Pour autrui : hymne à l’amour

C’est un don qu’elles font, ces femmes.
Si on pense que donner c’est forcément perdre quelque chose
alors on ne peut pas comprendre.
Pauline Bureau, Pour autrui

Pauline Bureau (dont on a aimé, autrice ou metteuse en scène, Mon Cœur, Bohème, notre jeunesse, Les Bijoux de pacotille ) avec Pour autrui pose comme elle sait si bien le faire le son regard aiguisé et généreux sur un sujet d’actualité.
Ici, après l’affaire du Médiator, c’est la GPA qui sera le pivot de la pièce. Le pivot mais pas le cœur. Pour autrui, bien que fort étayé, n’est pas un documentaire, c’est une histoire d’amours. Le cœur du sujet, c’est ce qui fait famille, ce qui pousse les humains à fonder un foyer, à donner le jour à un nouvel être, le « mettre au monde », l’accueillir.

On entre directement dans le vif de l’action. Liz, 35 ans, sillonne la planète pour faire pousser des toits végétalisés dans les métropoles du monde. On la découvre dans sa chambre-bulle, en pleine conversation téléphonique, puis l’instant d’après, sur un chantier, constructive, ancrée autant qu’en mouvement. Au-dessus de son espace-cocon : une skyline, un toit, une grue, un chantier. On retrouve ce vocabulaire visuel propre à Pauline Bureau, cet usage de la vidéo ultra-réaliste, et rêveur pourtant. On est projeté dans le dehors, on perçoit presque le vent des hauteurs, le bruit des marteaux-piqueurs. Pauline Bureau a le talent rare et précieux de faire surgir de ces réalismes oniriques, images si concrètes qu’elles sont impossibles et décollent du terre-à-terre malgré ou grâce à leur familiarité.
 

Liz, dans un aéroport mis à l’arrêt par de trop fortes intempéries, rencontre Alexandre, marionnettiste entre deux dates de tournée. À cause d’avions figés au sol, un grand voyage commence pour eux…
Il loue une voiture, il lui propose de partager le trajet, Francfort-Paris, une nuit pour retrouver son chez-soi, et découvrir un autrui.
Les panneaux autoroutiers défilent, les heures glissent, les complicités naissent. Il neige sur scène comme il peut neiger au théâtre : comme un doux sortilège.
Station d’autoroute, l’homme se dédouble en une petite marionnette ventriloque, la femme se dédouble en un reflet dans une vitrine, moment d’une grâce et d’une poésie infinies. Autour de leurs corps dansant, les mots, les mots des amoureux, les mots du désir et des projets.

La sonorisation assumée mais discrète des voix, qui permet le murmure au creux de nos oreilles, est au service d’une direction d’acteur d’une finesse rare. La mise en scène est fluide et d’une belle lisibilité.
Le beau décor occupe toute la hauteur et toute la largeur de la scène; en rez de plateau, les espaces privés, au-dessus, les espaces de l’extérieur, les lieux du travail, les lieux des autres.
Pourtant ce décor immense, spectaculaire, ne s’impose jamais, n’envahit jamais la narration, n’écrase pas le jeu. il semble froid, espace très moderne, lisse, tout en lignes pures, droites et courbes, mais se révèle d’une poésie folle, le long des murs rectilignes glissent et vibrent les états d’âme.

 

Liz est maître d’ouvrage, Alexandre crée des marionnettes. Des villes se transforment, des arbres grandissent, et elle y prend part. De petites formes de bois et de fibres surgissent du néant et deviennent des êtres doués d’expressivité, et c’est sous ses doigts à lui qu’ils naissent. Des marionnettes s’animent, des plantes poussent, leur amour se déploie, et un fœtus ne pousse pas. La vie prend un chemin qu’on n’attendait pas.

La sœur obstétricienne vit à San Francisco, c’est loin, mais elles sont proches.
Elle est en couple, sans enfants : un « désir qu’elle n’a pas ». Mais elle aime les enfants, et elle aime que d’autres en fassent grandir dans leurs rêves, dans leurs vies, ou dans leur ventre. De celles-ci elle prend soin.
C’est elle qui fait survenir la GPA, en deus ex machina transatlantique…
 

Rose portera l’enfant de Liz et Alexandre. Rose a un nom de fleur, Rose travaille à la maternité avec la sœur de Liz, elles sont amies. Elle aime être enceinte, ça la rend légère, la connecte au monde. Elle a rencontré son compagnon et père de ses déjà deux enfants sur un arbre, lors d’une manif écolo.

