Musiques en héritage : Ludmilla Dabo offre du bonheur en partage
Aller voir à un spectacle à La Cartoucherie, c’est déjà un voyage en soi. On met un pied dans une enclave, un bout d’ailleurs, un pan d’une aventure du théâtre français, ça sent une odeur d’arbres, de terre humide, de crottin, d’ailleurs on croise un cheval qui s’ébroue, il y a des gamins qui jouent, on prend un jus de gingembre assis dans l’herbe au soleil de fin de journée, on est bien.
Et puis commence l’autre voyage, celui d’entre les murs des théâtres qui se nichent ici.
Dans l’accueillante salle de La Tempête, Ludmilla Dabo aujourd’hui nous invite par la musique et par la parole à une pérégrination, entre introspection et enquête sociologique, entre rite et concert, à travers le temps, l’espace et les mémoires personnelles et partagées. De l’initiatrice du projet, autrice, metteuse en scène et interprète, on avait aimé il y a quelques années My body is a cage. Depuis, elle a déployé son talent dans un Portrait de Ludmilla en Nina Simone, composé à quatre mains avec David Lescot.

Une vaste estrade au fond pour les instruments à percussion, un portant à costumes pour changer de silhouette, des abats-jour à franges pour une douce lumière, des petits coins cocon – fauteuils moelleux, coussins aux couleurs chaudes, tapis – pour s’y sentir comme à la maison : une jolie et joyeuse famille de cœur et de chœur, de sons et d’affection nous prend par la main et nous emmène dans le labyrinthe de leurs souvenirs de musique(s).
Elles et ils sont six, trois sont chanteuses-comédiennes, Kaloune, aux gestes délicats, voix haute et flûtée, Ludmila Dabo, au timbre chaud et ample, corps solide et charnel, Elise Vigier, d’une légèreté de plume, comédienne aux pieds nus, contrepoint de lutin, trois sont musiciens, Anthony Cappelli, Louis Jeffroy, Gilles Normand, qui les accompagnent de la voix et des instruments, et d’une présence douce et souriante. De Paris, de La Réunion, ou de Bretagne, avec des parents venus d’ici ou de plus loin, tou.tes sont un peu danseur.euses, un peu conteur.euses, un peu poètes…

Ludmilla Dabo, gamine du XXe arrondissement, de ses parents camerounais et sénégalais n’a pas hérité leurs langues mais un bagage composite, fragmentaire, où, sur le terreau de sa propre langue natale française, s’enracinent les sonorités des cantiques en bassa ou des comptines sénégalaises de ses parents. Elle les fredonne phonétiquement, ces chants ne sont pas ses mots mais sont tout de même sa chair.
Avec ses comparses, elle se livre à un travail de recherche sur l’écho dans nos vies des airs qui ont nourri nos enfances, les traces qu’ils nous laissent, la forme qu’ils ont pu sculpter dans nos réseaux neuronaux. Mais aussi sur la façon dont cette matière si intime peut rencontrer les autres, comment une « mémoire collective » peut déployer ses rhizomes sous la surface des individualités. Le père de l’une a passé une soirée avec le chanteur favori de l’autre, l’un minot chantait un tube que les parents de l’autre n’appréciait pas, chez les un•es et les autres on écoutait Jean Ferrat, Barbara, Tino Rossi qui chantait Bizet, Cat Stevens. Quelque chose se tisse qui relie verticalement les familles de sang, horizontalement les familles d’amitié.

Kaloune, qui apporte avec elle le maloya de sa terre natale, nous confie « le bonheur profond de voir [sa] mère chanter la chanson de sa mère », bonheur dont le lieu est celui où vivent les mères fredonnantes, le lieu où naît la mémoire, le lieu de la transmission.
Elle nous distille la sombre et solaire mélopée de Mangé pou le coeur,
Partout i fé nwar
Mi enterre pas l’espoir
Tout’ l’temps soleil levé
Z’oiso l’a chanté,
Ludmilla frappe le tambour, la blonde Elise danse au lointain, et c’est très beau.

Ils et elles portent des tenues inspirées de photos de leurs parents, évoquent d’eux leur passé, leurs migrations – choisies ou contraintes, ou leurs attaches séculaires, leurs trajectoires singulières. Mais sous les vêtements des ascendants, ils sont d’aujourd’hui, avec ce que chacun a reçu de ses parents, puis de ses amis, glané deci-delà, créant un nouvel héritage, pour leurs descendants existants ou rêvés.
Si les passages de relais manquent parfois de naturel, des moments intenses émergent du collectif ou du particulier, ou de la rencontre magique entre les deux, un rythme partagé, une confidence, une écoute, le pas de danse de l’une posé sur la voix de l’autre, une chanson intime transmise au cercle amical. On y entend des poèmes et des contes, des sororités, des pères absents et des familles aimées, du breton, du créole et du wolof, du Ismaël Lo et du Colette Magny, les Poppys et du Wagner a capella. De tout, pour faire un monde grand ouvert à tous vents, à tous airs. Et quand l’on chante ensemble, on se crée un compagnonnage, on partage le pain des émotions. Ces généreuses Musiques en héritage débordent de sourires et de tendresses, de gravité et de joie, on les quitte le cœur devenu réceptacle de leurs musiques en héritage, nourri de notes, de souvenirs et de chaleur humaine.
Marie-Hélène Guérin
MUSIQUES EN HÉRITAGE
Au Théâtre de la Tempête, du 6 au 24 mai 2026
Texte et mise en scène Ludmilla Dabo
Avec Anthony Capelli, Ludmilla Dabo, Louis Jeffroy, Kaloune, Gilles Normand, Élise Vigier
Assistanat à la mise en scène Marie Desgranges lumières Kevin Briard assisté de Hannah Kircher | son Alexandre Borgia, Patrick Da Silva | régie générale, accessoires Hannah Kircher | costumes Alma Bousquet
Photos © Jean-Louis Fernandez
Production
Sorcières et compagnie, Libomna ; en coproduction avec la Comédie de Caen, le Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines – scène nationale, le Théâtre Sénart – scène nationale, la Machinerie-Vénissieux – scène conventionnée d’Intérêt National et la Ferme du Buisson ; avec l’aide la MC93 ; en coréalisation avec le Théâtre de la Tempête. Action financée par la région Ile-de-France. production Véronique Felenbok. administration Marion Artiel. diffusion Carol Ghionda. presse Elektronlibre – Olivier Saksik
Remerciements à nos précieuses familles pour leurs partages, présences et soutien dans notre recherche, à David Lescot pour ses conseils et relecture, à Carol, Véronique et Marion pour leur accompagnement bienveillant et encouragements, Coline Loger et Severine Nativel compagnes de route engagées, Senny Camara et Adama Diop pour leur aide précieuse à la traduction, Sylvie Deguy pour le chant, Hélène Caillet et Stéphane Caroff archivistes du centre national de la danse, Isabelle Cornelis, Laurent Bataille, Livia, Arthur, Anton, Yasmine Chouaki sans qui l’idée de cette recherche ne serait venue, Marie Desgranges précieuse collaboratrice, Clémence Bouzitat pour son soutien et ses attentions, Henriette Ngo Nsegbe Dabo la seule et l’unique pour tout.





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