Mademoiselle Moliere Gerard Savoisien Lucernaire

Je suis venu te dire que je m’en vais

1661 – Molière a bientôt 40 ans. Après avoir fondé l’Illustre Théâtre, en compagnie de Madeleine Béjart, et sillonné les routes de France, le voici à Paris à la tête de la troupe de Monsieur, frère du Roi. Il vient de donner, avec quelque succès, « l’Ecole des Maris ». Il s’apprête à écrire « les Fâcheux », une commande de Fouquet, qu’il jouera à Vaux-le-Vicomte. Bientôt viendra « l’Ecole des Femmes ». Madeleine, « la Béjart », partage la vie de Jean-Baptiste. Tour à tour muse, amante, sœur, confidente, conseillère artistique, elle est le pilier essentiel de Molière. Il y repose ses angoisses, ses doutes d’artiste. Elle l’accompagne dans ses succès, ses enthousiasmes, ses excès. Cependant, l’harmonie, peu à peu, se fissure. Car Molière en aime une autre. Et pas n’importe laquelle. Armande, la propre fille de Madeleine.

C’est un épisode essentiel de la vie de Molière que nous donne à voir Gérard Savoisien. Un épisode qui a fait couler beaucoup d’encre, du propre vivant de Molière, comme depuis plus de quatre siècles. Cette liaison, scandaleuse pour l’époque, montre l’auteur de « Tartuffe » sous un jour peu amène, capable de quitter son soutien indéfectible pour une jeune comédienne de vingt ans sa cadette. Au scandale s’ajoute la controverse, car on n’a jamais su exactement si Armande était la sœur de Madeleine, ou sa propre fille. Voire, même, la fille qu’elle aurait eue avec Molière…

Mademoiselle Moliere Gerard Savoisien Lucernaire

Madeleine : « Ma vérité, c’est d’avoir cru en toi du plus profond de mon être, et voilà ma récompense ? Tu m’as dévorée, Jean-Baptiste, jusqu’à l’os. Pire qu’un loup, tu es un ogre ! »

Jean-Baptiste : « Madeleine, l’amour ne se commande pas, il nous commande. »

Pourtant, ce n’est pas à cette controverse que s’attache Gérard Savoisien. Il l’évacue très vite : Armande est la fille de Madeleine, née d’un premier mariage. L’auteur, qui aime disséquer l’intimité d’une relation amoureuse, s’attache surtout à imaginer ce qui s’est joué, précisément, à ce moment-là, quand Jean-Baptiste a décidé de rompre avec Madeleine.

Il s’agit donc, surtout, de l’anatomie d’une rupture, dans le contexte artistique de l’ascension du génie de notre théâtre. Il ne s’agit jamais d’un exercice didactique ou documentaire. Savoisien n’est pas un historien, il est avant tout un brillant dramaturge. Il créé ainsi de vraies situations de théâtre, un affrontement à fleuret moucheté, où, l’on sent à chaque instant autant la passion qui a dévoré ces personnages que l’inévitable flot qui va les mener à rompre.

Savoisien avait déjà brillamment accompli la chronique d’une relation amoureuse dans le monde des arts. « Prosper et George », énorme succès, maintes fois joué, nous contait les amours contrariés de George Sand et de Prosper Mérimée – déjà interprété par Christophe de Mareuil qui campe aujourd’hui Molière.

Le pari est, une nouvelle fois, parfaitement tenu.

Mademoiselle Moliere Gerard Savoisien Lucernaire © Lot

Madeleine : « Moi, je sais ce que j’aurais été sans toi. Celle que tu as connue. Une comédienne libre comme le vent, mais obscure. Je n’aurais pas joué devant le roi, je n’aurais pas fait tourner la tête des marquis… Et puis – oh ! Mon Dieu ! – je n’aurais pas aimé… Non… Pas comme je t’ai aimé…»

La mise en scène d’Arnaud Denis offre aux deux comédiens le terrain de jeu idéal d’un dialogue où la complicité, l’amour, la communion, laissent peu à peu la place à la tension, la souffrance, l’inexorable chemin qui mène à la rupture. Par un simple et habile procédé scénographique, il intègre aussi de délicieux petits moments de « théâtre dans le théâtre ». Les élégantes et chaudes lumières de Cécile Trelluyer offrent également un écrin idéal au texte de Savoisien.

Il faut, enfin, parler des deux interprètes.

Ce rôle de Molière pouvait être difficile à tenir : Molière quitte Madeleine pour Armande, il est d’une totale ingratitude, et Savoisien a placé Madeleine, l’amante délaissée, au cœur de sa pièce. C’est elle qui prend logiquement toute la lumière.

