Musiques en héritage : Ludmilla Dabo offre du bonheur en partage

Aller voir à un spectacle à La Cartoucherie, c’est déjà un voyage en soi. On met un pied dans une enclave, un bout d’ailleurs, un pan d’une aventure du théâtre français, ça sent une odeur d’arbres, de terre humide, de crottin, d’ailleurs on croise un cheval qui s’ébroue, il y a des gamins qui jouent, on prend un jus de gingembre assis dans l’herbe au soleil de fin de journée, on est bien.
Et puis commence l’autre voyage, celui d’entre les murs des théâtres qui se nichent ici.
Dans l’accueillante salle de La Tempête, Ludmilla Dabo aujourd’hui nous invite par la musique et par la parole à une pérégrination, entre introspection et enquête sociologique, entre rite et concert, à travers le temps, l’espace et les mémoires personnelles et partagées. De l’initiatrice du projet, autrice, metteuse en scène et interprète, on avait aimé il y a quelques années My body is a cage. Depuis, elle a déployé son talent dans un Portrait de Ludmilla en Nina Simone, composé à quatre mains avec David Lescot.

Une vaste estrade au fond pour les instruments à percussion, un portant à costumes pour changer de silhouette, des abats-jour à franges pour une douce lumière, des petits coins cocon – fauteuils moelleux, coussins aux couleurs chaudes, tapis – pour s’y sentir comme à la maison : une jolie et joyeuse famille de cœur et de chœur, de sons et d’affection nous prend par la main et nous emmène dans le labyrinthe de leurs souvenirs de musique(s).
Elles et ils sont six, trois sont chanteuses-comédiennes, Kaloune, aux gestes délicats, voix haute et flûtée, Ludmila Dabo, au timbre chaud et ample, corps solide et charnel, Elise Vigier, d’une légèreté de plume, comédienne aux pieds nus, contrepoint de lutin, trois sont musiciens, Anthony Cappelli, Louis Jeffroy, Gilles Normand, qui les accompagnent de la voix et des instruments, et d’une présence douce et souriante. De Paris, de La Réunion, ou de Bretagne, avec des parents venus d’ici ou de plus loin, tou.tes sont un peu danseur.euses, un peu conteur.euses, un peu poètes…

Ludmilla Dabo, gamine du XXe arrondissement, de ses parents camerounais et sénégalais n’a pas hérité leurs langues mais un bagage composite, fragmentaire, où, sur le terreau de sa propre langue natale française, s’enracinent les sonorités des cantiques en bassa ou des comptines sénégalaises de ses parents. Elle les fredonne phonétiquement, ces chants ne sont pas ses mots mais sont tout de même sa chair.

Avec ses comparses, elle se livre à un travail de recherche sur l’écho dans nos vies des airs qui ont nourri nos enfances, les traces qu’ils nous laissent, la forme qu’ils ont pu sculpter dans nos réseaux neuronaux. Mais aussi sur la façon dont cette matière si intime peut rencontrer les autres, comment une « mémoire collective » peut déployer ses rhizomes sous la surface des individualités. Le père de l’une a passé une soirée avec le chanteur favori de l’autre, l’un minot chantait un tube que les parents de l’autre n’appréciait pas, chez les un•es et les autres on écoutait Jean Ferrat, Barbara, Tino Rossi qui chantait Bizet, Cat Stevens. Quelque chose se tisse qui relie verticalement les familles de sang, horizontalement les familles d’amitié.

Kaloune, qui apporte avec elle le maloya de sa terre natale, nous confie « le bonheur profond de voir [sa] mère chanter la chanson de sa mère », bonheur dont le lieu est celui où vivent les mères fredonnantes, le lieu où naît la mémoire, le lieu de la transmission.
Elle nous distille la sombre et solaire mélopée de Mangé pou le coeur,
Partout i fé nwar
Mi enterre pas l’espoir
Tout’ l’temps soleil levé
Z’oiso l’a chanté,

Ludmilla frappe le tambour, la blonde Elise danse au lointain, et c’est très beau.

Ils et elles portent des tenues inspirées de photos de leurs parents, évoquent d’eux leur passé, leurs migrations – choisies ou contraintes, ou leurs attaches séculaires, leurs trajectoires singulières. Mais sous les vêtements des ascendants, ils sont d’aujourd’hui, avec ce que chacun a reçu de ses parents, puis de ses amis, glané deci-delà, créant un nouvel héritage, pour leurs descendants existants ou rêvés.

Si les passages de relais manquent parfois de naturel, des moments intenses émergent du collectif ou du particulier, ou de la rencontre magique entre les deux, un rythme partagé, une confidence, une écoute, le pas de danse de l’une posé sur la voix de l’autre, une chanson intime transmise au cercle amical. On y entend des poèmes et des contes, des sororités, des pères absents et des familles aimées, du breton, du créole et du wolof, du Ismaël Lo et du Colette Magny, les Poppys et du Wagner a capella. De tout, pour faire un monde grand ouvert à tous vents, à tous airs. Et quand l’on chante ensemble, on se crée un compagnonnage, on partage le pain des émotions. Ces généreuses Musiques en héritage débordent de sourires et de tendresses, de gravité et de joie, on les quitte le cœur devenu réceptacle de leurs musiques en héritage, nourri de notes, de souvenirs et de chaleur humaine.

Marie-Hélène Guérin

 

MUSIQUES EN HÉRITAGE
Au Théâtre de la Tempête, du 6 au 24 mai 2026
Texte et mise en scène Ludmilla Dabo
Avec Anthony Capelli, Ludmilla Dabo, Louis Jeffroy, Kaloune, Gilles Normand, Élise Vigier
Assistanat à la mise en scène Marie Desgranges lumières Kevin Briard assisté de Hannah Kircher | son Alexandre Borgia, Patrick Da Silva | régie générale, accessoires Hannah Kircher | costumes Alma Bousquet
Photos © Jean-Louis Fernandez

Production
Sorcières et compagnie, Libomna ; en coproduction avec la Comédie de Caen, le Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines – scène nationale, le Théâtre Sénart – scène nationale, la Machinerie-Vénissieux – scène conventionnée d’Intérêt National et la Ferme du Buisson ; avec l’aide la MC93 ; en coréalisation avec le Théâtre de la Tempête. Action financée par la région Ile-de-France. production Véronique Felenbok. administration Marion Artiel. diffusion Carol Ghionda. presse Elektronlibre – Olivier Saksik

Remerciements à nos précieuses familles pour leurs partages, présences et soutien dans notre recherche, à David Lescot pour ses conseils et relecture, à Carol, Véronique et Marion pour leur accompagnement bienveillant et encouragements, Coline Loger et Severine Nativel compagnes de route engagées, Senny Camara et Adama Diop pour leur aide précieuse à la traduction, Sylvie Deguy pour le chant, Hélène Caillet et Stéphane Caroff archivistes du centre national de la danse, Isabelle Cornelis, Laurent Bataille, Livia, Arthur, Anton, Yasmine Chouaki sans qui l’idée de cette recherche ne serait venue, Marie Desgranges précieuse collaboratrice, Clémence Bouzitat pour son soutien et ses attentions, Henriette Ngo Nsegbe Dabo la seule et l’unique pour tout.

Sans faire de bruit : un seule-en-scène sensible et précieux

Il a été créé à La Péniche Pop, et poursuit son aventure au Théâtre Amandiers-Nanterre dans le cadre de L’Envolée – un dispositif de soutien à la jeune création et aux artistes émergents : Sans faire de bruit est un précieux et inattendu petit bijou, un seule-en-scène qui nous plonge au creux d’une famille bouleversée par la tombée en surdité de la mère de famille.

Louve Reiniche-Larroche, initiatrice du projet, magnifique interprète, et coautrice avec Tal Reuveny (qui signe l’impeccable mise en scène), nous embarque dans ce qui semble être du théâtre documentaire. Quelques années après que sa mère, Brigitte, ait brutalement perdu ses facultés d’audition, Louve a entamé un travail d’enquête dans sa famille, interrogeant Brigitte, ses parents, ses enfants, sa belle-fille, sa petite-fille Ava, 3 ans au moment du « basculement », 5 ans au moment de l’enquête. De riches extraits de ses entretiens constituent la trame du spectacle, étoffés d’enregistrements de vie de famille.
 


