Boys don’t cry, histoires d’amours

La compagnie Avant l’aube présente un triptyque Masculin-Féminin, à la recherche d’une génération née aux alentours des années ’90 ; tous, à la mise en scène, l’écriture, l’interprétation, ont l’âge de leurs protagonistes, et s’ils ne partagent pas leurs vies, sans doutes partagent-ils les mêmes inquiétudes et les mêmes espoirs. Dans ce volet, Maya Ernest met en scène le texte de Jean-Gabriel Vidal-Vandroy.
Boys don’t cry est le portrait sans fards mais sans cruauté de quatre jeunes hommes pour qui l’amour, ah, l’amour !, ça ne ressemble pas à ce dont on rêve…

Le premier à prendre la parole (Aurélien Pawloff, qui nous avait impressionné précédemment dans J’appelle mes frères), bourgeoisie de province, banquier d’affaires, costard chic et cher, petite gueule classieuse, vend son corps à de riches clientes, c’est la loi de l’offre et la demande, il est bien placé pour connaître, ce serait dommage de ne pas faire fructifier ce joli patrimoine… Cet autre (Raphaël Goument), grand corps athlétique, chevelure bouclée, un air pasolinien, « Prométhée enchaîné au sommet d’un Caucase virtuel », comme il se résume lui-même, passe ses nuits à épuiser sa vie sur des sites porno. Simon (Léonard Bourgeois-Tacquet), menu, traits fins et regard alerte, a rencontré Caroline il y a 5 ans sur un forum spécialisé, elle avait besoin de compagnie, il avait besoin d’argent. Un jeune lycéen (Vincent Calas), visage angélique, d’une douceur presque triste, joue les escort pour une très élégante, très cultivée, très influente femme qui a l’âge d’être sa mère, ce qui n’empêche pas les sentiments, peut-être, mais qui empêche l’histoire d’amour, sans doute.

« Regardez ces hommes tomber :
ils portent en eux la joie désespérée de ceux qui n’ont plus rien à perdre. »

Un air poignant accueille les spectateurs, un enregistrement au son usé, Le Pêcheur de perles de Bizet sous la direction de Michel Plasson ; la belle voix du ténor jaillit d’un petit poste de radio, tenu à la main par un comédien, pieds nus, debout dans la pénombre, au lointain. La musique, l’obscurité, cette silhouette immobile, tout s’agence pour faire naître une attention particulière, qui ne faiblira plus.

Une table, des chaises, des verres, une carafe, les murs noirs du théâtre pour décor : un espace scénique très simple, net, sans lyrisme. Les quatre comédiens s’attablent, réunis par ce lieu du témoignage. Tous sont marqués d’une trace scintillante, discrète noyée dans une chevelure ou flamboyante zébrant un profil : une façon sans doute de projeter les personnages du côté du nocturne, des paillettes de fêtes débridées, des lueurs opalescentes de lune.
Léonard Bourgeois-Tacquet et Vincent Calas campent aussi les femmes de ces hommes, Caroline et les autres. Rôles d’hommes ou de femmes, tous les quatre sont également fins, justes, précis. Ils transforment ces archétypes en une humanité sans manichéisme, complexe, touchante. La mise en scène, sobre – à l’exception d’une sur-signifiante scène christique -, tient à distance le sordide. L’un ou l’autre des personnages chante quelque air populaire, naissent alors de ces moments dont la familiarité et la tendresse abolissent les barrières, et permettent aux battements de cœur des spectateurs de se synchroniser avec ceux des comédiens.

Ça ressemble à des histoires de prostitution, de sexe, d’argent. Et ça l’est : l’argent circule et rythme les relations ; on attend les coups de fil, on évalue, on monnaye. Mais il s’agit encore plus d’histoires de construction de soi, et sans doute aussi, beaucoup, d’amour. Et de ce spectacle fiévreux, sombre, cru, ce qui restera, c’est le besoin de l’autre, et, oui, la tendresse des hommes.

 


BOYS DON’T CRY
, au Théâtre des Barriques jusqu’au 30 juillet
Un texte de Jean-Gabriel Vidal Vandroy
Sur une idée de Maya Ernest et Jean-Gabriel Vidal Vandroy
Mise en scène : Maya Ernest
Avec : Léonard Bourgeois-Tacquet, Vincent Calas, Raphaël Goument et Aurélien Pawloff

2h14, David Paquet, Marie-Line Vergnaux, Théâtre du Roi René, Festival off d'Avignon 2017, coup de coeur Pianopanier

2h14 – voyage en adolescence

On l’a tous connue, traversée, heurtée, certains s’y sont mêmes fracassés. Et pourtant on l’a tous oubliée, écartée, zappée. Consciemment ou inconsciemment. On la regarde avec agacement, consternation, avec peu d’indulgence parfois, souvent sans être capable de lui parler vraiment. L’ADOLESCENCE.