Christophe de Mareuil, pourtant, s’empare avec beaucoup de gourmandise de ce rôle compliqué : son Molière est un être de chair et de sang, truculent dans ses élans, furieux dans ses convictions, touchant dans les doutes d’un artiste qui n’a pas encore écrit ses plus grandes pièces et totalement démuni face à la vague de la passion qui l’emporte irrésistiblement loin de Madeleine.

Face à lui, Anne Bouvier est extraordinaire en Madeleine Béjart. Le rôle écrit par Gérard Savoisien est en or massif, mais il fallait une comédienne orfèvre pour s’en emparer. Et Anne Bouvier dévoile toute la délicate palette de son jeu pour nous émouvoir jusqu’au noir final. Tour à tour piquante, mutine, amoureuse, complice, bienveillante, blessée, digne dans la souffrance, la comédienne, qui avait remporté en 2016 un… Molière pour son rôle dans « Le Roi Lear », brûle les planches.

Il ne faut pas hésiter à découvrir au Lucernaire cette « Mademoiselle Molière », en espérant qu’un autre théâtre parisien prolonge ce beau moment, et qu’une tournée puisse porter en régions les amours et les peines de Madeleine et de Jean-Baptiste.

-Stéphane Aznar –

Mademoiselle Moliere Gerard Savoisien Lucernaire

À l’affiche du Lucernaire jusqu’au 4 novembre 2018, mardi au samedi 20h, dimanche 17h
Texte : Gérard Savoisien
Mise en scène : Arnaud Denis
Avec Anne Bouvier et Christophe de Mareuil

Les Crapauds fous, théâtre des Béliers parisiens, critique Pianopanier

Les Crapauds fous aux Béliers

« Une Grenouille vit un Bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle qui n’était pas grosse en tout comme un œuf » ….

Ah non non, pardon, ce n’est pas ça. Si la grenouille de La Fontaine était bien folle et inconsciente de vouloir se faire aussi grosse qu’un boeuf, il n’en va pas de même des crapauds fous. Euh… des crapauds… fous ?

Le crapaud fou, eh bien, c’est ce batracien un peu perdu qui ne suit pas ses semblables lors de la migration reproductive. Il s’en va s’égarer, pour bien souvent ne jamais revenir à sa mare d’origine, ne trouvant pas de conjoint, il meurt… Mais quand tous ses congénères, dans leur migration de masse, se heurtent à un obstacle et périssent, la survie de l’espèce ne tient finalement qu’à ces quelques crapauds fous qui réussissent – crapin, crapan- à trouver de nouveaux chemins vers de nouvelles mares.

Les Crapauds fous, théâtre des Béliers parisiens, critique Pianopanier

Pologne 1940, Mélodie Mourey nous raconte l’histoire vraie de deux jeunes crapauds fous, les médecins polonais Eugene Lazowski et Stanisław Matulewicz qui décident d’injecter le vaccin contre le typhus aux habitants juifs du village de Rozwadów. La plan est de les rendre ainsi inapprochables des nazis et de leur éviter la déportation.
New York 1990, la petite fille d’Eugène va à la rencontre de Stanislaw pour qu’il lui raconte ce qu’il s’est précisément passé pendant la guerre.

La pièce jongle entre passé-présent au travers d’une foultitude de personnages hauts en couleur, le rythme et les rebondissements ne manquent pas, malgré le jeu parfois inégal des acteurs. Au final, on est emporté dans le tourbillon de cette épopée, et heureux de découvrir une petite histoire qui a façonné la grande et marqué les esprits.

Moralité : audace et fantaisie pour une folie salvatrice. Soyons fous !

Au Théâtre des Béliers parisiens jusqu’au 4 novembre 2018
Texte et mise en scène Mélodie Mourey
Avec (en alternance) : Benjamin Arba, Merryl Beaudonnet, Charlotte Bigeard, Constance Carrelet, Hélie Chomiac, Gaël Cottat, Rémi Couturier, Charlie Fargialla, Tadrina Hocking, Frédéric Imberty, Damien Jouillerot, Blaise Le Boulanger, Claire-Lise Lecerf, Christian Pelissier

Claire, Anton et eux - François Cervantes /CNSAD - © Christophe Raynaud de Lage

Claire, Anton et eux : portrait de groupe

– Je m’appelle Léa Tissier, c’est l’anagramme de Laeticia
– Non
– Presque. Ça veut dire « joie »

 
Un plateau nu, sagement encadré à cour et à jardin de chaises, bordé en fond de plateau d’un portant chargé de costumes. Un piano discret attend son tour.

