Une orang-outang bleue comme une orange

Voici donc l’histoire remarquable d’une remarquable orang-outang…

 

« Ses poils
TOUS ses poils
et dieu seul sait si elle en avait ! …
tous ses poils, mes chers grands enfants
étaient Bleus !
Les orangs-outangs c’est roux.
Une orang-outang qui se respecte a le poil roux, point.
Elle avait le poil bleu, point.
»

 

Une orang-outang bleue, il n’y en a pas deux au monde, nous déjà on reste un brin étonné et pourtant on en a déjà vu des vertes et des pas mûres, alors vous imaginez l’effroi de la mère et de la horde. La maman orang-outang, maternelle mais faut pas abuser, coupe le cordon avec les dents et balance la rejetonne fautive de bleuitude dans le ravin voisin. « On rigole pas avec la couleur chez les orangs-outangs ». Tiens, ça me rappelle quelqu’un.
Dans le ravin vit un troupeau de placides pachydermes. Une éléphante à la vue basse ou au cœur grand, pas regardante sur les teintes et textures de peaux et poils, prend la nourrissonne sous son aile de géante, un éléphanteau de plus à la mamelle, 11 ou 12 ça ne change pas grand-chose, surtout si l’éléphanteau surnuméraire est une petite orang-outang.
Ouf, plutôt que de périr sur ce flanc de ravin, notre charmante orang-outang bleue va pouvoir vivre sa vie, qui sera ô combien édifiante pour nos charmantes têtes blondes (ou brunes, ou bleues).

 

« C’est quoi une couleur de peau, une couleur de poil ? C’est quoi une horde, une communauté, une famille, une mère ? C’est quoi l’argent, la rapacité ? A quel prix devient-on riche ? Pour quel poids de chair ? Et puis aussi, c’est quoi une fille ? Comment on se dépatouille de la violence quand on est une fille ? Comme une fille ou comme un garçon ? Fille ou garçon, comment on se dépatouille de la cupidité incompréhensible des humains ? De leur cruauté ? Et c’est quoi un humain ? C’est quoi un animal ? C’est quoi moi ?… » (note d’intention de l’auteur)

 

S’il est des conférences gesticulées, celle-ci est conférence, confession, plaidoyer, éclats de rire, autant qu’elle est gesticulée, dansée, slamée, rappée, contée, grognée.
Le plateau est presque nu, paré de lumières bleues et d’un pied de micro. Pauline Jambet, fine et vive comédienne, est elle aussi vêtue de bleu, encapuchonnée et velue à souhait. Pas de décor, pas de vidéo, pas de trucage ni d’habillage, c’est la parole et l’imagination qui feront naître lieux et figurants, jungle tropicale, cale de cuirassier, hordes de grands singes ou de journalistes.
Pauline Jambet a le talent des métamorphoses et dans sa silhouette gracile et son sourire lumineux cohabitent éléphante, orang-outang (bleue, ou roux, au besoin), papillon, capitaine de corvette (rôle à accent…), présentatrice tv suave et rappeur à cagoule. Cela dit au minimum, je la soupçonne d’abriter encore bien d’autres êtres, tant elle bondit des uns aux autres l’air de rien.

 

« De banane et de nostalgie »

 

L’orangue-outangue devenue grande tente le voyage de retour vers sa tribu de naissance. Accueillie à coups de latte, elle chercher refuge dans la solitude où, tout compte fait, c’est tranquille mais on s’emmerde. Se nourrir «de banane et de nostalgie », ça rend l’âme poète mais ça ne réjouit pas son simien. Parlant mille langues, « l’orang-outang évidemment, l’humain à cause de sa douleur, la mer à cause des vagues, le cuirassier pour rêver de voyages », la revoilà donc pérégrinant au gré des phobies des uns, des avidités des autres, rencontrant la mère de son grand bleu, la mère du bleu et de la vie, la mère-mer, sauvant sa peau, et son cœur, et nos secrets désirs d’histoires qui finissent bien.

Jean-Michel Rabeux a fait « philo » en son jeune temps, et comme le disait mon ci-devant auguste professeur à la fac, devenu depuis auteur à succès, ce qui est bien la preuve, « la philo mène à tout, il suffit d’en sortir ». Ou, disons plutôt : la philo t’emmène partout… Rabeux nous dit lui-même que « les raisons qui [l’ont] poussé vers la philosophie sont les mêmes que celles qui [l’ont] poussé à faire du théâtre : dire non à un état des choses. » On avait aimé Les Fureurs d’Ostrowsky qu’il avait mitonné avec son complice Gilles Ostrowsky.
On retrouve ici sa verve, sa langue crue et rapide, un appétit vorace pour la vie, un univers où la bienveillance n’est jamais mièvre, une tendresse rageuse pour ses frères humains.

