Frères de lait, de Nosfell : voyage musical poétique et joyeux

Un homme en noir, svelte silhouette, pieds nus et tête dans les nuages, fait naître des cordes sous ses doigts un lancinant bourdon. De la sonorité hypnotique de son instrument – un rebec peut-être ? –, il ouvre le chemin qui va emmener son auditoire loin dans le temps, dans l’espace, dans l’imaginaire.

« Il y a quelque temps », commence le narrateur, tel un conteur d’hier et de toujours. Il y a quelque temps, il était une fois, dans un ailleurs, dans un autrefois, deux enfants naquirent, l’un d’un côté d’une frontière, l’autre, de l’autre côté. La vie les fit frères de lait, ils grandirent ensemble puis aimèrent tous deux la même femme, qui eut un fils, qui fut le père du conteur ; le père du conteur était-il le frère né de ce côté-ci de la frontière, ou de l’autre ? La grand-mère garda son secret, quelle importance, ce côté-ci ou l’autre ?

« – Grand-mère, parle-moi de mes racines
– Vous voulez que je vous raconte mon histoire pour savoir d’où vous venez ? mon histoire n’appartient qu’à moi seule. Vos racines sont là où vous les plantez. »

Né des souvenirs hérités de son père et d’un récent voyage au Maroc, où Nosfell a reconstitué l’histoire singulière de sa grand-mère, Frères de lait nous embarque dans un voyage musical doux et drôle dans un monde où les humain.e.s seraient tou.te.s frères et sœurs de lait.
S’inspirant de ses racines, mêlant à sa glossolalie personnelle la langue berbère du peuple amazigh de ses aïeux, Nosfell invente et déploie sur scène une communauté tendre et joueuse, en compagnie de Julien Ferranti, présence solaire, corps trapu, danseur fidèle de Philippe Découflé, Myriam Jarmache jeune femme vif-argent au timbre lyrique.

Une guitare, quelques boucles sonores, beaucoup d’inventivité, et surtout leurs corps, leurs voix : Nosfell – voix très claire, très haute, puis soudainement, râpeuse, dans des graves ténébreux à la Vladimir Vissotsky –, Julien et Myriam font de leur peau des instruments de percussions, font de leurs danses des rituels prophylactiques, de leurs gorges des caisses de résonances, jouent de leurs tessitures, s’amusent comme des gamins à se faire ours mal léché, cantatrice épileptique, loup-garou.
Ils chantent en klokobetz, la langue que Nosfell, , artiste singulier et polymorphe, ancien étudiant en langues orientales et fils de père polyglotte, a développé pour exprimer sa mythologie propre. Sans point de repère sémantique, on s’y perd, on s’y berce, on se laisse envahir par les sensations, et le sens se structure par la rêverie, la vibration…
Des harmonies Renaissance dérivent vers des polyphonies d’Europe de l’Est, des mélopées chamanes se distordent en post pop Björkienne : semble s’élaborer là une sorte de folklore pour un monde encore à venir.

Il faut entrer dans ce spectacle à la douce dinguerie l’âme enfantine prête au jeu, accueillir leur poésie tout à la fois mystique et ludique. Il s’en dégage beaucoup de joie, de tendresse et une étrange beauté.

Le spectacle ne jouait que 2 fois dans le cadre du festival des Singulier.es, il n’est plus à l’affiche, il faut le guetter ailleurs, ici ou là.
Mais le festival, lui, n’est pas clos : on ne peut que vous encourager à aller à la découverte des propositions de ce festival foisonnant et passionnant, dont la 9e édition accueille comme chaque année des formes hybrides, multiples et inventives, pour s’interroger sur le monde d’aujourd’hui. En savoir plus : ici

Marie-Hélène Guérin

 

FRÈRES DE LAIT
Vu dans le cadre du festival des SINGULIER.ES au 104
Conception, composition musicale, chorégraphie : Nosfell
Pièce pour trois interprètes : Julien Ferranti, Myriam Jarmache et Nosfell
Collaboration artistique : Tatiana Julien | co-composition musicale : Julien Perraudeau | dramaturgie : Tünde Deak | scénographie, lumière : Yannick Fouassier | création, confection des costumes : Marion Egner | création son : Nicolas Delbart | assistanat, regard extérieur : Clémence Galliard | graphisme, typographie et mise en livre : Jérémy Barrault | illustrations : Ludovic Debeurme
Production sensible · Rebecca Dutkiewicz, Lucie Mollier

Photos © Camille Graule

Une maison de poupée marionnettique, sombre, somptueuse et libératoire

Avant de nous emmener dans « sa » Maison de poupée, Yngvild Aspeli, directrice artistique de la compagnie Plexus Polaire, artiste associée au CDN Dijon-Bourgogneet directrice artistique du Figurteatret i Nordland (Nordland Visual Theatre) de Stansund, en Norvège, nous prend par la main et par l’oreille en nous glissant en confidence, seule à l’avant-scène, devant un tulle noir, ce qui l’a conduit jusqu’à la « Nora » de la Maison de poupée de Henrick Ibsen. Le petit bruit d’un oiseau qui se cogne contre une fenêtre, un jour pluvieux et tranquille. Minuscule et triste fracas qui a creusé un chemin dans son esprit jusqu’à la « petite alouette » Nora, comme l’appelle son époux, petite alouette fracassée contre les conventions sociales de son époque.

Le rideau de tulle s’effondre en ondulations aquatiques. Derrière apparaît un intérieur bourgeois, Yngvild Aspeli y entre, n’est plus Yngvild Aspeli l’adaptatrice, la metteuse en scène, mais Yngvild Aspeli la comédienne, bientôt Nora. Sur le plateau chaleureusement éclairé, un salon, une famille de carte postale, un Norman Rockwell scandinave. Presque une maison de poupée. Papier peint aux couleurs fraîches, parquet et canapé. Père de famille en costume, digne ami de la famille et ribambelle de bambins blonds, trois petits horribles adorables enfants tyranniques. Impeccables. Immobiles. Semblant scruter les spectateurs de leurs regards peints.

Yngvild Aspeli met les marionnettes au cœur de son travail, particulièrement les marionnettes à taille réelle. Le réalisme et l’étrangeté de ces grandes figures troublent et inquiètent, tiraillant le spectateur entre la tentation de l’illusion et l’impossibilité de la confusion (d’ailleurs, quand elles ne « jouent » pas, les marionnettes sont manipulées sans ménagement par Yngvild Aspeli, qui les déplace parfois cocassement comme de vulgaires porte-manteaux). Dans cette pièce où l’apparence compte tant et où le mensonge sert de colonne vertébrale, les marionnettes, poupées de théâtre, sont un idéal support d’humanité.
 

 

Nora – Tout commence avec l’argent.
Ou plutôt le manque d’argent

C’était un temps où les femmes n’avaient pas le droit d’emprunter de l’argent en leur nom propre. C’était un temps où un homme ne pouvait souffrir de recevoir de l’aide d’une femme. Alors Nora pour aider à son insu Torvald, son mari, malade, n’a eu d’autre recours que de falsifier la signature de son père pour faire un emprunt et leur permettre de faire le voyage qui a permis à son mari de recouvrer la santé. Voilà 8 ans qu’elle économise pour rembourser la dette et cela est léger comme l’air puisque Torvald est sauvé, leurs enfants grandissent, elle est heureuse, et Noël approche. Mais un grain de sable se glisse dans l’engrenage : Krogstad qui avait prêté l’argent à Nora dévoile le mensonge de Nora à son mari et menace de le rendre public – qui loin de s’attendrir des risques pris par sa femme pour le sauver s’en offusque, se trouve heurté par l’idée que sa femme ait pu prendre une telle initiative sans s’en référer à lui et surtout s’inquiète du qu’en-dira-t-on, de la tache que jetterait la révélation d’un tel scandale sur sa réputation.
 

 

Torvald – Aucun homme ne sacrifierait son honneur pour la femme qu’il aime.
Nora – C’est ce que font des milliers de femmes.

