Tendre Colère : l’oxymore dansant et humaniste de Christian et François Ben Aïm

La nudité du plateau est à peine griffée d’un tronc qui rompt le vide de son trait d’encre rouge et or. Un danseur pieds nus, paré d’un gant d’armure médiévale, jupe noire et pull gris cote de maille, chevalier de pacotille, balaie d’un air détaché le « quatrième mur », rôde et amuse le public qui prend place de facéties pince-sans-rire. Le noir se fait, la musique s’élève, dix danseur•euses s’avancent, signes graphiques se détachant sur la feuille blanche du plateau, prêts à écrire le récit de leur aventure humaine.

Liberté des unités, intensité du collectif, les individualités sont bien dessinées et le groupe a une puissante énergie commune. Christian et François Ben Aïm convoquent ici une danse de connexions. Par la peau, par le regard, par l’écoute, chacune et chacun sont toujours relié.es. Les êtres qui s’éloignent toujours sont rejoints ou rejoignent, les êtres qui tombent toujours sont relevés.

Les pas légers comme plumes, silencieux comme flocons de neige, tourbillonnants comme fumée dans le vent, les dix interprètes spiralent et bondissent, se séduisent et s’affrontent.
De même que leurs costumes, imaginés par Mossi Traoré, sont non-genrés, de pantalons, tuniques et jupes soyeuses, de même que leurs mouvements sont tout en souplesse, de même leurs rôles sont fluides, les duos sont d’hommes, de femmes, ou d’hommes et de femmes, les uns portent les unes et les unes portent les uns, toutes et tous s’épaulent – revendication d’une humanité forte et fragile sans distinction de genre.

Sous les lumières toujours délicates et élégantes de Laurent Patissier, la danse blagueuse et tendre s’intensifie de la frénésie d’une course stroboscopique sur une techno abrupte et flamboyante – rythmique sèche, matière sonore riche. Les corps se rassemblent en de jouissifs grands mouvements d’ensemble. On est suspendu à un solo expressif et poignant d’Andrea Moufounda, secouée de tous les tourmentes et joies d’une vie, entre les silhouettes immobiles de ses partenaires. Et ce qui touche est autant la force du solo de la danseuse que sa présence aux autres, et l’attention muette et concentrée de ses partenaires. Un nuage de brouillard recouvre la scène, un voile de déchirement, la séparation ou le deuil viennent hanter la pulsion de vie du spectacle, mais bientôt la vigueur et le jeu reprennent le dessus. Le groupe se fait bloc de petits soldats bagarreurs ou de boxeurs à l’entraînement sur une fantaisiste musique de fanfare distordue. Et leurs rugissements furieux deviennent chants et poèmes : dans cette Tendre Colère, la colère gronde mais la tendresse gagne.
Sur une basse continue de vielle à roue, une main au ciel, une circonvolution soufi s’esquisse dans un cercle de lumière. Les bras courbes sont accueillants, et dessinent l’âme douce de ce spectacle chaleureux.

Porté par une musique hypnotique signée Patrick de Olivera, de composition minimaliste en électro pulsante, de violoncelle méditatif en mélopées celtiques, Tendre Colère offre une danse contemporaine solaire, gracieuse et généreuse, d’une énergie féconde. Toute en rapidité, voltes et ondulations, sans une once de cynisme mais riche d’humour, de légèreté et de sourire, cette tendre colère a foi en la joie et en l’unisson. Chorégraphes et interprètes sont applaudis longuement, parce que c’est beau, c’est humain, et fort, et que cela rend heureux.

Marie-Hélène Guérin

 

TENDRE COLÈRE
Un spectacle de la compagnie CFB 451
Vu le 15 avril au 104 dans le cadre du toujours passionnant Festival Séquence Danse
Chorégraphie Christian & François Ben Aïm
Avec Eva Assayas, Jamil Attar, Johan Bichot, Alex Blondeau, Rosanne Briens,
Chiara Corbetta, Andrea Givanovitch, Jeremy Kouyoumdjian, Andréa Moufounda, Emilio Urbina
Composition Patrick de Oliveira
Assistante chorégraphique Alex Blondeau
Création costumes Mossi Traoré
Création lumières Laurent Patissier
Regard dramaturgique Véronique Sternberg
Régie générale et plateau Stéphane Holvêque | Régie plateau Christophe Velay
Photographies © Patrick Berger

Production — CFB 451
Coproduction et accueil en résidence Théâtre de Suresnes Jean Vilar (92), Théâtre Jean
Vilar – Vitry-sur-Seine (94), La Maison / Nevers – Scène conventionnée Art en territoire (58)
Coproduction Escher Theater (Luxembourg), Château Rouge – Scène conventionnée
d’intérêt national Art & Création d’Annemasse (74), Équinoxe – Scène Nationale de
Châteauroux (36), Théâtre Jacques Carat – Cachan (94), Théâtre Antoine Watteau – Nogentsur-
Marne (94)
Soutiens ADAMI, SPEDIDAM, DRAC Ile-de-France (soutien à la production d’une grande
forme), Région Ile-de-France (aide à la création)
Accueil en résidence La Faïencerie Théâtre de Creil – Scène conventionnée Art en territoire
(60), L’Orange Bleue* – Eaubonne (95) avec le soutien d’Escale Danse (95), L’Envolée – Pôle
artistique du Val Briard (77)
Accueil en studio Centre National de la Danse – CN D (93), La Briqueterie CDNC du Valde-
Marne (94), Le CENTQUATRE-PARIS (75)

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