« Cueillis » par un garçon d’Italie

Quelques rares spectacles vous font comprendre, dès les premières secondes, que vous ne regretterez rien, que la banalité ne sera pas de mise. Qu’il n’y aura de place que pour la beauté, même la plus simple. Un garçon d’Italie est de ceux-là.

Tout commence par le discours d’un mort, calme et apaisé. Ce jeune garçon, retrouvé noyé, c’est Lucas. Son décès, si soudain, va bouleverser le destin de ses deux proches les plus intimes : sa compagne Anna et son amant Léo, un jeune prostitué. Accident ? Suicide ? Meurtre ? À ces questions sans réponse se joignent l’incompréhension, la détresse, et la plus terrible de ces interrogations : comment faire face.

Ce texte de Philippe Besson, d’une telle simplicité qu’il est nécessaire d’en souligner l’originalité et la beauté profonde, transporte. L’adaptation de Mathieu Touzé est juste et fidèle. Quant à la mise en scène, sa sobriété, l’absence d’artifice superflu, subliment ce texte qui marque et émeut. Nul besoin d’encombrer, d’interférer par quelque outil ce qui parvient à frapper au plus profond le spectateur. Si simples, si beaux, si universels, sont ce récit et l’interprétation sans faille de ces trois monolithes. Cela suffit. À eux seuls, les trois comédiens polyvalents qui chantent et jouent si juste, émeuvent et marquent.

Mathieu Touzé, l’artisan polymorphe et talentueux de cette pépite, campe un personnage touchant, empli de candeur et de poésie. Il laisse tour à tour paraître regrets et résignation. Estelle N’Sende est la figure de l’amoureuse endeuillée digne et forte. Son jeu délicat laisse deviner la blessure saillante qu’elle tente de cacher. Enfin, Yuming Hey livre une performance digne des plus grands – forte, lyrique, subtile ; il est tour à tour infaillible puis terriblement vulnérable, il chante, il semble danser, flotter, il nous cueille…

UN GARÇON D’ITALIE
D’après Philippe Besson
Mise en scène : Mathieu Touzé
Avec : Estelle N’Tsendé, Yuming Hey, Mathieu Touzé
Théâtre de Belleville jusqu’au 28 mai 2019

crédits photos : Christophe Raynaud de Lage

Le Pas de Bême photo

Le Pas de Bême, un petit pas de côté en direction de la liberté

Bême est un adolescent studieux et agréable qui, bien que tout à fait intégré et adapté à son environnement, rend des feuilles blanches à la fin de chaque devoir sur table. Bême prend alors la figure de celui qui refuse d’obéir, sans agressivité, avec même une certaine douceur, à l’instar du Bartleby d’Herman Melville qui « préférait ne pas ». Née d’un travail sur la figure de l’objecteur, telle qu’elle est donnée à voir dans toute l’œuvre de Michel Vinaver, l’histoire racontée est celle de l’exploration des conséquences de l’objection, chez Bême lui-même, et dans son entourage.
Le Pas de Bême photo
© Martin Colombet

En quadrifrontal, on croit encercler la scène.
On croit, seulement – espace en miroir, troublé, et troublant.

Les comédiens sont installés parmi les spectateurs du premier rang, deux hommes, une femme. Parfois, un qui n’est pas en jeu redeviendra un spectateur comme les autres. Parfois, les spectateurs au regard distrait poseront les yeux sur un autre spectateur ou sur un acteur de la même manière, avec la même curiosité… Les rôles glisseront de l’un à l’autre avec une fluidité et une précision rares; professeurs, parents, camarades, Bême, son amoureuse, sans artifice, chaque comédien – hommes ou femme, le blond émacié au sourire lumineux, le brun au corps charnu à la voix tendre, la femme menue à l’œil cerné mais vif, tous d’une grande justesse – sera les uns ou les autres sans qu’il y ait jamais confusion. Un soupçon d’autorité en plus dans la voix, un rien de douceur ou de féminité, une ombre de provocation, tout de suite le personnage surgit.

Le cas de Bême, ou la question du refus.

La désaffection de Bême fait tout bouger autour de lui. Ce creux qu’il crée change ce qui sinon aurait continué, tout bêtement, sans cette interrogation aiguë, cette possibilité du « pas », du pas de côté que Bême fait naître comme malgré lui. Les auteurs ont-il eu une jolie expérience de l’école ? ils offrent ici à son rétif Bême le regard très bienveillant et intelligent du corps professoral. Les parents cherchent ce que leur ado essaye de leur dire par ce silence de l’écrit, ses copains lui inventent des ruses pour tromper les profs ou tenter de tromper sa propre incapacité, les profs inventent de nouvelles règles pour ne pas punir ce bon élève… « peut-être que le problème n’est pas la réponse, mais la question ? » Il faut trouver la bonne question, aller le chercher, trouver le bon sujet : « faire son devoir, est-ce un choix ? » « qui en moi parle ? »… Fantaisie et absurde aèrent le propos et amènent le sourire au milieu des interrogations.

« Bême, ce qu’il fait, c’est de la poésie. Il nous apprend à voir plus loin que le bout de notre feuille. »

L’objection de conscience, le refus, l’abandon de Bême éveille, réveille, contraint chacun à s’interroger. Avec délicatesse et intelligence, « Le Pas de Bême » ouvre une porte vers une liberté discrète, une poésie muette, nous apprend que « comme la terre tourne, même si on ne bouge pas, on bouge ».

