Wade in the water : en apnée

Un décor tout simple, adossé à deux pans de mur : une esquisse de chambre d’un côté, grand lit, table de chevet; une cuisine de l’autre, évier, poste de radio, meubles de bois clair, une fenêtre. Autour, l’obscurité d’une cage de théâtre pendrillonnée de noir, obscurité dense et douce propice à la naissance des rêves.
Dans les jolis gestes du quotidien d’un couple mixte, en quelques scènes muettes, toute une intimité se dessine, s’y écrivent la tendresse des deux amoureux, l’épreuve à venir, la présence attentive de l’ami présent et chaleureux.

On suit le délicat parcours d’un homme confronté à l’expérience du deuil de soi. Une lumière palpite, un verre reste suspendu en l’air car les mains du malade n’ont plus la force de le retenir, un autre éclate sous l’impact d’un cri muet; un homme peut devenir une ombre, se dissoudre, s’effacer peu à peu; deux amis peuvent ne plus se mouvoir dans le même temps, chacun au rythme de ses propres tourments; une femme aimée peut faire s’envoler de joie un homme aimé. Presque avec une simplicité innocente, enfantine, on voit se matérialiser des états psychiques. Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation : les 5 stades théorisés par la psychiatre d’Elisabeth Kübler-Ross dans les recherches sur le deuil prennent forme dans les boucles, suspens, flottements, répétitions obsessionnelles, fragments et brisures du temps qui rythment le spectacle. Devant l’étrangeté et la beauté, incrédulité et logique s’estompent, et s’ouvre la possibilité d’accueillir l’inouï.

Les notes d’Ibrahim Maalouf sculptent l’espace, percussions hypnotisantes, trompettes déchirantes, entremêlant chants traditionnels puissants (Like a motherless child, ou l’éponyme Wade in the water, poignant chant d’esclave) et compositions électroniques captivantes. C’est Aragorn Boulanger qui a conçu les chorégraphies du spectacle. A lui, dont le personnage accomplit le solitaire et âpre chemin vers l’acceptation de sa mort proche, la partition la plus obscure et la plus mystérieuse, à lui le le plus impossible. A ses côtés : Marco Bataille-Testu et Ingrid Estarque, dans les rôles de l’ami et la compagne. Deux belles présences, sobres et intenses. Tous les trois sont à la fois aériens et ancrés, pudiques et vibrants. Dans ce spectacle aux teintes sombres, les liens entre eux apportent aussi parfois les douces ou franches couleurs d’un dialogue amical, d’une danse partagée, éclats de joie. La vie n’est pas d’un bloc, et même la douleur a ses respirations : Wade in the water s’irise de toutes ces complexités, ne cherchant pas à échapper au noir mais le parant de mille reflets riches et sensibles.

Ici la magie de Clément Debailleul et Raphaël Navarro (fondateurs de la compagnie 14:20, et concepteurs de ce spectacle) accomplit la grande illusion, qui fait disparaître la magie elle-même, invente un autre espace-temps, un espace où la relativité du temps prend corps. Et ce spectacle muet, nourri d’artifices et d’invention, palpite de mots, d’émotions, de réalité et de vie.

Ce spectacle n’est plus à l’affiche à Paris, mais à guetter en tournée.
On peut aussi suivre les autres créations de la compagnie 14:20, aller découvrir leur collaboration avec la Comédie-Française pour un Faust magique ou les autres spectacles du festival « Magie nouvelle » au Rond-Point : Le Paradoxe de Georges (Yann Frisch), Les Limbes … jusque fin mai !

WADE IN THE WATER
Avec Marco Bataille-Testu, Aragorn Boulanger, Ingrid Estarque
Conception et mise en scène : Clément Debailleul, Raphaël Navarro
Dramaturgie : Valentine Losseau
Chorégraphie : Aragorn Boulanger
Lumière : Elsa Revol
Scénographie : Céline Diez
Ecriture : Aragorn Boulanger, Clément Debailleul, Valentine Losseau, Raphaël Navarro, Elsa Revol
Musique originale : Ibrahim Maalouf

Photos : Giovanni Cittadinicesi

Wade In The Water from Cie 14:20 on Vimeo.

La Guerre De Troie (en moins de deux!) Théâtre 13 critique Pianopanier

Superpositions

Déjà, le détour au Théâtre 13 n’est pas sans surprise. On y découvre un théâtre en hémicycle, moderne et confortable, conçu pour bien voir et bien entendre de partout. Un petit bijou d’architecture signé Éric Pannetier.
Ensuite, le projet du Théâtre Mantois qui nous propose « La guerre de Troie (en moins de deux !) » est un projet ambitieux qui fait appel à bien des corps de métier. Comment raconter toute la guerre de Troie en une heure vingt sans s’emmêler les pinceaux et en rendant l’ensemble attractif ? C’est le pari de cette pièce. Forcément, même si le pari est tenu et même si l’ambition nous parvient, c’est un peu comme lorsqu’on visite les monuments d’Europe en miniature dans un parc dédié : l’impression est stupéfiante, l’idée est géniale mais on a indubitablement l’impression d’une contrefaçon.
Pourtant, l’histoire, tellement rocambolesque, de ces dieux et demi-dieux nous parvient malgré tout grâce à plusieurs facteurs. D’abord, l’écriture, car il y en a une, malgré les nombreuses réécritures qui ont vu ce texte remanié, malgré les nombreux auteurs antiques convoqués. Il y en a une portée par un souffle épique mêlé à une modernité de langage, comme quand Achille et Ajax se battent à coup d’insultes métaphoriques, on croirait presque entendre du Léo Ferré.