Dans des notes sur la rédaction de la Maison de poupée, Ibsen relevait que « une femme ne peut pas être elle-même dans la société contemporaine, c’est une société d’hommes avec des lois écrites par les hommes, dont les conseillers et les juges évaluent le comportement féminin à partir d’un point de vue masculin » : sa Maison de poupée se fait la mise en chair et en mouvement de cette idée.

Nora est traitée comme une enfant par son époux, comme elle l’était par son père, comme les femmes l’étaient souvent, le sont moins, parfois encore, par les hommes. Son geste de femme adulte resté secret était sa fierté, mis au jour il la met au ban de la société, elle devient littéralement une criminelle, et sa perception d’elle-même et de sa place dans son foyer s’effrite, les araignées de l’angoisse et de la peur envahissent son esprit et le décor.

Dans cette pièce où l’apparence compte tant et où le mensonge sert de colonne vertébrale, les marionnettes, poupées de théâtre, sont un idéal support d’humanité.
Tous les personnages, le couple, les ami.e.s de la famille, le prêteur, les enfants, sont incarnés par deux interprètes/marionnettistes : Yngvild Aspeli, qui est à l’origine de l’adaptation, et partage la mise en scène avec Paola Rizza, collaboratrice sur plusieurs spectacles de la compagnie Plexus Polaire, et Viktor Lukawski, passé comme Yngvild et Paola par l’École Jacques Lecoq. Sans marionnette (Yngvild Aspeli jouant Nora, puis plus tard Viktor Lukawski jouant Torvald) ou avec, ils sont des interprètes saisissants.
 

 
Une passionnante création sonore, impressionniste et prenante, soutient l’atmosphère, dans un décor de plus en plus abstrait au fil du délitement intérieur de Nora. Tandis que le drame domestique se noue, quand les rideaux aux fenêtres se lèvent, ce n’est pas sur l’extérieur : c’est sur les méandres de la psyché de Nora, un entrelacs de racines, de filaments synaptiques, une obscurité d’où surgissent des araignées de plus en plus grandes, de plus en plus voraces.
Mais Henrick Ibsen et Yngvidl Aspeli après avoir tenu serré le cou tendre de la petite alouette entre les pattes sans haine mais sans amour de l’époux, après avoir fait s’effondrer le petit monde bien ordonné de Nora, après avoir déchiqueté son système de valeur, après avoir fait avaler sa tête par une monstrueuse araignée, lui ouvrent la fenêtre et la laissent s’envoler. Elle a ouvert les yeux, elle a secoué les oripeaux de la convenance. Sur les décombres de l’ancien monde, elle peut danser.
Une fable sombre, somptueuse et libératoire.

Marie-Hélène Guérin

 


 
UNE MAISON DE POUPÉE
Spectacle en anglais avec surtitres
Un spectacle de la compagnie Plexus Polaire
D’après la pièce de Henrik Ibsen
Mise en scène Yngvild Aspeli, Paola Rizza
Actrice-marionnettiste Yngvild Aspeli
Acteur-marionnettiste Viktor Lukawski
Composition musique Guro Skumsnes Moe | Chorale Oslo 14 Ensemble
Fabrication marionnettes : Yngvild Aspeli, Sébastien Puech, Carole Allemand, Pascale Blaison, Delphine Cerf, Romain Duverne
Scénographie François Gauthier-Lafaye | Chorégraphie Cécile Laloy | Lumières Vincent Loubière | Costumes Benjamin Moreau | Son Simon Masson | Plateau et manipulation Alix Weugue | Dramaturgie Pauline Thimonnier

 

 

À RETROUVER EN TOURNÉE :
27 et 28 février 2025 Le Manège – Scène Nationale de Reims (51) 12 — 14 mars 2025 La Coursive – Scène Nationale de la Rochelle (17) 19 et 20 mars 2025 Théâtre les Colonnes / Miramas (13) 25 — 28 mars 2025 Les 2 scènes – CDN de Besançon (25) 2 — 4 avril 2025 MC2 / Grenoble (38) 8 avril 2025 Le Théâtre – Scène nationale de Mâcon (71) 10 avril 2025 L’Arc – Scène Nationale le Creusot (71) 16 avril 2025 Scènes du Jura / Dole (39) 19 avril 2025 Quai 9 Lanester – Théâtre à la Coque, CNMA / Lorient (56)

Mentions de production
Fabrication décor Eclektik Sceno | Directrice de production et diffusion Claire Costa | Administration Anne-Laure Doucet | Administration de tournée Gaedig Bonabesse et Iris Oriol | Chargée de production et diffusion Noémie Jorez
Production Plexus Polaire
Coproduction Théâtre Dijon Bourgogne – CDN, Les Gémeaux – Scène nationale de Sceaux, Le Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque, Le Trident – Scène nationale de Cherbourg, Le Manège – Scène nationale de Reims, Figurteatret i Nordland, Stamsund (Norvège), Bærum Kulturhus (Norvège), Nordland Teater, Mo i Rana (Norvège), Teater Innlandet, Hamar (Norvège), Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières, Ljubljana Puppet Theatre / Lutkovno gledališce Ljubljana (Slovénie)
Soutiens Kulturrådet / Arts Council Norway (Norvège), DGCA – ministère de la Culture, DRAC et Région Bourgogne-Franche-Comté, Département de l’Yonne
 

Bâtards : une comédie féministe mi-pop mi-punk

Au Théâtre de l’Atalante, on a pu voir (et encore jusqu’au 24 janvier) Bâtards : une comédie politique et rafraîchissante, qui parle d’amour, de coryphée, de sirène, de baignoire à nettoyer : bref, de la vie !

Louise Dupuis et Julien Storini ont fondé une histoire d’amour puis une famille et une compagnie, La Très Neuve. Comme cela, ils peuvent être enceints conjointement puisque co-enfantant textes et mises en scène.
 

 
Bâtards, c’est l’histoire d’un spectacle raté à cause d’une rupture, nous promettent-ils.
Louise et Julien invitent le public à assister à leur séparation. Louise devait écrire une fiction inspirée de leur histoire d’amour : la rencontre poétique et charnelle de deux randonneur.euse.s sur le chemin de Compostelle. Mais, depuis, entre eux, c’est fini. On entre alors dans l’histoire des répétitions de ce spectacle avorté, dans l’histoire de leur rupture.

Bâtards, c’est un spectacle mi-pop mi-punk qui gratte les plaies du couple hétéro contemporain avec autodérision et tendresse. Lutte des classes et du langage, évolution des questions de genre, rapports de domination orientent la pièce vers une utopie féministe hardcore qui ne prétend pas ré-inventer pas le sujet mais le traite avec acuité, fantaisie et un sens du détail savoureux.
Les hommes en passe d’être grandremplacés par une nouvelle génération de non-hommes bien décidé.e.s à rompre avec l’héritage patriarcal symbolique et matériel (passionnante Lise Lomi, en bouillonnant.e ado utopiquement né.e de deux mères, chimérique “licorne sans corne” qui porte l’espoir de lendemains plus libres) ne sont pour autant pas les méchants. Ils sont plutôt aussi paumés que les femmes, soumis aux mouvements de la tectonique des plaques entre standards anciens et aspirations nouvelles…
 

 
L’écriture de Louise Dupuis, autrice et fine interprète du rôle de “Louise”, est vive, dans un “théâtre du réel” à double fond, foutraque et toujours au bord de l’implosion. Des brèves et hallucinées séquences visuelles onirico-surréalistes aèrent et décalent encore ce théâtre pseudo-réaliste, où l’on croise aussi bien une sirène nommée Ariel que Jean-Luc Mélenchon en short. Louise Dupuis laissera tomber quotidienneté et second degré pour un final ardent, en forme de manifeste lyrique sous influence paulb.preciadienne pour une société soulagée radicalement des problèmes de rapport hommes/femmes.
Les comédien.ne.s sont tous fantastiques. Impeccablement dirigé.e.s, les cinq interprètes sont justes, généreuxses, précis.es, avec un sens du rythme et un art du dé-rythme qui ajoutent un sacré grain de sel à la drôlerie de ce spectacle fougueux et enjoué.

