Backlash, au Théâtre de Belleville

Backlash, littéralement, c’est le contrecoup. En 1991, l’Américaine Susan Faludi a employé le terme pour titre de son essai féministe : Backlash : la guerre froide contre les femmes.
L’expression, passée dans le langage courant, désigne les réactions conservatrices et masculinistes face aux progrès des droits des minorités et en particulier ceux des femmes, et revient dans l’air du temps avec le retour de bâton réactionnaire post-MeToo.

Un lundi matin, un homme américain, qui fut mieux classé professionnellement, qui fut plus heureux en famille et en ménage, un homme américain nouvellement chômeur, divorcé papa d’un ado qu’il perd de vue entre deux vacances scolaires, amoureux d’une Courtney pas méchante mais qui ne s’en laisse pas conter, découvre un nouvel espace d’empowerment masculin, un endroit où il va enfin se sentir de nouveau bien, de nouveau puissant, de nouveau agissant. Un lundi matin, un homme américain, un peu désabusé, pas mal désoeuvré, errant dans le vortex de google, tombe sur Angry Alan.
 

Angry Alan, gourou des Men’s Rights, prend les hommes dans ses bras, dans ses rets, dans les filets de son discours à la fois lénifiant et belliqueux.
À ceux qui n’ont pas le secours d’une pensée politique élaborée, d’un soutien familial ou professionnel, d’une souplesse de caractère ou d’une force mentale pour trouver d’autres réponses à leur désarroi, Angry Alan offre le réconfort d’une cause à leur rage et leur faillite : le gynocentrisme. Pas la dureté d’une société capitaliste où compétitivité et narcissisme tiennent lieu de vertus. Pas la solitude, pas le manque d’échanges. Les femmes, voilà l’ennemi.
Avec un ennemi commun, on peut redresser la tête, se serrer les coudes et se sentir fier.
Angry Alan redessine la carte d’une société où les hommes seraient les grandes victimes. Maltraités par les femmes, et par voie de conséquence par la justice, le monde du travail, les médias, la culture. Asservis. Cantonnés aux tâches subalternes. Mal payés. Séparés de leurs enfants par les juges des affaires familiales lors des divorces. Pointés du doigt à chaque blague déplacée. Rabroués. Moqués, vilipendés. Victimes. Et les victimes ont le droit légitime de se défendre. S’organiser. Prendre les armes s’il le faut. L’instinct de survie dictera jusqu’où il faudra aller.
Angry Alan fait payer cher le billet d’entrée à ses colloques masculinistes et antiféministes, mais chacun jette son obole pour la grande cause anti-gynocentriste, pour la consolation, pour la confraternité.

Angry Alan n’est ici qu’une image sur un écran, comme il l’est pour Danny et tous les followers de sa chaîne vidéo. Il est interprété avec une finesse glaçante par Guillaume Trotignon, filmé dans un élégant noir & blanc.
 

C’est Danny qui occupe la scène. Danny et son inextinguible soif de chaleur humaine. Son pathétique besoin de justification. Sa terrible nécessité d’un monde binaire, simple à décoder. Hommes, femmes, victimes, bourreaux, ce qui mérite et ce qui ne mérite pas. Danny pris au piège de la réthorique masculiniste, dont le manichéisme l’empêchera d’entendre le monde plus complexe et plus nuancé de son enfant, qui cherche à conquérir de nouvelles libertés, de nouvelles façons d’être soi. Danny qui payera son aveuglement un prix incommensurable. Le “backlash”, le contrecoup, a lui aussi son contrecoup.

Acteur au jeu très sûr et très juste, à l’incarnation fluide et concentrée, Philippe Bodet offre la normalité de son grand corps d’adulte et l’expressivité déliée de son visage à ce Danny en chute libre. Il fait basculer ce gars de la bonhomie du pote qui traverse une mauvaise passe avec vaillance, à la joie naïve de se découvrir des frères de combat, puis à la joie mauvaise de se découvrir un ennemi à affronter. On le voit se défaire sous nos yeux, croire trouver un sens à sa vie puis le perdre.

Le beau ciel projeté sur un large cyclo de l’ouverture du spectacle laisse place, en alternance aux vidéos youtube d’Angry Alan, à un habillage vidéo très graphique, souvent intéressant, mais disparate, qui aurait gagné sans doute à trouver une forme plus homogène, qui aurait densifier l’attention.
Mais cela n’altère ni la réception du texte de Penelope Skinner, à l’écriture rapide, dont la dureté est allégée par un humour piquant et un sens précis du quotidien, ni la perception du jeu à vif, débordant de sincérité, de Philippe Bodet.

Ce qui est beau, et fort, c’est que texte et interprétation ne jugent pas Danny. Guillaume Doucet et Bérangère Notta, qui ont amené ce texte sur scène dans une traduction de Guillaume Doucet, ne cherchent pas le procès, ils cherchent l’humain.
L’autrice et le comédien font de Danny un être de chair et de vie, d’espoirs et de peines, un être fragilisé emporté par une spirale qu’il rêvait salutaire et qui, nourrie de haines de soi et des autres, ne pouvait être que destructrice. 
Une descente aux enfers, implacable, pudique et subtile, magnifiquement incarnée.

Marie-Hélène Guérin


 
BACKLASH
Un spectacle du Groupe Vertigo
Au théâtre de Belleville jusqu’au 30 mars 2024
Un texte de Penelope Skinner
Traduction Guillaume Doucet
Conception Guillaume Doucet et Bérangère Notta
Interprétation Philippe Bodet
Avec la participation de Guillaume Trotignon
Création lumière Juliette Besançon | Création sonore Maël Oudin | Régie Adeline Mazaud
Administration Marine Gioffredi, Hélène Lega, Chloé Montel

Photos Caroline Ablain

Production Théâtre de Belleville & Le Groupe Vertigo
Coproduction L’Archipel Pôle d’action culturelle (Fouesnant), Pont des Arts (Cesson-Sévigné), Pôle Sud (Chartres de Bretagne)
Soutiens DSN Dieppe Scène Nationale – Dieppe, Centre Culturel Juliette Drouet – Fougères, EVE – Scène Universitaire – Le Mans, Théâtres L’Arche-Le Sillon – Pleubian-Tréguier, Espace Beausoleil – Pont-Péan, La Manekine – Pont-Sainte-Maxence, Le Strapontin – scène de territoire de Bretagne pour les arts du récit – Pont-Scorff, Le Tambour – Rennes
Avec le soutien de la Ville de Rennes et de la Région Bretagne
Le groupe vertigo est conventionné par le Ministère de la Culture – DRAC Bretagne

Zoé, de Julie Timmerman : Tuer le père ou tuer l’insouciance ?

Je pense qu’il vaut mieux commencer par le sujet : Zoé raconte l’histoire poignante d’une enfant en proie aux tumultes de son père bipolaire, oscillant entre dépression et manie. Avant de passer à l’écriture… Julie Timmerman, dans une explosion textuelle explosive parsemée de citations et de références classiques à Hugo, Corneille et Racine, nous plonge dans l’univers intérieur de cette enfant dont chaque erreur, chaque fragilité, est jugée inadmissible.