Le Pas de Bême affiche

Le Pas de Bême
A l’affiche du Théâtre de la Tempête du 7 au 26 mai
Une création de la Compagnie Théâtre Déplié
Mise en scène et écriture : Adrien Béal, avec la collaboration de Fanny Descazeaux
Jeu et écriture : Olivier Constant, Charlotte Corman, Étienne Parc
Écriture à la création : Pierric Plathier

Tiens, prends ça dans la gueule

On sait pourquoi Harold Pinter a obtenu le prix Nobel de Littérature en 2005. Célébration est une pièce très particulière, elle donne à penser, même si l’on ne le veut pas, vient nous titiller les profondeurs et nous place dans un no man’s land et un hors temps qui pourrait être ici et maintenant et nous renvoie à quelque chose qui est « Entre les actes » pour citer Virginia Woolf, à un aspect fragmentaire, discontinu, chaotique, brisé.
Le texte de Célébration nous montre l’incommunicabilité d’une jeunesse immémoriale, de sa violence et de ses frustrations.

L’histoire est simple et pourrait se dérouler en Angleterre comme ailleurs, là où translate, d’un soir à l’autre, la jeunesse dorée à travers l’Europe. Dans un restaurant des plus hype se retrouvent, d’un côté deux couples pour fêter l’anniversaire de mariage de l’un d’entre eux et de l’autre, un couple d’amoureux qui fête une promotion. À travers le fil discontinu du texte, on se rend vite compte que les amis sont de vraies hyènes. Le couple qui fête son anniversaire est composé d’une femme frustrée que son mari n’aime pas et qui lui impose sa violence physique. Les attitudes corporelles de la comédienne (Orane Pelletier) nous montrent toute la violence rentrée de cette femme, la manière dont son corps s’est peu à peu fermé à toute communication, la manière dont elle fait barrière –toutes les postures, chez tous les comédiens, sont calculées au millimètre, jusqu’à former des archétypes. Quant au mari, c’est un butor, conseil en stratégie, comme son frère présent, qui ne rêve que de baise, que de prendre, mais surtout pas avec sa femme qu’on imagine trompée allègrement, il est quelque part entre la violence du désir et le mal incarné. C’est un animal qui cherche d’autres animaux femelles pour assouvir ses pulsions. A l’autre table, un couple se retrouve pour fêter une promotion avec des conversations là aussi tout aussi décalées. On découvre vite que l’homme a des pulsions étranges et incontrôlables, tandis que la femme, vit, elle aussi, avec la partie la plus archaïque de son cerveau et s’aime en animal irrésistible mais victime de la violence et du pouvoir des hommes.

La mise en scène est formidable, rien n’est laissé au hasard, tout est tableau, image, cadre recomposé, à-plats puis déchirures, temps suspendu et tension extrême, le tout avec des morceaux de musique destroy ou des chansons populaires italiennes qui voudraient nous faire croire à la dolce vita. Un tableau est particulièrement impressionnant et bien que situé presque à la fin de la pièce, il fait définitivement adhérer, dans son entièreté, à cette comédie grinçante, si on avait eu des doutes : les personnages figés immobiles sur et autour d’un canapé. Les deux animaux sexuels côte-à-côte, se sont rassemblés au cours de la soirée, lui s’échoue sur elle avec ses dernières forces et elle, le maintient près de son ventre ou de son sexe, posture maternelle ou délirium sexuel, on ne sait plus trop, ils dorment ou somnolent, tête et corps abandonnés, presque disloqués. Les autres assistent à ce rapprochement, cette aimantation, sans agir, comme des statues ou des témoins à tout jamais silencieux ; des confettis projetés et embarqués dans une soufflerie s’échouent eux aussi sur le couple comme une neige ou plutôt une cendre mortuaire, celle du grand-père du serveur du restaurant qui va, depuis le début de l’histoire, de table en table, pour raconter l’élucubration d’une généalogie inventée à son grand-père qui aurait connu tout le gratin littéraire, hollywoodien et politique des années 20 aux années 40. Ce tableau est renforcé par une musique électrique de fin du monde hypnotisante et des lumières dans les rouges qui ajoutent au caractère de fin de parcours et de décadence de ces individus et de leur soirée.

On notera le soin apporté aux costumes qui donnent envie d’être élégants et aux masques de poudre comme des visages rongés –mais n’en dévoilons pas davantage, pour réserver la surprise- ainsi qu’au jeu millimétré et impeccable des comédiens.
On ne sort pas indemne d’une pièce d’Harold Pinter. Il faut savoir là où l’on en est du bien et du mal en nous. On pourrait penser à La Noce chez les petits bourgeois de Bertold Brecht en assistant à cette représentation, mais les monstrations de perdition nous emmènent au-delà d’une considération sur la bourgeoisie et affirment une modernité dans la forme, tant du texte que de la mise en scène, qui nous surprend et nous emporte.
A voir, si l’on aime avoir de bonnes surprises au théâtre et se sentir réveillé.

  Isabelle Buisson

Célébration
A l’affiche du Théâtre de Belleville du 5 au 28 avril
Texte : Harold Pinter
Mise en scène : Jules Audry
Avec : Quentin Dassy, Francesca Diprima, Léa Fratta, Faustine Koziel, Orane Pelletier, Garion Raygade, Ulysse Reynaud, Marco Santos et Florence Vidal

Anaïs Nin : le mythe de l’écrivain n’a pas pris une ride

C’est une rencontre au sommet que nous propose Wendy Beckett, celle d’Anaïs Nin, Célia Catalifo, d’Henry Miller, Laurent Maurel et de June Miller, Mathilde Libbrecht, la femme dévergondée et insatiable d’Henry Miller.
Ce sont des rencontres de têtes autant que de corps, où la littérature et la psychanalyse dominent les relations, où la sexualité n’est qu’un faire-valoir pour mieux s’emparer puis se libérer de l’autre. L’autre sera pour Anaïs Nin, d’abord June Miller qui sera sa maîtresse puis Henry Miller qui sera son amant. Comment sortir désormais de cette triangulation ?
 