Claire, Anton et eux : Claire, c’est Claire Lasne-Darcueil, directrice du CNSAD. Anton, c’est Tchekov, auteur fétiche, figure tutélaire, et eux… « Eux », ce sont la la promotion 2015-2017 du Conservatoire.
Elle a invité François Cervantes a écrire et mettre en scène un spectacle pour ce « eux », apprentis comédiens en fin de cursus, en début de l’aventure du métier d’acteur. Ils sont une quinzaine, ont entre 22 et 30 ans à peine. Silhouettes longues ou rondes, peaux claires ou sombres, démarches solides ou toutes de fêlures, pieds nus ou chaussés, ils s’avancent sur le plateau, le regard net, droit planté dans les yeux des spectateurs.

Lorsque François Cervantes les a rencontrés, il a été séduit par « la beauté et la diversité de leurs visages » :
« Je me suis mis à penser qu’à travers ces corps, dans la chair, dans l’exécution d’un geste, se rencontraient tous les ancêtres de ces jeunes gens. Je me demandais par quels chemins étaient passé les désirs de plusieurs générations pour aboutir à (leur) présence » . Alors plutôt que de leur bâtir une fiction, il est parti d’eux et leur a construit une histoire de leurs histoires.
 

« Je devais être judoka, j’ai choisi théâtre.
– Qu’est-ce qui te manquait dans le judo ?
– La langue. »

 
Claire, Anton et eux - François Cervantes /CNSAD - © Christophe Raynaud de Lage
 
Chaque comédien sera lui – ce « lui » né du croisement de sa vie et de l’invention du plateau, et sera aussi ses ascendants, son futur; parfois aussi il croisera les vies de ses camarades, devenant un instant la mère, le grand-père d’un autre pour un bref dialogue.
La mise en scène ne dissimule pas son sujet, on y retrouve de ce qui fait le travail d’atelier des comédiens, exercices de chœur, d’écoute, déambulations, narrations, saynètes…
La gestuelle est millimétrée, chorégraphiée, ne cherche pas le réalisme : ce n’est pas dans le réalisme que se love la vérité, mais dans la justesse et la sincérité des comédiens, dans la pudeur et l’abandon des confidences, dans la poésie d’une mise en scène qui trouve les bonnes distances – les espaces vides et les rapprochements des corps où naissent tensions, rythmes, émotions.
 

« J’ai 4 ans et je suis à la commedia’dell’arte.
Pantalone crie « Personne ne m’aime ! », je lui crie « Moi je t’aime ! ».
Il descend de scène, il me sert dans ses bras. Je me dis que plus tard je ferai du théâtre. »

 
Les époques et les langues s’enchevêtrent.
Les milieux, les cultures, les continents.
Sipan, aux parents arméniens de Syrie;
Louise qui à 3 ans et demi hurlait pour retenir sa mère qui partait jouer tous les soirs au théâtre;
Solal qui avait sans doute un ancêtre rabbin, au XIVe siècle;
Théo dont le grand-père Fernand sait à peine lire « mais j’ai toujours tout fait pour que mes enfants étudient »;
La souriante Salomé-Shalom, Sélim le fils du footballeur de Meknès, Lucie, Mélina, Gabriel et les autres… on entend parler arménien, espagnol, on entend des airs en russe, en allemand, en yiddish, on entend Björk : on est de partout, et d’aujourd’hui.

Ils sont multiples, divers, ces jeunes gens; les voix de leurs ancêtres ont autant d’accents différents; et pourtant, et d’autant plus, quelque chose les a amenés à être ensemble, à faire corps. François Cervantes nous donne à voir cette magie qui fait d’êtres disparates une troupe, pleine, vivante.
 

« J’aimerais bien lire, nous confie la grand-mère à Tunis en 1951. J’ai jamais vraiment réussi à lire. Mais j’aime bien regarder les livres. Les gens qui lisent. »

 
Claire, Anton et eux - François Cervantes /CNSAD - © Christophe Raynaud de Lage
 

On est ému de choses minuscules, souvenirs si précis, si intimes, si personnels qu’ils sont aussi ceux de tout le monde; on rit beaucoup aussi : aucune pesanteur dans la gravité, beaucoup de malice, un esprit allègre.

Le spectacle est parcouru de musiques, d’esquisses de danses pinabauschesques, de courses effrénées. C’est une jeunesse en mouvement, bondissante, véloce, tendre. Qui êtes-vous, en quoi avez-vous cru, où est né le théâtre en vous ? On sent parfois chez ces tout jeunes comédiens l’émotion affleurer. Ils savent déjà s’en nourrir et la contenir. Tous sont généreux, sensibles, précis. Ils ont du charme, du talent, des choses à dire.

Les menus fragments qui composent cette fresque en mosaïque dessinent des humanités vibrantes, traversées de fous-rires, de morts, de jeux, de bêtises, de rêves… et de joie, pour aujourd’hui et pour demain. Un spectacle humaniste et lumineux. On a envie de les retrouver, bientôt, pour longtemps.
 

