Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Les Bijoux de pacotille, précieuse petite musique d’enfance

Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, il fait bon, c’est presque l’été; la nuit est claire et sereine. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, un couple rentre d’une soirée gaie, entre amis. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une petite fille qui a presque neuf ans et son frère cadet dorment comme des enfants, guillerets de l’absence des parents, on a regardé un western avec le baby-sitter, on a traîné, on ne s’est pas brossé les dents.  
Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une voiture sort de la route à l’entrée du tunnel de Saint-Germain-en-Laye. Tout a brûlé, le véhicule, les vêtements, les papiers, les peaux. Pour toute trace, ne restent plus de cette nuit-là qu’une boucle d’oreille en forme de fleur et deux bracelets en métal, noircis par le feu, bijoux de pacotille restitués à la famille, petit trésor qui tient au creux d’une main, minuscule, et immense comme ce qui compte.

Une voix “off” juvénile énonce d’un ton presque anodin, presque léger les circonstances de l’accident. Dans cette voix, c’est le début du printemps, le plaisir de la soirée qu’on entend, pas le crissement des freins, pas la brutalité de l’accident.

Cette voix, c’est celle de Céline Milliat Baumgartner, qu’on ne voit pas encore, et ces mots sont les siens, et cette nuit, c’est la sienne.

En 2013, la comédienne a ressenti le besoin, l’urgence d’écrire Les Bijoux de pacotille, pour renouer les fils de son histoire, redessiner ce moment de basculement, celui où une enfant chérie devient une enfant sans parent.

“Le livre est publié en février 2015.
Mes mots et mes morts, mes fantômes, sont ainsi rangés dans cet objet, ils ont trouvé une place et n’envahissent plus ma vie n’importe quand, n’importe comment.
C’est bien. C’est plus confortable”.

Les mots écrits petit à petit ont pris leur envol, et se sont tissés à sa vie de comédienne, jusqu’à arriver sur scène. C’est à Pauline Bureau, dont on a beaucoup aimé tout récemment Pour autrui ou il y a quelques temps Mon cœur, que Céline Milliat Baumgartner va remettre cette part si intime d’elle, pour que la confidence devienne spectacle – tout en restant confidence.

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Le plateau est nu, un cadre-miroir le surplombe, incliné, dans son reflet l’actrice semblera plus seule, un peu lointaine. La voix de Céline se déploie dans cet espace vide, l’absence de son corps capte l’attention, d’emblée. Puis elle va arriver, petite robe bleue, joli sourire dessiné rouge, frange noire, elle se tient droite comme une enfant sage.

Actrice et metteuse en scène ont trouvé un équilibre subtil, les gestes justes qui aiguisent le propos, la distance qui s’amenuise ou s’étire pour densifier l’air entre notre regard et elle, la trajectoire qui se dessine au sol – pour créer la fine chorégraphie, tremblante et douce, de ce chant de deuil et de vie.

Avec pudeur et discrétion, en transparence derrière le sourire, s’avancent la fragilité de l’enfance, la blessure de l’absence, la ténacité de la force de vie.

“On me dit parfois que je ressemble à ma mère. Oh, elle était plus grande, et si belle. Mais je lui ressemble, le menton, et le sourire, là. Je peux lui redonner corps, lui redonner vie.
Je ne peux rien donner à mon père, ni corps ni vie. Les souvenirs sont avec lui sous terre. Il faut que je creuse.”

Céline Milliat Baumgartner nous dessine le portrait de ses parents. La mère, la belle, la grande, ah, et quelle actrice !, la mère aux bracelets de pacotille s’entrechoquant à ses poignets. Le père aux yeux bleus, beau comme un acteur américain. Les parents aimés, qui s’aiment et se disputent, qui aiment leurs enfants et qui aiment les laisser quelques heures pour aller s’amuser chez leurs amis. Le tableau d’une famille vivante et mouvante, brossé de mémoire et d’invention par la petite fille devenue grande, qui fouille ses souvenirs, invente des histoires et comble les oublis, dans une langue mélodieuse, écrite, peaufinée, et pourtant souple comme une parole, ondulante, incarnée.
 

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Elle s’assoit, quitte bottines et socquettes, passe des chaussons de danse, des pointes.

et comment tu feras quand on ne sera plus là ” demandait la mère à l’enfant qui a besoin pour s’endormir de son câlin, son verre d’eau, son encore un bisou maman…

Elle nous dit le futur de son passé.

Quand mes parents ne seront plus là, personne ne nous dira rien, personne n’osera nous dire la vérité, que c’est plié.
Quand mes parents ne seront plus là, je soufflerai neuf bougies, dix, onze, quatorze, quinze, et j’aurai 8 ans encore et encore.
Quand mes parents ne seront plus là, je marcherai quinze centimètres au-dessus du sol et de toute douleur.

Une musique de carillon, de cette sorte de métallophone dont on jouait en 6e, dans ces années-là; elle arrondit ses bras, s’élève sur ses pointes, elle flotte sur des nuages, elle est aérienne, vulnérable, courageuse.

À l’image de ce moment, dans ce spectacle, tout est délicat, gracieux, tendre. Dès le titre, ces “bijoux de pacotille”, ces bijoux à deux sous, si précieux parce qu’ils sonnaient aux bras de la mère aimée. La vidéo se fait seconde peau, ombre fugace – films super 8 aux saveurs nostalgiques et gaies, vagues lentes sur du sable blond, nuages cotonneux, les images glissent sur le décor, sous les pas de l’actrice, se fondent dans l’air avec la discrétion et la tenace présence d’un souvenir.