Le texte de David Paquet est efficace, précis, rythmé. Il jaillit comme un cran d’arrêt. Il nous parle d’histoires d’aujourd’hui, racontées par des jeunes d’aujourd’hui; rien n’est caricatural, tout est proche, concernant … et vrai.  Marie-Line Vergnaux est une metteure en scène qui doit sacrément aimer ses acteurs, à voir la façon dont elle les rend beaux et lumineux sur le plateau du théâtre. Elle leur offre une mise en scène moderne, vivante, vivifiante et rythmée, nourrie par ce qui l’a façonnée elle, « pour se souvenir de ses fantômes, et ne surtout pas oublier ses vivants ». Généreuse et bienveillante, elle anime une troupe résolument collective, dont on sent la solidarité et le plaisir de jouer ensemble.

2h14, David Paquet, Marie-Line Vergnaux, Théâtre du Roi René, Festival off d'Avignon 2017, coup de coeur Pianopanier@Bastien Spiteri 

On est captivé de bout en bout par ces histoires croisées d’adolescents qui jouent, rient, souffrent, se détestent, détestent les autres pour tenter d’un peu moins se détester eux-mêmes, hurlent en silence, se cherchent … nous cherchent. Ces histoires, toutes différentes, se ressemblent et finissent pas s’assembler comme un puzzle. Sans jugement, sans facilité, sans viser de quelconques coupables surtout, on arrive à l’évidence : dans notre monde d’ultra communication, la parole pourtant essentielle est toujours difficile à libérer et « la violence commence là où la parole s’arrête », pour reprendre les mots de Marek Halter.

2H14 est une pièce qui montre et qui interroge ; elle fait du bien, elle sert à quelque chose. Intelligente, drôle, grave et sérieuse, elle sert le théâtre, ce théâtre réel qui ne doit jamais cesser d’aller à la rencontre de ceux dont il parle.

L’adolescent se cherche, et c’est bien normal ; ne devrait-on d’ailleurs jamais cesser de le faire? 2H14 va trouver son public, et ses acteurs brillants n’ont pas fini de faire parler d’eux !  Assurément, une petite pépite du OFF.

 2h14
À l’affiche du Théâtre du Roi René du 7 au 30 juillet 2017 – 10h14
Auteur : David Paquet
Mise en scène : Marie-Line Vergnaux
Avec : Claire Olier, Pauline Buttner, Marc Patin, Alexandre Schreiber, Arthur Viadieu, Ludovic Thievon, Ninon Defalvard, Barbara Chaulet, Bob Levasseur, Grégoire Isvarine, Camille Plocki
Tu seras un homme Papa, Gaël Leiblang, Thibault Amorfini, Festival Avignon, Ninon Théâtre, Pianopanier

La résilience, un sport de combat

Comment dire la perte d’un enfant? Comment la déposer sur une scène? Comment raconter une vie de treize jours? Comment témoigner de treize nuits d’un père et d’une mère dévastés, hantés par l’angoisse et la terreur? Comment dire le dernier souffle d’un nouveau-né qu’on n’a pas même eu le temps de ramener chez soi, chez lui? Comment annoncer à deux petites filles qu’à peine arrivé leur frère a déjà disparu? Comment dire les malformations congénitales, les sondes, les couveuses, les tuyaux, les opérations? Comment décrire les médecins, les infirmières, les professeurs – toutes ces blouses blanches annonciatrices du deuil?

Tu seras un homme Papa, Gaël Leiblang, Thibault Amorfini, Festival Avignon, Ninon Théâtre, Pianopanier@Véronique Fel 

« Ce sont les alarmes, qui rappellent que dans telle chambre, la vie est souvent plus fragile qu’il n’y parait« .

Sans doute faut-il avoir vécu un tel drame, une telle blessure pour connaître la réponse à toutes ces questions. Pour avoir le courage de mettre en scène cette terrible tragédie de vie. Acte de résilience s’il en est, Gaël Leiblang porte en scène son histoire, sa perte, sa déchirure. Et à la question : « comment ? » il répond : « par le prisme du sport« . Car le sport, il connait. Le sport, pour cet auteur-réalisateur, ancien journaliste sportif, c’est une marotte, une passion, un métier. Au quotidien, en mode passion, gêne familial, histoire générationnelle, Gaël Leiblang décline le sport à tous les temps et toutes les personnes.

Tu seras un homme Papa, Gaël Leiblang, Thibault Amorfini, Festival Avignon, Ninon Théâtre, Pianopanier

« Il n’y a qu’une seule décision à prendre, c’est de poursuivre ou non les soins thérapeutiques« .