La Guerre De Troie (en moins de deux!) Théâtre 13 critique Pianopanier © Laure Ricouard

Ensuite, l’économie de moyens : une table, des chaises, de la lumière, qui fait la part belle aux costumes, superposition encore une fois des époques de l’antique au contemporain. Comme les demi-jupes longues à motifs treillis des guerriers face à Troie, semblables aux robes de princesses sorties d’un char d’assaut. Un autre élément encore n’est pas à négliger, c’est la musique au piano, qui accompagne tout le spectacle, une composition originale de Christian Roux, qui colle parfaitement à ce qui nous est raconté, qui nous entraine entre concerto classique et musique pour films muets. Et les chansons aussi, drôles et écrites, qui s’inspirent de la chanson de geste et convoquent ici le Moyen-Age, où le Graal, le cheval de Troie et les westerns se chevauchent.

La Guerre De Troie (en moins de deux!) Théâtre 13 critique Pianopanier

Toute l’histoire est narrée à la troisième personne, chaque personnage, distancié de lui-même nous raconte les faits, un résumé dans les grandes lignes, les moments clefs. Et même si l’on sent le tour de force que cela a dû être pour unifier l’histoire et le style, en conséquence, l’ensemble manque un peu d’incarnation et d’émotion du fait de cette distanciation. C’est plus l’amusement qui mène les troupes. Parce qu’on rit beaucoup des facéties de ces héros, de leur rencontre avec la modernité, de la petitesse des dieux finalement et des trouvailles de mise en scène. Les comédiens s’amusent comme des enfants inventant leur jeu au fur et à mesure qu’il se déroule, le public s’amuse, le pianiste s’amuse jusqu’à simuler son propre assassinat par l’un des héros de l’histoire. Et c’est incontestable qu’on passe un bon moment de 7 à 77 ans.

Isabelle Buisson

La Guerre De Troie (en moins de deux!) Théâtre 13 critique Pianopanier

LA GUERRE DE TROIE (EN MOINS DE DEUX !)
À l’affiche du Théâtre 13 jusqu’au 10 Juin
Texte Eudes Labrusse, d’après Homère, Sophocle, Euripide, Hésiode, Virgile…
Mise en scène Jérôme Imard et Eudes Labrusse
Compagnie Théâtre du Mantois (Ile-de-France)
Avec : Catherine Bayle, Audrey Le Bihan, Hoa-Lan Scremin, Laurent Joly, Nicolas Postillon, Loïc Puichevrier, Philippe Weissert
Musique de scène (piano / guitare) Christian Roux

SANDRE de Solenn Denos avec Erwan Daouphars © Marie Elise Ho-Van-Ba

Sandre : La Leçon de Ténèbres d’une femme blessée

Sur une petite estrade carrée, scène de poche posée sur la scène des Métallos, un fauteuil XVIIIe, une lampe sur pied dont l’abat-jour tamise d’un or chaud la lumière; autour : la pénombre. Un lieu de confidences, un recoin de salon accueillant, bercé d’une matière sonore électronique, répétitive, languide, enveloppante.
Sous le fauteuil, des piques, stalactites et stalagmites scintillantes, dont la préciosité confère une étrange et menaçante beauté à cet espace familier lové au creux de la nuit du plateau nu.
Face à nous, Elle. Tee-shirt et pantalon de toile noirs, pieds et bras nus, c’est le comédien Erwan Daouphars qui offre sa voix et son corps à la parole de cette femme, innommée et si difficilement dicible. Le physique solide, la voix à peine allégée pour glisser vers le timbre d’une femme.
Au milieu de menus propos du quotidien, le café, les perruches qu’on appelle inséparables, la grande à qui il faut faire réciter ses leçons, un déshabillé de soie dont on rêve pour être belle, s’immisce déjà, comme une ombre rapide, une robe de chambre couverte de sang.
 
SANDRE de Solenn Denos avec Erwan Daouphars © Marie Elise Ho-Van-Ba
 
Solenn Denis, l’autrice, a composé ce « monologue pour un homme » pour donner la parole à des femmes qui n’en n’ont pas, et que société et individus auraient, quand bien même, du mal à entendre, tant elles sont loin, au-delà, isolées dans la nuit du tabou, les mères qui reprennent la vie qu’elles viennent de donner.
Elle cite Paul Ricoeur « La tolérance n’est pas une concession que je fais à l’autre mais la reconnaissance du principe que la vérité m’échappe. […] Comprendre revient à donner du sens à un événement, quel qu’il soit, en vue de s’en dégager pour mieux le tolérer et ensuite le prévenir. Et c’est dans cet ordre que notre pensée doit agir. Il y va de notre santé mentale. Il s’agit de ne pas rester sidéré par un fait divers. Ce pas en arrière consiste à s’éloigner de l’horreur de l’acte pour ouvrir un espace qui fonctionnera comme une mise au point. On voit si mal quand on est collé à ce que l’on regarde ! »
Son texte est remarquable de pudeur et d’humanité, soliloque-confidence qui se déroule, s’enroule sur lui-même, revient en arrière, procède par bonds ou échos, pour déployer la vie de cette femme qui se désagrège. Cette femme fragile qui parfois se sent « sortie d’elle-même », qui préfère « sourire plutôt que répondre aux gens qu’ils veulent tout savoir », qui de renoncements en abandons, d’illusions usées en rêves délaissés, se disloque, se perd. C’est la litanie des vies simples, elle a aimé, elle a cru sa mère qui lui disait que les hommes, « ça se tient par le ventre », elle a mitonné, côtes d’agneau, ratatouilles, choux farcis, tartes tatin, elle a fait tout ce qu’il fallait faire, laver, ranger, attendre, écouter, elle a fait deux beaux enfants, elle a grossi, et quand elle a « été pleine de côtes, de farces, de tartes », elle a été encore enceinte, mais « ça s’est pas vu, personne ne pouvait le voir », et puis comment le dire au mari qui ne l’aime plus, au mari qui veut partir ?
 