Un conte féroce, gai et doux, à voir entre adultes de 6 à 96 ans qui ont le goût des voyages initiatiques farfelus, où le rire, la farce et la fantaisie mènent la danse.

Marie-Hélène Guérin

 

L’ORANG-OUTAN BLEUE
Spectacle créé le 28 septembre 2020 au LoKal, à Saint-Denis
Texte et mise en scène Jean-Michel Rabeux
Avec Pauline Jambet
Assistanat à la mise en scène Vincent Brunol
Lumières Jean-Claude Fonkenel
Costumes Sophie Hampe

A retrouver en tournée, dès que les conditions sanitaires, etc, vous connaissez la chanson. Dates prévues à consulter sur le site de La Compagnie

« en son lieu », portrait d’un danseur par un chorégraphe

Sol blanc, clôture de pendrillons noirs, un rocher sombre de lave à cour, une paire de bottes en caoutchouc à jardin, autour du tapis de sol une lisière de hauts trépieds noirs, et dans l’air un grésillement lointain de ligne à haute tension.

Baskets, shorts amples, longues chaussettes vertes, une veste un peu baroque, une silhouette disparate, comme si on avait passé à la hâte, au frisson du soir, un vêtement chaud, tant pis s’il est trop élégant, sur la tenue qu’on portait pour vaquer au jardin.

Une brassée de tournesol dans les bras grande comme une gerbe funéraire; une lumière blanche et faible d’aube; un nuage de fumée dont la lenteur à se mouvoir est déjà mouvement et poésie.

 

L’appel du dehors

 

Des nappes de son sans mélodie ni rythme, faites d’intensité et de vibration – ruche bourdonnante ou saturation électrique. Des voix cousinant aux mélopées de Dead can Dance comme aux incantations bouddhistes. Des cloches d’alpage manipulées par le danseur. Le spectacle a été répété en extérieur, et l’extérieur s’y retrouve désormais enfermé – ou bien au contraire s’y retrouve fenêtre ouverte ?

Dans la matrice sonore d’ « en son lieu », si électronique, et si frémissante de ces gouttelettes de pluie, crissements de sable, chants d’oiseaux, comme dans les détails scénographiques, se lit nûment le projet de Christian Rozzi de dresser le portrait dansé de son interprète Nicolas Fayol : « C’est sa technique hip-hop, fille de la rue, et son choix, à première vue paradoxal, de vivre en dehors des villes qui ont convaincu Christian Rizzo de proposer au danseur d’être son compagnon de route. Ils sont alors partis à la dérive pour « répondre à un appel du dehors » et s’imprégner de l’environnement. Ce pour mieux revenir, en son lieu, entre les murs du théâtre. »

 
photo de répétition
 

Nicolas Fayol, de son corps sec, de son visage comme absent, trace dans l’espace d’étranges signes, sa silhouette se fait alphabet, lettres ramassées ou dressées se succédant en mots brefs.

Jouant des rapports équilibre / déséquilibre, sacrifiant sa verticalité pour en créer une nouvelle, inversée, tête en bas ou mains devenant nouvel axe du corps, plantées l’une au sol l’autre au ciel, le danseur est très mobile, léger, ses pas sont silencieux, effleurent à peine le sol, comme une feuille secouée par le vent le frôlerait fugacement.

Même posé un instant au sol il semble toujours prêt à s’en détacher.

Autant la musique et l’atmosphère sont sourdes, ont une épaisseur très physique, autant la danse est légère, presque joyeuse dans ses fugaces spirales à la virtuosité hip-hop.

 

Revenir « en son lieu »

 

Beaucoup de manipulations d’objet pourraient peut-être sembler obstacle à la danse, mais les images créées sont belles et sont geste esthétique et récit.

Le rocher noir fume, les tournesols maintenant jaillissent des bottes, les trépieds se sont resserrés sur le plateau en une forêt malingre mais dense.

Dans des crépitements dont on hésite à les entendre de vie ou d’apocalypse, compteur Geiger ou coassements de batraciens, tandis que le plateau se métamorphose, le danseur se fait étrange animal aux déplacements circonspects, à la lenteur de bûto. Danseur et chorégraphe se et nous promènent sur cette frontière poreuse, entre sauvagerie des forêts et sauvagerie des villes, entre dehors et dedans, ou – plutôt qu’ « entre » : « là » où cela se mêle, dans le corps du danseur, dans la graphie du chorégraphe, dans la respiration des spectateurs, là où justement s’écrit le spectacle.