L’univers de Zoé, incarnée par Alice Le Strat, se dévoile à nous dans un tourbillon de couleurs et de fumées, une mosaïque de souvenirs qui s’enchaînent. Nous devenons les témoins de cette croissance entravée par un environnement parental tourmenté, une enfant qui ne saisira la complexité et la dureté de son passé que bien des années plus tard. La pièce nous interpelle, nous engage, par l’universalité de son sujet : nombreux sommes-nous à avoir été au moins déstabilisés par les traces des névroses parentales qui, parfois, vont jusqu’à nourrir nos pulsions autodestructrices.
 

À mesure que l’esprit de Zoé s’alourdit de souvenirs poignants, la scène se remplit d’un chaos poétique, teinté de nostalgie.
Zoé se révèle être une toile visuelle captivante, habilement tissée pour refléter les tumultes intérieurs de la protagoniste. La scénographie évolue avec le personnage et nous sommes d’abord plongés dans un univers coloré et fait d’artifices évoquant la perspective de l’enfant. Puis, à mesure que la narration progresse et que les souvenirs douloureux s’accumulent, l’espace se fait de plus en plus chaotique, traversé d’éclairs de lumière projetant des ombres évocatrices, comme les fantômes du passé de Zoé. Tout est pensé pour accentuer progressivement l’intensité émotionnelle de l’expérience.
Zoé se révèle être une œuvre psychanalytique, cathartique et profondément personnelle, écrite avec les tripes. La générosité du texte est appuyée par les performances solides de Mathieu Desfemmes, Julie Le Strat et Jean-Baptiste Verquin, entraînés par la virtuosité d’Anne Cressent, incarnant magistralement la mère.

Zoé explore les profondeurs complexes de l’âme humaine. Julie Timmerman offre au public une méditation sur l’influence durable des expériences familiales sur notre propre développement. En naviguant à travers ce tumulte émotionnel, la pièce laisse une empreinte indélébile dans l’esprit du spectateur, rappelant que, parfois, c’est dans la confrontation avec nos démons intérieurs que se trouve la clé de notre libération.

Janis Bordes

 

ZOÉ
Un spectacle de la compagnie Idiomécanic
Au Théâtre de Belleville jusqu’au 29 février
Conseillé à partir de 10-12 ans
Texte et mise en scène Julie Timmerman
Avec Anne Cressent, Mathieu Desfemmes, Alice Le Strat et Jean-Baptiste Verquin
Dramaturgie Pauline Thimonnier | Collaborateur artistique et conseiller musical Benjamin Laurent | Assistante à la mise en scène Véronique Bret | Scénographie James Brandily assisté de Laure Catalan et Lisa Notarangelo | Lumières Philippe Sazerat | Costumes Dominique Rocher | Création sonore Xavier Jacquot assisté de Paul Guionie | Directeur technique Vincent Tudoce
Chargée de production & diffusion Anne-Charlotte Lesquibe | Construction du décor Benjamin Bertrand et Agnès Champain
Attachée de presse Nicole Czarniak | Administratrice Isabelle Frank pour Gingko Biloba

Photos © Pascal Gély

À voir en tournée :
2 mars : dans le cadre des ATP de l’Aude
6 mars : Espace culturel Boris Vian, Les Ulis
10-11 mars : Centre culturel Marcel Baschet St-Michel-sur-Orge
15 mars : Théâtre des 2 Rives, Charenton-le-Pont
26 mars : dans le cadre des ATP de Nîmes
28 mars : dans le cadre des ATP d’Uzès
11 avril : dans le cadre des ATP de Dax
16 avril : dans le cadre des ATP d’Avignon
18 avril : dans le cadre des ATP de Lunel
3 mai : dans le cadre des ATP de Roanne
25 mai : dans le cadre des ATP de Villefranche-de-Rouergue
28 mai : Espace Jean Legendre, Théâtres de Compiègne

Production Idiomécanic Théâtre
Coproductions Fédération d’Associations de Théâtre Populaire (FATP) – Espace Jean Legendre, Théâtre de Compiègne – Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine –Théâtre des 2 Rives, Charenton-le-Pont.
Soutiens Espace culturel Boris Vian, Les Ulis
Coréalisation Théâtre de Belleville, Paris
Résidences de création Scène de Recherche de l’ENS Paris-Saclay, Théâtre des 2 Rives – Charenton-le-Pont, Espace Jean Legendre – Théâtre de Compiègne, Super Théâtre Collectif – Charenton-le-Pont
Subventions Conseil départemental du Val-de-Marne, Département de l’Essonne, Spedidam
Mécénat MNA Taylor

Comme le nageur au fond des mers au Théâtre Ouvert

De Bérangère Jannelle, j’avais vu Z comme zigzag, dont j’avais beaucoup aimé l’intelligence très vive et l’humour allègre. C’était un spectacle libre, fou, drôle et philosophique inspiré par Deleuze, c’était au 104, un 13 novembre 2015, pendant qu’à l’extérieur du théâtre Paris saignait.

Pour sa nouvelle création, la belle et spectaculaire scénographie signée par Alban Ho Van impose d’emblée un espace très théâtral.
Sur le grand plateau du Théâtre ouvert, dynamique salle de création contemporaine, une estrade, immense, surmontée et cernée d’éléments fonctionnels, frigo, chaises, tables, lit, cartons. Au sol, un miroir d’eau. Au-delà de sa force esthétique, l’eau interfère, contraint la démarche des protagonistes, clapote et ondule, reflète et miroite. Elle n’est pas pour rien dans cette histoire. En fond de scène, comme un écran, derrière un tulle, un cube au décor de clinique, dont la blancheur et l’épure contrastent avec l’espace encombré et sombre qui occupe le plateau.

Thomas se présente, il est documentariste sonore, et part en Grèce à la poursuite d’une histoire d’amour. Gunther a perdu la mémoire quand il a perdu la trace de sa bienaimée lors d’un séjour sur l’île de Milos. Lui projetait d’y enregistrer les sons, les échos, les poussières des temps mythologiques tandis qu’elle, avocate à la Cour du droit d’asile, devait recueillir les témoignages de réfugiés d’un campement voisin. Gunther laisse à Thomas quantité d’enregistrements audio et vidéo, de carnets et de notes, lui confiant la tâche de retourner sur place, reconstituer les jours de la disparition, réajuster les sons et les souvenirs au réel, refabriquer une mémoire.

Mais à l’hôtel, l’aubergiste lui présente sa chambre « telle que vous l’avez laissée ». La cliente avec qui il sympathise ressemble à s’y méprendre au médecin qui lui remettait des résultats d’analyse plus tôt. Thomas décline son identité, et lui-même glisse de Thomas à Gunther. La convention du théâtre nous permet d’accepter sans ciller les espaces et les temps qui se superposent dans un même lieu, les acteurs qui endossent plusieurs rôles. Pourtant le doute grandit, on a vu Shutter Island , et on commence à se méfier…

C’est nous, finalement, qui sommes comme un nageur au fond des mers, à ne plus savoir où est le haut, où est le bas, où est le passé, où est le futur, où sont les vivants, où sont les morts. Les espaces se chevauchent et les temps se télescopent, les enquêtes s’entremêlent, on traverse le Styx en ferry, Charybde et Scylla renversaient les embarcations antiques, et les corps des migrants noyés rejoignent ceux des compagnons d’Ulysse et des nageurs avalés par les vagues submersion.

