Wade in the water : en apnée

Un décor tout simple, adossé à deux pans de mur : une esquisse de chambre d’un côté, grand lit, table de chevet; une cuisine de l’autre, évier, poste de radio, meubles de bois clair, une fenêtre. Autour, l’obscurité d’une cage de théâtre pendrillonnée de noir, obscurité dense et douce propice à la naissance des rêves.
Dans les jolis gestes du quotidien d’un couple mixte, en quelques scènes muettes, toute une intimité se dessine, s’y écrivent la tendresse des deux amoureux, l’épreuve à venir, la présence attentive de l’ami présent et chaleureux.

On suit le délicat parcours d’un homme confronté à l’expérience du deuil de soi. Une lumière palpite, un verre reste suspendu en l’air car les mains du malade n’ont plus la force de le retenir, un autre éclate sous l’impact d’un cri muet; un homme peut devenir une ombre, se dissoudre, s’effacer peu à peu; deux amis peuvent ne plus se mouvoir dans le même temps, chacun au rythme de ses propres tourments; une femme aimée peut faire s’envoler de joie un homme aimé. Presque avec une simplicité innocente, enfantine, on voit se matérialiser des états psychiques. Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation : les 5 stades théorisés par la psychiatre d’Elisabeth Kübler-Ross dans les recherches sur le deuil prennent forme dans les boucles, suspens, flottements, répétitions obsessionnelles, fragments et brisures du temps qui rythment le spectacle. Devant l’étrangeté et la beauté, incrédulité et logique s’estompent, et s’ouvre la possibilité d’accueillir l’inouï.

Les notes d’Ibrahim Maalouf sculptent l’espace, percussions hypnotisantes, trompettes déchirantes, entremêlant chants traditionnels puissants (Like a motherless child, ou l’éponyme Wade in the water, poignant chant d’esclave) et compositions électroniques captivantes. C’est Aragorn Boulanger qui a conçu les chorégraphies du spectacle. A lui, dont le personnage accomplit le solitaire et âpre chemin vers l’acceptation de sa mort proche, la partition la plus obscure et la plus mystérieuse, à lui le le plus impossible. A ses côtés : Marco Bataille-Testu et Ingrid Estarque, dans les rôles de l’ami et la compagne. Deux belles présences, sobres et intenses. Tous les trois sont à la fois aériens et ancrés, pudiques et vibrants. Dans ce spectacle aux teintes sombres, les liens entre eux apportent aussi parfois les douces ou franches couleurs d’un dialogue amical, d’une danse partagée, éclats de joie. La vie n’est pas d’un bloc, et même la douleur a ses respirations : Wade in the water s’irise de toutes ces complexités, ne cherchant pas à échapper au noir mais le parant de mille reflets riches et sensibles.

Ici la magie de Clément Debailleul et Raphaël Navarro (fondateurs de la compagnie 14:20, et concepteurs de ce spectacle) accomplit la grande illusion, qui fait disparaître la magie elle-même, invente un autre espace-temps, un espace où la relativité du temps prend corps. Et ce spectacle muet, nourri d’artifices et d’invention, palpite de mots, d’émotions, de réalité et de vie.

Ce spectacle n’est plus à l’affiche à Paris, mais à guetter en tournée.
On peut aussi suivre les autres créations de la compagnie 14:20, aller découvrir leur collaboration avec la Comédie-Française pour un Faust magique ou les autres spectacles du festival « Magie nouvelle » au Rond-Point : Le Paradoxe de Georges (Yann Frisch), Les Limbes … jusque fin mai !

WADE IN THE WATER
Avec Marco Bataille-Testu, Aragorn Boulanger, Ingrid Estarque
Conception et mise en scène : Clément Debailleul, Raphaël Navarro
Dramaturgie : Valentine Losseau
Chorégraphie : Aragorn Boulanger
Lumière : Elsa Revol
Scénographie : Céline Diez
Ecriture : Aragorn Boulanger, Clément Debailleul, Valentine Losseau, Raphaël Navarro, Elsa Revol
Musique originale : Ibrahim Maalouf

Photos : Giovanni Cittadinicesi

Wade In The Water from Cie 14:20 on Vimeo.

Le paradoxe de Georges, Yann Frish au Théâtre du Rond-Point, coup de coeur Pianopanier

La conférence magique de Yann Frisch

Yann Frisch est unique. Ce magicien prodige a été champion du monde 2012 de « close up », cette discipline sans filet et sans artifices, où l’illusion, juste sous nos yeux, est encore plus vertigineuse.