Marie-Hélène Guérin

 

EN SON LIEU
Vu au 104 dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris
Chorégraphie : Christian Rizzo
Danse : Nicolas Fayol
Création lumière : Caty Olive
Création musicale : Pénélope Michel et Nicolas Devos (Cercueil / Puce Moment)
Direction technique : Thierry Cabrera

dates à venir (en fonctions des conditions sanitaires)
5 au 8 juillet 2021 — dans le cadre du Festival Montpellier Danse 2021
11 décembre 2021 — Halle aux Grains – Traverse – Bagnères de Bigorre

Itmahrag, jeunesse à corps perdus

Né dans l’Egypte des années 2010, dans les quartiers les plus populaires, le mahraganat (festivals, en arabe), de taxis en mariages, de fêtes de rue en clubs branchés, joue la bande-son de l’après-Moubarak. Musique et danse de la jeunesse, aux rythmes mêlant rap, électro et réminiscences traditionnelles, aux sonorités sales des enregistrements bricolés avec du matériel de fortune, à l’arrache, musique de l’impulsion et de la rébellion aux textes crus et subversifs…
Si punk, si jeune, si rebelle, qu’en 2020, le mahraganat est interdit de scène en Egypte par le syndicat des musiciens : il est estimé immoral, « regorgeant d’allusions sexuelles, et dénué des qualités sentimentales » qu’attendent – selon le-dit syndicat – les « familles égyptiennes ».

Le chorégraphe Olivier Dubois, depuis longtemps un pied à Paris, l’autre au Caire, fait une passerelle entre ses deux lieux de vie et de création, et porte aujourd’hui à la scène ce son de la rue avec un groupe de quatre danseurs et trois musiciens.
Ce sera Itmahrag, mot qu’il extrait et tord de la langue égyptienne pour lui faire clamer un appel à l’exultation, à la fête : « festoyons, vivons le moment présent ! » . Itmahrag nous parlera d’une jeunesse « qui se déleste d’un passé, ô combien chargé de millénaires, et vit son présent », dans une danse incendiaire qui « vous fait rougir le sang, effraie tout autant, brûle souvent et toujours vous réchauffe ».

© Mossab El Shamy
Sur scène, une immense roue, entre moucharabieh et rampe de spot de night-club, nous darde de son œil géant.
Des jeunes homes véloces et bavards sous la lumière blanche des pleins-feux arpentent le plateau, 7 jeunes gens, 7 micros, voix de trottoirs et de rues, de déambulations de potes mâles, alertes, joyeuses et chamaillardes.
Chaque interprète se présente, glissant de l’anglais à l’arabe, de « chambrages » où l’on retrouve l’humour railleur et vif de l’Egyptien parisien Albert Cossery en litanies entêtantes et lancinantes.

Ils sont distincts dans le générique mais sur le plateau danseurs et chanteurs s’emparent sans distinction des mots ou des gestes. Corps et voix ont chez tous le même nerf, la même rapidité nonchalante.

Les spectateurs non arabophones sont laissés aux sonorités non sous-titrées, flottant bercés de syllabes inconnues… jusqu’à ce que… « i suppose there’s some people that doesn’t speak arabic here, so let’s speak english… ». On quitte le fantasme, on revient sur terre, « we we’re talking about our real lifes. Our real lifes are not what you’ve seen… ». De menaçants couteaux sont déguisés en jeux de fête de foire ou inversement…

La bagarre a un air de « l’air de rien », un reste de jeux d’enfance brusques et fanfarons.
Mais la nécessité d’expulser la violence et la fougue est un noyau brûlant, une braise sous les pieds bondissants de la jeune troupe.
Un inattendu ralenti, un grondement tellurique, tordent la fête et le quotidien.

© François Stemmer
Itmahrag est fragmentaire, multiple.
Monologues tendus aux sonorités électroniques et sourdes se bousculent d’éclats de voix quotidiens et familiers.

Mais une longue séquence finale renoue avec la densité et l’unicité de Tragédie ou Souls, le moucharabieh techno mué en lune noire, grondements sismiques, lumières épileptiques.
Le vocabulaire graphique et rythmique d’Olivier Dubois envahit le plateau, les corps et les gestes des danseurs, envahit yeux, oreilles, cages thoraciques des spectateurs.

Se jeter à corps (é)perdus, courses effrénées, reptations chutes et rebonds, tension rétention expulsion, air saturé d’électricité et de violence. Des hommes pourtant dansent ensemble et se prennent dans les bras, un homme rit sous les bombes, folie ou pulsion de survie, folie sans doute, s’il ne reste plus que cela pour la survie.

Des corps vifs et acérés, une danse énergique, frondeuse et généreuse, torses dégagés, épaules rejetés, corps solides et déployés, talons enracinés, ancrés dans le sol : sur les ruines, la jeunesse chante et danse, et sa fougue palpite et déborde, et c’est une pulsion contagieuse et salvatrice !