Bâtards est le deuxième spectacle de La Très Neuve compagnie, il a reçu la mention spécial du jury du prix T13 du Théâtre 13 en 2023.

Marie-Hélène Guérin

 

BÂTARDS
Un spectacle de La Très Neuve compagnie
Au Nouveau Théâtre de l’Atalante jusqu’au 24 janvier 2025
Écriture et mise en scène Louise Dupuis
Avec Louise Dupuis, Thomas Gourdy, Lucile Oza, Lise Lomi, Julien Storini
Dramaturgie maxime Lévèque | Collaboration artistique Louise Roch | Création lumières Victor Inisan | Création sonore Julien Storini | Scénographie Louise Dupuis
Crédits photos Mélie Néel

Le Père Goriot, déjà les illusions perdues… une belle adaptation contemporaine

L’ancien Théâtre de Ménilmontant, Paris XXe, vient d’être repris par Serge Paumier et Nathalie Lucas. Ils l’ont baptisé Théâtre des Gémeaux Parisiens, en parallèle au Théâtre des Gémeaux d’Avignon qu’ils dirigent depuis 2019. Ils y font vœu d’en faire un lieu de création éclectique exigeant autant qu’un lieu de vie chaleureux.

En ce moment, on y voit un Père Goriot passionnant, sorti de sa gangue XIXe par David Goldzahl, qui a préservé la langue et la trame du texte tout en lui offrant une fraîcheur contemporaine.
Les codes du théâtre actuel sont maniés avec dextérité et sans lourdeur, allégés de cocasserie. L’adaptation alterne narration et jeu parfois dans une même phrase, avec beaucoup de fluidité.
En fond de scène, sous les pampilles du lustre de jais, une galerie de hautes boîtes noires tendues de tulle, mi-cachots mi-vitrines d’exposition, seront tout aussi bien ruelles parisiennes, salons bourgeois, modeste chambrette de la pension Vauquer ou loge à l’Opéra. La très réussie création musicale joue parfois de manière réjouissante des anachronismes – les sons d’aujourd’hui pouvant se faire parfaits traducteurs des humeurs d’hier. La scénographie dépouillée, élégante et nette, sous les belles lumières de Denis Koransky, vives de néons ou en clairs-obscurs à la Rembrandt offre un beau terrain de jeu à des comédiens plus qu’habiles.
 

 

« Rastignac – Le monde est infâme
Madame de Beauséant – Non, il va son train.»

Le Père Goriot est un des maillons de l’immense Comédie humaine (une centaine d’ouvrages — romans, nouvelles, contes aussi bien qu’essais, par laquelle Balzac se promettait de composer une « histoire naturelle de la société », susceptible de « représenter le drame qui se joue dans une société. »)
Si le personnage éponyme porte en lui la folie d’un amour paternel s’exacerbant du rejet de ses filles, thème qui structure le roman comme la pièce, c’est plutôt Rastignac, le jeune étudiant provincial qui cherche à se faire une place dans la haute société, qui est à l’avant-scène de cette adaptation, et avec lui l’avidité du monde, l’arrivisme, la soif du paraître.
 

 

« – Allez mon vieux, secoue les branches de l’arbre généalogique »

C’est Duncan Talhouët qui porte ce rôle pivot de Rastignac, ne le quittant qu’un instant, tandis que ces comparses se chargent de tous les autres personnages, majeurs ou annexes, nobles ou modestes – sans que l’on ne soit jamais égaré dans le récit tant l’adaptation et les codes de jeu sont limpides.
Duncan Talhouët est un Rastignac candide et ambitieux, calculateur autant que pantin des passions des autres, et qui va perdre ses illusions sans tarder. Duncan Talhouët est un peu plus adulte qu’on n’imagine ce jeune étudiant, mais il donne du charme et une intéressante complexité à son Rastignac.
Delphine Depardieu a de la finesse, un jeu sincère et droit, plein de fantaisie, elle excelle aussi bien dans la rusticité de quelque femme du peuple que dans l’aristocratique détachement des filles Goriot, toutes deux mariées noblement, ou la tendresse amère de la vicomtesse de Beauséant, lointaine cousine de Rastignac, souffrant d’être mal aimée.
Jean-Benoît Souilh est un épatant comédien, très généreux, dont on apprécie la remarquable plasticité et l’engagement physique. Il donne chair et cœur – bon ou mauvais – à tous les personnages qu’il incarne, notamment le Père Goriot et Vautrin, qu’il rend touchants au-delà de leurs disgrâces.

À voir pour le plaisir de la langue de Balzac, pour découvrir ou retrouver le piment de son portrait de la société parisienne ; pour la qualité de l’adaptation et de la mise en scène, impeccables, acérées comme une flèche, qui condensent avec vivacité le sel et le suc du roman ; pour le régal de ce trio d’acteurs très justes, joueurs et précis.

Marie-Hélène Guérin

 


 
LE PÈRE GORIOT
Aux Théâtre des Gémeaux Parisiens, jusqu’au 30 décembre 2024
D’Honoré de Balzac
Adaptation et mise en scène David Goldzahl
Avec Delphine Depardieu, Jean-Benoît Souilh et Duncan Talhouët
Scénographie et Costumes Charlotte Villermet | Lumières Denis Koransky | Son Xavier Ferri
Crédit photos © Studio photo de Jarnac
 

Madame ose Bashung au Rond-Point : Madame ose Bashung, osez Madame !

Un vent de folie souffle sur le Rond-Point… On y bashungue, on y flamboie, on s’y esclaffe, on s’y émeut, en compagnie des belles queens échappées du cabaret de Madame Arthur et leurs acolytes musicien.ne.s.

Sébastien Vion/Corrine, magistralalala M.C. de cette cérémonie, avait à 16 ans vécu une expérience “incroyable, à la fois violente et poétique, bruyante et irrévérencieuse, métallique et sensible…” en découvrant Alain Bashung sur scène. Quelques paires d’années plus tard, il a partagé ce bonheur avec ses camarades du cabaret Madame Arthur en inventant un hommage baroque et merveilleux, que le théâtre du Rond-Point accueille pour deux semaines dans l’écrin de sa grande salle.

Pendant que le public prend place, les chevaux hennissant sur le rideau rouge, squelettes courant de Muybridge ou mustangs sauvages dans la pampa, plongent la salle dans une ambiance onirique.

Une “Madonna ardéchoise” (pétulante Patachtouille, la plus burlesque du trio), une “vraie méchante et fausse maigre” (iconique Corrine, maîtresse de cérémonie à la présence charismatique) et un “double poney” (fringante Brenda Mour, visage idéal, silhouette et voix spectaculaires) vont pendant une heure et demi faire palpiter le fantôme de Bashung et vibrer leurs et ses aficionados.

Insensées et magnifiques, jamais elles n’imitent mais plutôt s’approprient tubes attendus comme titres plus confidentiels, qui gardent toute leur puissance originelle. Un impeccable quatuor à cordes – attelage à l’enthousiasme partagé issu du Rainbow Symphony Orchestra –, un guitariste, Christophe Rodomisto – électrique au propre comme au figuré et une pianiste au masque expressionniste, Cosmé McMoon, les accompagnent avec élan et talent. Damien Chauvin leur a composé des arrangements réjouissants.
Voix profonde et basse pour Corrine et Brenda Mour ou plus colorature pour la lyrique Patachtouille, splendidement emperruquées, maquillées, corsetées, perchées sur hauts talons, ces queens sculpturales insufflent au répertoire de Bashung, respecté bousculé décalé amplifié, une poésie folle et un humour jouissif.