 
Anaïs Nin est une bourgeoise qui a les moyens de son indépendance. Elle écrit, publie elle-même, avec presse et encre – encre qui lui tâche les mains et fait d’elle une travailleuse -, ses textes, pour ne pas être réduite à la classification de littérature érotique dans laquelle ses éditeurs veulent la maintenir pour faire du chiffre. Elle consulte Otto Rank, Laurent d’Olce, son psychanalyste avec qui elle évoque sa solitude, son père, également Laurent d’Olce – très inquiétant dans ce rôle – qui fut son Dieu puis qui l’a abandonnée, abandon dont elle ne s’est jamais remise. Mais quand son père surgit dans sa vie de femme, elle le repousse, elle n’est plus prête à s’ouvrir à lui, à demeurer sa « fifille ». Aujourd’hui, elle est une femme indépendante qui construit sa vie de femme et se dédit des hommes dont, dit-elle, elle n’a pas besoin. Pourtant, on ne sait pas si son père est réellement venu la voir ou si elle a fantasmé sa visite. C’est une sorte de combat qu’elle mène avec une part d’elle-même pour ne plus subir l’emprise mortifère de son père.

On est un peu loin du mythe qu’on imagine de la relation puissante d’Anaïs Nin et d’Henry Miller. Miller parait dominé par Anaïs, pas tout à fait à la hauteur de ce que sera « Sexus » ou le « Tropique du Cancer ». Anaïs Nin, même si elle a marqué l’histoire des femmes, du féminisme et de la littérature en reste à beaucoup d’intellectualisme et de familialisme et incarne cependant son œuvre et nous surprend comme elle surprendra Henry Miller. Anaïs Nin voulait dire, dans la langue la plus poétique possible, son intériorité et son intimité, sans fard, aux yeux de tous, se moquant de la morale dans laquelle elle évolue pourtant, trouvant son compte dans un monde comme dans un autre, libre de toute appartenance « Je n’appartiens qu’à moi-même ». Or, dans cette pièce, Henry Miller semble être le jouet des femmes, qu’il s’agisse de June ou d’Anaïs.
Anaïs Nin met en avant son travail d’écriture avant tout et elle ne lâche rien sur ce terrain, c’est ce qui fait sa multiplicité, son indépendance, son combat. Elle veut écrire et elle écrit. C’est bien le message qu’elle nous lègue, en particulier, à nous, les femmes.
 

 
On notera tout le soin apporté au décor, avec un vrai phonographe sur scène et peut-être une vraie machine à écrire Underwood, objet symbolique de prêt entre Henry et Anaïs, à la lumière, à la musique et aux costumes velours magnifiques d’Anaïs et de fox trot de June. Tout est élégance, jusqu’aux projections sur un œilleton géant de papier, une sorte de camée géant, de lucarne de l’écrivain, sur laquelle des photos, du texte, des ombres chinoises et d’étranges montages photographiques symbolisant les peurs d’Anaïs apparaissent au gré de l’histoire qui se déroule.
Quant au jeu des comédiens, lorsque l’on voit arriver Célia Catalifo sur scène, on se dit que cette petite bonne femme n’aura pas la carrure d’endosser le mythe d’Anaïs Nin et l’on change vite d’avis, car de ce corps frêle aux épaules étroites émerge l’intransigeance du caractère d’Anaïs Nin et bientôt Célia Catalifo est plus que crédible et nous perce de son regard noir. Le charisme de Mathilde Libbrecht n’aura échappé à personne. L’accent délicieusement américain de Laurent Maurel pourra rappeler des interviews de Miller, seule sa stature serait un hic pour incarner parfaitement le corps si grand d’Henry Miller. Mais pas facile d’endosser la stature de géants tels que ceux-là. Et le mérite leur revient de nous faire croire qu’Henry, Anaïs et June sont bien présents devant nous, avec l’époque qu’ils portent, leur liberté et leur intransigeance.

  Isabelle Buisson

 

« Anaïs Nin – Une de ses vies »
De et mis en scène par Wendy Beckett
Avec Cécilia Catalifo, Laurent Maurel, Mathilde Libbrecht et Laurent d’Olce.
Au Théâtre de l’Athénée, du 13 au 30 mars à 20h.

Photos Emilie Brouchon
 

Mademoiselle Moliere Gerard Savoisien Lucernaire

Je suis venu te dire que je m’en vais

1661 – Molière a bientôt 40 ans. Après avoir fondé l’Illustre Théâtre, en compagnie de Madeleine Béjart, et sillonné les routes de France, le voici à Paris à la tête de la troupe de Monsieur, frère du Roi. Il vient de donner, avec quelque succès, « l’Ecole des Maris ». Il s’apprête à écrire « les Fâcheux », une commande de Fouquet, qu’il jouera à Vaux-le-Vicomte. Bientôt viendra « l’Ecole des Femmes ». Madeleine, « la Béjart », partage la vie de Jean-Baptiste. Tour à tour muse, amante, sœur, confidente, conseillère artistique, elle est le pilier essentiel de Molière. Il y repose ses angoisses, ses doutes d’artiste. Elle l’accompagne dans ses succès, ses enthousiasmes, ses excès. Cependant, l’harmonie, peu à peu, se fissure. Car Molière en aime une autre. Et pas n’importe laquelle. Armande, la propre fille de Madeleine.

C’est un épisode essentiel de la vie de Molière que nous donne à voir Gérard Savoisien. Un épisode qui a fait couler beaucoup d’encre, du propre vivant de Molière, comme depuis plus de quatre siècles. Cette liaison, scandaleuse pour l’époque, montre l’auteur de « Tartuffe » sous un jour peu amène, capable de quitter son soutien indéfectible pour une jeune comédienne de vingt ans sa cadette. Au scandale s’ajoute la controverse, car on n’a jamais su exactement si Armande était la sœur de Madeleine, ou sa propre fille. Voire, même, la fille qu’elle aurait eue avec Molière…

Mademoiselle Moliere Gerard Savoisien Lucernaire

Madeleine : « Ma vérité, c’est d’avoir cru en toi du plus profond de mon être, et voilà ma récompense ? Tu m’as dévorée, Jean-Baptiste, jusqu’à l’os. Pire qu’un loup, tu es un ogre ! »

Jean-Baptiste : « Madeleine, l’amour ne se commande pas, il nous commande. »

Pourtant, ce n’est pas à cette controverse que s’attache Gérard Savoisien. Il l’évacue très vite : Armande est la fille de Madeleine, née d’un premier mariage. L’auteur, qui aime disséquer l’intimité d’une relation amoureuse, s’attache surtout à imaginer ce qui s’est joué, précisément, à ce moment-là, quand Jean-Baptiste a décidé de rompre avec Madeleine.

