Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Les Bijoux de pacotille, précieuse petite musique d’enfance

Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, il fait bon, c’est presque l’été; la nuit est claire et sereine. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, un couple rentre d’une soirée gaie, entre amis. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une petite fille qui a presque neuf ans et son frère cadet dorment comme des enfants, guillerets de l’absence des parents, on a regardé un western avec le baby-sitter, on a traîné, on ne s’est pas brossé les dents.  
Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une voiture sort de la route à l’entrée du tunnel de Saint-Germain-en-Laye. Tout a brûlé, le véhicule, les vêtements, les papiers, les peaux. Pour toute trace, ne restent plus de cette nuit-là qu’une boucle d’oreille en forme de fleur et deux bracelets en métal, noircis par le feu, bijoux de pacotille restitués à la famille, petit trésor qui tient au creux d’une main, minuscule, et immense comme ce qui compte.

Une voix “off” juvénile énonce d’un ton presque anodin, presque léger les circonstances de l’accident. Dans cette voix, c’est le début du printemps, le plaisir de la soirée qu’on entend, pas le crissement des freins, pas la brutalité de l’accident.

Cette voix, c’est celle de Céline Milliat Baumgartner, qu’on ne voit pas encore, et ces mots sont les siens, et cette nuit, c’est la sienne.

En 2013, la comédienne a ressenti le besoin, l’urgence d’écrire Les Bijoux de pacotille, pour renouer les fils de son histoire, redessiner ce moment de basculement, celui où une enfant chérie devient une enfant sans parent.

“Le livre est publié en février 2015.
Mes mots et mes morts, mes fantômes, sont ainsi rangés dans cet objet, ils ont trouvé une place et n’envahissent plus ma vie n’importe quand, n’importe comment.
C’est bien. C’est plus confortable”.

Les mots écrits petit à petit ont pris leur envol, et se sont tissés à sa vie de comédienne, jusqu’à arriver sur scène. C’est à Pauline Bureau, dont on a beaucoup aimé il y a quelques temps “Mon coeur”, que Céline Milliat Baumgartner va remettre cette part si intime d’elle, pour que la confidence devienne spectacle – tout en restant confidence.

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Le plateau est nu, un cadre-miroir le surplombe, incliné, dans son reflet l’actrice semblera plus seule, un peu lointaine. La voix de Céline se déploie dans cet espace vide, l’absence de son corps capte l’attention, d’emblée. Puis elle va arriver, petite robe bleue, joli sourire dessiné rouge, frange noire, elle se tient droite comme une enfant sage.

Actrice et metteuse en scène ont trouvé un équilibre subtil, les gestes justes qui aiguisent le propos, la distance qui s’amenuise ou s’étire pour densifier l’air entre notre regard et elle, la trajectoire qui se dessine au sol – pour créer la fine chorégraphie, tremblante et douce, de ce chant de deuil et de vie.

Avec pudeur et discrétion, en transparence derrière le sourire, s’avancent la fragilité de l’enfance, la blessure de l’absence, la ténacité de la force de vie.

“On me dit parfois que je ressemble à ma mère. Oh, elle était plus grande, et si belle. Mais je lui ressemble, le menton, et le sourire, là. Je peux lui redonner corps, lui redonner vie.
Je ne peux rien donner à mon père, ni corps ni vie. Les souvenirs sont avec lui sous terre. Il faut que je creuse.”

Céline Milliat Baumgartner nous dessine le portrait de ses parents. La mère, la belle, la grande, ah, et quelle actrice !, la mère aux bracelets de pacotille s’entrechoquant à ses poignets. Le père aux yeux bleus, beau comme un acteur américain. Les parents aimés, qui s’aiment et se disputent, qui aiment leurs enfants et qui aiment les laisser quelques heures pour aller s’amuser chez leurs amis. Le tableau d’une famille vivante et mouvante, brossé de mémoire et d’invention par la petite fille devenue grande, qui fouille ses souvenirs, invente des histoires et comble les oublis, dans une langue mélodieuse, écrite, peaufinée, et pourtant souple comme une parole, ondulante, incarnée.
 

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Elle s’assoit, quitte bottines et socquettes, passe des chaussons de danse, des pointes.

et comment tu feras quand on ne sera plus là ” demandait la mère à l’enfant qui a besoin pour s’endormir de son câlin, son verre d’eau, son encore un bisou maman…

Elle nous dit le futur de son passé.

Quand mes parents ne seront plus là, personne ne nous dira rien, personne n’osera nous dire la vérité, que c’est plié.
Quand mes parents ne seront plus là, je soufflerai neuf bougies, dix, onze, quatorze, quinze, et j’aurai 8 ans encore et encore.
Quand mes parents ne seront plus là, je marcherai quinze centimètres au-dessus du sol et de toute douleur.

Une musique de carillon, de cette sorte de métallophone dont on jouait en 6e, dans ces années-là; elle arrondit ses bras, s’élève sur ses pointes, elle flotte sur des nuages, elle est aérienne, vulnérable, courageuse.

À l’image de ce moment, dans ce spectacle, tout est délicat, gracieux, tendre. Dès le titre, ces “bijoux de pacotille”, ces bijoux à deux sous, si précieux parce qu’ils sonnaient aux bras de la mère aimée. La vidéo se fait seconde peau, ombre fugace – films super 8 aux saveurs nostalgiques et gaies, vagues lentes sur du sable blond, nuages cotonneux, les images glissent sur le décor, sous les pas de l’actrice, se fondent dans l’air avec la discrétion et la tenace présence d’un souvenir.