Yann Frisch est multiple. Ce n’est pas qu’un magicien extrêmement doué, c’est aussi un artiste complet et un comédien accompli. Nous l’avions découvert en 2015 dans « Le Syndrome de Cassandre », qui était aussi un spectacle de magie époustouflant, mais surtout un grand moment de théâtre.  Depuis, nous guettons avec une fébrile impatience chacune de ses nouvelles créations.

Yann Frisch ne fait décidément rien comme les autres. Plutôt que d’occuper l’une des salles du Rond-Point, il a construit un « Camion-Théâtre » qui sera son écrin pour ses prochains spectacles. C’est un théâtre itinérant, fabriqué sur mesure, presque, déjà, un tour de magie, où tous les spectateurs ont l’impression d’être au premier rang.

Yann Frisch est très jeune – à peine 28 ans – ce qui laisse songeur sur la maîtrise de son art et sur le champ des possibles qu’il lui reste à labourer. Il nous revient en ce joli mois de mai dans les jardins du théâtre du Rond-Point, dans le cadre du Festival Magie, pour ce « Paradoxe de Georges ».

Le paradoxe de Georges, Yann Frish au Théâtre du Rond-Point, coup de coeur Pianopanier © Giovanni Cittadini Cesi

« Il pleut dehors, mais je ne crois pas qu’il pleuve »

Quand on pénètre dans son antre, Yann Frisch est déjà sur le plateau. L’ambiance est très cosy, les lumières sont tamisées, le décor a des allures d’un salon du début du siècle dernier. Un microsillon tourne sur un gramophone sans âge. Une gnôle est posée sur la table – elle servira à étancher la soif du magicien et à nous faire croire (déjà une première illusion ?) qu’il joue avec l’alcool pour risquer d’être moins concentré sur son art.

Il ne faut, bien entendu, rien dire de ce spectacle d’une heure qui passe à la vitesse d’une minute. Encore une illusion, car il y aurait beaucoup à raconter.

Il s’agit ici purement de cartomagie, c’est-à-dire de tours de cartes. Mais l’on sait que Yann Frisch a l’art de la mise en scène. Le spectacle prend ainsi très vite des allures de conférence, où nous, public, serions les spectateurs attentifs d’un cours magistral sur la magie et ses diverses sous-disciplines (« ses petits artisanats », précise joliment le magicien) : dextérité, manipulation psychologie, détournement d’attention.

Le paradoxe de Georges, Yann Frish au Théâtre du Rond-Point, coup de coeur Pianopanier

C’est bien entendu, une nouvelle fois, une vaste illusion car, sous couvert de nous dévoiler ses techniques, Yann Frisch nous embarque un peu plus loin dans la magie pure, sans jamais se prendre au sérieux, en restant toujours dans une proximité et une connivence qui font souvent le sel de ses créations.

Durant ce spectacle à ne pas manquer, Yann Frisch va théoriser autour du fameux paradoxe du philosophe anglais Georges Edward Moore (« Il pleut dehors, mais je ne crois pas qu’il pleuve »), nous parler de magiciens célèbres, aveugles, voire manchots ( !), et partir explorer, en nous prenant à témoin, souvent grâce à son humour absurde absolument ravageur, toutes les émotions qui nous traversent quand nous sommes confrontés à ces illusions : certains riront aux éclats, d’autres seront éberlués, certains seront même tristes, et d’autres très énervés de s’être fait attrapés.

C’est bien entendu souvent le prétexte à des tours absolument stupéfiants. On caresse alors l’idée de revenir autant de fois que nécessaire, tous les soirs, dans ce camion-théâtre, pour tenter de percer les diaboliques mystères de ces tours incroyables. Mais on laisse vite tomber cette idée saugrenue – et sûrement très coûteuse – car on se doute bien que cette initiative serait tout-à-fait vaine. Et ça, c’est aussi très énervant.

Stéphane Aznar

Le paradoxe de Georges, Yann Frish au Théâtre du Rond-Point, coup de coeur Pianopanier

LE PARADOXE DE GEORGES
À l’affiche du Théâtre du Rond-Point jusqu’au 30 mai
Un spectacle de et avec Yann Frish