 

Mais, en un geste théâtral subtil et très beau, Louve Reiniche-Larroche métamorphose cette matière documentaire. Elle la rend au présent en faisant traverser son corps par les voix de sa famille. Il y a comme un vertige à entendre ces hommes, ces femmes de tous âges parler par la bouche de Louve, en parfaite synchronisation labiale. Comme un envoûtement. C’est une chamane douce et subtile qui fait vivre d’autres êtres et d’autres temps à travers elle, si finement que les deux passés, celui des jours où Brigitte puis les siens ont commencé à vivre avec cette surdité et celui des jours où Louve a mené les entretiens, celui de l’événement et celui de l’interrogation – et la contemporéanéité de la restitution sont comme fondus en un seul temps. Voix absentes rendues présentes par sa corporalité.
 


 

C’est un voyage dans le cœur mouvant d’une famille, où un repère – cette mère « pilier » – qui, se transformant, va faire bouger chacun.
C’est aussi dans un voyage dans la puissance du son et du silence.
La création sonore, palpitante, de Jonathan Lefèvre-Reich, nous fait savourer la force d’évocation des bruits du quotidien, conversations indistinctes, rires, couverts qui s’entrechoquent – on a tous ces sons familiers quelque part dans notre mémoire -, cris d’animaux, interjections – souvenirs très personnels et pourtant très partagés, et nous fait effleurer du bout des oreilles l’étrangeté et la violence des sons qu’a pu percevoir Brigitte avant de ne plus entendre, et du bout du cœur le désarroi qu’a ressenti cette psychanalyste privée de son outil de travail.
 


 

C’est aussi un splendide travail visuel (mise en scène Tal Reuveny, scénographie Goni Shifron, création d’objet Doriane Ayxandri, lumières Louise Rustan), où des mouchoirs en papier, un abat-jour, une chevelure peuvent devenir des marionnettes, et faire vivre devant nous une belle-fille, un fils, une mère…
L’acte est esthétique mais aussi effectif : plongé dans le noir, le public écoute autrement, partageant brièvement cette sensation de modification intime quand un sens fait défaut.

Sans faire de bruit est une expérience sensorielle troublante et rare, un spectacle puissant et doux, d’une drôlerie folle – les protagonistes n’en manquent pas ! – et d’une poésie infinie.
À voir de toute urgence (dates de tournée ci-dessous).

Marie-Hélène Guérin

 

SANS FAIRE DE BRUIT
Un spectacle de la compagnie Nachepa
À voir au Théâtre Nanterre-Amandiers du 6 au 9 mai 2026
Création, texte Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny
Mise en scène Tal Reuveny
Interprétation Louve Reiniche-Larroche
Création sonore Jonathan Lefèvre-Reich | Scénographie Goni Shifron | Création d’objet Doriane Ayxandri | Création lumière Louise Rustan
Photo Fred Mauviel
Attaché de presse Olivier Saksik – Elektronlibre

→ Le spectacle a reçu le prix Beaumarchais SACD ainsi que le Prix du Jury, dans le cadre du festival Impatience 2024 présidé par Thomas Jolly.

ສຽງຂອງຍ່າ (La voix de ma grand-mère) : singulier en-chantement

Vanasay Khamphommala, artiste queer singulière et délicate, dont on avait beaucoup aimé l’Écho en 2022, nous prend aujourd’hui par la main et l’âme pour nous emmener en quête de la voix de sa grand-mère.

Tapis de fils de plastique multicolores, une table ronde où trône une vasque, petits sièges et coussins, on s’assoit au ras du sol en cercles concentriques.
Un micro sur pied, un lecteur de cassettes qui grésille, pendant que le public s’installe, Vanasay circambule, regard bienveillant, longues mains dansantes, crocs pacman et sinh vert soyeux, longues boucles d’oreilles, chevelure en chignon, fin sourire. Patience. Lenteur, douceur.
Les mots arrivent, voix sereine.

C’est à un voyage dans la mémoire de sa famille qu’elle nous invite, elle née à Rennes d’un père laotien qui a fait ses études de médecine en France dans les années 60 avant de s’y installer définitivement en 1975, quand la prise de pouvoir communiste a poussé grand nombre de ses compatriotes à quitter leur pays.
D’Henriette, la mère de sa mère, morte en 2011, elle a passé commun, photos, rires et voix en tête ; de la mère de son père, elle a si peu. Cette grand-mère lao est morte en donnant naissance à Somphet, son unique enfant, elle n’avait pas 20 ans, c’était en 1944.

« Tu es partie sans laisser de traces autres que celles de nos corps et nos questions
Entre toi et nous, la distance culturelle et géographique, et le temps qui passe »

De quoi sont faits les souvenirs de quelqu’un dont on n’a pas de traces ? des rêves qu’on en a, des traits qu’on voit resurgir au fil des générations, de fragments recueillis dans la mémoire commune d’un pays.

Il n’y a pas eu de transmission orale du père à l’enfant, de Somphet à Vanasay – volonté d’assimilation, table rase du passé, pourquoi apprendre le laotien si on ne retourne pas au pays, si on vit au milieu de francophones ?
Vanasay Khamphommala depuis quelques années part à petits pas vers cette langue des aïeux, vers ses aïeux. Un voyage en profondeur dans ses racines, pour combler l’absence, et pour tenter de résoudre la question intensément personnelle et intensément politique des héritages indigènes.

Que faire, comment faire, pour que les traditions exogènes à l’Occident puissent prendre corps dans un travail, une existence, une culture devenues occidentales ?

Se faire traverser par l’ailleurs,
l’autrefois,
les mêler à son souffle, à sa voix,
pour leur donner une vie contemporaine,
les ré-animer, les ré-injecter dans l’ici et le présent.

Avec Robin Meier, compositeur et créateur acoustique, Vanasay Khamphommala est allée enquêter micro ouvert pour débusquer ce que sa grand-mère aurait pu entendre, dans le village de sa famille paternelle, à Ban Tong. Il et elle en ont ramené une matière riche, bruissante : voix humaines, animales, voix de la nature, clochettes – musiques concrètes, restituées, sculptées, tissées, superposées en une frémissante broderie sonore.

La grand-mère aimait chanter, rapportent ceux qui se souviennent. Vanasay aime chanter. Au-delà de quelques bribes d’ADN, voilà un fil tendu entre elles, d’un siècle et d’un continent à l’autre. Mais quel chant partager ?

Vanasay Khamphommala a mis longtemps à intégrer son père dans cette performance, puis l’évidence s’est imposée, et c’est ensemble qu’elle et lui chercheront quel chant partager – avec la grand-mère morte, et aussi entre eux deux, père et fille adultes bien vivant.e.s. Somphet Khamphommala s’avance dans le cercle des spectateurs, octogénaire à la silhouette juvénile, un collier de fleurs au cou, un micro de karaoké en main, une chanson populaire aux lèvres. Vanasay en distille en simultané la traduction, en une mélodie complémentaire. Moment d’une immense tendresse, d’une intimité palpable.
Ils dialogueront, lui en laotien, en direct ou sur enregistrement, elle en français, parfois en laotien, traduisant, ou pas.

La scénographie de Kim lan Nguyễn Thi est d’intelligence et de bric et de broc, où une minuscule machine à fumée déclenchée manuellement fait surgir une brume et la rizière sur laquelle elle flotte, où un lecteur de cassettes se fait passeur de fantômes, où des babioles colorées ont la beauté de ce qui est nécessaire. Et c’est aussi une célébration de l’art du théâtre que de faire apparaître des mondes, faire advenir des absents, par la magie de quelques artifices, de la parole, et de l’écoute.

