Articles

L’Avenir des reflets : une foisonnante fresque poétique et politique

Sa Sombre Rivière, flamboyant cabaret post-attentats, folle comédie musicale post-apocalyptique, nous avait emportés il y a quelques années dans son bouillonnement punk plein de vitalité.
Nous plongeant dans d’autres troubles, d’autres violences et d’autres espérances, avec L’Avenir des reflets, Lazare tisse mythes antiques, figures de la Révolution française et silhouettes du peuple d’aujourd’hui pour déployer une ambitieuse fresque historique, poétique, poïétique et politique.

C’est Marat, c’est Olympe de Gouges qui seront les piliers, les points fixes de ce vaste tableau.
Ou plutôt les roues dentées qui entraînent le mouvement autour d’elles, font tourner les engrenages, provoquent accélérations et saccades, bonds et rebonds, allers et retours dans le temps. Ninon de Lenclos, Molière, Thésée, Louis XVI, Marie-Antoinette, Lamartine, l’historien qui étudie Olympe de Gouges, un crâne shakespearien, un cerf empaillé, un chat vivant – autour d’eux vit/vibre tout un monde hétéroclite et pourtant cohérent, un monde d’êtres qui traversent les espèces, les espaces et les époques.
Les idées et les formes voyagent à travers l’Histoire, Olympe de Gouges peut citer Nietzsche et Claude Régy et chanter le blues d’une voix à la tessiture ample.

Servie par une distribution intense, pleine d’allant et de fougue, c’est une langue très belle qui se déploie ici, lyrique et claire, dont les interprètes prononcent joliment et avec naturel les trop souvent oubliés « h » aspirés. C’est un détail, sans doute, mais qui concourt à la mélodie, à une sorte de beauté décalée de la pièce.

La vaste scénographie joue des niveaux, profite du grand plateau de La Colline pour s’épanouir en largeur, en hauteur, en profondeur, touffue, joueuse et enjouée, pleine de surprises, à la fois foisonnante et très lisible. Les costumes sont évocateurs et presque intemporels, avec un air forain, de royales perruques s’amusent en papier blanc, des bonnets phrygiens et bicornes à cocarde voisinent avec de très actuels blousons de cuir et brassards « police », on est aujourd’hui et hier et bientôt tout en même temps.

La musique dont Lazare aime tant la liberté, la force rassembleuse, irrigue le spectacle. Piano et violoncelles moelleux, voix et tambour martial, skat, slam, rap, chant lyrique et chant populaire : le quatuor musical Myrtille Hetzel, Jérôme Billy, Gabriel Tur et Nicolas Testa excelle. On les retrouve aux côtés des comédien.nes, partageant les mille personnages de cet Avenir des reflets, bondissant d’un rôle masculin à un rôle féminin, de celui d’un perroquet à celui de Louis XV, de Robespierre à la femme de chambre de la Reine, de Lamartine à Marie-Thérèse d’Autriche. Et si les musicien.nes jouent la comédie, les comédien.nes jouent de la voix aussi, avec chacun leur personnalité et leur technicité, Denis Lavant, ludion infatigable, plus diseur que chanteur, la voix troublante, rocailleuse, et belle comme des cailloux roulant au fond d’une rivière, Anne Baudoux – complice de longue date – et Marion Malenfant, sensibles, impeccables quelque soit le registre, Ava Baya magnifique, pétillante, fiévreuse Olympe de Gouges.

Si le final est déroutant et laisse une tonalité sombre planer sur les reflets de l’à-venir, ce spectacle porte avec enthousiasme les fers des toujours urgentes questions de la liberté et de la résistance au feu vif d’une intelligence hardie et joyeuse.
Dans l’ample mouvement de cet Avenir des reflets parfois on peut se perdre, entre quelque scène qui s’étire, ou quelque autre dont on ne ressent pas la cohérence avec l’ensemble. Qui trop embrasse mal étreint, dit-on, mais qui trop embrasse embrasse, étreint, emporte et entraîne. On s’égare un peu, l’esprit divague… et une image forte, une diatribe intense saisissent et nous voilà de nouveau emportés par le flot puissant et généreux de cet Avenir des reflets, dont on aime l’étrangeté, l’effervescence et la poésie.
À voir sans doute aussi avec de grands ados, qui sauront apprécier l’humour et l’énergie du spectacle, et seront touchés, eux d’autant plus car ils sont à l’âge rebelle, par la pulsion de révolution et de résistances qui court tout au long de ce spectacle lyrique et tonique.