Les interprètes sont solides, et il faut l’être pour naviguer dans des eaux aussi troubles.
On retrouve avec grand plaisir Félix Kysyl, dont on avait apprécié le jeune talent dans Madame Bovary, il est toujours précis et sensible; Emmanuelle Lafon et Elios Noël ont un beau naturel, un jeu concret qui apporte chair et humour ; Leïla Muse, la plus jeune, qui est une délicate mais un peu appliquée amoureuse, a de la nuance, et gagnera, c’est certain, en liberté de jeu au fil des représentations, pour se mettre au diapason de la sincérité, de la générosité et de la justesse de ses partenaires.

La fresque brasse ample, comme l’imaginaire lié à la Méditerranée. Confrontant la quête des échos des temps mythologiques au présent de ceux qui migrent trop pauvrement sur des rafiots sans capitaine. Télescopant les drames du monde au chagrin d’un homme.

Comme le nageur au fond des mers est un spectacle en forme de puzzle, de labyrinthe. Se balade-t-on dans un paysage, dans des souvenirs, dans un inconscient ?
L’écriture alterne réalisme et onirisme, l’espace scénique devient plus mystérieux et sensoriel au fur et à mesure que l’on s’enfonce plus profond dans les méandres de la quête.
Suivant le cheminement d’un homme dans son travail de deuil et de reconquête de lui-même, le spectacle foisonne, buissonne, zigzague dans les strates temporelles d’un même lieu. Puis, comme les sédiments se déposent au fond des eaux calmes, les fragments et indices, les témoignages et souvenirs se déposeront au fond de l’esprit où ils tourbillonnaient. Les eaux redeviendront claires et les vivants, apaisés, pourront reprendre pied sur des rivages fermes.
Une pièce complexe et dense, énigmatique et touchante, portée par une mise en scène très maîtrisée et une création visuelle et sonore magistrale.

Marie-Hélène Guérin

 

COMME LE NAGEUR AU FOND DES MERS
De la compagnie La Ricotta
Au Théâtre Ouvert jusqu’au 10 février 2024
Texte et mise en scène Bérangère Jannelle
Avec Félix Kysyl, Emmanuelle Lafon, Leïla Muse, Elios Noël
et avec la voix de Mafing Traoré
Scénographie Alban Ho Van
Costumes Isabelle Deffin | Création sonore Félix Philippe | Création lumières Léandre Garcia-Lamolla | Photographie Benjamin Géminel
Régie générale Emmanuel Humeau | Régie lumières Hervé Frichet | Régie son Vincent Dupuy
Photographies © Pierre Grosbois

Je suis Gréco : un portrait poétique qui questionne les tumultes de l’être et du paraître

Fruit de la collaboration entre Léonie et Mazarine Pingeot, Je suis Gréco questionne l’articulation entre l’identité et l’image à l’occasion d’une descente dans les enfers personnels de Juliette Gréco, le tout dans un voyage fait de poésie et d’onirisme. Elles nous proposent un théâtre qui investit pleinement l’imaginaire, le rêve, l’expérimentation, le fantasme avec un humour précis emprunté à la muse de Saint-Germain-des-Prés.

Au départ la pièce, en prenant des allures de conférence, nous propose une transition du réel de nos vies et de la salle de théâtre vers ce monde imaginaire qu’est l’icône Juliette Gréco. Nous voici alors transportés dans la férocité du combat d’une femme qui doit toujours rendre des compte sur qui elle est ou ce que le public projette sur elle. Juliette Gréco c’est cette femme qui sent qu’on lui dérobe son identité, cette femme qu’on essaye à tout prix de mettre dans des cases mais qui s’y refuse et qui tantôt déjoue ces cases avec humour, tantôt s’en agace voire s’en met en colère.
En abordant notamment le rapport de Juliette Gréco aux hommes, la pièce explore un aspect très féminin et subtil. Elle offre ainsi une perspective sur les relations humaines, ajoutant une couche de complexité à l’exploration de l’identité. “Je suis Gréco” résonne comme un appel à réfléchir sur les multiples facettes de notre identité, à explorer les méandres du paraître et de l’être dans un monde saturé d’images et de représentations.
 

Cette expérimentation théâtrale musicale, dépourvue de trame narrative conventionnelle et osant le mélange des genres, rend bien compte de ce fantasme Gréco et de la sensualité presque violente qu’on lui accole. La mise en scène offre une expérience visuelle immersive. Les acteurs, portés par une diction impeccable, naviguent avec aisance entre les différentes dimensions du texte, captivant le public avec un jeu nuancé. Les moments musicaux soulignent habilement les émotions et contribuent à l’atmosphère envoûtante de l’ensemble.
Sur la scène, le lieu par excellence du paraître, la pièce soulève des questions essentielles : sommes-nous réellement maîtres de notre image, de notre identité ? L’articulation entre être et paraître se fait-elle naturellement, telle une symbiose, ou sommes-nous appelés à exercer un contrôle actif, à faire des choix délibérés entre les deux ? Ces questions restent en suspens, laissant le public immergé dans un songe théâtral où les frontières entre réalité et fiction s’effacent.
 

À l’occasion d’une conversation avant la pièce, Mazarine Pingeot, co-autrice de la pièce et mon ancienne professeur de philosophie, ayant elle-même été un objet médiatique, s’est confiée à moi sur son expérience du poids des fantasmes projetés, soulignant que cela à tendance à éloigner autrui et complique la construction de soi. Pour autant, Je suis Gréco est très loin d’être l’exutoire des démons personnels de l’autrice car c’est au contraire une réflexion beaucoup plus universelle que nous propose la pièce.
Au détour de cette conversation, l’autrice a aussi tenu à appeler la jeune génération à “réinvestir le théâtre et l’art comme des lieux d’imaginaires, d’expérimentations, de fantasmes”. Elle regrette cette vision qu’a la jeune génération d’un art qui doit se mettre au service d’un slogan sans quoi il serait un chose qui détourne de l’urgence politique. “Je comprends le sentiment d’urgence politique mais je crois que ça dessert et l’art et le combat politique que de faire de l’art un slogan” m’a-t-elle précisé.

Au final, c’est une pièce profondément contemporaine que nous propose Léonie et Mazarine Pingeot car, à une époque où l’image règne en maître et où chaque instant peut être capturé sur les réseaux sociaux, Je suis Gréco offre un miroir critique de cette ère où le privé devient public, où l’intime est médiatisé et où chacun est amené à se justifier sur l’image qu’il renvoie.