SANDRE de Solenn Denos avec Erwan Daouphars © Marie Elise Ho-Van-Ba
 
Les souvenirs s’égrènent, enfance, jeunesse, rires, débuts de l’amour… Erwann Daouphars, comédien sensible, généreux et fin, sans pathos et d’une grande justesse, le geste économe et la présence dense, sait les teinter de tendresse, de douceur, y glisser des irisations d’amertume, des éclats d’ironie qui en soulignent la complexité…
Pendant que de l’eau sourd du lampadaire – cette eau de l’océan où une Médée d’un autre temps a jeté les membres de ses enfants assassinés, cette eau des larmes, du ventre des mères, du monde qui se dissout -, la lumière dorée de l’abat-jour se fait refuge, le comédien s’en approche comme d’un feu de cheminée bienveillant, y cherche au fond de sa part d’ombre le cri qui bouillonnera à sa bouche, encre opaque, bile noire ancestrale de la mélancolie, de la rage.

La mise en scène est discrète, miniature soignée, attentive, resserrée, tenant en équilibre sur la petite estrade carrée – et pourtant l’estrade est ceinte d’ombres et de lumières (création subtile et précise de Yannick Anché), et non de murs : les mouvements tiennent dans un mouchoir de poche, mais la parole – ténue mais libre – s’envole, franchit l’espace, et vient se nicher dans le cœur des spectateurs au souffle coupé. La matière sonore, bruissements, vagues, devient mélodie, gonfle, reflue, redevient organique, grondante. Cela est beau, très beau, mais rien n’est décoratif, c’est beau pour accorder de l’humanité à cette femme en miettes, de la dignité à cette Médée moderne qui chercher le fil pour recoudre ces morceaux échappés, pour être malgré tout un être.
Erwann Daouphars, au-delà de la prouesse d’acteur indéniable qu’il livre, offre un portrait intense, un moment de théâtre et d’humanité dense et précieux.

Marie-Hélène Guérin

 

SANDRE
À l’affiche de La Maison des Métallos jusqu’au 8 avril
Texte Solenn Denis (Editions Lansman)
Interprétation Erwan Daouphars
Mise en scène Collectif Denisyak
Conception lumière Yannick Anché
Conception scénographique Philippe Casaban et Eric Charbeau
Costumière Muriel Leriche
Construction décor Nicolas Brun
Photos © Marie-Elise Ho-Van-Ba

 

Apnée familiale

Comment organiser une réunion de famille sans stress ? Comment organiser une réunion de famille sans craquer ? Pour ou contre les réunions de famille ? Psychologie et réunion de famille, petit guide pour votre réunion de famille… Voilà un petit panel de ce que l’on peut trouver quand on tape « réunion de famille  » dans la barre de recherche Google. Prometteur. D’après Google donc, les rassemblements familiaux étouffent… On comprend mieux alors « ce grand besoin de respirer ». C’est à partir de là qu’Erika Guillouzouic plante le décor. Une réunion de famille. Claire réunit ses frères et soeurs pour leur annoncer la nouvelle. Bombe, éclatement.

 » C’était le matin. Je n’ai pas regardé ma montre, à mon poignet, rien. Mes yeux se sont détournés. A l’horloge du four, 7H43. A 7h43. En robe de chambre. Assis. Le bol de café sur la table, un sucre dedans, les tartines à côté, tout était prêt. Prêt à être bu. Prêt à être mangé.
(…)
Au matin des cernes comme jamais. 7h43.
C’était dit.  »

@CieA l’endroit comme à l’envers

Un cancer. Bombe, éclatement. Dans un décor d’appartement tout épuré et bien ordonné, on assiste à l’effritement progressif de la famille, aux disputes fraternelles et aux tensions conjugales. Comment réagir face à une telle nouvelle ? Comment reconsidérer sa vie, sa place, ses frères et soeurs ? A quels endroits intimes ce drame touche-t-il ? Crise de jalousie, angoisse, compassion, retour à l’enfance… comment réagir ? Que faire des mots, que faire de la parole dans tout ce vertige, comment dire…? Les acteurs portent très bien cela.

Le texte est bien écrit, il a du rythme, il a de quoi interroger, il est pertinent. On est entre le rire et le malaise, et c’est ce qui fait sa force. Il dissèque l’humain, dans ses grandes joies et dans ses effroyables angoisses, dans sa bonté et son orgueil.

 » Cancer, cancer,
Dis-moi quand c’est
Cancer, cancer
Qui est le prochain?  »
(Stromae)

Promis, vous ne serez pas en apnée, alors vite vite, il reste encore des dates pour aller voir  » Ce grand besoin de respirer  » par la Compagnie A l’endroit comme à l’envers.

Ce grand besoin de respirer
À l’affiche du  Théâtre de Belleville jusqu’au 1e avril 2018
Texte et mise en scène Erika Guillouzouic
Avec Grégoire Christophe, Nicolas Fantoli, Antoine Gautier, Lison Pennec, Elise Pradinas, Lauréline Romuald

La Loi du marcheur : dans les pas d’un ciné-fils

Un revox dans un coin, une vieille chaise d’écolier, une bouteille de whisky, un vaste panneau blanc dressé en retrait, au centre de la scène : voilà les simples objets qui vont servir de page blanche et de lieu à la pérégrination mentale et sensible de Nicolas Bouchaud/Serge Daney.
 
Serge Daney se qualifiait lui-même de ciné-fils, ré-enfanté par le cinéma. « Critique de cinéma », pour lui, c’était « spectateur du monde ». Il avait aimé très jeune cet art : « Ma mère disait… On fait pas la vaisselle, on la f’ra plus tard et on va au cinéma »

Serge Daney fut un grand critique, observateur, amateur, penseur du cinéma, aux Cahiers du cinéma, à Libé, à la radio, dans des essais, des documentaires, à l’écrit, à l’oral, devant des étudiants, toujours en mouvement. L’image fondatrice, pour l’enfant Serge Daney, c’était l’atlas de géographie, la carte « en tant que promesse » et pour l’adulte Serge Daney, « le cinéma, c’est pareil, c’est une promesse, une promesse d’être citoyen du monde, de voyager aussi »… Le cinéma comme lieu autant que comme moteur.
 
