Life on Mars ? : allez voir là-bas si on y est !

Pendant qu’une mission spatiale pour la planète Mars se prépare, des migrants se font former pour devenir auxiliaires de vie. Pour rompre sa solitude, un homme achète les services d’une escort girl. Dans une entreprise, trois collègues confient à un psychologue leurs difficultés à communiquer en open space…

La compagnie Thespis s’est appuyée sur un travail de documentation et d’entretiens autour de la thématique de la solitude, pour nourrir cette réjouissante création collective qui s’interroge, et nous interroge, sur notre monde moderne, et la place qu’y trouvent (ou que s’y cherchent…) nos contemporains.

Sur une pelouse vert vif qui tient à distance tout réalisme, les saynètes s’enchaînent avec un bel art du rythme et de la rupture. On tricote le voyage interplanétaire et les vies au ras de notre sol pour mieux détricoter les clichés et les mécanismes qui nous enserrent; et pour confronter la solitude incomparable de l’homme seul navigant sans retour aux solitudes insondables des hommes qui vivent dans la compagnie des autres hommes.

 

TROIS BONNES RAISONS D’Y ALLER + 1 :

1 – Pour se régaler de la plasticité et la justesse des comédiens. Dissimulés derrière un accent, un masque de commedia dell’arte, une ivresse, ou au plus simple, disons au plus nu du jeu, ils sont tous également vifs, inventifs, fins, sensibles.
2 – Pour la fantaisie et l’émotion jumelées. Pour ce cadeau que nous fait Life on Mars ? de distribuer rires francs et sourires d’une main, et de l’autre nous serrer le coeur en quelques instants. Avec la fêlure du regard d’un vieillard broyé par l’absence de l’épouse défunte, avec le trouble d’une femme dont la solitude se brise dans les bras d’un robot (Elle « mais est-ce que tu peux m’aimer ? » Lui, avec douceur « et toi ? »), avec le grain de la voix d’un chanteur aimé…
3 – Pour la mise en scène alerte et souple, précise, qui de fondus au noir en fondus-enchaînés nous entraîne d’un univers à l’autre sans jamais nous égarer, et trouve toujours la bonne distance entre les êtres pour nous faire ressentir ce que les meut ou les émeut.
4 – Et… parce que Life on Mars ?, c’est une histoire de solitudes mais c’est aussi une histoire de tendresses. Un spectacle où l’impertinence et le goût de la farce n’empêchent pas la bienveillance. Un spectacle qui nous raconte une humanité claudicante, mais soulevée par son désir inextinguible de vivre, et embellie par ses tentatives même maladroites, même empêchées, d’échanger, de communiquer, de se rejoindre. Un baume vivifiant !
On en ressort tonifié, l’oeil pétillant de plaisir, avec comme une joyeuse envie de serrer quelqu’un dans ses bras. Ça ne se refuse pas !
Avignon Off se termine dans une semaine, courrez-y !

Marie-Hélène Guérin

 


LIFE ON MARS ?
Création collective dirigée
Mise en scène : Thai-Son Richardier
Collaboration à la mise en scène : Lysiane Clément
Interprétation : Amandine Barbier, Loïc Bonnet, Gaël Dubreuil, Benoit Ferrand et Mellie Melzassard.
Création sonore : Claire Mahieux – Création lumière / régie : Bastien Gérard – Scénographie : Anabel Strehaiano – Costumes et photos : Lysiane Clément
 

A voir à Avignon du 7 au 31 juillet 2021 (relâche les lundis)
20H10 / La Factory, salle Tomasi
 

« Cueillis » par un garçon d’Italie

Quelques rares spectacles vous font comprendre, dès les premières secondes, que vous ne regretterez rien, que la banalité ne sera pas de mise. Qu’il n’y aura de place que pour la beauté, même la plus simple. Un garçon d’Italie est de ceux-là.