Course effrénée contre la montre, contre la mort. Combat de boxe contre une armada de pédiatres. Escalade périlleuse vers une issue fatale. Duo de canoë-kayak avec une épouse (et mère) embarquée dans la même galère… Derrière chaque discipline olympique émerge un instant, une heure, une journée de la trop courte vie de Roman. Et chacun de ces coups de poing, coups de pied, coups de tête, chacun de ces sprints, tours de stade, échappées athlétiques nous offre une respiration salutaire, à nous, spectateurs hagards aux yeux forcément humides. Grâce à son père, Roman nage tous les jours sur la scène du Ninon Théâtre : c’est tellement beau à voir…

TU SERAS UN HOMME PAPA
À l’affiche du Ninon Théâtre du 7 au 30 juillet 2017 – 11h15
Texte et interprétation : Gaël Leiblang
Mise en scène : Thibaut Amorfini

On ne voyait que le bonheur, Grégori Baquet, Grégoire Delacourt, Murielle Huet des Aunay, Théâtre Actuel, Festival off Avignon 2017, Pianopanier

Vous n’y trouverez que du bonheur

Antoine est un homme sans histoire. Expert en assurances, la quarantaine, marié et père de deux enfants, s’efforçant tant bien que mal de surmonter une enfance malheureuse… Mais un jour, Antoine est à bout. Sa femme le trompe, il divorce. Ses enfants l’ignorent et le méprisent, il les supporte. Son patron le licencie pour compassion envers un client, il abandonne. C’en est trop. Il prend alors une décision inouïe : se suicider après avoir assassiné ses enfants. Mais face au visage de sa fille défiguré par la balle, Antoine n’ose pas aller plus loin. Stoppé net. Sa fille Joséphine, quant à elle, est sauvée. Comment survivre ? Comment renaitre ?
Grégoire Delacourt a signé un texte profond et touchant que sublime l’adaptation tellement réussie de Grégori Baquet. Abordant des thèmes tels que la résilience, le pardon et la rédemption, mais aussi l’enfance et l’adolescence, il nous émeut, et s’adresse à nous tous. Comment une jeune fille mutilée par son propre père peut-elle se relever ? Comment l’assassin peut-il dépasser sa folie et rebâtir une autre vie ? Peut-on pardonner un tel acte ?

On ne voyait que le bonheur, Grégori Baquet, Edouard Delcourt, Murielle Huet des Aunay, Théâtre Actuel, Festival off Avignon 2017, Pianopanier

Une scénographie sobre -deux draps blancs tendus comme des voiles et trois bancs- sert une mise en scène simple et émouvante. Des tableaux dansés marquent les étapes de l’émancipation de Joséphine, et sa progression dans la résilience qui aboutiront au pardon de son meurtrier, le « chien ».
Murielle Huet des Aunay incarne avec candeur une adolescente hantée par les souvenirs et par une QH (Question Horrible) qui refusent de la laisser en paix.
Mais surtout, il y a Grégori Baquet. Il est juste, il est parfait, il est exceptionnel. Il campe un personnage profond avec une beauté et une émotion infinies.
Suivons donc le parcours de ce père et de sa fille, écoutons leurs témoignages qui, inévitablement, s’adressent à toute l’humanité.

On ne voyait que le bonheur, Grégori Baquet, Edouard Delcourt, Murielle Huet des Aunay, Théâtre Actuel, Festival off Avignon 2017, Pianopanier

 ON NE VOYAIT QUE LE BONHEUR
À l’affiche du Théâtre Actuel du 7 au 30 juillet 2017 – 10h15
Un roman de : Grégoire Delacourt
Adaptation et mise en scène : Grégori Baquet
Avec : Murielle Huet des Aunay et Grégori Baquet
F(L)AMMES, théâtre des Halles, Ahmed Madani, Pianopanier