@Giovanni Cittadini Cesi
 
Pieds nus dans ses chaussures souples, pantalon de toile, T-shirt aux manches longues, assis sagement sur sa chaise d’écolier Nicolas Bouchaud s’empare des mots de Daney au point que fugacement on oublie qu’il n’est pas Daney, que cette parole vive n’est pas en train d’être inventée mais a été ingérée puis restituée. D’hésitations en brusques interruptions, de longs développements théoriques en souvenirs d’enfance, d’ellipses en circonvolutions, on navigue dans la pensée alerte et joyeuse de cet homme qui, comme le cinéma, « marche sur deux jambes », celle du populaire et celle de l’intello. La discussion mène aussi bien sur les sentiers du plaisir, des rêves de héros flamboyants que sur ceux d’interrogations existentielles ou morales – ainsi, sur le rôle et le pouvoir des images.

« Choisir le cinéma, c’est choisir une maison qui a deux portes, une porte qui tout le monde prend et qu’il faut prendre, et une autre porte dérobée » : Serge Daney aimait sa maison, et y faisait de salutaires courants d’air en en ouvrant grand ses deux portes !

Nicolas Bouchaud et Eric Didry, le metteur en scène, déploient cette parole dans un dispositif simple, quelque chose de l’ordre de la « conférence gesticulée », un espace dépouillé, quelques accessoires, et toute la place pour les mots et le jeu. Le cinéma y est à la fois objet, sujet, support. Nicolas Bouchaud avec son habituelle agilité alterne la restitution de la parole et des séquences de jeu avec la matière même du cinéma, triturant un extrait de Rio Bravo, s’immisçant dans les images, dans les dialogues, réinventant la scène avec le sérieux fantaisiste d’un gamin qui joue aux cowboys ! Serge Daney se voyait « passeur » (« le cinéma, c’est à peine un métier, c’est un truc de transmission »), Nicolas Bouchaud est lui-même passeur, chamane tranquille qui se fait transmetteur de cette pensée vivante : de l’intelligence en marche.
 

Marie-Hélène Guérin

 


 

LA LOI DU MARCHEUR
Un projet de et avec Nicolas Bouchaud
D’après Serge Daney, Itinéraire d’un ciné-fils un film de Pierre-André Boutang, Dominique Rabourdin
Entretiens réalisés par Régis Debray
Mise en scène : Éric Didry
Adaptation : Véronique Timsit, Nicolas Bouchaud, Éric Didry
Spectacle terminé, guettez tournée ou reprise. Retrouvez Nicolas Bouchaud au Rond-Point avec deux autres spectacles : Un métier idéal et Le Méridien

 

1336 parole de Fralibs théâtre de Belleville critique Pianopanier

Le pot de thé contre le pot de fer

Refuser la fatalité de l’économie de marché, certains sont prêts à lutter pour garder le privilège de travailler. Unilever a beaucoup de moyen mais sera-il assez fort pour combattre une volonté de fer soutenue par la population et les médias ? La réponse, nous la connaissons déjà. Non.

Philippe Durant aime les histoires de lutte sociale. Il aime rencontrer des gens qui veulent prouver qu’il ne faut jamais abandonner pour garder leur emploi. L’entreprise fait des bénéfices et peut être capable de faire des bons produits. Dans ces conditions, pourquoi accepter de perdre son emploi parcequ’Unilever veut délocaliser en Pologne ? Pendant 1336 jours, les anciens salariés de Fralib, à Gémenos, en Provence, vont occuper l’usine. Ils vont faire des descentes dans des magasins pour retirer les produits Unilever des rayons.

1336 parole de Fralibs théâtre de Belleville critique Pianopanier@PaulineLeGoff

« Ben t’y vas à cent personnes avec cent caddies tu prends tous les produits Unilever, tu les mets tous dans un chariot, t’abandonnes le chariot en plein milieu du magasin tu retournes dehors prendre un chariot tu re-rentres avec le chariot tu continues, donc dans la journée tu as trois cents quat’cents chariots remplis de matériel Unilever abandonnés dans le magasin tu empêches les clients de pouvoir se servir, parce qu’un client va pas fouiller dans un caddie au milieu du magasin pour prendre son thé sa lessive son huile parce que je sais pas si tu as VU le panel des marques d’Unilever c’est impressionnant…»

Ils vont demander à la presse d’être sur place… Leur message est entendu de partout et on les soutient dans leurs actions. Même les tribunaux leur donnent raison… mais la multinationale insiste. Le temps est le privilège des riches. Mais ils tiennent et résistent. Il faudra l’intervention de l’Etat pour trouver un compromis qui sera signé le 26 mai 2014 et donnera naissance à la coopérative ouvrière.

1336 parole de Fralibs théâtre de Belleville critique Pianopanier

En prenant la voix de ceux qui lui ont raconté, Philippe Durand nous plonge au cœur d’un combat aux émotions vives. Il se pare des accents du Sud, conserve quelques tocs de langage… sans jamais en faire trop. Les mots s’envolent pour atterrir précieusement dans l’oreille du spectateur. Notre conteur s’improvise porte-parole de ce flot d’anonymes qui participent de près comme de loin au combat. Les ouvriers sont là et revendiquent leur droit d’exister. Ils ne sont pas juste quelques lignes comptables que l’on peut supprimer. Ils sont des êtres humains et méritent une considération. Et puisqu’on ne veut pas la leur donner de gré, ils vont l’avoir de force.