Tout commence par le discours d’un mort, calme et apaisé. Ce jeune garçon, retrouvé noyé, c’est Lucas. Son décès, si soudain, va bouleverser le destin de ses deux proches les plus intimes : sa compagne Anna et son amant Léo, un jeune prostitué. Accident ? Suicide ? Meurtre ? À ces questions sans réponse se joignent l’incompréhension, la détresse, et la plus terrible de ces interrogations : comment faire face.

Ce texte de Philippe Besson, d’une telle simplicité qu’il est nécessaire d’en souligner l’originalité et la beauté profonde, transporte. L’adaptation de Mathieu Touzé est juste et fidèle. Quant à la mise en scène, sa sobriété, l’absence d’artifice superflu, subliment ce texte qui marque et émeut. Nul besoin d’encombrer, d’interférer par quelque outil ce qui parvient à frapper au plus profond le spectateur. Si simples, si beaux, si universels, sont ce récit et l’interprétation sans faille de ces trois monolithes. Cela suffit. À eux seuls, les trois comédiens polyvalents qui chantent et jouent si juste, émeuvent et marquent.

Mathieu Touzé, l’artisan polymorphe et talentueux de cette pépite, campe un personnage touchant, empli de candeur et de poésie. Il laisse tour à tour paraître regrets et résignation. Estelle N’Sende est la figure de l’amoureuse endeuillée digne et forte. Son jeu délicat laisse deviner la blessure saillante qu’elle tente de cacher. Enfin, Yuming Hey livre une performance digne des plus grands – forte, lyrique, subtile ; il est tour à tour infaillible puis terriblement vulnérable, il chante, il semble danser, flotter, il nous cueille…

UN GARÇON D’ITALIE
D’après Philippe Besson
Mise en scène : Mathieu Touzé
Avec : Estelle N’Tsendé (à la création) ou Maud Wyler (Théâtre 14), Yuming Hey, Mathieu Touzé
À voir au Théâtre 14 du 19 au 30 mai 2021

crédits photos : Christophe Raynaud de Lage

La Mélancolie des dragons : voyager en AX

En attendant de retrouver le chemin des salles, et pour se remettre un peu en tête le goût des espaces infinis des plateaux de théâtre…
Merci aux Amandiers-Nanterre de nous faire le cadeau de cette captation (parmi les richesses de leur chaîne vidéo ), et au site Theatral Magazine de s’en être fait, entre autres, le relais.
Un petit copier-coller => une heure vingt – sans mélancolie ni dragons. Ou (puisque « l’essentiel est invisible pour les yeux ») avec ?
vimeo.com/403609557/c4a19e6f96

 
@ Martin Argyroglo
 
Qui, sérieusement, n’a pas envie d’entendre l’autoradio d’une vieille AX crachoter Still living you,
au milieu d’une route de campagne couverte de silence et de neige ?
Qui, soyez honnêtes !, n’a pas envie de voir naître du merveilleux à l’aide de bâches gonflables,
d’une machine à bulle et d’une flûte à bec ?
 

« – 7 jours ? pour la tête de delco ?
– En même temps, vous êtes bien, là, non ? »

 
Le titre est magnifique, la scénographie spectaculaire et incroyablement émouvante, le metteur en scène et ses acteur•rice•s ont un sens délicieux des blancs, des suspens, du faux naturel, de ces ruptures de rythme qui font naître le trouble et le rire.
Dans une somptueuse forêt hivernale, une troupe de métalleux artistes ambulants post-modernes plante le décor improbable et bricàbracesque d’un parc d’attraction à deux sous (le futur Parc Dürer. Ou Parc Melancholia. Ou Parc des songes et des libertés. Ou Parc André Malraux. Ou Parc Antonin Artaud). Cette bande de lascars dépenaillés qui croit à la magie du spectacle et de l’amitié nous contamine de leur folie…
A bas bruit, d’un souffle de ventilateur portatif, ils nous ébouriffent, nous questionnent et creusent des minuscules galeries dans nos cerveaux pour y faire passer le vent du merveilleux et de l’incongru.

Un rafraîchissant, décalé, tendre et bel hommage aux arts salutaires du spectacle et du rêve !