Il s’agit donc, surtout, de l’anatomie d’une rupture, dans le contexte artistique de l’ascension du génie de notre théâtre. Il ne s’agit jamais d’un exercice didactique ou documentaire. Savoisien n’est pas un historien, il est avant tout un brillant dramaturge. Il créé ainsi de vraies situations de théâtre, un affrontement à fleuret moucheté, où, l’on sent à chaque instant autant la passion qui a dévoré ces personnages que l’inévitable flot qui va les mener à rompre.

Savoisien avait déjà brillamment accompli la chronique d’une relation amoureuse dans le monde des arts. « Prosper et George », énorme succès, maintes fois joué, nous contait les amours contrariés de George Sand et de Prosper Mérimée – déjà interprété par Christophe de Mareuil qui campe aujourd’hui Molière.

Le pari est, une nouvelle fois, parfaitement tenu.

Mademoiselle Moliere Gerard Savoisien Lucernaire © Lot

Madeleine : « Moi, je sais ce que j’aurais été sans toi. Celle que tu as connue. Une comédienne libre comme le vent, mais obscure. Je n’aurais pas joué devant le roi, je n’aurais pas fait tourner la tête des marquis… Et puis – oh ! Mon Dieu ! – je n’aurais pas aimé… Non… Pas comme je t’ai aimé…»

La mise en scène d’Arnaud Denis offre aux deux comédiens le terrain de jeu idéal d’un dialogue où la complicité, l’amour, la communion, laissent peu à peu la place à la tension, la souffrance, l’inexorable chemin qui mène à la rupture. Par un simple et habile procédé scénographique, il intègre aussi de délicieux petits moments de « théâtre dans le théâtre ». Les élégantes et chaudes lumières de Cécile Trelluyer offrent également un écrin idéal au texte de Savoisien.

Il faut, enfin, parler des deux interprètes.

Ce rôle de Molière pouvait être difficile à tenir : Molière quitte Madeleine pour Armande, il est d’une totale ingratitude, et Savoisien a placé Madeleine, l’amante délaissée, au cœur de sa pièce. C’est elle qui prend logiquement toute la lumière.

Christophe de Mareuil, pourtant, s’empare avec beaucoup de gourmandise de ce rôle compliqué : son Molière est un être de chair et de sang, truculent dans ses élans, furieux dans ses convictions, touchant dans les doutes d’un artiste qui n’a pas encore écrit ses plus grandes pièces et totalement démuni face à la vague de la passion qui l’emporte irrésistiblement loin de Madeleine.

Face à lui, Anne Bouvier est extraordinaire en Madeleine Béjart. Le rôle écrit par Gérard Savoisien est en or massif, mais il fallait une comédienne orfèvre pour s’en emparer. Et Anne Bouvier dévoile toute la délicate palette de son jeu pour nous émouvoir jusqu’au noir final. Tour à tour piquante, mutine, amoureuse, complice, bienveillante, blessée, digne dans la souffrance, la comédienne, qui avait remporté en 2016 un… Molière pour son rôle dans « Le Roi Lear », brûle les planches.

Il ne faut pas hésiter à découvrir cette « Mademoiselle Molière », en espérant qu’un autre théâtre parisien prolonge ce beau moment, et qu’une tournée puisse porter en régions les amours et les peines de Madeleine et de Jean-Baptiste.

-Stéphane Aznar –

À l’affiche du Théâtre Rive Gauche depuis le 25 janvier, mardi au samedi 19h, dimanche 17h30
Texte : Gérard Savoisien
Mise en scène : Arnaud Denis
Avec Anne Bouvier et Christophe de Mareuil

Mon premier festival d’opéra au Comique : Gretel et Hansel offre au jeune public ses premiers émois lyriques

Depuis sa réouverture au printemps 2017, l’Opéra-Comique peut se vanter d’avoir su trouver sa place au sein du paysage lyrique parisien. Tant dans sa programmation que dans sa communication, cette illustre institution, qui a souvent œuvré à l’ombre de Garnier notamment, ose, propose et innove dans un genre qui paraissait figé, dépassé et en décalage avec le foisonnement et la créativité de la scène parisienne. Véritable électron libre, cet opéra de poche accueille son public, comme à la maison, dans son écrin doré, avec une simplicité appréciable, sans pour autant renier le faste du lieu et l’exigence artistique liée à son histoire.

Avec Mon Premier festival d’opéra, l’Opéra-Comique s’adresse au jeune public, souvent considéré, mais sans raison véritable, comme peu concerné par l’art lyrique. Tout le mois de février, les enfants sont conviés à occuper les fauteuils rouges de la vénérable institution et à assister à une série de propositions artistiques qui leur sont dédiées. L’objectif est à la fois pédagogique puisqu’il vise à faire connaître l’univers opératique dans toutes ses dimensions, la musique, le chant, le jeu, la danse, mais également à communiquer sur de formidables initiatives, notamment la merveilleuse Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique. Ce sont d’ailleurs ces jeunes chanteurs, de 10 à 25 ans, qui sont mis dans la lumière à l’occasion de cette manifestation.