F(L)AMMES, la jeunesse incandescente

Une immense image mouvante d’écume de mer se fait mur de fond murmurant et remuant, tandis qu’en voix off des femmes partagent la confidence de « l’endroit où elles se sentent le mieux ». Voix gaies, rieuses ou plus graves, elles nous emmènent dans leur voiture – « ma bulle » – , à la médiathèque, dans des bras rassurants, dans le paysage lointain et magnifique d’un souvenir de voyage…
« Ce spectacle n’est pas un documentaire, ni une pièce cherchant à représenter la vie réelle, c’est un poème-lettre d’amour fait de chair et de mots où la singularité de chacune s’ouvre sur l’universelle condition humaine » : Ahmed Madani continue avec F(l)ammes son exploration de la jeunesse d’aujourd’hui, celle née de parents immigrés, la première génération de la lignée à être née française. En 2012, il nous embarquait dans la saga familiale de neuf jeunes hommes d’un quartier populaire, mêlant passé et présent sur trois générations en un vivifiant récit choral. Ici, il a constitué un groupe de dix jeunes femmes pour explorer leurs identités multiples, leur intimité, écouter leurs doutes, donner la parole à leurs peurs et leurs envies.
Neuf chaises sont alignées en fond de scène, un micro attend à l’avant-scène son oratrice… Tour à tour elles viendront, porteuses de lourds ou légers secrets.
Ludivine Bah, longiligne, le visage aux pommettes hautes, l’articulation nette, convoque Claude Levi-Strauss pour ramener aux mémoires les qualificatifs de « barbares », de « sauvages » que les civilisations ont depuis bien longtemps accolés aux civilisations qui leur étaient étrangères, et pour en réveiller le sens originel. Le barbare, le sauvage, c’est l’homme de la nature, littéralement de la forêt – « le béton, le goudron ne peuvent rien contre la forêt qui est en nous »…
L’écume de mer sera bientôt remplacée par un sous-bois, où une jeune femme voilée s’avance, où une autre invente une danse, une forêt sans menace, claire et ouverte.

F(L)AMMES, théâtre des Halles, Ahmed Madani, Pianopanier

Les jeunes femmes se font les interprètes de leur génération ; elles ont à peine 20 ans ou presque 30, leurs parents viennent de Guadeloupe, Haïti, Algérie, Côte d’Ivoire ; elles vivent à Montreuil, Boulogne-Billancourt, Garges-lès-Gonesse… Elles revendiquent leurs différences ou leur normalité… L’une ou l’autre témoignent de la sensation d’être « transfuge », Anyssa par exemple se dit « caméléon », d’une éducation à l’autre, d’une langue à l’autre ; Laurène, elle, assume d’avoir « choisi d’être différente de (sa) différence » – Laurène Dulymbois, de parents guadeloupéens, sweet lolita en froufrous noirs, se reliant au sous-groupe de kawaï melani, fille kaléidoscope aux cheveux roses et bleus… Elles ont le crâne rasé, les cheveux couverts d’un voile, la tête crépue, bouclée, frisée, la chevelure longue, lisse, courte, emperruquée – et c’est loin d’être anodin, tignasse revendicative ou domptée, cheveu-symbole : autant de filles, autant d’histoires, de personnalités, de parcours, de constructions. Avec générosité, sincérité, sensibilité, elles offrent, guidées par l’écriture et la mise en scène sobre et directe d’Ahmed Madani, des bribes de leurs vies, de leurs interrogations et de leurs espoirs. On parle peu de racisme, d’exclusion, sans taire les difficultés que cela peut apporter dans la société, dans le monde du travail, de s’appeler Yasmina plutôt que Prune, mais plutôt de leurs parcours, de leur construction, de l’élaboration de leur identité – être la jeunesse dans un pays et une culture qui ne sont pas ceux de leurs parents.

F(L)AMMES, théâtre des Halles, Ahmed Madani, Pianopanier

Transmission, héritage, rupture, affrontements, identités… Ça passe par les mots, le récit ; par les images vidéo parfois qui apportent un autre angle, ou une échappée ; mais aussi, avec une grande intelligence, par de beaux moments collectifs. En contrepoint aux témoignages individuels, énoncés en grande partie au micro à l’avant-scène, la danse va les réunir. Une belle chorégraphie fait renaître les gestes d’une grand-mère aimée préparant la marjouba, « la dernière façon de préparer la pâte, la dernière façon de couper les poivrons », une chorégraphie empreinte de la mélancolie des souvenir de ces moments de tendresse familiale où l’on cuisinait ensemble, autant que de la joie de les ranimer. Mais aussi un échauffement de karaté musclé, une fête libératoire sur des rythmes électroniques – autant d’exultations partagées !
Ces jeunes femmes sont reliées par leur âge, par des interrogations ou des difficultés communes, certaines reconnaissent dans les autres leurs rêves ou leurs préoccupations ; mais aussi ce sont dix personnalités irréductibles, elles ont de la fougue et de la force, chacune à leur façon. Elles sont ensemble, chacune, des pièces sensibles, disparates et cohérentes de ce portrait d’une génération d’aujourd’hui. Beau cadeau que cette parole tonique, vivante qu’Ahmed Madani et ces dix actrices nous offrent !

