Construire un feu Studio-Théâtre Comédie-Française Marc Lainé

Come on baby light my fire…

Un homme, seul, dans le (grand) froid et la neige du Klondike, tente de rejoindre son campement. Il n’est accompagné que de son chien, ce qui n’est pas très raisonnable, paraît-il, quand il fait moins de 50 degrés au-dessous de zéro. Sa survie va dépendre de sa capacité à « construire un feu », seul remède pour éviter la mort de froid, surtout quand on a la désagréable idée d’avoir marché imprudemment sur une rivière gelée, et de s’être immergé jusqu’aux genoux dans l’eau glacée…

De cet argument, simplissime, Jack London a tiré une courte nouvelle d’une efficacité minérale et qui, dit-on, était le livre de chevet de… Lénine.

Il était curieux, dès lors, d’imaginer comment faire du théâtre de cette quarantaine de pages, et surtout, de voir ce que le théâtre pouvait bien apporter de plus au style de l’auteur de l’Appel de la Forêt et de Croc-Blanc si simple, si direct, si précis, et si évocateur.

Construire un feu Studio-Théâtre Comédie-Française Marc Lainé@Vincent Pontet coll.Comedie-Française 

C’était sans compter le remarquable savoir-faire de Marc Lainé, qui est l’un de nos metteurs en scène actuels les plus inventifs, et qui a su développer, depuis plusieurs spectacles, une expertise particulière dans l’utilisation de la vidéo.

Mais ici, elle n’est pas illustrative, comme souvent, dans de nombreux spectacles contemporains qui ont succombé à cette mode. Elle n’est pas là non plus pour surligner à gros trait un état émotionnel que des comédiens auraient, peut-être, du mal à transmettre. La vidéo est ici utilisée pour donner une nouvelle dimension au récit. Nous sommes littéralement transportés dans les steppes enneigées du Klondike, nous sommes immergés dans le froid glacial de cette nature hostile, nous haletons à la suite de l’homme et de son chien dans leur quête pour survivre.

«En réalité, il ne faisait pas seulement plus froid que moins cinquante ; il faisait plus froid que moins soixante, que moins soixante-dix. Il faisait soixante-quinze degrés au-dessous de zéro.»

Marc Lainé avait déjà brillamment utilisé ce procédé dans le remarquable « Vanishing Point » (déjà, le grand nord Canadien…) et le récent et terrifiant « Hunter ». Il s’adapte ici au plateau exigu du Studio-Théâtre de la Comédie-Française, et transforme, paradoxalement, cette intimité en grand spectacle.

Il y a, devant nous, un trio de comédiens aguerris. Nâzim Boudjenah, en mouffles et doudoune du grand nord (il faisait 25 degrés à Paris ce jour-là…) est criant de vérité. Dans un rôle quasi muet, il sait nous faire partager simplement sa détermination, sa souffrance, son épreuve.

Autour de lui, pas un, mais deux narrateurs se succèdent pour nous raconter cette histoire, en suivant très fidèlement les mots de London, remarquablement traduits par Christine Le Bœuf.

Car c’est ici l’autre brillante idée de cette adaptation théâtrale : Marc Lainé a scindé le rôle du narrateur en deux. Pierre Louis-Calixte est le narrateur principal. Il a su trouver un style pour nous captiver dès les premières secondes, par une gestuelle très travaillée, et une parole qui porte. A ses côtés, Alexandre Pavloff est le deuxième narrateur de ce spectacle. Nous n’en dirons pas plus, mais il incarne un autre point de vue, plus « animal », plus shamanique. Il est aussi saisissant dans ce rôle réellement de composition…

On sort de ce spectacle d’une heure dix transi de froid, assez étourdi et fasciné par ce conte implacable scellant l’inexorable défaite de l’homme face à la nature.

« Construire un Feu » est aussi une très belle leçon de construction de théâtre à partir d’un matériau brut. C’est une vraie réussite de ce début de saison au Français, et il reste peu de jours pour aller le voir et grelotter au Studio-Théâtre.

 – Stéphane Aznar –

Construire un feu Studio-Théâtre Comédie-Française Marc Lainé

CONSTRUIRE UN FEU  – de Jack London
Au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Traduction Christine Le Boeuf
Mise en scène Marc Lainé
Avec Nâzim Boudjenah, Pierre Louis-Calixte et Alexandre Pavloff
Jusqu’au 21 octobre 2018

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