Gretel et Hansel est une adaptation de l’œuvre célèbre d’Engelbert Humperdinck, Hänsel und Gretel. Le fameux conte allemand est entièrement interprété par les jeunes chanteurs aguerris à la scène, donnant un air de kermesse de fin d’année haut-de-gamme à la superbe salle. Quel plaisir de voir les petites têtes blondes courir dans le foyer, où un atelier de respiration et d’exercices vocaux est proposé, se pencher aux balcons pour admirer la foule au parterre, et d’entendre les cris et les rires des familles réunies pour une sortie exceptionnelle.
Sarah Koné, créatrice et directrice de la Maîtrise Populaire, assure la direction musicale et la mise en scène de cet ambitieux projet. À la tête d’un orchestre réduit, elle dirige du bout de sa baguette de jeunes enfants et adolescents encore en apprentissage.

L’opéra jeune public ne rime pas avec économie de moyen, au contraire ! Ici, une large distribution évolue sur les planches dans une très belle scénographie, monumentale et poétique, à l’image de ces légères feuilles d’automne doucement déversées sur les jeunes danseurs pleins d’entrain. Les costumes traditionnels et féeriques reprennent les codes de l’imaginaire enfantin des contes d’Europe de l’Est. La partition est audacieuse et permet de découvrir de belles voix en devenir.

La joie d’être sur scène, ensemble, le travail acharné, l’investissement et l’énergie de ces jeunes artistes nous font oublier les quelques faiblesses vocales et maladresses scéniques. Nous ne sommes pas ici pour juger mais pour se réjouir de voir éclore, en communion, une nouvelle génération de chanteurs et de spectateurs.
Un tonnerre d’applaudissement vient finalement conclure cette soirée remarquable. À n’en pas douter, ce spectacle ravive la foi dans le théâtre, vecteur d’expériences fortes et fondatrices dès le plus jeune âge. Vivat !

Alban Wal de Tarlé

GRETEL ET HANSEL
Opéra-Comique du 9 au 11 février 2019
D’après l’opéra d’Engelbert Humperdinck
Adaptation française d’Henri-Alexis Baatsch et Sergio Menozzi 

Photos : © Stefan Brion

J’ai pris mon père sur mes épaules : une épopée d’aujourd’hui

Fabrice Melquiot (de lui, on en avait aimé M’man, mis en scène par Charles Templon ou récemment Maelström, mis en scène par Pascale Daniel-Lacombe), avec J’ai pris mon père sur mes épaules, répond à une commande d’Arnaud Meunier, nouvelle étape dans leur collaboration déjà riche. Avec L’Enéide en affluent, il « ré-invente une odyssée », une fable-fleuve qui charrie le monde d’aujourd’hui et les coeurs fragiles et puissants des humains.

Une haute façade, immense, grise, aveugle, opaque. En fond de scène, on voit les murs nus du théâtre, structures de métal, béton cru et réaliste. Anissa – Rachida Brakni, silhouette fine, jeu sans fioritures -, s’adresse aux spectateurs. Le théâtre s’affirme, dans les mots, dans les murs, dans ce sol noir, brillant, miroitant, irréel, dans l’artifice manifeste. La scène est convoquée, comme on convoque un mystère, pour dévoiler la vie.

 

Anissa :
La scène représente mon cœur
Et les processus sombres
Et les processus magnifiques
Qui le font battre

 


 

Un séisme fait trembler les murs de la cité, les attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015 viennent de faire trembler une société, l’annonce du cancer du père fait trembler la vie du fils.

Dans ce monde qui semble s’effriter de toutes parts, Enée le fils va se faire « le cœur et les épaules » en portant la fin de son père. Car « c’est dans l’ordre. C’est écrit, tu es un fils, les fils voient mourir les pères. Et puis c’est pas triste, on a profité de tout, du beau et du cradingue. Je suis vivant et rien de ce qui est vivant ne peut être sauvé. »

Fabrice Melquiot aime et sait donner la parole aux gens simples, à ceux aux destins sans emphase. Il met dans leurs bouches une langue vivante, magnifiquement vivante, mâtinée d’argots, parcourue de lyrismes.

Philippe Torreton – le père, Roch, malade tendre et bravache, Vincent Garanger – Grinch, l’ami de longue date, au cœur d’artichaut tatoué d’une fée Clochette, Maurin Ollès – Enée, le fils, un charme et un naturel à la Reda Kateb, sont remarquablement fins et sensibles dans leur interprétation; ils sont entourés d’une distribution pertinente et juste (Rachida Brakni – Anissa, celle qui aime le père et le fils; Frederico Semedo, Bénédicte Mbemba, Riad Gahmi – Bakou, Céleste, Mourad, la génération d’Enée, les amis qui rêvent d’ailleurs où la vue serait plus jolie et la vie plus solaire; Nathalie Matter – Betty, rencontre de hasard, main tendue). Dans leur jeu, direct, la poésie se niche avec évidence, sans afféterie. La mise en scène d’Arnaud Meunier, mobile et douce, fait circuler les êtres et les sentiments avec fluidité.

La façade close et majestueuse pivote sur elle-même pour découvrir les appartements en découpe. Simples, plus ou moins coquets, coquilles pleines de leurs habitants, leurs goûts, leurs rêves et leurs souvenirs. Au rez-de-chaussée, un kebab où l’on se retrouve en terrain neutre pour refaire le monde ou mater un match. Farce et tragique se mêlent, comme dans la vie… la crise de désespoir de Grinch, révolté de se voir arraché son ami par la maladie, crise incongrue et bouffonne, se termine dans un étrange et beau moment d’intimité, de don absolu.

 

Roch :
J’vais pas rien laisser,
j’ai pas grand-chose,
mais j’ai pas rien.

 

« Qui trop embrasse mal étreint » disaient nos grands-mères. Fabrice Melquiot dans sa générosité brasse large, et à vouloir tout englober de ces vies – le quotidien et les rêves, l’incompréhension d’un homme pour le ‘non’ une femme, la mobilité/l’immobilité sociale, la culpabilité, la puissance des amitiés, la perte, l’abandon et le deuil, le langage… – sans doute se disperse, la pièce y perd parfois en intensité.

