La Magie lente - Benoit Giros

La Magie lente, plongée en eaux sombres et remontée vers la surface

« Madame le ministre, monsieur le doyen… »
Le narrateur s’apprête à livrer l’ « histoire d’un homme » à une assemblée docte autant qu’institutionnelle. On nous annonce une conférence, c’est un témoignage intime qui va se dérouler devant nous.
 

« Il y a au fond de moi une épave, et ça remonte morceau par morceau, l’enfant que j’étais.
On ne voit rien en surface que de l’eau, du bleu-vert,
et en dessous, l’épave qui remonte par morceaux. »

 

Depuis 10 ans, Louvier croit que ses désirs sont des hallucinations, car le psychiatre que, troublé par des pensées sexuelles obsessionnelles, dépressif, il avait consulté alors, ne pouvait entendre ces désirs. Puisque ses pulsions ne peuvent être, le psychiatre les définit comme distorsions mentales, et voilà Louvier définit comme hétérosexuel schizophréne. Il lui faudra pas à pas devenir l’homosexuel bipolaire qu’on lui a refusé d’être, et rester schizophrène le temps de faire le chemin.
 

« – Bipolaire, c’est moins grave que schizophrène ou je me trompe ?
– Dans votre cas, vous avez raison.
– Alors c’est une bonne nouvelle. »

 

La Magie lente - Benoit Giros
 

Ce qui va se dévoiler là, c’est le trajet que Louvois, accompagné par un nouveau psychiatre, consulté parce que le mal-être ne se résout pas, va accomplir pour déconstruire ce diagnostic, cette définition de lui-même imposée par un tiers.
La « magie lente », c’est le lent et difficile apprentissage d’être soi, ce « bain révélateur » qui s’opère par le langage, par la cure psychanalytique, cette alchimie précieuse que les mots peuvent opérer.
Louvier et son nouveau thérapeute vont dénouer les fils de l’enfance, faire surgir de derrière les murs épais du déni et de l’innommable, ou plutôt le trop longtemps innommé, le traumatisme de l’enfance violée, l’inceste.
 

« Ce qui n’est pas dit pourrit dans le noir sans pour autant exister »

 

Le texte de Denis Lachaud est à la fois très cru et très pudique, on appelle une bite une bite, et un pédophile un pédophile, on parle de douleur et d’effroi, on avance à mots modestes et pourtant puissants vers la reconstruction d’un être.
Le jeu comme la mise en scène tiennent à distance tout pathos. Des chaises noires, toutes simples, des verres ou des bouteilles d’eau posées sur l’assise; à l’avant-scène, une table de bureau, un ordinateur portable. Dans le texte, il était écrit que ce spectacle serait joué par un homme seul : le metteur en scène Pierre Notte l’a pris au mot, et c’est l’acteur qui assure la régie, se chargeant des changements de lumière ou des lancements sonores. La voix à peine plus posée pour le thérapeute, à peine plus brisée pour Louvier, Benoît Giros entrelace les deux facettes du travail de la psychanalyse, glisse de celui qui écoute à celui qui dit, de celui qui dévoile à celui qui entrevoit, enfin. Pas de lyrisme, pas de fioriture, si l’émotion nait c’est avec retenue, presque discrétion. Un travail exemplaire d’intelligence et de justesse.

Marie-Hélène Guérin

 

La Magie lente - affiche
 

LA MAGIE LENTE
A Paris-Villette du 21 novembre au 7 décembre 2019
Texte Denis Lachaud
Mise en scène Pierre Notte
Avec Benoit Giros

L'histoire d'une femme, Pierre Notte, Poche-Montparnasse, Muriel Gaudin, Critique coup de coeur Pianopanier

L’Histoire d’une femme : la claque salutaire de Pierre Notte

L’histoire de départ de cette femme, c’est l’histoire de bien trop de femmes, peut-être l’histoire de toutes les femmes… Toutes celles qui, un jour ou l’autre, voire tous les jours, ont été blessées, humiliées, meurtries. Ces histoires qui les renvoient à leur condition de femme, précisément. Ces incidents provoqués par des hommes, nécessairement, qu’ils soient leurs pères, leurs buralistes, leurs voisins…
Ce genre d’épisodes glauques -insultes verbales, agressions physiques…- la femme de l’histoire ne veut plus en parler. Un jour, elle prend le parti, purement et simplement, de se taire.