 

« J’oublierai l’odeur de mon père, j’oublierai la chaleur de leurs corps. Je veillerai sur mon petit frère. Je me ferai des talismans avec des petites choses retrouvées dans les cartons du déménagement.
Je n’ai pas à rendre compte de ma vie à mes parents; je n’ai pas à me justifier pour ne pas venir déjeuner avec eux dimanche; je n’ai pas à m’occuper d’eux, trouver le temps, être patiente. Je n’ai pas peur de les perdre.

J’envoie à la morgue toute personne aimée qui a plus de dix minutes de retard.
Je ne passe pas mon permis pour ne pas être responsable de l’accident, puis je le passe pour ne pas être victime de l’accident.
Je fais plein de petites choses bizarres, pour rester en vie.
J’ai désobéi à ma mère, je suis devenue actrice. 
»

 

Ces « bijoux de pacotille » nous laisseront au cœur une mélodie entêtante et touchante, triste et douce comme le souvenir de la musique des bracelets d’une mère cliquetant à son poignet.

 

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Les Bijoux de pacotille
à l’affiche du Théâtre Paris-Villette
Puis au Théâtre du Rond-Point à partir du 7 mars
Texte de Céline Milliat Baumgartner
publié aux éditions Arléa
Mise en scène Pauline Bureau
Interprétation Céline Milliat Baumgartner
Vidéo Christophe Touche

Photos : Pierre Grosbois

Nenesse, d'Aziz Chouaki mise en scène Jean-Louis Martinelli au théâtre Déjazet, critique Pianopanier

Olivier Marchal en olibrius

Alors voilà, entrer au Déjazet, seul théâtre rescapé du « boulevard du crime », c’est tout un programme. Des couloirs, des escaliers dans tous les sens, des tapis rouges, des parquets qui grincent, des portes capitonnées, une très belle salle avec balcons et corbeille et des fresques au plafond et aux murs d’Honoré Daumier. Déjà, on se sent ailleurs, dans un monde à part, celui du théâtre où se produisirent ici tant Mozart que Coluche.

Ensuite, aller voir « Nénesse », c’est une aventure. Nénesse (Olivier Marchal), c’est un type paumé qui se croit dur et qui passe ses journées à picoler et à construire des discours xénophobes. Nénesse est « un mec de culture populaire », qui défend sa race, qui croit au clan, au jambon-beurre, au pinard et aux jeux à gratter dans lesquels il dépense le peu d’argent qu’il n’a pas laissé à des prostituées.

Nenesse, d'Aziz Chouaki mise en scène Jean-Louis Martinelli au théâtre Déjazet, critique Pianopanier

Seulement voilà, Nénesse a fait deux AVC ces douze derniers mois. Il a beau être entretenu par sa femme Gina (Christine Citti) qui s’éreinte à faire des ménages et qui a été élue « Meilleure travailleuse de sa région », l’argent manque à la maison, d’autant qu’il refuse de faire valoir ses droits et d’aller chercher ses allocations. Parce que Nénesse ne veut rien devoir à personne, il ne veut pas « faire de la lèche ». Lui vient alors une idée : sous-louer une pièce de son appartement – une espèce de bunker sans fenêtres ni toilettes ni aération – à des sans-papiers. Y vivent Aurélien (Geoffroy Thiebaut), un Français de deuxième génération, d’origine russe, lettré, cultivé, qui a perdu sa nationalité française en l’absence d’un papier indispensable ; et Goran (Hammou Graïa), un Syrien, quasi analphabète, qui s’exprime sans utiliser d’articles devant les noms communs. Musulman comme dans les fables, rêvant du paradis et des 72 vierges qui l’y attendent, Goran a connu DAESH : il y a été entraineur pendant un moment, jusqu’à être dégoûté par l’exploitation des « jeunes vierges, blondes, yeux verts, 15 ans et tout » prostituées jusqu’à l’épuisement à 1€ la passe.

Nenesse, d'Aziz Chouaki mise en scène Jean-Louis Martinelli au théâtre Déjazet, critique Pianopanier

Tout ce petit monde cohabite, avec des heures de sorties pour Aurélien et Goran, qui peuvent jouir des toilettes et d’un peu plus d’espace. Nénesse projette de placer d’autres sans-papiers dans son bunker pour améliorer ses gains, atteindre 5000€ par mois, pour enfin dépenser autant qu’il le veut dans ses jeux à gratter.

L’auteur, Aziz Chouaki, au parcours déjà éblouissant, dresse ici les portraits pathétiques et décalés, dans une langue gouailleuse, où se télescope la syntaxe. Il nous fait rire parfois, mais d’un rire jaune. On rit davantage de la virtuosité de la langue et des situations exagérées que d’un vrai rire franc. Car ici on aurait plutôt affaire à un drame qui nous montre la bêtise dans toute sa splendeur et dans tout son débraillé de langue comme d’allure. On ne vous raconte pas la fin qui surprend et vous glacera.

