemporain à la vérité, qui lui semble se faire floue, relative – on peut même la dire « alternative », être diffractée, distordue aux filtres des réseaux sociaux et des fake news. Elle a livré ses interrogations à son complice Baptiste Amann, qui, pour non pas forcément y répondre mais y réfléchir, en à tirer une pièce pleine de rebondissements, où mensonges et bruits de couloirs sont autant de miroirs déformants du réel.

C’est l’histoire d’un petit geste dans un réfectoire de collège qui fit boule de neige et ensevelit tout sur son passage, remuant enfants, parents, professeurs, et tout le personnel du collège, et les journalistes locaux, et même, et même, le ministre !

Qu’est-ce qui agite tous ces profs en salle des profs, pourquoi donc la police est venue, et qu’est-ce que c’est que cette histoire de ministre ? On démarre en pleine tourmente, le flocon est déjà devenu énorme boule de neige et a causé bien du remue-ménage.
On va remonter le temps, dénouer l’écheveau, pour aller à la rencontre du fragile flocon qui a fait la boule de neige, petit flocon qui devait être tout discret, petit mensonge qui voulait timidement cacher un grand secret et s’est retrouvé éléphant au milieu du magasin de porcelaine.

Salle des profs, 3 jours après l’incident, Salon des parents d’Elis, 2 jours après l’incident, Salle de cantine, jour de l’incident… Trois séquences, en trois lieux, trois groupes (profs, parents et enfants) et trois temps, donnent un prisme de l’affaire, trois angles, trois possibles d’interpréter ou décrypter le réel, en remontant progressivement à la source des faits.
Dans un décor très réussi, la mise en scène est d’une grande fluidité, tout en mouvements, les murs glissent et pivotent pour faire apparaître et disparaître les lieux, un accessoire, une perruque, une casquette font passer les interprètes d’un rôle à l’autre. Le texte s’empare d’enjeux importants, les violences intra-familiales ou sociales, la désinformation, en les incarnant dans un quotidien très préhensible. L’écriture est assez complexe, parfois elliptique, avec ses allers-venues entre action et représentation, et sa mécanique qui remonte le temps, mais veille à ne jamais perdre ses jeunes spectateurs, en les aiguillant habilement par des indices visuels ou textuels. Les interprètes portent une langue vive et actuelle, ils sont alertes, concrets, également sensibles et joueurs dans tous leurs personnages, enfants ou adultes, masculins ou féminins.

Boule de neige, par le détail, partant d’un micro-évènement, pose un regard aigu et tendre pour notre société contemporaine et ses outils de communication, scrute les relations entre enfants et entre générations, où incompréhensions et a priori pèsent sur les échanges mais où l’écoute ouvre la porte à la générosité et au dialogue.
Un spectacle très vivant, qui mise sur l’intelligence et l’attention de ses spectateurs jeunes et grands, en leur offrant, avec humour et finesse, un bel espace de théâtralité, mais aussi de réflexion. Le jeune public est manifestement très réceptif et enthousiaste ! Un spectacle à voir en famille avec des enfants dès 10 ans, qui y reconnaîtront leurs préoccupations et en apprécieront le suspense haletant, la fantaisie et la justesse.

Marie-Hélène Guérin

 

BOULE DE NEIGE
Un spectacle de la Compagnie de Louise
À partir de 10 ans (durée 1 heure)
Texte Baptiste Amann
Mise en scène Odile Grosset-Grange
Avec François Chary, Lucile Dirand, Théodora Marcadé

Assistant à la mise en scène : Carles Romero-Vidal | Régie Générale : Farid Laroussi | Scénographie : Cerise Guyon | Lumière : Erwan Tassel | Musique / sons : Vincent Hulot | Costumes : Séverine Thiebault
Photos © Christophe Raynaud de Lage

