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Forcenés : dévorer la route et la vie, un seul-en-scène intense

Forcenés, c’est d’abord une aventure de rencontres. Jacques Vincey donnait un stage au Théâtre 14, auquel participait Léo Gardy. Le lendemain, son attention est retenue par un entretien avec Philippe Bordas sur France Culture, qui évoque son ouvrage Forcenés, célébrant le cyclisme et ses « héros ». Coup de coeur partagé de Jacques et Léo pour ce texte, qui parle à leur tête, leur coeur et leurs jambes d’artistes et d’amoureux du vélo.
Ces petites chroniques, toutes en écritures brèves, en vifs portraits, Jacques Vincey va les adapter, les lier pour en composer un tout fluide, alternant longues courbes et sprints nerveux.

La scénographie de Caty Olive, qui signe aussi les élégantes lumières, est nette, dépouillée, laissant toute la place à la langue très littéraire, d’un vocabulaire sophistiqué, riche, précis et expressif, une langue un peu dandy, rapide, jazzy, et à l’incarnation, physique, tendue, de Léo Gardy.
En fond de salle, un grand écran portera images d’archives, gros plans – rayons et pignons, presque abstraits, évoquant le futurisme italien, ou paysages défilant à la vitesse d’une course cycliste (création vidéos de Othello Vilgard). Au sol un petit écran-témoin égrènera rythme cardiaque, vitesse, kilomètres parcourus : Loé Gardy joint le geste à la parole. On apprécie la création sonore d’Alexandre Meyer particulièrement soignée, étoffée et évocatrice – roulements et cliquettements, bruits de nature ou de mécanique, souffle du vent, vivats des spectateurs, musiques souples ou crissantes -, qui plonge le public dans le « patrimoine sonore du cycliste » et aiguise ses sensations.
 

 
Perché sur un home trainer de pointe, Léo Gardy, voix grave, débit linéaire, corps et visage très fins, dos courbé sur le guidon, va s’emparer de la langue rythmée de Philippe Bordas, et donner chair à la passion de l’auteur pour le vélo et les « forcenés » qui ont nourri le mythe du cyclisme.

Jacques Anquetil, « magnétique et farouche », René Pottier, René Vietto, Gino Bartali, Coppi « d’une nonchalance féroce », Charlie Gaul « castrat nerveux sustenté aux amphèt’ », Robic, Luis Ocaña, Lucien Aymard, Roger de Vlaeminck…
Des noms connus ou moins connus, une litanie de fous flamboyants, dopés aux mêmes substances que les chevaux de course, enivrés de liberté, qui prenaient revanche sur la misère souvent – la revanche des pauvres sur l’âpre terre paysanne, sur l’usine, sur le cheval, sur la voiture, et lançaient leur vie sur des routes qu’ils grimpaient avec fureur, qu’ils dévalaient avec frénésie, qu’ils avalaient avec des ailes dans le dos.

« Le cyclisme n’est pas un sport, c’est un genre.
Les genres comme les civilisations déclinent et meurent.
L’épopée versifiée a disparu. Le cyclisme est mort »

Dans le XXe finissant, Hinault n’est plus seulement un vainqueur c’est un gagneur, et de trop d’artifices, trop de stratégie, le « cycliste sauvage » est mort. Les dopés contemporains ne transpirent plus, lunettes sombres et oreillettes les séparent de leur environnement, le cycliste devient un homme-machine dont on aperçoit l’étrange silhouette dans l’ombre fusionnée de l’acteur et son home-trainer futuriste.

Forcenés, c’est un cri d’amour pour les poètes et les insensés et contre le règne de la technologie, c’est un hommage au cyclisme du temps de la folie, du temps de la fougue et de la voracité, de la grâce fiévreuse.

Portraits, paysages, exaltations et regrets, drogues et exploits défilent ici comme la route sous les roues des coureurs. Dos parallèle au sol, jambes toujours en mouvement, le débit qui s’accélère, le souffle qui se raccourcit, le comédien passe les vitesses, se met en danseuse, prend une gorgée d’eau, essuie sa sueur. Il dévore les kilomètres. On est suspendu à son rythme, à ses mots. Analyse sociologique, brève histoire d’un cyclisme qui n’existe plus, Forcenés est par-dessus tout une déclaration de passion, un grand geste d’amour poétique et sans concession, et une remarquable performance, physique et mentale, de Léo Gardy, impressionnant d’engagement, de précision, d’intensité.

Marie-Hélène Guérin

 

FORCENÉS
Au Théâtre de la Concorde du 18 au 28 février 2026
Texte Philippe Bordas (éditions Librairie Arthème Fayard, 2008)
Adaptation et mise en scène Jacques Vincey
Avec Léo Gardy
Scénographie et lumières Caty Olive | Musique Alexandre Meyer | Vidéo Othello Vilgard
Production Compagnie Sirènes
Coproduction Théâtre de la Concorde

Photo portrait Othello Vilgard / Photos de scène Christophe Raynaud de Lage

Avec le soutien de la Maison de la Culture de Bourges, de la Maison des Métallos et des Plateaux Sauvages.

