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La Migration des cœurs : un spectacle sensible et gracieux, qui dessine d’une main légère les liens entre Emily Brontë, Maryse Condé et notre temps

Anne Monfort s’empare volontiers du roman pour en faire matériau de théâtre. Aujourd’hui, elle se saisit de la Migration des coeurs de Maryse Condé, et de celui qui l’a inspiré, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. Le premier est tout jeune de ses 30 ans (publié en 1995), le second, presque bicentenaire (publié en 1847) est tout jeune des 30 ans qu’aura vécu son autrice.

Maryse Condé a gardé les personnages, l’histoire et les thèmes des Hauts de Hurlevent. Elle les a transposé à la Guadeloupe, en une réécriture postcoloniale – un « cannibalisme littéraire » selon sa magnifique et si explicite formule – qui gratte les plaies des rapports de domination : patriarcat, racisme, rapports de classe s’y exacerbent – tandis que les sentiments, les ressentiments et les ambitions gardent leur fougue.
Anne Monfort a à son tour cannibalisé les deux œuvres, les a métissées, tissées, détissées, pour en faire la trame de son spectacle.
 

 

Quel beau titre que « La Migration des cœurs » ! Maryse Condé, autrice et intellectuelle française de Guadeloupe, par ce terme voulait tracer le fil de la migration des sentiments d’une génération à l’autre, sur scène aujourd’hui c’est aussi la migration des sentiments d’une époque à l’autre, d’un continent à l’autre, d’une autrice à l’autre.

Sur le plateau se croiseront alors Emily Brontë, Maryse Condé, la cohorte des Catherine – celles du XIXe siècle dans la  lande du Yorkshire Catherine Earshaw, Cathy Linton, bientôt Heatcliff, et celles du XXe siècle naissant à la Guadeloupe Cathy Gagneur (les noms des personnages ont été modifiés par Maryse Condé, car les noms sont histoire et géographie), Cathy II Razié – et une poignée des hommes et des femmes qui peuplent ces deux romans de leurs passions violentes.

 

 

Les intrigues sont touffues, surtout pour qui n’est pas familier des Hauts de Hurlevent, mais l’adaptation est pédagogue. Anne Monfort nous distille des moments clefs des deux textes, enchâssés dans une émission littéraire dont Maryse Condé (impeccablement interprétée par Isabelle Kancel, au plus près de son rôle) serait l’invitée, et éclairés par un dialogue intime entre les deux autrices. Elle met en avant des bribes des deux œuvres, les fait résonner par delà les époques, les continents et les héritages coloniaux, et propose un dialogue avec aujourd’hui. Les passions individuelles dans leurs grandeurs et leurs petitesses y sont les échos des structures sociales, du poids de l’Histoire et de la politique.

La scénographie est légère comme une esquisse, un cadre de porte, quelques bougies, des livres, un tulle pour voiler-dévoiler des fantômes, une table sur laquelle Emily Brontë et Maryse Condé se partagent un p’tit verre de rhum et d’autres affinités, des branchages pour rappeler l’extérieur, l’au-delà du domestique.

Si les séquences extraites des Hauts de Hurlevent semblent un peu manquer de naturel – volontairement peut-être, pour tenir à distance l’oeuvre-source, le passé ? -, dans les passages tirés du texte de Maryse Condé comme dans les échanges autour des textes, la jolie distribution qui entoure Isabelle Kancel/Maryse Condé passe avec aisance et fluidité des rôles romanesques aux personnages contemporains. Harry Baltus, Judith Henry, Coralie Méride, Demi Pittet sont chacun à leur façon charmeurs, touchants et justes.

 

 

Le texte est rapide, foisonnant d’informations et de réflexion et cependant toujours d’une grande limpidité, l’écriture est très souriante malgré la richesse et la gravité des sujets abordés, il y a de superbes idées de mise en scène, à la fois percutantes et discrètes : des retrouvailles dont l’interprétation contrarie la narration, des livres-tombeaux… Dans cette Migration des cœurs, on y apprend, on s’y amuse, on y est aussi ému, ainsi par la beauté profonde d’un chant funéraire. C’est un spectacle qui se fait politique – ne serait-ce que par sa créolité, mais aussi son questionnement des rapports de pouvoir – avec beaucoup de délicatesse, un spectacle cérébral et sensible, qui met en scène avec subtilité de l’intelligence en mouvement.

À retrouver du 29 octobre au 8 novembre 2026 au Théâtre Le Poche, Genève et le 12 novembre 2026 à L’Arc – Scène nationale Le Creusot

La Migration des coeurs était présenté au Centre Culturel Suisse dans le cadre du festival Mois Kreyol qui pendant encore un mois propose contes, musiques, bal, visites, spectacles en différents lieux de Paris et IDF, programme ici : https://lemoiskreyol.fr/

Marie-Hélène Guérin

 


 
LA MIGRATION DES CŒURS
Un spectacle de la compagnie day-for-night
Vu au https://ccsparis.com/evenements/anne-monfort-la-migration-des-coeurs/

 » target= »_blank »>Centre Culturel Suisse le 21 octobre 2026
Librement inspiré de Maryse Condé et Emily Brontë
Conception et mise en scène Anne Monfort
Collaboration artistique : Laure Bachelier-Mazon, José Jernidier, Fanny Holland
Avec Harry Baltus, Judith Henry, Isabelle Kancel, Coralie Méride, Djemi Pittet
Création lumière & régie : Roger Olivier (Guadeloupe), Cécile Robin (Hexagone/Europe) | Création musicale : Núria Gimenez Comas | Costumes : Marine Gressier | Scénographie : Irina de Faveri
Administration et production : Yohan Rantswiler
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Production et diffusion : Les Productions de la Seine, Florence Francisco et Gabrielle Baille
Relations presse : Olivier Saksik – Elektronlibre
 

 
Production : day-for-night
En collaboration avec : Textes En Paroles, Le Poche Genève
Coproduction : Textes En Paroles, Le Poche Genève, L’Arc – scène nationale Le Creusot, L’Artchipel, Scène nationale de la Guadeloupe

Soutien : Cité de la Langue Française – Château Villers- Cotterêts, Commission Internationale du Théâtre Francophone (CITF), Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage en partenariat avec l’Agence Française de Développement,•Ministère des Outres-Mers, Compagnie Milétoiles – Résidence d’accueil 2025, financée par la DAC Guadeloupe,Cap excellence / Centre Culturel Sonis – Les Abymes, Lycée Carnot – Pointe- à-Pitre, Villa Belle Créole – Petit Bourg, salle Georges Tarer – Pointe-à-Pitre, La Maison des Aînés – Baie-Mahault, Ville de Pointe-à-Pitre, La maison Jacques Copeau.

La compagnie day-for-night est conventionnée par la DRAC Bourgogne-Franche-Comté et par la Région Bourgogne-Franche-Comté et soutenue dans ses projets par le Conseil départemental du Doubs et la Ville de Besançon.