Janis Bordes

 

JE SUIS GRÉCO
Un spectacle de la Compagnie Framboise
Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 10 février 2024
Texte Mazarine Pingeot et Léonie Pingeot
Mise en scène Léonie Pingeot
Avec Raphaël Bancou, Elsa Canovas, Geoffroy Rondeau, Gaël Sall

Collaboration artistique : Lisa Garcia | Création musicale et arrangements : Raphaël Bancou | Scénographie : Damien Rondeau | Création lumière : Quentin Pallier | Création sonore : Raphaël Pouyer | Costumes : Sophie Porteu de la Morandière | Voix enregistrées : Alexis Ballesteros, Benjamin Gomez, François Pérache, Antoine Quintard, Florian Westerhoff | Tapissière : Charlotte Winter | Construction régie plateau : Brice Delorme, Cynthia Lhopitallier, Raphaël Pouyer
 

Mentions de production
Production déléguée EMC (Saint-Michel-sur-Orge) Direction Régis Ferron / Administration Joana Urquijo / Production Léa Laroche Diffusion Olivier Talpaert/ Coproduction Théâtre Romain Rolland – Villejuif, Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre, Espace culturel Bernard Marie Koltès – Metz, Comédie Framboise
Avec le soutien du CENTQUATRE-PARIS et du Grand Parquet
Remerciement à Julie Rossini Projet soutenu par le département de l’Essonne – DRAC Île-de-France – Région Île-de-France

La femme à qui rien n’arrive : Quand quelque chose arrive, ce n’est jamais.

Une femme seule, très seule, vit entre réalité domestique et réalité virtuelle, elle ne travaille pas, elle n’a pas d’amant ou de mari ni d’ami, encore moins d’enfant. Sa seule fenêtre vers l’extérieur est une machine, son ordinateur, par lequel, elle trie ses courriers quotidiens une fois ses tâches domestiques achevées, courriers pour la plupart indésirables, jusqu’au moment où elle va identifier dans le lot des indésirables, un désiré qui lui rappelle qu’elle doit commander son stock de patates annuel. Elle en est toute troublée, d’autant qu’elle n’a pas été prévenue par quelque missive préalable de l’imminence de la commande à passer, comme il se devrait, car ELLE vit de beaucoup d’habitudes et n’aime pas que celles-ci soient perturbées. Aussi s’attèle-t-elle immédiatement à l’exécution de son passage de commande qui va l’entraîner vers la folie dans laquelle la technologie nous plonge, qui était, du reste, déjà bien entamée. Pourtant, ELLE, c’est son nom, est très prudente. Il ne lui arrive jamais rien et elle ne voudrait surtout pas qui lui arrive quelque chose. Elle se contente parfaitement de son univers fait de patates à éplucher et de machines en tout genre, de la friteuse en passant par la machine à laver le linge.

L’autrice, Léonor Chaix, a su parfaitement identifier et montrer les rouages déshumanisés de la technologie et du marketing, unis main dans la main, qui ne tournent pas ronds et nous rendent chèvre et soumis à leur diktat. Dans un langage qui va de glissements sémantiques en décalages verbaux, en détournements de mots, à des expressions consacrées ou réinventées, elle nous emmène aux portes de la jubilation langagière, du lapsus et du contresens voire du bug comme le ferait une machine qui planterait.

L’écriture, le style, le projet tout à fait maîtrisés de Léonor Chaix créent un personnage devenu objet de la société et de sa tyrannie technologique. Quelque chose de Kafka ou encore du Brazil de Terry Gillian nous est donné à entendre pendant cette heure où l’interprète seule en scène ne s’encombre pas d’accessoire, d’une mise en scène de grands mouvements ou même de mise en lumière compliquée, mais d’un jeu où la direction d’acteur se lit sur le visage, dans les stigmates du corps et par la voix. C’est vraiment le brio du texte, ciselé, très abouti et de son interprétation de variations vocales, de schizophrénie ambiante qui portent ce spectacle de bout en bout, où la sobriété règne, où tout est fade comme la vie d’ELLE et où tout déjante tout à coup quand Big Brother s’en mêle et décide qui lui arrivera quelque chose à ELLE. Mais quelque chose est forcément à craindre quand on souhaite que rien n’arrive. Et ce qui arrivera sera de taille.

Même si à titre personnel, j’ai préféré la première partie du spectacle et du texte donc, plus en phase avec nos réalités, plus politique quelque part, je n’ai pas détesté, loin de là, la dernière partie complètement délirante, exagérée, dans laquelle le devenir de ce personnage nous entraîne.

On sent également dans le texte des influences oulipiennes, même Raymond Devos aura été convoqué ou encore le non-sens anglais, l’absurde ; tout est finesse qui nous fait rire, parce qu’on rit beaucoup à écouter et à observer ELLE et cela nous renvoie à nous-même et à la servitude et la violence qui nous tiennent.

Isabelle Buisson

 

© Camille Sauvage

La femme à qui rien n’arrive
De et par Léonor Chaix
Mise en scène Anne Le Guernec
A La Scala Paris du 6 février au 20 mars 2024

Futur : le futur est la nouvelle création du Groupe Fantôme

temps de lecture 5 mn 30

Le Groupe Fantôme aime décidément les énigmes… On avait suivi les trois larrons dans l’enquête policière et existentielle de La Disparition, leur précédent opus, en 2022. À nouveau accueillis par la très vivante fabrique culturelle des Plateaux sauvages, ils nous embarquent cette fois dans une autre sorte de quête, plus vaste et métaphysique.

Dans une douce obscurité, exactement dosée pour qu’on s’y sente bien, des voix se modulent imperceptiblement d’enfant à adulte, d’homme à femme, pour nous bercer d’une brève histoire du temps. D’avant l’explosion qui fit naître espace et temps, en passant par l’ère de la cohabitation entre Neandertal et Homo Erectus et nos ancêtres les Homo Sapiens, nous voilà projetés, en une brusque accélération du récit, à l’invention de l’ampoule à incandescence puis à la rencontre qui présida à la création du spectacle auquel on assiste (et du futur éponyme qui en découlera).

Surgissant de tous côtés les voix de Paul, Romain et Clément nous enveloppent pour nous annoncer le programme. Nous parlant depuis le futur, ils entreprennent de nous convaincre de nous joindre à eux pour le faire advenir, nous en distillant les charmes de leurs voix invisibles, mobiles, souriantes et caressantes, flottant dans l’espace comme un conte murmuré à un enfant avant qu’il ne s’endorme.

Ce futur restera récit – u-topie au sens strict, société « sans lieu ». Un futur aux allures de carte postale, d’émission feel good. Les « oïkos » (les maisons, en grec d’aujourd’hui et en français du futur) sont « spacieux, lumineux et harmonieux », les matériaux y sont « réconfortants » : le futur ressemble à une émission de home staging ? Pollution, travail et argent ont disparus, avidité et prédation n’ont même plus de noms, les êtres sont sereins et pacifiques, et pour ce qui est du sexe, sachez qu’« on n’est pas là pour se décharger mais pour se recharger »… Un futur moelleux et fondant, une utopie en peluche, sortie tout droit d’un magazine consacré au glamping de luxe branché new age néo hippy (mais qui n’a jamais, un peu honteusement, rêver de vivre dans un magazine consacré au glamping de luxe branché new age néo hippy ?)
 