Un spectacle créé à la MC2 de Grenoble (38), puis accueilli du 27 nov. au 1er décembre au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines (78)
À voir en tournée : Théâtre d’Angoulême – Scène Nationale Angoulême (16) – 9 et 10 décembre | L’Archipel – Fouesnant (29) Festival Théâtre À Tout Âge – 15 et 16 décembre | La Maison du Théâtre – Brest (29) – 18 et 19 décembre | Comédie de Bethune – CDN Hauts-de-France (62) en décentralisation | Salle des Fêtes Jean-Marie Leclercq – Beuvry – 21 janvier | Salle des Tilleuls – Norrent-Fontes – 22 janvier | Le Cuivre Pôle Culturel – Labourse – 23 janvier | Salle communale – Neuve-Chapelle – 24 janvier | Isbergues – 26 janvier | Salle Pignon – Marles-les-Mines – 27 janvier | Salle J-C Lutrat – Annequin – 28 janvier | Le Palace – Lilliers – 29 janvier | Espace culturel AREA – Aire-sur-la-Lys – 30 janvier | La Coursive – SN de La Rochelle (17) – 12 et 13 mars | L’Agora – Billère (64) – 31 mars | Théâtre Ducourneau – Agen (47) 2 et 3 avril

Direction de production : Caroline Sazerat-Richard | Chargée de production : Mathilde Göhler | Chargée des actions de territoires : Emilienne Guiffan | Presse : Elektron Libre – Olivier Saksik

Production : La Compagnie de Louise
Partenaires (coproductions et/ou résidences) : Théâtre de Sartrouville – CDN des Yvelines ; La MC2 : Grenoble ; La Coursive – SN de La Rochelle ; Le Théâtre d’Angoulême – SN ; Les Tréteaux de France – CDN ; en cours…

La Compagnie de Louise est soutenue pour son projet par la ville de La Rochelle, le département de la Charente-Maritime, la région Nouvelle-Aquitaine et le Ministère de la Culture – DRAC Nouvelle- Aquitaine site de Poitiers.

Paëlla : fantaisie municipale

Dans le XIe arrondissement, il y a un an et quelques poussières, de la volonté de Martin Karmann, Alexandra d’Hérouville, Sarah Horoks, Elie Triffault, Victor Garreau, Alice de Lencquesaing, Camille Claris, naissait le Théâtre du Chariot. La direction collégiale a tenu à garder de leur prédécesseur (qui était la Comédie Nation) le goût de la transmission et de la pédagogie, et dessine l’identité de ce nouveau lieu comme un espace tourné vers la création émergente, accompagnant de jeunes compagnies dans leur processus de création.

On y découvre la nouvelle pièce du Mustang Collectif. Le Mustang Collectif aime le réel, et travaille volontiers sur des substances autobiographiques ou documentaires, pour en faire matière à jeu, à comédie, à échange.

Aujourd’hui, ils nous emmènent à Gouzin, jumelle fictionnelle de tant de petites villes de province, où le local associatif vacille sous les coups de boutoir des mesures d’austérité gouvernementales – les coupes budgétaires ruisselant bien plus facilement que les richesses.
Ce local, c’est le petit cœur battant de la commune, s’y retrouvent les joueurs de fléchettes, sans doute quelques cruciverbistes et verbicrucistes, bien sûr les « Amis de la mer », et surtout le club « Les Gouz’ et les Couleurs », fer de lance de la joie de vivre gouzinaise, vaillant organisateur de soirées ludiques et de l’annuelle grande fête de la ville, prévue pour bientôt. Pour vous dire, la soirée « Rock et Raclette », il y a 3 ans, c’était eux ! Tout Gouzin s’en souvient. Cette année, l’ « orga » a voté pour un « Cabaret Paëlla » qui ne manquera de réjouir leurs concitoyens.
Mais les subsides manquent, et le maire, écharpe tricolore et pragmatisme en bandoulière, retire ses crédits, et voilà la survie du local et du groupe en péril.
Il n’y a plus d’argent, il n’y a plus d’autorisation, il n’y a peut-être même plus de local, mais il y aura LA FÊTE, car the show must go on, à Gouzin encore plus qu’ailleurs. Alors on annule les prestas payantes, exit le DJ et les chanteuses, on lance un mouvement « Rébellion-Occupation », et on bricole vaillamment la fiesta en mode DIY.
La petite bande de l’« orga » du club des Gouz’ et les Couleurs, va défendre, armée d’une toute fraîche conscience agitprop et de costumes en lamé, leur idéal d’un espace « petit 1 de rencontre, petit 2 de libre expression et petit 3 de fête ». La petite bande, c’est Robert, dit Bobby, pour qui ce local est comme sa seconde maison (ou même sa première), et ses potes de l’asso sa seconde famille (ou même sa première), Stef la grande bringue infatigable, Lola qui se voit un avenir plein de paillettes et de chansons à Paris, ou peut-être à Limoges, l’enthousiaste Noé qui frôle le spectre autistique du bout du doigt, Yoyo le backpacker à bâton de pluie et tatoo petites fleurs : pour lever le poing de la révolte, 5 comme les 5 doigts de la main, c’est exactement ce qu’il faut !