Marie-Hélène Guérin

 

Talaa – sun is rising – par les interprètes d’Itmahrag

Talaa / طلعة from COD – Compagnie Olivier Dubois on Vimeo


ITMAHRAG
اتمهرج

Au 104 dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris
et dans le cadre du Printemps de la danse arabe 2021
Direction artistique et chorégraphie : Olivier Dubois
Interprètes : musiciens : Ali elCaptin, Ibrahim X, Shobra Elgeneral danseurs : Ali Abdelfattah, Mohand Qader, Moustafa Jimmy, Mohamed Toto
Composition musique : directeur musical : François Caffenne compositeur : François Caffenne & Ali elCaptin musicien et chanteurs : Ali elCaptin, ibrahim X, Shobra Elgeneral
Assistant artistique : Cyril Accorsi
Lumières : Emmanuel Gary
Scénographie : Paf atelier & Olivier Dubois

Dates de tournée (sous réserve des mesures gouvernementales) :
17-20 mars 2021 : Chaillot, Théâtre National de la Danse
1er-3 juin 2021 : Biennale de la Danse de Lyon

En attendant, retrouver d’un clic ici la compagnie Olivier Dubois sur sa chaîne vidéos

La Mélancolie des dragons : voyager en AX

En attendant de retrouver le chemin des salles, et pour se remettre un peu en tête le goût des espaces infinis des plateaux de théâtre…
Merci aux Amandiers-Nanterre de nous faire le cadeau de cette captation (parmi les richesses de leur chaîne vidéo ), et au site Theatral Magazine de s’en être fait, entre autres, le relais.
Un petit copier-coller => une heure vingt – sans mélancolie ni dragons. Ou (puisque « l’essentiel est invisible pour les yeux ») avec ?
vimeo.com/403609557/c4a19e6f96

 
@ Martin Argyroglo
 
Qui, sérieusement, n’a pas envie d’entendre l’autoradio d’une vieille AX crachoter Still living you,
au milieu d’une route de campagne couverte de silence et de neige ?
Qui, soyez honnêtes !, n’a pas envie de voir naître du merveilleux à l’aide de bâches gonflables,
d’une machine à bulle et d’une flûte à bec ?
 

« – 7 jours ? pour la tête de delco ?
– En même temps, vous êtes bien, là, non ? »

 
Le titre est magnifique, la scénographie spectaculaire et incroyablement émouvante, le metteur en scène et ses acteur•rice•s ont un sens délicieux des blancs, des suspens, du faux naturel, de ces ruptures de rythme qui font naître le trouble et le rire.
Dans une somptueuse forêt hivernale, une troupe de métalleux artistes ambulants post-modernes plante le décor improbable et bricàbracesque d’un parc d’attraction à deux sous (le futur Parc Dürer. Ou Parc Melancholia. Ou Parc des songes et des libertés. Ou Parc André Malraux. Ou Parc Antonin Artaud). Cette bande de lascars dépenaillés qui croit à la magie du spectacle et de l’amitié nous contamine de leur folie…
A bas bruit, d’un souffle de ventilateur portatif, ils nous ébouriffent, nous questionnent et creusent des minuscules galeries dans nos cerveaux pour y faire passer le vent du merveilleux et de l’incongru.

Un rafraîchissant, décalé, tendre et bel hommage aux arts salutaires du spectacle et du rêve !

 

Marie-Hélène Guérin

@ Martin Argyroglo

La Mélancolie des dragons
Spectacle créé le 31 mai 2008 aux Wiener Festwochen, Autriche.
Conception, scénographie et mise en scène Philippe Quesne
Avec Isabelle Angotti, Rodolphe Auté, Cyril Gomez-Mathieu, Joachim Fosset, Sébastien Jacobs, Victor Lenoble, Émilien Tessier, Gaëtan Vourc’h

Prochain rendez-vous avec Philippe Quesne aux Amandiers-Nanterre imminent ! Du 15 au 20 décembre, avec la reprise de L’Effet de Serge.

Confinés dans… Ma Chambre froide

Nous voici déconfinés mais les salles de théâtre ne sont pas encore prêtes à nous ouvrir à nouveau leurs portes… Alors pour combler le manque, pour réveiller les envies, pour glaner quelques moments de plaisirs théâtraux, je me fais le relais d’un cadeau offert par Théâtre contemporain.net, à consommer sans modération et promptement (je crois que le lien échoit le 20 mai) : la captation intégrale de Ma Chambre froide.
Le spectacle est antérieur à PianoPanier, nous n’en avons donc pas fait la critique, mais ici nous aimons le travail de Joël Pommerat (lire : Pinocchio et Cendrillon), et ce que nous aimons, nous aimons le partager !
Acteurs impeccables et délectables, mise en scène virtuose, maîtrisée et poétique, scénographie envoûtante, plongée vertigineuse autant qu’intimiste dans les méandres du monde du travail, jeu de miroir (diffracté) du théâtre dans le théâtre… vous allez bien trouver deux-trois bonnes raisons d’y jeter un oeil !
 