« On est déjà immortel. Et pour toujours. »

 

– Marie-Hélène Guérin –

 

CLAIRE, ANTON ET EUX

Texte et mise en scène : François Cervantes
Avec Gabriel Acremant, Théo Chédeville, Salif Cissé, Milena Csergo, Salomé Dienis-Meulien, Roman Jean-Elie, Jean Joudé, Pia Lagrange, Sipan Mouradian, Solal Perret-Forte, Maroussia Pourpoint, Isis Ravel, Léa Tissier et Sélim Zahrani
En tournée : dates sur le site de la Compagnie L’Entreprise
Photos © Christophe Raynaud de Lage

Solaris - Théâtre de Belleville - Photo Avril Dunoyer

Solaris, où science sans fiction n’est que ruine de l’âme

Les références sont posées: Tarkovski, 1972, grand prix du festival de Cannes. Stanislas Lem, 1961. Bam. Du lourd. Mais peu importe, le pari est lancé: on ne voit pas tous les jours de la science-fiction sur un plateau de théâtre, et c’est l’occasion ou jamais d’en faire l’expérience, que vous soyez fan de SF ou novice en la matière, c’est le moment de vous faire surprendre, vous allez vite comprendre pourquoi…

Imaginez une planète où vos souvenirs deviennent réalités – jusque là, ça peut être plutôt pas mal – mais où votre passé vient vous rendre visite sous la forme de créatures intelligentes jusqu’à vous faire perdre le contrôle de vos sentiments et de votre raison – là, ça commence à être un peu chaud… – et bien, bienvenue sur Solaris.

C’est ce à quoi est confronté le psychologue Kris Kelvin, envoyé en mission sur la station d’observation autour de Solaris suite à la présence de phénomènes étranges détectés sur la station et provoqués par un océan intelligent. Comme ses confrères, il est victime des surgissements de son inconscient sous forme d’apparitions. Sa femme décédée y a 10 ans par exemple… Il y a de quoi devenir fou.

Si « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » – merci Rabelais – ici ce serait bien la confrontation de l’homme face à son inconscient et à ses propres limites qui pourrait le faire courir à sa perte (comme c’est le cas du docteur Gibarian). Cet océan intelligent met en effet l’homme face à l’épreuve de la séparation et du détachement – les apparitions ne concernant que des personnes déjà disparues de la vie des personnages.

«Nous ne recherchons que l’homme.
Nous n’avons pas besoin d’autres mondes.
Nous avons besoin de miroirs.» Stanislas Lem, Solaris.

Paradoxe donc de la science-fiction qui a recours à un autre monde pour mieux sonder les abîmes de l’homme, son énigme, son mystère. Paradoxe du théâtre qui a recours à la projection d’une réalité imaginaire pour mieux saisir l’âme humaine.

Paradoxe réussi dans cette mise en scène de Solaris. On aime la fumée, les lumières – effets SF garantis – , la base spatiale, on y est et on y croit. Mission Solaris, décollage immédiat ! on prend vite sa place, les départs en station Solaris se font jusqu’au 30 septembre.

 

Solaris - Théâtre de Belleville - Photo Avril Dunoyer © Avril Dunoyer 

 

Au Théâtre de Belleville jusqu’au 30 septembre 2018
Texte Stanislas Lem
Adaptation pour la scène Rémi Prin, Thibault Truffert
Avec Thibault Truffert, Louise Emma Morel, Quentin Voinot et Gabriel Laborde
Voix Mathilde Chadeau, Fabrice Delorme et Pierre Ophèle-Bonicel

Cendres, un spectacle de la compagnie Plexus Polaire

« Cendres », se brûler les ailes

 
Sur le tulle, des ombres de sous-bois se métamorphosent en lettres pour devenir les mots poétiques de Pär Lagerkvist
 

« Presque tout est de si peu d’importance. Mais quand surgit au ciel, comme un nuage incandescent, l’ineffable, tout est consumé.Tout est transformé, toi aussi tu es transformé, et ce qui il y a peu te semblait de la plus grande valeur n’est plus rien.
Tu t’éloignes parmi les cendres de tout devenant cendres toi-même.
 » Pär Lagerkvist

 

Les nappes de sons électroniques font vibrer l’espace.
Des maisonnettes blanches, à peine plus grandes qu’un jeu d’enfant, suspendues en l’air, s’éclairent.
Une marionnette haute comme un une poignée de pommes s’avance, un rouquin en jean, mal rasé, jerrican rouge sous le bras.