Pourtant cette générosité humaniste infuse profondément l’âme de cette pièce, lui donne un élan vital. Beaucoup d’amour circule entre tous ces êtres, un amour qui prend des formes parfois étranges, monstrueuses, à force de ne pas savoir être dit, beaucoup d’amour qui fait d’un voisinage une communauté, une fratrie. Le monde est sans pitié pour des âmes trop friables ou des corps trop usés, mais l’affection, la solidarité, gonflent les cœurs, grandissent les êtres, et l’amour portera ses fruits.

Marie-Hélène Guérin

 

J’AI PRIS MON PERE SUR MES EPAULES
Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 9 mars
Texte : Fabrice Melquiot
Mise en scène : Arnaud Meunier
Avec (par ordre d’apparition) : Rachida Brakni, Philippe Torreton, Maurin Ollès, Vincent Garanger, Frederico Semedo, Bénédicte Mbemba, Riad Gahmi, Nathalie Matter

Photos : Sonia Barcet
 

Trompette… énormément !

Il y a des ronds qui deviennent des fleurs, des silhouettes qui deviennent des âmes, des paroles simples jamais simplettes, des évidences, des sensations, des rythmes, des sons. Ce n’est pas seulement du théâtre d’ombres, ce n’est pas seulement un spectacle avec de la musique, ce n’est pas un spectacle de marionnettes. C’est tout à la fois, sans que cela soit un exercice de virtuosité, et on passe d’un mode à l’autre sans à coups, avec sérénité.

Beaucoup de travail et de technique certainement pour arriver à cette fluidité. Aucune technologie. Un rapport immédiat et vrai entre la comédienne, le musicien et le public. Ce spectacle aurait pu être fait il y a cent ans sans doute. Il a en lui cette éternité du présent. Ça fait du bien.

Trompette ? Aucun désir de tromper. On n’est pas dans l’illusion qui ment. On est dans la complicité totale avec le public, avec lui. Une complicité qui est peut-être celle du conteur, toujours là quand il raconte son histoire, ne se faisant jamais tout à fait oublier. Guidant, désignant, accompagnant. Avec douceur.

Et, avec douceur, avec la tranquillité du pas d’un petit éléphant, les images se suivent, s’imposent, émerveillent sans jamais chercher à éblouir. Pas une seconde d’ennui, pas d’effervences inutiles, ni d’excès. L’herbe est sensuelle, les fleurs susceptibles, les arbres colorés, les insectes souterrains joueurs, les serpents châtouilleux. De la poésie dans le bon sens du terme : non pas volute endormissante ou démagogique, mais chose simple et profonde qui a l’évidence du vrai et du beau. Ce spectacle est pour les 2 – 6 ans. Il paraît. Je ne m’en suis pas rendu compte.

Agnès T.

TROMPETTE LE PETIT ELEPHANT
au Théâtre Lepic jusqu’au 17 février
écrit par Chloé Houbart et Laurent Grais
collaboration artistique Nadine Berland

Seuls : Et si Harwan c’était Wajdi si Wajdi n’avait pas fait de théâtre

Une chambre d’étudiant toute simple, presque impersonnelle. L’acteur entre, la salle est encore éclairée; quelques rires étouffés, certains trouvent-ils son corps d’adulte en caleçon noir cocasse, ou peut-être est-ce de le voir arriver sous une lumière si vive, sous la même lumière que les spectateurs ? Le noir se fait progressivement, et l’attention s’installe, définitivement.

« Mesdames et messieurs, je tiens tout d’abord à vous remercier de me donner la parole »

Il n’est pas rare, cette saison, que des spectacles s’ouvrent sur une adresse directe, comédiens statiques, face à la salle, métamorphosant l’auditoire réel en un public de fiction (ou vice versa). Membres du Conseil convoqués par le roi Louis (« Ça ira, fin de Louis », Pommerat ; intellectuels réunis pour une conférence sur Benno von Arcimboldi : « 2666 », Julien Gosselin)… ici, nous assistons à la soutenance de la thèse d’Harwan, étudiant montréalais en sociologie de l’imaginaire, sur « le cadre comme espace identitaire dans les solos de Robert Lepage ».
Ça commence bien, tout est en ordre « Mesdames et messieurs… », politesses d’usage, etc, allez savoir pourquoi – on saura pourquoi, plus tard –, tout part en vrille, la théorie sur laquelle repose cette «hostie d’thèse est en train de totalement crisser le camp, tabarnac », les formules convenues et le français bien léché se barrent en courant, l’étudiant laisse tomber son discours, laisse tomber peut-être d’autres choses, va s’allonger sur son petit lit d’étudiant… Une image de lui se détache doucement de son corps, se redresse lentement, ouvre les stores, s’échappe… moment de magie où la vidéo s’immisce avec délicatesse, comme discrète, dans le jeu, pour y glisser une part de rêve.

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Flashback.
Harwan est sur le point de s’envoler vers Saint-Pétersbourg à la rencontre du metteur en scène Robert Lepage, sujet de sa thèse, quand il apprend que son père est plongé dans le coma. Une succession d’événements le mène à se confronter à lui-même à travers le chef-d’œuvre de Rembrandt, Le Retour du fils prodigue.
Il court d’aéroport en rendez-vous manqués après Robert Lepage, qui est finalement le nom de ses interrogations esthétiques et morales, un Robert Lepage sans cesse ailleurs ; la conclusion de sa thèse lui échappe ; le temps lui manque, et sa sœur le houspille pour qu’il arrange enfin son studio, qu’il repeigne au moins les murs !
Harwan dans la réalisation de ses projets est sans cesse contraint, par petits et grands empêchements – on avance sa date de soutenance, son père tombe dans le coma, à l’aéroport il se trompe de valise… il croit acheter du papier peint, ce sont des nappes… son téléphone ne sonne jamais, ou bien, débranché un jour d’agacement, il se met à sonner – mais évidemment personne au bout de la ligne, ce serait trop simple.