F(L)AMMES
À l’affiche du Théâtre des Halles du 7 au 29 juillet 2017 – 11h
Texte et mise en scène : Ahmed Madani
Avec : Anissa Aou, Ludivine Bah, Chirine Boussaha, Laurène Dulymbois, Dana Fiaque, Yasmina Ghemzi, Maurine Ilahiri, Anissa Kaki, Haby N’Diaye et Inès Zahoré

Le garçon incassable, Florence Seyvos, Laurent Vacher, Festival Off Avignon, La Caserne des Pompiers, coup de coeur Pianopanier

Le Garçon incassable : spectacle inclassable

Buster, en anglais signifie chute. Dès son plus jeune âge, Joseph Keaton fut rebaptisé Buster, à la suite d’une mémorable culbute dans les escaliers. Tomber, se fracasser, choir, trébucher, s’écrabouiller…l’existence de Buster Keaton fut une succession inouïe de chutes plus spectaculaires les unes que les autres. Il en fit son métier, son gagne-pain, sa passion, sa vie. Le genre de vie que n’aurait pu expérimenter Henri, l’autre personnage du spectacle. Handicapé de naissance, Henri est l’antithèse de Buster, le “non casse-cou” par obligation, le garçon qu’il faut surveiller comme le lait sur le feu.

Le garçon incassable, Florence Seyvos, Laurent Vacher, Festival Off Avignon, La Caserne des Pompiers, coup de coeur Pianopanier@Christophe Raynaud de Lage 

« Le père d’Henri, il dit qu’il faut les casser, les enfants. Pas seulement les plier, les casser. »

Ces deux vies d’exception, ces deux univers, Florence Seyvos les a racontés dans un roman qui lui valut le prix Renaudot poche 2014. Deux récits parallèles dont le metteur en scène Laurent Vacher s’est emparé avec brio. Présentée pour la première fois au festival off d’Avignon, cette création repose sur deux comédiens et un magicien.

On navigue entre deux époques, deux espaces-temps, deux parcours de vie… et toutes les émotions de Buster et Henri.

Le spectacle mêle des scènes de la vie réelle de Buster Keaton avec des extraits de ses films, dont certains nous font hurler de rire, encore aujourd’hui. Grâce à l’ingéniosité du procédé scénique, on s’attendrait presque à voir sortir de l’écran la star hollywodienne, façon “La Rose pourpre du Caire”.

Le garçon incassable, Florence Seyvos, Laurent Vacher, Festival Off Avignon, La Caserne des Pompiers, coup de coeur Pianopanier

« Toute sa vie, Buster fera des chutes, il deviendra une sorte de spécialiste de chute. »

En plus de celui de la narratrice, Odja Llorca endosse plusieurs rôles : mère de Buster, première épouse de Buster, seconde épouse de Buster, soeur protectrice d’Henri, elle est toujours juste, émouvante, magnétique. Ses deux partenaires, le comédien Martin Selze et le magicien-fakir Benoît Dattez endossent tous les autres rôles et nous font naviguer d’un univers à l’autre : chorégraphies jazzy, duos de ukulélé, tours de magie, fakirisme… tous nos sens sont en alerte dans ce spectacle inclassable. Inclassable car tellement touffu, nourri de diverses disciplines. Inclassable car plutôt novateur dans la forme et la narration.

Alors on se laisse prendre au jeu, ce jeu de ping-pong entre Buster le casse-cou et Henri le frère bancal.
Jusqu’à cette dernière scène, où l’on retient son souffle, où l’on se dit que finalement, certains ont le pouvoir de fabriquer de la féérie et du mystère. Alors pourquoi pas, un jour, un garçon, un enfant incassable ?…

LE GARCON INCASSABLE
Compagnie du Bredin
À l’affiche de la Caserne des Pompiers du 7 au 23 juillet 2017 – 18h15
Un texte de : Florence Seyvos
Adaptation et mise en scène : Laurent Vacher
Avec : Benoit Dattez, Odja Llorca, Martin Selze

La vie trépidante de Laura Wilson, Jean-Marie Piemme, Jean Boillot, Festival Avignon, Théâtre 11 Gilgamesh-Belleville, coup de coeur Pianopanier

Very good trip

Tout commence comme un rêve improbable. 4 micros nous font face.

À gauche, un coin très rock : Hervé Rigaud et sa guitare électrique, un arsenal de pédales à effets sonores à ses pieds. Au centre et à droite, Philippe Lardaud et Régis Laroche encadrent Isabelle Ronayette. Laura Wilson, c’est elle.

Au son des riffs inspirés d’Hervé Rigaud, les trois comédiens nous proposent tout de go plusieurs versions de « Laura trucidant son patron », en mode cinémascope.

Godzilla, Kill Bill, et d’autres blockbusters y passent et sont autant de sources d’inspiration pour réinterpréter ce rêve éveillé que Laura nous balance en pleine figure dès le début de la pièce.
Le ton est tout de suite donné : nous allons partir pour un bien curieux voyage. Car Laura va très mal. Les ennuis volant toujours en escadrille, en quelques jours, sa vie bascule. Elle perd son travail, la garde de son enfant, son appartement. Parviendra-t-elle à remettre sa vie en marche ? À rencontrer l’amour ? À retrouver l’espoir ?