Dans un décor facétieux fourmillant de détails, Nusch Batut Guiraud, Mathilde Bellanger, Aurélien Fontaine, Louis Loutz, Myra Zbib sont dissimulés/exposés sous des masques de comedia très réussis, parés de costumes délicieusement inadaptés – sans être jamais ridicules pour autant, rien ne va parfaitement bien à personne. Pierre la méduse-mascotte du club des « Amis de la mer » philosophe dans son aquarium, en contrepoint méditatif à toute cette agitation. « Dans l’eau tout est calme, mais on est un peu seul, alors au local, je suis bien, je suis avec vous », résume la sage invertébrée.
Dans une ambiance un peu « Strip-tease », un peu « Chiens de Navarre » (mais tout public), on installe un campement dans le local, on fait un démocratique tableau des tours de pluche, de collages d’affiche et de repos, on répète des chorés, on s’échauffe la voix, on prépare des happenings, on expérimente la pratique artistique comme moyen de conquête politique, on s’approprie sa citoyenneté, on imagine des possibles.

Un spectacle qui fait la chaleureuse et joyeuse défense des lieux festifs populaires, de la puissance des rêves et du collectif, un spectacle avec un brin de folie et beaucoup de générosité, modeste, bigarré, farfelu, drôle et tendre. L’horaire tardif ne s’y prête pas tellement, mais on pourrait y aller aussi en famille, avec des enfants dès 8-10, qui se régaleront (comme leurs parents) de l’humour très visuel, des chorégraphies improbables, de l’humeur gaiement batailleuse, et du jeu impeccablement précis, plein d’allant et de fantaisie de la troupe.

Marie-Hélène Guérin

 

PAËLLA
À voir au Théâtre du Chariot jusqu’au 30 novembre
Un spectacle du Collectif Mustang
Texte et mise en scène Gabriella Rault, Aurélien Fontaine, Claire Faugouin
Avec Nusch Batut Guiraud, Mathilde Bellanger, Aurélien Fontaine, Louis Loutz, Myra Zbib
Collaboration artistique Camille Monchy | Masques Estelle Clément | Musique Alex Bernard | Lumière Camille Monchy | Scénographie Agathe Roger et Maxime Roger, Interlude Décors
Photographies © Christophe Raynaud de Lage et (photo haut de page) Irina et Ambroise Nicolao

Madame ose Bashung au Rond-Point : Madame ose Bashung, osez Madame !

Un vent de folie souffle sur le Rond-Point… On y bashungue, on y flamboie, on s’y esclaffe, on s’y émeut, en compagnie des belles queens échappées du cabaret de Madame Arthur et leurs acolytes musicien.ne.s. Ielles avaient affolé le Rond-Point l’hiver dernier, les revoici pour mettre le feu à votre fin d’année !

Sébastien Vion/Corrine, magistralalala M.C. de cette cérémonie, avait à 16 ans vécu une expérience « incroyable, à la fois violente et poétique, bruyante et irrévérencieuse, métallique et sensible… » en découvrant Alain Bashung sur scène. Quelques paires d’années plus tard, il a partagé ce bonheur avec ses camarades du cabaret Madame Arthur en inventant un hommage baroque et merveilleux, que le théâtre du Rond-Point accueille pour quelques dates dans l’écrin de sa grande salle.