Dans nos oreilles, le futur, et sous nos yeux, le présent.
Un beau décor de clairière au sol de terre battue, un igloo de toile, un amas de rochers, un brasero.
Les trois larrons, en polaires, bonnets et barbes mal fagotées, font griller des chamallows et poussent la chansonnette. Ils ont décidé de prendre le large, quitter leur métier d’acteurs trop prenant et la ville trop grise. Renouer avec la nature et la liberté. On s’ensauvage… mais dans un espace délimité par un scotch blanc, qui trace une frontière nette, bien civilisée, entre le dehors-chez eux et le dehors-dehors – jusqu’à l’arrivée d’un intrus, Émile, qui va ouvrir des brèches dans toutes les strates de l’existant, à commencer par la ligne de frontière du campement. Romain, Clément et Paul se sont établis là où lui-même cherche à entrer en contact avec une entité venue du fond des âges, vivante mais blessée, dont il retranscrit les sons, chants, appels à l’aide, en ondes sonores et lumineuses – hommage manifeste à une Rencontre du troisième type matrice du genre.

Romain, Clément et Paul, qui n’étaient pas encore formatés « bienveillance du futur », se révèlent aussi peu accueillants qu’ils semblent cool. Mais Émile, pas loin d’un Théorème, rompt l’ordre établi presque avec passivité, et s’impose au groupe, qui finit par se joindre à sa quête – et c’est là, semble-t-il, le moment exact où a pu commencer à exister ce fameux futur… ce moment précis où le petit groupe clos a accepté l’autre et l’altérité, ouvrant ainsi la porte à la survenue de possibles encore impensés. Ce moment idéel où un groupe d’humains accueille l’ancestral, l’indéfini et le primitif, pour ouvrir le chemin vers un avenir plus doux, plus inclusif et écologique.

Les interprètes ont un art du jeu si délié, si spontané, et une telle complicité qu’on ne démêle pas l’improvisation de la part écrite.
Adeptes des neurosciences et amateurs de jeu, le Groupe Fantôme prêche le faux pour avoir le vrai, ou plutôt prêche le réel pour avoir le théâtre. Avec une foi solide et enthousiaste/enthousiasmante dans la fonction performative du langage et le pouvoir de l’imaginaire, ils font du public non seulement le spectateur mais aussi le potentiel acteur de l’utopie de leur Futur, nous invitant “à nous souvenir du futur pour qu’il puisse arriver”…
Un spectacle métis, gamin et intello, farceur et rêveur, où l’on bascule sans complexe d’un humour potache au surgissement d’un intense sentiment d’étrangeté. Dans une jolie scénographie enveloppée d’une obscurité sculptée de lumières très élégantes, nourrie par une composition musicale jouée en direct par Colombine Jacquemont et Émilien Serrault, Futur est un spectacle inventif, intrigant, très ludique et joyeux. Grâce à eux et à nous tous, “tout va très bien aller”.

Marie-Hélène Guérin

 


 
FUTUR
Conception, texte et mise en scène Clément Aubert, Romain Cottard et Paul Jeanson
Scénographie Heidi Folliet
Costumes Léa Gadbois-Lamer
Assistanat costumes Aude Pelletier
Création lumière Stéphane Deschamps
Création musicale et sonore Colombine Jacquemont et Émilien Serrault
Avec Clément Aubert, Romain Cottard, Colombine Jacquemont, Paul Jeanson et Émilien Serrault
Photos © Bastien Bernini

Production Le Groupe Fantôme
Coproduction Les Plateaux Sauvages, Les Gémeaux – Scène Nationale de Sceaux, le Théâtre de Châtillon et le Théâtre de Suresnes Jean Vilar
Coréalisation Les Plateaux Sauvages
Compagnonnage Théâtre de la Fleuriaye – Carquefou
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages
Avec le soutien de l’Adami
Avec l’aide de la SPEDIDAM

Le Moment psychologique, l’obsession du présent de Nicolas Doutey

Alain Françon et Nicolas Doutey se connaissent depuis de nombreuses années, l’auteur ayant assisté le metteur en scène sur plusieurs productions. C’est à Théâtre Ouvert que nous assistons aujourd’hui à la mise en scène du Moment Psychologique, un texte publié au sein de la collection Tapuscrit. La distribution réunit plusieurs habitués de l’écriture de Nicolas Doutey. Pierre-Félix Gravière, Pauline Belle et surtout Rodolphe Congé qui retrouve le rôle de Paul, homme d’âge moyen sans caractéristiques particulières mais qui développe une capacité inouïe à interroger le monde qui l’entoure et à analyser les interactions sociales même les plus ordinaires.

Dans un dispositif ouvert et modulable, réalisé par Jacques Gabel, fidèle compagnon d’Alain Françon, quatre bancs arrondis forment un cercle morcelé devant une toile peinte reproduisant un ciel nuageux. Tout est très sobre, neutre. Les comédiens s’installent, vêtus d’habits du quotidien. L’intégralité de la distribution est présente sur scène tout au long de la pièce, tournant le dos au public jusqu’à l’intervention de leurs personnages respectifs. L’intrigue est d’une rare simplicité. Paul reçoit un ami chez lui, Pierre. Il est interrompu par l’arrivée de So, l’assistante de Matt, qui prétend avoir rendez-vous avec lui. Visiblement, l’information s’est arrêtée quelque part en chemin. Matt débarque, suivie plus tard de Pam et de Don.
Comme souvent chez Nicolas Doutey, au départ, tout est d’une banalité déconcertante. Paul et Pierre échangent quelques propos sans grand intérêt autour d’une bouilloire électrique qui ne veut plus s’allumer. Mais ses personnages sont observateurs. Des penseurs également. Ils sont à l’affût du moindre petit accroc, du grain de poussière qui vient enrayer le quotidien et le caractère anodin de chacune des situations. Les personnages remontent alors le fil de leur pensée et de leurs idées afin de constamment proposer une analyse de ce qu’il est en train de se passer. Finalement, Paul et Pierre ne vivent plus leur rencontre mais ils la commentent, la décortique, ricochant d’un sujet vers un autre, par association d’idées, exemples et contre-exemples.