Une belle histoire de lutte sociale avec des hommes et des femmes qui veulent un lendemain pour eux et pour les autres générations. Car quand une usine ferme, ce sont des familles qui sont à l’abandon. Le combat, une affirmation de l’être humain comme valeur de société.

-Prisca-

1336 (Parole de Fralibs)
Á l’affiche du Théâtre de Belleville  jusqu’au 31 mai 2018 – mercredi au samedi à 21h15, dimanche 17h
Une aventure sociale écrite et interprétée par Philippe Durand

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Les Bijoux de pacotille, précieuse petite musique d’enfance

Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, il fait bon, c’est presque l’été; la nuit est claire et sereine. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, un couple rentre d’une soirée gaie, entre amis. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une petite fille qui a presque neuf ans et son frère cadet dorment comme des enfants, guillerets de l’absence des parents, on a regardé un western avec le baby-sitter, on a traîné, on ne s’est pas brossé les dents.  
Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une voiture sort de la route à l’entrée du tunnel de Saint-Germain-en-Laye. Tout a brûlé, le véhicule, les vêtements, les papiers, les peaux. Pour toute trace, ne restent plus de cette nuit-là qu’une boucle d’oreille en forme de fleur et deux bracelets en métal, noircis par le feu, bijoux de pacotille restitués à la famille, petit trésor qui tient au creux d’une main, minuscule, et immense comme ce qui compte.

Une voix “off” juvénile énonce d’un ton presque anodin, presque léger les circonstances de l’accident. Dans cette voix, c’est le début du printemps, le plaisir de la soirée qu’on entend, pas le crissement des freins, pas la brutalité de l’accident.

Cette voix, c’est celle de Céline Milliat Baumgartner, qu’on ne voit pas encore, et ces mots sont les siens, et cette nuit, c’est la sienne.

En 2013, la comédienne a ressenti le besoin, l’urgence d’écrire Les Bijoux de pacotille, pour renouer les fils de son histoire, redessiner ce moment de basculement, celui où une enfant chérie devient une enfant sans parent.

“Le livre est publié en février 2015.
Mes mots et mes morts, mes fantômes, sont ainsi rangés dans cet objet, ils ont trouvé une place et n’envahissent plus ma vie n’importe quand, n’importe comment.
C’est bien. C’est plus confortable”.

Les mots écrits petit à petit ont pris leur envol, et se sont tissés à sa vie de comédienne, jusqu’à arriver sur scène. C’est à Pauline Bureau, dont on a beaucoup aimé il y a quelques temps “Mon coeur”, que Céline Milliat Baumgartner va remettre cette part si intime d’elle, pour que la confidence devienne spectacle – tout en restant confidence.

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Le plateau est nu, un cadre-miroir le surplombe, incliné, dans son reflet l’actrice semblera plus seule, un peu lointaine. La voix de Céline se déploie dans cet espace vide, l’absence de son corps capte l’attention, d’emblée. Puis elle va arriver, petite robe bleue, joli sourire dessiné rouge, frange noire, elle se tient droite comme une enfant sage.

Actrice et metteuse en scène ont trouvé un équilibre subtil, les gestes justes qui aiguisent le propos, la distance qui s’amenuise ou s’étire pour densifier l’air entre notre regard et elle, la trajectoire qui se dessine au sol – pour créer la fine chorégraphie, tremblante et douce, de ce chant de deuil et de vie.

Avec pudeur et discrétion, en transparence derrière le sourire, s’avancent la fragilité de l’enfance, la blessure de l’absence, la ténacité de la force de vie.

“On me dit parfois que je ressemble à ma mère. Oh, elle était plus grande, et si belle. Mais je lui ressemble, le menton, et le sourire, là. Je peux lui redonner corps, lui redonner vie.
Je ne peux rien donner à mon père, ni corps ni vie. Les souvenirs sont avec lui sous terre. Il faut que je creuse.”

Céline Milliat Baumgartner nous dessine le portrait de ses parents. La mère, la belle, la grande, ah, et quelle actrice !, la mère aux bracelets de pacotille s’entrechoquant à ses poignets. Le père aux yeux bleus, beau comme un acteur américain. Les parents aimés, qui s’aiment et se disputent, qui aiment leurs enfants et qui aiment les laisser quelques heures pour aller s’amuser chez leurs amis. Le tableau d’une famille vivante et mouvante, brossé de mémoire et d’invention par la petite fille devenue grande, qui fouille ses souvenirs, invente des histoires et comble les oublis, dans une langue mélodieuse, écrite, peaufinée, et pourtant souple comme une parole, ondulante, incarnée.
 

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Elle s’assoit, quitte bottines et socquettes, passe des chaussons de danse, des pointes.

et comment tu feras quand on ne sera plus là ” demandait la mère à l’enfant qui a besoin pour s’endormir de son câlin, son verre d’eau, son encore un bisou maman…

Elle nous dit le futur de son passé.

Quand mes parents ne seront plus là, personne ne nous dira rien, personne n’osera nous dire la vérité, que c’est plié.
Quand mes parents ne seront plus là, je soufflerai neuf bougies, dix, onze, quatorze, quinze, et j’aurai 8 ans encore et encore.
Quand mes parents ne seront plus là, je marcherai quinze centimètres au-dessus du sol et de toute douleur.

Une musique de carillon, de cette sorte de métallophone dont on jouait en 6e, dans ces années-là; elle arrondit ses bras, s’élève sur ses pointes, elle flotte sur des nuages, elle est aérienne, vulnérable, courageuse.

À l’image de ce moment, dans ce spectacle, tout est délicat, gracieux, tendre. Dès le titre, ces “bijoux de pacotille”, ces bijoux à deux sous, si précieux parce qu’ils sonnaient aux bras de la mère aimée. La vidéo se fait seconde peau, ombre fugace – films super 8 aux saveu janvier rs nostalgiques et gaies, vagues lentes sur du sable blond, nuages cotonneux, les images glissent sur le décor, sous les pas de l’actrice, se fondent dans l’air avec la discrétion et la tenace présence d’un souvenir.