Pendant que le public prend place, les chevaux hennissant sur le rideau rouge, squelettes courant de Muybridge ou mustangs sauvages dans la pampa, plongent la salle dans une ambiance onirique.

Une « Madonna ardéchoise » (pétulante Patachtouille, la plus burlesque du trio), une « vraie méchante et fausse maigre » (iconique Corrine, maîtresse de cérémonie à la présence charismatique) et un « double poney » (fringante Brenda Mour, visage idéal, silhouette et voix spectaculaires) vont pendant une heure et demi faire palpiter le fantôme de Bashung et vibrer leurs et ses aficionados.

Insensées et magnifiques, jamais elles n’imitent mais plutôt s’approprient tubes attendus comme titres plus confidentiels, qui gardent toute leur puissance originelle. Un impeccable quatuor à cordes – attelage à l’enthousiasme partagé issu du Rainbow Symphony Orchestra –, un guitariste, Christophe Rodomisto – électrique au propre comme au figuré et une pianiste au masque expressionniste, Cosmé McMoon, les accompagnent avec élan et talent. Damien Chauvin leur a composé des arrangements réjouissants.
Voix profonde et basse pour Corrine et Brenda Mour ou plus colorature pour la lyrique Patachtouille, splendidement emperruquées, maquillées, corsetées, perchées sur hauts talons, ces queens sculpturales insufflent au répertoire de Bashung, respecté bousculé décalé amplifié, une poésie folle et un humour jouissif.

Brenda Mour fait résonner Osez Joséphine comme dans les plaines du Far West, Les petits enfants qui tombent des balcons interprétée par une Patachtouille échevelée ressemble à du Fréhel grande époque, Corrine déclamant sotto voce Vénus, sous le scintillement d’une boule à facette, fait passer un frisson dans l’assemblée.
Les chansons sortent un peu, beaucoup, passionnément, de leurs rails familiers, on les écoute, on les entend d’autant plus. Un aparté de Cosmé McMoon qui quitte son piano pour [Tuer] la pianiste, une lampe qui se balance au plafond pour un ténébreux La nuit je mens, un numéro de sangles aériennes à couper le souffle (par Quentin Signori ) pour des Volutes qui partent en fumée et on en a le cœur tout tremblant; avant qu’un improbable trio de catcheuses mexicaines ne déboule pour Bombez le torse, bombez ou que Patachtouille ne transforme Vertiges de l’amour ou Ma Petite Entreprise en sketchs loufoques !

Sous les projecteurs, ce sont Corrine, Brenda Mour et Patachtouille qui brillent, mais ce sont aussi Sébastien Vion, Kova Rea et Julien Fanthou qui habitent la scène sous les atours de leurs drags, et c’est troublant et touchant de voir se télescoper la forme de perfection très sophistiquée des créatures de cabaret mi-somptueuses mi-plastoc, et ces interprètes avec leurs beautés atypiques, avec leurs chairs, leurs voix, leur humour marqués par leur vie, leur passé, leurs combats, avec leurs costumes qui les dénudent et leurs nudités qui les cachent.

Il ne faut pas oublier que le cabaret est intrinsèquement un espace politique, ou même un acte politique. Ici, dans cette salle qui est une institution parisienne (mais qui, du haut de son presque demi-siècle d’ancienneté, rappelle de saison en saison que la jeunesse n’est pas une question d’âge !), on semble loin d’un lieu noctambule ou interlope. Mais cela n’empêche : là-bas ou ici, le cabaret, d’autant plus le cabaret drag – est un endroit de prise de parole, de créativité, d’altérité, de joie, le lieu d’une liberté qui semble acquise mais qui reste fragile – alors, fêtons cette liberté !

Un spectacle pétillant, impertinent, poétique, follement drôle, follement poignant, que le public, ébouriffé, enjoyé, ravivé, salue d’une ovation debout ! Une fête à s’offrir pour les fêtes.