La fillette sera à haut potentiel, arborescente, ultra-sensible, ultra-cérébrale.
Ce qui la calme, c’est la forêt, écouter les arbres et leur parler, retrouver ce lieu où est né l’histoire de Rose et son compagnon. En elle se croisent et se nouent tous ceux qui ont permis sa naissance, la génétique et l’affectif, la science et les irraisonnables raisons du cœur.
– Était-ce nécessaire que l’enfant soit à part quand l’histoire de ses parents, l’histoire de sa venue au monde, l’était tant ? « qui trop embrasse mal étreint », ce n’était sans doute pas utile de rajouter de l’extra-ordinaire à l’a-normal, faisant dévier l’intérêt vers d’autres questions, amenuisant l’écho du pourtant remarquable spectacle qu’on vient de voir, induisant que l’enfant né « autrement » doit être porteur d’une altérité encore plus grande.
Mais que cette poignée de minutes n’abolisse pas le reste : Pour autrui est un spectacle doux et intense, tendu, grave et plein de fantaisies, un plaidoyer humaniste pour la circulation de la vie, porté par une troupe très homogène de comédiens tous subtils et justes; un spectacle vibrant et palpitant.

Marie-Hélène Guérin

 

POUR AUTRUI
à voir au Théâtre de la Colline jusqu’au 17 octobre
texte et mise en scène Pauline Bureau
avec Yann Burlot, Martine Chevallier, Nicolas Chupin, Rébecca Finet, Sonia Floire, Camille Garcia, Maria Mc Clurg, Marie Nicolle, Anthony Roullier et Maximilien Seweryn
et à l’image Rose Josefsberg Fichera et Jason Kitching
Photos © Christophe Raynaud de Lage

En tournée de novembre 2021 à mars 2022 : retrouvez les dates ici

Retrouvez Pauline Bureau en entretien ici

Maelström - une pièce de Fabrice Melquiot - avec Marion Lambert - photo Thomas Guené

Maelström, un grand cri muet

Pascale Daniel-Lacombe, metteuse en scène de Maelström et longtemps directrice de la compagnie du Théâtre du Rivage, tient désormais les rênes d’un lieu : sous son impulsion, la Comédie Poitou-Charente devient Le Méta – CDN de Poitiers Nouvelle-Aquitaine. Changement de nom, pour le lier à sa ville d’accueil, rafraîchir l’appellation de la région, et en ouvrir les sens avec ce « Méta » dynamique, réflexif, intuitif et à la sonorité qui claque !
À la tête de ce CDN atypique, qui a la particularité de n’être pas ancré dans une salle, mais de s’appuyer sur des lieux partenaires, elle choisit d’ouvrir la saison avec la jeunesse, et ce sera l’occasion lors des « Rencontres d’automne » du Méta de découvrir ou revoir Maelström, qui avait secouer les spectateurs lors de sa création, ou À la renverse, texte de Karin Serres sur l’adolescence.

Maelström.
Une jeune femme brune semble attendre, dans un abribus. Elle est menue, athlétique, elle a la voix sourde. Directement au creux de nos oreilles.
Les spectateurs sont munis de casques audio. Vera, l’ado qui soliloque au coin d’une rue aveugle à sa présence, est sourde. Si elle n’a pas ses implants cochléaires en marche, y’a rien qui passe. Écoutilles fermées, elle dedans les autres dehors. Quand elle parle, ça sort mal, de guingois. Nous, c’est sa voix intérieure qu’on entend, flot continu, directement de l’intérieur d’elle à l’intérieur de nous.

C’est le monologue d’une ado emplie de chagrin, de rancœur; emphatique, grandiloquente, absolue comme on peut l’être à 15 ans, quand une peine de cœur peut sembler terrible comme un avion qui percute une tour; en colère contre un siècle dont l’école lui apprend qu’il a vu naître en 1933 des lois qui ont décidé que les gens « comme elle » n’avaient pas le droit de procréer; furieuse, rêveuse, vorace de vie comme on peut l’être à 15 ans.
 
Maelström - une pièce de Fabrice Melquiot - avec Marion Lambert - photo Thomas Guené Photo © Thomas Guené

3 bonnes raisons de se laisser emporter par ce Maelström (ou 4) :

1 – Pour la rencontre avec une comédienne, Marion Lambert, bouillonnante, feu follet, dirigée avec finesse. Une expressivité très vive, très mobile, parfaitement maîtrisée, sans l’ombre d’une approximation. Un engagement sans faille du corps, du timbre, du regard et du moindre souffle.