 

« J’oublierai l’odeur de mon père, j’oublierai la chaleur de leurs corps. Je veillerai sur mon petit frère. Je me ferai des talismans avec des petites choses retrouvées dans les cartons du déménagement.
Je n’ai pas à rendre compte de ma vie à mes parents; je n’ai pas à me justifier pour ne pas venir déjeuner avec eux dimanche; je n’ai pas à m’occuper d’eux, trouver le temps, être patiente. Je n’ai pas peur de les perdre.

J’envoie à la morgue toute personne aimée qui a plus de dix minutes de retard.
Je ne passe pas mon permis pour ne pas être responsable de l’accident, puis je le passe pour ne pas être victime de l’accident.
Je fais plein de petites choses bizarres, pour rester en vie.
J’ai désobéi à ma mère, je suis devenue actrice. 
»

 

Ces « bijoux de pacotille » nous laisseront au cœur une mélodie entêtante et touchante, triste et douce comme le souvenir de la musique des bracelets d’une mère cliquetant à son poignet.

 

Marie-Hélène Guérin

 

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Les Bijoux de pacotille
à l’affiche du Théâtre du Rond-Point à partir du 7 mars
Texte de Céline Milliat Baumgartner
publié aux éditions Arléa
Mise en scène Pauline Bureau
Interprétation Céline Milliat Baumgartner
Vidéo Christophe Touche

Photos : Pierre Grosbois

Nouveaux Genres, de Caroline de Diesbach à la Manufacture des Abbesses

« Venez… on s’arrête là ! »

Ce n’est pas parce qu’il fait froid qu’il faudrait arrêter de sortir. Et « Nouveau(s) genre(s) » est un bon moyen de se divertir et de s’interroger.
 » Nouveau(x) Genre(s)  » met en scène une suite de séances de psychanalyse, très courtes, à la manière de Lacan, d’une femme, Caroline de Diesbach, ordonnées par thèmes cristallisant les moments clefs : la mère, le père, le savoir, la féminité, le désir, la jouissance, le manque, très peu l’absence malgré la mort du compagnon de l’analysante pendant son analyse, la transmission avec son lot d’aristo depuis l’an 1000, le langage, etc.
À chaque bon mot ou expression éloquente ou signifiante de l’analysante, la psychanalyste, Isabelle Gomez, archétype de la psychanalyste avec sa posture rivée à son fauteuil, son collier primitif, son animal sur le dos et ses pantalons marron, l’interrompt par un  » on s’arrête là  » sur lequel l’analysante repart pour mieux s’interroger sur elle-même. Le second leitmotiv de la psychanalyste sera  » Venez  » dès qu’elle s’apprête à recevoir sa patiente. Entre ces deux expressions qui bornent les temps de séances, une parole fluide passe de l’analysante à la psychanalyste et inversement et les premiers pas d’une danse organisent l’espace.

Nouveaux Genres, de Caroline de Diesbach à la Manufacture des Abbesses

L’ensemble est ponctué de chants, de projections, la pièce s’ouvre sur la projection de concepts psychanalytiques en toutes lettres qui serait comme le voile qu’on enlève pour peu à peu mieux découvrir qui est Caroline, de danses symbolisant forcément la féminité, d’ombres et de lumières comme dans l’inconscient du sujet, de masques et de dénudements. Mais à travers le voyage en inconscient de Caroline, les spectateurs s’introspectent et trouvent des correspondances à leurs propres interrogations d’être.  » Qui suis-je ?  » est le fil conducteur qui parcoure la pièce de bout en bout et  » Pourquoi je suis comme ça ? « , jusqu’à nous mener à  » Qu’est-ce que j’ai ? « . Et la réponse est délivrée comme dans une enquête sur soi-même et sur le genre humain.

Nouveaux Genres, de Caroline de Diesbach à la Manufacture des Abbesses

On pourrait remettre en cause la pertinence de montrer ainsi son  » trou du cul  » qui n’intéresse que soi-même… Mais Caroline de Diesbach qui relate ici son analyse, a su en tirer la substantifique moelle pour nous amener sur le terrain de l’universel à travers sa classification thématique.
Une pièce originale, clairvoyante, qui nous renvoie à nous-même en nous amusant, car Caroline de Diesbach n’oublie pas qu’on est ici au théâtre et malgré l’angle sciences humaines que prend la pièce avec sa batterie de concepts, on assiste tout de même à une histoire qui parfois nous fait rire. Et si vous désirez poursuivre votre investigation, retrouvez le dimanche, après la pièce, des discussions avec des psychanalystes venus débattre avec le public.

Nouveau(x) Genre(s) – Jusqu’au 7 mars 2018 (Dimanche 20h, du lundi au mercredi 21h) à la Manufacture des Abbesses
Texte et mise en scène Caroline de Diesbach
Avec Caroline de Diesbach et Isabelle Gomez

Rien ne saurait manquer : psaume contemporain d’une génération Y

Une boule à facette, des fumigènes, des perruques blondes, un maître de cérémonie qui nous salue d’un « bonsoir » polyglotte : drôle de cabaret que celui-là ! Les perruques pendent comme du linge qui sèche, en guise de discours d’accueil le maître de cérémonie en collants nous lance d’un ton goguenard des interrogations existentielles, et deux comparses tout aussi intégralement collantés de noir poireautent dans un coin accoudés à une table agrémentée de micro…

C’est sur un mode ironique et distancié que la compagnie Avant l’aube, qui nous avait saisi au coeur avec Boys don’t cry, nous fait entrer dans leur exploration de cette génération Y à laquelle ils appartiennent, les « millenials », les ados de l’an 2000.
 