 

Marie-Hélène Guérin

@ Martin Argyroglo

La Mélancolie des dragons
Spectacle créé le 31 mai 2008 aux Wiener Festwochen, Autriche.
Conception, scénographie et mise en scène Philippe Quesne
Avec Isabelle Angotti, Rodolphe Auté, Cyril Gomez-Mathieu, Joachim Fosset, Sébastien Jacobs, Victor Lenoble, Émilien Tessier, Gaëtan Vourc’h

Prochain rendez-vous avec Philippe Quesne aux Amandiers-Nanterre imminent ! Du 15 au 20 décembre, avec la reprise de L’Effet de Serge.

Confinés dans… Ma Chambre froide

Nous voici déconfinés mais les salles de théâtre ne sont pas encore prêtes à nous ouvrir à nouveau leurs portes… Alors pour combler le manque, pour réveiller les envies, pour glaner quelques moments de plaisirs théâtraux, je me fais le relais d’un cadeau offert par Théâtre contemporain.net, à consommer sans modération et promptement (je crois que le lien échoit le 20 mai) : la captation intégrale de Ma Chambre froide.
Le spectacle est antérieur à PianoPanier, nous n’en avons donc pas fait la critique, mais ici nous aimons le travail de Joël Pommerat (lire : Pinocchio et Cendrillon), et ce que nous aimons, nous aimons le partager !
Acteurs impeccables et délectables, mise en scène virtuose, maîtrisée et poétique, scénographie envoûtante, plongée vertigineuse autant qu’intimiste dans les méandres du monde du travail, jeu de miroir (diffracté) du théâtre dans le théâtre… vous allez bien trouver deux-trois bonnes raisons d’y jeter un oeil !
 

La prodigieuse loi des prodiges

C’est bien là ce que nous livre François de Brauer, quelque chose de prodigieux.

Pour changer un peu de la réforme des retraites, décortiquons ici la réforme Goutard.

Le décor est planté : plateau nu ou presque, avec quatre ou cinq chaises seulement, et François de Brauer en tenue de tous les jours, veste, chemise, jean. A partir de là, l’acteur nous embarque illico presto dans la vie de Rémi Goutard qu’il accompagne d’une formidable galerie de personnages incarnés avec brio et subtilité.

L’histoire : elle part d’un acte fondateur : à 3 ans Rémi Goutard, saccage par inadvertance l’œuvre de 50.000 euros de l’ami de son père, l’artiste en vue Régis Duflou. Traumatisé par les foudres de ce dernier et par la vie d’artiste raté de son père, Rémi va s’ériger contre toute expression artistique. Dès lors, devenu un homme brillant mais austère, Rémi Goutard entre en politique et veut supprimer, par sa réforme, l’art et les artistes qu’il tient en horreur.

Ce qui est absolument fascinant, c’est de voir avec quelle dextérité, justesse et humour, François de Brauer passe d’un personnage à l’autre, d’une situation à une autre, d’une humeur à l’autre. On s’imagine tout, la salle d’accouchement, l’appartement familiale, le musée, les terrasses de café, le plateau télé, la manif, le bureau futuriste de la dictature. Il bruite tout, imite tout, imagine tout, mais surtout, il nous fait développer à nous, notre imaginaire. A l’heure où le théâtre utilise de plus en plus la vidéo, l’acteur nous rappelle avec force l’essence même du théâtre, raconter une histoire. A partir de là, le film se crée tout seul dans nos têtes, la BD se dessine en directe dans nos esprits fascinés.

Dans une société du data, de la rentabilité, de l’efficacité, de la dictature des idées, place aux gens qui doutent, à ceux qui écoutent leur cœur, qui cherchent, créent, rêvent et font rêver.

A voir absolument !

Anne-Céline Trambouze

 

La Loi des prodiges
Un spectacle de François de Brauer
collaboration artistique Louis Arene, Joséphine Serre
lumières François Menou
costumes Christelle André
photos Victor Tonelli

Infos sur la tournée : CLIC ici

Face à la mère, la douceur du déferlement poétique

Une histoire singulière, un piano, un deuil, celui de la mère, morte subitement.