La Guerre De Troie (en moins de deux!) Théâtre 13 critique Pianopanier

Superpositions

Déjà, le détour au Théâtre 13 n’est pas sans surprise. On y découvre un théâtre en hémicycle, moderne et confortable, conçu pour bien voir et bien entendre de partout. Un petit bijou d’architecture signé Éric Pannetier.
Ensuite, le projet du Théâtre Mantois qui nous propose « La guerre de Troie (en moins de deux !) » est un projet ambitieux qui fait appel à bien des corps de métier. Comment raconter toute la guerre de Troie en une heure vingt sans s’emmêler les pinceaux et en rendant l’ensemble attractif ? C’est le pari de cette pièce. Forcément, même si le pari est tenu et même si l’ambition nous parvient, c’est un peu comme lorsqu’on visite les monuments d’Europe en miniature dans un parc dédié : l’impression est stupéfiante, l’idée est géniale mais on a indubitablement l’impression d’une contrefaçon.
Pourtant, l’histoire, tellement rocambolesque, de ces dieux et demi-dieux nous parvient malgré tout grâce à plusieurs facteurs. D’abord, l’écriture, car il y en a une, malgré les nombreuses réécritures qui ont vu ce texte remanié, malgré les nombreux auteurs antiques convoqués. Il y en a une portée par un souffle épique mêlé à une modernité de langage, comme quand Achille et Ajax se battent à coup d’insultes métaphoriques, on croirait presque entendre du Léo Ferré.

La Guerre De Troie (en moins de deux!) Théâtre 13 critique Pianopanier © Laure Ricouard

Ensuite, l’économie de moyens : une table, des chaises, de la lumière, qui fait la part belle aux costumes, superposition encore une fois des époques de l’antique au contemporain. Comme les demi-jupes longues à motifs treillis des guerriers face à Troie, semblables aux robes de princesses sorties d’un char d’assaut. Un autre élément encore n’est pas à négliger, c’est la musique au piano, qui accompagne tout le spectacle, une composition originale de Christian Roux, qui colle parfaitement à ce qui nous est raconté, qui nous entraine entre concerto classique et musique pour films muets. Et les chansons aussi, drôles et écrites, qui s’inspirent de la chanson de geste et convoquent ici le Moyen-Age, où le Graal, le cheval de Troie et les westerns se chevauchent.

La Guerre De Troie (en moins de deux!) Théâtre 13 critique Pianopanier

Toute l’histoire est narrée à la troisième personne, chaque personnage, distancié de lui-même nous raconte les faits, un résumé dans les grandes lignes, les moments clefs. Et même si l’on sent le tour de force que cela a dû être pour unifier l’histoire et le style, en conséquence, l’ensemble manque un peu d’incarnation et d’émotion du fait de cette distanciation. C’est plus l’amusement qui mène les troupes. Parce qu’on rit beaucoup des facéties de ces héros, de leur rencontre avec la modernité, de la petitesse des dieux finalement et des trouvailles de mise en scène. Les comédiens s’amusent comme des enfants inventant leur jeu au fur et à mesure qu’il se déroule, le public s’amuse, le pianiste s’amuse jusqu’à simuler son propre assassinat par l’un des héros de l’histoire. Et c’est incontestable qu’on passe un bon moment de 7 à 77 ans.

Isabelle Buisson

La Guerre De Troie (en moins de deux!) Théâtre 13 critique Pianopanier

LA GUERRE DE TROIE (EN MOINS DE DEUX !)
À l’affiche du Théâtre 13 jusqu’au 10 Juin
Texte Eudes Labrusse, d’après Homère, Sophocle, Euripide, Hésiode, Virgile…
Mise en scène Jérôme Imard et Eudes Labrusse
Compagnie Théâtre du Mantois (Ile-de-France)
Avec : Catherine Bayle, Audrey Le Bihan, Hoa-Lan Scremin, Laurent Joly, Nicolas Postillon, Loïc Puichevrier, Philippe Weissert
Musique de scène (piano / guitare) Christian Roux

Le Récit d'un homme inconnu - Tchekov - Vassiliev - photo Jean-Louis Fernandez

« Le Récit d’un homme inconnu » ou la puissance théâtrale

Créée au Théâtre National de Strasbourg, la MC 93 a reçu la mise en scène de cette nouvelle de Tchekhov, « Le Récit d’un homme inconnu » avec trois acteurs hors pair, Valérie Dréville, Stanislas Nordey et Sava Lolov. Zinaïda a quitté son mari pour s’installer chez George Orlov sous l’observation silencieuse de Stepan, un ancien officier servant désormais la révolution introduit chez ce dernier pour tuer son père.
 
D’emblée, le grand maître russe nous plonge dans cette atmosphère particulière propre à Tchekhov où les mots transcendent les acteurs pour en dégager la puissance du désir humain et les ambivalences de l’âme.
Atmosphère pour le moins étrange introduite par Valérie Dréville dans sa danse d’ouverture en mouvements saccadés, traduisant à la fois la joie immense d’aimer, et annonçant peut-être déjà les secousses et les irrégularités des sentiments, la déception, l’angoisse.
 