@ Victor Tonelli 

« Je l’ai vu ralentir, lui mettre une main aux fesses, et repartir en riant. »

La femme se retrouve à terre, après la main aux fesses de trop, et elle décide en se relevant de ne plus jamais adresser la parole à aucun homme. Pas plus à son compagnon qu’à son médecin, pas davantage à son patron qu’à son frère. Décision bien radicale et qui n’attire pas forcément l’empathie…
C’est en ce sens, notamment, que le texte de Pierre Notte est très réussi : il n’est en rien manichéen, pas plus que ne l’est son héroïne.
La pièce interroge, pose question sur la posture à adopter. Quelles seraient, quelles sont nos propres réactions ? Trop ou pas assez radicales ? Le silence est-il la meilleure des armes ? Sans doute pas, mais pour la femme de l’histoire il est devenu vital…

Muriel Gaudin s’est emparée du texte dense, parfois très cru, toujours extrêmement poétique de Pierre Notte avec une vitalité, une force, une énergie palpables et communicatives. Elle est non seulement cette femme qui se raconte, mais également toute une galerie de personnages masculins qui la hantent, la maltraitent, l’irritent, et parfois, mine de rien, la réconfortent…
La mise en scène très minimaliste – une table, une chaise, un verre et une carafe d’eau – concentre toute l’attention sur la palette de jeu de cette brillant comédienne.

On sort un peu sonné avec, contrairement à l’héroïne, une formidable envie de crier : allez écouter l’histoire d’une femme !

 

 

L’HISTOIRE D’UNE FEMME
Théâtre du Rond-Point, du 6 novembre au 1er décembre 2019
Texte et mise en scène : Pierre Notte
Avec Muriel Gaudin

Face au Gorille

Il entre dans la salle par une porte dérobée et nous surprend, nous, public, immédiatement. Un gorille en redingote et haut de forme, très chic, vient nous saluer et entreprend, au pupitre dressé devant nous, de nous entretenir de son bien curieux destin.

Capturé dans la forêt africaine, enfermé dans une caisse à bord d’un cargo, il a traversé les océans pour venir jusqu’à nous. Et pour sortir de sa condition de gorille, on lui propose de devenir un homme. Le Gorille-conférencier nous conte alors son apprentissage : serrer une main, boire de l’alcool, dire bonjour…mais, surtout, être un humain : apprendre les sentiments, apprendre à être sociable, apprendre les différences, les bassesses, les compromissions. Apprendre, surtout, à être un autre, et à être accepté comme tel par la communauté des humains.

Le Gorille Brontis Jodorowsky
©Adrien Lecouturier

« Pour les humains, la place d’un singe est dans une cage. Eh bien, alors, voilà : j’allais cesser d’être un singe… »

Alejandro Jodorowsky, dont on connait l’œuvre foisonnante, a pris la nouvelle de Kafka comme point de départ à une réflexion assez vertigineuse et bougrement efficace sur l’absurdité de notre condition. Son fils, Brontis, incarne ce Gorille. Rarement le terme « incarner » avait été plus juste pour définir ce que réalise ce comédien accompli. Perruqué, grimé, cravaté, il nous apostrophe, nous prend à parti, nous interpelle. Il saute, bondit, mime, danse. Quelque fois, ses instincts de Gorille se réveillent, mais l’humanité reprend malgré tout le dessus, à moins que ce ne soit l’inverse… l’homme derrière le Gorille ou le Gorille derrière l’homme ? Qui triomphera ? Brontis nous renvoie la question, en nous transperçant plusieurs fois au cours de ce spectacle de son regard hypnotique. Mais tout cela, avant tout, n’est que théâtre. Et grand théâtre.

Le Gorille

Ce Gorille a déjà triomphé des centaines de fois en France et à l’étranger : il reprend au Lucernaire cette année, opportunité à ne pas manquer !
1 – Brontis Jodorowsky, qui a travaillé au Théâtre du Soleil, a une maîtrise incroyable de son corps. Il produit, pendant plus d’une heure, une performance scénique proprement hallucinante.
2 – L’adaptation d’Alejandro et Brontis Jodorowsky de la nouvelle de Kafka « Compte-rendu à une académie » est vivante et dynamique : ce gorille nous aura littéralement capturés à son tour.
3 – Cette harangue fiévreuse est un de ces spectacles que l’on n’oublie pas : il renvoie à la vacuité de nos pauvres existences d’humain…qui seraient encore plus ternes sans des spectacles de cette qualité.