Nenesse, d'Aziz Chouaki mise en scène Jean-Louis Martinelli au théâtre Déjazet, critique Pianopanier

Olivier Marchal interprète Nénesse avec la force de sa nature qui le caractérise. Tout en nuances de jeu, passant de l’extrême violence à la douceur du petit enfant, il hurle, il nous emporte dans sa folie. Même si l’on s’attache à lui par bien des côtés, on manque un peu d’empathie pour ce personnage odieux. On pourra se demander si les personnages d’Aurélien et de Goran, qui ne sont que faire valoir au discours de Nénesse, n’auraient pas pu être évoqués plutôt qu’incarnés, car celui qui tient le pavé et qui ne le lâche pas, c’est bien Nénesse. Gina, plantureuse et malmenée, n’a pourtant rien d’une femme soumise. Elle se rebelle, elle se révolte, mais restera jusqu’au bout avec cet olibrius de Nénesse… par amour ou pour des raisons plus obscures. Une mise en scène et un décor qui pourraient rappeler le classique des vaudevilles, des pièces de boulevards (et on y est !), avec un fauteuil roulant en guest star et une musique de fond perpétuelle comme dans les westerns. Une pièce qui fait la part belle aux personnages et au texte, où l’on pourra regretter la faiblesse de l’intrigue, il n’y a pas vraiment d’histoire, l’auteur nous livre plutôt une succession de monologues qui font mouche.

À voir, dans l’air du temps…

Nenesse, d'Aziz Chouaki mise en scène Jean-Louis Martinelli au théâtre Déjazet, critique Pianopanier

À l’affiche du Théâtre Déjazet du 9 janvier au 3 mars 2018 (mardi au samedi 20h30, samedi 16h)
Texte : Aziz Chouaki
Mise en scène : Jean-Louis Martinelli
Avec : Christine Citti, Olivier Marchal, Hammou Graia et Geoffroy Thibaut

ACTRICE Pascal Rambert Théâtre des Bouffes du Nord

Actrice : pour l’amour de l’art

Une marée de fleurs couvre le sol, du mur du fond jusques aux pieds des premiers rangs de spectateurs. Roses pompons, pivoines, pavots, glaïeuls majestueux, le regard s’y perd, y déniche petit à petit du mobilier enfoui, tables, consoles, déambulateur, piano, s’arrête un instant sur un couple de vieillards assoupis sur une banquette… le regard erre, revient au cœur de cette marée, l’îlot du lit d’hôpital, où Marina Hands / Eugenia, l’actrice, est allongée, endormie, cheveux épars… le regard repart, virevolte, ondule entre les bouquets, s’égare et revient encore à ce lit. L’image est d’un grand lyrisme, et d’une grande simplicité.
Les lumières baissent, et c’est dans l’obscurité que surgissent les premiers mots. Le noir se fait, et le silence. Du lit qu’on ne voit plus mais dont on se souvient monte un « maman » de petite fille apeurée, qui d’appels à l’aide en délires oniriques, d’imprécations en longues plaintes douloureuses, se métamorphosera en une voix de femme qui a vécu et qui va mourir.

« une actrice c’est un imaginaire dans un corps
qui restitue la condition humaine
»
Igor

ACTRICE Pascal Rambert Théâtre des Bouffes du Nord@ Jean-Louis Fernandez

Dans sa note d’intention, Pascal Rambert dit « aimer écrire pour les actrices » : « c’est peut-être ça mon travail : donner du travail aux actrices. Leur donner de grands rôles ». De cela, on lui saura gré. Marina Hands et Audrey Bonnet incarnent toutes deux avec un talent rare cet « imaginaire dans un corps qui restitue la condition humaine » qu’Igor aimait découvrir dans la démarche d’Eugénia encore toute jeune comédienne. Comme lui, devant une telle qualité d’interprétation, « on crie bravo à ces êtres les acteurs qui nous disent regardez-vous vivre ». Elles sont magistrales. Marina Hands, la cadette – l’actrice, dans un don d’elle-même qui n’enlève rien à sa précision, en perpétuelle invention de son personnage, faisant naître sur son visage, dans sa voix, sur son corps, les mille sensations et sentiments de ce temps intense et sans appel que l’on sait être le dernier. Audrey Bonnet, l’aînée – l’entrepreneuse, une sèche tempête, la voix basse presque sourde, donne à cette femme dont le mari dit qu’il « faut accepter sa dureté comme une arme pour survivre » à la fois cette dureté, et la nécessité vitale qu’elle en a eu.

« nous ne venons pas voir de belles histoires de beaux costumes de beaux décors
mais la condition humaine
nous sommes avides du spectacle de la condition humaine
nous sommes des fauves qui aimons regarder d’autres fauves dépecer une proie qui s’appelle la vie
»
Serguei, le metteur en scène

ACTRICE Pascal Rambert Théâtre des Bouffes du Nord

C’est le chemin de cette femme vers la mort, et c’est aussi celui de toute sa famille, de sang et de cœur, qui va se dérouler là. Autour de ce lit, comme les flots se brisent sur un rocher au milieu d’une rivière, vont se briser les flots d’amour et de peine de chacun. C’est le tourbillon des aimés et des aimants ; c’est l’heure des comptes et des déclarations, et tout cet amour, celui des anciens ou celui des enfants, celui du mari ou celui de l’ancien amant, s’affole de la mort, se déverse parfois avec tendresse, mais souvent avec une violence, une rage à la hauteur de sa puissance.

Ç’aurait pu être le lancinant et virtuose monologue de l’actrice ; ç’aurait pu être le duo dense, tendu, tremblant, des deux sœurs. Pascal Rambert a préféré le fourmillement de la vie à la majesté du chant de mort, rassemblant en un bouquet foisonnant tous les êtres chers autour du lit de l’actrice.