Au détour d’une émotion, on aura appris quelques fragments de culture laotienne, fait connaissance avec quelques traditions. On aura aussi mis en jeu nos corps en les tenant assis en tailleur pendant cette heure et des poussières, en les confrontant au puissant chant des cigales, en nouant des bracelets pour se rappeler le lien entre le corps et l’âme, en riant, en vibrant.

En une cérémonie quasi chamanique, Vanasay et son père, au creuset de leurs voix et leurs regards, fondent des époques, des traditions, des lointains en une matière vivante qui décloisonne les temps et les lieux. S’y faufile peut-être la voix de la grand-mère, à coup sûr s’y crée un espace où la petite-fille et le père se rejoignent et nous entraînent pour un retour au pays sans nostalgie, où la mémoire peut continuer à s’inventer en un perpétuel mouvement.

Un spectacle pudique et joyeux, une expérience spirituelle, charnelle, sensorielle et sensible. Singulière et délicate, telle son instigatrice.

Marie-Hélène Guérin

 

ສຽງຂອງຍ່າ (LA VOIX DE MA GRAND-MÈRE)
Au Théâtre 13 / Bibliothèque du 4 au 7 mai 2026
Conception Vanasay Khamphommala
Avec Vanasay Khamphommala, Somphet Khamphommala et les voix de Sieng In Bounmisay, Naly Lokhamsay, Daly Hiangsomboun
Collaboration artistique Thomas Christin • Création sonore Robin Meier Wiratunga • Scénographie Kim lan Nguyễn Thi • Travail chorégraphique Olé Khamchanla
Costumes Vanasay Khamphommala, Marion Montel • Tissage Mai Bounmisay, Souksavanh Chanthavanh, Monkham Thongpanya
Régie générale, son, plateau Maël Fusillier • Création lumière, régie lumière, plateau Léa Dhieux
Administration / Production Kelly Angevine  – Bureau Kind • Remerciements Christine Rosas
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Production Lapsus chevelü
Coproductions TnBA – Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine • Théâtre des Îlets – Centre dramatique national de Montluçon • Théâtre Olympia – Centre dramatique national de Tours • Maison de la Culture d’Amiens • L’Atelier à spectacle – Scène conventionnée du Pays de Dreux • La Pop
Soutiens Région Centre-Val de Loire • Département Indre-et-Loire • Ville de Tours • Institut français (aide à la création et à la mobilité au Laos) • compagnie FANGLAO (Vientiane) • Traditional Arts and Ethnology Center (Luang Prabang).

Vanasay Khamphommala est lauréate MIRA de l’Institut français pour ce projet.
Lapsus chevelü est conventionnée par la DRAC Centre-Val de Loire, et soutenue par la Ville de Tours.

Après nous, les ruines : la fin du monde était hier

Au Théâtre Ouvert, théâtre grand ouvert aux écritures contemporaines, on entre en ce moment de plain-pied dans un après qui n’est pas loin d’être un aujourd’hui, dystopie jumelle à peine distordue de notre quotidien.
C’est le premier texte de Pierre Koestel, jeune et déjà prolifique dramaturge, a être publié aux Editions Tapuscrits – Théâtre Ouvert. Lauréat du Grand Prix de littérature dramatique Artcena en 2023, il a été mis en lecture par Mathieu Roy en 2022 (Maison Maria Casarès), avant que Lena Paugam ne s’en empare.

Après nous, les ruines. En fait, nous, marchant dans un monde en ruines.

Eva, Marissa, Manuel, Glenn, quatre ami.es de longue date, se retrouvent régulièrement pour pique-niquer dans un parc.
Un grand arbre couché, un accueillant gazon, des rochers moussus, des robes fleuries, un lac immobile, quelque chose qui pourrait être doux… et pourtant, une note chanterelle, comme une vibration électrique, une pénombre aussi malgré l’heure du déjeuner, une inquiétude flottent, malgré le printemps, malgré le plaisir.
Marissa et Manuel, couple jumeau de blondeur, de teint clair, de cheveu lisse, de haute taille et de silhouette élancée annoncent une jolie nouvelle, Marissa est enceinte; Eva l’artiste peintre à fleur de peau brûle d’inquiétude devant la dégradation de la nature par l’homme; Glenn parle de ses ultra-modernes amours, le sexe avec des partenaires de passage, les sentiments réservés à une inconnue au bout d’une connexion internet désincarnée…
Le pique-nique est joyeux et chamailleur, il est 14h27, on a savouré le gâteau fétiche de Manuel,
Temps ensoleillé – 24,2°C
Vent : 6km/h
Indice UV : 4
Qualité de l’air : bonne – peut-on lire en fond de scène sur un panneau – écrandeportable – fenêtre sur l’extérieur ou sur l’intérieur.
Une légère secousse sismique, ils en frémissent à peine.
Un rien, un tremblement, même pas une fêlure.
Le début de la fin du monde.

Le fantôme des accidents nucléaires de Fukushima et Tchernobyl hante ce récit, on y perçoit aussi des ombres de l’épisode du COVID, de sa menace invisible, de ses confinements. Pierre Koestel, en se colletant à cette question de la catastrophe, ne cherche pas l’apocalypse : il va plutôt creuser au fond des coeurs, explorer les infimes et profonds déplacements que provoque un drame dans les vies de ceux qui n’en meurent pas. Quelque part il y a eu une explosion, et c’est un autre récit, une autre tragédie : ici, il y a les particules radioactives, invisibles, là ou pas là, comment savoir, corrosives à bas bruit, à long terme, et l’in-quiétude. Qu’est-ce qui s’abîme, qu’est-ce qui est détruit, quand on ne meurt pas, qu’est-ce qui reste de l’avenir et du temps, des liens qu’on avait tissé, du passé et du futur ?
Au fil des saisons, les années passent, le petit groupe tente de perdurer, de maintenir la tradition du pique-nique au parc, les petits rituels, les gestes qu’on essaie de perpétuer, pour que le passé ne devienne pas qu’un souvenir, parce qu’il est difficile de renoncer à ce qui nous tenait ensemble. Ce moment partagé revient comme le refrain d’une ritournelle, mais se déforme, s’amenuise, la familiarité se gonfle de désarroi, l’entropie gagne du terrain.


L’écriture élégante de Pierre Kostel a une quotidienneté sans faux naturel, qui se laisse traverser par un humour parfois léger, parfois grinçant, par la poésie paradoxale des flashs infos en voix off, par le lyrisme d’une émotion qui déborde. Avec subtilité elle joue des continuités et des ruptures, elle manifeste le temps qui passe, dans ce qu’il a de cyclique, ses retours et répétitions, et dans la linéarité de sa fuite inexorable.
Le bel espace conçu par Clara Georges Sartorio lui aussi manifeste le temps dans sa permanence et son délitement, toujours présent mais se dégradant de saison en saison. Il est habité d’une riche matière sonore, presque cinématographique, qui compose un autre paysage superposé à celui qu’on voit : à l’instar de la très intéressante création lumière, elle vient parfois renforcer le récit mais souvent, et c’est vraiment réussi et délicat, elle s’en décale, le précède ou en apporte au jour une facette lointaine, ou silencieuse.
Les quatre interprètes, Esther Armengol Touzi, Ramo Jalilyan, Charlotte Leroy, Paolo Malassis, récemment diplômés de l’École du Théâtre national de Bretagne, sont jeunes, sont beaux, sont fragiles et talentueux. Ils donnent à leurs personnages une grâce mobile et fervente comme une flamme au vent. Lena Paugam leur a composé une mise en scène très graphique, presque chorégraphique, où leurs corps, dans leurs mouvements mais aussi la précision de leurs rapports, des distances entre eux, écrivent dans l’espace se qu’ils ne disent pas.