Le Récit d'un homme inconnu - Tchekov - Vassiliev - photo Jean-Louis Fernandez

Ce qui est remarquable, c’est le travail qu’ont fait les acteurs sur leur déclamation si typique de l’exploration de Vassiliev. Si elle peut paraitre parfois surprenante et entrecoupée, elle révèle avec verve la sève de l’écriture. Cela ne va pas sans rappeler le travail de diction de Médée-Matériau.

Tout au long de la pièce, les personnages ne cessent de se servir des thés brûlants. Les différents services défilent. Gestes anodins de servir du thé, et de le boire. Partage d’un moment intime, convivial ou mondain. Thé qui sera ensuite recraché à répétition par le personnage de Zinaida. Symbole fort d’une norme, d’une habitude, d’un quotidien qui bien souvent cache ou l’inertie et l’indifférence de certains personnages (celle d’Orlov par exemple) ou les prises dans le filet de l’amour.
 
Chef d’œuvre à voir absolument !
 

LE RÉCIT D’UN HOMME INCONNU
De Tchekhov
Mise en scène Anatoli Vassiliev
Avec Valérie Dréville, Stanislas Nordey, Sava Lolov
et Romane Rassendren
En tournée : 12 au 20 avril au Théâtre National de Bretagne (Rennes)

 

SANDRE de Solenn Denos avec Erwan Daouphars © Marie Elise Ho-Van-Ba

Sandre : La Leçon de Ténèbres d’une femme blessée

Sur une petite estrade carrée, scène de poche posée sur la scène des Métallos, un fauteuil XVIIIe, une lampe sur pied dont l’abat-jour tamise d’un or chaud la lumière; autour : la pénombre. Un lieu de confidences, un recoin de salon accueillant, bercé d’une matière sonore électronique, répétitive, languide, enveloppante.
Sous le fauteuil, des piques, stalactites et stalagmites scintillantes, dont la préciosité confère une étrange et menaçante beauté à cet espace familier lové au creux de la nuit du plateau nu.
Face à nous, Elle. Tee-shirt et pantalon de toile noirs, pieds et bras nus, c’est le comédien Erwan Daouphars qui offre sa voix et son corps à la parole de cette femme, innommée et si difficilement dicible. Le physique solide, la voix à peine allégée pour glisser vers le timbre d’une femme.
Au milieu de menus propos du quotidien, le café, les perruches qu’on appelle inséparables, la grande à qui il faut faire réciter ses leçons, un déshabillé de soie dont on rêve pour être belle, s’immisce déjà, comme une ombre rapide, une robe de chambre couverte de sang.
 
SANDRE de Solenn Denos avec Erwan Daouphars © Marie Elise Ho-Van-Ba
 
Solenn Denis, l’autrice, a composé ce « monologue pour un homme » pour donner la parole à des femmes qui n’en n’ont pas, et que société et individus auraient, quand bien même, du mal à entendre, tant elles sont loin, au-delà, isolées dans la nuit du tabou, les mères qui reprennent la vie qu’elles viennent de donner.
Elle cite Paul Ricoeur « La tolérance n’est pas une concession que je fais à l’autre mais la reconnaissance du principe que la vérité m’échappe. […] Comprendre revient à donner du sens à un événement, quel qu’il soit, en vue de s’en dégager pour mieux le tolérer et ensuite le prévenir. Et c’est dans cet ordre que notre pensée doit agir. Il y va de notre santé mentale. Il s’agit de ne pas rester sidéré par un fait divers. Ce pas en arrière consiste à s’éloigner de l’horreur de l’acte pour ouvrir un espace qui fonctionnera comme une mise au point. On voit si mal quand on est collé à ce que l’on regarde ! »
Son texte est remarquable de pudeur et d’humanité, soliloque-confidence qui se déroule, s’enroule sur lui-même, revient en arrière, procède par bonds ou échos, pour déployer la vie de cette femme qui se désagrège. Cette femme fragile qui parfois se sent « sortie d’elle-même », qui préfère « sourire plutôt que répondre aux gens qu’ils veulent tout savoir », qui de renoncements en abandons, d’illusions usées en rêves délaissés, se disloque, se perd. C’est la litanie des vies simples, elle a aimé, elle a cru sa mère qui lui disait que les hommes, « ça se tient par le ventre », elle a mitonné, côtes d’agneau, ratatouilles, choux farcis, tartes tatin, elle a fait tout ce qu’il fallait faire, laver, ranger, attendre, écouter, elle a fait deux beaux enfants, elle a grossi, et quand elle a « été pleine de côtes, de farces, de tartes », elle a été encore enceinte, mais « ça s’est pas vu, personne ne pouvait le voir », et puis comment le dire au mari qui ne l’aime plus, au mari qui veut partir ?
 