A l’avant-scène, c’est la place de l’auteur, un petit bureau tout simple, des bouteilles vides, une pomme entamée. Ordinateur portable, feuilles en vrac. Il marmonne, boit de la bière, cherche l’inspiration, boit de la bière, grogne. Le récit de Dag le pyromane peine à naître sous ses doigts. Pourtant, Dag le pyromane, c’est son jumeau de méfaits, ils sont du même village, il a allumé son premier incendie le jour de la naissance de l’auteur, ils sont liés, l’auteur le sait, il veut enfanter de cette histoire, il veut raviver ses feux, peut-être comprendre, au moins saisir.
 

Cendres, un spectacle de la compagnie Plexus Polaire
 

Et pendant que l’auteur se ronge, Dag le pyromane prend vie. Les acteurs-manipulateurs donnent à ses courses folles des airs de danse fiévreuse. Dag le pyromane aime l’odeur de l’essence et la beauté des flammes.
Dag le pyromane s’abîme dans la contemplation des maison en feu, l’auteur s’abîme dans l’alcool. Frères d’abysses et de ténébres.
Leurs monstres sont terribles et beaux, et les dévorent. Un grand chien nébuleux se bat dans un cerveau noyé de brumes.

L’homme est poignant d’avoir le corps solide et l’âme désarmée. Les marionnettes sont si souples, ont le visage si expressif, les yeux si brillants qu’on doit se forcer à admettre que l’on n’a pas vu voir leurs traits bouger.
On sort sidéré de ce rêve ou ce cauchemar, de ce récit ou ce souvenir, on s’ébroue, on emportera avec soi des fumerolles de cet incendie.

Marie-Hélène Guérin

 

Cendres, un spectacle de la compagnie Plexus Polaire

CENDRES
Inspiré du roman « Avant que je me consume » de Gaute Heivoll
Mise en Scène : Yngvild Aspeli
Collaboration Artistique : Paola Rizza
Acteurs-marionnettistes : Viktor Lukawski, Aitor Sanz Juanes/Alice Chéné, Andreu Martinez Costa
Avignon Off 2018 : à La Manufacture à 18h05 jusqu’au 26 juillet
 

La Scierie Festival Avignon

La Scierie, extra-muros

Ça a commencé par une envie. Un tract parmi des centaines d’autres : Burning Speech à La Scierie.

On franchit les remparts et déjà, on transgresse.

Du théâtre qui se mélange ! Qui se mélange avec des slogans, des discours, de la musique. Un karaoke de grands discours politiques, des affiches, des inventions, des rencontres, de la danse. Une soirée unique organisée par la compagnie L’individu en partenariat avec la Scierie. Toute une journée au parcours riche, éclectique et foisonnant. Au cœur de cet événement, une proposition de l’acteur Selman Reda accompagné musicalement par Yann Synaeghel autour du texte Discours à la nationd’Ascanio Celestini. De la parole qui danse, qui crie, qui crève les cœurs, et les entraîne.

Vous connaissez la Scierie ? Une scierie. Avant. Un nouveau lieu. De théâtre. Du In et du Off. Oui, vous avez bien lu. Du In et du Off. Il y a aussi un gigot volant : c’est le nom de la guinguette-bar-bio qui sévit alentour.  On y sert des œufs d’autruche avec mouillettes géantes, on peut y jouer au ping pong. (Tout ce que je dis est vrai.)

Un lieu de vie. Un lieu à part, où le théâtre sait s’entourer d’espace, de danse, de musique, de liberté. On y fait de belles rencontres.

Burning speech La scierie Avignon

Burning Speech – Parole brûlante

 

J’y étais de nouveau, quelques jours plus tard.

De nouveau un tract. De nouveau une envie, un espoir, l’espoir d’une découverte.

Ce spectacle ne se décrit pas. C’est un moment à vivre. Une expérience.

Si je parle de rêve, vous vous méprendrez. On est dans l’écart, l’à côté, une zone trouble.

Ce spectacle est fait de fragments, d’un regard qui fuit ou qui se pose, de distances et de proximité, de chaud et de froid, d’hésitations et de décisions. De doutes qui s’explorent, se caressent et s’apprivoisent, se tordent et se crachent. D’une intelligence nourrie d’émotions qui se contruit et se cherche, qui cherche et construit. Un regard renouvellé sur le temps et l’espace, sur notre monde, notre étrange quête d’humain.

On traverse des histoires, des impressions, des sensations. On suit un parcours physique, en lien permanent avec le comédien.

Un spectacle étrange et intense, sans aucune complaisance, ni démagogie. Sa force est brute et — c’est une évidence — on ne peut plus sincère. On est ici et maitenant. Et en même temps n’importe où hors du monde.

Dans ces hésitations, ces heurts, une violence éperdue, douloureuse, belle ou grotesque. Les deux.