2 – Pour l’intelligence et la richesse du dispositif. La scénographie est très actuelle, des « boîtes » vitrées, coulissant sur des rails – avec la modernité d’assumer la manipulation à vue. Boîtes de verre : boîtes de Pétri, prisons, vitrines… mais aussi lieux ouverts, d’où l’on voit l’extérieur, d’où l’on peut sortir. Le travail sur la matière sonore est d’une grande cohérence par rapport au propos. La voix de la comédienne se niche droit dans les oreilles du public, se fiche droit dans son cœur. Les bruits de la ville circulent, se gonflent, refluent, créent un véritable espace sonore.

3 – Pour le texte de Melquiot (de lui on a aimé M’man ou plus récemment J’ai pris mon père sur mes épaules) : écriture tendue, elliptique, en spirale, qui suit les rebonds et vagabondages de la pensée intime de Vera.

4 – Pour un sourire qui disparaît aussi vite qu’il été apparu, lumineux et immense comme un soleil, fugace et obstiné comme un battement d’aile de papillon dans une tempête.

Marie-Hélène Guérin

 

MAELSTRÖM
De Fabrice Melquiot
Mise en scène Pascale Daniel-Lacombe
Avec Marion Lambert (en alternance avec Liza Blanchard)
Durée : 1h15
A l’Espace Mendès France, Poitiers
– Le 15/10 à 21h
– Le 16/10 à 15h
Représentations scolaires :
– Le 15/10 à 11h15 / Le 18/10 à 11h15 et 13h45 / Le 19/10 à 11h15

 
À LA RENVERSE
De Karin Serres
mise en scène Pascale Daniel-Lacombe
Durée : 1h15
Théâtre Auditorium de Poitiers – Scène Nationale Plateau B
– Les 15, 16 et 19/10 à 19h30
Représentations scolaires :
– Le 15/10 à 14h15 / Le 18/10 à 11h15 & 14h15 / Le 19/10 à 14h15

Croire aux fauves – devenir autre, et vivre : récit d’une métamorphose

ACTUALITÉ :
à voir le 16 octobre 2021 au Théâtre La Reine Blanche, Paris (75) dans le cadre du festival « Les Contagieuses »

Un jour de 2015, aux confins de la Sibérie, une anthropologue française, Nastassja Martin, affronte, au sens le plus littéral, un ours. Tête contre tête, elle laissera un morceau d’elle en l’ours, mâchoire emportée dans la gueule de l’animal ; et l’ours laissera un morceau de lui en elle, pelage dans la plaie, odeurs, métamorphose.
 

« Ce jour-là, le 25 août 2015, l’événement n’est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C’est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l’actuel ; le rêve qui rejoint l’incarné » Nastassja Martin

 

De cette lutte stupéfiante dont les humains ne sortent pas vivants, du moins presque jamais, et de son long cheminement vers sa reconstruction physique et psychique, elle tire un texte puissant, qui entrelace narration et réflexion, introspection et extrospection, dans une langue plus directe dans le récit de son aventure, aux méandres plus cérébraux dans les extraits des notes d’anthropologue, mais toujours rythmée et ample, à la poésie vivace.
De ce texte, Émilie Faucheux et Michaël Santos ont fait naître une adaptation condensée et intense. Toute adaptation, même la plus vaste, ne peut contenir un roman ; mais elle peut en dégager un monde, en faire surgir une voix, une pensée. Et le pari est tenu ici, avec finesse et sensibilité.
 


 

Le dispositif scénique semble dépouillé, un plateau sans décor, un petit projecteur tombant des cintres au centre, un large cyclo en fond de scène.
Cette nudité laisse toute sa place à la création lumières, tranchante, sobre, toute de nuances du noir au blanc, de beautés tremblantes d’aubes neigeuses en rythmiques faisceaux acérés. Une scénographie très rigoureuse, élégante, épurée, espace parfait pour le déploiement du récit et l’épanouissement de la création sonore qui lui répond et l’enrichit.

D’emblée, l’actrice saisit. Elle débute le récit par ce moment juste après la morsure, ce moment où Nastassja Martin prend conscience de sa survie et de sa blessure. À la première personne du singulier. En fond de scène, coupée à mi-corps par une bande de lumière qui ne fait surgir de l’obscurité que son torse, visage dressé vers le ciel, micro collé aux lèvres, Emilie Faucheux tourne lentement, étrange pythie du déjà-advenu et de l’encore-impensé. La voix murmurée est rendue à la fois irréelle et plus intime par l’amplification, qui en sature grain et fêlures.
Dans sa belle voix un peu grave, Emilie Faucheux nichera grande douceur, sourires généreux, humour salvateur et fureurs viscérales. Le visage mobile et expressif, le corps élancé et solide, le geste rare mais plein, elle nous emporte avec elle/Nastassja Martin dans cette aventure organique et mentale, où le corps de la narratrice, donnant chair à la pensée animiste qu’elle étudie/habite, se fait champs de batailles et de possibles réconciliations, entre ours et femme, entre nature et société, entre occidental et boréal, entre corps blessé et médecine, entre individu et monde…
 