Automne
12 h 25 – Couvert re nuageuse pa tielle – 26,2 °C
Vent : 9 km/h
Indi UV : 7
Qualit de l’air :

14 h 00 – C uvert re nuag se pa tiel – 25,0°C
nt : 9 k
I dic UV :
Qu lit de l’air

Été
Hiver

Les mots manquent pour raconter la vie nouvelle, la vie de la fin du monde, les lettres s’effacent sur l’écran de téléphone, on retrouve le coin du pique-nique mais on met des bâches sous la nappe, on s’assoit sur des sacs pour ne pas toucher le sol, gestes nouveaux mais déjà intégrés au corps, dérisoires protections. La pelouse se débine, les décontaminateurs passent en combinaison anti-radiation, les flashs info mélangent fake news, théories du complot, informations alarmantes et résultats du match de foot, les ami.es et amours se dispersent, les bonheurs doivent aller s’arracher avec les dents. La fable est sombre, mais, au milieu du gel et de l’absence, il y a des humain.es qui restent debout. Et la vie persiste. Malgré. Tout.

Il y a dans cette pièce au romantisme sombre mais pugnace comme une candeur mais aussi une fougue adolescentes, quelque chose d’une jeunesse désorientée, d’un espoir déchiré, la trajectoire d’une dévastation. Un beau geste théâtral, très actuel, sensible et poignant.

Marie-Hélène Guérin

 

APRÈS NOUS, LES RUINES
Un spectacle de la Compagnie Alexandre
Au Théâtre Ouvert du 30 mars au 11 avril 2026 – À partir de 13 ans – Durée : 2h
Texte Pierre Koestel (Éditions Théâtre Ouvert | Tapuscrit)
Mise en scène Lena Paugam
Avec Esther Armengol Touzi, Ramo Jalilyan, Charlotte Leroy, Paolo Malassis
Scénographie Clara Georges Sartorio | Accompagnement choréographique Olga Dukhovna | Création sonore Lucas Lelièvre | Création vidéo Katell Paugam | Création lumières Jennifer Montesantos | Accessoires, costumes Jessica Buresi | Construction du décor Ateliers Artefab – Yann Chollet, Floriane Benetti | Régie générale Damien Farelly | Stage assistanat à la mise en scène Ismaël Hamoudi-Cordier | Régie lumières Solen Monot | Régie son Théo Cardoso, Félix Mirabel | Régie plateau Arthur Michel
Photos © Christophe Raynaud de Lage

À voir en tournée :
le 28 avril : La Lucarne, Arradon, avec les Scènes du Golfe
du 24 au 28 novembre : Théâtre National de Bretagne, Rennes, dans le cadre du Festival du TNB
le 1er décembre : L’Archipel, Fouesnant
les 15 et 16 décembre : Théâtre du Pays de Morlaix

Production Compagnie Alexandre
Coproduction Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines ; Les Scènes du Golfe – Théâtres de Vannes & Arradon ; Théâtre du Pays de Morlaix ; l’Archipel, pôle d’action culturelle de la Ville de Fouesnant-les Glénan, Scène de territoire de Bretagne pour le Théâtre
Avec la participation du fonds de soutien à l’insertion professionnelle de l’école du TNB

Après nous, les ruines est publié aux éditions Théâtre Ouvert | Tapuscrit. Il est lauréat du Grand Prix de littérature Dramatique Artcena 2023. La Compagnie Alexandre est conventionnée par la DRAC Bretagne et la Région Bretagne. Elle est associée aux Scènes du Golfe – Théâtres de Vannes et Arradon, au Théâtre de Lorient – Centre dramatique national et à la Comédie de Béthune – Centre dramatique national.

Santa Park : un conte initiatique gothique pour mômes d’aujourd’hui

Ambre Kahan dont on avait aimé le baroque et intense Merlin ou La Terre dévastée a inventé pour les mômes un étonnant « spectacle d’horreur ».
Jouant des codes du cinéma d’horreur, elle a concocté un Santa Park sombre, drôle, farfelu, gore et tendre. Le parc d’attraction éponyme a des couleurs timburtonniennes, des cruautés de contes traditionnels… Dans ce Santa Park sympathise une étrange communauté. Gardien nous apprend en aparté qu’il est dans un lit d’hôpital, dans le coma. Sommes-nous à l’intérieur de son circuit neuronal, dans les grésillements qui agitent son cerveau hermétique ? Ou dans un no man’s land où se rejoindraient tous les êtres qui comme lui sont dans des limbes entre vie et mort ? Fruit de son imagination ou voisins de coma, deux gamins partagent le quotidien de Gardien, Arthur et Hécate. Hécate, déesse de la croisée des chemins, symbole de la mort ou de la renaissance, Arthur, roi de légende en quête d’une coupe qui donnerait accès à la vie éternelle… L’ont-ils accueilli, l’ont-ils attendu ? Peu importe, Arthur et Hécate sont ici deux enfants et avec Gardien, ils se sont fabriqué un quotidien, des jeux, des fêtes, des habitudes…
 

 
Lumières rougeoyantes, brouillard rampant et silhouettes errantes, éclairs et tonnerre… drôle d’ambiance ! Un brinquebalant portique d’entrée de parc d’attraction d’un côté, de l’autre une cabane de rondins de bois pleine de surprise, un sol tourbeux, des grincements et des grondements, frissons garantis !
On joue à 1-2-3 sommeil, à cacher le bras de tante Jeannette, Hécate aux tresses bondissantes déborde de vitalité et parle très vite, Arthur se laisse balader par sa cousine, toujours plus rapide que lui, et un brin plus taquine. La vie si l’on peut dire va son bonhomme de chemin, même si les deux enfants s’inquiètent des absences de Gardien, qui se multiplient. Emerge-t-il de son coma, fait-il quelques pas dans la mort ? Allez savoir, toujours est-il qu’il délaisse un peu le Santa Park, tergiverse et louvoie, s’en va et revient. Un Pépé tombé du ciel, de noir et d’ailes de chauve-souris vêtu, Charon affable, débarque avec pour mission secrète de le convaincre de sauter le pas et de partir en catimini…
 

 
L’univers de ce Santa Park est plein d’ombres et d’étrangetés, mais aussi de fantaisies qui amusent, et de moments magiques, beaux et doux, qui envoûtent. Les interprètes sont fantastiques, portés par un univers sonore et visuel particulièrement cohérent et fort. Lumières, costumes et décor sont oniriques, inventifs et beaux. Et même derrière des masques, dans l’improbable comme dans le familier, la justesse des comédiens touche.
Sous les habits gothiques de cette fable « d’horreur » se cache un conte initiatique, où les frissons laissent passer des interrogations profondes, sur la mort et le deuil, sur la difficulté d’accepter la séparation, d’inventer un après. Pas de réponse clef-en-main, simplement des questions, des images, des situations, à décrypter, à interpréter, à ressentir, pour nourrir l’imaginaire, pour apprendre à grandir.
À voir en famille, à partir de 8 ans.

Marie-Hélène Guérin

 

SANTA PARK
Au Théâtre de la Ville du 12 au 15 mars 2026
à guetter ensuite en tournée…
conception et mise en scène Ambre Kahan
avec Hicham Boutahar, George Cizeron, Élise Martin, Tristan Rothhut
Conception et mise en scène Ambre Kahan
Dramaturgie Tristan Rothhut
Assistant à la mise en scène Romain Tamisier
Collaboration visuelle Louise Digard
Création lumières Léa Maris
Création musicale et son Orane Duclos
Conception & construction du décor Jean-Luc Malavasi
Peinture Marine Antoine
Masques et marionnettes Louise Digard avec le soutien des ateliers costumes des Célestins
Diaporama Léa Thuong-Soo
Régie générale Jean-Luc Malavasi
Régie lumières Gaëlle Courcier et Anthony Lampin
Direction de production Nathalie Untersinger et Olivier Talpaert
Chargé de production Simon Gelin
Photos © Christophe Raynaud de Lage
 

 
avec la participation de l’équipe technique permanente des Célestins, Théâtre de Lyon et du Théâtre de la Croix-Rousse.
Production déléguée Compagnie Get Out.
Coproduction Les Célestins,Théâtre de Lyon – Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon – Théâtre de Nîmes, Scène Conventionnée d’intérêt national – art et création – Danse Contemporaine, – Théâtre de la Cité, CDN Toulouse-Occitanie.
Ambre Kahan / Compagnie Get Out est artiste associée aux Célestins, Théâtre de Lyon.
Avec le soutien de l’Adami – la région Auvergne-Rhône-Alpes – la ville de Lyon.
La compagnie Get Out est conventionnée par le ministère de la Culture – DRAC Auvergne-Rhône-Alpes.
Accueilli en résidence de création au Théâtre de la Cité-CDN Toulouse-Occitanie, au Théâtre de la Croix-Rousse et au Théâtre des Célestins.
Création le 16 décembre 2025 aux Célestins, Théâtre de Lyon.