Brenda Mour fait résonner Osez Joséphine comme dans les plaines du Far West, Les petits enfants qui tombent des balcons interprétée par une Patachtouille échevelée ressemble à du Fréhel grande époque, Corrine déclamant sotto voce Vénus, sous le scintillement d’une boule à facette, fait passer un frisson dans l’assemblée.
Les chansons sortent un peu, beaucoup, passionnément, de leurs rails familiers, on les écoute, on les entend d’autant plus. Un aparté de Cosmé McMoon qui quitte son piano pour [Tuer] la pianiste, une lampe qui se balance au plafond pour un ténébreux La nuit je mens, un numéro de sangles aériennes à couper le souffle (par Quentin Signori ) pour des Volutes qui partent en fumée et on en a le cœur tout tremblant; avant qu’un improbable trio de catcheuses mexicaines ne déboule pour Bombez le torse, bombez ou que Patachtouille ne transforme Vertiges de l’amour ou Ma Petite Entreprise en sketchs loufoques !

Sous les projecteurs, ce sont Corrine, Brenda Mour et Patachtouille qui brillent, mais ce sont aussi Sébastien Vion, Kova Rea et Julien Fanthou qui habitent la scène sous les atours de leurs drags, et c’est troublant et touchant de voir se télescoper la forme de perfection très sophistiquée des créatures de cabaret mi-somptueuses mi-plastoc, et ces interprètes avec leurs beautés atypiques, avec leurs chairs, leurs voix, leur humour marqués par leur vie, leur passé, leurs combats, avec leurs costumes qui les dénudent et leurs nudités qui les cachent.

Il ne faut pas oublier que le cabaret est intrinsèquement un espace politique, ou même un acte politique. Ici, dans cette salle qui est une institution parisienne (mais qui, du haut de son presque demi-siècle d’ancienneté, rappelle de saison en saison que la jeunesse n’est pas une question d’âge !), on semble loin d’un lieu noctambule ou interlope. Mais cela n’empêche : là-bas ou ici, le cabaret, d’autant plus le cabaret drag – est un endroit de prise de parole, de créativité, d’altérité, de joie, le lieu d’une liberté qui semble acquise mais qui reste fragile – alors, fêtons cette liberté !

Un spectacle pétillant, impertinent, poétique, follement drôle, follement poignant, que le public, ébouriffé, enjoyé, ravivé, salue d’une ovation debout ! Une fête à s’offrir pour les fêtes.

Marie-Hélène Guérin

 

MADAME OSE BASHUNG
De la Cie Le Skaï et l’Osier
Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 28 décembre 2024
Conception et mise en scène : Sébastien Vion
Chanteurs et performeurs : Corrine / Sébastien Vion, Brenda Mour / Kova Rea, Patachtouille / Julien Fanthou
Piano (du 12 au 23 décembre et le 28 décembre) : Cosme McMoon / Delphine Dussaux
Et (les 26 et 27 décembre) : Charly Voodoo
Guitare : Christophe Rodomisto
Quatuor à cordes du Rainbow Symphony Orchestra : (alto) : Juliette Belliard | (violoncelle) : Adrien Legendre | (1er violon) : Laurent Lescane | (2e violon) : Vladimir Spach
Sangles aériennes : Quentin Signori
Arrangements : Damien Chauvin
Régie générale et régie lumière : Gilles Richard | Régie son : Mustapha Aichouche | Habillage et accessoires : Anna Rinzo | Perruques et coiffures : Kevin Jacotot | Costumes latex : Arthur Avellano | Vidéos : Collectif La Garçonnière :, Tifenn Ann D, Syr Raillard, Thibaut Rozand | Bande son d’entrée : Nicol
Photos Monsieur Gac et Charlène Yves

Les titres du spectacle :
OSEZ JOSÉPHINE – 1991 – Album éponyme – Musique Alain Bashung – Paroles Jean Fauque & Alain Bashung | VERTIGE DE L’AMOUR – 1980 – Album Pizza – Musique Alain Bashung – Paroles Boris Bergman | VENUS – 2008 – Album Bleu Pétrole – Musique Arman Méliès, Gérard Manset – Paroles Gérard Manset | S.O.S AMOR – 1985 – Album Live Tour – Musique Paroles Didier Golmanas & Alain Bashung | LES PETITS ENFANTS – 1979 – Album Roulette russe – Musique & Paroles Alain Bashung | LA NUIT JE MENS – 1998 – Album Fantaisie militaire – Musique Alain Bashung, Édith Fambuena & Jean-Louis Piérot – Paroles Jean Fauque & Alain Bashung | JE FUME POUR OUBLIER QUE TU BOIS – 1979 – Album Roulette russe – Musique Alain Bashung – Boris Bergman & Alain Bashung | JE TUERAI LA PIANISTE – 2008 – Album Bleu Pétrole – Musique Gaëtan Roussel & Alain Bashung – Paroles Gérard Manset | BOMBEZ – 1989 – Album Novice – Musique Alain Bashung – Paroles Jean Fauque | BIJOU, BIJOU – 1979 – Album Roulette russe – Musique Alain Bashung – Paroles Daniel Tardieu, Boris Bergman | MONTEVIDEO – 2018 – Album En amont – Musique & Paroles Mickael Furnon | MA PETITE ENTREPRISE – 1994 – Album Chatterton – Musique Alain Bashung – Paroles Jean Fauque & Alain Bashung | VOLUTES – 1991 – Album Osez Joséphine – Musique Alain Bashung – Paroles Jean Fauque | MADAME RÊVE – 1991 – Album Osez Joséphine – Musique Alain Bashung – Paroles Pierre Grillet | GABY – 1979 – Album Roulette russe
– Musique Alain Bashung – Paroles Boris Bergman

Production déléguée « J’aime beaucoup ce que vous faites ! » – Christophe et Jérôme Paris Marty
Diffusion « Fantatouch » – Fanta Touré
Avec le soutien de la SPEDIDAM

Cartoon (ou Ne faites pas ça chez vous !)

Dans un bien joli décor de maisons de poupée format « pavillon de banlieue 1/1 », vit la famille Normal ; Norman et Norma, les radieux parents, 2,4 enfants (Dorothy, l’aînée, Jimmy, le cadet, et un bébé), un gros chien et un (gros) poisson rouge dans un gros bocal.
Une famille tout ce qu’il y a de plus normale. La journée commence, Papa lit le journal, maman donne le biberon à bébé avant de partir au travail, Dorothy houspille son frangin, et Jimmy est toujours le petit nouveau au collège. Tous les jours ? oui, tous les jours. Ah mais comment peut-on être TOUS les jours le petit nouveau ?

C’est que la famille Normal ressemble à une famille normale, mais vit selon des règles PAS DU TOUT normales… Bébé n’a toujours pas de prénom mais parle, comme le chien, et le poisson (qui lui a un prénom, il s’appelle Sushi). C’est que ce sont des cartoons : comme Woody Woodpecker et Bipbip le Coyotte, comme Grizzy et les lemmings, comme les Poussins de Claude Ponti, ils ne ressentent jamais la douleur. Ils ne vieillissent pas, et ne meurent jamais, jamais… et chaque matin tout redémarre à zéro. Tremblement de terre, électrocution, explosion de gaz, l’épisode suivant les ramène intacts au petit-déjeuner, Papa lit son journal, maman donne le biberon et caetera.

« Tous les jours un nouvel épisode
Inédit.
Repartant de zéro.
Tout peut arriver
Absolument tout.
On est allés dans l’espace.
En Afrique.
Sur la Lune.
Au milieu des dinosaures.
Et dans toutes les grandes capitales du monde.
On a eu des super-pouvoirs.
Deux fois.
On a été rapetissés.
On a été des géants.
On a été hantés.
On a été des fantômes.
On a été célèbres.
Tout peut arriver
Absolument tout.
Si ce n’est que.
On ne vieillit jamais.
On n’est jamais blessés.
On ne ressent jamais la douleur.
Et jamais
Jamais
Jamais
On ne meurt. »

Jusqu’à ce qu’un grain de sable dans l’engrenage… Maman Norma Normal, génie de profession, et donc comme il se doit tête en l’air, ramène une fiole expérimentale à la maison… Bébé en boit (devient invisible, tout ou partie), Jimmy en boit (se met à ressentir des choses – notamment quand on le frappe avec une poêle à frire ou qu’on devient son ami), le poisson rouge en boit (devient muet). Et le lendemain, ça ne reprend pas à zéro, bébé est toujours invisible, Jimmy change et y prend goût, et le poisson ne pipe toujours plus mot. L’heure des remises en question sonne pour la famille Normal !