Mouawad acteur – sans doute parfois imparfait, ici ou là peut-être à un cheveu de la bonne distance entre lui et son personnage -, est toujours d’une sensible incontestable, d’une drôlerie pleine de tendresse. Malgré ou avec sa fragilité, son jeu, sincère, généreusement présent, est d’une justesse émouvante.

Polyphonie

Charlotte Farcey , dramaturge du spectacle, au début du travail de création, a trouvé les mots pour donner son élan au processus « L’écriture ici n’est pas seulement « les mots » écrits par Wajdi ; elle est aussi les projections vidéo qu’il a tourné, les sons qu’il a capté… Tout cela est l’écriture du spectacle. L’écriture relève ici de la polyphonie et nous nous entêtons à travailler encore sur un rapport mot/acteur en nous imaginant que le reste relève de la scénographie. Nous nous trompons car le reste aussi est de l’écriture. »

Alors dans cette polyphonie, on entend beaucoup de musiques, une belle création originale, mais aussi de la pop, des airs orientaux sortant de baffles d’ordinateur, d’un casque audio, d’un petit poste ; ou même, moment de grande tendresse : Wajdi Mouawad/Harwan, qui ne chante pas avec la voix d’un chanteur, mais avec la voix d’un fils qui se remémore un air aimé de son père. Et c’est très beau.
Des images aussi, diaporama naïf de moments heureux, ombres chinoises pleines de douceur; des mots : on lit aussi ici, défilant sur le mur au fur et à mesure que Harwan déroule les infos sur son portable, des fragments de recherches internet, mais aussi, in extenso, le synopsis d’un hypothétique nouveau solo de Lepage « La Révolution prodigue »…
D’autres voix, sa sœur Layla, le directeur de l’université, un médecin, le père, l’assistante de Lepage… Mouawad ne fait pas « son Caubère », il laisse les voix des autres leur appartenir, diffusées en off. Mouawad se contente d’être Marwan, et il a fort à faire. Deux heures durant, il nous trimballe de soliloques en monologues, dialogues dont il nous manque l’autre moitié, songes éveillés, silences, écoutes, souvenirs, images fixes ou mouvantes; l’humour rythme aussi les péripéties et les relations, le prosaïque se mêle au tragique – car c’est ainsi dans la vie, et c’est ainsi dans le théâtre de Mouawad…

Sous mille formes, Harwan ressasse les obsessions de Mouawad, la langue, la maladie, la mort, l’hôpital, l’exil, l’identité, la guerre, le nœud gordien de la famille…

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«Comment dit-on mémoire en arabe ?»

Un auteur écrirait toujours le même livre… et ce n’est pas réducteur, car l’auteur n’est pas, lui, toujours «même», et ce motif répété sans cesse peut-être une source intarissable. Et cet unique sillon peut être creusé plus profond, faire remonter l’humus de plus loin.
Pour la première fois, le nom du pays de ses origines est dit. Liban.

Alors – « Papa, c’est Harwan, ton fils », puisque les médecins « nous ont demandé de te parler comme avant. Mais on ne se parlait pas tellement, avant » – s’entame un long dialogue dont l’un est muet, l’autre intarissable. C’est l’heure du règlement des comptes, on pèse les rancoeurs, les frustrations « tu as passé ta vie à nous dire que tu avais tout sacrifié pour le bonheur de mes enfants », les malentendus « mais tu vois, il n’y avait pas de sacrifice à faire, le bonheur était là», mais aussi l’heure des remords, des confidences, des aveux, des souvenirs, de la douceur « Moi, même si je ne t’ai connu qu’ici, quand je pense à toi, je te vois au Liban. Je vois le bord de mer, les cafés, un ciel d’un bleu déchirant, je te vois toi, élégant… Je ne vois jamais la guerre. Disons que pour moi, le Liban, ça se résume au petit jardin derrière notre maison à la montagne».
C’est aussi l’heure pour Harwan comme pour Mouawad de renouer avec sa langue maternelle, sa langue paternelle, alors, à tâtons, comme un pas hésitant vers la réconciliation, Harwan va faire renaître l’arabe sur ses lèvres pour raconter leur autrefois à son père dans le coma.
« Harwan c’est ta sœur. » On comprendra là pourquoi ces innombrables empêchements, et on assistera à la lutte poignante pour s’en défaire. Harwan au débit incessant se tait.
Après la simplicité réaliste des premiers mouvements, presque quotidienne, juste effleurée d’onirisme, on bascule dans ce théâtre lyrique cher aussi à Mouawad, théâtre baroque au sens premier, celui dont on désignait les perles irrégulières, boursouflées, bosselées… théâtre de corps et de matières, physique, animal, excessif.

Puisque Harwan se tait enfin, on entend la voix de sa sœur Layla, les bruits du monde, aboiements, pépiements, souffle du vent, les sons de l’hôpital, le fouillis des objets bousculés. Le corps peint sauvagement, muet, il traverse le plateau en une esquisse de butô douloureuse. Se scotche une feuille de papier blanche autour de la tête, s’aveugle. Lui qui enfant peignait des ciels étoilés pour pouvoir y « compter les étoiles » se jette contre les murs pour y imprimer des « anthropométries » sanglantes, combat rageur. Harwan s’agite, se lave, glisse, peint, reprend sa déambulation furieuse, jette au sol des couleurs criardes en un dripping enragé. Il déploie autour de lui des panneaux translucides qu’il couvre à grands gestes, petit à petit ils se referment autour de lui, le font disparaître derrière les traînées de peinture désordonnées. Puis ils vont, respiration, se rouvrir sur une scène dévastée : respiration mais chaos. Au milieu duquel Harwan apaisé s’allonge pour enfin pouvoir compter les étoiles. Moments poignants. Le fils prodigue a erré longtemps, s’est battu et perdu, a fait le chemin du retour et a fini par trouver sa place, celle d’où il peut réaliser ses rêves d’enfant. Seul sur le plateau qu’il aura habité avec intensité pendant deux heures, Mouawad laisse le spectateur avec la sensation d’avoir assisté à une naissance, et c’est hautement vivifiant.