À cette errance construite et musclée, on participe. Chacun.  Jeden.

Le souvenir de ce spectacle perdurera en moi, je le sais. Il creuse loin en l’homme. En nous.

-Agnès T.-

JEDEN

JEDEN
Texte, mise en scène et jeu : Marcelino Martin-Valente
Avignon 2018 : 6 au 29 juillet (La Réserve) 16h05

Un Garçon d'Italie

« Cueillis » par un garçon d’Italie

Certains – peu de – spectacles vous font comprendre, dès les premières secondes, que vous ne regretterez rien, que la banalité ne sera pas de mise. Qu’il n’y aura de place que pour la beauté, même la plus simple. Un garçon d’Italie est de ceux-là.

Tout commence par le discours d’un mort, calme et apaisé. Ce jeune garçon, retrouvé noyé, c’est Lucas. Son décès, si soudain, va bouleverser le destin de ses deux proches les plus intimes : sa compagne Anna et son amant Léo, un jeune prostitué. Accident ? Suicide ? Meurtre ? À ces questions sans réponse se joignent l’incompréhension, la détresse, et la plus terrible de ces interrogations : comment faire face.

Un Garçon d'Italie Compagnie Rëve Concret

Ce texte de Philippe Besson, d’une telle simplicité qu’il est nécessaire d’en souligner l’originalité et la beauté profonde, transporte. L’adaptation de Mathieu Touzé est juste et fidèle. Quant à la mise en scène, sa sobriété, l’absence d’artifice superflu, subliment ce texte qui marque et émeut. Nul besoin d’encombrer, d’interférer par quelque outil ce qui parvient à frapper au plus profond le spectateur. Si simples, si beaux, si universels, sont ce récit et l’interprétation sans faille de ces trois monolithes. Cela suffit. À eux seuls, les trois comédiens polyvalents qui chantent et jouent si juste, émeuvent et marquent.

Mathieu Touzé, l’artisan polymorphe et talentueux de cette pépite, campe un personnage touchant, empli de candeur et de poésie. Il laisse tour à tour paraître regrets et résignation. Estelle N’Sende est la figure de l’amoureuse endeuillée digne et forte. Son jeu délicat laisse deviner la blessure saillante qu’elle tente de cacher. Enfin, Yuming Hey livre une performance digne des plus grands – forte, lyrique, subtile ; il est tour à tour infaillible puis terriblement vulnérable, il chante, il semble danser, flotter, il nous cueille…

-Nathan Aznar-

UN GARÇON D’ITALIE
D’après Philippe Besson
Mise en scène : Mathieu Touzé
Avec : Estelle N’Sendé, Mathieu Touzé, Yuming Hey (en alternance avec Geoffrey Dahm)
Avignon OFF 2018 : Théâtre Transversal, du 6 au 29 juillet à 10h35

Je vole... et le reste je le dirai aux ombres, un spectacle de la cie f.o.u.i.c

Je vole… et le reste je le dirai aux ombres

 

« Au moment où il se jette par la fenêtre, Richard réalise enfin son rêve d’enfant.
Voler.
Cette pièce prend corps dans l’espace de sa chute.
Une seconde. »

 

Nous sommes le 28 mars 2002, il est 10 h. 20 minutes et 37 secondes.
Richard Durn se jette par la fenêtre de la salle d’interrogatoire et durant une seconde, dans sa tête, tout reprend vie : sa mère, son seul ami, la vendeuse d’armes, le professeur d’art dramatique, Roberto Zucco, l’amoureuse de Bosnie, Robocop, l’adjointe au maire et Brad Pitt. Il sera 10h 20 minutes et 37 secondes longtemps.
 

« Je m’appelle Richard, et j’ai un pouvoir extraordinaire. Je vole.
Je sais que cet envol ne durera qu’une seconde et qu’ensuite ce sera comme si je n’avais jamais existé,
mais cette seconde sera la chose la plus importante de ma vie. »

 

Jean-Christophe Dollé, dont on avait aimé Timeline ou il y a quelques années Mangez-le si vous voulez, est parti en quête de ce qui a pu être une réalité de Richard Durn, cet homme sans histoire qui un jour est entré dans la salle de Conseil municipal de sa ville et en a abattu les membres. Des bribes, des souvenirs des uns, des autres, des notes de journal intime, des fragments de rapport de police…
Parcelles de réalité, rassemblées pour tenter de trouver un fil, saisir le point de basculement.
Pas de réalisme pour traiter cette réalité, pas de réalisme car comment savoir ? comment représenter l’indicible ?