Kabarett Klub : cabaret pour un temps présent

L’ESCA sous la houlette dynamique de Tatiana Breidi et Paul Desveaux invente depuis 2022 des Expériences, jetant ses apprentis dans le grand bain de la scène avec des aventures cousues main. Samuel Gallet, Pauline Sales, Fabrice Melquiot ont peaufiné les précédentes Expériences, autant de moments de création qui « marque la volonté d’inscrire l’école au centre de la fabrication d’un théâtre contemporain et de travailler sur des sujets en lien avec l’actualité » selon les voeux de ses directeur.rices.
Cette année, pour cette Expérience #4, les travaux de Maria Laura Baccarini et Emiliano Begni avait fait naître en Paul Desveaux « un désir de comédie musicale », bien dans l’air du temps transdisciplinaire. Lui qui a toujours « pensé qu’il y avait un lien indéfectible entre le verbe, le chant et le mouvement » a confié à un ancien apprenti de l’ESCA, Joris Mugica, le soin de s’emparer et de réinterpréter le fameux Cabaret de Masteroff, Ebb et Kander, à l’aune de la contemporaine montée des extrêmes.
 

 
L’intrigue posera ses pas dans celle du mythique Cabaret pour ensuite en dériver et aborder les rivages d’un lendemain proche. Nous sommes en 2032, à Paris, le Président de la République se prénomme Jordan, les extrémismes de droite sont installés bien confortablement en Europe, et un Kabarett Klub à Pigalle s’obstine, poil-à-gratter noctambule, queer, chaleureux.
Trois grands écrans, pour faire le pont entre hier et un demain qui est quasiment aujourd’hui, diffusent une salve d’images de vie quotidienne et d’actualités, catastrophes naturelles ou guerrières, grand-messe hitlérienne et Elon Musk bras levé. Avant de disparaître, pour laisser place en fond de scène à un mur de tulle permettant de jouer des niveaux, et accueillant deux musiciens qui orchestreront tout l’univers sonore du spectacle en direct, ainsi qu’à un grand espace de jeu qui se transformera, par la grâce d’une mise en scène tout en mobilité et fluidité, en cabaret à paillettes – loges ou scène, en palier d’immeuble où l’on se croise et recroise, en rebord de trottoir où l’on s’assoit pour partager quelques confidences.
 

 
Une voluptueuse Emcee (Ambre Brisset, impériale stature, blondeur nordique et soprano charnel), en fard à paupière, bijoux, souliers et queue-de-pie dorés, « Wilkommen welcome, bienvenue », sur une techno rêveuse apostrophe le public.

Les créatures du Kabarett Klub – Safir, forte personnalité et accent à couper au couteau (énergique Ayşe Kargili), Tito (Néhémie Kokodé) et Dany (Titouan Garbay), beaux gosses et interprètes sensibles, l’enthousiaste et fraîche Perle (Suzanne Dauthieux, pétillante), Zélie-Rosange (Jade Désirée – de la technique et un charisme fous), la gracile Colombe (Charlotte Bombana, complexe et intense), dans le cocon des loges et sous les feux de la scène font famille, réparent leurs blessures ou réalisent leur rêve.
Strass, high heels, corsets et jambes lancées très haut, ielles perpétuent avec ténacité et flamme les chansons et l’esprit de la comédie musicale de Bob Fosse, dont les textes sont adaptés plutôt que traduits en français.
Gus (Victor Letzkus-Corneille, sincère et juste), le co-directeur du lieu, va confier à son ami américain – et réfugié politique, Larry (Blaise Jouhannaud, plus à l’aise quand il oublie son accent des States), la mission de rédiger une « biographie » de son cabaret, lui ouvrant les portes du lieu et de ses habitant.es.
 

 
Ce Kabarett s’amuse volontiers du langage et de ses modes. Perle jargonne genZ grave genre mode slay, Pénélope, l’aristo désargentée, jure ses grands dieux à tout bout de champ alors qu’elle n’est « même pas catho »; du slam et des confidences, des mots de tous les jours et des préciosités, des invectives et des douceurs tressent une langue très dynamique.

Certains ont le chant dans la peau, d’autres dansent comme ils respirent, ou encore étincellent de vis comica (délicieux couple Pénélope-Louvin, Abigaille Janssens-Rivallain ultra naturelle en piquante bourgeoise et Nicolas Dépée-Martin désarmant de spontanéité et d’humanité), tous ont le goût du jeu et un engagement réjouissant.

Il y a du travail, une belle énergie et du talent dans cette troupe, ce sont les artistes de demain, les artistes d’aujourd’hui qu’on découvre dans cette passionnante pépinière de l’ESCA.
Un cabaret est par nature un espace de créativité, d’altérité et de liberté, leur Kabarett, inclusif et fougueux, affiche un panache, un esprit de jeunesse et de joyeuse résistance tout à fait ragaillardissants ! À voir aussi avec des grands ados, pour le souffle d’air frais et la vitalité qui animent ces jeunes artistes, et ce spectacle.

Marie-Hélène Guérin

 

KABARETT – EXPÉRIENCE #4
au Studio | ESCA à Asnières, du 5 au 29 mars 2026
une comédie musicale de Joris Mugica – mise en scène Paul Desveaux
scénographie Paul Desveaux
musiciens Emiliano Begni et Marc Chalosse
avec Charlotte Bombana, Ambre Brisset, Suzanne Dauthieux, Nicolas Dépée-Martin, Jade Désirée, Titouan
Garbay, Abigaëlle Janssens-Rivallain, Blaise Jouhannaud, Ayşe Kargili, Victor Letzkus-Corneille et Néhémie Kokodé.
collaboratrice artistique Enora Ciapponi-Wahl | cheffe de chant Maria Laura Baccarini | chorégraphie Jean-Marc Hoolbecq | arrangements musicaux Marc Chalosse | assistant musical Emiliano Begni | lumières Laurent Schneegans | costumes Baptiste Znamenak | régisseur son Thelonious Bouvet | régisseur lumière Maël Livergnage | construction de décors Les Ateliers du Spectacle
Photos © Laurent Schneegans
 

Les Secrets de la Méduse : une bouleversante traversée à travers l’histoire et la création 

« L’envers du décor » ! Expression riche de possibles, de promesses, d’inconnu, de révélations…  Voir ce qu’il y a derrière l’image. Entendre les sujets, vivre leurs péripéties, saisir leur vérité…

Assister à la conception d’un tableau, la naissance d’une fulgurance artistique. Comprendre ce moment où la curiosité, l’intérêt pour une histoire, un fait, se meut en nécessité de raconter, de dire, de montrer. En nécessité de faire témoignage, de partager. De faire œuvre d’art ! C’est à cette folle aventure que nous convie « Les Secrets de la Méduse ». Pénétrer les vertiges de la création d’une des toiles majeures de la peinture du dix-neuvième siècle, phare de la naissance du romantisme. Percer les secrets de la genèse de l’emblématique tableau de Théodore Géricault « Le Radeau de la Méduse » !