Ce récit autobiographique de Jean-René Lemoine se conte à trois voix, une comédienne et deux comédiens. Ensemble et à tour de rôle, ils déroulent le parchemin du passé pour s’emparer du cheminement de cet homme, qui a perdu sa mère à l’autre bout du monde et qu’il voyait rarement.

Etre face à la mère, c’est se retrouver confronté au vaste horizon de ses origines, au ressac de ses douleurs, au déferlement des pages tournées depuis longtemps qui reviennent en pleine figure. C’est ce doux bruit de vagues aux embruns tantôt vivifiant, tantôt mélancolique.

A partir de là, se déroule le fil de son enfance, comme une longue lettre qu’il écrit à sa mère, renouant avec le souvenir et osant les mots qui n’avaient jamais été prononcé.

C’est un chant, une élégie, un cri d’amour a posteriori. Comme s’il fallait attendre la mort d’un être si cher pour laisser parler son cœur, comme si finalement la mort délivrait la langue et provoquait le jaillissement des mots. Jean-René Lemoine trouve ici comme beaucoup d’autres, le remède à sa douleur, ou si ce n’est le remède, une forme de salut par mots. Soigner la douleur par les mots, soigner la douleur par l’amour.

«Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé,
que pour sortir en fait de l’enfer » Artaud.

Dans cette mise en scène toute en délicatesse et simplicité, Jean-Philippe Renaud nous livre ce voyage avec justesse.

Anne-Céline Trambouze

 

D’après Face à la mère de Jean-René Lemoine
Mise en scène Jean-Philippe Renaud
Interprétation Jean-Philippe Renaud, Sarah Duret-Bernard, et Christian Schweda
Théâtre de la Croisée des Chemins (prochaines dates à venir)

ARCHITECTURE
Text, direction Pascal RAMBERT artistic collaboration Pauline ROUSSILLE light Yves GODIN costumes Anais ROMAND music Alexandre MEYER choregraphy Thierry THIEU NIANG sing Francine ACOLAS furniture advice Harold MOLLET
with Emmanuelle BEART Audrey BONNET Anne BROCHET Marie Sophie FERDANE Arthur NAUZYCIEL Stanislas NORDEY Denis PODALYDES (de la Comedie Francaise) Laurent POITRENAUX Jacques WEBER. 
ARCHITECTURE
Texte, mise en scene et installation Pascal RAMBERT collaboration artistique Pauline ROUSSILLE lumiere Yves GODIN costumes Anais ROMAND musique Alexandre MEYER choregraphie Thierry THIEU NIANG chant Francine ACOLAS conseil mobilier Harold MOLLET avec Emmanuelle BEART Audrey BONNET Anne BROCHET Marie Sophie FERDANE Arthur NAUZYCIEL Stanislas NORDEY Denis PODALYDES (de la Comedie Francaise) Laurent POITRENAUX Jacques WEBER.

Architecture en pierre de taille

Le pape du festival d’Avignon est Pascal Rambert, et la cour d’honneur est son palais. Rares sont ceux ayant aussi bien su mettre en valeur les murs et les voûtes de ce lieu mythique, et encore plus rares ceux ayant réussi au contraire à faire oublier la magie du Palais des Papes pour mieux transporter leur public. Pascal Rambert a, paradoxalement, relevé le défi de conjuguer ces deux prouesses.

Tout commence par une ronde, une danse si légère qu’elle en semble suspendue dans le temps. Un instant de communion et d’alchimie totales entre les neuf comédiens qui vont s’affronter. Puis résonnent la voix grave de Jacques Weber, et les mots violents de Pascal Rambert.
Car Architecture est une histoire de violence : sur fond d’un XXe siècle tragique, une famille d’intellectuels se déchire comme se déchirera bientôt l’Europe de part laquelle ils voyagent.