 

« J’oublierai l’odeur de mon père, j’oublierai la chaleur de leurs corps. Je veillerai sur mon petit frère. Je me ferai des talismans avec des petites choses retrouvées dans les cartons du déménagement.
Je n’ai pas à rendre compte de ma vie à mes parents; je n’ai pas à me justifier pour ne pas venir déjeuner avec eux dimanche; je n’ai pas à m’occuper d’eux, trouver le temps, être patiente. Je n’ai pas peur de les perdre.

J’envoie à la morgue toute personne aimée qui a plus de dix minutes de retard.
Je ne passe pas mon permis pour ne pas être responsable de l’accident, puis je le passe pour ne pas être victime de l’accident.
Je fais plein de petites choses bizarres, pour rester en vie.
J’ai désobéi à ma mère, je suis devenue actrice. 
»

 

Ces « bijoux de pacotille » nous laisseront au cœur une mélodie entêtante et touchante, triste et douce comme le souvenir de la musique des bracelets d’une mère cliquetant à son poignet.

 

Marie-Hélène Guérin

 

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Les Bijoux de pacotille
à l’affiche du Théâtre 14 du 10 au 21 mai 2022
Texte de Céline Milliat Baumgartner
publié aux éditions Arléa
Mise en scène Pauline Bureau
Interprétation Céline Milliat Baumgartner
Vidéo Christophe Touche

Photos : Pierre Grosbois

La Tendresse : Ça pulse aux Bouffes du Nord !

Déjà, il me faut vous parler du théâtre des Bouffes du Nord, qui vaut à lui seul le détour, même si vous n’allez pas voir de spectacle. Tout en hauteur baroque, datant de 1876, il est un havre inattendu sur le boulevard de la Chapelle, vieux de plusieurs siècles, on sent à travers la patine de ses murs toute son histoire qui a porté tant de spectacles. Il est un dinosaure inébranlable accroché aux encablures de la gare du Nord.
Mais en plus, quand on assiste à un spectacle tel que La Tendresse, la salle de spectacle en est d’autant plus sublimée.

La Tendresse donc vous en mettra plein la vue dès son ouverture, plein la vue, plein les oreilles et vous fera souvent rire. C’est ce qu’on appelle un spectacle où tout a été pensé de bout en bout et où tout semble millimétré et chronométré comme dans une comédie musicale à l’américaine des temps contemporains.
Huit jeunes d’une banlieue mythifiée se retrouvent en bas de leur cité pour discuter comme ils le font sans doute très souvent. Les corps qui parlent alors à travers le hip hop, les battles et la pantomime, le chant et des paroles dites avec la force de la virilité, où les visages convulsent et rougissent pour exprimer leurs sentiments et où les corps virevoltent et cherchent la confrontation.

Le plateau est constitué de différents niveaux, la scène avec de larges toboggans d’ardoise à chaque extrémité, sur laquelle les corps glissent, patinent, dégringolent et une coursive en hauteur, sur laquelle les corps peuvent se pendre et se laisser choir. On assistera, par exemple, à des reconstitutions exagérées de scènes de films de guerre, avec les musiques en rapport, qui sont comme autant de catharsis comiques et qui donnent le « la » musclé au spectacle.
La musique a une importance phénoménale dans ce spectacle. Elle accompagne les acteurs-danseurs dans les beats pulsés de morceaux qui nous donnent souvent envie de nous lever et de remuer avec les comédiens. Des morceaux isolés seront chantés, parfois anachroniques pour mieux nous faire rire, comme « Je suis malade » de Serge Lama tout à fait décalé dans cet univers de rap et de break.
Tout au long d’une soirée imaginaire, leurs joutes oratoires et physiques défricheront des thèmes de leur intimité et de la société, de leur place en tant qu’hommes vis-à-vis des femmes et de leur famille. La première question sera de savoir quelle aura été leur première fois avec une femme. Ils sauront se livrer un à un avec leur fragilité, où le discours dominant reviendra sur cette époque où les femmes ne se laissent plus faire et mettent à mal les archétypes de la société paternaliste et déboulonnent les acquis des hommes, qui se retrouvent tout chamboulés. C’est ce qui ressortira du texte co-écrit par Kevin Keiss, Lisa Guez et Julie Berès, avec la collaboration d’Alice Zeniter, texte très documenté, avec le portrait de 8 jeunes hommes et leur singularité qui se veut représentative d’une génération et d’un genre.

Peut-être que si des jeunes hommes de banlieue parisienne viennent voir cette pièce, ils ne se reconnaitront pas dans ces portraits peut-être un peu trop propres dans leur langage et un peu trop haut en couleur dans leur attitude vestimentaire et un peu trop souriants dans leur faciès. Mais peu importe, l’objectif d’une restitution d’une parole d’époque genrée semble tout de même atteint, avec le décalage que la littérature et la comédie peuvent apporter et on apprendra, au fil du spectacle, beaucoup de choses sur ceux-ci. On a un peu l’impression de pénétrer dans un univers qui nous est la plupart du temps caché et que l’on craint. Là, on découvre des jeunes avec leur faiblesse et leurs interrogations et en même temps avec toute la puissance de leur âge et de leur sexe.
Un spectacle sans conteste énergisant et intelligent. Une restriction pour les moins de 15 ans eu égard à quelques scènes un peu crues.