 

Telle Nastassja Martin, femme-ursidée – « miedka », celle qui vit entre les mondes, dans la tradition évène -, chercheuse-poétesse, ce spectacle a forme hybride : au théâtre, au langage des mots et d’elle – Emilie Faucheux, se mêle intimement le langage des sons et de lui – Michaël Santos.
Comédienne et musicien tous deux pareillement pieds nus, en contact direct avec le sol et ses vibrations. Lui, à sa table de magicien des sons, de sa voix et de ses instruments sibyllins – mélange de système D et de technologie, thérémine artisanal, boîtiers électroniques… -, fait naître crépitements de feux, grondements telluriques et feulements animaux, bruits d’hôpitaux et de machines, respirations et apnées. Un chant diphonique emportera pendant un de ces instants magiques au théâtre les esprits au loin, abolissant les frontières d’espace et de temps.

Matières sonores, lumineuses, dramaturgiques, littéraires, s’entrelacent pour nous transporter à travers ces territoires immenses, de terres et d’âmes, avec une profondeur pétillante de fantaisie, avec une intelligence palpitante de vie.
Une performance remarquable, mais surtout un voyage rare, touchant et intense, une échappée belle qui laisse au spectateur le cœur vibrant. De ces rencontres qui marquent.
 

« Croire aux fauves, à leurs silences, à leur retenue ; croire au qui-vive […] ; croire au retrait qui travaille le corps et l’âme dans un non-lieu […]. Désinnerver, réinnerver, mélanger fusionner, greffer. Mon corps après l’ours après ses griffes, mon corps dans le sang et sans la mort, mon corps plein de vie, de fils et de mains, mon corps en forme de monde ouvert où se rencontrent des êtres multiples, mon corps qui se répare avec eux, sans eux ; mon corps est une révolution. » Nastassja Martin

Marie-Hélène Guérin

 

CROIRE AUX FAUVES
Un spectacle de la compagnie UME THÉÂTRE
D’après Croire aux fauves de Nastassja Martin, Éditions Gallimard, octobre 2019
Jeu, mise en scène et composition musicale Émilie Faucheux
Composition musicale et jeu Michael Santos
Création lumières et régie générale Guillaume Junot
Costumes Amélie Loisy-Moutault
Photographie Thomas Journot

Après sa création à Présence Pasteur, festival OFF Avignon 2021 (84), à voir en tournée :
16 octobre 2021 – Théâtre La Reine Blanche, Paris (75) dans le cadre du festival « Les Contagieuses »
9 Novembre 2021 – Abbaye de Corbigny (58)
19 Novembre 2021 – Le Réservoir, St Marcel (71)
7 Décembre 2021 – L’Atheneum, Dijon (21)
28 Janvier 2022 – L’Auditorium, Joigny (89)
3 février 2022 – Le Théâtre, Beaune (21)
12 Avril 2022 – Centre Culturel Aragon, Oyonnax (01).
Saison 22/23, dates à préciser : Le Théâtre, Auxerre (89) | La Fraternelle, St-Claude (39) | Théâtre de Morteau (25) | L’ECLA, St Vallier (71) | Conservatoire Grand Chalon (71) | Auditorium, Lure (70)

My body is a cage : le stimulant « cabaret de la fatigue » de Ludmilla Dabo

La voix d’un chanteur populaire désabusé scande sur des rythmiques terriblement « années 80 » « le jour se lève, et j’ai très mal dormi, des images se bousculent dans ma tête, mais je m’en fous ». Une boule à facette, une DJ/guitariste bottée de satin dorée qui sautille en cadence derrière ses platines, des rampes de projo : l’ambiance est à la « party ».
 

 
Majestueuses, emperruquées comme des drag-queens, perchées sur des talons de 12, quatre femmes rejoignent la DJ, investissent le vaste plateau, diverses, peaux noires, pâles, hâlées, corps vastes ou menus. Si on en a la curiosité, on apprendra d’elles qu’elles sont nées en France, au Congo, en Pologne, en Serbie. Qu’elles sont comédiennes mais aussi et entre autres : chanteuse/metteuse en scène (Ludmilla Dabo), céramiste (Anne Agbadou-Masson), chanteuse (Alvie Bitemo), musicienne /metteuse en scène (Malgorzata Kasprzycka), compositrice-musicienne (Aleksandra Plavsic)…
Histoire d’anéantir définitivement d’un grand coup de talon bien placé l’idée farfelue de « La Femme ». Sœurs de joies et de soucis, mais riches de leurs unicités.