La vie trépidante de Laura Wilson, Jean-Marie Piemme, Jean Boillot, Festival Avignon, Théâtre 11 Gilgamesh-Belleville, coup de coeur Pianopanier

Le sujet du chômage, du déclassement, de la garde partagée d’un enfant, de la “reconstruction sociale”, pourtant ancrés dans une actualité quotidienne, ne sont pas si souvent proposés comme thèmes de théâtre. Peu d’auteurs, d’ailleurs, s’y frottent sans nous noyer, au mieux, dans un océan d’ennui, au pire dans une mare mielleuse de pathos.
Rien de tout cela ici : le dramaturge belge Jean-Marie Piemme a écrit un texte étonnamment tonique, furieusement moderne et malicieusement original.

Nous suivons Laura dans sa quête d’un nouvel amour, dans les questions existentielles liées à sa nouvelle inactivité, dans sa lente descente d’un ascenseur social décidément bien grippé.
Ce n’est jamais sombre, mais toujours, paradoxalement, empli de vie, d’énergie, et d’un furieux espoir.

La vie trépidante de Laura Wilson, Jean-Marie Piemme, Jean Boillot, Festival Avignon, Théâtre 11 Gilgamesh-Belleville, coup de coeur Pianopanier

« We Can Be Heroes »

La mise en scène de Jean Boillot, alliée à la scénographie innovante de Laurence Villerot y est pour beaucoup et participe grandement au plaisir qui nous prend à suivre cette vie si trépidante.
On n’énumérera pas toutes les très belles trouvailles de ce duo, pour ne pas déflorer le plaisir du lecteur de ces lignes.
On notera seulement combien l’emploi d’un simple smartphone peut faire passer l’émotion du point de vue d’un enfant, jouer les confesseurs psychologues, ou, étonnamment, déployer les grandes qualités d’une comédienne en cadrant son œil très serré.

Les trois comédiens qui entourent l’énergique Hervé Rigaud, auteur des compositions musicales inspirées qui ponctuent la pièce, sont absolument parfaits : Philippe Lardaud et Hervé Laroche passent sans coup férir de l’ami gay au play-boy aventurier de pacotille, en passant par l’ex-collègue transi et le patron goujat. Ce n’est jamais forcé, toujours juste et délicat.

Isabelle Ronayette est tout simplement exceptionnelle en Laura Wilson qui prend des coups mais qui se bat, qui se bat, qui se bat… comme une vraie héroïne de la vie quotidienne.

Cette rafraîchissante création est une magnifique surprise, et cette vie trépidante est à embrasser sans hésiter quand elle frappera à votre porte, au cours de la longue tournée qui l’attend – et qu’elle mérite amplement.

La vie trépidante de Laura Wilson, Jean-Marie Piemme, Jean Boillot, Festival Avignon, Théâtre 11 Gilgamesh-Belleville, coup de coeur Pianopanier

LA VIE TREPIDANTE DE LAURA WILSON
À l’affiche du 11 Avignon du 7 au 30 juillet 2017 – 15h40
Un texte de : Jean-Marie Piemme
Mise en scène : Jean Boillot
Avec : Philippe Lardaud, Régis Laroche, Hervé Rigaud et Isabelle Ronayette

La main de Leïla, Aïda Asgharzadeh, Kamel Isker, Régis Vallée, Théâtre des Béliers, Festival Avignon, Pianopanier

La main de Leïla : théâtre merveilleux

Comment? Vous ne connaissez pas encore le « Haram cinéma »? Vous ne connaissez pas le cinéma le plus illégal de toute l’Algérie? L’Algérie des baisers censurés par la morale, des amours bannies par la religion, des indignations punies par l’ordre politique? Dans ce cas, venez écouter l’histoire de Samir et Leila. Le récit de leur liaison interdite, dans cette Algérie de la pénurie organisée pour tarir la révolte de la jeunesse.

Aïda Asghardzadeh d’origine iranienne et Kamel Isker d’origine kabyle ont écrit cette pièce avec poésie et passion. Aux côtés du très charismatique et malicieux Azize Kabouche, ils en sont aussi les héros sur scène, transcendés par l’intensité d’une histoire qu’ils vivent dans leur chair, qu’ils nous content avec fougue, humour, gravité… Laissez vous transporter par leurs regards embués de la sueur et des larmes de leurs propres émotions.

La main de Leïla, Aïda Asgharzadeh, Kamel Isker, Régis Vallée, Théâtre des Béliers, Festival Avignon, Pianopanier

Les deux co-auteurs et acteurs ont eu l’étincelle géniale de faire appel à Regis Vallée pour une mise en scène lumineuse et créative. Quelle gentillesse, quelle émotion, quelle sensibilité et quel talent ! Tous les quatre ont travaillé, créé, sans rien laisser au hasard, sauf l’essentiel : la magie d’une rencontre avec le public.