Stéphane Aznar

 

LE GORILLE
Au Lucernaire jusqu’au 3 novembre 2019
Un spectacle d’Alejandro et Brontis Jodorowsky d’après une nouvelle de Franz Kafka (Compte-rendu à une académie)
Avec Brontis Jodorowsky

Rien ne saurait manquer : psaume contemporain d’une génération Y

Une boule à facette, des fumigènes, des perruques blondes, un maître de cérémonie qui nous salue d’un « bonsoir » polyglotte : drôle de cabaret que celui-là ! Les perruques pendent comme du linge qui sèche, en guise de discours d’accueil le maître de cérémonie en collants nous lance d’un ton goguenard des interrogations existentielles, et deux comparses tout aussi intégralement collantés de noir poireautent dans un coin accoudés à une table agrémentée de micro…

C’est sur un mode ironique et distancié que la compagnie Avant l’aube, qui nous avait saisi au coeur avec Boys don’t cry, nous fait entrer dans leur exploration de cette génération Y à laquelle ils appartiennent, les « millenials », les ados de l’an 2000.
 

@ Nicolas Pintea

C’est vif, pétillant et acidulé. Cette jeune compagnie sait parler de l’air du temps, avec le vocabulaire du théâtre d’aujourd’hui, fragmentaire, visuel, mêlé de vidéos et de compositions sonores, alternant scènes, litanies, adresses au spectateur sur un rythme 2.0, en saynètes brèves et disparates qui s’enchaînent comme on clique sur des vidéos suggérées par youtube, en bondissant d’interrogations existentielles en mèmes incontournables…
En gourmandes cerises sur le gâteau, clins d’oeil malicieux et toniques : une apparition pseudo-hologrammique de Thomas Pesquet en « homme du futur », un frénétique discours de réception des oscars par une Marion Cotillard plus vraie que nature…
Vincent Calas, déjà remarqué dans Boys don’t cry, fredonne « Qu’on me donne l’envie », et ces paroles n’ont pas l’air d’être si bêtes, on est touché par ce désir d’envie… Au détour d’une phrase il se métamorphose en Mélanie Laurent, on vous laissera apprécier le moment savoureux ! En leitmotiv : un Pop club presque d’un autre temps (dernière émission en 2005…), où s’affrontent en arguties nébuleuses autant qu’hilarantes un intello défaitiste d’arrière-garde persuadé qu’après lui le déluge et une plus jeune mais tout autant intello, qui tente de faire entendre la voix de ces congénères à coup de citation de philosophes pré-socratiques.
 

@ Nicolas Pintea

Les comédiens (Vincent Calas, Agathe Charnet – aussi autrice du texte – et Lillah Vial) sont tous trois parfaits de légèreté, de justesse, de spontanéité, et de gravité quand il le faut. Car, dans cette ambiance pop, surgissent aussi des éclats de ces joies folles de la jeunesse, des amitiés et des fêtes, et sourd parfois quelque chose de plus sombre. Une parenthèse récurrente, plus lyrique, plus introspective : les unes, l’autre, passe un coup de fil à leur mère, porte ouverte entre leur enfance et l’âge adulte, entre la génération d’avant et la leur, entre l’intimité et la société. Là, s’y dénudent les confessions, les nostalgies et les ambitions, les peurs et les rêves – pas si éloignés de ceux qui tenaillaient ceux qui avaient 20 ans lorsque eux sont nés, finalement. La compagnie Avant l’aube a envie de nous murmurer à l’oreille, par la voix samplée de Xavier Dolan, que, malgré tout, « tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n’abandonne jamais »… « Tout est possible à qui rêve, ose… » : beau programme que se donne et applique ce collectif !

« …je n’ai pas de french manucure, je n’ai pas de carte gold, pas d’enfants, pas d’exigence, je n’ai pas de contrat, je n’ai pas de fous-rires, je n’ai pas, je n’ai pas… mais ! j’ai de l’énergie, j’ai des désirs, j’ai une coloc sympa, j’ai du temps, j’ai facebook, j’ai deux licences, j’ai besoin de vacances, j’ai 27 ans… »

Rien ne saurait me manquer : autoportrait fiévreux et joueur, tendre et alerte, multiple et vivace d’une jeunesse d’aujourd’hui, fiévreuse et joueuse, multiple et vivace, et à l’appétit vorace…

Marie-Hélène Guérin

 

RIEN NE SAURAIT ME MANQUER (j’ai découvert Pierre Rabhi sur mon IPhone 7)
Un spectacle de la compagnie Avant l’aube
Reprise au théâtre Le Lavoir Moderne Parisien du 2 au 6 octobre 2019
Texte : Agathe Charnet
Mise en scène : Maya Ernest assistée de Julie Ohnimus
Création musicale : Augustin Charnet
Avec Vincent Calas, Agathe Charnet et Lillah Vial

Le beau revers de la médaille

Aristote disait que « la vertu est le juste milieu entre deux vices ». Tout serait donc une question d’équilibre. Facile. Or, en matière de vie de couple, et de vie tout court, allez chasser le vice pour la vertu, le vice revient au galop. C’est presque trop facile en fait, mais voilà donc le coeur du problème.