C’est Ludmilla Dabo – vue et aimée par PianoPanier dans Sombre Rivière, remarquable plus récemment dans Une femme se déplace de David Lescot -, qui joue avec brio la meneuse de revue; mais toutes ont autant de talents, d’allant, de justesse et de puissance.
 

 
Ludmilla Dabo a choisi la malice et la bonne humeur comme portes d’entrée pour aborder ce thème peu glamour, la fatigue, celle qui nous fait « épuisées, vannées, kaput, H.S., sans nerfs ».
Elle a le bonheur d’avoir un métier et une vie qui la passionne mais le plaisir et la jouissance ne tiennent pas à distance éternellement l’épuisement. Et cette fatigue – sensation si commune et si personnelle -, pour l’interroger, la dépiauter, en faire le tour, avec ses compagnes de scène elle l’empoigne à bras le corps et la jette toute crue dans les flammes du cabaret pour en faire un feu de joie crépitant. Le plateau est envahi de rythme et de bagou, de chansons cocasso-réalistes et de chorégraphies burlesques, les spectateurs pétillent et frétillent.

« Et c’est le bal du travailleur
Celui qui dès le matin
Ouvrage son corps jusqu’au lendemain
Oui c’est le bal du travailleur
Tu bosses, tu donnes, parfois tu trimes
Même quand ton désir est minime
Mais ce n’est pas toi qui te coltines
Les pires tâches pour quelques centimes »
(extrait du spectacle)

Une belle interprétation, sobre, vibrante, de My body is a cage – un sombre vieux blues inventé par de mélancoliques rockeurs de notre siècle (Arcade Fire, 2007) tranchera net en deux le spectacle.
La rupture est sèche et poignante. Les femmes de la nuit se défont de leurs atours, perruques, talons, robes de fête s’amoncellent au pied de leurs chaises. Se défont aussi de leur vitesse, leur sueur, leur fougue. Sur la voix profonde d’Alvie Bitiemo, chantant a capella une ample mélopée dans sa langue natale, les femmes se laissent glisser dans le silence de longues robes blanches, troquent la pulsation contre la douceur, la litanie des épuisements contre le chant des besoins et des baumes. Dans ces chants, on suspend son souffle pour un moment de grâce.
 

 
Il (m’)aurait fallu peut-être plus de liant, moins d’accumulations, plus de narration, moins de démonstrations, pour que vraiment l’objet théâtral nous accorde sa plénitude, ne laisse pas comme une légère frustration, une sensation d’avoir « entendu parler » du sujet plutôt que d’y avoir plonger corps et âme en compagnie de ses pourtant talentueuses porte-paroles.
Mais ne boudons pas notre plaisir et ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Le sujet a de la profondeur, évoquer la fatigue, c’est bien sûr évoquer le travail, la pression sociale, l’estime de soi, la sociologie et l’anatomie, le quotidien et la métaphysique. Et si Ludmilla Dabo n’a invité que des femmes à partager le plateau, c’est aussi parce que le boulot (ou le pas-boulot)-métro-dodo a encore trop souvent un poids particulier pour la gent féminine. Comme depuis ses marges on déchiffre en creux un monde, depuis ses fatigues on peut lire une humanité.
 
Bateleuses gouailleuses, chanteuses aux voix solides et charnelles, danseuses fluides, comédiennes émouvantes, les cinq artistes font don de leur vitalité, en une ronde frénétique incessante, pour donner corps à cette fatigue, ses souffrances et ses consolations, dont elles sont les hérauts flamboyants et sensibles. Pour inviter aussi à l’accepter, l’apprivoiser, s’y découvrir des libertés et des apaisements, enfin délier ce corps-cage. Ce spectacle a de la générosité et de la finesse, des rires et des émotions : beaux cadeaux pour ses spectateurs.