Marie-Hélène Guérin

 

SEULS
À l’affiche du Théâtre Firmin Gémier / La Piscine du 16 au 20 janvier 2019
Ecrit, mis en scène et interprété par Wajdi Mouawad

Photos : © Thibaud Baron

Seuls de Wajdi Mouawad est publié aux éditions Actes Sud Théâtre, hors collection.

La vie trépidante de Laura Wilson, Jean-Marie Piemme, Jean Boillot, Festival Avignon, Théâtre 11 Gilgamesh-Belleville, coup de coeur Pianopanier

La Vie trépidante de Laura Wilson : very good trip

Tout commence comme un rêve improbable. 4 micros nous font face.

À gauche, un coin très rock : Hervé Rigaud et sa guitare électrique, un arsenal de pédales à effets sonores à ses pieds. Au centre et à droite, Philippe Lardaud et Régis Laroche encadrent Isabelle Ronayette. Laura Wilson, c’est elle.

Au son des riffs inspirés d’Hervé Rigaud, les trois comédiens nous proposent tout de go plusieurs versions de « Laura trucidant son patron », en mode cinémascope.

Godzilla, Kill Bill, et d’autres blockbusters y passent et sont autant de sources d’inspiration pour réinterpréter ce rêve éveillé que Laura nous balance en pleine figure dès le début de la pièce.
Le ton est tout de suite donné : nous allons partir pour un bien curieux voyage. Car Laura va très mal. Les ennuis volant toujours en escadrille, en quelques jours, sa vie bascule. Elle perd son travail, la garde de son enfant, son appartement. Parviendra-t-elle à remettre sa vie en marche ? À rencontrer l’amour ? À retrouver l’espoir ?

La vie trépidante de Laura Wilson, Jean-Marie Piemme, Jean Boillot, Festival Avignon, Théâtre 11 Gilgamesh-Belleville, coup de coeur Pianopanier

Le sujet du chômage, du déclassement, de la garde partagée d’un enfant, de la “reconstruction sociale”, pourtant ancrés dans une actualité quotidienne, ne sont pas si souvent proposés comme thèmes de théâtre. Peu d’auteurs, d’ailleurs, s’y frottent sans nous noyer, au mieux, dans un océan d’ennui, au pire dans une mare mielleuse de pathos.
Rien de tout cela ici : le dramaturge belge Jean-Marie Piemme a écrit un texte étonnamment tonique, furieusement moderne et malicieusement original.

Nous suivons Laura dans sa quête d’un nouvel amour, dans les questions existentielles liées à sa nouvelle inactivité, dans sa lente descente d’un ascenseur social décidément bien grippé.
Ce n’est jamais sombre, mais toujours, paradoxalement, empli de vie, d’énergie, et d’un furieux espoir.

La vie trépidante de Laura Wilson, Jean-Marie Piemme, Jean Boillot, Festival Avignon, Théâtre 11 Gilgamesh-Belleville, coup de coeur Pianopanier

« We Can Be Heroes »

La mise en scène de Jean Boillot, alliée à la scénographie innovante de Laurence Villerot y est pour beaucoup et participe grandement au plaisir qui nous prend à suivre cette vie si trépidante.
On n’énumérera pas toutes les très belles trouvailles de ce duo, pour ne pas déflorer le plaisir du lecteur de ces lignes.
On notera seulement combien l’emploi d’un simple smartphone peut faire passer l’émotion du point de vue d’un enfant, jouer les confesseurs psychologues, ou, étonnamment, déployer les grandes qualités d’une comédienne en cadrant son œil très serré.

Les trois comédiens qui entourent l’énergique Hervé Rigaud, auteur des compositions musicales inspirées qui ponctuent la pièce, sont absolument parfaits : Philippe Lardaud et Hervé Laroche passent sans coup férir de l’ami gay au play-boy aventurier de pacotille, en passant par l’ex-collègue transi et le patron goujat. Ce n’est jamais forcé, toujours juste et délicat.

Isabelle Ronayette est tout simplement exceptionnelle en Laura Wilson qui prend des coups mais qui se bat, qui se bat, qui se bat… comme une vraie héroïne de la vie quotidienne.

Cette rafraîchissante création est une magnifique surprise, et cette vie trépidante est à embrasser sans hésiter quand elle frappera à votre porte, au cours de la longue tournée qui l’attend – et qu’elle mérite amplement.

Stéphane Aznar

La vie trépidante de Laura Wilson, Jean-Marie Piemme, Jean Boillot, Festival Avignon, Théâtre 11 Gilgamesh-Belleville, coup de coeur Pianopanier

LA VIE TREPIDANTE DE LAURA WILSON
À l’affiche du CDN La Commune à Aubervilliers du 10 au 18 janvier 2019
Un texte de Jean-Marie Piemme
Mise en scène de Jean Boillot
Avec Philippe Lardaud, Régis Laroche, Hervé Rigaud et Isabelle Ronayette

À retrouver en tournée jusque fin avril 2019 :
22 janvier – Le Préau, CDN de Vire – Normandie / 26 janvier – Espace Culturel André Malraux, Kremlin-Bicêtre / 29 janvier – Transversales, Verdun / 1 et 2 février – Equilibre / Nuithonie, Fribourg (Suisse) / 6, 7 et 8 février – Comédie de l’Est, CDN de Colmar-Alsace / 13 au16 février – Théâtre National de Liège (Belgique) / 28 février et 1er mars – Opéra Théâtre de Metz / 7, 8, 9 mars – Théâtre National de Nice – CDN de Nice / 14 mars – Théâtre de la Madeleine, Troyes / 16 mars – Bords II Scènes, Vitry-le-François / 28 mars – ATP Vosges, Epinal / 4 avril – Le Nouveau Relax, Scène conventionnée de Chaumont / 9 avril – Théâtre d’Aurillac / 24 avril – Le Manège, Scène nationale de Maubeuge