Soeurs (Audrey et Victoria) : Les sœurs titanes

C’est une déflagration soudaine. Une entrée fracassante, dès le début de la pièce.
« Tu ne viens pas sur mon lieu de travail, tu sors ». L’adresse est implacable, le ton est donné.

Nous allons assister pendant 90 minutes à un affrontement. Règlement de Comptes à OK Pascal (Rambert).
L’argument est simple. Elles sont sœurs. La cadette, Audrey, journaliste culturelle, débarque sur le lieu de travail de Victoria. Leur mère vient de mourir, et Audrey n’accepte pas de ne pas avoir été prévenue par Victoria.
À travers cette joute virtuose, il s’agira d’ausculter la singularité des liens qui tissent la relation entre deux sœurs et de dérouler les fils emmêlés de leurs blessures : celles, évidentes, qui sont verbalisées, et surtout les autres, celles qui sont enfouies, les profondes, souvent les plus douloureuses. Il y a comme un vertige à assister à cela. Pourquoi cette haine entre deux sœurs ? Comment la sororité la porte-t-elle à son paroxysme ? Et si ce n’était au fond qu’une manifestation d’un terrible et plus puissant amour encore ?
 

 
Pascal Rambert reprend la recette qui a fait le succès planétaire de « Clôture de l’Amour », ce grand texte contemporain devenu un classique : la lutte terrible entre deux êtres qui se sont aimés, le torrent de reproches et les phrases qui font mal, ces affrontements en diagonale. Ce sont deux sœurs qui sont ici au cœur de ce combat sans merci.

Au théâtre de l’Atelier, le plateau est ouvert jusqu’au squelette, murs et câblages, porte de déchargement et guindes. Une scène à nu, un ring sans carré de cordes.

C’est un choc tonitruant, un torrent d’émotions, un combat de titanes dont nous sommes les témoins. Il y a aussi au milieu de la pièce cette grande pause, cette trêve avant la reprise des hostilités, qui était d’ailleurs déjà présente dans « Clôture » (la merveilleuse chorale d’enfants chantant « Happe » d’Alain Bashung). On ne révèlera rien de ce grand moment d’émotions, mais il est à lui seul une magnifique illustration de la mystérieuse relation entre deux sœurs qui peuvent se haïr, mais qu’un « lien » indicible continuera d’unir, ce qui rend ce dialogue encore plus déchirant.
 

 
Il fallait des géantes pour aborder ce nouvel Himalaya textuel qu’a écrit Pascal Rambert. Il fallait des comédiennes à la hauteur de ce grand texte, possédant à la fois puissance de jeu et grande sensibilité pour s’approprier aussi profondément les mots de Rambert. Marina Hands l’a créé avec, déjà, Audrey Bonnet, en 2017. C’est aujourd’hui Victoria Quesnel qui fait duo, qui fait duel•le avec Audrey. Toutes deux sont absolument prodigieuses. Si différentes, et en même temps si proches dans le combat. L’une, forte, terrienne, plongée dans les horreurs du monde par son métier, l’autre, « bombe de larmes », si fragile, mais si déterminée à tout faire exploser, à « déclencher une émeute ».
Pascal Rambert explique que c’est en répétant « Actrice », son précédent spectacle choral, qu’il eut l’envie de tirer plus loin le fil de cette relation entre les deux comédiennes. Déjà, en effet, Audrey-Ksenia affrontait sa sœur Marina-Eugénia. Cet affrontement n’était pas le cœur d’ « Actrice », mais il en incarnait sans aucun doute le climax absolu, au cours d’une scène d’anthologie. Elles se battent, armées et caparaçonnées de langage, de mots vifs et brûlants, en équilibre sur le point aigu où l’amour et la haine se fracassent l’un contre l’autre.

Aujourd’hui, grâce à ce grand spectacle qu’il ne faut pas manquer, nous pouvons profiter pleinement à nouveau de ce duo à la folle intensité, à l’insensée énergie dramatique.
C’est très beau, c’est absolument vertigineux. Fougue, rapidité, tension. Les deux soeurs sont deux bombes, deux grenades dégoupillées, deux forts qui se défendent. Emplies de désarroi et de besoin d’amour. Le noir se fait brusquement, aussi brusquement que s’était produite l’entrée tonitruante des deux comédiennes 90 minutes plus tôt. On quitte lentement la salle étourdi, fasciné par cette joute d’exception et questionné sur le mystère absolu des liens fraternels. Et on se prend à espérer, qu’il y ait, quelque part, à l’issue de ce dialogue impossible, un chemin tortueux pour atteindre la clôture de la haine.
 

Soeurs ( Audrey & Victoria )
à l’affiche du théâtre de l’Atelier, du 26 mai au 17 juin, les mardis et mercredis à 19h
en dytique avec Clôture de l’amour
Texte, mise en scène et installation : Pascal Rambert
Avec Audrey Bonnet et Victoria Quesnel

Le texte Sœurs (Marina & Audrey) est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

Costumes Anaïs Romand
Collaboratrice artistique Pauline Roussille
Régie générale et lumière Thierry Morin

Production déléguée
structure production
Coproduction Bonlieu Scène Nationale d’Annecy, Théâtre des Bouffes du Nord
Photographie © Pauline Roussille

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