Sur le plateau, il a privilégié la singularité des personnalités à l’homogénéité du jeu. Alors, on trouvera peut-être redondant le jeu archétypal de l’infirmier-ange de la mort, surlignant sans nécessité non seulement un texte très explicite mais aussi l’étrangeté du jeune comédien… Et certains regretteront les accents d’une grande partie de la distribution : pourtant, ce choix raconte le monde d’aujourd’hui, sa diversité, sa mobilité. Les familles qui se déplacent, qui fuient une guerre ou cherchent fortune, les enfants qui n’ont pas la même langue maternelle que leur mère… Que c’est beau d’entendre et de voir des âges, des accents, des couleurs de peau différentes, de voir l’ivresse et la sagesse, les cris et les murmures, le langage qui coupe et celui qui répare, la joie et la douleur : c’est la vie dans sa multiplicité !

« la mort peut venir, je peux lui dire en face comme je le dirai à dieu
prends-moi
je peux mourir maintenant j’ai connu chaque soir, chaque soir de ma vie
l’amour terrestre
ah bon et quelle forme avait cet amour terrestre me demandera dieu
et je dirai
la forme de corps vivants dans le noir qui écoutaient ensemble un texte »
Eugénia

ACTRICE Pascal Rambert Théâtre des Bouffes du Nord

Le théâtre est dès le titre, alors le théâtre, ici, au milieu de la houle des sentiments, vogue, embarcation intranquille mais rassurante ; ça a été ce qui a mû l’Actrice pendant sa vie, et ce qui l’accompagnera au seuil de sa mort. Par la présence du metteur en scène, des comédiens amis mais aussi par le poids que sa vie de théâtre a eu dans la vie des siens, et par ce joli et délicat présent que tous vont lui faire, et que Rambert fait aux spectateurs, une bulle de fantaisie et de tendresse, La Conférence des fleurs, « pièce à la manière du théâtre allégorique », fantasque, gracieuse, émouvante comme un dessin d’enfant. Et c’est touchant d’être ensemble cette manifestation de l’amour terrestre, d’être « des corps vivants dans le noir qui écoutent ensemble un texte ».

Pascal Rambert nous parle de cette « tension entre le monde et nous, cette tension [qui] s’appelle la vie », et fouille les failles du cœur des hommes d’où s’écoulent les lacs de larme trop longtemps retenus. Le silence se fait à nouveau, miroir du silence dans lequel a surgi le premier mot. Après le dernier mot, la dernière image est d’une théâtralité idéale, un hommage à l’art du spectacle, autant qu’un condensé de toutes ces batailles menées, tous ces liens malmenés, tout cet amour échangé.

« un acteur qu’est-ce que c’est ?
un acteur c’est un désir de spectateur
voilà tout
regarde autour de toi
toutes ces fleurs
c’est quoi
c’est du désir
du désir pour toi
ça dit reste avec nous
ça dit ne pars pas
ça dit lorsque tu joues tu nous consoles de tout ce qui nous blesse nous humilie nous tue nous offense
l’art du théâtre est fait pour ça
pour réparer l’offense
pour être sauvés
en jouant tu auras sauvé des vies
»
Sergueï

 

ACTRICE Pascal Rambert Théâtre des Bouffes du Nord

ACTRICE  – de Pascal Rambert
Mise en scène : Pascal Rambert
Avec : Marina Hands, Audrey Bonnet, Ruth Nüesch, Emmanuel Cuchet, Jakob Öhrman, Elmer Bäck, Yuming Hey, Luc Bataïni, Jean Guizerix, Rasmüs Slätis, Sifan Shao, Laetitia Somé, Hayat Hamnawa, Lyna Khoudri, et en alternance, Anas Abidar, Nathan Aznar et Samuel Kircher
du 12 au 30 DECEMBRE 2017 Théâtre des Bouffes du Nord puis en tournée

@ Jean-Louis Fernandez

 

« Claquettes Jazz » au studio Hébertot

Quel est l’instrument du claquettiste, quelles chaussures, quelles chaussettes lui faut-il? C’est ce que l’on apprend en allant voir le spectacle de Fabien Ruiz claquettiste de renommée internationale, chorégraphe et coach du film aux 5 Oscars  » The artist ».

Pendant une heure pour notre plus grande joie, il nous explique tout en donnant un spectacle éclatant, les rudiments des claquettes, ses origines, et nous parle également de Fred Astaire et de la sœur de ce danseur hors pair.

Claquettes Jazz Studio Hebertot

Avec son complice le pianiste Michel Van Den Ersch, il nous démontre en rythme avec la musique de jazz, son talent, faisant claquer ses pieds sur le sol, soit avec énergie et vivacité, soit au contraire de manière plus douce. Sa prestation est variée, et il fait appel à son côté créatif.

L’humour et la joie de vivre résonnent sur scène, et il existe un vrai plaisir à le voir évoluer et improviser. C’est frais, enivrant, et l’on ne voit pas le temps passer…

Agnès Figueras

CLAQUETTES JAZZ  – de Fabien Ruiz
Mise en scène : Fabien Ruiz
Avec : Fabien Ruiz (claquettes) et Michel Van Der Esch (piano)
du 21 novembre 2017 au 28 janvier 2018 au Studio Hebertot 

La Règle du Jeu, Christiane Jatahy, Comédie-Française, Jean Renoir, Critique Pianopanier

Ici, plus de règles… que du jeu !

Robert donne une soirée pour des centaines d’invités dans son somptueux manoir parisien, en l’honneur de son ami André qui vient de réaliser un exploit héroïque en Méditerranée. Robert est aussi dandy arrogant que son ami est libre. André est amoureux de Christine, l’épouse de Robert, qui lui-même entretient une liaison avec Geneviève.