Isabelle Buisson

 

La Tendresse
Un spectacle de la Compagnie Les Cambrioleurs
Aux Bouffes du Nord, jusqu’au 22 mai à 20h30.
Avec Bboy Junior (Junior Bosila), Natan Bouzy, Naso Fariborzi, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner, Mohamed Seddiki.
Conception et mise en scène : Julie Berès
Écriture et dramaturgie : Kevin Keiss, Lisa Guez et Julie Berès, avec la collaboration d’Alice Zeniter Chorégraphe Jessica Noita
Création lumière : Kélig Le Bars | Création son et musique : Colombine Jacquemont | Assistant à la composition : Martin Leterme | Scénographie : Goury | Création costumes Caroline Tavernier et Marjolaine Mansot | Régie générale : Quentin Maudet | Régie plateau : Dylan Plaincham
Photos © Axelle de Russé
 

Viviane : le cinéma au théâtre

Ayant lu avec beaucoup de passion Vivian Elisabeth Fauville et en ayant été très marquée, je m’en étais fait une idée différente de l’interprétation théâtrale et cinématographique qu’en a fait Mélanie Leray. Dans mon souvenir, la chronologie n’était pas si claire ni si fixée que les images sublimes en noir et blanc qui nous narrent le film de cette pièce de théâtre, la plupart du temps images nocturnes. Il existait, selon moi, une part de superposition et de porosité de l’inconscient et du conscient qui rendait l’interprétation incertaine jusqu’au bout et un ensemble de plateaux ou de plans sur lesquels oscillaient Viviane.
Or, Mélanie Leray prend un parti : cette femme, Viviane Elisabeth Fauville, fait une psychose puerpérale et les images que nous donnent à voir le film en très gros plan à travers Paris seraient une espèce de reconstitution fragmentaire de ce qui se serait réellement déroulé ou du moins de ce que Viviane et la mémoire de Viviane peut reconstituer. Elle imagine des dialogues là où dans le livre n’existe que du monologue intérieur à la deuxième personne du pluriel, comme un juge, une injonction, un regard extérieur qui relaterait un moment de l’histoire de cette femme. Et, là encore, le parti pris de nous montrer les interlocuteurs de Viviane change l’incertitude factuelle et temporelle de la narration et s’inscrit dans l’affirmation.

Sur scène, la Viviane de chair, Marie Denarnaud, est souvent nue ou presque, souvent couchée sur son lit, amorphe et abêtie. Elle nous parait toute petite dans sa réalité de chair tandis que les images du film prennent toute la place. Des images qui rappellent le cinéma des années 50, qui pourraient correspondre à la jeunesse de la mère de Viviane. Parce qu’autre chose que la naissance de son enfant, la séparation d’avec son mari et ses relations infectes avec son psy est en jeu dans la tête de Vivian, c’est sa mère, qui ne la quitte pas, qui la hante en quelque sorte.
Cette femme, quittée par son mari, aurait tué son psy, personnage cynique avec lequel il lui semble perdre son temps. Comme dans la majeure partie des livres de Julia Deck, l’autrice a un regard acerbe voire carrément négatif envers la psychanalyse et les psychanalystes. Ce sont eux qui rendent « fous » les patients qui les consultent. Et Viviane Elisabeth Fauville n’échappe pas à la règle, elle demande de l’aide, son psychanalyste-psychiatre lui prescrit des médicaments, mais ne soulage en rien ses douleurs psychiques et ne lui permet pas de fonctionner, d’élever son enfant en bas âge, avec lequel elle est maintenant seule. Il la renvoie à sa solitude sans compassion.

Je me demande ce que pense Julia Deck de cette adaptation, si elle en est contente, si elle se sent trahie, si le théâtre est capable de restituer toute la dimension de ce livre, difficile de poser sur le plateau toutes les strates inconscientes qu’un livre peut rendre.
Quoi qu’il en soit, Mélanie Leray et Marie Denarnaud portent leur interprétation avec puissance et une subjectivité tout à fait respectable et innovante.

Isabelle Buisson

 

VIVIANE
Adapté du roman de Julia Deck « Viviane Elisabeth Fauville », éditions de Minuit, par Mélanie Leray.
Avec Marie Denarnaud
Au Montfort théâtre, jusqu’au 9 avril à 19h30
Photos © Younn Durand

Tout ça pour l’amour ! : un bain de vitalité et d’intelligence

Ce soir, le Petit Montparnasse semble bien grand.

La petite salle du Montparnasse, nichée au bout de sa ruelle pavée, accueille une des surprises les plus passionnantes de la saison.

Dans le noir qui se fait, encore bruissant des affairements du public, une belle voix surgit, nous embarque dans une de ces lugubres chansons réalistes début XXe, l’attention est captée, l’atmosphère a une gravité crépusculaire…
Solennité immédiatement brisée en éclats de rire par l’irruption en roulé-boulé d’une improbable professeur de « littérature et latin ». Acrobaties, jambes en l’air, accent suisse marqué, grosses lunettes, débit de mitraillette. Et vlan, c’est parti mon kiki !
 


 

« POUR BIEN RÊVER,
IL NE FAUT PAS DORMIR »

« Pour bien rêver, il ne faut pas dormir », beau programme clamé et tenu par Edwige Baily et Julien Poncet, les co-auteurs de cette pépite.

Assoiffés de théâtre, pour se dégager de la sidération de la pandémie, par goût de la vie et de leur métier, Edwige Baily et Julien Poncet se jettent au printemps 2021 dans la création de ce texte. Pour transformer l’attente et l’immobilité en temps de travail, pour faire ce que fait l’art et le spectacle vivant : ajouter au monde une palpitation supplémentaire, même infime.

Brassant dans leur chaudron d’alchimistes faits réels, souvenirs d’enfance, bulletins d’information, grands mythes fondateurs, culture savante et populaire, ils concoctent une potion des plus revigorantes.

Gainsbourg se frotte à Camus, Barbara fredonne avec Aragon, Jean Ferrat, le Che Guevara, Sgnanarelle, le Petit Chaperon rouge, Sophocle et Bettelheim déboulent en cascades, en torrents, chantés, dits, narrés, cités. Autant de grains de sel savoureux bondissant dans cette parole érudite et cocasse – déclaration d’amour échevelée à l’amour, à la littérature, à l’ivresse (« de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise », disait Baudelaire…).
 