En fond de scène, une boîte noire, façade ouverte. C’est le lieu où les trois acteurs ne sont pas dans la vie de Richard, le lieu où on l’envisage, l’interroge, le remémore, l’enquête. Le lieu où on le reconstitue aussi. Les acteurs s’y changent, passent la perruque de la mère, le blouson de l’ami; y convoquent Hegel et Nietzsche pour théoriser la violence, Freud peut-être ? le rapport au père ? ou la mère ?; soupèsent le poids de la libido face à celui de la pression sociale, qu’est-ce qui peut faire pencher la balance irrémédiablement ?

Richard, celui qui est passé à l’acte, n’apparaît jamais. Son portrait est taillé en creux, par les échanges de ses interlocuteurs, dans leurs mots ou les réactions de leur corps. Celui qui a tué puis s’est tué restera une absence, un trou noir dans l’espace où ont sombré des vies brisées, celles interrompues de ceux qui sont morts, celles altérées à jamais de ceux qui restent.
 

Je vole... et le reste je le dirai aux ombres, un spectacle de la cie f.o.u.i.c Photo © JC Lemasson
 

« En une seconde il peut se produire une infinité de choses »

Le temps se déforme. En une seconde, il peut se produire une infinité de choses. JC Dollé a travaillé avec Arthur Chavaudret, pratiquant la « magie nouvelle » avec le Collectif 14:20, pour donner corps à ces distorsions du temps, et l’on voit des instants bégayer ou se suspendre, s’étirer ou se télescoper. Non pas comme le temps se mesure, mais comme le temps se perçoit. Des tremblements de la réalité. La poésie surgit au détour d’un étonnement, jamais décorative, toujours porteuse de sens.

Avec une pudeur immense, Jean-Christophe Dollé, Clotilde Morgiève et Julien Derivaz nous entraînent à leur suite dans les méandres de la psyché du tueur. Ce sont tous trois de fins acteurs. Ils ont le goût du jeu, et la conscience de l’humanité de leurs personnages. Clotilde Morgiève a un talent rare pour passer d’un personnage à l’autre, d’un âge à l’autre, d’un état à l’autre, faisant oublier d’un geste qui elle était la seconde d’avant, gardant toujours la même justesse, la même expressivité ultra-sensible.
L’écriture comme la mise en scène, étoffées par un travail sur le son et la composition musicale d’une qualité et d’une pertinence qui méritent d’être soulignée, sont d’une intelligence, d’une fluidité et d’une précision remarquables. Dollé a le sens des images puissantes, de celles qui persistent. Du réel, les f.o.u.i.c. font théâtre, et du théâtre, matière à vibrer et à penser.
 

Marie-Hélène Guérin

 
Je vole... et le reste je le dirai aux ombres, un spectacle de la cie f.o.u.i.c Photo © JC Lemasson

JE VOLE… ET LE RESTE JE LE DIRAI AUX OMBRES
Ecrit par Jean-Christophe Dollé
Mise en scène : Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève
Avec Jean-Christophe Dollé, Julien Derivaz, Clotilde Morgiève
et les voix de Félicien Juttner et Nina Cauchard
Musique Collectif N.O.E
Avignon Off 2018 : au 11 Gilgamesh jusqu’au 27 juillet à 18h25

De Dingen die Voorbijgan

DE DINGEN DIE VOORBIJGAAN (Les choses qui passent)

Le temps fuit.
La vie, la mort.
Les vies et les morts.
Traversées par des fulgurances de désir, des désirs qui dévorent, des secrets qui brûlent.
Lait noir, cheveux de cendre, braises englouties au cœur des corps, coins peuplés de fantômes,
Des frères et des sœurs, des enfants et des petits enfants, des parents, tout un enchevrêtrement généalogique de corps désirants, de besoins d’amours. Hommes et femmes sont là, écrasées par le ciel sombre, haletant leur tendre et déchirant désespoir. Des êtres plaqués au sol, délicats oiseaux à l’inconcevable envol.

De Dingen die Voorbijgan

 © Christophe Raynaud de Lage

Le désir palpite au creux des corps, impossible paradis. La chair triste hélas, mais brûlante, foyer des âmes et des élans, brûle et s’effrite, s’émiette.
La langue résonne et dit. Les noires silhouettes traversent l’espace. L’univers bascule sur lui-même, les lignes se brouillent les dimensions tanguent, la neige est noire, le miroir devient écran. Que raconte-t-il de nous ?
C’est aussi bien le désir des femmes que celui des hommes qui bouleverse le monde, le renverse.
Mais la grande roue de la vie est figée dans son enchevêtrement de métal, muette et glacée.
Petite et grande mort. La grand-mère centenaire meurt dans un râle qui sonne autant comme un cri de délivrance que de jouissance.