La fête est sans limite, presque décadente, on boit, on chante, on danse… Le film projeté au début du spectacle est tourné par Robert lui-même, il nous laisse croire que nous resterons de simples spectateurs, quand soudain… la fête surgit : elle est ici, salle Richelieu. Les invités, c’est nous ! Le drame est en embuscade, la tension s’installe et monte crescendo.

Envie de danser avec Suliane Brahim, de fondre devant Serge Bagdassarian, de boire un verre avec Jeremy Lopez, de faire un câlin à Jérôme Pouly ? Et que diriez-vous de reprendre en cœur avec vos voisins « Paroles, Paroles » de Dalida ou « For me -Formidable » d’Aznavour ?
Ici, c’est possible ; mais attention, avant d’accepter, sachez qu’il n’y a plus de règles, il n’y a que du jeu !
Ici, on bouscule les conventions… et les spectateurs !

La Règle du Jeu, Christiane Jatahy, Comédie-Française, Jean Renoir, Critique Pianopanier@ Christophe Raynaud de Lage

Le public est partagé entre enthousiasme et inquiétude. Il passe par toutes les émotions, il s’interroge, il rit, il chante. Certains voudraient se lever et monter sur scène, attrapant volontiers les verres et les mains tendus par les comédiens. D’autres restent figés, quasi consternés, se demandant à quelle sauce ils vont être mangés par ces acteurs virevoltants et débridés, en apparence sans limite. Que va-t-il se passer maintenant? Jusqu’où iront-ils ? Tout cela est-il écrit ou sont-ils en pleine improvisation ? Ambiance !

Ici, le théâtre se confronte au cinéma et réciproquement. Christiane Jatahy travaille beaucoup sur les rapports entre les deux arts ; ils s’y succèdent tout d’abord, puis se mélangent, provoquant le spectateur avec une audacieuse transition. Se pose aussi la question de nos propres rapports avec le théâtre, et de notre regard sur le réel et la fiction.

Ici, la caméra fait tomber plus vite le masque du mensonge. Les infidélités lovées au fond des alcôves, se découvrent par écran interposé en direct. Les cocus en prennent pour leur compte, l’huile est jetée sur le feu.

La Règle du Jeu, Christiane Jatahy, Comédie-Française, Jean Renoir, Critique Pianopanier

Ici, on regrette cependant que le scénario reste un peu trop sage par rapport à l’original. Le héros André Jurieux interprété par un Laurent Lafitte imposant, n’est plus le navigateur aérien de l’Atlantique de Renoir mais devient un marin qui sauve des migrants en Méditerranée. Le garde-chasse allemand se métamorphose en africain. Christine est d’origine arabe alors qu’elle était une autrichienne exilée…

Tous ces personnages se déchirent finalement, non pour des raisons politiques ou sociales, mais par orgueil… Ce qui se dessinait comme la promesse d’une joute intellectuelle, politique engagée, sur fond de relations amoureuses impossibles, cède finalement la politesse à la tragédie, atemporelle. Peu importe ce que les personnages feront, d’où ils viennent, qui ils sont… ils ne sont ici que pour servir cette tragédie.

C’est un peu dommage, car la caméra, malicieuse complice du théâtre, a également cette vertu de lui permettre de jouir de plus de complexité avec plus de vitesse.

La Règle du Jeu, Christiane Jatahy, Comédie-Française, Jean Renoir, Critique Pianopanier

Ici, la Comédie-Française sort une nouvelle fois de sa zone de confort, fait preuve d’audace, revisite avec brio sa propre modernité et nourrit le dialogue nécessaire avec la société d’aujourd’hui. Elle incarne pleinement le spectacle vivant, elle crée, elle prend sa part de risques, elle provoque les mélanges et les échanges artistiques…

Au risque de déplaire à ceux qui préfèrent souvent y voir autre chose par facilité et nostalgie, et qui enragent de se faire ainsi bousculer, le miroir tendu par ce théâtre-là nous renvoie une image de nous-mêmes.
Le changement rencontre toujours ses résistances, la nouveauté agace, mais le vent de liberté et de création qui souffle au Français est irrésistible et y pousse joyeusement ceux qui n’y viennent jamais, ceux qui pensent qu’il n’est pas pour eux.

Ici, le 4è mur n’a plus de mur que le nom, il est une offrande, un partage, une invitation, une claque, une caresse aussi… qui vient se poser sur ma bouche mais surtout sur mon cœur.

Merci Merci Merci.

Jean-Philippe Renaud


LA REGLE DU JEU – de Jean Renoir
Mise en scène : Christiane Jatahy
Avec : Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Laurent Lafitte, Pauline Clément
du 20 OCTOBRE 2017 au 8 JANVIER 2018 à la Comédie-Française, Salle Richelieu

Tous des oiseaux, texte et mise en scène Wajdi Mouawad, théâtre de la Colline, coup de coeur Pianopanier

L’identité est un leurre

Première création au Théâtre de la Colline dont il reçut les clés en avril 2016. Premier grand, grand spectacle depuis sa trilogie qui le fit connaître au niveau international… Avec Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad nous offre un récit épique digne des plus grandes tragédies. Tout part, comme souvent, d’une histoire d’amour toute simple, d’un coup de foudre, d’une rencontre façon big-bang. Pas si simple que cela cette idylle qui unit, dans le quartier du Bronx, le juif allemand Eitan à la jeune américaine d’origine arabe Wahida. Compliquée cette histoire qui rend fou de colère David, le père d’Entant. « Tu me forces à exclure quand je ne veux pas », assène David lors du repas de Pessah où tout éclate – « En quoi aimer sépare ? » lui rétorque Eitan.

