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L’Enfant unique : itinéraire d’un enfant d’aujourd’hui

David Lescot aime l’enfance.
Mais pas d’un amour béat, pas d’un amour mièvre. Il aime l’enfance et les enfants, les observe et les entend, avec leur fraîcheur, leurs lumières et leurs ombres, et leur et sait en brosser des tableaux nuancés et plein de vie.
Il écrit pour eux des spectacles drôles et alertes, on a vu et aimé J’ai trop peur, J’suis trop vert, Depuis que je suis né. Il écrit aussi des spectacles qui parlent d’eux, l’enfance comme un « motif central et récurrent ».

Avec cet Enfant unique, c’est une cellule familiale qui voit naître, grandir, s’épanouir, vaciller, avancer, dans la France d’aujourd’hui.

Abel, qui prépare une thèse sur Hermès et deviendra enseignant, et Clothilde, chargée de communication – ce qui s’accorde bien à un spécialiste d’un dieu-messager, classe moyenne cultivée,  se rencontrent, deviennent amoureux, deviennent famille avec la naissance de Myrto, et Myrto devient leur enfant, puis devient un enfant, puis devient un individu, avec, contre, sans ses parents. C’est la grande aventure de la parentalité, et la grande aventure de l’enfance. Grandir et aider à grandir, changer ensemble, prendre place dans le monde.

Le décor offre un large espace de jeu, sol blanc encadré d’une grande estrade de bois blond en U, grande soeur des dispositifs de la trilogie « J’suis trop… » : une boîte à malice modulable, où se cachent un piano, une table et des chaises, un bureau, des assises, une piscine, une chambre d’enfant, des recoins intimes et des lieux de promenades, au gré des coulissements des blocs de bois, des changements de lumière et de l’imagination des spectateurs.

À l’avant-scène, un chœur ouvre le spectacle. Ce petit groupe serré, ce personnage à quatre têtes qui slamme jazzy, c’est le Temps, qui « commence et qui finit, c’est les Personnages, « les espoirs et les pourrissements, les apaisements et l’usure », c’est les événements, « ce qui commence et ce qui finit »… Il se fragmentera au gré de la vie et des rencontres du père, de la mère et de l’enfant, pour devenir médecin, copines de classe, collègues, amis, parents délégués, rouages ou grains de sable dans l’engrenage de leur vie.

Ce premier tableau peut séduire d’emblée ou tenir en retrait par une forme qu’on pourra percevoir comme un peu sur-construite – mais le charme opère vite, en quelques phrases, l’artifice devient musique, rythme, respiration.

David Lescot invente un opéra parlé, à peine chanté mais très musical. Il joue du langage, de l’oralité, des gestes quotidiens. Body percussion, crépitements de clavier, tapotements de mains sur le décor, balles de ping-pong, martèlement de pas, mots répétés, scandés, hachés, étirés, tout devient rythmes et mélodies. Harpe, tambourin, flûte traversière, guitare électrique se joignent aux voix et aux mouvements pour teinter de douceur et d’énergie la vie de Myrto. Un piano, aussi, dévoilé par une marche de l’estrade, qui sera lui-même un partenaire, entre les mains de plusieurs interprètes/personnages, témoin et compagnon de l’évolution de Myrto.

La cellule familiale est un petit noyau compact, mais ouvert au monde qui déborde dans les journaux télévisés, dans les conversations amicales. Hollande est élu, Macron est élu, le covid passe, on s’inquiète du cadmium dans les céréales du petit-déjeuner, de l’amiante dans les murs du lycée, peut-on y faire quelque chose, comment être un « bon » parent dans un monde qui fragilise son enfant, comment protéger, guider, laisser faire.
On accompagne Myrto, Abel, Clothilde pendant une quinzaine d’années, de la première étincelle d’envie d’enfant dans les esprits hésitants des jeunes futurs parents à son adolescence, traversant épreuves et joies en séquences rapides mais suffisamment déployées et denses pour exister réellement. Myrto, enfant unique et universelle, fera ses premiers pas, aura des émois amoureux, une amie opaque comme la suie et cassante comme le cristal, des questions, des rêves, des rébellions qui font écho à celles des jeunes manifestants de ces jours-ci et l’ancrent dans un aujourd’hui très concret.

On aurait sans doute que Clothilde et Abel aient une enfant qui leur ressemble un peu plus, une brunette, une métisse, mais la magie de la génétique et de la convention théâtrale leur a donné une Myrto blonde et menue. David Lescot a remis ce rôle majeur entre les mains de Sarah Brannens, familière de son univers, plastique, vive, capable d’incarner Myrto du jovial bébé se tortillant dans sa grenouillère colorée à l’ado dans ses tourments et sa maturité. Antoine Sarrazin donne au père sa douceur rêveuse d’intello plein d’inquiétude et d’espérances, Ludmilla Dabo est une mère qui a foi en la vie, en la liberté, qui chante des berceuses d’une voix ample et généreuse et soutient sa fille contre vents et marées. Eux trois qui portent cette famille aussi bien que les quatre interprètes comédiens-musiciens qui les entourent (David Lescot lui-même, Pauline Collin, Mirabelle Kalfon, Yannick Morzelle) sont fantastiques, vibrants de vérité, tous d’une évidence de chaque instant. Ils habitent cet immense plateau avec intensité et douceur.