Marie-Hélène Guérin

 

MY BODY IS A CAGE
Une odyssée musico-théâtrale écrite et mise en scène par Ludmilla Dabo
Au Théâtre de la Tempête jusqu’au 3 octobre
Avec Anne Agbadou-Masson, Alvie Bitemo, Ludmilla Dabo, Malgorzata Kasprzycka, Aleksandra Plavsic
Photos de scène Jérémie Lévy

On n’est pas là pour disparaître

Le crime, la maladie d’Alzheimer, la dégénérescence et autres plaisirs sont révélés sans pathos, voire avec un brin de cynisme par moments, pour nous amener à en rire. Monsieur T n’est pas l’unique victime de ce spectacle et la pièce qui joue en miroir avec le spectateur – le titre s’adresse bien au public – nous énonce quelques vérités pas évidentes à regarder. Une grande place est donnée au texte d’Olivia Rosenthal, une écriture fabuleuse, à découvrir absolument : vive, directe.

Le comédien, les pieds plantés dans le sol, module son corps sans jamais se déplacer. Il est accompagné par une musique discrète qui accompagne sa diction. Très souple, incarnant les divers personnages de ce texte saccadé, son jeu corporel fait passer les ruptures successives en douceur. On entre immédiatement et intensément dans cette parole portée par la présence androgyne de Yuming Hey qui se glisse successivement dans la peau de Madame ou de Monsieur T. Rien ne vient perturber l’attention. Le comédien, comme le spectateur, est accroché à ce texte tout en rythme, dynamique qui ne permet pas à notre esprit de divaguer.

Laure Montardy

 

© Christophe Raynaud de Lage

On n’est pas là pour disparaître
d’après le roman d’Olivia Rosenthal (édition Gallimard)
Au Théâtre 14, jusqu’au octobre 2021
Mise en scène et adaptation Mathieu Touzé
Avec Yuming Hey
(PianoPanier a déjà aimé l’association Mathieu Touzé/Yuming Hey dans Un garçon d’Italie)
Avec la participation de Marina Hands de la Comédie-Française

Photos Christophe Raynaud de Lage

Life on Mars ? : allez voir là-bas si on y est !

Pendant qu’une mission spatiale pour la planète Mars se prépare, des migrants se font former pour devenir auxiliaires de vie. Pour rompre sa solitude, un homme achète les services d’une escort girl. Dans une entreprise, trois collègues confient à un psychologue leurs difficultés à communiquer en open space…

La compagnie Thespis s’est appuyée sur un travail de documentation et d’entretiens autour de la thématique de la solitude, pour nourrir cette réjouissante création collective qui s’interroge, et nous interroge, sur notre monde moderne, et la place qu’y trouvent (ou que s’y cherchent…) nos contemporains.

Sur une pelouse vert vif qui tient à distance tout réalisme, les saynètes s’enchaînent avec un bel art du rythme et de la rupture. On tricote le voyage interplanétaire et les vies au ras de notre sol pour mieux détricoter les clichés et les mécanismes qui nous enserrent; et pour confronter la solitude incomparable de l’homme seul navigant sans retour aux solitudes insondables des hommes qui vivent dans la compagnie des autres hommes.

 

TROIS BONNES RAISONS D’Y ALLER + 1 :

1 – Pour se régaler de la plasticité et la justesse des comédiens. Dissimulés derrière un accent, un masque de commedia dell’arte, une ivresse, ou au plus simple, disons au plus nu du jeu, ils sont tous également vifs, inventifs, fins, sensibles.
2 – Pour la fantaisie et l’émotion jumelées. Pour ce cadeau que nous fait Life on Mars ? de distribuer rires francs et sourires d’une main, et de l’autre nous serrer le coeur en quelques instants. Avec la fêlure du regard d’un vieillard broyé par l’absence de l’épouse défunte, avec le trouble d’une femme dont la solitude se brise dans les bras d’un robot (Elle « mais est-ce que tu peux m’aimer ? » Lui, avec douceur « et toi ? »), avec le grain de la voix d’un chanteur aimé…
3 – Pour la mise en scène alerte et souple, précise, qui de fondus au noir en fondus-enchaînés nous entraîne d’un univers à l’autre sans jamais nous égarer, et trouve toujours la bonne distance entre les êtres pour nous faire ressentir ce que les meut ou les émeut.
4 – Et… parce que Life on Mars ?, c’est une histoire de solitudes mais c’est aussi une histoire de tendresses. Un spectacle où l’impertinence et le goût de la farce n’empêchent pas la bienveillance. Un spectacle qui nous raconte une humanité claudicante, mais soulevée par son désir inextinguible de vivre, et embellie par ses tentatives même maladroites, même empêchées, d’échanger, de communiquer, de se rejoindre. Un baume vivifiant !
On en ressort tonifié, l’oeil pétillant de plaisir, avec comme une joyeuse envie de serrer quelqu’un dans ses bras. Ça ne se refuse pas !
Avignon Off se termine dans une semaine, courrez-y !