Familière de l’univers de Mike Kenny , auteur jeunesse britannique dont elle a déjà mis en scène plusieurs textes, Odile Grosset-Grange renverse le rêve enfantin de devenir un héros de dessin animé cul par-dessus tête, et nous tend en miroir un héros de dessin animé qui aimerait devenir un enfant. On sait au moins depuis La Petite Sirène que quitter la fiction pour le réel a un prix… Mike Kenny et Odile Grosset-Grange, eux, n’ont pas le tragique en ligne de mire, mais la vitalité ! « si on arrêtait d’être des cartoons, on mourrait ! – oui, mais en ayant vécu ! »

« Quand je vais dans des classes, je dis toujours aux enfants et aux jeunes que je rencontre que ce qui me plaît par-dessus tout au théâtre, c’est que tout y est possible. Avec Cartoon, nous allons tester ensemble les limites de cette affirmation… » propose Odile Grosset-Grange. Alors elle pioche dans le magnifique coffre à jouets du théâtre pour en sortir des marionnettes et du dessin animé, un spectaculaire décor à transformation mêlant vidéo et construction, des cascades, des gags, des chansons, des courses poursuites et de l’émotion ! Un vrai feu d’artifice(s) au service d’un joyeux spectacle, qui pose, l’air de rien, des questions aussi simples qu’essentielles, comme celles que savent si bien poser les enfants : qu’est-ce qu’être normal ? est-ce que vouloir trop protéger autorise à empêcher de vivre ? est-ce que recommencer éternellement sa « journée de la marmotte », c’est une vie ? si au bout, il y a la mort, est-ce qu’être vivant vaut le coût ? mais est-ce que ne pas vivre vaut le coût de ne pas mourir ?

Un spectacle pour petits – mais pas trop petits – et grands, au rythme effréné soutenu par le jeu survitaminé des acteurs au top joliment vêtus de costumes pop pleins de peps, pour explorer de manière ludique et réjouissante des questions existentielles entre deux éclats de rire.

Marie-Hélène Guérin

 

 

CARTOON ou N’ESSAYEZ PAS ÇA CHEZ VOUS !
Un spectacle de La Compagnie de Louise
Au Théâtre Paris Villette jusqu’au 5 janvier 2025
À voir en famille à partir de 7 ans
Texte Mike Kenny | Traduction Séverine Magois
Mise en scène Odile Grosset-Grange
Avec François Chary, Julien Cigana, Antonin Dufeutrelle, Delphine Lamand, Pierre Lefebvre-Adrien, Pauline Vaubaillon
Assistant à la mise en scène Carles Romero-Vidal | Régie Générale de création Nicolas Barrot | Régie Générale Farid Laroussi en alternance avec François Michaudel | Lumières (création et régie) Erwan Tassel | Stagiaire Lumière Tom Bouchardon | Scénographie Stephan Zimmerli assisté d’Irène Vignaud | Dessins Stephan Zimmerli | Accessoires Irène Vignaud | Conception Machinerie et Magie Vincent Wüthrich | Conseil Marionnettes Brice Berthoud | Fabrication Marionnettes Caroline Dubuisson | Création Musicale et Son Vincent Hulot | Régie Son Vincent Hulot en alternance avec Camille Urvoy et Sébastien Villeroy | Costumes Séverine Thiebault | Création Perruque Noï Karunayadhaj | Chorégraphe Gianni Joseph | Plateau / Vidéo Emmanuel Larue | Plateau Marion Denier | Construction des Décors et machinerie Jipanco | Direction de Production / Diffusion Caroline Sazerat – Richard | Chargées de Production Mathilde Göhler ; Emilienne Guiffan | Diffusion Caroline Namer | Presse Elektron Libre – Olivier Saksik

Photos © Christophe Raynaud de Lage

Production La Compagnie de Louise / coproductions La Coupe d’Or – Théâtre de Rochefort, La Coursive – Scène nationale de La Rochelle, Théâtre d’Angoulême – Scène nationale d’Angoulême, OARA (Office artistique de la Région Nouvelle-Aquitaine), L’Odyssée – Théâtre de Périgueux, Théâtre de Gascogne – Scènes de Mont de Marsan, Ferme du Buisson – Scène nationale de Noisiel, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN, Les Tréteaux de France – CDN / coproductions – fonds de soutien Fond de soutien à la production mutualisé de S’il vous plaît, Scène Conventionnée de Thouars, les 3T – Scène conventionnée de Châtellerault, Scènes de Territoire – Scène conventionnée du Bocage Bressuirais, Fonds de production jeunesse Nouvelle-Aquitaine en coopération avec la DRAC Nouvelle-Aquitaine / soutiens Adami, Fonds d’Insertion professionnelle de l’École supérieure de théâtre de l’Union – DRAC Nouvelle-Aquitaine et Région Nouvelle-Aquitaine / accueil et soutien en résidence Théâtre d’Angoulême – Scène nationale, Ferme du Buisson – Scène nationale, OARA dans le cadre de la Résidence Méca, La Coupe d’Or – Théâtre de Rochefort, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN / accueil le soutien complémentaire de la Direction générale de la création artistique / La Compagnie de Louise est soutenue pour son projet par La Ville de La Rochelle, Le Département de la Charente-Maritime, La Région Nouvelle-Aquitaine et le Ministère de la Culture – DRAC site de Poitiers. La Compagnie de Louise est conventionnée par le Ministère de la culture – DRAC Nouvelle-Aquitaine Site de Poitiers

Drame Bourgeois : un amour, des mots

« Drame Bourgeois,
C’est Louis et L.
C’est elle et lui.
C’est deux solitudes.
C’est deux itinéraires, deux errances entre deux saisons, entre deux villes, entre deux histoires.»
Padrig Vion

Ils se croisent juste au cœur de Paris, quelques pas sur ce vieux Pont-Neuf, elle est autrice, des mots plein la tête, il est musicien, des notes plein la bouche ; L habite dans le VIe arrondissement de Paris, elle part pour Londres, Louis habite rue de Rennes, c’est aussi dans le VIe, il y revient après une soirée.
Leurs chemins se croisent, leurs regards, brièvement ; un accident de parcours, un presque-rien. Un grain de sable, un éclat de lumière qui s’incrustent dans un coin de leurs têtes. Et chacun continue, emportant ce grain de sable, cet éclat de lumière, pierre sur laquelle chacun bâtira leur roman d’amour et de désamour.

« Le point de départ de ce projet : une géographie de l’âge et de la classe »
Padrig Vion

 

Un « lui », une « elle », ça commence bien plus loin que leur présent, bien plus loin que leurs corps-là sur ce Pont-Neuf. Un lui, une elle, ça commence ailleurs, dans l’enfance, dans l’enfance des parents, dans la décoration de la chambre d’enfant, dans les livres de la bibliothèque des parents, dans les discussions pendant les repas de famille, dans ce qu’on a dû aller chercher et ce qu’on avait d’emblée.

Padrid Vion, tout jeune diplômé du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, acteur, auteur, metteur en scène, a écrit Drame Bourgeois pour Lomane de Dietrich et Louis Battistelli, qui étaient dans la même promotion que lui au Conservatoire.
Padrig a grandi près de Nantes, en Bretagne. Il est « monté à Paris ». Il avait des bouquins de Marguerite Duras et de Roland Barthes plein les poches. Il a la curiosité, l’intelligence, il a les mots et la culture. Mais les mots, la culture, il est allé les chercher, dans les livres, dans les films. Il s’est emparé de Truffaut et Léaud, de Christophe Honoré et Louis Garrel, de Sautet, de Desplechin. Comme d’une nourriture, il en a fait sa chair. Lomane et Louis viennent du sixième arrondissement. Ils sont parisiens, ils sont plus que parisiens, ils sont la bourgeoisie parisienne, ils ont, ils sont l’aisance, la connivence, de leur milieu. Pour Padrig ils sont autant la classe méprisée que le lieu désiré.