Entre une table  misérable et une chaise de paille branlante, pièces de bois flottantes dans un clair-obscur crépusculaire, un homme est seul, les jambes mangées par un océan de brume. Menaçante fumée prête à l’engloutir. L’homme, c’est Pierre Laurent Coste le narrateur, le survivant. Mais c’est aussi le marin Letort-pipe au bec, la brute Bambou, le chapardeur Jeannot, la belle Angélique, le chirurgien Savigny, le gouverneur Schmaltz, le fourbe Richefort, et bien d’autres encore. L’homme, c’est eux. Ces trois cent quatre-vingt dix sept passagers, colons, militaires et gars d’équipages qui en 1816, sur une frégate nommée La Méduse, partirent pour le Sénégal et le rayonnement du commerce français. Mais l’homme c’est surtout le trois cent quatre-vingt dix-huitième passager, celui en plus, le surnuméraire, l’imaginaire, Géricault lui-même. L’artiste qui sait qu’il n’est pas de chef d’œuvre possible sans compréhension de l’entièreté des faits qu’il illustre, sans conscience viscérale du calvaire des hommes qu’il va peindre. Il faut donc se mettre à leur place autant que faire ce peut ! Alors il le fait, l’homme. Oui, monsieur, jusque dans sa chair. Il cherche la révélation, l’absolu. Alors, dans un ultime effort, refusant de se faire engloutir comme tous ses compagnons d’infortunes par cet océan de fumée, l’homme va nous livrer la véritable histoire du naufrage de la Méduse. Il va nous révéler que Hugues Duroy de Chaumareys qui commande cette puissante et moderne frégate, n’a pas navigué depuis plus de vingt-cinq ans. Il va nous dire, oui monsieur, que l’incompétence et la vanité de ce commandant ont enlisé le navire sur un banc de sable si énorme et si connu de tous que seul un incapable présomptueux pouvait faire cap dans sa direction. Dès lors le naufrage est inévitable. Et comme le nombre de canots de sauvetage est insuffisant pour embarquer tous les passagers (histoire qui se répétera lors du naufrage du Titanic) on décide de construire un énorme radeau sur lequel seront entassés cent cinquante malheureux marins et soldats choisis pour la modestie de leur condition. Dès lors et durant les treize jours qui vont suivre, les passagers du radeau, livrés à eux-mêmes, sans eau ni nourriture, sous le soleil brûlant des côtes mauritaniennes, vont traverser l’enfer, la folie, l’insoutenable.

Geoffrey Callènes et Antoine Guiraud, auteurs et interprètes en alternance de ce seul-en-scène, relatent avec force et humanité un fait divers devenu historique. Leur langue est précise, claire, évocatrice, d’un souffle épique et dramatique jamais altéré. Sans manichéisme, avec la seule force d’incarnation de l’exceptionnelle interprétation de l’acteur et la beauté d’une pudique et implacable mise en scène, ils parviennent à offrir toute l’universalité de cette affaire qui aurait pu rester dans les oubliettes de l’histoire si la royauté fraichement restaurée avait réussi à l’étouffer. Car, oui monsieur, tout est là. L’aventure, L’héroïsme, la bassesse, l’ambition, l’amour, l’incompétence, la fatuité du puissant, la vulnérabilité de l’indigent. La cruauté d’une vérité historique qui répète inlassablement ses inégalités et atteste la lâcheté de ceux qui en sont responsables.

Les spectateurs touchés au cœur, dans un immense merci, applaudissent à tout rompre l’homme au centre du plateau qui nous offert cette bouleversante traversée à travers l’histoire et la création !

 

LES SECRETS DE LA MÉDUSE
Au Lucernaire jusqu’au 12 avril 2026
De et avec Geoffrey Callènes et Antoine Guiraud (en alternance)
Mise en scène Antoine Guiraud assisté d’Émilien Fabrizio
Photos © Emilien Fabrizio
Lumières Rémi Saintot | Costumes Corinne Rossi
Production Théâtre le Ranelagh

Dans ma cuisine, un désert ? : danse, théâtre et cirque fusionnent pour un spectacle solaire et sensible sur l’eau

Les frères chorégraphes Christian et François Ben Aïm croisent leur talent à celui de l’autrice Mariette Navarro pour cette oeuvre dansée-jouée. Avec Dans ma cuisine, un désert ?, ils continuent d’adresser à l‘enfance leur réflexion sur l’écologie. En 2013 La Forêt ébouriffée et en 2018 Mirages – les âmes boréales emmenaient le jeune public dans des mondes arboricoles ou glaciaires. Aujourd’hui, c’est l’eau qui irrigue cette nouvelle pièce.

C’est l’eau petite goutte berceau de vie, l’eau comme élément fondateur nos corps et de notre planète bleue qui parcourt ce spectacle, mais aussi l’eau anthropocène, vénérée et maltraitée par les humains, ressource fragilisée devenue enjeu géopolitique et capitaliste.
Le sujet est vaste et complexe, mais les frères Ben Aïm et Mariette Navarro en ont fait une oeuvre sensible, à portée de jeune public. Mots, danses, acrobaties font poésie et sens pour raconter-montrer cette eau vitale et vivante, cet objet physique et mental hautement politique, hautement poétique.

La cage de scène des Plateaux sauvages est à nu, une grande table au fond, à l’avant-scène une colonne de bois clair portant robinetterie, et au centre un vaste espace de jeu. Elle et lui, vêtements androgynes couleur d’automne et de fruits mûrs, de cerise et de citron, sont grands et fins comme roseau, souples comme anguille. Leur danse un peu circassienne, portée par la superbe composition de Patrick de Oliviera, enveloppante, au remarquable pouvoir d’évocation, est tout en mouvements fluides, ondulants comme rivière.

Ils guettent l’eau au robinet « Toujours rien ? – non, pas d’eau, regarde, ma peau est sèche comme une terre craquelée, sèche comme un morceau d’argile oublié, comme la terre et l’océan divorcés »

De la douche couleront du sable, de la fumée, des grondements d’orage.

Les souvenirs s’épanchent, douce mémoire qui remonte si loin et si proche.
« Est-ce que tu te souviens dans l’eau coulait ? La première goutte sur la terre, comme ça s’infiltrait jusqu’aux racines. »
Ils sont très aériens, acrobates et rayons de soleil.
« Tu te souviens de la nage ? De la carapace d’eau contre la brûlure du soleil ? Tu te souviens du ventre de maman, son eau tiède et sucrée, son balancement ? »
Dans un beau pas de deux, elle et lui sont portant.es et porté.es, pieds nus légers comme des plumes.
Une goutte d’eau avalée circule d’un corps à l’autre et les agite drôlement de l’intérieur, Louise Hardouin et Jules Sadoughi se font clowns et algues dans le courant, les yeux des petits spectateurs pétillent de plaisir.

Texte et gestes se complètent, se répondent et se révèlent, pour rendre perceptible l’eau du monde, de nos corps et de nos esprits. Salti et glissandi, bref tango et taqueneries – Christian et François Ben Aïm ont composé une grammaire de souplesse et de rebonds, un vocabulaires de sourires, de volutes, ondulations et tourbillons. Et Mariette Navarro a offert aux interprètes une langue joueuse, pleine d’humour, qui ouvre la porte à l’imaginaire, et pour autant explore les enjeux avec clarté.

Un verre d’eau enfin ! « – C’est mon eau. – C’est ton eau ? – Oui, c’est mon verre. – Ça va pas, il met un pronom possessif au mot « eau » ! L’eau, ça n’appartient pas. Ou alors, je te la vends. »
Dans ma cuisine, un désert ? raconte aussi bien sûr, on l’entend dans le titre, l’eau devenue rare, eau qui n’appartient plus à tous, mais qu’on traque, qu’on s’approprie, qu’on monnaye, qu’on vole. Les notes de piano, claps de main et guitares chaleureuses font place à une clarinette nerveuse, des percus sombres, des violons hachés hachant, la complicité du duo fait place à la confrontation. Les auteurs et autrice ont tenu à faire ressentir, à donner parole, forme et mouvement à cette crise de l’eau et ce qu’en font les humains.
Pourtant, sur une rythmique de battements de coeur, dans un tournoiement de soufi, sous les belles lumières sensuelles et précises signées Laurent Patissier, c’est la force intrinsèque de cet élément, c’est la puissance de la vie qui emporte.
Et les spectateurs grands et petits applaudissent avec enthousiasme, repartant la conscience un peu éclairée et l’âme émerveillée de ce spectacle joyeux et solaire, qui invite à se sentir « vaste comme l’océan ».

