Willy Protagoras enfermé dans les toilettes : retrouver son âme de sale gosse
Avec audace et panache, Wajdi Mouawad a choisi de boucler la boucle en concluant son exercice à la tête du Théâtre de la Colline par une œuvre de prime jeunesse, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes.
Pour situer rapidement l’action : les Protagoras apitoyés par l’errance de leurs voisins les Philisit-Ralestine qu’un coup du sort avait jetés à la rue les ont accueillis chez eux. Les années passent, les Philisti-Ralestine ont pris leurs aises et ne veulent plus partir, d’autant que les Protagoras ont le plus bel appartement de l’immeuble, ni trop froid en hiver ni trop chaud en été, celui avec la fenêtre qui donne sur la mer, tel un Liban miniature largement ouvert du la mer.
Le fils Willy à bout de nerf s’enferme dans les toilettes, bien décidé à n’en sortir que lorsque Marguerite Coteaux la fille de ses rêves viendra le rejoindre et que les intrus auront débarrassé le plancher.
On croit entendre, aujourd’hui, le conflit israélo palestinien, dans ces histoires de voisinages voraces, mais l’écriture faisait écho au conflit, dans les années 1975-1990, entre les communautés chrétiennes, donc Mouawad est issu, et les communautés palestiniennes entrées au Liban après la création d’Israël. Wajdi Mouawad avait 19 ans quand il a écrit Willy Protagoras…, sa famille avait quitté le Liban et son chaos depuis plusieurs années déjà, il vivait dans un Québec que, môme impétueux, jeune artiste bouillonnant, il trouvait bien trop lisse, bien trop obsédé par le propre. Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, c’était une façon gamine, brouillonne et furieuse de jeter sur le papier sa colère d’ado, sa soif de liberté, de création, de parler aussi d’où il venait, c’est à dire à la fois de l’exil, et de la terre d’origine, le Liban.

Un lever de rideau « à l’ancienne » signe la théâtralité assumée du geste, à l’instar des astucieux costumes, comme crayonnés.
Se dévoile un haut mur percé de fenêtres, de grincements de volets et de gueules de déterrés. Orage et cris de corbacs, c’est une réjouissante symphonie de pérorages-commérages-médisances, dans une furie millimétrée qui a quelque chose d’extrêmement baroque avec ses maquillages terreux, sa gestuelle très chorégraphiée, sa rythmique exacerbée.
La petite communauté applaudit ou se désole du déménagement de Nelly (charismatique Nelly Lawson), la sœur de Willy, qui préfère fuir sa famille plutôt que supporter un jour de plus les intrus, et décarre, mine renfrognée et piano sur le dos.
À chacun sa liberté, à Nelly celle de partir, celle de l’ailleurs, à Willy celle de rester, celle du refuge.
Nelly part, la façade s’envole dans les cintres, la scénographie aura cette ampleur, les beaux murs de bois blonds aux découpes oniriques entre envol d’oiseaux et déchirures seront déplacés en de grands mouvements fluides comme des mouvements de caméra, espace et récit recomposés de scènes en scènes.

Nous entrons là de plain-pied dans l’appartement, dans le cœur du problème. Willy (Micha Lescot, fiévreux, impeccable comme l’ensemble de la distribution), fils de la famille Protagoras, grand ado plus enfant pas encore adulte, est bien décidé à camper dans ses water-closets, parce qu’il revendique son espace à lui, et aussi parce qu’il compte bien faire chier tout ce petit monde qui l’emmerde. Au sens figuré comme littéral. Alors il faudra laisser passer le cap du stade sadique anal, l’éruption scato – ou s’en marrer de bon coeur, selon affinités. Et une fois régler l’épineuse question de quand et où faire ses besoins, on peut parler d’autre chose : comme souvent chez Mouawad, de la famille comme champ de bataille, et aussi de la force performative de la création, de l’acte de peindre (qu’on retrouvait dans Seuls), du sentiment d’appartenance à un territoire, des rêves trop grands ou trop petits, de la peur, de la prédation, de la mort, de la jeunesse, de l’amour.
Les personnages ont de beaux noms novariniens, Maxime Louisaire, Tristan Bienvenu, Jane Jarry, Catherine Octobre, Naïmé Philisti-Ralestine, Astrid Machin, qu’on écoute comme une mélodie. C’est d’ailleurs un spectacle très musical, de chorals et de solos, de rythmes et de mélopées; la bande-son, diégétique et extradiégétique, y est un pan de décor, presque un protagoniste. Musique jouée sur scène, bruits de nature ou d’objets, amplification de sons ou de distorsion de voix, chansons a capella, oud ou guitare électrique (magique présence du musicien M’hamed El Menjra), l’univers sonore est dense, riche, stimulant.

Un peu trop de rebondissements, des vengeance et des disparitions, un arroseur arrosé, alourdissent le ventre du spectacle, mais le plateau s’épure, le geste et le propos se resserre.
Dans une belle langue sale, crue, lyrique et poétique, avec une réjouissante magique grande troupe de 19 comédiens, Wajdi Mouawad livre un chant de la jeunesse, sombre mais pugnace, entre nihilisme et fureur de vivre, un cri d’amour aux enflammés, aux enfiévrés, à ceux qui veulent sauver leur insouciance, l’amitié, qui – contre l’enfermement, contre la société, contre le désespoir – choisissent la résistance et la liberté – de bouger, de créer, d’aimer et de s’envoler.
Reprendre Willy Protagoras… pour clore une époque :
une façon de finir par un début, de laisser le dernier mot au vilain gamin, à la jeunesse, à l’irrévérence, à la fougue.
WILLY PROTAGORAS ENFERMÉ DANS LES TOILETTES
Au Théâtre de la Colline jusqu’au 8 mars 2026
Texte et mise en scène Wajdi Mouawad
Avec Lionel Abelanski, Éric Bernier, Pierre-Yves Chapalain, Gilles David de la Comédie Française, Lucie Digout, Marceau Ebersolt, Jade Fortineau, Delphine Gilquin, Julie Julien, Nelly Lawson, Micha Lescot, Mireille Naggar, Johanna Nizard et Milena Arvois, Tristan Glasel, Swann Nymphar, Gabor Pinter, Tim Rousseau, Lola Sorel de la Jeune troupe de La Colline et le musicien M’hamed El Menjra
dramaturgie Charlotte Farcet | assistanat à la mise en scène Valérie Nègre | scénographie Emmanuel Clolus | lumières Éric Champoux | composition musicale Pascal Sangla | son Sylvère Caton et Michel Maurer | costumes Emmanuelle Thomas assistée d’Anne-Emmanuelle Pradier | maquillages et coiffures Cécile Kretschmar assistée de Mélodie Ras | suivi de texte Dena Pougnaud | fabrication des accessoires et décor ateliers de La Colline
Photos © Simon Gosselin
Production La Colline – théâtre national
Avec le généreux soutien d’Aline Foriel-Destezet
Une première version du spectacle a été créée le 26 mai 1998 dans le cadre du Quatrième carrefour international de théâtre de Québec.





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