@ Nicolas Pintea

C’est vif, pétillant et acidulé. Cette jeune compagnie sait parler de l’air du temps, avec le vocabulaire du théâtre d’aujourd’hui, fragmentaire, visuel, mêlé de vidéos et de compositions sonores, alternant scènes, litanies, adresses au spectateur sur un rythme 2.0, en saynètes brèves et disparates qui s’enchaînent comme on clique sur des vidéos suggérées par youtube, en bondissant d’interrogations existentielles en mèmes incontournables…
En gourmandes cerises sur le gâteau, clins d’oeil malicieux et toniques : une apparition pseudo-hologrammique de Thomas Pesquet en « homme du futur », un frénétique discours de réception des oscars par une Marion Cotillard plus vraie que nature…
Vincent Calas, déjà remarqué dans Boys don’t cry, fredonne « Qu’on me donne l’envie », et ces paroles n’ont pas l’air d’être si bêtes, on est touché par ce désir d’envie… Au détour d’une phrase il se métamorphose en Mélanie Laurent, on vous laissera apprécier le moment savoureux ! En leitmotiv : un Pop club presque d’un autre temps (dernière émission en 2005…), où s’affrontent en arguties nébuleuses autant qu’hilarantes un intello défaitiste d’arrière-garde persuadé qu’après lui le déluge et une plus jeune mais tout autant intello, qui tente de faire entendre la voix de ces congénères à coup de citation de philosophes pré-socratiques.
 

@ Nicolas Pintea

Les comédiens (Vincent Calas, Agathe Charnet – aussi autrice du texte – et Lillah Vial) sont tous trois parfaits de légèreté, de justesse, de spontanéité, et de gravité quand il le faut. Car, dans cette ambiance pop, surgissent aussi des éclats de ces joies folles de la jeunesse, des amitiés et des fêtes, et sourd parfois quelque chose de plus sombre. Une parenthèse récurrente, plus lyrique, plus introspective : les unes, l’autre, passe un coup de fil à leur mère, porte ouverte entre leur enfance et l’âge adulte, entre la génération d’avant et la leur, entre l’intimité et la société. Là, s’y dénudent les confessions, les nostalgies et les ambitions, les peurs et les rêves – pas si éloignés de ceux qui tenaillaient ceux qui avaient 20 ans lorsque eux sont nés, finalement. La compagnie Avant l’aube a envie de nous murmurer à l’oreille, par la voix samplée de Xavier Dolan, que, malgré tout, « tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n’abandonne jamais »… « Tout est possible à qui rêve, ose… » : beau programme que se donne et applique ce collectif !

« …je n’ai pas de french manucure, je n’ai pas de carte gold, pas d’enfants, pas d’exigence, je n’ai pas de contrat, je n’ai pas de fous-rires, je n’ai pas, je n’ai pas… mais ! j’ai de l’énergie, j’ai des désirs, j’ai une coloc sympa, j’ai du temps, j’ai facebook, j’ai deux licences, j’ai besoin de vacances, j’ai 27 ans… »

Rien ne saurait me manquer : autoportrait fiévreux et joueur, tendre et alerte, multiple et vivace d’une jeunesse d’aujourd’hui, fiévreuse et joueuse, multiple et vivace, et à l’appétit vorace…

Marie-Hélène Guérin

 

RIEN NE SAURAIT ME MANQUER (j’ai découvert Pierre Rabhi sur mon IPhone 7)
Un spectacle de la compagnie Avant l’aube
Au théâtre La Reine Blanche
Texte : Agathe Charnet
Mise en scène : Maya Ernest assistée de Julie Ohnimus
Création musicale : Augustin Charnet
Avec Vincent Calas, Agathe Charnet et Lillah Vial

Une chambre en Inde - création collective du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine - photo © Michèle Laurent

Une chambre en Inde : le monde dans une chambre

Voir une pièce au Théâtre du Soleil est un voyage en soi, on quitte les oripeaux du quotidien pour pénétrer dans l’îlot du Théâtre du Soleil niché dans l’îlot de La Cartoucherie niché dans l’îlot du bois de Vincennes… Là, des odeurs, des sons, des couleurs autres accueillent les spectateurs. Des divinités indiennes, bigarrées et bienveillantes, surplombent le foyer du haut de larges bannières, le curry mijote dans les marmites, le tchaï aux arômes suaves réchauffe les palais. Le spectacle n’est pas commencé, mais quelque chose, une atmosphère du spectacle, a déjà pris forme.
 

Une chambre en Inde - création collective du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine - photo © D.R.
 

Dans cette Chambre en Inde, sur l’immense et lumineux plateau du « Soleil » dévoilé dans toute son ampleur, c’est le monde qui s’engouffre. Le monde avec son goût du théâtre – de la représentation, du questionnement ; son goût de la guerre, son goût de l’oppression des femmes ; son besoin de joie, d’amitié et d’art ; son talent pour le partage et la fraternité…

Une troupe de théâtre part en Inde, perd son metteur en scène, perd ses repères, part en quête du Terukkuttu, d’idées, et du metteur en scène égaré, rencontre des femmes, des hommes, quelques singes, quelques verres de gin, des grains de folie épicés, des pas de danse martelés…

 

« Vous avez déclaré être un grain de sable.
Pourriez-vous préciser quel est l’impact réel de ce grain de sable sur l’état du monde ?
« 