La prodigieuse loi des prodiges

C’est bien là ce que nous livre François de Brauer, quelque chose de prodigieux.

Pour changer un peu de la réforme des retraites, décortiquons ici la réforme Goutard.

Le décor est planté : plateau nu ou presque, avec quatre ou cinq chaises seulement, et François de Brauer en tenue de tous les jours, veste, chemise, jean. A partir de là, l’acteur nous embarque illico presto dans la vie de Rémi Goutard qu’il accompagne d’une formidable galerie de personnages incarnés avec brio et subtilité.

L’histoire : elle part d’un acte fondateur : à 3 ans Rémi Goutard, saccage par inadvertance l’œuvre de 50.000 euros de l’ami de son père, l’artiste en vue Régis Duflou. Traumatisé par les foudres de ce dernier et par la vie d’artiste raté de son père, Rémi va s’ériger contre toute expression artistique. Dès lors, devenu un homme brillant mais austère, Rémi Goutard entre en politique et veut supprimer, par sa réforme, l’art et les artistes qu’il tient en horreur.

Ce qui est absolument fascinant, c’est de voir avec quelle dextérité, justesse et humour, François de Brauer passe d’un personnage à l’autre, d’une situation à une autre, d’une humeur à l’autre. On s’imagine tout, la salle d’accouchement, l’appartement familiale, le musée, les terrasses de café, le plateau télé, la manif, le bureau futuriste de la dictature. Il bruite tout, imite tout, imagine tout, mais surtout, il nous fait développer à nous, notre imaginaire. A l’heure où le théâtre utilise de plus en plus la vidéo, l’acteur nous rappelle avec force l’essence même du théâtre, raconter une histoire. A partir de là, le film se crée tout seul dans nos têtes, la BD se dessine en directe dans nos esprits fascinés.

Dans une société du data, de la rentabilité, de l’efficacité, de la dictature des idées, place aux gens qui doutent, à ceux qui écoutent leur cœur, qui cherchent, créent, rêvent et font rêver.

A voir absolument !

Anne-Céline Trambouze

 

La Loi des prodiges
Un spectacle de François de Brauer
collaboration artistique Louis Arene, Joséphine Serre
lumières François Menou
costumes Christelle André
photos Victor Tonelli

Infos sur la tournée : CLIC ici

Face à la mère, la douceur du déferlement poétique

Une histoire singulière, un piano, un deuil, celui de la mère, morte subitement.

Ce récit autobiographique de Jean-René Lemoine se conte à trois voix, une comédienne et deux comédiens. Ensemble et à tour de rôle, ils déroulent le parchemin du passé pour s’emparer du cheminement de cet homme, qui a perdu sa mère à l’autre bout du monde et qu’il voyait rarement.

Etre face à la mère, c’est se retrouver confronté au vaste horizon de ses origines, au ressac de ses douleurs, au déferlement des pages tournées depuis longtemps qui reviennent en pleine figure. C’est ce doux bruit de vagues aux embruns tantôt vivifiant, tantôt mélancolique.

A partir de là, se déroule le fil de son enfance, comme une longue lettre qu’il écrit à sa mère, renouant avec le souvenir et osant les mots qui n’avaient jamais été prononcé.

C’est un chant, une élégie, un cri d’amour a posteriori. Comme s’il fallait attendre la mort d’un être si cher pour laisser parler son cœur, comme si finalement la mort délivrait la langue et provoquait le jaillissement des mots. Jean-René Lemoine trouve ici comme beaucoup d’autres, le remède à sa douleur, ou si ce n’est le remède, une forme de salut par mots. Soigner la douleur par les mots, soigner la douleur par l’amour.

«Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé,
que pour sortir en fait de l’enfer » Artaud.

Dans cette mise en scène toute en délicatesse et simplicité, Jean-Philippe Renaud nous livre ce voyage avec justesse.

Anne-Céline Trambouze

 

D’après Face à la mère de Jean-René Lemoine
Mise en scène Jean-Philippe Renaud
Interprétation Jean-Philippe Renaud, Sarah Duret-Bernard, et Christian Schweda
Théâtre de la Croisée des Chemins (prochaines dates à venir)

coming out

Coming-out, ou la véritable sortie du placard

Coming-out, expression datant des années 70 désignant l’annonce volontaire d’une orientation sexuelle. Ça, on sait. Des coming-out, on en a déjà vu et entendu des tonnes. Ce qui est plus intéressant, c’est d’apprendre que l’expression originale est en fait « coming out of the closet » c’est-à-dire « sortir du placard » provenant probablement de l’expression anglaise « to have a skeleton in the closet », avoir un squelette dans le placard signifiant avoir un secret honteux.