SANDRE de Solenn Denos avec Erwan Daouphars © Marie Elise Ho-Van-Ba
 
Les souvenirs s’égrènent, enfance, jeunesse, rires, débuts de l’amour… Erwann Daouphars, comédien sensible, généreux et fin, sans pathos et d’une grande justesse, le geste économe et la présence dense, sait les teinter de tendresse, de douceur, y glisser des irisations d’amertume, des éclats d’ironie qui en soulignent la complexité…
Pendant que de l’eau sourd du lampadaire – cette eau de l’océan où une Médée d’un autre temps a jeté les membres de ses enfants assassinés, cette eau des larmes, du ventre des mères, du monde qui se dissout -, la lumière dorée de l’abat-jour se fait refuge, le comédien s’en approche comme d’un feu de cheminée bienveillant, y cherche au fond de sa part d’ombre le cri qui bouillonnera à sa bouche, encre opaque, bile noire ancestrale de la mélancolie, de la rage.

La mise en scène est discrète, miniature soignée, attentive, resserrée, tenant en équilibre sur la petite estrade carrée – et pourtant l’estrade est ceinte d’ombres et de lumières (création subtile et précise de Yannick Anché), et non de murs : les mouvements tiennent dans un mouchoir de poche, mais la parole – ténue mais libre – s’envole, franchit l’espace, et vient se nicher dans le cœur des spectateurs au souffle coupé. La matière sonore, bruissements, vagues, devient mélodie, gonfle, reflue, redevient organique, grondante. Cela est beau, très beau, mais rien n’est décoratif, c’est beau pour accorder de l’humanité à cette femme en miettes, de la dignité à cette Médée moderne qui chercher le fil pour recoudre ces morceaux échappés, pour être malgré tout un être.
Erwann Daouphars, au-delà de la prouesse d’acteur indéniable qu’il livre, offre un portrait intense, un moment de théâtre et d’humanité dense et précieux.

Marie-Hélène Guérin

 

SANDRE
À l’affiche de La Maison des Métallos jusqu’au 8 avril
Texte Solenn Denis (Editions Lansman)
Interprétation Erwan Daouphars
Mise en scène Collectif Denisyak
Conception lumière Yannick Anché
Conception scénographique Philippe Casaban et Eric Charbeau
Costumière Muriel Leriche
Construction décor Nicolas Brun
Photos © Marie-Elise Ho-Van-Ba

 

Apnée familiale

Comment organiser une réunion de famille sans stress ? Comment organiser une réunion de famille sans craquer ? Pour ou contre les réunions de famille ? Psychologie et réunion de famille, petit guide pour votre réunion de famille… Voilà un petit panel de ce que l’on peut trouver quand on tape « réunion de famille  » dans la barre de recherche Google. Prometteur. D’après Google donc, les rassemblements familiaux étouffent… On comprend mieux alors « ce grand besoin de respirer ». C’est à partir de là qu’Erika Guillouzouic plante le décor. Une réunion de famille. Claire réunit ses frères et soeurs pour leur annoncer la nouvelle. Bombe, éclatement.

 » C’était le matin. Je n’ai pas regardé ma montre, à mon poignet, rien. Mes yeux se sont détournés. A l’horloge du four, 7H43. A 7h43. En robe de chambre. Assis. Le bol de café sur la table, un sucre dedans, les tartines à côté, tout était prêt. Prêt à être bu. Prêt à être mangé.
(…)
Au matin des cernes comme jamais. 7h43.
C’était dit.  »

@CieA l’endroit comme à l’envers

Un cancer. Bombe, éclatement. Dans un décor d’appartement tout épuré et bien ordonné, on assiste à l’effritement progressif de la famille, aux disputes fraternelles et aux tensions conjugales. Comment réagir face à une telle nouvelle ? Comment reconsidérer sa vie, sa place, ses frères et soeurs ? A quels endroits intimes ce drame touche-t-il ? Crise de jalousie, angoisse, compassion, retour à l’enfance… comment réagir ? Que faire des mots, que faire de la parole dans tout ce vertige, comment dire…? Les acteurs portent très bien cela.

Le texte est bien écrit, il a du rythme, il a de quoi interroger, il est pertinent. On est entre le rire et le malaise, et c’est ce qui fait sa force. Il dissèque l’humain, dans ses grandes joies et dans ses effroyables angoisses, dans sa bonté et son orgueil.

 » Cancer, cancer,
Dis-moi quand c’est
Cancer, cancer
Qui est le prochain?  »
(Stromae)

Promis, vous ne serez pas en apnée, alors vite vite, il reste encore des dates pour aller voir  » Ce grand besoin de respirer  » par la Compagnie A l’endroit comme à l’envers.