Marie-Hélène Guérin

 


LIFE ON MARS ?
Création collective dirigée
Mise en scène : Thai-Son Richardier
Collaboration à la mise en scène : Lysiane Clément
Interprétation : Amandine Barbier, Loïc Bonnet, Gaël Dubreuil, Benoit Ferrand et Mellie Melzassard.
Création sonore : Claire Mahieux – Création lumière / régie : Bastien Gérard – Scénographie : Anabel Strehaiano – Costumes et photos : Lysiane Clément
 

A voir à Avignon du 7 au 31 juillet 2021 (relâche les lundis)
20H10 / La Factory, salle Tomasi
 

« Cueillis » par un garçon d’Italie

Quelques rares spectacles vous font comprendre, dès les premières secondes, que vous ne regretterez rien, que la banalité ne sera pas de mise. Qu’il n’y aura de place que pour la beauté, même la plus simple. Un garçon d’Italie est de ceux-là.

Tout commence par le discours d’un mort, calme et apaisé. Ce jeune garçon, retrouvé noyé, c’est Lucas. Son décès, si soudain, va bouleverser le destin de ses deux proches les plus intimes : sa compagne Anna et son amant Léo, un jeune prostitué. Accident ? Suicide ? Meurtre ? À ces questions sans réponse se joignent l’incompréhension, la détresse, et la plus terrible de ces interrogations : comment faire face.

Ce texte de Philippe Besson, d’une telle simplicité qu’il est nécessaire d’en souligner l’originalité et la beauté profonde, transporte. L’adaptation de Mathieu Touzé est juste et fidèle. Quant à la mise en scène, sa sobriété, l’absence d’artifice superflu, subliment ce texte qui marque et émeut. Nul besoin d’encombrer, d’interférer par quelque outil ce qui parvient à frapper au plus profond le spectateur. Si simples, si beaux, si universels, sont ce récit et l’interprétation sans faille de ces trois monolithes. Cela suffit. À eux seuls, les trois comédiens polyvalents qui chantent et jouent si juste, émeuvent et marquent.

Mathieu Touzé, l’artisan polymorphe et talentueux de cette pépite, campe un personnage touchant, empli de candeur et de poésie. Il laisse tour à tour paraître regrets et résignation. Estelle N’Sende est la figure de l’amoureuse endeuillée digne et forte. Son jeu délicat laisse deviner la blessure saillante qu’elle tente de cacher. Enfin, Yuming Hey livre une performance digne des plus grands – forte, lyrique, subtile ; il est tour à tour infaillible puis terriblement vulnérable, il chante, il semble danser, flotter, il nous cueille…

UN GARÇON D’ITALIE
D’après Philippe Besson
Mise en scène : Mathieu Touzé
Avec : Estelle N’Tsendé (à la création) ou Maud Wyler (Théâtre 14), Yuming Hey, Mathieu Touzé
À voir au Théâtre 14 du 19 au 30 mai 2021

crédits photos : Christophe Raynaud de Lage

La Mélancolie des dragons : voyager en AX

En attendant de retrouver le chemin des salles, et pour se remettre un peu en tête le goût des espaces infinis des plateaux de théâtre…
Merci aux Amandiers-Nanterre de nous faire le cadeau de cette captation (parmi les richesses de leur chaîne vidéo ), et au site Theatral Magazine de s’en être fait, entre autres, le relais.
Un petit copier-coller => une heure vingt – sans mélancolie ni dragons. Ou (puisque « l’essentiel est invisible pour les yeux ») avec ?
vimeo.com/403609557/c4a19e6f96

 
@ Martin Argyroglo
 
Qui, sérieusement, n’a pas envie d’entendre l’autoradio d’une vieille AX crachoter Still living you,
au milieu d’une route de campagne couverte de silence et de neige ?
Qui, soyez honnêtes !, n’a pas envie de voir naître du merveilleux à l’aide de bâches gonflables,
d’une machine à bulle et d’une flûte à bec ?
 

« – 7 jours ? pour la tête de delco ?
– En même temps, vous êtes bien, là, non ? »

 
Le titre est magnifique, la scénographie spectaculaire et incroyablement émouvante, le metteur en scène et ses acteur•rice•s ont un sens délicieux des blancs, des suspens, du faux naturel, de ces ruptures de rythme qui font naître le trouble et le rire.
Dans une somptueuse forêt hivernale, une troupe de métalleux artistes ambulants post-modernes plante le décor improbable et bricàbracesque d’un parc d’attraction à deux sous (le futur Parc Dürer. Ou Parc Melancholia. Ou Parc des songes et des libertés. Ou Parc André Malraux. Ou Parc Antonin Artaud). Cette bande de lascars dépenaillés qui croit à la magie du spectacle et de l’amitié nous contamine de leur folie…
A bas bruit, d’un souffle de ventilateur portatif, ils nous ébouriffent, nous questionnent et creusent des minuscules galeries dans nos cerveaux pour y faire passer le vent du merveilleux et de l’incongru.