Marie-Hélène Guérin

 

L’AVENIR DES REFLETS
Un spectacle de la compagnie Vita Nova
Au Théâtre National de la Colline jusqu’au 15 juin 2026
texte et mise en scène Lazare
avec Anne Baudoux, Ava Baya, Jérôme Billy, Myrtille Hetzel, Denis Lavant, Marion Malenfant, Pierre Thionois, Gabriel Tur
violoncelle Myrtille Hetzel piano Myrtille Hetzel, Jérôme Billy et Gabriel Tur batterie Gabriel Tur basse Nicolas Testa
lumières Philippe Berthomé | costumes Marion Xardel assistée de June Nguyen en stage avec l’aide de l’atelier costumes de La Colline | collaboration artistique Anne Baudoux | scénographie et accessoires Marguerite Bordat assistée de Lucile Guenal en stage | composition musicale Myrtille Hetzel, Jérome Billy, Ava Baya, Gabriel Tur | conseil musical Myrtille Hetzel et Eddy Kent | son et collaboration musicale Nicolas Testa | assistanat à la mise en scène Marion Harlez Citti | fabrication du décor ateliers de La Colline | direction technique Bruno Bléger | régie de scène compagnie Yoan Weintraub
administration de production et diffusion Arnauld Lisbonne – Le bruit neuf assisté de Sogol Iranpour en stage
Photos © Felice d’Agostino


Production
Vita Nova
coproduction La Colline – théâtre national, Bonlieu – scène nationale d’Annecy, La passerelle – scène nationale à Saint Brieuc, Mixt – terrain d’arts en Loire-Atlantique, L’Empreinte – Scène nationale Brive-Tulle, Théâtre National de Bretagne – Centre dramatique national
avec le soutien duFonds SACD/ministère de la Culture – Grandes formes théâtre, de La Chartreuse – Centre national des écritures du spectacle, de la DRAC Île-de-France, du fonds d’insertion de l’École du TNB et de la Spedidam
remerciements à Guillaume Mazeau, Étienne Dobenesque, Felice d’Agostino, Lisa Spurio, Anna d’Agostini, Laurie Bellanca, Marion Faure, Jonathan Reig, Élisa Ferrera, Théâtre de l’Échangeur

Sombre rivière : flamboyant cabaret post-attentats

 

« Je ne suis pas en train de jouer au poète maudit,
je te dis que je suis un poète visionnaire. »

Une comptine sinistre, filmée en direct dans les coulisses, nous embarque directement dans un théâtre bien d’aujourd’hui, où la caméra fait partie des outils de mise en scène, et où le gros plan plaque les spectateurs aux acteurs.
Il y a quelque chose de lugubre et de grotesque dans cette introduction qui refuse le lisse et le sérieux pour se collecter d’une manière très physique au réel. Et c’est un Lazare de fiction, clownesque, baroque et bricolo qui déboule – enfin, un tiers de Lazare, bientôt suivi par deux autres tiers de Lazare.
 

« Dire tout à la fois,
la violence trop actuelle du monde et la force des songes. »

 

C’est l’histoire de la création d’un spectacle né tant bien que mal après les attentats de 2015.
C’est l’histoire d’un pays dont le passé colonial reste en travers de la gorge des colonisateurs comme des colonisés.
C’est l’histoire d’un homme de langage rendu muet par les cris de la barbarie.
 

« Et nous ne faisons rien pour les arrêter et nous n’inventons pas les contre-valeurs, chacun depuis notre lieu. La séparation qui est déjà là, ils veulent la creuser, creuser le fossé de cet « être ensemble » séparé, être ensemble par le sang, par le meurtre. Ils s’attaquent à des lieux de représentation, où ils ne sont pas représentés. Artistes, vraiment, allumez vos lampes d’inventeurs. Mettez les yeux en face des cœurs. Entrouvrez réellement votre porte de lumière. » Lazare, 16 nov. 2015

 

Lazare, lors d’un bel entretien avec Télérama au lendemain des attentats de novembre 2015, clamait « Artistes, allumez vos lampes d’inventeurs ».