David Lescot aime l’enfance.
Et nous, on aime son écriture nette et sensible, sa mise en scène délicate, toujours en mouvement, qui n’appuie rien et fait confiance au spectateur, on aime son humanité sans naïveté, son regard qui dévoile avec la même tonicité et justesse joies et épreuves. On aime cet Enfant unique ludique et poétique, gorgé de gaieté et de gravité, de malice et de profondeur.

Marie-Hélène Guérin

 

L’ENFANT UNIQUE
Un spectacle de la Compagnie du Kaïros
Texte, composition musicale et mise en scène David Lescot
Avec Ludmilla Dabo, Antoine Sarrazin, Sarah Brannens, Pauline Collin, Mirabelle Kalfon, Yannick Morzelle, David Lescot
Scénographie Alwyne de Dardel assistée de Inès Mota | Lumières Juliette Besançon | Costumes Mariane Delayre
Assistanat à la mise en scène Mona Taïbi | Stagiaire assistanat à la mise en scène Alixe Pineau

Régie générale Olivier Delachavonnery | Son Damien Helary, Alexandre Borgia | Diffusion Carol Ghionda | Production Véronique Felenbok | Administration Marion Arteil | Presse Olivier Saksik
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Texte paru le 17 septembre 2026 aux éditions Les Solitaires intempestifs

Production Cie du Kaïros.
Création en résidences au Théâtre de Cornouaille, SN de Quimper – La Ferme du Buisson, scène nationale, cinéma, centre d’art contemporain – Théâtre de Rungis.
Coproduction Théâtre de la Ville-Paris – Théâtre de Cornouaille, SN de Quimper. Avec le soutien pour le décor de Mixt, Terrain d’arts en Loire-Atlantique. La compagnie est conventionnée par le ministère de la Culture – DRAC Île-de-France. Action financée par la région Île de France.

Musiques en héritage : Ludmilla Dabo offre du bonheur en partage

Aller voir à un spectacle à La Cartoucherie, c’est déjà un voyage en soi. On met un pied dans une enclave, un bout d’ailleurs, un pan d’une aventure du théâtre français, ça sent une odeur d’arbres, de terre humide, de crottin, d’ailleurs on croise un cheval qui s’ébroue, il y a des gamins qui jouent, on prend un jus de gingembre assis dans l’herbe au soleil de fin de journée, on est bien.
Et puis commence l’autre voyage, celui d’entre les murs des théâtres qui se nichent ici.
Dans l’accueillante salle de La Tempête, Ludmilla Dabo aujourd’hui nous invite par la musique et par la parole à une pérégrination, entre introspection et enquête sociologique, entre rite et concert, à travers le temps, l’espace et les mémoires personnelles et partagées. De l’initiatrice du projet, autrice, metteuse en scène et interprète, on avait aimé il y a quelques années My body is a cage. Depuis, elle a déployé son talent dans un Portrait de Ludmilla en Nina Simone, composé à quatre mains avec David Lescot.

Une vaste estrade au fond pour les instruments à percussion, un portant à costumes pour changer de silhouette, des abats-jour à franges pour une douce lumière, des petits coins cocon – fauteuils moelleux, coussins aux couleurs chaudes, tapis – pour s’y sentir comme à la maison : une jolie et joyeuse famille de cœur et de chœur, de sons et d’affection nous prend par la main et nous emmène dans le labyrinthe de leurs souvenirs de musique(s).
Elles et ils sont six, trois sont chanteuses-comédiennes, Kaloune, aux gestes délicats, voix haute et flûtée, Ludmila Dabo, au timbre chaud et ample, corps solide et charnel, Elise Vigier, d’une légèreté de plume, comédienne aux pieds nus, contrepoint de lutin, trois sont musiciens, Anthony Cappelli, Louis Jeffroy, Gilles Normand, qui les accompagnent de la voix et des instruments, et d’une présence douce et souriante. De Paris, de La Réunion, ou de Bretagne, avec des parents venus d’ici ou de plus loin, tou.tes sont un peu danseur.euses, un peu conteur.euses, un peu poètes…

Ludmilla Dabo, gamine du XXe arrondissement, de ses parents camerounais et sénégalais n’a pas hérité leurs langues mais un bagage composite, fragmentaire, où, sur le terreau de sa propre langue natale française, s’enracinent les sonorités des cantiques en bassa ou des comptines sénégalaises de ses parents. Elle les fredonne phonétiquement, ces chants ne sont pas ses mots mais sont tout de même sa chair.