@Christophe Raynaud de Lage

Les thèmes de la guerre, bien sûr, mais aussi et surtout de la famille et en particulier des relations entre les pères et les fils, autant de sujets chers à Pascal Rambert, constituent le cœur de ce texte riche, poétique, puissant, moderne, ébranlant, fort, marquant. Entre face-à-faces pleins de tension et monologues foisonnants, passionnants et bouleversants, ces répliques, ces mots, frappent de plein fouet, pénètrent, poignardent, laissant des cicatrices ineffaçables et salvatrices. Et si la langue et les mots brûlants et violents de Pascal Rambert, faisant écho au plus profond de chacun, constituent les solides et indispensables fondations de cette Architecture, les neuf comédiens qui s’affrontent sur scène en sont indéniablement les piliers essentiels, bravant les tourments d’une époque qui les dépasse. Ces mastodontes donnent vie aux personnages et aux mots de Rambert, avec un talent tel qu’il semble obligatoire de saluer chacune de ces performances.

Jacques Weber incarne avec puissance le patriarche violent et vieillissant, figure du vieux monde ; Stanislas Nordey tient droit face aux reproches amers de son père, (dés)articulant chaque mot pour mieux le planter dans le cœur des autres protagonistes et des spectateurs ; Marie-Sophie Ferdane prête sa voix cuivrée et sa bravoure au rôle de la seconde femme de Jacques, pièce rapportée à une famille qui peine à l’intégrer ; Anne Brochet et Emmanuelle Béart incarnent deux sœurs aux destins parallèles avec subtilité et violence ; Denis Podalydès et Pascal Rénéric, en alternance, campent avec fragilité et émotion le fils aîné, musicien bègue incompris, aimant passionnément sa femme, Audrey Bonnet, magnifique de légèreté et de force jusqu’à un monologue final particulièrement puissant et avec laquelle il constitue un couple à l’alchimie évidente ; Arthur Nauzyciel est d’une grande justesse, en militaire teigneux, tour à tour effrayant et vulnérable, belliqueux et résigné ; enfin, Laurent Poitrenaux détonne : à la fois drôle, touchant ou profondément antipathique, il est ce gibbon inquiétant, élastique et impressionnant.

ARCHITECTURE
Text, direction Pascal RAMBERT artistic collaboration Pauline ROUSSILLE light Yves GODIN costumes Anais ROMAND music Alexandre MEYER choregraphy Thierry THIEU NIANG sing Francine ACOLAS furniture advice Harold MOLLET
with Emmanuelle BEART Audrey BONNET Anne BROCHET Marie Sophie FERDANE Arthur NAUZYCIEL Stanislas NORDEY Denis PODALYDES (de la Comedie Francaise) Laurent POITRENAUX Jacques WEBER. 
ARCHITECTURE
 Texte, mise en scène et installation Pascal RAMBERT collaboration artistique Pauline ROUSSILLE lumière Yves GODIN costumes Anaïs ROMAND musique Alexandre MEYER chorégraphie Thierry THIEU NIANG chant Francine ACOLAS conseil mobilier Harold MOLLET avec Emmanuelle BEART Audrey BONNET Anne BROCHET Marie Sophie FERDANE Arthur NAUZYCIEL Stanislas NORDEY Denis PODALYDES (de la Comédie Française) Laurent POITRENAUX Jacques WEBER.

Ainsi, pour notre plus grand plaisir, ces neuf comédiens de marbre brut, véritables mastodontes monolithiques, s’affrontent sur une scène sublimée. Sublimée tout d’abord par la scénographie, d’une pureté éblouissante, qui voit le plateau divisé en îlots qui forment cet écosystème familial. Sublimée par les lumières d’Yves Godin, entre froideur et chaleur, évoluant en harmonie avec le cours du récit, épousant le texte et son cheminement.
Architecture est un grand spectacle, une succession d’images lumineuses et marquantes, de scènes d’anthologie parfois si féériques que l’instant semble figé, un chef-d’œuvre porté par une troupe impressionnante et talentueuse, un de ces instants de théâtre total, une étincelle dans le paysage théâtral, qui illumine la Cour d’honneur et notre âme de spectateur.

