L’Art de la chute, au Théâtre Ouvert : « identité », mot pluriel
En août 2025, 6 jeunes auteurices participaient à un chantier d’écriture animé par Pierre Koestel à Théâtre Ouvert autour du stand-up. Ils y ont trituré les codes du genre, ont expérimenté, détricoté, retaillé le costume à la taille de leurs silhouettes et de leurs désirs. Ils y ont échangé, s’y sont amusé, s’y sont fictionnés/inventés, y ont gratté leurs plaies et leurs consolations, y ont travaillé. Puis est née l’envie de poursuivre, de prolonger ce chantier d’écriture en spectacle vivant, de jeter leurs mots et leurs corps debout face au public. Ils ont gardé le micro et l’adresse au public, le plateau nu, à peine habillé de lumières, l‘extrospection et l’introspection, le rire et la colère.
Et au Théâtre Ouvert, ces soirs-ci, un MC pailleté, Pierre Koestel, haut perché sur ses kinky boots, ouvre le bal en retraçant le chemin qui a mené ce groupe ici, devant nous. Il zigzaguera plus tard entre les séquences de ses partenaires, fil rouge flamboyant et délicat.
Yanis Skouta / Gaëlle Axelbrun
Voilés/dévoilés par leurs personnages de scène, les 6 + 1, les auteurices et leur MC, devenus stand’upers, conférencière, slameurs, danseureuses, chanteurex, se livrent, avec gravité et drôlerie, tendresse et colère. Et sourient, toustes, toujours, malgré les coups de gueule et les âpres confidences, les blessures et les reproches, des sourires de fierté et de douceur.
Ils, elles, iel.les, sont vêtus de quotidien, de jeans et de t-shirts, de capuche et de baskets, de plateform shoes et de tatouages; une robe longue et noire passe, un gilet de velours, des paillettes sur les pommettes d’un garçon trans. Des peaux blanches, une peau noire, des dreadlocks majestueuses, un carré sage et châtain, un crâne rasé. Des jeunes gens, garçons, filles, trans, queer, jeunesse d’aujourd’hui. Fragiles et puissant.es. Iels se succèdent face au public, un petit quart d’heure chacun, micro en main, dérivant parfois de la convention du stand-up vers des formes autres, conférence avec paperboard, manifeste en voix off, danse contemporaine. Gaëlle Axelbrun (érudite et captivante « putologue »), Marie de Dinechin (jongleuse de mots et d’idées à mille à l’heure), Morgan·e Janoir (qui sait mettre de la cocasserie sur les chemins réels ou symboliques les plus rugueux), Pierre Koestel (polymorphe vif-argent), Iris Laurent (une présence dense, cérébrale et solaire), Emmanuel Linée (touchant écorché-vif aux rires tranchants), Yanis Skouta (clown lunaire et incisif) : toustes avec finesse et sensibilité, ont le verbe clair et des combats limpides.
Morgan.e Lenoir / Iris Laurent
Le racisme ordinaire, celui que certains se permettent de jeter au visage de celleux à la peau non blanche sous couvert de blagues pas si innocentes, ou celui qui ne dit rien mais sourd en silence dans les violences sociétales, dans le déni des problèmes, qui se lit dans la façon dont personnes noires ou blanches occupent l’espace public, culturel, politique ou y sont diversement jugées. Le deuil d’une personne aimée qu’on doit vivre en solitaire dans son « placard », la difficile quête de son identité, la transition de genre – « devenir autre pour devenir soi », les travailleureuses du sexe, la santé mentale, et sous-jacent à tout cela, le regard de la société sur les altérités. Les thématiques sont sérieuses mais les esprits sont légers et les coeurs pugnaces : le pathos est tenu à bonne distance par leur énergie, la pertinence du propos, la vivacité toujours, la fantaisie, souvent.
Une maladresse parfois se glisse dans un surcroît de volonté de dire, mais c’est un rien, presque une générosité, à peine un grain de sable qui témoigne de la magique et parfaite imperfection du spectacle vivant.
Marie de Dinechin/ Emmanuel Linée
« L’Art de la chute », c’est une histoire d’histoires bien sûr, d’histoires « avec une petite hache » comme l’énonce le Maître de cérémonie, de moments de vie, de luttes avec soi-même et avec le monde, de chutes dont on se relève. Mais ce qui se joue devant nous est aussi une œuvre de langage, la vigueur opérante qui réside dans les mots-même et dans l’acte de les parler, dans le plaisir d’en jouer, de les rythmer, les télescoper. Et par dessus tout, c’est une histoire de libertés, de quêtes et conquêtes de soi et de sa place dans le monde.
L’heure et demi passe en coup de vent, c’est une bourrasque qui rafraîchit et r/éveille, un beau compagnonnage entre elleux, et entre elleux et le public. Un spectacle d’une humanité touchante, profond, fougueux, joyeusement enragé et paradoxalement (ou peut-être pas) d’une grande tendresse.
A voir aussi avec de grands adolescents, à partir de 15 ans, auprès de qui cette forme en séquences courtes et intenses, ces récits de métamorphoses et d’émancipation entre autofiction et confidences, ces mots et ces identités qui valsent et sortent du sentier battu, trouveront un écho fertile, et sans nul doute ouvriront en grand la porte au dialogue.
Cet été le laboratoire d’écriture a été orchestré par Pauline Peyrade : souhaitons une longue vie à ces précieux et stimulants échanges !
Marie-Hélène Guérin
Pierre Koestel
L’ART DE LA CHUTE
Un spectacle-performance de la compagnie « Mon cœur à l’étroit »
Au Théâtre Ouvert, du 14 au 29 septembre 2026
Mise en scène Pierre Koestel
Par et avec Gaëlle Axelbrun, Marie de Dinechin, Morgan·e Janoir, Pierre Koestel, Iris Laurent, Emmanuel Linée, Yanis Skouta
Création lumière Jérôme Baudouin
Composition du morceau Gouffre ciel Matthieu Truffinet
Conception et création du costume d’Emmanuel Liné Benjamin Gournay
Déconseillé au moins de 15 ans
Avertissement : propos pouvant heurter la sensibilité du public
Photos © Christophe Raynaud de Lage

PRODUCTION DÉLÉGUÉE Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines
COPRODUCTION Mon cœur à l’étroit
REMERCIEMENTS pour l’écriture de son texte, Iris Laurent remercie : participation – Olga Mouak, Manue Delplace, Miya Péchillon, Ambre Germain-Cartron, Aurore Magnier, Guilhem Logerot, Alice Lobel, Marie Dupretz, Nina Depays, Gaëlle Axelbrun, Marie de Dinechin, Jean serge Sallh ; voix – Marie Schnakenbourg




Répondre
Se joindre à la discussion ?Vous êtes libre de contribuer !