Le roi se meurt : superbe farce funèbre, cruelle et drôle
Un tapis et un trône somptueux rappellent la splendeur d’un royaume aujourd’hui délabré, où désormais les murs se fissurent, les radiateurs ne se déclenchent plus, même le soleil prend du retard. Le roi se meurt dans un palais déserté, muet et défait.
L’ancienne reine chicane la nouvelle reine, elle aurait dû consolider le royaume, reboucher les trous, empêcher les voisins de repousser les frontières jusqu’à la rivière en bordure du château, de son temps ça ne se serait pas passer comme ça. Il faut dire que sur les neuf milliards d’habitants du pays, il ne reste que quelques milliers de vieillards, et quarante cinq jeunes gens, mais qui vieillissent si vite, qui sait dans combien de jours, ou d’heures, ils seront à leur tour des vieillards…

Drapé dans un manteau de cour majestueux sur son pyjama rayé, le roi s’obstine dans le déni de réalité, il mourra, oui, « dans 40 ans, dans 50 ans, dans 300 ans, quand je le déciderai, quand j’aurai le temps ».
Mais son royaume tient dans un mouchoir de poche, son spectre est un brigadier de théâtre, son garde tombe en panne, il a été couronné roi à sa naissance, son royaume et lui ont grandi ensemble, le roi meurt et son royaume avec lui.
Tandis que son garde transmet imperturbablement des bulletins de santé plus ou moins objectifs, elliptiques, confinants au métaphysique, le roi gamin impatient dit « j’ordonne », et rien ne se réalise, la parole performative du monarque n’a plus d’effet.
Pourtant le roi est infini, Héphaïstos, il a inventé la brouette et la fission de l’atome, écrit l’Odyssée et les sonnets de Shakespeare. Mais les murs se désagrègent et les vivants désertent le palais : l’immortalité des rois est provisoire.

Sous des lumières soignées, décors et costumes séduisent dans leur faste décati, avec des airs d’heroic fantaisy sans âge. La création sonore est remarquable : musiques diégétiques, bruitages, sonorisation des voix, tout en anachronismes et allusions, elle s’ajuste parfaitement à l’esthétique et au propos.
Dans cet univers presque fantastique, en tout cas symbolique, le réalisme fait une incursion, mais à distance, par une projection, où dans une chambre d’hôpital d’aujourd’hui, on retrouve les mêmes protagonistes sous des attributs actuels, en blouse médicale, portable en main.
Dans la mise en scène limpide et sous l’élégante direction d’acteurs de Christophe Lidon, la distribution est impeccable, gorgeant d’humanité leurs personnages. Autour de l’impeccable Vincent Lorimy, roi boudeur et déchiré, Valérie Alane, Chloé Berthier, Thomas Cousseau, Armand Eloi, Nathalie Lucas, jeu droit, net et sensible, sont des interprètes très fins et justes, aussi bien de l’humour que dans la gravité, et donnent une grande contemporanéité à ce classique du théâtre du XXe siècle.
On dit Ionesco maître du théâtre de l’absurde mais à y regarder de près, c’est une farce cruelle et drôle plus qu’absurde.
On rit beaucoup, des dialogues acérés, du tragicomique des situations, de la distorsion des rapports de force. Mais on a le cœur qui se serre aussi à cette superbe farce funèbre, qu’un onirique chant d’adieu, lamento a capella, clôt avec émotion. Un spectacle d’une belle théâtralité, et d’une grande humanité.
Marie-Hélène Guérin

LE ROI SE MEURT
À voir au Théâtre des Gémeaux Parisiens jusqu’au 6 février 2026
D’Eugène Ionesco
Mise en scène et scénographie Christophe Lidon
Assistante à la mise en scène Mia Koumpan
Avec Valérie Alane, Chloé Berthier, Thomas Cousseau, Armand Eloi, Vincent Lorimy, Nathalie Lucas
Lumières Cyril Manetta | Musique Cyril Giroux | Vidéos Léonard
Photos © Barbara Buchmann-Cotterot
Production : Théâtre des Gémeaux Parisiens, avec l’aimable autorisation de François Volard, Acte 2
Une création CADO Centre National de Création Orléans-Loiret