Alors Drame Bourgeois, c’est une histoire d’amour, enfin, une histoire d’idée de l’amour, un jeu de construction du sentiment amoureux, du couple, de la fin du couple – puisque nous ne pouvons plus faire comme s’il n’y avait rien après « ils se marièrent et vécurent heureux ». Ils se marièrent et vécurent heureux, puis découvrirent que ce qui les attendrissaient les exaspèrent, puis découvrirent que la famille de l’autre les agace, puis découvrirent que gamins ils n’avaient pas aimé les mêmes dessins animés et qu’ils n’avaient pas la même conception de l’éducation parentale ; mécanismes du sentiment amoureux démontés et étalés comme les pièces d’un réveil qu’on veut réparer, et quand on le remontera il en restera deux ou trois qu’on ne sait plus où mettre, où diable allaient-elles, peu importe de toutes façons ce truc est ruiné.

Mais c’est aussi, c’est beaucoup, une histoire de langage. L et lui, l’autrice et le musicien, dans leurs pérégrinations sentimentales sont compositeurice, auteurice, manient le verbe avec gourmandise, jonglent et inventent, s’en servent d’appât et de charmes pour en tricoter un joli moment, dessiner une étreinte sensuelle… Et finiront par se moquer des travers ou des manies de l’autre, se jeter à la figure cuistreries ou inexactitudes, la caresse des mots devenue gifle. Car l’amour est affaire de chimie, d’alchimie, de corps, de cœurs, mais l’amour est aussi affaire de langage, qui est là où se nichent profond nos passés, nos milieux, nos apprentissages, nos familles, nos contrées.

 

« Tu es entré dans ma chambre de petit garçon et tu as critiqué la tapisserie.
Mais toi, tu n’as pas de passé, toi, ton histoire est trop moderne, les murs sont neufs »
Louis, Drame Bourgeois

 

Padrig Vion offre à ses personnages une langue à la fois très orale et très littéraire, de ruptures et de silences, d’élisions, de syncopes, de rythmes. Son écriture très musicale valse de contrepoint en mouvement concertant, de chœur en canon, joue des mots avec poésie et malice, on se délecte d’un « Déjà je pleus », d’un « Je m’assis je m’assois je m’assieds je m’installe ».
Il s’amuse à tracer une cartographie fantaisiste et amoureuse d’un Paris où « la distance se mesure en souvenirs »… On s’avance dans la rue du Cherche-midi à quatorze heure, on quitte la rue du Regard, on se promène rue Notre-Dame des champs, en venant de Strasbourg Saint-Denis on hésite entre prendre la rue du Paradis à gauche ou rue de la Fidélité à droite (à Paris, l’une mène réellement à l’autre)…


L’écriture ciselée de Padrig Vion exige beaucoup de rigueur : les deux interprètes sont précis, ont une grande maîtrise, et une belle finesse de jeu. Ils entrent dans l’histoire avec comme un détachement ; peuvent sembler cérébraux, la mise en scène, menée par l’auteur lui-même, les tient à distance aussi, en chassés-croisés qui parfois les rapprochent mais souvent les éloignent – silhouettes très verticales qui découpent net l’espace très nu du plateau – mais le jeu s’ancre, et s’incarne. La passion, plus encore : la colère, la rancœur, désordonnent ces rouages délicats. L’eau qui dort s’emballe en flots impétueux d’enrage.

Il est « gauche et discret », un peu dégingandé. Il porte des baskets dont il aime beaucoup le blanc, il est moins grand qu’elle, il donne les heures de la liturgie chrétienne « Neuf heures, tiens, Saint-Sulpice donne déjà la tierce ». Elle a l’allure dégagée, voix un peu basse, articulation claire. L est ce genre de grande fille qui porte un trench rouge comme s’il était beige, flammèche ignorant avec désinvolture qu’on ne voit qu’elle, ce genre de fille jambes longues cheveux négligemment impeccables qui sait quel film, quelle expo on peut aimer. Louis, L, mariage exogène, deux courbes qui se croisent peut-être se recroiseront mais n’arriveront pas au même endroit.

Graeme Allwright, qui promène dans ce Drame Bourgeois ses « jolies bouteilles » et sa mélancolie pleine de légèreté, – un chanteur que Louis aimait, un chanteur qu’L ne connaissait pas – les fait fredonner a capella « L’amour est joie, l’amour est beauté / Ainsi les fleurs en leur matin / Mais l’amour passe et disparaît / Comme de la fleur, rosée d’été. »

Ils s’accorderont d’ultimes retrouvailles, hasard, chacun avec son nouvel aimé.
Un frôlement d’épaules, deux corps qui se touchent, enfin, un temps suspendu, se glisse là une poignante émotion.
Il y a quelques pas de danse, c’est très gai, très triste et très gracieux. Un auteur et des interprètes subtils, à suivre.

Au Théâtre Ouvert, on peut voir aussi, qui forme diptyque avec Drame Bourgeois, Murmures : « Parler de l’amitié. Cette famille choisie qui ne l’est pas toujours tant, les sacrifices, les compromis qu’elle exige, parfois plus qu’en amour. […] Explorer les limites floues et les zones d’ombres de l’amitié́… », en dit Padrig Vion. On y retrouvera, à n’en pas douter, le talent de Lomane de Dietrich en duo/duel avec Mélodie Adda, et les mots et la finesse d’observation et d’écriture de Padrig Vion.

Marie-Hélène Guérin

 

DRAME BOURGEOIS
Au Théâtre Ouvert jusqu’au 14 décembre 2024
Texte et mise en scène Padrig Vion
Avec Louis Battistelli, Lomane de Dietrich
Collaboration artistique Lolita de Villers | Regard extérieur Guillaume Morel | Création lumières Thomas Cany | Création sonore Foucault de Malet
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

PRODUCTION Prémisses – Office de production artistique et solidaire pour la jeune création
COPRODUCTION Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines
SOUTIEN Maison Maria Casarès, CNSAD
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
REMERCIEMENTS David Clavel, Pierre Koestel, Claire Lasne-Darcueil, Grégory Gabriel, Grégoire Leprince-Ringuet, Barbara Métais-Chastanier, Anne Leprince-Ringuet, Sébastien de Jésus, Philippe Chamaux (Cie les Aventurier.e.s), l’espace Cromot, Alix Gavoille, India Lange

Tout va bien : comédie sur la fin du monde (ovni clownesque)

La cabane – deuxième salle du Théâtre Silvia Monfort – abrite en ce moment un ovni clownesque, spectacle hybride qui s’ouvre en stand up sous acide (ou prozac ?), dérive en performance chorégraphique electro arty (impeccable création d’ella sombre, très sensorielle), fait un 180° vers du clown à l’ancienne – avec mimes – mais oui, le mime du mur invisible ! on aurait dit le Mime Marceau lui-même -, grimaces, chaussures – eh bien, de clown et costumes bigarrés -, flirte avec le fantastique, et télescope jeux de mots lacaniens, conférence gesticulée et méta-théâtre.

« – Je suis le capital sympathie.
– Et je suis le capital énergie.
Tout va bien

Nadège et Julien, les deux avatars scéniques de Nadège Cathelineau et Julien Frégé, se connaissent bien. Pour ceux qui ont manqué les premiers épisodes, une séance de rattrapage enlevée nous les resitue. Ça fait quelques paires d’années qu’ils se fréquentent. Après avoir dézingué le couple hétéronormé dans Inconsolable(s) puis plongé dans les méandres de leur rapport à la violence avec Chien.ne, ils entament une incursion sur les terres arides de la crise écologique. Dans une démarche de cohérence, ce nouveau spectacle nous est d’ailleurs annoncé comme « éco-responsable, constitué de matériaux et idées 100% recyclées et recyclables ».