Marie-Hélène Guérin

 

DANS MA CUISINE, UN DÉSERT ?
Un spectacle de la compagnie CFB 451
À voir – dès 6 ans- aux Plateaux sauvages jusqu’au 21 février
Avec Louise Hardouin et Jules Sadoughi
Chorégraphie Christian et François Ben Aïm
Écriture et dramaturgie Mariette Navarro
Création musicale Patrick de Oliveira | Création lumières Laurent Patissier | Création costumes Aurore Thibout
Régie générale Stéphane Holvêque
Remerciements à Toma Roche et Maxime Segher
Photos © Patrick Berger

À voir :
Du 13 Fév 2026 au 21 Fév 2026 – Les Plateaux Sauvages, Paris (75)
Du 12 au 14 Mars 2026 – L’Orange Bleue*, Espace culturel d’Eaubonne (95)
Les 29 et 30 Mars 2026 – Le Figuier Blanc, Argenteuil (95)
Le 26 Avril 2026 – Fête du livre jeunesse de Villeurbanne (69)
Les 28 et 29 Mai 2026 – Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec (93)

Coproductions L’Odyssée – Scène conventionnée d’intérêt national « Art et création » de Périgueux (24), Théâtre de Suresnes Jean Vilar (92), Le Trident – Scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin (50), Le Figuier Blanc d’Argenteuil (95), Fondation Royaumont (95), Théâtre des Bergeries de Noisy-le-Sec (93)
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages de Paris (75)
Accueil en résidence de création Théâtre Jacques Carat de Cachan (94), L’Envolée – Pôle artistique du Val Briard (77), Monastère de Saorge – Centre des Monuments Nationaux (06)
Soutiens SPEDIDAM, Région Île-de-France, Ville de Paris
Mise à disposition de studio Atelier de Paris – Centre de développement chorégraphique national (75), Les Tréteaux de France – Centre dramatique national

Qui a peur de Lysistrata ? : pour une résistance joyeuse !

Dans la comédie portant son nom, Lysistrata, en d’autres temps, et sous d’antiques ciels grecs, avait convaincu ses consoeurs de faire la grève du sexe pour faire pression sur leurs époux et les persuader de cesser leurs interminables combats. Le pouvoir et la guerre était affaire d’hommes et la vie domestique et l’intime affaire de femmes, la fable d’Aristophane renversait les valeurs, l’intime prenait le pouvoir et mettait la guerre au pas.
2400 ans plus tard (j’arrondis), le pouvoir et la guerre marchent toujours main dans la main, et Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth ont demandé à leur complice MarDi de leur inventer une ou des nouvelles Lysistrata, vivantes armes contre l’hubris et les inclinations belliqueuses – qui ne font jamais que des perdants, vainqueurs comme vaincus. De MarDi, Marie Dilasser, on avait aimé le délicieux Señora Tentación vu cet été à Avignon, ou Soudain, Chutes et envols, moderne carte du tendre explorant le rapport des enfants et ados au sentiment amoureux.
 

 
Devant un tulle soyeux, en robes de dentelles noires, l’oeil pétillant, apparaissent deux belles extravagantes, parées de cols-bijoux, de perruques vaporeuses et d’un sacré bagout : on retrouve la sensualité joueuse des metteuses en scène-dramaturges-interprètes Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth (dont on avait déjà savouré le talent de conteuses par le verbe et par le geste dans Señora Tentación).

« On passait par là – non, on est venues exprès – on voulait vous dire… On entend trop de bruits de la Terre. Elle gronde, elle rote elle pète comme les humains, ça c’est normal, mais là ça devient assourdissant »
Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth se font pythies, vestales, émissaires facétieuses, hérautesses chics et drôles. C’est le toujours, l’hier et le demain qui viennent enguirlander le présent, râler sur le gâchis que les humains laissent derrière eux, désordre infécond et rebuts nauséabonds.
 

 
Le tulle s’ouvre sur un champ de ruines, une décharge de tissus disparates, entre fragile installation à la Boltanski de vêtements-dépouilles et prairie de fleurs clairsemées. Sous des grondements et roulements de graviers, crissements de cordes et fumées, sept glaneuses et glaneurs s’avancent, farfouillant dans les déchets.

Ces sept qui ne sont pas les deux fantasques maîtresses de cérémonie, ces sept sont les humaines et les humains. Danseuses et danseurs, oratrices et proférateurs, vêtus de quotidien, ils et elles sont enfants, femmes, hommes, vivants et morts, sont puissances de destruction, complices, blessé.es, lésé.es, sont celles qui refusent, ceux qui objectent, celleux qui cherchent une autre voie.

Pour dire ce monde parcouru de volontés de destruction et de forces de résistance, l’écriture de MarDi est puissante et lyrique.
Une langue drôle, tragique, crue, déchirante et ignoble – à l’image de cet terrible couple qui s’embrasse avant que lui ne parte à la guerre : lui « toi ma compagne qui fait les courses l’amour le jardin les papiers le ménage prends soin de nos enfants » elle « toi mon compagnon j’espère que tu vas torturer, violer, piller, écraser, que tu vas donner ton nom à une avenue, un arrêt de bus, que je vais recevoir des lettres pleines de pluie, d’hémoglobine et de détresse ». Le rire éclate et s’étrangle, acide et noir.
 

 
Le théâtre dansé de Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth jette sur scène langage de verbes et de gestes, superposés ou se succédant, s’engendrant ou se heurtant, pas de deux rêveur, choeurs dansés, tourbillon de corps désordonnées et hagards ou longue diatribe, incisives apostrophes des immortelles maîtresses de cérémonie ou solo empruntant aux danses urbaines comme au vocabulaire classique contemporain.

Il y a des manichéismes dans cette extrapolation personnelle du mythe de Lysistrata, des démonstrations qu’on aurait aimé plus subtiles, des naïvetés – mais des naïvetés toniques, vivifiantes, car certes « cela va sans dire », mais cela va bien en le disant aussi – d’où vient la prédation et où va le monde, qui viole et pille et qui pleure et, les poings serrés, répare.

Ce sont des Madres, antiques déesses oubliées, qui viendront, matriarches femelles et mâles, emplumées, majestueuses et baroquement nommées (Mascarpone, Anticyclone, Prostitucion, Minestrone, Interphone et Perséphone, Madres du lait, du vent, des amours tarifées, des tubercules, de la communication, des vivants et des morts…) qui viennent couronner de panache les errances de cette pauvre humanité qui a encore peur des Lysistrata. À chacune sa poésie et son pouvoir, comme autant de chemins de traverse à explorer vers la réconciliation des êtres humains tous genres confondus, des non-humains, de la nature.

Pourtant, dans ce pamphlet féministe, un homme dans un cercle de lumière offre un solo dégingandé désarticulé et doux, comme une possibilité de réconciliation. Et sur une musique électro qui enfle, c’est par un chorus combatif et libérateur, énergisant et radieux que les Lysistrata, l’esprit de rébellion et l’espoir gagnent. Et la tragi-comédie, la fantaisie funèbre, laisse passer un grand et gai rayon de soleil.

Marie-Hélène Guérin

 

QUI A PEUR DE LYSISTRATA ?
Un spectacle de la Compagnie Toujours après Minuit
Au Théâtre Gérard Philippe jusqu’au 22 février 2026
De MarDi (Marie Dilasser)
Mise en scène, chorégraphie, scénographie Roser Montlló Guberna, Brigitte Seth
Avec Jim Couturier, Ariane Derain, Antoine Ferron, Francisco Gil, Lisa Martinez, Maud Meunissier, Roser Montlló Guberna, Alice Rahimi, Brigitte Seth
Collaboration artistique Emmanuelle Bischoff | Musique et vidéo Hugues Laniesse | Lumière Guillaume Tesson | Costumes Sylvette Dequest | Assistanat mise en scène Gwennina Cloarec, Aliénor Suet
Photos © Christophe Raynaud de Lage

Coproduction Compagnie Toujours Après Minuit ; Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis ; Château Rouge – scène conventionnée d’intérêt national « Art et création », Annemasse.
Avec le soutien du Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec ; du Triangle – Cité de la danse, Rennes ; de La Briqueterie – CDCN du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine.
 