Ce grand besoin de respirer
À l’affiche du  Théâtre de Belleville jusqu’au 1e avril 2018
Texte et mise en scène Erika Guillouzouic
Avec Grégoire Christophe, Nicolas Fantoli, Antoine Gautier, Lison Pennec, Elise Pradinas, Lauréline Romuald

Gainsbourg confidentiel © Philippe Hanula

Gainsbourg sans fard 

SSi vous aimez Gainsbourg, il faut impérativement voir ce spectacle.

Il débute avec quelques notes de Miles Davis. L’ambiance est au roman noir, lumière écrasante, fauteuil en skaï, verre de Bourbon étincelant, clopes allumées à répétition, fumée qui nous entraîne dans la nuit des cabarets parisiens.

Au fond du plateau, un vidéoprojecteur sur lequel sont diffusés des articles de presse et des pochettes d’albums au fur et à mesure de la narration des débuts d’artiste plein de déboires de Serge Gainsbourg, de 1957 à 1963.

Gainsbourg confidentiel © Philippe Hanula

Celui qui joue et qui chante Gainsbourg, Stéphane Roux, enchaine une sélection peu connue des cinq premiers albums de Gainsbourg et plus particulièrement du 5eme album « Gainsbourg Confidentiel ». Les chansons sont déjà ciselées et nous racontent des histoires, celles des amours déçues de Serge, celles de sa dure réalité d’artiste mêlée aux passages des femmes, pas un mot qui ne dépasse, du grand art qui sonne en allitérations et en assonances, avec la prosodie d’un superbe musicien. Une vie comme ses chansons, pleines de grands écarts de style unifié par le jazz, où peu à peu s’immiscent des anglicismes, inévitable influence émergente de l’époque. Stéphane Roux nous donne à voir une magnifique interprétation, pleine de vie et de mimétisme, qui sans dénaturer celle de Gainsbourg est déjà une interprétation personnelle, a posteriori de ses chansons. On est sous le charme du chanteur qui laisse trainer un trés léger accent du sud-ouest. Il joue des archétypes de Gainsbourg : une silhouette, l’impassibilité ponctuée de traits de comédie, la chemise bien taillée, le pantalon de flanelle, la cravate et bien sûr le modern jazz accompagné et soutenu à la contrebasse par Aurélien Maurice et la guitare par David Fabre, qui tous deux, boivent leur camarade de scène d’un regard de gourmandise jusqu’à le déifier.
On passe un bon moment plein de drôlerie où l’esprit de Gainsbourg est bien restitué avec ses thèmes un brin cyniques, un brin ironiques et complètement désabusés et bien sûr toujours drôles. 

Gainsbourg confidentiel

Le texte narratif, écrit par Jean-François Brieu, est comme une voix-off aux chansons de Gainsbourg et nous explique le début de vie d’artiste pas trop dans l’air du temps de Gainsbourg, loin du rock n‘roll et des yéyés en vogue. Une narration élégante comme l’était Gainsbourg, au vocabulaire et aux tournures subtiles, qui magnifient les chansons « Gainsbourg confidentiel est le disque de la nuit qui tombe. C’est le Mean Streets (ce chef-d’œuvre imbibé et crépusculaire signé Scorsese) de Gainsbourg. C’est le disque de l’homme seul qui fume à la table desservie où elle n’est pas venue. C’est le disque jazz du milieu de la nuit, quand les traits se gonflent, quand les bouteilles sont mortes, quand les paquets de clopes vides sont jetés par terre. ». 

Un spectacle qu’on espère voir un peu plus longtemps à l’Archipel ou ailleurs.

 

 

GAINSBOURG CONFIDENTIEL
À l’affiche de l’Archipel Théâtre jusqu’au 31 mars 2018
D’après un texte de Jean-Michel Brieu et des chansons méconnues de Serge Gainsbourg
Mise en scène David Fabre
Avec Stéphane Roux au texte et au chant, Aurélien Maurice à la contrebasse et David Fabre à la guitare.

Photos : © Philippe Hanula

 

Les Métronautes, comédie musicale Arthur Deschamps au théâtre 13 critique Pianopanier

Dans la bonne humeur d’une rame

Pour certains, le métro est une source d’inspiration. On y voit toutes sortes de personnages, comme des chanteurs, des poètes, des dragueurs… On y fait des rencontres improbables… Alors pourquoi ne pas mettre cela en scène dans un spectacle plein de bonne humeur ?