Nicolas Doutey s’amuse à rester le plus flou et le plus général dans la caractérisation des personnages et des situations. Ainsi, Matt semble être une femme de pouvoir travaillant pour le gouvernement et menant un projet visant à “réinventer le politique”. Pour cela elle s’appuie sur les équipes des “services” qui, à défaut d’être compétentes et efficaces, donnent du fil à retordre à So. Pam contribue également à ce projet de la plus haute importance et se charge de “l’inscrire au niveau international”. Tout cela en lien avec Don, responsable de la sécurité et des renseignements. Le décalage entre la vacuité de cette situation, l’emploi des lieux-communs, la généralité des concepts développés par les protagonistes et leur capacité à tisser des raisonnements qu’ils poussent toujours plus loin génère une atmosphère très particulière et un humour irrésistible. Agissant à partir d’un néant qu’ils remplissent de paroles vides de sens, les personnages arrivent malgré tout à tisser un nœud dramatique qu’ils vont par la suite s’attacher à démêler.
Les comédiens, remarquables de précision et de naturel, jouent au présent. C’est le propos de cette pièce d’interroger notre relation à la rencontre, celle qui se joue en ce moment. Notamment, lorsqu’un public se réunit dans un même lieu à un moment précis pour assister à une démonstration sur scène par d’autres individus. Les personnages entretiennent une forme assez unique de sincérité et de naïveté dans leurs rapports. Le spectateur a le sentiment de revenir aux origines, comme s’il assistait à l’élaboration des tout premiers rapports humains.

La nature du texte, tirant vers l’absurde, développe au final, et le spectateur est pris au propre jeu de l’écriture et de la rhétorique des personnages, une réflexion sur le politique lui-même et sur une forme d’utopie. Celle d’un gouvernement qui souhaite placer le plus lambda de ses citoyens au cœur du système pour “réformer la vie dans le monde”. Tout en réflexivité et en rebond, avec une certaine fraîcheur, la pièce de Nicolas Doutey est formidablement mise en valeur par la direction d’acteur très claire d’Alain Françon et une distribution sur-mesure.
Le Moment psychologique nous rappelle que le théâtre invente toujours de nouvelles formes originales et singulières, souvent dans la plus grande simplicité, plaçant le texte, la langue et le jeu au cœur de la proposition artistique.

Alban Wal de Tarlé

LE MOMENT PSYCHOLOGIQUE
À voir à La Scala-Paris du 1er au 11 février 2024
Texte Nicolas Doutey
Éditions Théâtre Ouvert | Tapuscrit
Mise en scène Alain Françon
Avec Louis Albertosi, Pauline Belle, Rodolphe Congé, Pierre-Félix Gravière, Dominique Valadié, Claire Wauthion
Scénographie Jacques Gabel | Lumières Émilie Fau | Regard costumes Elsa Depardieu | Régie générale Marine Helmlinger
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Production Studio Théâtre de Vitry et Théâtre des nuages de neige
Coproduction Théâtre Ouvert, Théâtre Jean Vilar Vitry sur Seine, Théâtre des Quartiers d’Ivry

Le Théâtre des nuages de neige est soutenu par la Direction Générale de la Création Artistique du Ministère de la Culture.

La Solitude des mues : âpre et sensible portrait d’êtres vivants

temps de lecture 5 mn 30

Après Daddy Papillon, Naéma Boudoumi et Arnaud Dupont sont de retour à la Tempête avec un récit qui fait vœu de parler de nos métamorphoses intimes. Celles de l’adolescence, mais aussi celles de l’âge adulte, où, pour avoir quitté le territoire immense des potentialités de l’enfance on n’en reste pas moins en perpétuelle re-construction.

La première image nous plonge dans une vision entre joliesse et malaise. En robes à froufrous, Kiki et Pastèque (Shannen Athiaro-Vidal et Clara Paute, vives et sincères), deux copines adeptes de la culture kawaï, ont des airs de ballerines de boîtes à musique, corps presque adultes dans des tenues de poupées.
 

Kiki s’appelle Emma, dans l’autre réalité, celle hors de son univers kawaï, des réseaux sociaux et de son intimité avec sa copine Pastèque. Sa mère est morte jeune, Emma était petite fille, elle grandit seule avec son père. Pierre, le père, veuf, déboussolé, en proie à des difficultés financières, fatigué par les travaux perpétuels qu’impose l’état de la maison, désorienté par les occupations et les amitiés de sa fille, trimballe une grande solitude. Arnaud Dupont, co-auteur, en est aussi l’interprète, avec sobriété, lui donnant une opacité émouvante.

La scénographie est très élégante, et parlante. Deux cubes de cornières occupent l’espace, un squelette de maison, deux pièces qui ne communiquent pas. Chambre fleurie et rose de Kiki, peuplée de mille détails racontant son univers, chambre minimaliste, un tatami et du gris pour le père. Entre les deux, le noir du plateau et le silence des sentiments qu’ils n’arrivent pas à partager.
 

Répandue sur un recoin de la scène, une grande masse de laine évoque les sculptures de Sheila Hicks. L’opposé même de la maison, qui est tout en angles, en hauteur, en couleurs tranchées : une masse rampante, organique, bariolée, qui peut faire écho aux niches érotiques que creuse Robinson dans le Robinson ou Les Limbes du Pacifique de Michel Tournier.
Le père s’y réfugie, s’y enfouit ; je lis dans le dossier du spectacle qu’il s’agit d’une image de la forêt, mais il pourrait tout aussi bien s’agir de son chagrin ou de sa consolation. Il y cherche l’oubli, la perte de la notion du temps, peut-être, un lieu et un temps de dé-cérébralité, sans doute. Il y retrouvera parfois un faune, petit esprit aux cheveux de laine et au corps de forêt entre nymphe et satyre, tendance yokai, qui sert de catalyseur à ses souvenirs comme à ses désirs. Élise Bjerkelund Reine, circassienne souple et ancrée comme un roseau, lui offre la fluide étrangeté de ses contorsions
 

Pendant que Pierre le père se perd ou se retrouve dans son tapis de feuilles-cocon, Kiki, elle, s’invente des ramifications dans les mondes numériques, lance des avatars chantants, dansants, sur le word wide web, les offrant au jugement de ses pairs, dont les commentaires élogieux ou insultants font bien marrer les deux copines – elles ont bien plus de recul sur les pépiements de la toile qu’on ne pourrait le craindre…
Un grain de sable, un accident d’amitié va enrayer les engrenages du quotidien. Kiki, animal blessé, se terre alors au fond de sa tanière, hikikomori de circonstance, fermant littéralement sa porte au monde extérieur, ne gardant contact qu’avec un ami on line, mélancolique et délétère jeune homme. Sa vie tient dans quelques mètres carrés et sa seule fenêtre n’est désormais plus qu’un écran. Il faudra que quelque chose bouge à l’extérieur comme à l’intérieur pour accepter à nouveau l’autre.
 

L’écriture, nette, aux dialogues sans fioritures, est aérée par les incursions fantastiques du faune et les immersions sylvestres du père. Concise jusqu’à être parfois elliptique, sans manichéisme, elle ne cherche pas à excuser ses personnages ; elle les laisse se débattre avec leurs fragilités et leurs défauts, leurs douleurs et leur hargne. On les voit fléchir et batailler, errer et faillir, cheminer à tâtons vers la nouvelle mue de leur vie.

Réflexion âpre sur la solitude des êtres, les fêlures et les cicatrices qui viennent après les blessures, La Solitude des mues est un spectacle à la fois doux et dérangeant, plein de tendresse pour ses personnages en pleine mutation, traversé d’une poésie sombre, et finalement éclairé d’espoir.