Ils ont tout pour être heureux : un appartement, un travail (lui est chasseur de tête chez Publicis, elle s’occupe de leur fille en attendant de reprendre sa carrière), un enfant, ils s’aiment parfaitement à coup de chabada-bada et d’amour chamalow. En plus de cela, ils sont blonds, ils sont beaux, et ils se le disent. Bien évidemment, filer le grand amour n’existe pas, et il va vite y avoir de l’eau dans le gaz.

Jusque là, le sujet est bien connu : une histoire de couple avec ses travers et ses disputes. Sujet bien d’actualité, car qui ne se sent pas concerné par le manque de temps, la peur de mal gérer le fait d’être parent, l’absence de sens dans son travail, le bruit constant de la ville, la charge mentale des tâches du quotidien… Tout cela est à la fois très vrai, très pertinent et aussi un tantinet cliché. Sauf que Elodie Navarre et Emmanuel Noblet interprètent ce couple explosif avec une énergie débordante dans une mise en scène de Côme de Bellescize qui évite justement de tomber dans le cliché. Il y a du rythme, il y a du mordant, et c’est impertinent. C’est drôle aussi. Oui, vous allez rire !

La question qui se pose : jusqu’où va-t-on dans cette spirale infernale ? Lui, prend de la coke pour tenir le rythme. Elle, pète littéralement un câble quand lui finit sa tranche de jambon préférée à elle, cachée derrière les yaourts. Triste drame inévitable du couple ? Et comme pour échapper à cette guerre conjugale permanente, leur petite fille autiste s’emmure dans le silence de sa chambre, jusqu’au jour où quittant le foyer familial, elle se remet à parler. Là, prise de conscience des parents, réajustement du couple, rééquilibre de vie nécessaire et vital. Tout est bien qui finit bien. Ce n’est pas pour autant un conte de fée, mais bien une peinture réelle des pantins que nous devenons si l’on ne se pose pas la question du sens, de l’effort, du silence et de l’amour véritable et durable. Car non, l’amour durable n’est pas démodé ou impossible, il demande de passer par d’innombrables batailles… qui en valent la peine. Allez voir Les Beaux, vous comprendrez.

Anne-Céline Trambouze

LES BEAUX
Théâtre du Petit Saint-Martin jusqu’au 9 novembre 2019 (mardi au samedi 21h)
De : Léonore Confino
Mise en scène : Côme de Bellescize
Avec Elodie Navarre et Emmanuel Noblet

crédits photo : Emilie Brouchon

Les Vagues ou six personnages en quête de sens

Vague, vogue, onde, vagabonde, variations.

La variation, si elle n’est pas mathématique ou temporelle, peut évoquer de manière un peu plus romantique et mélancolique, celle de la musique qui répète un thème en le modifiant légèrement, en l’ornementant et en lui donnant une forme nouvelle. Un peu comme le ressac qui revient aux oreilles mais chaque fois différemment. Ce bruit du ressac, c’est un peu ce qui nous revient en pleine face quand la mort surgit autour de nous, sans prévenir, comme pour nous faire replonger en nous-mêmes et faire table rase.

Il y a Bernard, Louis, Neville, Jinny, Susan et Rhoda. Perceval lui, est mort. Voilà donc six personnages qui – à défaut d’être en quête d’auteur – voyagent en quête d’eux-mêmes, de leurs amitiés, de leurs amours. Six consciences voguant de l’enfance à l’âge adulte, six intériorités qui manifestent leur rapport au deuil et au monde. Georgia Azoulay revisite ce roman expérimental de Virginia Woolf en y entrelaçant sa propre écriture qui se fond parfaitement dans le flux de l’histoire. Sa mise en scène dessine tout en dentelle l’insouciance et la beauté de l’enfance grâce à l’énergie jaillissante de ses acteurs et actrices. Elle rappelle que ces êtres, si beaux, si fragiles, sont toujours au bord de quelque chose, de l’envie, de l’angoisse, de la jalousie, de la mort. Ils incarnent cette variation-là, voguant, vagabondant mais vivant. Et c’est cette force de vie qui l’emporte avec éclat.

Anne-Céline Trambouze

LES VAGUES
Théâtre de Belleville du 4 au 27 septembre 2019
D’après : Virginia Woolf
De : Georgia Azoulay
Mise en scène : Georgia Azoulay
Avec Théophile Charenat, Alexandra d’Hérouville, Thomas Ducasse, Marie Guignard, Laura Mélinand et Pénélope Levy

Et le coeur fume encore

ET LE COEUR FUME ENCORE … le plus beau titre de spectacle de ce festival, nous parle de la guerre d’Algérie.