Arthur Deschamps nous invite à un voyage singulier. Huit comédiens débarquent sur le plateau, ils s’assoient sur un siège ; le silence doucement s’installe. Et voilà que débarque un homme avec un pantalon fluo emprunté à un éboueur. Il répète encore et encore un seul mot tout en traversant le plateau. D’une caisse, il sort deux baguettes. C’est le musicien qui va battre le rythme et donner du son au métro. Les comédiens se succèdent dans l’espace délimité autour de la barre que l’on trouve dans les wagons. Les situations les plus surprenantes vont s’enchaîner.

Les Métronautes, comédie musicale Arthur Deschamps au théâtre 13 critique Pianopanier

Nul besoin de longs textes. Quelques mots, des échanges de regards, des façons d’être, et les situations prennent. Elles sont toutes plus étranges et drôles les unes que les autres. On rencontre un duo de chanteurs improbables, une voyageuse qui s’accorde au rythme d’un musicien du métro, un dragueur qui a bien du mal à s’exprimer, une femme qui perd l’équilibre, un voleur de sac qui ne veut pas se faire prendre… La diversité de l’improbable est au rendez-vous. Le travail de mise en scène est très précis et son efficacité renforcée par l’interprétation des neuf comédiens. Patrice Bertrand, Luana Duchemin, Nicolas Fenouillat, Marina Glorian, Lucas Hérault, Alexandre Lenis, Canaan Marguerite, Marlène Rabinel et Pauline Tricot ont tous un physique atypique et des talents multiples. Ils chantent, dansent, tombent, jouent de la musique, mettent toute leur énergie au service de l’humour et de la loufoquerie.

Un spectacle qui vous mettra du baume au coeur et qui vous fera voir le métro différemment. Le Théâtre 13 montre comme à son habitude que le théâtre peut prendre des formes multiples et étonnantes.

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Les Métronautes
Á l’affiche du Théâtre 13  du 21 mars au 4 avril 2018 – mardi au samedi à 20h, dimanche 16h
Texte et mise en scène : Arthur Deschamps
Avec : Patrice Bertrand, Luana Duchemin, Nicolas Fenouillat, Marina Glorian, Lucas Hérault, Alexandre Lenis, Canaan Marguerite, Marlène Rabinel et Pauline Tricot

La Loi du marcheur : dans les pas d’un ciné-fils

Un revox dans un coin, une vieille chaise d’écolier, une bouteille de whisky, un vaste panneau blanc dressé en retrait, au centre de la scène : voilà les simples objets qui vont servir de page blanche et de lieu à la pérégrination mentale et sensible de Nicolas Bouchaud/Serge Daney.
 
Serge Daney se qualifiait lui-même de ciné-fils, ré-enfanté par le cinéma. « Critique de cinéma », pour lui, c’était « spectateur du monde ». Il avait aimé très jeune cet art : « Ma mère disait… On fait pas la vaisselle, on la f’ra plus tard et on va au cinéma »

Serge Daney fut un grand critique, observateur, amateur, penseur du cinéma, aux Cahiers du cinéma, à Libé, à la radio, dans des essais, des documentaires, à l’écrit, à l’oral, devant des étudiants, toujours en mouvement. L’image fondatrice, pour l’enfant Serge Daney, c’était l’atlas de géographie, la carte « en tant que promesse » et pour l’adulte Serge Daney, « le cinéma, c’est pareil, c’est une promesse, une promesse d’être citoyen du monde, de voyager aussi »… Le cinéma comme lieu autant que comme moteur.
 
@Giovanni Cittadini Cesi
 
Pieds nus dans ses chaussures souples, pantalon de toile, T-shirt aux manches longues, assis sagement sur sa chaise d’écolier Nicolas Bouchaud s’empare des mots de Daney au point que fugacement on oublie qu’il n’est pas Daney, que cette parole vive n’est pas en train d’être inventée mais a été ingérée puis restituée. D’hésitations en brusques interruptions, de longs développements théoriques en souvenirs d’enfance, d’ellipses en circonvolutions, on navigue dans la pensée alerte et joyeuse de cet homme qui, comme le cinéma, « marche sur deux jambes », celle du populaire et celle de l’intello. La discussion mène aussi bien sur les sentiers du plaisir, des rêves de héros flamboyants que sur ceux d’interrogations existentielles ou morales – ainsi, sur le rôle et le pouvoir des images.

« Choisir le cinéma, c’est choisir une maison qui a deux portes, une porte qui tout le monde prend et qu’il faut prendre, et une autre porte dérobée » : Serge Daney aimait sa maison, et y faisait de salutaires courants d’air en en ouvrant grand ses deux portes !