Ce que Medhi Djaadi nous sort du placard, ce n’est pas une révélation inattendue de son orientation sexuelle mais sa conversion… au catholicisme. Il nous raconte comment lui, musulman pratiquant issu d’une famille musulmane pratiquante, va rencontrer le Christ. Pas banal.

Il se présente à nous, littéralement, pour nous raconter son histoire : son enfance à l’école coranique, les trafics en banlieue, en passant par le protestantisme et enfin par le catholicisme. Il nous embarque dans sa vie avec justesse et humour, nous peignant des personnages hauts en couleur avec une mention spéciale pour Innocent le chef de bande à St Etienne, les groupes de prières avec les Baudouin et les Ombeline, les cha-cha et les aristo. (pour les non-initiés, un cha-cha, c’est celui qui va, l’air béa, chanter Dieu en levant les mains, façon ravi de la crèche). Tout le monde y passe, Medhi Djaadi n’épargne personne, mais c’est toujours avec finesse et malice.

Au final, ce titre Coming-out, nous explique-t-il, c’était pour avoir des subventions, parce qu’ « apostat » ou « conversion », ça n’aurait pas fait le même effet. En tout cas, on réalise que chez les acteurs, comme dans notre société, être homosexuel ou musulman, c’est « cool », être catholique, ça le parait beaucoup moins. Comme autrefois avec l’homosexualité, se dire catholique, ça fait presque l’effet d’un secret honteux. Sauf que Medhi, lui, ose en témoigner sans complexe, il peut être fier de ce parcours qui n’a pas fini de le faire rayonner. Et on s’en réjouit.

Anne-Céline Trambouze

 

Tous les mercredis à 20h jusqu’au 18 mars 2020 au Théâtre Montmartre Galabru (75018).
Rens. : 01.42.23.15.85

ARCHITECTURE
Text, direction Pascal RAMBERT artistic collaboration Pauline ROUSSILLE light Yves GODIN costumes Anais ROMAND music Alexandre MEYER choregraphy Thierry THIEU NIANG sing Francine ACOLAS furniture advice Harold MOLLET
with Emmanuelle BEART Audrey BONNET Anne BROCHET Marie Sophie FERDANE Arthur NAUZYCIEL Stanislas NORDEY Denis PODALYDES (de la Comedie Francaise) Laurent POITRENAUX Jacques WEBER. 
ARCHITECTURE
Texte, mise en scene et installation Pascal RAMBERT collaboration artistique Pauline ROUSSILLE lumiere Yves GODIN costumes Anais ROMAND musique Alexandre MEYER choregraphie Thierry THIEU NIANG chant Francine ACOLAS conseil mobilier Harold MOLLET avec Emmanuelle BEART Audrey BONNET Anne BROCHET Marie Sophie FERDANE Arthur NAUZYCIEL Stanislas NORDEY Denis PODALYDES (de la Comedie Francaise) Laurent POITRENAUX Jacques WEBER.

Architecture en pierre de taille

Le pape du festival d’Avignon est Pascal Rambert, et la cour d’honneur est son palais. Rares sont ceux ayant aussi bien su mettre en valeur les murs et les voûtes de ce lieu mythique, et encore plus rares ceux ayant réussi au contraire à faire oublier la magie du Palais des Papes pour mieux transporter leur public. Pascal Rambert a, paradoxalement, relevé le défi de conjuguer ces deux prouesses.

Tout commence par une ronde, une danse si légère qu’elle en semble suspendue dans le temps. Un instant de communion et d’alchimie totales entre les neuf comédiens qui vont s’affronter. Puis résonnent la voix grave de Jacques Weber, et les mots violents de Pascal Rambert.
Car Architecture est une histoire de violence : sur fond d’un XXe siècle tragique, une famille d’intellectuels se déchire comme se déchirera bientôt l’Europe de part laquelle ils voyagent.

@Christophe Raynaud de Lage

Les thèmes de la guerre, bien sûr, mais aussi et surtout de la famille et en particulier des relations entre les pères et les fils, autant de sujets chers à Pascal Rambert, constituent le cœur de ce texte riche, poétique, puissant, moderne, ébranlant, fort, marquant. Entre face-à-faces pleins de tension et monologues foisonnants, passionnants et bouleversants, ces répliques, ces mots, frappent de plein fouet, pénètrent, poignardent, laissant des cicatrices ineffaçables et salvatrices. Et si la langue et les mots brûlants et violents de Pascal Rambert, faisant écho au plus profond de chacun, constituent les solides et indispensables fondations de cette Architecture, les neuf comédiens qui s’affrontent sur scène en sont indéniablement les piliers essentiels, bravant les tourments d’une époque qui les dépasse. Ces mastodontes donnent vie aux personnages et aux mots de Rambert, avec un talent tel qu’il semble obligatoire de saluer chacune de ces performances.

