Les enfants c’est moi : un conte initiatique de la maternité, d’une poésie et d’une finesse rares
Sur scène, – magnifique scénographie signée Gaëlle Bouilly – c’est beau comme un arbre de noël quand on est enfant, comme une brocante fantasmatique, comme une féérie d’enfances anciennes, poupées en dentelles et boucles anglaises, maquette de bateau et boule à neige, Notre-Dame de Lourdes en plastique, landau 50’s, branchages et rideaux de perles.
Et puis, plus biscornue encore que ce mélancolique et gracieux fatras, elle arrive, la jeune femme au ventre rond, pleine de son enfance à elle, et d’un enfant à venir.

Robe qui tourne, couronne de fleurs mariale, maquillage de clown et accent de titi des faubourgs parisiens époque Doisneau, elle est séduisante et dérangeante, à extravaguer son histoire d’amour avec le parfait bébé qu’elle attend. Un brin incestuelle, ils se ressembleraient tellement qu’on les confondrait, on la prendrait pour sa fille, puisque lui grandira, mais pas elle, petite Peter Pan qui garderait pour toujours l’âge qu’elle a maintenant; pas loin de se sentir pousser des ailes cannibales de Munchaüsen, prête à noyer son minot pour le sauver encore et encore… En fait, juste une toute jeune femme qui va faire un bond dans l’inconnu, pleine de rêves et d’illusions. Elle lui invente une vie émerveillante, de voyages autour du monde, de dîners avec des gens importants, de mille langues parlées, de mille contrées explorées. Mais l’enfant naît, et ce n’est pas de l’imaginaire qui surgit dans sa vie, mais du réel, du concret, du qu’il faut nourrir et qui braille la nuit.

Amélie Roman, clown blanc troublant et attendrissant, apporte une présence subtile, pleine de fantaisie et de fragilités à cette maman désemparée qui oscille de joies en désarrois. Tim Fromont Placenti, impeccable – bonnet, pelisse, guitare en bandoulière et énergie très rock –, prenant à sa charge toutes les figures masculines, l’accompagne de ses notes électriques et de sa voix parlée-chantée.
Grand-père, grand-mère, bande de potes et surtout « Mon enfant » prennent vie par la magie des marionnettes presque modestes, et d’une poésie rare, créées par Julien Aillet. L’espace s’anime, se découpe et se module sous les très jolies lumières d’Hervé Gary, qui savent trouer l’obscurité de pierres précieuses. Un fauteuil surgit sans qu’on s’en rende compte, une forêt descend des cintres, une Vierge tente d’apporter son expertise bi-millénaire : une atmosphère fantastique se glisse dans ce conte initiatique, qui aborde avec finesse et justesse, sans manichéisme et avec beaucoup de subtilités, les interrogations complexes du devenir-mère, du devenir-enfant.

Dans une langue baroque – baroque comme une perle dont l’irrégularité fait l’éclat –, tissée de banalité et de lyrisme, Marie Levavasseur nous invite à mesurer l’écart entre le bébé fantasmé et l’enfant né, à explorer la complexité de la parentalité – amour absolu et épuisement inextinguible, main à tenir et bride à lâcher, à arpenter le chemin ardu de la mère et le bel apprentissage de l’enfant – tous deux pérégrinant ensemble vers la maturité, à saisir les ombres et les lumières de ce qui se transmet, cadeaux parfois involontaires, « J’emmène avec moi ta fantaisie, la vie que tu m’as donnée, je te laisse tes peurs », dira l’enfant devenu grand.
« J’ai mis mes bottes de 7 lieues, mais nos cœurs restent bien accrochés »
dira-t-il encore.
Il y a de l’étrangeté et de la drôlerie, un peu de cruauté et beaucoup de tendresse dans ce spectacle singulier, un peu punk, souriant et doux, à voir en famille avec des enfants dès 8-9 ans.
Marie-Hélène Guérin

LES ENFANTS C’EST MOI
Un spectacle de la compagnie Les Oyates
Au Théâtre Paris Villette jusqu’au 3 mai 2026
écriture, mise en scène Marie Levavasseur | conseils dramaturgiques Mariette Navarro | assistanat à la mise en scène Fanny Chevallier | collaboration artistique Gaëlle Moquay | jeu Amélie Roman | musique, jeu Tim Fromont Placenti | marionnettes Julien Aillet | création lumière Hervé Gary | scénographie, construction Gaëlle Bouilly | construction Amaury Roussel, Sylvain Liagre | costumes, accessoires Mélanie Loisy
Photographies © Fabien Debrabandere
production Cie Tourneboulé, aujourd’hui Les Oyates / coproduction Culture Commune – scène nationale du Bassin minier du Pas-de-Calais, Le Grand Bleu – scène conventionnée « Art Enfance et Jeunesse » à Lille, Théâtre Durance – scène conventionnée « Art et création » à Château-Arnoux / Saint-Auban, FACM – Festival théâtral du Val d’Oise / soutiens Le Quai – CDN Angers-Pays de la Loire, Théâtre 71 – scène nationale de Malakoff, La Passerelle – scène nationale des Alpes du sud-Gap, L’Expansion artistique – Théâtre Charles Dullin à Grand-Quevilly, ville de Nanterre / remerciements La Ferme de Bel Ébat – Théâtre de Guyancourt, Le Channel – scène nationale de Calais, Théâtre La Licorne – Dunkerque, Théâtre du Nord – centre dramatique national Lille-Tourcoing, Festival À Pas Contés – Dijon, Festival Momix – Kingersheim / avec la collaboration de metalu.net, chantier numérique de Métalu A Chahuter.





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