Paëlla : fantaisie municipale
Dans le XIe arrondissement, il y a un an et quelques poussières, de la volonté de Martin Karmann, Alexandra d’Hérouville, Sarah Horoks, Elie Triffault, Victor Garreau, Alice de Lencquesaing, Camille Claris, naissait le Théâtre du Chariot. La direction collégiale a tenu à garder de leur prédécesseur (qui était la Comédie Nation) le goût de la transmission et de la pédagogie, et dessine l’identité de ce nouveau lieu comme un espace tourné vers la création émergente, accompagnant de jeunes compagnies dans leur processus de création.
On y découvre la nouvelle pièce du Mustang Collectif. Le Mustang Collectif aime le réel, et travaille volontiers sur des substances autobiographiques ou documentaires, pour en faire matière à jeu, à comédie, à échange.

Aujourd’hui, ils nous emmènent à Gouzin, jumelle fictionnelle de tant de petites villes de province, où le local associatif vacille sous les coups de boutoir des mesures d’austérité gouvernementales – les coupes budgétaires ruisselant bien plus facilement que les richesses.
Ce local, c’est le petit cœur battant de la commune, s’y retrouvent les joueurs de fléchettes, sans doute quelques cruciverbistes et verbicrucistes, bien sûr les « Amis de la mer », et surtout le club « Les Gouz’ et les Couleurs », fer de lance de la joie de vivre gouzinaise, vaillant organisateur de soirées ludiques et de l’annuelle grande fête de la ville, prévue pour bientôt. Pour vous dire, la soirée « Rock et Raclette », il y a 3 ans, c’était eux ! Tout Gouzin s’en souvient. Cette année, l’ « orga » a voté pour un « Cabaret Paëlla » qui ne manquera de réjouir leurs concitoyens.
Mais les subsides manquent, et le maire, écharpe tricolore et pragmatisme en bandoulière, retire ses crédits, et voilà la survie du local et du groupe en péril.
Il n’y a plus d’argent, il n’y a plus d’autorisation, il n’y a peut-être même plus de local, mais il y aura LA FÊTE, car the show must go on, à Gouzin encore plus qu’ailleurs. Alors on annule les prestas payantes, exit le DJ et les chanteuses, on lance un mouvement « Rébellion-Occupation », et on bricole vaillamment la fiesta en mode DIY.
La petite bande de l’« orga » du club des Gouz’ et les Couleurs, va défendre, armée d’une toute fraîche conscience agitprop et de costumes en lamé, leur idéal d’un espace « petit 1 de rencontre, petit 2 de libre expression et petit 3 de fête ». La petite bande, c’est Robert, dit Bobby, pour qui ce local est comme sa seconde maison (ou même sa première), et ses potes de l’asso sa seconde famille (ou même sa première), Stef la grande bringue infatigable, Lola qui se voit un avenir plein de paillettes et de chansons à Paris, ou peut-être à Limoges, l’enthousiaste Noé qui frôle le spectre autistique du bout du doigt, Yoyo le backpacker à bâton de pluie et tatoo petites fleurs : pour lever le poing de la révolte, 5 comme les 5 doigts de la main, c’est exactement ce qu’il faut !

Dans un décor facétieux fourmillant de détails, Nusch Batut Guiraud, Mathilde Bellanger, Aurélien Fontaine, Louis Loutz, Myra Zbib sont dissimulés/exposés sous des masques de comedia très réussis, parés de costumes délicieusement inadaptés – sans être jamais ridicules pour autant, rien ne va parfaitement bien à personne. Pierre la méduse-mascotte du club des « Amis de la mer » philosophe dans son aquarium, en contrepoint méditatif à toute cette agitation. « Dans l’eau tout est calme, mais on est un peu seul, alors au local, je suis bien, je suis avec vous », résume la sage invertébrée.
Dans une ambiance un peu « Strip-tease », un peu « Chiens de Navarre » (mais tout public), on installe un campement dans le local, on fait un démocratique tableau des tours de pluche, de collages d’affiche et de repos, on répète des chorés, on s’échauffe la voix, on prépare des happenings, on expérimente la pratique artistique comme moyen de conquête politique, on s’approprie sa citoyenneté, on imagine des possibles.
Un spectacle qui fait la chaleureuse et joyeuse défense des lieux festifs populaires, de la puissance des rêves et du collectif, un spectacle avec un brin de folie et beaucoup de générosité, modeste, bigarré, farfelu, drôle et tendre. L’horaire tardif ne s’y prête pas tellement, mais on pourrait y aller aussi en famille, avec des enfants dès 8-10, qui se régaleront (comme leurs parents) de l’humour très visuel, des chorégraphies improbables, de l’humeur gaiement batailleuse, et du jeu impeccablement précis, plein d’allant et de fantaisie de la troupe.
Marie-Hélène Guérin
PAËLLA
À voir au Théâtre du Chariot jusqu’au 30 novembre
Un spectacle du Collectif Mustang
Texte et mise en scène Gabriella Rault, Aurélien Fontaine, Claire Faugouin
Avec Nusch Batut Guiraud, Mathilde Bellanger, Aurélien Fontaine, Louis Loutz, Myra Zbib
Collaboration artistique Camille Monchy | Masques Estelle Clément | Musique Alex Bernard | Lumière Camille Monchy | Scénographie Agathe Roger et Maxime Roger, Interlude Décors
Photographies © Christophe Raynaud de Lage et (photo haut de page) Irina et Ambroise Nicolao





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