On a tous en nous quelque chose de cette histoire-là. Cette histoire là, c’est aussi la notre.

Elle nous compose et elle nous abîme. On cherche à l’enfouir. On ne la dit pas ou trop peu, ou mal.

Impatiente et blessée, elle refait toujours surface pour mordre et quand les mots finissent par jaillir, ils sont comme les excréments d’une douleur qui n’en finit pas de tordre les corps et les cœurs.

On n’a jamais fait son procès, mais elle est coupable ; Coupable d’avoir balayé l’innocence de ceux qui ont plongé naïvement dans sa tragédie, sans comprendre que la violence est un processus sans fin qui aura toujours raison des enfants qu’elle manipule.

Elle est partout et nulle part, objet de convoitises et d’instrumentalisation, elle est belle et tragique, elle est fleurie d’amour et ensanglantée de haine, elle incarne autant la lâcheté des hommes que leur capacité au courage suprême.

 »Et le cœur fume encore » nous emporte dans les histoires emmêlées de nos mémoires pour leur redonner vie, parce que pour comprendre le présent il faut convoquer le passé, il faut réussir à raconter ce qui s’est passé, réussir à écouter, exorciser les non-dits et les tabous.

Dans « Et le coeur fume encore » politique, littérature et témoignages forment l’ADN d’une écriture riche, intelligente, terriblement drôle et bouleversante de vrai. Le spectacle convoque nos mémoires, ses fantômes et leurs enfants: soldats, membres du FLN, anciens de l’OAS, harkis, enfants et petits-enfants de tous les protagonistes de cette folie humaine. Ils sont tous là. Ils ont tous en commun la souffrance, les regrets et la honte… et ce besoin irrépressible de parler. Ils ont transmis malgré eux un poids bien lourd à porter pour les héritiers, que nous sommes tous devenus.

Ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont fait ou laissé faire, ils n’en parlent pas.

Et puisque rien ne se résoudra sans la parole, alors la magie du théâtre a une chance d’opérer.

et le coeur fume encore

et le coeur fume encore

‘’J’en ai vu depuis 4 ans des valeurs tomber en poussière, pour lesquelles nous avions combattus.
A quel moment c’est courageux, d’obéir aux ordres? ’’

 

Alors, toi qui veux des histoires et du vrai,
Toi qui veux vibrer, rire et réfléchir,
Toi qui penses que tout parfois va trop vite,
Toi qui veux arrêter le temps l’espace d’un spectacle
Toi qui te demandes parfois si le théâtre sert à quelque chose

Vas voir ET LE CŒUR FUME ENCORE !

Tu embrasseras un spectacle magnifique, interprété par des acteurs totalement habités par leur sujet et leurs personnages, qui jouent cette histoire avec leurs tripes et avec leur cœur.

Et tu jouiras à ce moment précis où tu verras devant toi sur scène ces quelques éclats de toi-même. Alors tu comprendras pourquoi nos cœurs fument encore …

Et tu souriras.

 

 

Festival d’Avignon du 4 au 26 Juillet 2019, (relâchés les 10 et 17 Juillet) à 18h05

au 11 • GILGAMESH BELLEVILLE, 11, bd Raspail – 84000 – Avignon

 

Conception montage et écriture: Alice Carré et Margaux Eskenazi, avec des extraits du Cadavre encerclé de Kateb Yacine et la préface d’Edouard Glissant, Assia Djebar, Jérôme Lindon

Mise en scène : Margaux Eskenazi

Interprète(s) : Armelle Abibou, Malek Lamraoui, Loup Balthazar, Yannick Morzelle, Raphael Naasz, Christophe Ntakabanyura, Eva Rami

Compagnie NOVA

Régie lumière & vidéo : M. Flores régie son J. Martin Prod. E. Ghafoorian

jouliks

JOULIKS

JOULIKS, c’est une histoire de famille et une histoire d’amour, racontées par une fillette de 7 ans.

Ses parents, Vera et Zak, vivent une relation passionnelle. JOULIKS dans la langue de Zak ça veut dire voyous. Un jour, les Vieux reviennent à la maison après 7 ans de séparation, sept années d’absence qui n’ont pas comblé le gouffre qui sépare sa mère de sa grand-mère. La Petite voit bien ce que font ces Grands ; elle ressent les choses plus intensément, elle les raconte à sa façon, sans non-dits sans hypocrisie, avec son langage venu d’ailleurs et que les adultes ont oublié.