 
Deux fils s’entrecroisent pour tisser ce spectacle inattendu : celui de l’extravagante enseignante sans âge et sans inhibition, celui de la douce et jeune professeur. Seule en scène, mais deux voix, deux rythmes, presque deux corps distincts.

On reconnaît l’histoire de Gabrielle Russier, déjà portée à l’écran ou gravée sur quelques microsillons au fil des décennies. Professeur de lettres, à la fin des années 60’ elle avait aimé son élève mineur, fut emprisonnée pour cette liaison illicite, et se suicida, à l’âge de 32 ans, des suites de cette condamnation.

Edwige Baily interprète ce double fictionnel de Gabrielle Russier avec finesse et retenue, fait percevoir son enthousiasme, son romantisme et son intelligence sans forcer le trait, avec une belle justesse, sobre, chaleureuse et gaie.
En contrepoint, une pythie fantasmagorique, une Gabrielle Russier libérée de ses entraves, une sorcière de l’enseignement vient bousculer la narration, déployant le mythe d’Antigone pour parler de ce qui portait Gabrielle Russier et l’a jetée aux gémonies. Pour parler des femmes d’hier et d’aujourd’hui, pour parler de littérature, de soif d’absolu, de liberté, d’intégrité. Beaucoup des femmes. Surtout de liberté. Edwige Baily se transforme alors en gargouille, en corbeau, en sphinge farfelue et furieuse, dans une effervescence un brin punk. La tranquillité du plateau s’en trouve tout aussi chamboulée que celle du spectateur ! Sur scène elle fait des choses qui « ne se font pas », comme Gabrielle Russier, comme Antigone, faisaient des choses qui « ne se faisaient pas ».
 

 
Passant d’un registre à l’autre avec une grande fluidité, Edwige Baily excelle dans les deux, avec une grande liberté de jeu, précise et généreuse aussi bien dans l’outrance que dans la délicatesse. La création sonore et les lumières sont soignées, pleines de pertinence, lui offrant un espace de jeu très élégant et actuel, à l’image de la mise en scène, qui a le muscle sec, fine, vive et nette.

Tout ça pour l’amour, c’est un de ces spectacles qui rappelle pourquoi on aime le théâtre.
Tout ça pour l’amour, ça pulse et ça émeut, on rit, on se fait secouer les neurones, on rit encore, on a du beau dans les yeux, les oreilles et dans la tête.
On en sort avec l’envie de le partager, les yeux pétillants, l’âme en joie, le cœur encore ému du destin fracassé de cette femme débordante d’amour, et l’esprit revigoré par ce joyeux bain de vitalité et d’intelligence.

Marie-Hélène Guérin

 

TOUT ÇA POUR L’AMOUR !
Au Théâtre Petit-Montparnasse
D’Edwige Baily & Julien Poncet
Mise en scène Julien Poncet
Avec Edwige Baily
Scénographie et costumes Renata Gorka
Lumières Julien Poncet
Sound design Raphaël Chambouvet
 

Virile et touchante Tendresse d’une jeunesse tourmentée

La Tendresse, mis en scène par Julie Bérès, compose avec le premier spectacle Désobéir, un dyptique sur une jeunesse en rupture avec les modèles du passé et à la recherche de nouveaux repères. En 2016, elle proposait de rencontrer quatre femmes issues de l’immigration qui s’exprimaient sur le cadre familial et intime dans lequel elles évoluent en abordant de nombreux sujets encore tabous sur les scènes de théâtre ou mal traités par les médias (la religion, les relations entre hommes et femmes, la famille…).
Dans son nouveau spectacle, la metteure en scène s’intéresse à la masculinité et à ses codes. Poursuivant sa démarche de terrain en allant récolter des récits dans le cadre de rencontres et d’entretiens, elle réunit huit jeunes comédiens sur le plateau, aux parcours, aux origines et aux milieux très différents, proposant ainsi un large panorama de la société française urbaine. À partir de la matière documentaire collectée, en collaboration avec les auteurs Kevin Keiss et Alice Zeniter, elle fait surgir des personnages et des récits qui parlent des hommes et les représentent dans leur diversité et leur complexité.

Nous sommes bien au théâtre pour raconter une histoire, des histoires. Il ne s’agit ni d’une leçon d’éducation civique, de genre ou de sexualité ni d’un documentaire. La parole, ou plutôt les paroles, jaillissent de manière très frontales, brutales parfois, comme si nous venions d’ouvrir une boîte de Pandore dont le contenu bouillonne et doit déborder pour évacuer un trop-plein. La scène devient alors une place libre et ouverte pour donner à chacun la possibilité de s’exprimer, de raconter son vécu, de témoigner et surtout de se confier. La frontière entre le récit et l’improvisation se brouille. Assiste-t-on au spectacle d’hier et à celui de demain ? Les personnages et les histoires seront-ils les mêmes ? On a le sentiment d’avoir mis le doigt dans un trou noir infini et que les vannes sont ouvertes, que le temps du grand témoignage est arrivé. Ouvrir son sac et dire, parler, mettre des mots pour soulager, nettoyer, vider puis soigner. Car si les personnages parlent du passé, des générations précédentes et de cet héritage dont ils sont trop lourdement chargés, c’est vers l’avenir qu’ils regardent, un avenir qui les effraient. Âgés d’une vingtaine d’années, ils se lancent dans la vie comme sur des sables mouvants. Les fondations du monde d’hier qui a forgé leur éducation et leur vision du monde viennent de s’écrouler. Ils doivent désormais écrire leur rôle, définir leur nouvelle identité, trouver leur place malgré le flou et le brouillard qui les enveloppent. La Tendresse interroge le poids de la responsabilité qui leur incombe, les doutes et les peurs qui les habitent. Le spectacle agit comme un parcours initiatique pour interroger ce nouveau monde, s’adresser à lui, le tâter avant de s’y plonger totalement.