La fureur du père, cette violence, cette rage, ce ressentiment : d’où viennent-ils ? Sans doute de bien plus loin que du conflit israëlo-palestinien qui est la toile de fond de cette saga shakespearienne. Au fil du récit-fleuve de Mouawad (4 heures qui passent à toute vitesse) on découvrira ce que David lui-même ignore de sa propre histoire…

Tous des oiseaux, texte et mise en scène Wajdi Mouawad, théâtre de la Colline, coup de coeur Pianopanier@Simon Gosselin 

“ L’identité ? facile. 46 chromosomes. L’amour, la jeunesse, les rêves ? 46 chromosomes !“

Car souvent, toujours dans les pièces de l’auteur libano-québecquois, il y a cette quête d’identité, totale. Comme une raison de vivre… Sans doute encore plus prégnante dans Tous des oiseaux qu’elle est liée aux différentes langues que sont les langues maternelles des personnages. Eitan et Wahida parlent anglais entre eux, Eitan parle allemand lorsqu’il visite ses parents à Berlin, David et son père Etgar parlent souvent yiddish, Wahida parle arabe lorsqu’elle s’adresse à Hassan El Wassan, un diplomate du XVe siècle réfugié au Maroc sur lequel elle rédige sa thèse… Quelle gageure de jongler entre toutes ces sonorités ! Le résultat est fascinant, envoûtant, captivant, magique.

Tous des oiseaux, texte et mise en scène Wajdi Mouawad, théâtre de la Colline, coup de coeur Pianopanier

“L’identité n’est pas l’origine. Elle est seulement un rêve, une utopie. »

Au-delà d’une écriture foisonnante, parfois un peu grandiloquente mais très souvent brillante, ce qui fait la richesse de ce spectacle, ce sont les trouvailles de mise en scène et l’infinie beauté de la scénographie. Au gré d’une impressionnante fluidité du dispositif, on passe en quelques secondes d’une bibliothèque à une chambre d’hôpital, d’une salle à manger berlinoise aux rues de Jérusalem, d’une salle d’attente d’aéroport au désert palestinien, de l’enfance de David à sa mort brutale.

Alternant entre les différentes langues, les comédiens portent le texte de Mouawad avec un immense talent. Merci à eux, merci à leur auteur et metteur en scène de nous faire voyager aussi loin, aussi intensément… À la manière des oiseaux…

-Sabine Aznar-

Tous des oiseaux, texte et mise en scène Wajdi Mouawad, théâtre de la Colline, coup de coeur Pianopanier

TOUS DES OISEAUX
À l’affiche du Théâtre de la Colline du 17 novembre au 17 décembre 2017 (mardi au samedi 19h30, dimanche 15h30)
Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad
Avec : Jalal Altawil, Jérémie Galiana, Victor de Oliveira, Leora Rivlin, Judith Rosmair, Darya Sheizaf, Rafael Tabor, Raphael Weinstock, Souheila Yacoub

Merci d’être passée - affiche

Merci d’être passée : un double portrait tout en demi-teintes

Une belle femme un peu lasse, élégante prof d’histoire de l’art et peintre – sa palette est accrochée au mur ; une jeune étudiante en lettres, au langage curieusement apprêté, le genre qui peut répondre « certes » sans la moindre once d’ironie. La première, Hortense, est la femme du professeur de chant, la seconde, Axelle, l’élève.
L’une oubliera un jour un carnet sur le coin du piano, l’autre le lui rendra, voilà déjà de quoi faire naître une rencontre. L’une s’oubliera un jour dans les bras du professeur, l’autre les surprendra, voilà de quoi faire naître une histoire.

« Sur quoi travaillez-vous ?
– Le regard.
– Ça doit être joli.
 »

 

Merci d’être passée, Anne Mano et Sandra Gaugué
Dans la proximité propice de la salle, on s’approche à petits pas d’Hortense, encore mariée, encore presque heureuse. Elle se fatigue du défilé des apprenties chanteuses, gamines qui se rêvent nouvelles stars et vocalisent dans le bureau de son mari, pourtant « il y en a quand même qui sont agréables à entendre, ça fait de l’animation, ça habille l’appartement » ; elle se dorlote de la tendre routine d’une vie de couple plutôt harmonieuse – mais rongée par le chagrin de son « ventre vide » : « je suis encore assez belle pour faire un enfant », rêve-t-elle…

« J’arrêterai de fumer quand je serai enceinte, sinon ça va me stresser, je me jetterais sur la nourriture, je n’aurais plus envie de Richard, et ça, ça compliquerait encore les choses. »

Des notes de Satie s’égrènent. La jeune autrice, Danièle Mahaut, surprend par la maturité et la justesse avec lesquelles elle brosse le portrait sensible d’une femme de 40 ans, ses interrogations, ses envies, ses souvenirs, ses conquêtes et ses blessures.