Nathan Aznar

Teaser Architecture

ARCHITECTURE
Vu au festival d’Avignon 2019,
à voir actuellement aux Bouffes du Nord, jusqu’au 22 décembre
Texte, mise en scène et installation Pascal Rambert/ collaboration artistique Pauline Roussille/ lumière Yves Godin/ costumes Anaïs Romand/ musique Alexandre Meyer/ chorégraphie Thierry Thieu Nineang / chant Francine Acolas / conseil mobilier Harold Mollet
Avec Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès de la Comédie-Française, en alternance avec Pascal Rénéric, Laurent Poitrenaux, Jacques Weber
Création le 4 juillet 2019 au Festival d’Avignon – Cour d’honneur du palais des papes
Dates de tournée 2019-2020 ici

Warm : enfer ou back room ?

Vous avez envie de voir autre chose, de l’hors du commun, de la performance scénique, de l’intensité, « Warm » vous époustouflera.
 
Peut-on être excité sexuellement au théâtre ? C’est une question que l’on peut se poser en assistant à une représentation de « Warm ». Le théâtre n’est pas l’image, le théâtre, c’est le corps de loin et la voix qui vous arrive et c’est ce que nous donne à voir superbement « Warm ». On vous demandera de laisser vos effets aux vestiaires, car dans la salle, soyez prévenus « ça va chauffer ».
C’est assurément un texte écrit par un homme que nous donne à entendre Béatrice Dalle, qui a beaucoup de courage de se colleter à cette violence textuelle et physique, à cette succession de verbes violents, dévorateurs, exigeants et mettant en avant la maîtresse femme, pur désir et pur fantasme vus par l’esprit masculin. Elle y vit l’incarnation de ce désir et nous le retranscrit par la voix et de temps en temps avec son corps, qui voudrait lui aussi s’exprimer, mais comment faire, debout, presque figée, face à un lutrin, un micro à la main, pour que le corps vive également, pour que la voix ne soit pas que montée de la jouissance, mais puisse aussi se libérer et atteindre l’orgasme ?

@ Arnaud Bertereau

Ceux qui vivent à travers leur corps sur le plateau, ce sont le porteur Wilmer Marquez et le voltigeur Edward Aleman. Pourquoi deux hommes et pas deux femmes, ou un homme et une femme ou deux femmes ? A quoi correspond ce fantasme de voltigeurs ? Fraternité ? Homosexualité ? Rêve de partouze ? Il faut cependant préciser que le spectacle est né de cette rencontre entre le metteur en scène David Bobée et le duo d’acrobates colombiens et que le texte n’est venu qu’après. Des corps qui symboliseraient « ça », cette tentative de montrer « ça », avec la grâce et la force et la beauté des corps de ces deux hommes et sans une once de vulgarité.
 
La maîtresse femme se veut dominatrice alors que bien souvent, elle n’est que commentatrice et non ordonnatrice des événements de ses fantasmes incarnés par les exploits acrobatiques d’Edward Aleman et Wilmer Marquez. Sauf à certains moments, où elle aime à dominer par la parole, presque contraindre, presque sadique. Elle se saoule de ses propres inventions et incantations, tandis que les hommes-objets, interchangeables, morceaux du meilleur de chaque fraction de corps et de visages archivés par l’inconscient désirant de celle qui fantasme, ne paraissent au début que des gymnastes -enfin quand je dis « que », ce n’est pas réducteur, leurs prouesses nous impressionnent- et deviennent peu à peu des lutteurs qui ratent, tombent, déchoient, s’abandonnent à leur fatigue, à leur faiblesse, que leur transpiration, provoquée par la chaleur sur le plateau, oblige à se surpasser et qui, parfois, malgré les injonctions diaboliques de la maîtresse femme, n’en font qu’à leur tête et à leur corps.