Marie-Hélène Guérin

 

MADAME OSE BASHUNG
De la Cie Le Skaï et l’Osier
Au Théâtre du Rond-Point du 26 au 30 décembre 2025 – La représentation du 30 décembre sera suivie d’un DJ set
Conception et mise en scène : Sébastien Vion
Chanteurs et performeurs : Corrine / Sébastien Vion, Brenda Mour / Kova Rea, Patachtouille / Julien Fanthou
Piano : Cosme McMoon / Delphine Dussaux
Guitare : Christophe Rodomisto
Quatuor à cordes du Rainbow Symphony Orchestra : (alto) : Juliette Belliard | (violoncelle) : Adrien Legendre | (1er violon) : Laurent Lescane | (2e violon) : Vladimir Spach
Circassienne : Julie Demont
Arrangements : Damien Chauvin
Régie générale et régie lumière : Gilles Richard | Régie son : Jean-Pierre Goncalvez et Mustapha Aichouche | Habillage et accessoires : Anna Rinzo et Ninon Denarnardi | Perruques et coiffures : Kevin Jacotot | Costumes latex : Arthur Avellano | Vidéos : Collectif La Garçonnière :, Tifenn Ann D, Syr Raillard, Thibaut Rozand | Bande son d’entrée : Nicol
Photos Monsieur Gac et Charlène Yves

Les titres du spectacle :
OSEZ JOSÉPHINE – 1991 – Album éponyme – Musique Alain Bashung – Paroles Jean Fauque & Alain Bashung | VERTIGE DE L’AMOUR – 1980 – Album Pizza – Musique Alain Bashung – Paroles Boris Bergman | VENUS – 2008 – Album Bleu Pétrole – Musique Arman Méliès, Gérard Manset – Paroles Gérard Manset | S.O.S AMOR – 1985 – Album Live Tour – Musique Paroles Didier Golmanas & Alain Bashung | LES PETITS ENFANTS – 1979 – Album Roulette russe – Musique & Paroles Alain Bashung | LA NUIT JE MENS – 1998 – Album Fantaisie militaire – Musique Alain Bashung, Édith Fambuena & Jean-Louis Piérot – Paroles Jean Fauque & Alain Bashung | JE FUME POUR OUBLIER QUE TU BOIS – 1979 – Album Roulette russe – Musique Alain Bashung – Boris Bergman & Alain Bashung | JE TUERAI LA PIANISTE – 2008 – Album Bleu Pétrole – Musique Gaëtan Roussel & Alain Bashung – Paroles Gérard Manset | BOMBEZ – 1989 – Album Novice – Musique Alain Bashung – Paroles Jean Fauque | BIJOU, BIJOU – 1979 – Album Roulette russe – Musique Alain Bashung – Paroles Daniel Tardieu, Boris Bergman | MONTEVIDEO – 2018 – Album En amont – Musique & Paroles Mickael Furnon | MA PETITE ENTREPRISE – 1994 – Album Chatterton – Musique Alain Bashung – Paroles Jean Fauque & Alain Bashung | VOLUTES – 1991 – Album Osez Joséphine – Musique Alain Bashung – Paroles Jean Fauque | MADAME RÊVE – 1991 – Album Osez Joséphine – Musique Alain Bashung – Paroles Pierre Grillet | GABY – 1979 – Album Roulette russe
– Musique Alain Bashung – Paroles Boris Bergman

Production déléguée « J’aime beaucoup ce que vous faites ! » – Christophe et Jérôme Paris Marty
Diffusion « Fantatouch » – Fanta Touré
Avec le soutien de la SPEDIDAM

Un « Roi Lear » aux atours baroques et punk au Théâtre du Soleil

De la compagnie Théâtre Amer, on avait beaucoup aimé le Peter Pan découvert l’an dernier au Théâtre Paris Villette.
On se retrouve cette fois dans ce lieu magique de la Cartoucherie pour leur nouvelle création.

Des effluves d’encens et de musique baroque accueillent les spectateurs. C’est sur une scène dépouillée que se déroulera la tragédie shakespearienne – un sol terreux, cerné de deux hautes marches courant le long du plateau, qui hiérarchisent verticalement l’espace. En fond de scène se révèlera un cadre de loupiotes, petit théâtre dans le théâtre, castelet de cabaret rougeoyant qui offrira une judicieuse accentuation des comédies de faux-semblants qui se jouent entre les protagonistes.
 