La Petite dit les mots dans une langue du cœur à vous faire rougir les yeux ; à vous mettre de la lumière dans vos sourires ; à vous donner envie de la suivre dans son monde, avec les joues mouillées de ces larmes qui savent plus trop dans quel sens aller. Elle nous dit ce que les adultes ne savent plus dire parce que les adultes ils sont handicapés de la parole et à force de se dire mal les choses, ils se sont amputés de leurs émotions. Elle nous raconte une tragédie, mais avec elle le drame s’efface toujours derrière l’amour.

jouliks Marie-Christine Lê-Huu

Vous vous rappelez ces moments, quand les mots ne viennent plus et où vous avez envie de vous sauver des autres? … ‘’C’est pour se faire des souvenirs pour le retour, c’est pour les retours souvent, que je pars’’.  Ces moments-là, on les garde avec soi pour toujours.

Quand on a vu JOULIKS, c’est pareil. On repart avec, on garde les mots, les images, les regards, les rires et les silences avec soi pour se faire plein de souvenirs et les raconter aux autres, parce que c’est mieux quand on le partage le bonheur, il est plus beau le bonheur partagé. Et même le malheur quand on le raconte bien, des fois il se transforme en sourire et il vient se poser comme une caresse.

Cette pièce est exceptionnelle et parmi 1000, voici 4 bonnes raisons d’aller voir JOULIKS :

  1. Le texte de la québécoise Marie-Christine Lê-Huu est d’une rare et singulière intensité poétique. Magique !
  2. L’interprétation collective est parfaite, les 6 comédiens sont brillants, la mise en scène est d’une réjouissante créativité. Eva Dumont qui incarne la Petite, offre une interprétation EX-CE-PTIO-NELLE et inoubliable. France Renard est d’une incandescente et naturelle beauté, comme son personnage
  3. Cette pièce va vous fabriquer des souvenirs, les souvenirs ça sert à être racontés et ça fait du bien. Les souvenirs c’est comme le bonheur, ça diminue pas quand on les partage, alors partageons les !
  4. Une création Avignon 2019 qui sera sans nul doute une révélation du OFF et un énorme coup de cœur

 

Texte de Marie-Christine Lê-Huu

Mise en scène de Clémence CARAYOL

Interprète(s) : Bérengère DAUTUN ancienne Sociétaire de la Comédie-Française, Eva DUMONT, France RENARD, Jean-Hugues COURTASSOL, Alain FABRE, Aurélien GOUAS

Création lumières et décors: Jean-Yves Perruchon
Musique originale: Karim Lekehal

du 5 au 28 Juillet 2019 au Théâtres des Lucioles , 10 rempart Saint Lazare 84000 – Avignon

à 16h45 (relâches les 9, 16 et 23 juillet)

ARCHITECTURE
Text, direction Pascal RAMBERT artistic collaboration Pauline ROUSSILLE light Yves GODIN costumes Anais ROMAND music Alexandre MEYER choregraphy Thierry THIEU NIANG sing Francine ACOLAS furniture advice Harold MOLLET
with Emmanuelle BEART Audrey BONNET Anne BROCHET Marie Sophie FERDANE Arthur NAUZYCIEL Stanislas NORDEY Denis PODALYDES (de la Comedie Francaise) Laurent POITRENAUX Jacques WEBER. 
ARCHITECTURE
Texte, mise en scene et installation Pascal RAMBERT collaboration artistique Pauline ROUSSILLE lumiere Yves GODIN costumes Anais ROMAND musique Alexandre MEYER choregraphie Thierry THIEU NIANG chant Francine ACOLAS conseil mobilier Harold MOLLET avec Emmanuelle BEART Audrey BONNET Anne BROCHET Marie Sophie FERDANE Arthur NAUZYCIEL Stanislas NORDEY Denis PODALYDES (de la Comedie Francaise) Laurent POITRENAUX Jacques WEBER.

Architecture en pierre de taille

Le pape du festival d’Avignon est Pascal Rambert, et la cour d’honneur est son palais. Rares sont ceux ayant aussi bien su mettre en valeur les murs et les voûtes de ce lieu mythique, et encore plus rares ceux ayant réussi au contraire à faire oublier la magie du Palais des Papes pour mieux transporter leur public. Pascal Rambert a, paradoxalement, relevé le défi de conjuguer ces deux prouesses.

Tout commence par une ronde, une danse si légère qu’elle en semble suspendue dans le temps. Un instant de communion et d’alchimie totales entre les neuf comédiens qui vont s’affronter. Puis résonnent la voix grave de Jacques Weber, et les mots violents de Pascal Rambert.
Car Architecture est une histoire de violence : sur fond d’un XXe siècle tragique, une famille d’intellectuels se déchire comme se déchirera bientôt l’Europe de part laquelle ils voyagent.