La mise en scène est captivante, chaleureuse, poétique. Elle magnifie une pure tragédie, façon « Roméo et Juliette moderne, bien de chez nous ». Les accessoires scéniques se métamorphosent et dévoilent les secrets de l’histoire qui s’égrène, ils nous surprennent, tels des poupées russes aux multiples visages. Les caisses de bouteilles en plastique forment un décor d’épicerie, un banc, une table à repasser puis se muent en un instant en barricades de la révolte. Le frère de Leïla porte une veste de survêtement rouge et lorsque l’on comprend que les balles l’ont frappé, son père n’a plus qu’à enfiler la veste rouge sur les bras et à se retourner pour pleurer son fils qui s’éteint contre lui… magnifique moment de théâtre.

La main de Leïla, Aïda Asgharzadeh, Kamel Isker, Régis Vallée, Théâtre des Béliers, Festival Avignon, Pianopanier@Lisa Lesourd 

« On est peut-être en train de changer l’Algérie pour de vrai ; c’est maintenant que tu peux te faire entendre ».

L’eau est rationnée et rythme un quotidien de privations dans lequel l’amour et l’envie d’ailleurs sont les seules sources d’espoir. Quand cette eau rejaillit enfin, elle devient la métaphore d’un ultime souffle de vie dans lequel nous plongeons, sans bouteilles, avec nos trois sublimes acteurs. Sous l’eau, sans eau, c’est avec l’audace de leurs baisers que nous respirons, jusqu’à l’épilogue.

Dans cet « espace vide » et de rêves qu’est le théâtre, Peter Brook avait déjà identifié et défini des théâtres bien différents. Le théâtre qui nous émeut, celui qui nous rassure, nous révolte, nous ennuie… le « théâtre bourgeois », le « théâtre rasoir ». Il faudrait y ajouter celui du théâtre merveilleux, celui de « La main de Leïla ».

Ne quittez pas Avignon sans aller voir cette pièce qui donne envie d’aimer et de s’indigner pour aimer plus encore. Sans quoi vous passerez à côté du plus merveilleux baiser de l’histoire… du festival d’Avignon !

LA MAIN DE LEILA
À l’affiche du Théâtre des Béliers du 7 au 30 juillet 2017 – 17h45
Texte : Aïda Asghardzadeh et Kamel Isker
Mise en scène : Régis Vallée
Avec : Aïda Asghardzadeh, Kamel Isker, Azize Kabouche

Je reviens de la vérité, de Charlotte Delbo, mise en scène Agnès Braunschweig, festival off Avignon 2017, coup de coeur Pianopanier

Je reviens de la vérité – Si tu rentres, toi, tu diras

C’est l’histoire d’une affiche, rencontrée le dernier jour du festival d’Avignon 2016, un de ces jours magiques où les âmes encore chaudes du festival, gorgées d’un bonheur nostalgique, se font déjà une joie du prochain. Je l’ai décrochée et je l’ai emportée avec moi. Depuis, elle ne me quitte plus. C’est l’une des plus belles, des plus sensuelles, des plus puissantes affiches du festival.
Une image. Une invitation à venir écouter le texte de Charlotte Delbo, résistante, déportée et femme de lettres. L’histoire de femmes, qui seront dans le seul convoi de résistantes envoyé à Auschwitz le 24 Janvier 1943.
Une image. Une image pour tenir, se retenir, comme ces mains suspendues au temps.

Une image. Une fresque d’une force inouïe, avec mille contrastes et mille émotions … qui nous frappe par sa beauté et sa douleur, sa force et sa fragilité, sa solidarité et l’abandon parfois … quand l’espoir s’éteint et qu’il ne reste de liberté que celle de choisir sa mort.

Je reviens de la vérité, de Charlotte Delbo, mise en scène Agnès Braunschweig, festival off Avignon 2017, coup de coeur Pianopanier

 »On n’attend pas la mort, on s’y attend ».

Une image pour dire. Dire l’indicible, dire l’invisible, dire l’impossible, dire l’impensable.

Agnès Braunschweig porte une mise en scène intime, intense. Un cercle blanc au milieu de la scène pour être le lieu des 18 fragments tirés de la pièce de Charlotte Delbo « Qui rapportera ces paroles? ». Espace théâtral par excellence, qui sera tout à la fois l’arrivée au camp où la déshumanisation retire son masque, le dortoir où « il fait peur de dormir parce qu’il fait peur de rêver » où les corps se touchent se réchauffent et se contaminent, lieu de peu de vie mais de vie quand même, parce qu’ici « personne ne tient à la vie, c’est la vie qui tient un peu à nous ».