« – Tu as des symptômes de findumondose ?
– Oui : j’imagine le pire.
– Le pire, c’est horrible.
Tout va bien

Dans une efficace scénographie minimaliste, dont les lumières et les costumes font décor, avec un sens assumé du comique de répétition, pas peur du mauvais goût, et un jeu très physique, Nadège Cathelineau et Julien Frégé se collettent à la question de la crise écologique dans ses dimensions tant intimes que politiques. Ils interrogent rapport aux origines et besoin de transmission, décortiquent leur empreinte carbone passée présente et à venir, soupèsent les efforts qu’on est prêt à fournir à l’aune de l’urgence climatique… Ce n’est pas parce qu’on a des bottes en caoutchouc et des collants de fitness (très) chamarrés qu’on ne peut pas se poser des questions existentielles.

« – Si je dois changer, qu’est-ce qu’il restera de moi quand je serais autre ?
Tout va bien

Dans une construction en spirale, où chaque partie, de plus en plus déjantée, annule/reprend/ absorbe/sursumme/régurgite la précédente en un jeu de miroirs déformants, le duo farfelu et fou, entre nihilisme et candeur, se lance à corps perdus dans une tentative d’épuisement de toutes nos dérisoires tentatives de colmatage de la brèche par laquelle notre monde et notre « faire-société » se barrent en vrille. Les toilettes sont sèches, les légumineuses en vrac, les yourtes nature, la communication non violente.
Est-ce que cela suffira à sauver l’Humanité ? pas sûr. Ou pourquoi pas ? En tout cas, ce qui sauvera l’humanité de la findumondose, ce sera bien de résister à l’immobilismose !

Le spectacle est « éco-responsable, constitué de matériaux et idées 100% recyclées et recyclables ». C’est une boutade, mais c’est aussi une véritable et louable démarche : le Groupe Chiendent met en place une réelle économie écologique dans la conception et la production de leur spectacle, privilégie récup’ et voyages en train, s’empare de la sobriété pour en transformer la contrainte en une vivifiante utopie, « source de créativité, d’humour et de joie (et c’est vrai) », disent-ils !
Faites du bien à la planète et à votre bonne humeur : Allez vérifier le résultat : Tout va bien, un spectacle garanti éco-responsable, et 100% « source d’humour et de joie » !

Marie-Hélène Guérin

 

TOUT VA BIEN
Un spectacle du Groupe Chiendent
À voir à partir de 15 ans
Au Théâtre Silvia Monfort jusqu’au 7 décembre
Conception, écriture, mise en scène et jeu Nadège Cathelineau et Julien Frégé
Dramaturgie Sephora Haymann | Scénographie, costumes Elizabeth Saint-Jalmes | Création lumière Cyril Leclerc | Création son ella sombre
Crédit photo © Christophe Raynaud de Lage

Ils en parlent très bien ici

Régie générale et lumière Marie Roussel
Administration, production, diffusion Les Indépendances – Manon Cardineau, Colin Pitrat

Diffusion en collaboration avec Le Bureau des Paroles – Emilie Audren
Presse Elektronlibre – Olivier Saksik, Sophie Alavi et Mathilde Desrousseaux
Création au CDN de Normandie-Rouen
Production Groupe Chiendent
Coproduction CDN de Normandie-Rouen, Le Préau-CDN de Normandie-Vire, Le Tangram – Scène nationale d’Évreux, Théâtre L’Eclat Pont-Audemer
Résidences Dieppe Scène Nationale, Le Préau – CDN de Normandie-Vire, L’Aire-Libre Rennes, CDN de Normandie-Rouen, Théâtre L’Eclat Pont-Audemer, Théâtre 13 Paris, Le Tangram – Scène nationale d’Évreux, La Mégisserie Saint-Junien
Avec le soutien de la DRAC Normandie au titre de l’aide exceptionnelle dans le cadre du projet réserve transition écologique, du Département de la Seine-Maritime, de l’ODIA Normandie et de la Ville de Paris au titre de l’aide à la diffusion.
Une maquette a été présentée dans le cadre du festival FRAGMENTS #11 – (La Loge), avec le soutien de l’ODIA Normandie.
Le texte de la pièce est publié aux éditions esse que.
Nadège Cathelineau et Julien Frégé sont artistes associé.es au Centre Dramatique National de Normandie-Rouen. La compagnie Groupe Chiendent est conventionnée par la DRAC Normandie, la Région Normandie et la Ville de Rouen.

Wasted : portrait d’une jeunesse en feu (et en cendres). Un texte vibrant de Kae Tempest porté par une jeune et belle troupe.

(update)
L’historique petite salle du Nouveau Théâtre de l’Atalante (NTA) a changé de direction il y a deux ans. La DRAC a offert sa confiance à une nouvelle équipe, sous la houlette de Bruno Bouzaguet, pour en faire une plateforme de connexion entre la jeune création et le réseau professionnel, un lieu dédié à l’émergence. Y vibre du théâtre à toute heure du jour et du soir – cours, stages, compagnies en « labo », résidences de création, à venir un festival d’écriture contemporaine « Attention, écritures fraîches » où l’on découvrira des textes encore « neufs », jamais montés.

En mars 2023, on y voyait WASTED (Dévasté.e.s) de Kae Tempest, mis en scène par Martin Jobert, diplômé de l’ESCA et artiste associé au NTA pour 3 ans, comme sa consœur Ambre Dubrule. À retrouver dans le cadre du Festival Impatience au Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France les 14 et 15 décembre 2024

« Il n’y a pas si longtemps, on avait 13 ans, on avait peur de rien. On était jeune, tout était romantique et vrai. Puis quelque chose a changé »
Wasted parle de ce moment particulier de la jeunesse où tout n’est plus possible ; mais où tout est encore à advenir. Une ligne de crête, un point de tension. Ce moment où on se rend compte qu’on est passé à côté de son « ancien futur glorieux ». C’est sûr, on ne sera pas footballeur professionnel, on ne sera pas rock star, c’est sûr, on ne sera pas agent secret. Mais on a à peine plus de 25 ans, on en a encore, de la vie devant soi.

Charlotte, Ted, Dany se retrouvent ce soir-là pour célébrer la mort de leur copain Tony. Ils les a quitté ils étaient ados. Ils le fêteront comme on peut fêter à pas trente ans, dans l’ivresse, les stupéfiants, la musique, la danse, dans les confidences éméchées, les souvenirs flous, les perspectives d’un âge adulte qu’on craint gris, dans les joies et les tristesses folles de l’alcool et de l’amitié.
Ils sont tragiques et poignants, beaux, dérisoires et drôles.
Simon Cohen, Tristan Pellegrino, Kim Verschueren, très joliment accompagnés par les compositions musicales électro et le chant de tête hypnotique de Raphaël Mars, ont l’âge et la fièvre des personnages.
Le jeu est parfois encore un peu frais, ça se comprend, les quatre jeunes gens sortent à peine de l’école, déjà au fil de la représentation ils gagnent en assurance et en liberté, mais ils sont déjà justes et vibrants, ils ont une belle énergie, ils donnent vie à leurs personnages. J’y retrouve ma jeunesse, ma bande de potes, nos craintes, nos rêves, nos indéfectibles liens, notre soif d’absolu, nos failles et nos consolations.

Avec une certaine économie de moyens et des idées gracieuses, soutenu par les décors et les lumières très graphiques de Louis Heiliger et Gauthier Le Goff, Martin Jobert trouve le bon rythme et crée des images discrètement spectaculaires, où des poussières d’étoiles enivrent ses personnages et irisent les spectateurs…
L’abrupte poésie de l’écriture de Kae Tempest, dont on aime la pulsation, la rugosité, dont on aime le désespoir bouillonnant et la fébrilité, dont on aime la ville et les êtres dont iel la peuple, est restituée telle quelle, accent français mais débit fluide et timbre plein, par des apartés en anglais (surtitrés); les dialogues et les relations entre les personnages ont de la vérité et de la chair. Ces jeunes gens, nerveux et doux, pleins de larmes, de fous rires, d’amitié et de désirs, touchent.