A voir avec un.e ado, pour l’initier à un théâtre exigeant et sensible, et peut-être ouvrir avec lui le dialogue sur ces mouvements souterrains qui façonnent nos vies d’êtres in-finis.

Marie-Hélène Guérin

 

LA SOLITUDE DES MUES
Un spectacle de la compagnie Ginko
Au Théâtre de la Tempête jusqu’au 11 février 2024
Texte Naéma Boudoumi, Arnaud Dupont
Mise en scène Naéma Boudoumi
Avec Shannen Athiaro-Vidal Pastèque, Élise Bjerkelund Reine la bête, Victor Calcine Kuro Neko, Arnaud Dupont le père, Clara Paute Kiki et à l’image Lucas Garzo Yami
Mouvement chorégraphique Anna Rodriguez – costumes Sarah Topalian – scénographie Delphine Ciavaldini – vidéo Luc Battiston – lumières Charlotte Gaudelus – son Thomas Barlatier
Photos © Luc Battiston
 
Rencontre avec les auteurs

 
Administration, production Le Bureau des filles – Véronique Felenbok, Ondine Buvat diffusion Le Bureau des filles – Marie Leroy presse Olivier Saksik – Elektronlibre
Production Cie Ginko en coproduction avec l’Étincelle – théâtre de la ville de Rouen, le Quai des Arts – Argentan, le Nouveau Gare au Théâtre – Vitry avec le soutien des Fours à Chaux – centre de création et d’histoire de la Manche, de la Cidrerie – Beuzeville, de La Faïencerie – Creil, du théâtre Jean Lurçat – scène nationale d’Aubusson, de La Chartreuse – Centre national des écritures du spectacle Villeneuve-lez-Avignon, du Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne, de la DRAC Normandie, de la région Normandie, du département de la Seine-Maritime, de la ville de Rouen en coréalisation avec le Théâtre de la Tempête

Ex Machina : une pour toutes, toutes pour une !

temps de lecture 4 mn

C’est une mastress of ceremony à la fois onctueuse et piquante qui nous accueille en lieu et place des traditionnel.le.s ouvreur.se.s, dérivant des précautions d’usage habituelles en instructions plus fantaisistes.
Élégance et gouaille, rouge à lèvres rouge et robe de velours d’un noir suave, elle enchaîne avec une improbable (et impeccable) interprétation a cappella de Une femme avec toi , tube des années 70 dont on (re)-découvre mi-amusé mi-effaré le texte.
 

Le ton est donné, avec Ex Machina, Carole Thibaut va parler d’être femme (avec ou sans toi), avec beaucoup de gaieté. Car, oui, on peut faire un spectacle féministe, rageur ET joyeux.
Le « deus ex machina » du titre, c’est ce fameux « dieu descendu de de la machine », le machin macho censé dénouer les drames et redonner sens et ordre au monde, qu’elle nous propose d’envoyer valser.

Carole Thibaut – actrice, metteuse en scène, autrice, directrice d’institutions (actuellement, elle dirige le CDN de Montluçon) – part/parle d’elle-même pour nous interroger sur la place qu’occupent les femmes – comment les femmes, avec leur corps, leurs envies, leurs faiblesses et leur(s) pouvoir(s), peuvent se mouvoir dans la société et dans l’espace de notre monde contemporain ?

Suivant un découpage en chapitre aux intitulés explicites (« La Chevalière » « Puberté » « Sexualité et séduction » « La vie de couple (hétéro) » « Le Théâtre »), elle nous embarque dans un seule-en-scène protéiforme, soutenu par des créations vidéos (Benoît Lahoz) et sonores (Karine Dumont) dont on peut souligner la richesse et l’adéquation.

 

Petite fille initiée tôt à la domination des hommes par un paternel ordonné et ordonnant, ado fille-garçon qui tombe amoureuse de garçons-filles (dans les années 80, on n’a pas de mots pour sortir de la binarité, sans mots on ne peut élaborer ni conscience de soi, ni pensée politique, trop tôt pour sortir de la binarité de genre), femme dans des « milieux d’homme » (bref, dans le monde du travail occidental) … On la suit d’âge en âge, de premiers pas en croche-patpatriarcaux, de Charybde en Scylla, de plafonds de verre en je-m’débrouille-très-bien-merci. Pour évoquer la représentation des femmes dans les rôles de pouvoir, pointer du doigt cet équilibre fragile qui demande un contrôle permanent, une intégration des règles tacites, Carole Thibaut convoque Marylin Monroe et Ingrid Bergman, la psychanalyse et la culture pop, convoque sa colère et son humour.
 

Conférence, cabaret, confidence, freakshow – entre écriture ciselée et improvisations un brin dingues, entre baroque et trash, vêtue/dévêtue avec humour et impertinence par Malaury Flamand, Carole Thibaut se métamorphose pour retracer son apprentissage de la domination et sa quête de libération/liberté.
Avec bain de sang et violoncelle baroque, avec faux seins, fausses fesses, fausses hanches et autodérision, avec éclats de rire, désordre et violence, elle délivre une dyonisiaque, pugnace et revitalisante incantation à sortir de la machine, une performance indéniablement spectaculaire, d’une générosité et d’une liberté folles !

Marie-Hélène Guérin

 

EX MACHINA
Écriture, mise en scène et interprétation Carole Thibaut
À voir au TNP Villeurbanne du 30 janvier – 3 février

Texte, mise en scène et jeu Carole Thibaut
Assistanat à la mise en scène Liora Jaccottet
Création sonore Karine Dumont | Création lumière Yoann Tivoli | Création vidéo Benoît Lahoz | Création costumes Malaury Flamand assistée d’Ophélie Reiller
Régie générale et lumière Guilhèm Barral | Régie plateau de création Léo Laforêt et Laurent Lureault
Dialogues artistiques et amicaux Pascal Antonini, Caroline Châtelet, Marion Godon, Elsa Granat, Vanasay Khamphommala, Philippe Ménard et autres
Photos © Héloïse Faure

 

Production Théâtre des Îlets – Centre Dramatique National de Montluçon
Coréalisation Les Plateaux Sauvages
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages
Ex Machina est publié chez Lansman Éditeur

40 degrés sous zéro, du Munstrum Théâtre : folie furieuse

temps de lecture 6 mn

Ça commence dans le noir (profond) et le blizzard (glaçant).
Cernant un plateau vide et vaste comme une plaine de Sibérie, des tentures hautes et grises comme des ruines.
Une queen (François Praud, magistral) haut perchée tiare somptueuse robe patchwork flashy interprète un Girls wanna have fun qu’on tarde à reconnaître, ses atours pop devenus obscurs et lyriques sous la voix de velours de la majestueuse reine et les nappes de sons électroniques orchestrées par Jean Thévenin. Humm, ronronnements de bien-être acoustique et visuel !