La troupe formée sur scène prend des allures d’une bande de copains, de gamins même, qui se retrouvent dans un lieu interlope et neutre, tantôt un vestiaire masculin où la virilité s’exacerbe, un club où les corps et le désir s’expriment, un square ou une place publique où les adolescents se retrouvent pour traîner et finalement une tribune où chacun prend la lumière à tour de rôle pour déclamer son histoire. Dans un effet de brouhaha choral, les comédiens s’interpellent, se chamaillent, se charrient, se bagarrent comme des enfants dans une cour de récréation. De l’anecdote partagée timidement au sein du cercle masculin des potes, le récit se transforme en une confession publique, plus profonde, universelle, et le public, qui partageait la complicité du groupe à la manière d’un membre silencieux, se transforme en une assemblée populaire face à des orateurs, des grands témoins d’une génération malmenée et effrayée. Ce doute incessant face à l’avenir et au cadre que la société est censée nous offrir fait ressortir de manière saillante tous les paradoxes auxquels nous sommes confrontés. Les discours bien-pensants, les réactionnaires, les injonctions contradictoires, tout y passe.
Dans une époque où il semble ne plus y avoir de tabous, ici, la parole dérange, interpelle et éclate comme si elle faisait résonner haut et fort ces petites voix qui nous taraudent devant une actualité si complexe et si violente. Tout est dit frontalement, sans aucun filtre, et le spectateur se retrouve scotché dans son fauteuil. Acquiesçant souvent, parfois dérangé, intimidé de voir ses questionnements intimes déballés publiquement. On rit jaune aussi.

La Tendresse évite tous les lieux communs, les discours éculés et les leçons de morale. Avec une grande bienveillance et sans parti pris, le spectacle offre de la place à chacun dans un discours pluriel où rien n’est noir et rien n’est blanc et où l’incertitude, finalement, prend toute son importance. Il donne confiance et rassure pour aller de l’avant, affronter les jugements et la fausse morale.

L’énergie phénoménale déployée sur scène par les comédiens est galvanisante. Deux heures durant, c’est un tourbillon qui se répand sur scène et déborde, encore une fois, jusque dans la salle. Nous sommes tous pris à parti, concernés et impliqués. On ne peut plus faire semblant. La danse se mêle à la violence, les corps s’expriment.
On rit beaucoup aussi. Et cet humour simple, naïf et trivial parfois, révèle les paradoxes et les contradictions des situations, des débats et des stéréotypes. On souffle, on prend du recul, et le spectacle qui pourrait être écrasant et insupportable prend soudain une autre dimension, plus réflexive.

Julie Bérès et son collectif de comédiens et d’auteurs nous offrent un spectacle puissant et troublant d’une vive intelligence, courageux et libre. Il est bon d’entendre ces voix qui nous rassurent, nous donnent de la force et nous réconcilient.

Alban Wal de Tarlé

 

LA TENDRESSE
Un spectacle de la compagnie Les Cambrioleurs
Au TGP, Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis (93) du 16 mars au 1er avril 2022
Conception et mise en scène Julie Berès
Dramaturgie et écriture Kevin Keiss, Julie Berès et Lisa Guez, avec la collaboration d’Alice Zeniter
avec Bboy Junior (Junior Bosila), Natan Bouzy, Naso Fariborzi, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner, Mohamed Seddiki
Chorégraphe Jessica Noita – création lumière Kélig Lebars – assistante éclairagiste Edith Biscaro – création son Colombine Jacquemont – régie générale Quentin Maudet – régie plateau Dylan Plainchamp – scénographe Goury chef atelier de construction – Grand T François Corbal – création costumes Caroline Tavernier – régie de tournée Quentin Maudet et Loris Lallouette
Photos © Axelle de Russé

Dates de tournée et autres informations à retrouver ici

Les Petits Pouvoirs : attention à l’acier !

Au théâtre, il peut se passer plein de choses, mais moi, j’aime qu’on me raconte une histoire et avec Les Petits Pouvoirs, j’ai été servie.
Vous résumer l’histoire serait gâcher le plaisir du suspens. Sachez toutefois qu’il y a des histoires de couples et de travail, avec un tiers en plus, témoin ou bras vengeur, au sein du couple.

Il faut quand même vous situer le milieu : les rapports de travail dans le milieu de l’architecture contemporaine. Entendez par rapports de travail, les rapports de domination et de désir conscients et inconscients qui régissent la vie des personnages et leurs rencontres. Rien d’appuyer, des répliques subtiles, des personnages d’aujourd’hui, où le harcèlement et la folie éclatent à force de subtilité et de domination masculine ou peut-être bien de domination tout court.
 


 
Tout se passe souvent à l’agence, là où est presque toujours Benoit, Rodolphe Poulain, et où vient de temps en temps Diane, Julie Pilod. Ils sont associés dans leur petite agence parisienne et n’ont pas été que ça et ça marche plutôt bien pour eux, même si plancher sur des immeubles et des supermarchés, de l’alimentaire en somme, n’est pas ce qui les fait rêver. Non, ce qui les fait rêver et fantasmer, c’est le Japon, sa culture, sa gastronomie et le grand maître Toshi, Gen Shimaoka, grand architecte qu’ils vénèrent comme ils le craignent, qui les tient depuis longtemps, depuis le début de leur vie d’architectes, avec le projet utopique de réhabiliter une ile japonaise, Imashima, de laquelle les habitants sont partis vivre à Osaka pas tout à fait de leur plein gré.
 