Ce n’est qu’un début, on a envie de les voir grandir.

Marie-Hélène Guérin

 


WASTED

De Kae Tempest
Vu Nouveau Théâtre de l’Atalante en mars 2023,
à retrouver en tournée : Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France les 14 et 15 décembre 2024
Traduction Gabriel Dufay et Oona Spengler – La pièce Fracassés (WASTED) de Kae Tempest est éditée et représentée par l’ARCHE – Editeur & Agence théâtrale
Mise en scène Martin Jobert, assisté de Fabien Chapeira
Avec Simon Cohen, Raphaël Mars, Tristan Pellegrino, Kim Verschueren
Photo Paul Desveaux

Les Deux Déesses, réjouissante comédie musicale écoféministe !

Ça commence par une vieille dame en fauteuil roulant. Une aide-soignante lui pose un casque audio sur les oreilles.
Ça commence par une note, qui enfle, s’enrichit de sons et de résonances. Et va chercher loin dans l’âme de la vieille dame.
Ça commence par le plus vieux souvenir.
Ça commence par un splendide olivier pluriséculaire ; d’ailleurs, il est là au début des débuts : sous ses branches un joli duo – jeunes corps souples, peaux dorés, cheveux bleus, cheveux blonds, dents blanches – s’ennuie. C’est Demeter, sœur d’Hestia, Héra, Hadès, Poséidon et Zeus, qui badine avec le dernier-né Zeus. Comme une sitcom gentiment parodique, solaire et rieuse, avant de tourner vinaigre. Tradition familiale (les parents Cronos et Rhéa sont frère et sœur), et manque d’alternative exogame, Zeus viole-inceste sans états d’âme sa frangine, qui ne prend pas ça avec le même fatalisme que lui (lui : « On est tous frères et soeurs Il n’y a que ça ici des frères des soeurs une mère »). Elle fait son baluchon et se laisse tomber de l’Olympe sur Terre. Bye-bye la famille de tarés, elle débarque sur une petite île desservie uniquement par ferry, juste à temps pour accoucher. La voici, la deuxième déesse du titre, Koré, aînée de l’incommensurable progéniture à venir de Zeus, premier enfant de Demeter, Koré « la jeune fille, la prunelle de mes yeux ». Loin des manigances olympiennes, mère et fille partagent leurs dons agrestes avec la population locale, adoucissent leur propre vie et celles de leurs hôtes, se faisant paysannes boulangères nourricières, veillant à la prospérité du levain et des mangeurs de pain.

Pauline Sales colle au mythe, et s’en décolle tout aussi bien, car la vérité d’un mythe a d’autant moins besoin de précision historique que les interrogations qu’il soulève n’ont pas d’âge. Alors c’est dans une camionnette blanche qu’Hadès vient enlever Koré, sa deux fois nièce, fille de sa sœur et de son frère, et déchirer le cœur de Déméter.

Déméter sur terre en quête de sa fille, Koré aux Enfers en quête de sa vie d’après l’enfance : Pauline Sales nous entraîne à la suite de ces deux femmes qui cherchent une issue, en une presque comédie musicale, souvent facétieuse, parfois grave.
Comédie musicale, mais oui mais oui ! car la comédie est partout, dans le rythme tonique, dans la fantaisie de la mise en scène, dans la drôlerie du texte. Et ce sont les mêmes farces et danses obscènes et grotesques qui avaient tiré sa consœur japonaise Amateratsu hors de sa grotte qui sortent Déméter de sa mélancolie : le rire vainqueur !
Comédie musicale, mais oui mais oui ! car la musique est partout, jouée et chantée sur scène par les interprètes, musicien.ne.s ou non. Mélodies dans la pure tradition du chant français, mi-Fauré, mi-pop, sonorités électro-rock ou évoquant les compositions de Danny Elfman pour Tim Burton, lors d’un délectable tableau aux Enfers… elle fait partie intégrante de la narration, qu’elle accompagne ou déploie. Si les musiciens peuvent se révéler parfois un peu fragiles acteurs, qu’ils passent d’un rôle à l’autre, d’une place à l’autre, faisant corps avec l’action, concourt à la fluidité et à la fraîcheur de ce spectacle toujours en mouvement.

La belle scénographie aussi, dont les changements à vue sont porteurs de sens autant que de plaisirs visuels, participe à ce mouvement qui accompagne celui de la vie des deux déesses, leurs déplacements dans l’espace et dans le temps aussi bien que leurs métamorphoses intérieures. Mouvement qui se traduit jusque dans le changement de prénom de “Koré – la jeune fille” quittant l’enfance en “Perséphone”. Mouvement jusque dans le défilement des jours, puisque c’est des allers-retours de Perséphone entre le royaume des vivants et le royaume des morts, que naîtront le déroulement des saisons. L’espace se dévoile, s’ouvre, se referme, passe de lumière à ombre, de jeunesse à vieillesse, de campagne riante à ville âpre, accueille ou enclôt – décor manipulé par les interprètes sans rupture avec le jeu, tout en légèreté.

Un joli récit d’apprentissage et une tonique fable écoféministe, menés avec vivacité par la “matriarche” Elizabeth Mazev, délectable, entourée à l’unisson d’une troupe enlevée, plutôt homogène, d’une belle énergie. À partager sans restriction avec des adolescents, qui en apprécieront le rythme, la drôlerie, les anachronismes, la contemporanéité de la forme et du propos, les discussions qui pourront en naître. L’ampleur et le sérieux des questions, très actuelles – les liens mère-fille, la violence des hommes sur les femmes, l’émancipation féminine, le « faire-société », la planète Terre blessée, le rapport à la nature, à la mort – sont soulevés à bras le corps par l’intelligence joyeuse et tourbillonnante qui infuse dans toute la pièce. Réjouissant.

Marie-Hélène Guérin

 

LES DEUX DÉESSES,
DÉMÉTER ET PERSÉPHONE, UNE HISTOIRE DE MÈRE ET FILLE
SPECTACLE THÉÂTRAL ET MUSICAL
Un spectacle de la Compagnie À l’Envi
Au Théâtre Gérard Philippe, jusqu’au 1er décembre
Texte et mise en scène Pauline Sales – Les Deux Déesses est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs
Composition musicale Mélissa Acchiardi (batterie, percussion) – Antoine Courvoisier (clavier) – Nicolas Frache (guitare) – Aëla Gourvennec (violoncelle)
et Simon Aeschimann
Avec Mélissa Acchiardi, Clémentine Allain, Antoine Courvoisier, Nicolas Frache, Aëla Gourvennec, Claude Lastère, Élizabeth Mazev, Anthony Poupard
Son Fred Bühl assisté de Jean-François Renet | Scénographie Damien Caille-Perret | Maquillage-coiffure Cécile Kretschmar | Costumes Nathalie Matriciani | Lumière Laurent Schneegans | Travail chorégraphique Aurélie Mouilhade | Régies générale et lumière Xavier Libois | Régie plateau Christophe Lourdais | Régie son Jean-François Renet
Photos © Jean-Louis Fernandez

En résidence au Théâtre Jean Lurçat – Scène nationale d’Aubusson et au Théâtre Cinéma de Choisy-Le-Roi
Soutiens : Fonds SACD/ Ministère de la Culture Grandes Formes Théâtre, Conseil départemental du Val de Marne
Partenaires et coproducteurs : Les Quinconces L’espal – scène nationale du Mans; La Halle aux grains – scène nationale de Blois; Théâtre Jacques Carat, Cachan; L’Estive – scène nationale de Foix et de l’Ariège; la C.R.É.A – Coopérative de Résidence pour les Écritures, les Auteurs et les Autrices, Mont Saint-Michel; Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis; Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge; MC2: Maison de la Culture de Grenoble – scène nationale; Compagnie Atör.
Création les 5 et 6 novembre 2024 aux Quinconces L’espal – Scène nationale du Mans