@Christophe Raynaud de Lage

Les thèmes de la guerre, bien sûr, mais aussi et surtout de la famille et en particulier des relations entre les pères et les fils, autant de sujets chers à Pascal Rambert, constituent le cœur de ce texte riche, poétique, puissant, moderne, ébranlant, fort, marquant. Entre face-à-faces pleins de tension et monologues foisonnants, passionnants et bouleversants, ces répliques, ces mots, frappent de plein fouet, pénètrent, poignardent, laissant des cicatrices ineffaçables et salvatrices. Et si la langue et les mots brûlants et violents de Pascal Rambert, faisant écho au plus profond de chacun, constituent les solides et indispensables fondations de cette Architecture, les neuf comédiens qui s’affrontent sur scène en sont indéniablement les piliers essentiels, bravant les tourments d’une époque qui les dépasse. Ces mastodontes donnent vie aux personnages et aux mots de Rambert, avec un talent tel qu’il semble obligatoire de saluer chacune de ces performances.

Jacques Weber incarne avec puissance le patriarche violent et vieillissant, figure du vieux monde ; Stanislas Nordey tient droit face aux reproches amers de son père, (dés)articulant chaque mot pour mieux le planter dans le cœur des autres protagonistes et des spectateurs ; Marie-Sophie Ferdane prête sa voix cuivrée et sa bravoure au rôle de la seconde femme de Jacques, pièce rapportée à une famille qui peine à l’intégrer ; Anne Brochet et Emmanuelle Béart incarnent deux sœurs aux destins parallèles avec subtilité et violence ; Denis Podalydès et Pascal Rénéric, en alternance, campent avec fragilité et émotion le fils aîné, musicien bègue incompris, aimant passionnément sa femme, Audrey Bonnet, magnifique de légèreté et de force jusqu’à un monologue final particulièrement puissant et avec laquelle il constitue un couple à l’alchimie évidente ; Arthur Nauzyciel est d’une grande justesse, en militaire teigneux, tour à tour effrayant et vulnérable, belliqueux et résigné ; enfin, Laurent Poitrenaux détonne : à la fois drôle, touchant ou profondément antipathique, il est ce gibbon inquiétant, élastique et impressionnant.

ARCHITECTURE
Text, direction Pascal RAMBERT artistic collaboration Pauline ROUSSILLE light Yves GODIN costumes Anais ROMAND music Alexandre MEYER choregraphy Thierry THIEU NIANG sing Francine ACOLAS furniture advice Harold MOLLET
with Emmanuelle BEART Audrey BONNET Anne BROCHET Marie Sophie FERDANE Arthur NAUZYCIEL Stanislas NORDEY Denis PODALYDES (de la Comedie Francaise) Laurent POITRENAUX Jacques WEBER. 
ARCHITECTURE
Texte, mise en scene et installation Pascal RAMBERT collaboration artistique Pauline ROUSSILLE lumiere Yves GODIN costumes Anais ROMAND musique Alexandre MEYER choregraphie Thierry THIEU NIANG chant Francine ACOLAS conseil mobilier Harold MOLLET avec Emmanuelle BEART Audrey BONNET Anne BROCHET Marie Sophie FERDANE Arthur NAUZYCIEL Stanislas NORDEY Denis PODALYDES (de la Comedie Francaise) Laurent POITRENAUX Jacques WEBER.

Ainsi, pour notre plus grand plaisir, ces neuf comédiens de marbre brut, véritables mastodontes monolithiques, s’affrontent sur une scène sublimée. Sublimée tout d’abord par la scénographie, d’une pureté éblouissante, qui voit le plateau divisé en îlots qui forment cet écosystème familial. Sublimée par les lumières d’Yves Godin, entre froideur et chaleur, évoluant en harmonie avec le cours du récit, épousant le texte et son cheminement.
Architecture est un grand spectacle, une succession d’images lumineuses et marquantes, de scènes d’anthologie parfois si féériques que l’instant semble figé, un chef-d’œuvre porté par une troupe impressionnante et talentueuse, un de ces instants de théâtre total, une étincelle dans le paysage théâtral, qui illumine la Cour d’honneur et notre âme de spectateur.