Jacques Weber incarne avec puissance le patriarche violent et vieillissant, figure du vieux monde ; Stanislas Nordey tient droit face aux reproches amers de son père, (dés)articulant chaque mot pour mieux le planter dans le cœur des autres protagonistes et des spectateurs ; Marie-Sophie Ferdane prête sa voix cuivrée et sa bravoure au rôle de la seconde femme de Jacques, pièce rapportée à une famille qui peine à l’intégrer ; Anne Brochet et Emmanuelle Béart incarnent deux sœurs aux destins parallèles avec subtilité et violence ; Denis Podalydès et Pascal Rénéric, en alternance, campent avec fragilité et émotion le fils aîné, musicien bègue incompris, aimant passionnément sa femme, Audrey Bonnet, magnifique de légèreté et de force jusqu’à un monologue final particulièrement puissant et avec laquelle il constitue un couple à l’alchimie évidente ; Arthur Nauzyciel est d’une grande justesse, en militaire teigneux, tour à tour effrayant et vulnérable, belliqueux et résigné ; enfin, Laurent Poitrenaux détonne : à la fois drôle, touchant ou profondément antipathique, il est ce gibbon inquiétant, élastique et impressionnant.

ARCHITECTURE
Text, direction Pascal RAMBERT artistic collaboration Pauline ROUSSILLE light Yves GODIN costumes Anais ROMAND music Alexandre MEYER choregraphy Thierry THIEU NIANG sing Francine ACOLAS furniture advice Harold MOLLET
with Emmanuelle BEART Audrey BONNET Anne BROCHET Marie Sophie FERDANE Arthur NAUZYCIEL Stanislas NORDEY Denis PODALYDES (de la Comedie Francaise) Laurent POITRENAUX Jacques WEBER. 
ARCHITECTURE
 Texte, mise en scène et installation Pascal RAMBERT collaboration artistique Pauline ROUSSILLE lumière Yves GODIN costumes Anaïs ROMAND musique Alexandre MEYER chorégraphie Thierry THIEU NIANG chant Francine ACOLAS conseil mobilier Harold MOLLET avec Emmanuelle BEART Audrey BONNET Anne BROCHET Marie Sophie FERDANE Arthur NAUZYCIEL Stanislas NORDEY Denis PODALYDES (de la Comédie Française) Laurent POITRENAUX Jacques WEBER.

Ainsi, pour notre plus grand plaisir, ces neuf comédiens de marbre brut, véritables mastodontes monolithiques, s’affrontent sur une scène sublimée. Sublimée tout d’abord par la scénographie, d’une pureté éblouissante, qui voit le plateau divisé en îlots qui forment cet écosystème familial. Sublimée par les lumières d’Yves Godin, entre froideur et chaleur, évoluant en harmonie avec le cours du récit, épousant le texte et son cheminement.
Architecture est un grand spectacle, une succession d’images lumineuses et marquantes, de scènes d’anthologie parfois si féériques que l’instant semble figé, un chef-d’œuvre porté par une troupe impressionnante et talentueuse, un de ces instants de théâtre total, une étincelle dans le paysage théâtral, qui illumine la Cour d’honneur et notre âme de spectateur.

Nathan Aznar

Teaser Architecture

ARCHITECTURE
Vu au festival d’Avignon 2019,
à voir actuellement aux Bouffes du Nord, jusqu’au 22 décembre
Texte, mise en scène et installation Pascal Rambert/ collaboration artistique Pauline Roussille/ lumière Yves Godin/ costumes Anaïs Romand/ musique Alexandre Meyer/ chorégraphie Thierry Thieu Nineang / chant Francine Acolas / conseil mobilier Harold Mollet
Avec Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès de la Comédie-Française, en alternance avec Pascal Rénéric, Laurent Poitrenaux, Jacques Weber
Création le 4 juillet 2019 au Festival d’Avignon – Cour d’honneur du palais des papes
Dates de tournée 2019-2020 ici

Warm : enfer ou back room ?

Vous avez envie de voir autre chose, de l’hors du commun, de la performance scénique, de l’intensité, « Warm » vous époustouflera.
 