Et c’est celui qui dit qui y est, Lazare s’y colle.
La genèse du spectacle, ça devait être les centaines de poèmes que Lazare l’auteur a rédigé dans l’effroi et le silence où l’ont plongé les attentats de 2015. Mais cette castratrice de collaboratrice, rôle assumée dans la vie et sur scène par Anne Baudoux, cofondatrice de la Compagnie Vita Nova, cette castratrice de collaboratrice, allez savoir pourquoi, les a tous censurés un par un. Alors, la genèse du spectacle : deux conversations téléphoniques , l’une avec Ouria, la mère de l’auteur « allô maman », l’autre avec Claude Régy, ami dramaturge, « allô Claude ». Et la volonté de « dire tout à la fois, la violence trop actuelle du monde et la force des songes. »
 

« Qu’on soit très clair
il y a la prière bon cœur que fait ma mère et la prière des monstres »

 

Lazare, qui à vingt ans rencontre le métier d’acteur au Théâtre du Fil (théâtre de la protection judiciaire de l’enfance et de la jeunesse), Lazare né d’une mère et d’un père algériens; Lazare dont la mère se souvient du massacre de Guelma, dont la mère se souvient du 8 mai 45 et ce n’est pas la capitulation de l’Allemagne, c’est le jour où elle a vu mourir son père en Algérie, le jour des massacres de Guelma, de Sétif, de Kherrata; Lazare qui aime la vie, le vin et la langue française; Lazare est tiraillé entre deux mondes et jette son corps, son cœur, son théâtre au-dessus du gouffre pour tenter de faire pont. Il se fait personnage, bientôt diffracté en trois acteurs.

Il entraîne avec lui une bande de sales gosses, brillants et joueurs, compagnons de longue date pour la plupart : Anne Baudoux, Mourad Musset, Olivier Leite – tous deux rencontrés au Théâtre du Fil en même temps que Florent Vintrignier, avec qui ils forment le trio La Rue Ketanou, Laurie Bellanca, Ludmilla Dabo, Marion Faure, Julie Héga, Louis Jeffroy, Veronika Soboljevski, Julien Villa. Tous fiévreux et doués, aux talents multiples, chanteurs, acteurs, musiciens, ils ont le même engagement et la même justesse dans la farce comme dans la poésie.
 

« Par-dessus la fosse
on entrechoque les verres de vin aux mille fleurs »

 

La « sombre rivière », c’est, dans un vieux blues, celle où les esclaves en fuite tentaient de cacher les traces de leurs pas. Celle qui délivrait ou noyait.
Sur le plateau, c’est une sorte de folle comédie musicale post-apocalyptique protéiforme; de belles chansons chaleureuses la traversent, du jazz manouche, du gros punk qui tache, des airs de toutes sortes, presque opérette, presque Prévert, presque Renaissance, et tout ça à la fois. Baladin, raï-rap, rock, voix – magnifiques timbres gospel de Ludmilla Dabo, lyrique de Julie Héga, guitares, contrebasse, une flûte passe, une batterie migre de cour à jardin… La vidéo y a sa part, on y croise les sourires irrésistibles, l’œil qui pétille et l’accent mélodieux d’Ouria, la maman de Lazare, quand elle n’est pas sur le plateau interprétée avec finesse par Anne Baudoux.

 

C’est un creuset bouillonnant, crépitant. Ça buissonne, ça rhizome, parfois pousse un surgeon tordu, bizarroïde, dont on se voit pas bien d’où il sort ni quel fruit ou fleur étrange en sortira; une pièce de puzzle d’une drôle de forme, d’une couleur mal assortie, mais, bah, ça s’emboîte alors faut croire que c’était la bonne pièce.

La mise en scène est très rythmique, très mobile, mais attention « on ne fait pas de bouffonneries nous c’est très rigoureux ! », déclare un des Lazare – et c’est vrai ! il y a une énergie folle, mais tout est très précis, et, comme dans un jam de freejazz, même au milieu d’un déchaînement de notes qui semblent partir en tous sens, tout le monde se retrouve à l’accord.

Lazare exorcise ses peurs, et les nôtres, tente de les noyer dans l’alcool – « L’alcool, c’est haram. – Dégage, je fais ce que je veux avec mes deux moi » – et jette contre elles tout ce qu’il peut de vie, de passions, de plaisirs, de désirs. « Il n’y a plus d’utopie au bord du Canal », tremble-t-il. Mais le long du Canal, un beau cheval blanc passe devant un mur tagué. Il n’y a plus d’utopie mais la joie, la beauté et la poésie sont encore possibles. Un spectacle d’une vitalité et d’une générosité nécessaires.

Marie-Hélène Guérin

 

SOMBRE RIVIERE
à voir au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 30 décembre
Texte et mise en scène : Lazare
Avec Anne Baudoux, Laurie Bellanca, Ludmilla Dabo, Marion Faure, Julie Héga, Louis Jeffroy, Olivier Leite, Mourad Musset, Veronika Soboljevski, Julien Villa
Collaboration artistique : Anne Baudoux, Marion Faure
Avec la participation filmée d’Ouria et Olivier Martin-Salvan

Photos : Jean-Louis Fernandez