 
On assiste à une sorte d’enquête et de reconstitution de leur relation et de la relation qu’ils entretiennent avec le grand maître, avec des scènes-clefs en analepses, avec un fonds sur le milieu de l’architecture contemporaine, éclairées dans la linéarité du récit par Laïa, Clara Lama Schmit, leur salariée en CDD, qui rêve du CDI et qui, elle aussi, sera prise de folie des grandeurs et deviendra peu à peu le pantin ambitieux de Diane et de Benoit. De son côté, elle vit avec Etienne, Sidney Ali Mehelleb, qui chaque soir, lui prépare à dîner du poisson cru et manie les lames d’acier jusqu’à se couper. Le poisson cru comme le sang comme les couteaux et comme l’eau, seront les fils conducteurs de la mise en scène, presque cinématographique, aux espaces aussi superposés que les espaces du texte, qui nous donne pourtant à voir un récit tout à fait clair et très bien ficelé.
Strates du temps, strates d’espace, porosité de la conscience et de l’inconscient, on assistera à des scènes étranges, fantomatiques, intimes, presque burlesques à certains moments, où la réalité semble se déplacer pour nous emmener ailleurs, dans cette île imaginaire tant fantasmée par les protagonistes. Une bande son, créée par Samuel Favart-Mikcha, comme au cinéma, participe activement à plonger le spectateur dans un univers particulier.
 


 
Le texte porté par les comédiens est précis, avec un travail sur la perversion banale des personnages et met en exergue, avec justesse et sans en avoir l’air, un pan très actuel des relations de pouvoir qui peuvent se développer dans les petites structures.
Une très belle découverte et pour finir, n’oubliez pas de dîner japonais !

Isabelle Buisson

 

Les Petits Pouvoirs
Texte et mise en scène Charlotte Lagrange
Le texte est édité aux Ed. Tapuscrit | Théâtre Ouvert
Au Théâtre Ouvert, du 8 au 19 mars, du lundi au mercredi à 19h30 et du jeudi au samedi à 20h30, relâche le dimanche
Avec Clara Lama Schmit, Sidney Ali Mehelleb, Julie Pilod, Rodolphe Poulain et Gen Shimaoka
Photos du spectacle © Simon Gosselin

À retrouver ensuite en tournée (dates : ici)

Songe à la douceur : shoot de bonheur

Dès son titre, le spectacle musical Songe à la douceur, adapté du roman jeunesse de Clémentine Beauvais et mis en scène par Justine Heynemann, nous fait la promesse d’un voyage vers un pays où rêver d’absolu et d’horizons enchantés. Ici, ce pays prend les contours de l’adolescence et c’est au rythme de chansons survitaminées, interprétées au clavier, à la batterie et à la guitare électrique, que l’histoire de Tatiana, Eugène, Olga et Lenski se dessine.

En narratrice – slash – commentatrice – slash – Madame Loyal – slash – main du destin, Rachel Arditi, toute en charme et facétie, mène la danse de ce ballet musical où, comme dans le poème de Baudelaire, il est question d’« aimer et de mourir », mais aussi de jeunesse, de commencement, de fuite, d’amitié, de perte et d’idéal. Traversé de références à la littérature, Songe à la douceur est avant tout une réinterprétation libre du roman Eugène Onéguine, de Pouchkine : à 14 ans, Tatiana tombe amoureuse du ténébreux et flegmatique Eugène, 17 ans. Dans un décor de grandes fleurs bleues et de carrés de pelouse surélevés, les temporalités se mélangent. A l’adolescence, Eugène rejette Tatiana. Dix ans plus tard, leurs chemins se recroisent et les dés de leur histoire amoureuse sont relancés.

Frais, vif, Songe à la douceur est un petit shoot de bonheur et de fantaisie, qu’infusent de belles lumières ouatées et des pluies de paillettes bleutées. La question de l’amour croise celle de l’absolu, sans jamais se départir d’un regard tendre et malicieux sur les personnages et l’histoire racontée, comme lors du récit de l’éveil sensuel de Tatiana : le torse d’Eugène entraperçu inopinément lors d’un pull relevé un peu trop vite et c’est toute la narration qui s’emballe, dans un jeu de ralenti et de commentaires troublés de Tatiana, sur la promesse contenue dans cette vision. Drôlerie et sensibilité s’entremêlent ainsi tout au long du spectacle, sans éluder pour autant les moments plus graves ; le récit des tourments ou des tragédies qui peuvent traverser des vies liées les unes aux autres. Les comédiens, qui se font tour à tour musiciens et chanteurs, nous embarquent du début à la fin du spectacle. Une parenthèse de douceur, donc, dans un pays qui nous ressemble.

Constance Trautsolt

SONGE À LA DOUCEUR
Au Théâtre Paris-Villette
D’après le roman de Clémentine Beauvais Songe à la douceur (éditions Sarbacane) / musique Manuel Peskine / livret Rachel Arditi, Clémentine Beauvais, Justine Heynemann / mise en scène Justine Heynemann / assistante à la mise en scène Stéphanie Froeliger / avec Manika Auxire ou Lucie Brunet, Rachel Arditi, Elisa Erka ou Charlotte Avias, Thomas Gendronneau, Manuel Peskine, Benjamin Siksou / scénographie Marie Hervé / costumes Madeleine Lhopitallier / lumières Aleth Depeyre / chorégraphie Alexandra Trovato / © Cindy Doutres

À voir bientôt en tournée :
Mardi 15 MARS 2022 Théâtre André Malraux, Rueil Malmaison (92)
Jeudi 21 AVRIL 2022 Carré Bellefeuille, Boulogne-Billancourt (92)

Là : folie douce

Il y a de la sauvagerie, de la fantaisie et de la délicatesse dans cette « Pièce en blanc et noir pour deux humains et un corbeau-pie ».