@ Arnaud Bertereau

Quelle est cette femme si crue, si sans histoire, qui jouit de manipuler les corps comme une marionnettiste, ce spectacle circassien de l’intérieur de sa tête ?
Même si Béatrice Dalle est tout à fait impressionnante dans son interprétation qu’elle restitue avec force et intensité, elle demeure cependant jeune pour ce jeu de rôle rude et masculin, où l’on oscille entre enfer et back-room ; j’aurais imaginé une femme vieille, à la peau fripée, à la voix éraillée, pour ces invocations, pour cette poésie sonore, car oui, il s’agit bien de poésie, que ce soit celle des voltigeurs, de Beatrice Dalle, du texte de Ronan Chéneau, de la musique de Frédéric Délias, de la création lumière de Stéphanie Babi Aubert ou de l’installation et de la direction de David Bobée.
On en prend plein la vue, plein la tête, plein les oreilles avec la mise en scène faite de la lectrice au micro par Béatrice Dalle, du jeu acrobatique des porteurs-voltigeurs, des miroirs en fond de scène qui donnent l’impression de fondre et provoquent des mirages tant la chaleur produite par les projecteurs à chaque flanc de la scène brûle tout.
 
Or, le spectateur, peut-il vraiment partager cette expérience avec ceux qui sont sur scène ? Pas vraiment. On est bien sûr fascinés par ce qu’on voit et ce qu’on entend, beaucoup de nos sens sont en éveil, mais on est également capturés, avec l’envie de ne plus subir cette oppression, cette folie tout à fait réussie. Le spectateur reste forcément en retrait. Aurait-il été possible d’imaginer une immense partouze au théâtre du Rond-Point ?
 

Isabelle Buisson

 

WARM
Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 5 janvier 2020
Texte : Ronan Chéneau
Installation et direction : David Bobée
Avec : Béatrice Dalle
Acrobates : Edward Aleman, Wilmer Marquez
Lumière et installation : Stéphanie Babi Aubert
Musique : Frédéric Deslias

La Magie lente - Benoit Giros

La Magie lente, plongée en eaux sombres et remontée vers la surface

« Madame le ministre, monsieur le doyen… »
Le narrateur s’apprête à livrer l’ « histoire d’un homme » à une assemblée docte autant qu’institutionnelle. On nous annonce une conférence, c’est un témoignage intime qui va se dérouler devant nous.
 

« Il y a au fond de moi une épave, et ça remonte morceau par morceau, l’enfant que j’étais.
On ne voit rien en surface que de l’eau, du bleu-vert,
et en dessous, l’épave qui remonte par morceaux. »

 

Depuis 10 ans, Louvier croit que ses désirs sont des hallucinations, car le psychiatre que, troublé par des pensées sexuelles obsessionnelles, dépressif, il avait consulté alors, ne pouvait entendre ces désirs. Puisque ses pulsions ne peuvent être, le psychiatre les définit comme distorsions mentales, et voilà Louvier définit comme hétérosexuel schizophréne. Il lui faudra pas à pas devenir l’homosexuel bipolaire qu’on lui a refusé d’être, et rester schizophrène le temps de faire le chemin.
 

« – Bipolaire, c’est moins grave que schizophrène ou je me trompe ?
– Dans votre cas, vous avez raison.
– Alors c’est une bonne nouvelle. »

 

La Magie lente - Benoit Giros
 

Ce qui va se dévoiler là, c’est le trajet que Louvois, accompagné par un nouveau psychiatre, consulté parce que le mal-être ne se résout pas, va accomplir pour déconstruire ce diagnostic, cette définition de lui-même imposée par un tiers.
La « magie lente », c’est le lent et difficile apprentissage d’être soi, ce « bain révélateur » qui s’opère par le langage, par la cure psychanalytique, cette alchimie précieuse que les mots peuvent opérer.
Louvier et son nouveau thérapeute vont dénouer les fils de l’enfance, faire surgir de derrière les murs épais du déni et de l’innommable, ou plutôt le trop longtemps innommé, le traumatisme de l’enfance violée, l’inceste.
 