Peut-on être excité sexuellement au théâtre ? C’est une question que l’on peut se poser en assistant à une représentation de « Warm ». Le théâtre n’est pas l’image, le théâtre, c’est le corps de loin et la voix qui vous arrive et c’est ce que nous donne à voir superbement « Warm ». On vous demandera de laisser vos effets aux vestiaires, car dans la salle, soyez prévenus « ça va chauffer ».
C’est assurément un texte écrit par un homme que nous donne à entendre Béatrice Dalle, qui a beaucoup de courage de se colleter à cette violence textuelle et physique, à cette succession de verbes violents, dévorateurs, exigeants et mettant en avant la maîtresse femme, pur désir et pur fantasme vus par l’esprit masculin. Elle y vit l’incarnation de ce désir et nous le retranscrit par la voix et de temps en temps avec son corps, qui voudrait lui aussi s’exprimer, mais comment faire, debout, presque figée, face à un lutrin, un micro à la main, pour que le corps vive également, pour que la voix ne soit pas que montée de la jouissance, mais puisse aussi se libérer et atteindre l’orgasme ?

@ Arnaud Bertereau

Ceux qui vivent à travers leur corps sur le plateau, ce sont le porteur Wilmer Marquez et le voltigeur Edward Aleman. Pourquoi deux hommes et pas deux femmes, ou un homme et une femme ou deux femmes ? A quoi correspond ce fantasme de voltigeurs ? Fraternité ? Homosexualité ? Rêve de partouze ? Il faut cependant préciser que le spectacle est né de cette rencontre entre le metteur en scène David Bobée et le duo d’acrobates colombiens et que le texte n’est venu qu’après. Des corps qui symboliseraient « ça », cette tentative de montrer « ça », avec la grâce et la force et la beauté des corps de ces deux hommes et sans une once de vulgarité.
 
La maîtresse femme se veut dominatrice alors que bien souvent, elle n’est que commentatrice et non ordonnatrice des événements de ses fantasmes incarnés par les exploits acrobatiques d’Edward Aleman et Wilmer Marquez. Sauf à certains moments, où elle aime à dominer par la parole, presque contraindre, presque sadique. Elle se saoule de ses propres inventions et incantations, tandis que les hommes-objets, interchangeables, morceaux du meilleur de chaque fraction de corps et de visages archivés par l’inconscient désirant de celle qui fantasme, ne paraissent au début que des gymnastes -enfin quand je dis « que », ce n’est pas réducteur, leurs prouesses nous impressionnent- et deviennent peu à peu des lutteurs qui ratent, tombent, déchoient, s’abandonnent à leur fatigue, à leur faiblesse, que leur transpiration, provoquée par la chaleur sur le plateau, oblige à se surpasser et qui, parfois, malgré les injonctions diaboliques de la maîtresse femme, n’en font qu’à leur tête et à leur corps.

@ Arnaud Bertereau

Quelle est cette femme si crue, si sans histoire, qui jouit de manipuler les corps comme une marionnettiste, ce spectacle circassien de l’intérieur de sa tête ?
Même si Béatrice Dalle est tout à fait impressionnante dans son interprétation qu’elle restitue avec force et intensité, elle demeure cependant jeune pour ce jeu de rôle rude et masculin, où l’on oscille entre enfer et back-room ; j’aurais imaginé une femme vieille, à la peau fripée, à la voix éraillée, pour ces invocations, pour cette poésie sonore, car oui, il s’agit bien de poésie, que ce soit celle des voltigeurs, de Beatrice Dalle, du texte de Ronan Chéneau, de la musique de Frédéric Délias, de la création lumière de Stéphanie Babi Aubert ou de l’installation et de la direction de David Bobée.
On en prend plein la vue, plein la tête, plein les oreilles avec la mise en scène faite de la lectrice au micro par Béatrice Dalle, du jeu acrobatique des porteurs-voltigeurs, des miroirs en fond de scène qui donnent l’impression de fondre et provoquent des mirages tant la chaleur produite par les projecteurs à chaque flanc de la scène brûle tout.
 
Or, le spectateur, peut-il vraiment partager cette expérience avec ceux qui sont sur scène ? Pas vraiment. On est bien sûr fascinés par ce qu’on voit et ce qu’on entend, beaucoup de nos sens sont en éveil, mais on est également capturés, avec l’envie de ne plus subir cette oppression, cette folie tout à fait réussie. Le spectateur reste forcément en retrait. Aurait-il été possible d’imaginer une immense partouze au théâtre du Rond-Point ?
 

Isabelle Buisson

 

WARM
Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 5 janvier 2020
Texte : Ronan Chéneau
Installation et direction : David Bobée
Avec : Béatrice Dalle
Acrobates : Edward Aleman, Wilmer Marquez
Lumière et installation : Stéphanie Babi Aubert
Musique : Frédéric Deslias