Axelle, le grain de sable, celle qui a fait déraillé la mécanique du couple, veut parler, mais c’est « trop tard » – ou peut-être est-ce trop tôt ?
Rapports de méfiance, d’un côté culpabilité, bienveillance, curiosité, de l’autre, rancœur, dureté, curiosité aussi…

La mise en scène de Cécile Carrère, pudique et sobre, laisse la part belle aux comédiennes : Anne Mano, actrice vive au jeu sûr et fin – une Hortense dense de sa vie passée et de sa vie à venir et Sandra Gaugué, mêlant légèreté et gravité – une Axelle à la fraîche présence, et au texte, qui dose avec équilibre répliques acérées et chronique douce-amère.
La mise en scène s’accorde quelques respirations, qui permettent au récit de s’affranchir du naturalisme, et gagner en intimité : hors-champs où se déploient les habitudes tranquilles et complices du couple, puis la rupture sèche et brutale ; silences qui rythment le temps ; parenthèses où dans une lumière plus basse on regarde Hortense vivre d’infimes et touchantes bribes de quotidien, un chignon qu’on rajuste devant un miroir, un corps épuisé qui s’allonge, un fond de bouteille qu’on vide seule, un bouquet qu’on rafraîchit – un soliflore, fleurs changées de scène en scène, un hortensia pour Hortense, un arum impudique comme une photo de Mapplethorpe, des délicates fleurs mauves – qui finissent sur le sol au pied du vase, recomposant au fil du temps un bouquet couché…
Merci d’être passée, Anne Mano et Sarah Gaugué

« Je garde la fierté d’être non pas la première femme de ta vie,
mais la première que tu auras osé aimer
 »

Une soirée prolongée fera naître l’heure des confidences, l’internat de l’enfance d’Hortense, ses amours contrariées d’adolescente, le désir d’enfant… tandis que pour Axelle la timide et fougueuse « y’a pas de place pour deux en moi, les enfants c’est pour les couples qui s’aiment pas assez pour rester à deux »… Si la vérité sort de la bouche de enfants, Axelle, petite femme en quête de vie, peut être une enfant impitoyable.

Là se dessine avec une pudeur joliment teintée de malice, et beaucoup de finesse, la naissance d’un sentiment. Si l’on peut trouver déroutant le geste qui fait revenir Axelle auprès d’Hortense, le mouvement qui les rapproche au contraire s’écoule comme une évidence, avec grâce. De griffures en apaisements, de doutes en tendresses, l’autrice mène avec délicatesse la danse de cet amour tâtonnant. Les deux comédiennes apportent leur belle justesse à ces deux femmes entières et multiples qui, passant l’une par l’autre, vont arriver à elles-mêmes. Nous assistons avec émotion à leur apprentissage de la liberté et à l’éclosion de leurs possibles.

Merci d’être passée
À l’affiche de La Folie Théâtre du 8 décembre 2017 au 3 mars 2018, vendredi et samedi à 19h30.

Une pièce de Danièle Mahaut
Mise en scène : Cécile Carrère
Avec Anne Mano et Sandra Gaugué

À noter : des nominations aux P’tits Molières : meilleure comédienne dans un première rôle pour Anne Mano, meilleure comédienne dans un second rôle pour Sandra Gaugué et Danièle Mahaut récompensée par le P’tit Molière du meilleur auteur vivant !

 

Denis Lavant - portrait © Nathalie Sternalski

Cap au pire, oeuvre monstre

Un tulle coupe la scène en un couloir étroit, ne laissant à l’acteur qu’une bande de plateau, un espace contraint, un territoire-cellule, à un pas des spectateurs, au ras de leurs regards.
Au sol, un carré blanc. Mat. Dans le noir, derrière le tulle, un carré blanc. Lumineux.
Pieds nus, Denis Lavant franchit le 4e mur, entrant par l’avant-scène, pantalon et pull noirs, simples, stricts, silhouette invisible et puissante. Il se campe au centre, le bout des pieds sur la dalle blanche, les talons dans l’ombre, le corps obscur. Respiration ample. Il occupe l’espace. Il ne bougera plus.

Cap au pire, de Samuel Beckett, m.e.s. Jacques Osinski, avec Denis Lavant - photo © Pierre Grosbois @ Pierre Grosbois

« Encore, dire encore, dire pour soi dit »

Dire pour soi, dire… Cap au pire est un des tous derniers textes de Beckett – je dis texte parce qu’il ne s’agit pas de théâtre, ni vraiment de roman, pas réellement un récit, pas plus un essai, pas tout à fait de la poésie. Un peu de tout cela, surtout quelque chose de l’aveu et de la quête, quelque chose entre gratter une plaie et accoucher.
Un homme s’enfonce dans une forêt des mots. Il sait qu’il ne trouvera jamais celui qui est juste mais il essaie. Encore. Il essaie toujours. Il sait qu’il va tomber mais il se relève. Il essaie malgré les mots qui trahissent. Les mots sont au bord du vide. Il les rattrape. A moins que ce ne soit eux qui le rattrapent. Les mots le font se tenir debout. Encore. Les mots le font tomber. Les mots l’effacent.

« Essayer, rater, essayer encore, rater mieux, rater encore, rater mieux encore »

Ce texte est aride, une fin de trajet, l’écriture d’un questionnement insatiable, d’un épuisement du sujet et de la forme. Beckett a asséché le langage, réduit à l’os, au sec, plus d’humide, de flou, de souple, plus de phrases, de qualificatifs, de subordonnées. A l’essentiel, à peine des verbes, à peine besoin d’un sujet pour s’interroger. Un texte indicible.
Denis Lavant qu’on connut ailleurs bondissant, fauve en liberté, énergie pulsée, course effrénée, ludion insaisissable, se tient à présent là, seul, immobile, dans une concentration intense.
Une voix riche, grondante des heurs de la vie. Un corps sans tension mais sans relâchement. Les mots sortent en une diction géométrique, courbes descendantes, inaltérables. L’attention est toute entière absorbée par ce torrent heurté de mots, acteur et spectateurs plongés ensemble dans un même noir profond.
La dalle blanche s’éclaire, le visage et les mains apparaissent, fantômes d’humains, les pieds semblent comme flotter au-dessus du vide. L’étrange humour de Beckett distillé à froid libère quelques éclats de rire, brèves victoires de l’absurdité sur le désespoir.