Tandis que le public s’installe, une note tenue emplit l’espace, vibrante. Un « la », suggère mon petit bonhomme de 5 ans. Ce serait un judicieux « jeu de mot » musical, bien en harmonie avec la synesthésie du spectacle, où images et sons se génèrent les uns les autres (mais je n’ai pas l’oreille juste, et ne saurai le confirmer).

Un triptyque de hauts panneaux blancs masquent les murs patinés des Bouffes du Nord, matrice immaculée qui verra la naissance d’un étrange hybride, fascinant, drôle et beau.
Un être à trois têtes – celle d’un homme d’abord (Blaï Mateu Trias, souple, busterkeatonien), puis d’une femme (Camille Decourtye, ancrée, expressive), enfin d’un animal (Gus, lui-même oiseau hybride, corbeau pie, ailes et bec de charbon, poitrail de neige) -, lui donnera vie et mouvement, abolissant les frontières entre cirque et danse, entre théâtre et chant, humour et métaphysique, graphie et rythme. Rien ne se confronte, tout se mêle et s’enrichit, pour créer un spectacle intense et poétique.

Dans une scénographie épurée, enrichie d’un magnifique travail de création sonore, on va de surprises en sourires, on retient son souffle devant quelque acrobatie haut perchée, on s’amuse de duos physiques ou verbaux à la folie douce, on a le cœur qui chavire d’émotion bousculé par la voix chaude et ample de Camille Decourtye ou le timbre baroque de Blaï Mateu Trias, interprète d’un fragile et infiniment troublant air de Purcell.

Les deux artistes, accompagnés de leur corbeau-pie, avec une complicité palpable, usent de leur corps élastiques pour créer situations, gestes, interrogations, sens et sons.
Ça pulse et ça rêve, c’est charnel et spirituel.
Cultivant l’art de la joie, ils inventent d’étranges résolutions à de curieux problèmes, retournent à l’origine du monde et font jaillir la lumière de déchirures… Petit à petit, ils zèbrent la page autrefois vierge du décor d’empreintes et de traces, de paysages et calligraphies énigmatiques, tandis que leurs peaux et leurs costumes se maculent du blanc des murs : le désordre comme signe(s) de vie(s) !

Leur monde, ce monde-«  » , a la sauvagerie fraternelle, le déséquilibre constructif, la gravité légère et la drôlerie salvatrice. Cela réjouit l’œil et l’âme.
a de la grâce et de la générosité, et une des belles vertus du spectacle vivant : nous faire sentir moins seul. Ce soir-là, le public, pétillant de plaisir, d’une longue ovation debout, les en a remercié avec chaleur.

Marie-Hélène Guérin

 


Un spectacle de la compagnie Baro d’Evel
Au Théâtre des Bouffes du Nord
Auteurs et artistes interprètes Camille Decourtye, Blaï Mateu Trias et le corbeau pie Gus
1er volet du dyptique Là, sur la falaise

En tournée : un clic ici pour voir les dates de tournée

BARO D'EVEL LÀ TEASER from Baro d'evel on Vimeo.

Le Périmètre de Denver : combien de folies tiennent dans (et sur) la tête de Vimala Pons ?

Vimala Pons, performeuse protéiforme, qu’on avait aimé dans le fondateur Notes on the circus, puis dans Grande, a décidé de nous embarquer dans une triple enquête.

Qui a tué Stéphane Dosis, intervenant numérique (plus rapidement : troll) ? et comment ?
D’un coup de couteau dans la bibliothèque par le Colonel Moutarde ? par Angela Merkel, par un balnéothérapeute, une petite vieille, un vigile défaillant ? Avec une tasse de café ? de lait ? un éboulement de carrière ? une arme à feu ? un iPad ?
Du jeu de Cluedo distordu qu’elle nous propose, Vimala Pons nous fera basculer dans un hypothétique « périmètre de Denver » – « espace d’incertitude crée par un mensonge; plus précisément une boucle de temps qui se répète en s’adaptant à de nouvelles situations », puis par ricochet dans les mécanismes de la fabrication du factice.

Sept personnages sont convoqués pour une reconstitution policière, sept témoins qui auront chacun leur perception du moment fatidique. Sept témoins : sept réalités, sept déformations du monde. Autant de corps, de voix, d’accents (suisse-argentin, hollandais-américain, allemand, italien, français…) et d’âges, surgissant d’une Vimala Pons caméléon, soutenue dans ses métamorphoses par un travail technique remarquable.

Démarrage en fanfare, avec une Allemande à la silhouette lourde et la voix douce, tellement angelamerkelesque que c’en est elle, qui se dépouillera de sa façade de femme politique en même temps que des dizaines de vêtements qui la recouvrent en un abracadabrant effeuillage, un bloc de fausses roches deux fois plus haut qu’elle juché en équilibre précaire sur sa tête. Hypnotique et saisissant.
Confessions, petites manies, alibis, « emploi du temps le jour du meurtre » (comme on dit dans les séries policières), manipulation d’ « evidence » (comme on dit dans les séries policières américaines), échafaudage de la chose à porter (mission, prison ou passion : carrière, table de réunion, fiat panda…), puis dépose de la chose qui fut portée. Enfin, dépose du visage, des atours et même de la voix du témoin, le tout finissant en tas au pied de son fardeau, tandis que dans un mouvement inverse Vimala Pons offre, elle, la vérité de ses contrefaçons, masques et prothèses déformant son corps à vue.
Chaque protagonistes suivra le même trajet, ou presque. Dans une scénographie très cérébrale, dense et sophistiquée, les rouages du temps (ou plutôt des temps : temps de l’action, de la narration, de la représentation) tournent sur un rythme soutenu, avec quelques grincements et autres grippages qui les font dérailler, comme déraille la notion de réalité dans ce spectacle twinpeaksien.