 
Un noir profond, un tambourin grave, une rythmique de halètements, un chant de gorge diphonique : l’ouverture a quelque chose de cérémoniel et crée tout de suite une attention particulière.

Le Roi Lear est une tragédie, on s’y marre peu et on y meurt beaucoup. La nouvelle traduction d’Emmanuel Suarez et l’adaptation de Mathieu Coblentz, finement actualisées, l’aèrent toutefois un peu, les allusions à la société contemporaine font réagir les spectateurs mais restent toujours dans le juste mouvement du texte. Quelques intrigues et personnages en moins (notamment les époux des sœurs Goneril et Regane disparaissent, elles portent seules leur statut et leur stature – on pourra peut-être regretter alors qu’elles soient si uniment mauvaises, plus archétypales qu’humaines) en simplifient l’appréhension, on ne se perdra point dans le labyrinthe des trahisons en cascade de ce Roi Lear.

Le roi Lear, c’est ce roi qui va répartir son héritage entre ses trois filles à l’aune de l’expression de leur dévotion filiale. Ce roi fou qui attend de sa fille préférée qu’elle maquille ses mots, ce roi bébé qui veut être cajoler plutôt qu’aimer. Ce roi qui spolie la benjamine et son cœur franc mais sans artifice au profit des deux aînées, grandes gagnantes au concours de la lèche-botterie et de l’hypocrisie.

En miroir des vilénies sororales, Edmond le fils bâtard du comte de Gloucester déchire lui aussi le tissu familial en intrigant contre son frère Edgar, le fils légitime.

On se détruit en famille dans Le Roi Lear, les frères et les sœurs s’entretuent et le cœur des pères lâchent devant le désastre. C’est un temps bien sombre et sans espoir.
 

 
Mathieu Coblentz a le sens du spectaculaire, et compose une fresque ambitieuse aux enjeux limpides et à l’humeur obscure.
Sous des lumières soignées, les atours sont baroques et punk, cheap et majestueux – bijoux fantaisie, fourrures, satin, kilts, cuirs rock et maquillages gothiques. Ceux du roi Lear aux allures de roi Soleil tomberont au fur et à mesure de son dénuement social et mental.
Les sept interprètes ont de l’allant, certains passent d’un personnage à l’autre avec beaucoup de souplesse, et il est assez jouissif de les voir déployer d’autres facettes de leur talent dans des rôles très différents les uns des autres, ainsi du fou, d’Edgar et Gloucester incarnés avec brio par les trois sœurs. L’énergie de la troupe laisse peu de place à l’émotion, qui naîtra pourtant – de la puissance des images, de la beauté d’un chant ancien de plusieurs siècles, de la profondeur d’une ombre, de la rage d’un riff de guitare, de la voix de roches éboulées de Jo Zeugma (qui orchestre aussi la superbe création musicale).

On aurait aimé plus de souffle, et sans doute aussi plus de nuances à ce Roi Lear, mais quelques scènes fortes, splendides et puissantes, resteront en mémoire, le geste théâtral est beau et les jeunes spectateurs sont à juste raison enchantés : Mathieu Coblentz ouvre là une magnifique porte d’entrée vers l’univers foisonnant de Shakespeare, avec ce Roi Lear désespéré et fastueux.

Marie-Hélène Guérin

 

LE ROI LEAR
Un spectacle de la Compagnie Théâtre Amer
À voir à partir de 13 ans
Au Théâtre du Soleil du 22 octobre au 15 novembre 2025
De William Shakespeare
Mise en scène et adaptation Mathieu Coblentz
Traduction Emmanuel Suarez
Jeu et musique Florent Chapellière, Maud Gentien, Julien Large, Laure Pagès, Camille Voitellier, Florian Westerhoff, Jo Zeugma
Scénographie Vincent Lefèvre | Création des costumes Patrick Cavalié | Régie sonore Simon Denis | Régie polyvalente Julien Crépin