Un rafraîchissant, décalé, tendre et bel hommage aux arts salutaires du spectacle et du rêve !

 

Marie-Hélène Guérin

@ Martin Argyroglo

La Mélancolie des dragons
Spectacle créé le 31 mai 2008 aux Wiener Festwochen, Autriche.
Conception, scénographie et mise en scène Philippe Quesne
Avec Isabelle Angotti, Rodolphe Auté, Cyril Gomez-Mathieu, Joachim Fosset, Sébastien Jacobs, Victor Lenoble, Émilien Tessier, Gaëtan Vourc’h

Prochain rendez-vous avec Philippe Quesne aux Amandiers-Nanterre imminent ! Du 15 au 20 décembre, avec la reprise de L’Effet de Serge.

Confinés dans… Ma Chambre froide

Nous voici déconfinés mais les salles de théâtre ne sont pas encore prêtes à nous ouvrir à nouveau leurs portes… Alors pour combler le manque, pour réveiller les envies, pour glaner quelques moments de plaisirs théâtraux, je me fais le relais d’un cadeau offert par Théâtre contemporain.net, à consommer sans modération et promptement (je crois que le lien échoit le 20 mai) : la captation intégrale de Ma Chambre froide.
Le spectacle est antérieur à PianoPanier, nous n’en avons donc pas fait la critique, mais ici nous aimons le travail de Joël Pommerat (lire : Pinocchio et Cendrillon), et ce que nous aimons, nous aimons le partager !
Acteurs impeccables et délectables, mise en scène virtuose, maîtrisée et poétique, scénographie envoûtante, plongée vertigineuse autant qu’intimiste dans les méandres du monde du travail, jeu de miroir (diffracté) du théâtre dans le théâtre… vous allez bien trouver deux-trois bonnes raisons d’y jeter un oeil !
 

La prodigieuse loi des prodiges

C’est bien là ce que nous livre François de Brauer, quelque chose de prodigieux.

Pour changer un peu de la réforme des retraites, décortiquons ici la réforme Goutard.

Le décor est planté : plateau nu ou presque, avec quatre ou cinq chaises seulement, et François de Brauer en tenue de tous les jours, veste, chemise, jean. A partir de là, l’acteur nous embarque illico presto dans la vie de Rémi Goutard qu’il accompagne d’une formidable galerie de personnages incarnés avec brio et subtilité.

L’histoire : elle part d’un acte fondateur : à 3 ans Rémi Goutard, saccage par inadvertance l’œuvre de 50.000 euros de l’ami de son père, l’artiste en vue Régis Duflou. Traumatisé par les foudres de ce dernier et par la vie d’artiste raté de son père, Rémi va s’ériger contre toute expression artistique. Dès lors, devenu un homme brillant mais austère, Rémi Goutard entre en politique et veut supprimer, par sa réforme, l’art et les artistes qu’il tient en horreur.

Ce qui est absolument fascinant, c’est de voir avec quelle dextérité, justesse et humour, François de Brauer passe d’un personnage à l’autre, d’une situation à une autre, d’une humeur à l’autre. On s’imagine tout, la salle d’accouchement, l’appartement familiale, le musée, les terrasses de café, le plateau télé, la manif, le bureau futuriste de la dictature. Il bruite tout, imite tout, imagine tout, mais surtout, il nous fait développer à nous, notre imaginaire. A l’heure où le théâtre utilise de plus en plus la vidéo, l’acteur nous rappelle avec force l’essence même du théâtre, raconter une histoire. A partir de là, le film se crée tout seul dans nos têtes, la BD se dessine en directe dans nos esprits fascinés.

Dans une société du data, de la rentabilité, de l’efficacité, de la dictature des idées, place aux gens qui doutent, à ceux qui écoutent leur cœur, qui cherchent, créent, rêvent et font rêver.

A voir absolument !

Anne-Céline Trambouze

 

La Loi des prodiges
Un spectacle de François de Brauer
collaboration artistique Louis Arene, Joséphine Serre
lumières François Menou
costumes Christelle André
photos Victor Tonelli

Infos sur la tournée : CLIC ici