Avec ce Périmètre de Denvier, Vimala Pons, bousculant nos repères, invente une formidable machine à jouer, où elle se livre à une performance invraisemblable, tandis qu’elle y invite le spectateur à un jeu de piste farfelu. Elle portera, cariatide svelte et tenace, empilements de roches ou de boîtes, table ou voiture, on guettera les répétitions et leurs variations, les indices et les fausses pistes. On découvrira peut-être même qui a commis le crime, allez savoir.
Un spectacle qui se joue avec obstination du réel, mettant à nu les corps comme les mécanismes de construction de la fiction. Intelligent et ludique. Une tonique stimulation de nos « petites cellules grises ».

Marie-Hélène Guérin

 

LE PÉRIMÈTRE DE DENVER
Au 104 jusqu’au 26 février
en partenariat avec le Centre Pompidou et l’IRCAM, dans le cadre du festival Les Singulier·e·s
Conception, réalisation, texte et création sonore : Vimala Pons
Collaboration artistique : Tsirihaka Harrivel

Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles : Délirer-Devenir

Les procédés de la société du spectacle sont en jeu dans cette pièce où chaque femme exceptionnelle vient dire ce qu’elle est et ce en quoi elle croit. Un interviewer (Jean-Baptiste Tur), d’abord invisible puis lui aussi sur scène avec son micro, présente des femmes de caractère qui viennent nous parler de leur combat comme on l’imaginerait dans un speed-dating ou un émission en prime-time.
Derrière les cinq personnages que crée Joan Yago, traduit par Laurent Gallardo, un grand écran nous les présente avant qu’elles nous parlent. Côté jardin, la musique est sur scène et nous accompagne dans des rythmes électro-planants, qui se mêlent aux irisations des lumières et aux déplacements des corps dans l’espace scénique presque vide. Côté cour, des coulisses sur scène font se succéder les héroïnes qui viennent nous dire leur vérité. Ce décor est à lui seul une symbolisation de la mise à nue de ces cinq femmes qui se succéderont sur le plateau.
 

Joan Yago a su donner la parole à cinq personnages entiers, dans une langue sans détours, qui fait résonner leur vérité. Il y a la Barbie russe, Natalia Yoroslavna (Laurine Le Bris-Cep), mannequin, écrivaine, voyageuse astrale, quasi nue sous nos yeux, mais incapable de sourire. Puis vient la politicienne, Susan Rankin (Anna Bouguereau), qui ressemblerait presque dans son énergie à Marine Le Pen et le discours, si dans un premier temps nous paraît sans excès, glisse doucement vers le délire paranoïaque avec le port d’arme comme fer de lance. D’ailleurs, cette belle énergique porte le ceinturon avec, dans les reins, son flingue arboré comme un bijou sur sa robe rouge. S’ensuit le docteur en transhumanisme, Roberta Flax (Juliette Prier), qui nous prédit un avenir virtuel, sans chair, où nous iront en vacances dans le monde réel tandis que nous mènerons nos vies dans des ordinateurs. Elle ne répondra pas à la poignée de main que lui tend l’interviewer, sans doute trop pédante pour s’abaisser à un geste tactile. Mais ma préférence ira à cet homme d’une cinquantaine d’années, Rose Mary Powel (Etienne Jaumet), devenu une écolière de 6 ans, qui vit son délire et sa transformation dans la famille de sa psy et a comme meilleure amie la fille de celle-ci, qui a 8 ans. Déni de la réalité physique, déni de la réalité de l’âge, déni du genre, si ce n’était, encore une fois, si excessif pour nous faire rire, on pourrait presque dire qu’on navigue en plein dans notre société contemporaine. Et puis, pour finir, poursuivons le délire en nous recouvrant de bleu, c’est le cas de cette villageoise, Glena Pfender (Juliette Prier), qui vient rencontrer le présentateur avec sa concubine. Depuis qu’elle a perdu sa mère, sa peau exprime sa souffrance et ce n’est qu’en s’enduisant d’oxyde d’argent qu’elle se soulage. Le problème, c’est qu’elle est devenue bleue. Au-delà de l’anecdote, ce personnage nous montre son automédication jusqu’à s’empoisonner, sa réclusion, sa folie encore une fois. Et si elle est recouverte de bleu, elle est tout de même nue comme tous les autres personnages de Joan Yago.
 

Que nous dit-il de ces femmes en devenir qui s’exhibent ? Il nous renvoie à nous-mêmes, à notre désir de nous montrer, de refuser les déterminations, de mener sa vie comme on l’entend, d’en être la maîtresse. Le discours de tous ces personnages, plein d’assurance, tout à fait impressionnants, glissent à un moment ou à un autre dans le délire, dans un système de croyance. Que nous dit encore une fois Yago ? Que nous aurions besoin de croire quoi qu’il arrive, contre toute rationalité ? De nous enfuir dans des mondes qui n’existent que pour nous-mêmes en étant sûr de détenir la vérité ?
En tout cas, même si on rit beaucoup de tous ces excès, l’écriture de Yago et la manière dont il construit le discours de ces personnages exceptionnels nous renvoient à nous-mêmes et indéniablement à notre société en mutation.
Un spectacle d’1h15 très bien ficelé, sur un mode narratif fragmentaire, à voir sans restriction.

Isabelle Buisson

 

Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles
Au Théâtre ouvert jusqu’au 19 février 2022
De Joan Yago
Traduit par Laurent Gallardo
Avec Jean-Baptiste Tur, Laurine Le Bris-Cep, Anna Bouguereau, Juliette Prier, Etienne Jaumet
Direction artistique et co-création musicale : Gabriel Tur
Co-création musicale : Etienne Jaumet
Photos : Christophe Raynaud de Lage