Nous ou Le Paradoxe du hérisson : « familles je vous aime » – une fable humaniste réjouissante

En préambule, pour celleux qui ne connaissent pas, un petit rappel du paradoxe du hérisson :
Il était une fois, dans une forêt bien glaciale, une tribu de hérissons frigorifiés. Ils se blottirent les uns contre les autres pour se réchauffer. Bientôt, la douleur causée par les piquants des uns et des autres les fit s’éloigner. Mais le besoin de chaleur les rapprocha à nouveau, et la blessure des piquants se répéta, ils tâtonnèrent ainsi jusqu’à découvrir la bonne distance, à partir de laquelle ils se réchaufferaient sans désagrément.
C’est Schopenhauer, pas étouffé par la bonhomie, qui brandit cette parabole pour souligner combien « le besoin de société qui naît du vide et de la monotonie de la vie des hommes les rapproche ; mais leurs nombreuses qualités désagréables et répugnantes et leurs insupportables inconvénients les séparent à nouveau »…

Muriel Imbach, elle, va plutôt explorer dans ce « paradoxe du hérisson » la pluralité des formes que peut prendre la famille, cherchant dans ce flux et reflux des êtres les uns vers les autres la matrice d’un « nous » protéiforme.
La Suissesse, élevée par un père philosophe, travaille depuis longtemps déjà non seulement pour mais surtout avec les enfants. Femme de théâtre et femme de philosophie, Muriel Imbach entrelace finement ces deux disciplines pour offrir aux enfants (et aux adultes) un formidable outil de réflexion, une fabuleuse machine à grandir, étendre sa compréhension du monde et de ses habitants et s’amuser !

Dans une forêt d’humus noir et de lianes ondulantes, passe une cordée hétéroclite et vaguement égarée d’humain.es (+ une plante grasse) d’âges et de carnations diverses. Elles et ils sont vêtu.es de jupes et blousons couleur de pivoines et pavots, se ressemblant mais dissemblables, relié.es par un cordage comme les alpinistes affrontant de rudes montagnes.
L’image, très graphique, est à la fois jolie et drôle, et donne le ton de ce « Nous », vif, joyeux, ludique autant que sensible.

Ensemble, ils sont quoi, ces cinq encordé.es ? Une tribu, un orchestre, un troupeau, une famille ? Ils ont l’aisance de la routine, chacun.e sa place, chacun.e son accessoire et sa fonction, et ne se posent pas la question, jusqu’à ce qu’ils rencontrent une joliment prénommée Selvi de bleu vêtue, nez au vent, promeneuse solitaire, curieuse et liante.
« Qu’est-ce qui nous arrive quand tout autre arrive ? » , interroge Marie-José Mondzain (Accueillir, venu.e d’un ventre ou d’un pays), dont les réflexions ont nourris la création de Nous. Qu’est-ce qui nous arrive, comment faire place à l’autre ? Que faire des liens qui existent si on veut que d’autres naissent ? Comment d’un « vous + moi » faire un nouveau « nous » ?

La nouvelle venue rompt en douceur l’ordre établi, oxygène le groupe et permet la recomposition d’autres modules, de « nous » multiples et changeants, autant d’affinités, de façons de se reconnaître et de cheminer ensemble – « nous qui aimons les oranges » « nous qui avons le nombril rentré » « nous qui aimons bien être seul parfois » « nous qui avons parfois peur la nuit » « nous qui avons une petite faim »…
Nous, à la suite du petit groupe qui apprend à se reconfigurer, à fluctuer/se transformer, ouvre la porte à l’interrogation des liens possibles, au foisonnement des formes et des définitions. Face au modèle restreint de la famille papa-maman-deux-enfants, le spectacle déploie un imaginaire de familles élargies, mobiles, englobantes. Un imaginaire, mais aussi une réalité, qui sans doute manque de mots, de narrations, de représentations dans l’espace mental commun, et à qui ce Nous donne une parole, joyeuse et vivace.
Familles sociales, amicales, de naissance, familles composites, choisies. Entité miniature d’un parent-un enfant, couple sans enfant, ou large « parentèle ressentie » incorporant des personnes sans validation généalogique ou administrative, foyers non-hétéronormés, couples queers, fratrie ou sororerie sans ADN commun… Et pourquoi pas même se sentir faire famille avec des êtres qui nous ont construits sans nous connaître, des œuvres, des lieux, des non-humains qui nous protègent et qu’on chérit – autant de façon d’être soi et de faire société.

Au cœur du plateau se dresse un tipi de cordes joliment électrifié de fibre optique, qui évoque une aire de jeu d’enfant, une cabane, un filet de pêche mais aussi un réseau de connexions neuronales, grésillant-scintillant au gré de l’activité synaptique du groupe-organisme.

Dans ce décor beau comme un conte, un peu mystérieux aussi, les interprètes sont irrésistibles, à la fois stylisant leurs personnages et leur donnant une merveilleuse humanité. On jubile de leur spontanéité et de leur justesse. Une ambiance musicale très texturée, d’électro, de sons de nature ou d’hypnotiques boucles mélodiques compose un univers sonore riche et envoûtant.

Interrogeant l’individualité et la communauté, les origines et l’à-venir, avec subtilité et sourire, Nous ou Le Paradoxe du hérisson est une fable humaniste et joyeuse, aussi réjouissante visuellement que stimulante émotionnellement.

Marie-Hélène Guérin

 

NOUS OU LE PARADOXE DU HÉRISSON
Un spectacle de Muriel Imbach / compagnie La Bocca della Luna
Au Théâtre Public de Montreuil du 12 au 20 février 2026
Dès 7 ans
Mise en scène et direction artistique Muriel Imbach
Avec Coline Bardin, Pierre-Isaïe Duc, Linna Ibrahim, Cédric Leproust, Fred Ozier, Selvi Pürro
Création lumière Antoine Friderici | Création son Charlotte Vuissoz | Création scénographie Neda Loncarevic | Création costumes Isa Boucharlat | Dramaturgie et collaboration artistique Adina Secretan, Marie Romanens | Assistanat mise en scène Alexia Hebrard | Collaboration artistique Paulin-Aloïse Jaccoud | Régisseuse de tournée Charlotte-Prune Rychner
Production Émilie Monnet | Communication Catia Bellini | Administration Léonore Friedli | Diffusion Clémence Faravel / Ledou
📸 © Sylvain Chabloz

Production La Bocca della Luna
Coproduction Théâtre Vidy-Lausanne, Théâtre Public de Montreuil, Théâtre Le Reflet – Vevey, Théâtre Les Halles – Sierre, Théâtre du Loup – Genève, Scène nationale de Bourg-en-Bresse
Spectacle coproduit par ACT – Art en Coopérative Transfrontalière: Château Rouge – Annemasse, Théâtre Am Stram Aram – Genève, Usine à Gaz – Nyon, Scène nationale de Bourg-en-Bresse, Les Scènes du Jura – Scène nationale
Soutiens Canton de Vaud, Ville de Lausanne, Pro Helvetia – Fondations suisse pour la culture, Ernst Göhner Stiftung, Loterie romande, Pour-cent culturel Migros, Corodis
La compagnie est au bénéfice d’une convention de durée déterminée avec l’État de Vaud (24-27) et la Ville de Lausanne (25-28)
Muriel Imbach est artiste complice à la Scène nationale de Bourg-en-Bresse de janvier à avril 2026

Avec la collaboration de Agustin Casalia, Association proPhilo