Remerciements à WAHOO France, FRANSCOOP et à la compagnie In-quarto – Julie Duclos.
 

Wonnangatta : un road-movie âpre porté par deux magnifiques interprètes

C’est un fait-divers réel qui nourrit le texte d’Angus Cerini, dont la percutante traduction de Dominique Hollier nous transmet la langue sèche et rocailleuse, la poésie abrupte et sauvage des descriptions de la nature, l’envoûtement des litanies, les ellipses qui compressent ou diluent le temps.
Wonnangatta aux sonorités lointaines est le nom d’une bourgade au fin fond du bush où s’est déroulé le crime non élucidé le plus célèbre d’Australie.
1917. Harry rend une visite chaque mois à son ami Jim Barclay, pour lui amener son courrier. Ce jour-là, Jim a laissé un mot « Serais là ce soir ». Le mois suivant, le mot est toujours là. Rien n’a bougé. Jim a disparu. Le garçon de ferme a disparu. Deux qui manquent, le compte est vite fait pour Harry, une victime, un coupable.
Le chien de Jim mènera Harry et son comparse Riggall jusqu’au lit de la rivière, où affleure le crâne du cadavre de Jim, enterré jusqu’au cou. Harry et Riggall débutent alors un périple à la recherche du garçon de ferme.
Le fait-divers réel se mue en road-movie déréalisé, aux limites du fantastique, dans un espace abstrait créé par le metteur en scène Jacques Vincey lui-même et Caty Olive, qui signe aussi une création lumière qui fait elle-même décor.

Le chemin vers la cabane du garçon de ferme est long, tout est loin de tout dans le bush, les distances se comptent en heures, en jours de route à cheval, en errements et en divagations.

Vincent Winterhalter et Serge Hazanavicius vont parcourir ce trajet côte à côte, dans ce décor de briques anthracites – noir goudron, gris poussière – avec lesquelles ils creusent la berge de la rivière, montent des colonnes de pierre, bricolent des sièges, formant eux-mêmes le paysage au gré de leur avancée, et c’est une belle et intelligente idée que cela, ce paysage métamorphosé, modelé, par les voyageurs, par leurs besoins et leurs peurs. Le chaos gagne en même temps que la colère d’Harry gonfle, et que Riggall doute.

L’espace abstrait se charge de menus gestes concrets, on tient des rênes, on creuse une fosse, on tapote la tête d’un chien, on trébuche dans des broussailles, on renoue un lacet.
Dialogues et narration circulent de l’un à l’autre, d’une langue rustique mais heureusement d’un jeu sans pittoresque. Vincent Winterhalter et Serge Hazanavicius, fringues fatiguées aux couleurs éteintes, debout au milieu de la roche et du vent, offrent leurs corps solides et leurs voix râpées à Harry et Riggal – l’un tenu par la rage l’autre retenu par la peur, deux solitudes marchant à l’aveugle au bord d’un précipice.

D’une séduction aride, dans une remarquable économie de gestes et d’images, soutenu par une création sonore riche, pleine de textures musicales ou concrètes, se déploie ce road-movie âpre et brumeux. Le spectacle se dissout finalement dans l’irrésolu de l’enquête et le brouillard des hauts plateaux. Il en restera le charnel de la langue roulant comme cailloux au fond d’une rivière, et surtout une magnifique incarnation, dense, précise, des deux acteurs, « deux hommes à cheval et un chien debout tout au sommet de la terre, et de tous côtés l’univers qui se déploie ». Sobres et puissants.

Marie-Hélène Guérin

 

WONNANGATTA
Un spectacle de La compagnie Sirènes
Aux Plateaux sauvages jusqu’au 24 mai 2025
Texte Angus Cerini
Traduction Dominique Hollier
Mise en scène Jacques Vincey
Avec Serge Hazanavicius et Vincent Winterhalter

À partir de 15 ans

Collaboration artistique Céline Gaudier | Scénographie Caty Olive et Jacques Vincey | Création lumière Caty Olive | Création musicale Alexandre Meyer | Costumes Anaïs Romand | Regard chorégraphique Stefany Ganachaud
Régie générale Sébastien Mathé | Régie son Maël Fusillier | Régie lumière Thomas Cany
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Production Compagnie Sirènes | Coproduction Centre dramatique national de Tours – Théâtre Olympia et Halle aux grains – Scène nationale de Blois | Coréalisation Les Plateaux Sauvages | Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages
Le texte a reçu le soutien à la traduction de la Maison Antoine Vitez et d’Artcena.
La Compagnie Sirènes est conventionnée par le Ministère de la Culture. Jacques Vincey est artiste associé à la Maison de la Culture de Bourges.
Wonnangatta a été produit pour la première fois par la Sydney Theatre Company le 21 septembre 2020 au Roslyn Packer Theatre.