Le suave et le velouté ne tardent pas à prendre une bonne claque, reine et plateau se font métamorphoser à vue, l’une dépouillée de ses flamboyances, l’autre de sa nudité.
Le Munstrum Théâtre, compagnie du Grand Est, est adepte d’une pratique contemporaine, tonique et acérée, du masque, sous la houlette avertie de Louis Arene et Lionel Lingelser. Il nous entraîne, de L’Homosexuel ou La Difficulté de s’exprimer aux Quatre Jumelles – deux courtes et denses pièces de Copi -, dans un diptyque effréné, à 40 degrés sous zéro mais en ébullition.
 

Travail, famille, hémoglobine

C’est L’Homosexuel ou La Difficulté de s’exprimer qui ouvre le bal. Nous voilà en Alaska, où les loups – humains ou canidés – rôdent autour de Madre et Irina (Louis Arene et François Praud, qui s’en donnent à cœur joie), ci-devant messieurs devenues mesdames – de leur plein gré, et exilées en Alaska – contre leur volonté.
Irina livre son corps et son envie d’ailleurs aux êtres de tous sexes et de tous genres. Immense bébé immature, contre les duretés d’un monde avide elle oscille entre le besoin d’être consolée par sa Madre à poigne et le rêve de fuir avec une Madame Garbo qui l’a peut-être mise enceinte (impériale Olivia Dalric).
Rien de tel qu’une rasade de mirabelle de Biarritz (?), et quelques viscères encore fumantes, pour apporter chaleur et couleurs à cet univers de grisaille et de désespoir…
 

Après un Paradis Blanc envoûtant, on plongera dans la frénésie des Quatre Jumelles, une sorte de Quad de Beckett qui serait atteint du syndrome de la Tourette.
Les jumelles meurent, démeurent, remeurent, ressuscitées ad libitum par des injonctions d’héroïne, administrées dans le bras, l’autre bras, la poitrine, le cou, la cuisse.
On s’arrache les mains, les yeux, les (faux) seins, (fausses) fesses, on meurt étranglée, une balle dans l’œil, étouffée, avalée par un canapé, overdosée, une balle dans le dos, aveugle, sourde – toutes combinaisons épuisées, jumelle 1 tue jumelle 2, jumelle 3 tue jumelle 4, jumelle 4 tue jumelle 2 , ou 1, ou 3, qui survit, qui part avec qui, avec les biftons, les lingots, la poudre, en Suisse, à Boston, à Rio, en brassant du voguing, du kungfu, du airboxing.
La voracité consume les êtres, la drogue ravive leur flamme.
C’est une course folle, une surenchère de violence et d’absurde, traitée avec un sens du rythme irrésistible.
 

Dans un splendide décor, majestueusement lugubre, conçu par le metteur en scène lui-même, Christian Lacroix a inventé des costumes chatoyants et gothiques pour vêtir ces êtres hybrides, mi-hommes mi-femmes, humains et monstrueux, fragiles et destructeurs. Impératrice d’une Chine fantasmatique ou poupées déglinguées, Marie-Antoinette de cellophane perchée sur des patins à glace ou Morticia Adams sous acide : 40 degrés sous zéro convoque sur scène tout un imaginaire post-punk, queer, extravagant et délabré.

À la férocité des textes de Copi répond le grotesque flamboyant et la drôlerie effrayante de la mise en scène. Sous les masques aux crânes nus, les interprètes, tous fantastiques, réjouissants, parfaits de maîtrise et de générosité, jouent entre quotidienneté et outrance, quelque chose d’à la fois très familier et très baroque.

C’est aussi un hommage à l’art du théâtre, dont le grand rideau rouge à demi-dégringolé en fond de scène se fait le témoin. Le (génial) gros chien d’Irina est un amoncellement de perruques, les entrailles sanguinolentes ne cachent qu’elles sont des lanières de tissus rougeâtres, les corps sont remodelés par les prothèses de latex, les crânes rendus chauves par les masques – tout est artifice pour faire surgir la réalité brute et folle, démon(s)trer la violence des rapports de domination, débusquer les pulsions de mort et de vie qui animent les êtres peuplant ces cauchemars polychromes.

Et puis, finalement, se dévoilent la machinerie du théâtre, rampes de projo, perches, transfos, et des comédien.ne.s – prothèses, genouillères, caoutchouc des faux crânes. Plateau et corps dénudés.
Après ces déchaînements dionysiaques, le final – lunaire et choral – est magnifique et poignant, sombre et étonnement lumineux.
Car au théâtre les morts se relèvent, et sur les décombres, tous artifices tombés, restent les vivants, et ils dansent, ensemble. Et c’est beau.

Marie-Hélène Guérin

 

40° SOUS ZÉRO
Une création originale du Munstrum Théâtre
Texte : Copi
Mise en scène : Louis Arene
Conception : Louis Arene, Lionel Lingelser
Dramaturgie : Kevin Keiss
Avec Louis Arene (Madre), Sophie Botte (Maria), Delphine Cottu (Garbenko et Fougère), Olivia Dalric (Madame Garbo), Alexandre Ethève (Leïla et Le chien), Lionel Lingelser (Général Pouchkine et Joséphine), François Praud (Irina)
Création costumes : Christian Lacroix
Scénographie et masques : Louis Arene
Création lumière : François Menou
Création sonore : Jean Thévenin
Création coiffes-maquillages : Véronique Soulier-Nguyen
Regard chorégraphique : Yotam Peled

Photographies © Darek Szuster

Administration, production et diffusion : Clémence Huckel (Les Indépendances), Florence Bourgeon | Assistanat à la mise en scène : Maëliss Le Bricon | Assistanat costumes : Jean-Philippe Pons, Karelle Durand | Assistanat son : Ludovic Enderlen | Assistanat à la scénographie, régie générale et accessoires : Valentin Paul | Accessoires et régie son : Ludovic Enderlen | Assistanat aux accessoires : Julien Antuori | Régie lumière : Victor Arancio | Habillage : Audrey Walbott | Cheffe d’atelier costumes : Lucie Lecarpentier | Costumes : Tiphanie Arnaudeau, Hélène Boisgontier, Castille Schwartz | Stage mise en scène : Mo Dumond | Stages costumes : Marnie Langlois, Iris Deve
Presse : Murielle Richard

Production Munstrum Théâtre Coproduction La Filature – Scène nationale de Mulhouse, Scène nationale de Châteauvallon, CPPC / Théâtre de L’Aire Libre (Rennes), Espace 110 – Illzach – Avec le soutien de la DRAC Grand Est, la Région Grand Est, le département du Haut-Rhin / Collectivité européenne d’Alsace, la Ville de Mulhouse, l’Agence culturelle du Grand Est, l’ONDA, le CENTQUATRE-PARIS, la Comédie- Française, le Théâtre de Vanves, le CRÉA – Ville de Kingersheim – Le Munstrum Théâtre est associé à la Filature – Scène nationale de Mulhouse ainsi qu’aux projets du Théâtre Public de Montreuil – Centre dramatique national, du TJP-CDN Strasbourg-Grand Est et des Célestins – Théâtre de Lyon. La compagnie est conventionnée par la DRAC Grand Est et la Région Grand Est. Elle est soutenue par la Ville de Mulhouse. Les pièces de Copi sont représentées par l’agence Drama – Suzanne Sarquier