Agnès Braunschweig, Edith Manevy, Caroline Nolot en vêtements gris et fichus gris sur la tête, sont bouleversantes; elles n’ont plus que leur voix et leur corps pour raconter et redonner vie à Françoise, Yvonne, Claire, Mounette, Denise, Gina, Renée et toutes les autres …. elles nous offrent leurs âmes aussi.

Je reviens de la vérité, de Charlotte Delbo, mise en scène Agnès Braunschweig, festival off Avignon 2017, coup de coeur Pianopanier

 »Si tu rentres toi, tu diras ».

Dans notre monde de mensonges, dans notre époque où la vérité perd ses sens, dire cette vérité, aux enfants, aux adultes, pour qu’ils le disent à leurs enfants, c’est réaliser le seul espoir de celles qui sont restées et de celles qui sont revenues de la vérité, c’est ne pas laisser le monstre ricaner sans fin comme la terre tremblante ricane en fixant ceux qu’elle engloutit. « Si tu rentres toi, tu diras ».

En arrivant en 2017, je l’ai vue tout de suite, il n’y en avait qu’une parmi les milliers qui flottaient au vent, je l’ai tout de suite reconnue. Elle était toujours aussi captivante, toujours aussi singulière. Troublante.

On y a juste ajouté « finaliste des coups de cœur 2016 ». A vous d’écrire ce qu’il y aura sur les prochaines …

JE REVIENS DE LA VERITE
Compagnie Prospero Miranda
À l’affiche de la Salle Roquille du 7 au 28 juillet 2017 – 13h
Un texte de : Charlotte Delbo
Mise en scène : Agnès Braunschweig
Avec : Agnès Braunschweig, Edith Manevy, Caroline Nolot
Photo de l’affiche par Jennifer Westjohn

Ô-DIEUX : deux erreurs ne font pas une vérité

Le drame du Proche-Orient et du conflit israëlo-palestinien fait partie de notre quotidien, il nous soulève le cœur régulièrement et pourtant nous l’oublions, parmi les restes du monde. La novlangue des communicants du conflit nous endort, et nous empêche d’y voir l’essentiel : les drames de ces hommes et de ces femmes qui se ressemblent tant. Pendant ce temps, la politique sécuritaire hystérise, la loi du talion insuffle son venin, la vengeance est célébrée par les enfants désespérés de générations perdues. Mais « deux erreurs ne font pas une vérité », et à ce jeu-là, personne ne gagnera jamais.

Le metteur en scène Kheireddine Lardjam prend soin de nous préciser, au début de la représentation, que la pièce a été jouée hors les murs : dans des écoles, les centres de quartiers, dans des prisons … là où le texte  »obus » de Stefano Massini est susceptible de prendre toute sa dimension, singulière et universelle. C’est important pour lui de nous le dire, c’est important pour le théâtre qui, chaque fois qu’il va à la rencontre des citoyens, se désacralise, souffle la poussière sur ses habits d’avant, devient utile.

Marie Cécile Ouakil, seule en scène, est belle, et décoche ses flèches comme une amazone à trois visages, au grand galop…

Marie-Cécile Ouakil, seule en scène, est belle. Elle fait vibrer le plateau du théâtre Gilgamesh Belleville avec une énergie virile (dont seules les femmes sont capables) et féline, elle décoche ses flèches comme une amazone à trois visages, au grand galop. Elle sera Eden Golan professeure d’histoire juive, Shirin Akhras, jeune étudiante palestinienne qui s’enrôle dans les brigades Al Khasam et Mina Wilkinson, militaire américaine en mission en Israël. Leurs trois histoires se mêlent pour n’en faire qu’une, celle d’une tragédie explosive qui se reproduit à l’infini. On quitte le feu de la salle avec le regret que la professeure juive ait pris ce ton précieux, presque arrogant, pour se raconter. Un ton qui sonne comme un parti pris, alors que le texte fort et intelligent invite sans aucun doute le spectateur à la réflexion, sans lui dire quoi penser. La mise en scène reste une création moderne et puissante, qui nous dessine ce trait noir sous les yeux, nous invitant à regarder en face notre propre façon de voir l’identité, notre identité, nos identités. « L’identité ne signifie pas ce que nous sommes mais ce que eux ne sont pas » … tout est dit. On ne sait plus à la fin qui de la juive, de la palestinienne ou de l’américaine aura prononcé ces mots … et pour cause. Merci pour ces interrogations vitales, qui résonnent bien singulièrement dans le contexte politique fou que nous traversons.

Ô-DIEUX
À l’affiche du 11 GILGAMESH AVIGNONdu 7 au 28 juillet 2017 – 13h40
Un texte de : Stefano Massini
Mise en scène : Kheireddine Lardjam
Avec : Marie-Cécile Ouakil