« Ce qui n’est pas dit pourrit dans le noir sans pour autant exister »

 

Le texte de Denis Lachaud est à la fois très cru et très pudique, on appelle une bite une bite, et un pédophile un pédophile, on parle de douleur et d’effroi, on avance à mots modestes et pourtant puissants vers la reconstruction d’un être.
Le jeu comme la mise en scène tiennent à distance tout pathos. Des chaises noires, toutes simples, des verres ou des bouteilles d’eau posées sur l’assise; à l’avant-scène, une table de bureau, un ordinateur portable. Dans le texte, il était écrit que ce spectacle serait joué par un homme seul : le metteur en scène Pierre Notte l’a pris au mot, et c’est l’acteur qui assure la régie, se chargeant des changements de lumière ou des lancements sonores. La voix à peine plus posée pour le thérapeute, à peine plus brisée pour Louvier, Benoît Giros entrelace les deux facettes du travail de la psychanalyse, glisse de celui qui écoute à celui qui dit, de celui qui dévoile à celui qui entrevoit, enfin. Pas de lyrisme, pas de fioriture, si l’émotion nait c’est avec retenue, presque discrétion. Un travail exemplaire d’intelligence et de justesse.

Marie-Hélène Guérin

 

La Magie lente - affiche
 

LA MAGIE LENTE
A Paris-Villette du 21 novembre au 7 décembre 2019
Texte Denis Lachaud
Mise en scène Pierre Notte
Avec Benoit Giros

L'histoire d'une femme, Pierre Notte, Poche-Montparnasse, Muriel Gaudin, Critique coup de coeur Pianopanier

L’Histoire d’une femme : la claque salutaire de Pierre Notte

L’histoire de départ de cette femme, c’est l’histoire de bien trop de femmes, peut-être l’histoire de toutes les femmes… Toutes celles qui, un jour ou l’autre, voire tous les jours, ont été blessées, humiliées, meurtries. Ces histoires qui les renvoient à leur condition de femme, précisément. Ces incidents provoqués par des hommes, nécessairement, qu’ils soient leurs pères, leurs buralistes, leurs voisins…
Ce genre d’épisodes glauques -insultes verbales, agressions physiques…- la femme de l’histoire ne veut plus en parler. Un jour, elle prend le parti, purement et simplement, de se taire.

@ Victor Tonelli 

« Je l’ai vu ralentir, lui mettre une main aux fesses, et repartir en riant. »

La femme se retrouve à terre, après la main aux fesses de trop, et elle décide en se relevant de ne plus jamais adresser la parole à aucun homme. Pas plus à son compagnon qu’à son médecin, pas davantage à son patron qu’à son frère. Décision bien radicale et qui n’attire pas forcément l’empathie…
C’est en ce sens, notamment, que le texte de Pierre Notte est très réussi : il n’est en rien manichéen, pas plus que ne l’est son héroïne.
La pièce interroge, pose question sur la posture à adopter. Quelles seraient, quelles sont nos propres réactions ? Trop ou pas assez radicales ? Le silence est-il la meilleure des armes ? Sans doute pas, mais pour la femme de l’histoire il est devenu vital…

Muriel Gaudin s’est emparée du texte dense, parfois très cru, toujours extrêmement poétique de Pierre Notte avec une vitalité, une force, une énergie palpables et communicatives. Elle est non seulement cette femme qui se raconte, mais également toute une galerie de personnages masculins qui la hantent, la maltraitent, l’irritent, et parfois, mine de rien, la réconfortent…
La mise en scène très minimaliste – une table, une chaise, un verre et une carafe d’eau – concentre toute l’attention sur la palette de jeu de cette brillant comédienne.

On sort un peu sonné avec, contrairement à l’héroïne, une formidable envie de crier : allez écouter l’histoire d’une femme !

 

 

L’HISTOIRE D’UNE FEMME
Théâtre du Rond-Point, du 6 novembre au 1er décembre 2019
Texte et mise en scène : Pierre Notte
Avec Muriel Gaudin