Avec ses comparses, elle se livre à un travail de recherche sur l’écho dans nos vies des airs qui ont nourri nos enfances, les traces qu’ils nous laissent, la forme qu’ils ont pu sculpter dans nos réseaux neuronaux. Mais aussi sur la façon dont cette matière si intime peut rencontrer les autres, comment une « mémoire collective » peut déployer ses rhizomes sous la surface des individualités. Le père de l’une a passé une soirée avec le chanteur favori de l’autre, l’un minot chantait un tube que les parents de l’autre n’appréciait pas, chez les un•es et les autres on écoutait Jean Ferrat, Barbara, Tino Rossi qui chantait Bizet, Cat Stevens. Quelque chose se tisse qui relie verticalement les familles de sang, horizontalement les familles d’amitié.

Kaloune, qui apporte avec elle le maloya de sa terre natale, nous confie « le bonheur profond de voir [sa] mère chanter la chanson de sa mère », bonheur dont le lieu est celui où vivent les mères fredonnantes, le lieu où naît la mémoire, le lieu de la transmission.
Elle nous distille la sombre et solaire mélopée de Mangé pou le coeur,
Partout i fé nwar
Mi enterre pas l’espoir
Tout’ l’temps soleil levé
Z’oiso l’a chanté,

Ludmilla frappe le tambour, la blonde Elise danse au lointain, et c’est très beau.

Ils et elles portent des tenues inspirées de photos de leurs parents, évoquent d’eux leur passé, leurs migrations – choisies ou contraintes, ou leurs attaches séculaires, leurs trajectoires singulières. Mais sous les vêtements des ascendants, ils sont d’aujourd’hui, avec ce que chacun a reçu de ses parents, puis de ses amis, glané deci-delà, créant un nouvel héritage, pour leurs descendants existants ou rêvés.

Si les passages de relais manquent parfois de naturel, des moments intenses émergent du collectif ou du particulier, ou de la rencontre magique entre les deux, un rythme partagé, une confidence, une écoute, le pas de danse de l’une posé sur la voix de l’autre, une chanson intime transmise au cercle amical. On y entend des poèmes et des contes, des sororités, des pères absents et des familles aimées, du breton, du créole et du wolof, du Ismaël Lo et du Colette Magny, les Poppys et du Wagner a capella. De tout, pour faire un monde grand ouvert à tous vents, à tous airs. Et quand l’on chante ensemble, on se crée un compagnonnage, on partage le pain des émotions. Ces généreuses Musiques en héritage débordent de sourires et de tendresses, de gravité et de joie, on les quitte le cœur devenu réceptacle de leurs musiques en héritage, nourri de notes, de souvenirs et de chaleur humaine.

Marie-Hélène Guérin

 

MUSIQUES EN HÉRITAGE
Au Théâtre de la Tempête, du 6 au 24 mai 2026
Texte et mise en scène Ludmilla Dabo
Avec Anthony Capelli, Ludmilla Dabo, Louis Jeffroy, Kaloune, Gilles Normand, Élise Vigier
Assistanat à la mise en scène Marie Desgranges lumières Kevin Briard assisté de Hannah Kircher | son Alexandre Borgia, Patrick Da Silva | régie générale, accessoires Hannah Kircher | costumes Alma Bousquet
Photos © Jean-Louis Fernandez

Production
Sorcières et compagnie, Libomna ; en coproduction avec la Comédie de Caen, le Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines – scène nationale, le Théâtre Sénart – scène nationale, la Machinerie-Vénissieux – scène conventionnée d’Intérêt National et la Ferme du Buisson ; avec l’aide la MC93 ; en coréalisation avec le Théâtre de la Tempête. Action financée par la région Ile-de-France. production Véronique Felenbok. administration Marion Artiel. diffusion Carol Ghionda. presse Elektronlibre – Olivier Saksik

Remerciements à nos précieuses familles pour leurs partages, présences et soutien dans notre recherche, à David Lescot pour ses conseils et relecture, à Carol, Véronique et Marion pour leur accompagnement bienveillant et encouragements, Coline Loger et Severine Nativel compagnes de route engagées, Senny Camara et Adama Diop pour leur aide précieuse à la traduction, Sylvie Deguy pour le chant, Hélène Caillet et Stéphane Caroff archivistes du centre national de la danse, Isabelle Cornelis, Laurent Bataille, Livia, Arthur, Anton, Yasmine Chouaki sans qui l’idée de cette recherche ne serait venue, Marie Desgranges précieuse collaboratrice, Clémence Bouzitat pour son soutien et ses attentions, Henriette Ngo Nsegbe Dabo la seule et l’unique pour tout.