Ariane Mnouchkine
a réuni une troupe sans faille, prête à se jeter avec fougue dans les plus invraisemblables péripéties burlesques comme à tenir au plus juste, au plus tendu, l’émotion des moments où la farce cède la place non pas au sérieux, mais à la gravité. Cette généreuse troupe fait corps autour de la formidable Hélène Cinque qui gambade, s’époumone, dépérit, hallucine.
Son personnage, Cornelia, se collette avec un sacré défi ! Le directeur de la troupe, Constantin Lear – un patronyme qui ne nomme pas les choses à moitié… -, resté dans la sidération après les attentats de Paris, disjoncte… Dans un accès de folie, il va escalader, nu comme au premier jour, la statue du Mahatma Gandhi – ce qui froisse évidemment les autorités locales… le voilà hors-circuit, laissant aux mains de Cornelia la troupe, et la mission de mener à bien la création du spectacle pour L’Alliance Française qui les accueille (et qui, ce qui a son importance, les finance).
Puisque subitement le moteur de la troupe fait défaut, les questions majeures ou mineures, qui sans doute flottent perpétuellement dans l’air du Théâtre du Soleil comme de toute troupe, s’imposent : pourquoi faire du théâtre ? pour quoi ? comment faire du théâtre, où, jusqu’où ? avec qui, sous quelle forme ? à quel prix ? de quoi parle-t-on, à qui ? peut-on rire de ce qui nous fait enrager ? de ce qui nous fait pleurer ? qu’est-ce qui rentre dans le théâtre et qu’est-ce qui en sort ? et qu’est-ce que les institutions viennent faire là-dedans ?
 

Une chambre en Inde - création collective du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine - photo © Michèle Laurent Une chambre en Inde - création collective du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine - photo © Michèle Laurent
 

« Si tous les théâtres du monde étaient détruits,
à qui manqueraient-ils ?
« 

Cornelia et ses acteurs, dans une urgence concrète autant qu’existentielle, rêvent, tâtonnent, tentent, dégagent des priorités, des combats… Parler du monde et des hommes qui le font – et le défont : c’est l’heure d’un théâtre vigoureusement politique, un théâtre qui prend part. Sans discours, sans didactisme, chacun va « au front », monte à « son » créneau contre ceux qui détruisent – la nature, les femmes, les peuples, la pensée, la liberté…

Les saynètes montées par la troupe pour essayer de créer ce fichu spectacle se succèdent, basculant d’un instant à l’autre de la dinguerie la plus débridée au silence le plus poignant…

Ici, une bande de djihadistes peu dégourdis va mal finir ; là, le comité des droits de l’homme d’Arabie Saoudite découvre qu’ils sont classés 131e en ce qui concerne les droits des femmes, sur 136, soit mieux que le Yemen et la Syrie, mais moins bien que l’Iran, ce qui les vexe un peu. Ils prennent conseil auprès de la nation la mieux classée, l’Islande… Le dialogue sera… disons… malaisé ! On s’étrangle, on s’esclaffe, les zygomatiques fourbus : Cornélia, soutenue moralement par William Shakespeare qui l’enjoint à « moquer les vilains » et épaulée par sa vaillante troupe, a décidé d’ébranler les méchants à grands coups d’éclats de rire dans leur face.
Mais maintenant, sur un coin de table, quelqu’un attache avec soin une ceinture d’explosifs sur un petit mannequin, pendant qu’une poupée à taille d’enfant reste debout au centre du plateau, les cheveux agités par les passages des comédiens qui la frôlent à vive allure : ce léger, minuscule mouvement, ce vent dans les cheveux de la poupée-enfant donne la troublante illusion de la vie, et la sensation violente de sa fragilité, et les gorges se nouent.

 

Une chambre en Inde - création collective du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine - photo © Michèle Laurent

Le docteur Tchekov, accompagné par trois sœurs délicates comme des oiseaux, va passer, en fugace effraction. Il apportera à une Cornélia épuisée par le spectacle qu’elle doit monter, mais plus encore par le monde qu’elle veut montrer, un moment de douceur et de légèreté, comme plein d’une consolation ; elle (ou son autrice…) avoue à Tchekov qu’il a compté beaucoup pour elle, même si elle ne l’a jamais joué ; avec tendresse, tandis que les trois sœurs rangent la chambre en désordre, aèrent, font entrer la lumière, il lui promet des retrouvailles, peut-être, un jour…
 

« Ceux qui disent que le théâtre n’est pas indispensable,
n’en déplaise au Mahatma Gandhi, on les zigouille !
« 

 

Le spectacle a été élaboré suite à un voyage en Inde de la troupe du Soleil pour aller en quête du Terukkuttu : spectacle dans le spectacle et cadeau magnifique de la troupe aux spectateurs, cette sorte d’opéra issu des traditions populaires tamoules surgit dans les rêves de Cornelia et sur scène à plusieurs reprises, déployé avec une générosité et une vitalité réjouissantes. Percussions, danseurs, chanteurs, costumes fastueux saturent le plateau de couleurs vives et de sonorités hypnotisantes.

C’est la voix de Chaplin qui, avec les mots du Dictateur, fera faire silence à toute cette folie, remplissant l’espace d’humanité chaleureuse.
« Les êtres humains sont comme ça, nous aimons la joie des autres, nous ne voulons haïr personne »… Heureusement, les dictateurs meurent, comme tout un chacun…

Ariane Mnouchkine encore une fois a fait de son théâtre du Soleil un lieu à part et pourtant qui sait intensément relier à tous les ailleurs, tous les ici, les hier et les aujourd’hui. Dans sa « Chambre en Inde », spectacle profus, multiple, militant et généreux, il y a des bougainvilliers aux fenêtres et de l’espoir au cœur.
On la quitte comme il se doit d’un théâtre : vivifiés.

 

Une chambre en Inde - création collective du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine - photo © Michèle Laurent

 

UNE CHAMBRE EN INDE
À l’affiche du Théâtre du Soleil, création en novembre 2016 à La Cartoucherie, reprise à partir du 24 février 2018
Une création collective du Théâtre du Soleil
dirigée par Ariane Mnouchkine
Musique de Jean-Jacques Lemêtre
en harmonie avec Hélène Cixous
avec la participation exceptionnelle de Kalaimamani Purisai Kannappa Sambandan Thambiran

photos © Michèle Laurent (à l’exception de la photo du hall, perso)