De Dingen die Voorbijgan

Les choses qui passent sont passées.
Et quand le spectacle se clôt sur un plateau noyé sous une neige de cendre, englouti dans les coulées de brouillard rampant, la corne de brume n’est plus que le souvenir d’un souffle, et l’on ne saura pas si c’était une chauve-souris ou un oiseau qui a traversé le ciel de la Cour du Lycée St Joseph.
Les oiseaux sont ivres.
Il est minuit.

Agnès T.

DE DINGEN DIE VOORBIJGAAN (LES CHOSES QUI PASSENT)
D’après Louis Couperus
Mise en scène : Ivo van Hove
Avec : Katelijne Damen, Fred Goessens, Janni Goslinga, Aus Greidanus jr., Abke Haring, Robert de Hoog, Hugo Koolschijn, Maria Kraakman, Majd Mardo, Celia Nufaar, Frieda Pittoors, Luca Savazzi, Gijs Scholten van Aschat, Bart Slegers, Eelco Smit
Avignon In 2018 : Cour du Lycée Saint-Joseph du 14 au 21 juillet à 22h

Les Monstrueuses, récit d’une libération

 
On est au début du XXIe siècle. Ella perd connaissance devant un laboratoire d’analyse lorsqu’elle apprend qu’elle est enceinte. Elle se réveille dans une chambre d’hôpital… le corps resté dans le présent, la tête partie dans le passé, en 1929.
 

« Mes règles ont 10 jours de retard, je sais ce que ça veut dire, des règles qui ne viennent pas en 2008. Il ne faut pas être bien intelligente pour comprendre ce que 10 jours de retard, la France, l’amour, en 2008… Il faut avoir un peu de sottise en soi, et assez de soleil pour le crier dans la rue à tue-tête ! »
La nouvelle tant attendue… quelque chose claque en Ella, un ressort se tend tellement – perte de connaissance. Choc traumatique, amnésie passagère, confusion mentale. Ou plutôt, choc affectif, réveil des secrets, surgissement de la mémoire familiale. Quelque chose a besoin de la traverser, des vies ont besoin de prendre corps pour qu’elle puisse donner la vie.
 

Un spectacle coécrit et interprété par Leïla Anis et Karim Hammiche, photo Karim Hammiche Photo © Karim Hammiche
 

« Le monstre, c’est le silence. »

 

C’est un conte, une étrange mélopée nocturne qui entame le récit, une litanie qui a quelque chose de sauvage, où rode la femme folle, où seule la lune luit.
Au fil de son amnésie, Ella fait revivre des souvenirs cachés, des souvenirs qui ne sont pas les siens mais sont devenus les siens par la force des secrets reportés de génération en génération. Du début du XXe au début du XXIe, du Yémen à la France, Ella fait la grande traversée de l’espace et du temps pour se dévoiler la lignée des femmes qui mène à elle, à elle et à l’enfant à naître. L’arrière-grand-mère Jeanne l’affranchie, celle qui grâce à son père « savait aussi bien lire et compter que ses frères », la grand-mère Rosa qui a dû grandir sans sa mère, Joséphine la maman étouffante, Awa l’arrière-grand-mère yéménite qui savait les imprécations magiques, la grand-mère Zeïna qu’on a marié à Mounir pour faire la paix avec le clan de Mounir… Toutes : femmes à qui ont a appris le silence. A taire la frustration et l’ennui, à cacher la douleur, à mentir pour que la honte reste au creux de leurs ventres, à souffrir la tête haute. Ella va leur redonner la parole.

Leïla Anis donne vie à toutes ces femmes avec beaucoup de finesse, une présence vive et gracieuse. En contrepoint, le rôle du médecin qui prend en charge Ella est tenu par Karim Hammiche, co-auteur, qui signe aussi la mise en scène, avec une retenue et une bienveillance parfaites. L’espace est rythmé d’une création lumière minimale et élégante. La mise en scène est millimétrée et discrète. C’est avec une grande délicatesse et une humanité tangible que Leïla Anis et Karim Hammiche dessinent la violence, l’oppression subie, la dévoration des femmes par « le monstre » – et leur libération par l’amour et la parole de la toute dernière, celle qui va continuer la lignée, allégée du poids du secret, vivifiée de la force ancienne de toutes ces femmes qui l’ont précédée.
 

Marie-Hélène Guérin

 

Un spectacle coécrit et interprété par Leïla Anis et Karim Hammiche, photo Xavier Cantat Photo © Xavier Cantat

LES MONSTRUEUSES
Un spectacle coécrit et interprété par Leïla Anis et Karim Hammiche
et mis en scène par Karim Hammiche
Avec Leïla Anis, Karim Hammiche
Avignon Off 2018 : au 11 Gilgamesh jusqu’au 27 juillet à 11h25