Nathan Aznar

Teaser Architecture

ARCHITECTURE
Texte, mise en scène et installation Pascal RAMBERT / collaboration artistique Pauline ROUSSILLE / lumière Yves GODIN / costumes Anaïs ROMAND / musique Alexandre MEYER / chorégraphie Thierry THIEU NINEANG / chant Francine ACOLAS / conseil mobilier Harold MOLLET
Avec : Emmanuelle BEART, Audrey BONNET, Anne BROCHET, Marie Sophie FERDANE, Arthur NAUZYCIEL, Stanislas NORDEY, Denis PODALYDES de la Comédie-Francaise en alternance avec Pascal RÉNÉRIC, Laurent POITRENAUX et Jacques WEBER
Création le 4 juillet 2019 au Festival d’Avignon – Cour d’honneur du palais des papes
Dates de tournée 2019-2020 ici

Le dernier cèdre du Liban, Aïda Asgharzadeh, Nikola Carton, Magali Genoud et Azeddine Benamara, Condition des Soies, Festival Off Avignon 2017, Pianopanier

Le Dernier Cèdre du Liban : Je t’aime en héritage

C’est l’histoire d’Anna Duval, journaliste hors norme qui défie la guerre, court les conflits, shoote les impacts de balles sur les corps décharnés pour en ramener les fantômes à l’occident qui veut voir et savoir.

Un portrait sans concession d’une femme virile, comme seule une femme peut l’être, avec ses forces et ses failles. Une femme qui vit plus vite, plus fort, en recherche de l’adrénaline des émotions fortes, qui fuit pour oublier ses blessures, mais qui se trahit par les verres de whisky qu’elle avale et sa quête de sexe rapide sans lendemain. Une femme fière et invincible qui flirte avec la mort au Vietnam, défie ses geôliers du Hezbollah à Beyrouth, échappe au crash du vol UTA en snobant Arafat, se soûle pendant que Rostropovitch donne des fissures au mur de Berlin à coups de cordes de violoncelle.

Elle fait la guerre à la guerre, pour se faire aussi la guerre à elle-même, hantée par les survivants qu’elle fuit bien plus que par les morts qu’elle photographie. Une guerre fascinante, esthétique, qui déroule inexorablement son scénario macabre sous un ciel toujours bleu, « comme si le ciel n’en avait rien à foutre des hommes. » Elle la trouve belle la guerre, elle la trouve fascinante la guerre. Elle n’a sans doute pas trouvé plus fort prétexte pour parler au monde et pour se laver un peu, elle qui se trouve si sale.

Le dernier cèdre du Liban, Aïda Asgharzadeh, Nikola Carton, Magali Genoud et Azeddine Benamara, Condition des Soies, Festival Off Avignon 2017, Pianopanier

Une femme qui passe son temps à défier la vie, et qui se fait surprendre lorsque c’est à elle de la donner.  Alors arrive Eva, qu’elle va abandonner à la naissance, parce qu’elle préfère « mourir loin d’elle à côté de gens qu’elle ne connait pas, plutôt que de vivre à ses côtés ».

Quand la mort s’annonce, comme si c’était « son tour de payer son dû pour toutes les horreurs qu’elle a photographiées », Eva a 18 ans, et Anna va lui laisser un héritage, un « INCENDIE » façon Wajdi Mouawad, une boite contenant des enregistrements et les secrets de sa vie.

Magali Genoud crève le plateau d’une prestation duale époustouflante : elle est Eva et Anna. Son partenaire Azeddine Benamara tout en charisme lui sert les répliques, les joutes physiques et les silences, incarnant avec superbe l’homme de toutes ces vies, vies données, vies sauvées, vies hors normes et multiples qui donnent naissance à l’éternité.

Le dernier cèdre du Liban, Aïda Asgharzadeh, Nikola Carton, Magali Genoud et Azeddine Benamara, Condition des Soies, Festival Off Avignon 2017, Pianopanier

Le dernier cèdre du Liban, c’est la métaphore de la vie éternelle, l’âme qui survit à l’enveloppe charnelle, la luciole qui murmure qu’on ne meurt jamais entièrement, qu’il reste toujours quelque chose… c’est le plus douloureux et le plus beau des héritages qui fait enfin éclore le JE T’AIME libérateur, attendu toute une vie et qui semblait ne vouloir jamais venir.

Le dernier cèdre du Liban, c’est une salle debout, transportée par une histoire de passions passionnante, écrite par des doigts de fée, transcendée par une mise en scène et une musique qui se disent JE T’AIME dans la plus parfaite des harmonies.

LE DERNIER CEDRE DU LIBAN
À l’affiche du Théâtre des Lucioles à 18h35, Festival Off d’Avignon du 5 au 28 Juillet 2019
Texte : Aïda Asghardzadeh
Mise en scène : Nikola Carton
Avec :  Magali Genoud et Azeddine Benamara
Scénographie et lumières : Vincent Lefèvre