Nicolas Bouchaud et Eric Didry, le metteur en scène, déploient cette parole dans un dispositif simple, quelque chose de l’ordre de la « conférence gesticulée », un espace dépouillé, quelques accessoires, et toute la place pour les mots et le jeu. Le cinéma y est à la fois objet, sujet, support. Nicolas Bouchaud avec son habituelle agilité alterne la restitution de la parole et des séquences de jeu avec la matière même du cinéma, triturant un extrait de Rio Bravo, s’immisçant dans les images, dans les dialogues, réinventant la scène avec le sérieux fantaisiste d’un gamin qui joue aux cowboys ! Serge Daney se voyait « passeur » (« le cinéma, c’est à peine un métier, c’est un truc de transmission »), Nicolas Bouchaud est lui-même passeur, chamane tranquille qui se fait transmetteur de cette pensée vivante : de l’intelligence en marche.
 

Marie-Hélène Guérin

 


 

LA LOI DU MARCHEUR
Un projet de et avec Nicolas Bouchaud
D’après Serge Daney, Itinéraire d’un ciné-fils un film de Pierre-André Boutang, Dominique Rabourdin
Entretiens réalisés par Régis Debray
Mise en scène : Éric Didry
Adaptation : Véronique Timsit, Nicolas Bouchaud, Éric Didry
Spectacle terminé, guettez tournée ou reprise. Retrouvez Nicolas Bouchaud au Rond-Point avec deux autres spectacles : Un métier idéal et Le Méridien

 

1336 parole de Fralibs théâtre de Belleville critique Pianopanier

Le pot de thé contre le pot de fer

Refuser la fatalité de l’économie de marché, certains sont prêts à lutter pour garder le privilège de travailler. Unilever a beaucoup de moyen mais sera-il assez fort pour combattre une volonté de fer soutenue par la population et les médias ? La réponse, nous la connaissons déjà. Non.

Philippe Durant aime les histoires de lutte sociale. Il aime rencontrer des gens qui veulent prouver qu’il ne faut jamais abandonner pour garder leur emploi. L’entreprise fait des bénéfices et peut être capable de faire des bons produits. Dans ces conditions, pourquoi accepter de perdre son emploi parcequ’Unilever veut délocaliser en Pologne ? Pendant 1336 jours, les anciens salariés de Fralib, à Gémenos, en Provence, vont occuper l’usine. Ils vont faire des descentes dans des magasins pour retirer les produits Unilever des rayons.

1336 parole de Fralibs théâtre de Belleville critique Pianopanier@PaulineLeGoff

« Ben t’y vas à cent personnes avec cent caddies tu prends tous les produits Unilever, tu les mets tous dans un chariot, t’abandonnes le chariot en plein milieu du magasin tu retournes dehors prendre un chariot tu re-rentres avec le chariot tu continues, donc dans la journée tu as trois cents quat’cents chariots remplis de matériel Unilever abandonnés dans le magasin tu empêches les clients de pouvoir se servir, parce qu’un client va pas fouiller dans un caddie au milieu du magasin pour prendre son thé sa lessive son huile parce que je sais pas si tu as VU le panel des marques d’Unilever c’est impressionnant…»

Ils vont demander à la presse d’être sur place… Leur message est entendu de partout et on les soutient dans leurs actions. Même les tribunaux leur donnent raison… mais la multinationale insiste. Le temps est le privilège des riches. Mais ils tiennent et résistent. Il faudra l’intervention de l’Etat pour trouver un compromis qui sera signé le 26 mai 2014 et donnera naissance à la coopérative ouvrière.

1336 parole de Fralibs théâtre de Belleville critique Pianopanier

En prenant la voix de ceux qui lui ont raconté, Philippe Durand nous plonge au cœur d’un combat aux émotions vives. Il se pare des accents du Sud, conserve quelques tocs de langage… sans jamais en faire trop. Les mots s’envolent pour atterrir précieusement dans l’oreille du spectateur. Notre conteur s’improvise porte-parole de ce flot d’anonymes qui participent de près comme de loin au combat. Les ouvriers sont là et revendiquent leur droit d’exister. Ils ne sont pas juste quelques lignes comptables que l’on peut supprimer. Ils sont des êtres humains et méritent une considération. Et puisqu’on ne veut pas la leur donner de gré, ils vont l’avoir de force.

Une belle histoire de lutte sociale avec des hommes et des femmes qui veulent un lendemain pour eux et pour les autres générations. Car quand une usine ferme, ce sont des familles qui sont à l’abandon. Le combat, une affirmation de l’être humain comme valeur de société.

-Prisca-

1336 (Parole de Fralibs)
Á l’affiche du Théâtre de Belleville  jusqu’au 31 mai 2018 – mercredi au samedi à 21h15, dimanche 17h
Une aventure sociale écrite et interprétée par Philippe Durand