Cap au pire, de Samuel Beckett, m.e.s. Jacques Osinski, avec Denis Lavant - photo © iFou pour Le Pôle Media @ iFou pour Le Pôle Media

«Les mots sont des traîtres. Mais ils sont ce qui reste »

Denis Lavant, bonze aux sombres mantras, projette ce Cap au pire et ses litanies abrasives sans un geste, à peine un temps relèvera-t-il la tête, le corps en un bloc condensé, le regard abrupt et sans ciller, les mains sans un tremblement, « tant mal que pis debout » comme se voit Beckett. Il est arrivé tout à l’heure, la démarche simple et directe, s’est campé, droit, bras le long du corps, tête inclinée, plus rien ne l’atteindra d’autre que ce texte qui le traverse. La lumière montera, naitront des ombres, elle s’effacera plus tard, on retournera à l’obscur, là où il n’y a même plus d’ombre. D’une rigueur exemplaire, cette lumière sculpte l’espace et le temps au scalpel. « Moins de vision avec mots que sans », moins d’écoute avec images que sans : la mise en scène de Jacques Osinski est sans concession, ne laisse aucune échappatoire, ni au comédien, ni aux spectateurs. C’est une expérience, une transe, un effort partagé. La performance de Denis Lavant est spectaculaire, un travail d’ascète, un moine qui jeûne 40 jours, un apnéiste des grandes profondeurs, sa voix de chaque syllabe et chaque silence creuse le sillon de Beckett, son immobilité impose l’attention accrue ; en face de lui, les spectateurs n’ont pas le droit au repos, il faut maintenir sa vigilance, son écoute, ne pas se laisser distraire par cette toux ici, ce raclement de pieds là, c’est la moindre des choses, le moindre des respects – mais aussi le seul moyen d’entrer et de rester dans le spectacle. Des spectateurs décrocheront, quitteront la salle, peu nombreux tout de même, fatigués sans doute, distraits peut-être, ça n’a pas pris ou ça n’a pas persisté, Beckett les a perdu dans le labyrinthe de ses interrogations, Lavant n’a pas pu les retenir dans les filets rugueux de son élocution rythmique et hypnotique ; ceux qui ont passé le cap, qui ont accepté les spirales, les retours en arrière, les errements dans la forêt de mots, qui se sont accrochés au peu à voir, au peu à entendre, ceux-là repartiront riches d’un moment rare, extrêmement rare, et précieux, une pépite de nuit dense et troublante.

CAP AU PIRE – Au Théâtre de l’Athénée du 2 décembre 2017 au 14 janvier 2018
De Samuel Beckett
Mise en scène Jacques Osinski
Interprétation Denis Lavant
Scénographie Christophe Ouvrard
Lumière Catherine Verheyde
Texte publié aux Editions de minuit, traduit de l’anglais par Edith Fournier

Dix Histoires au milieu de nulle part, théâtre de l'Atalante

Encore aujourd’hui

Vous avez envie de savoir comment ça se passe aujourd’hui à Moscou et dans le Caucase. Comment ça se passe aujourd’hui et depuis la fin des années 80, fin du communisme et début de la Perestroïka ? Allez voir cette pièce en deux tableaux, dont Stéphanie Loïk a tiré une polyphonie subtile et efficace, d’après les romans-documents de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature en 2015.

Deux parties. Une première qui nous livre les témoignages de ceux qui ont eu à subir les attentats dans le métro de Moscou. L’horreur, l’impuissance, l’état de choc, la peur, des bribes aussi parlantes qu’angoissantes, des images mentales qu’on se prend en pleine tête, des constats. « Le terrorisme, c’est un bizness. Des sacrifices humains comme dans les temps anciens » clament en chœur les six comédiens. Cette partie, bien qu’elle soit placée en Europe centrale et orientale, nous parle de et à nous, occidentaux qui subissons aussi le joug des attentats de fanatiques fondamentalistes religieux. On se dit que ça pourrait nous arriver demain d’être pris en otage d’un métro qui vient d’exploser. Et à l’agente de la station de métro d’hurler au téléphone « Mais qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse!? »

Dix Histoires au milieu de nulle part, théâtre de l'Atalante

La seconde partie, plus longue, nous montre la manière dont se sont mis en place les pogroms contre les Arméniens à Bakou. Comment, d’une intimidation de rue tribale, on en est venu aux meurtres, aux viols, au saccage, à la barbarie pendant des semaines, à la volonté de l’extermination d’un peuple. Et pourtant deux êtres tentent de s’aimer hors de l’Histoire qui lie leur fratrie. Un Musulman et une Arménienne qui vivent leur histoire sans se préoccuper de savoir s’ils sont du bon côté. Même l’amour aura bien du mal à se dédouaner du mal ambiant qui règne et pourrit la vie des gens entre les différentes communautés, qui se sentent séparés, où plus aucune légalité ne régit les rapports. C’est qu’avant, tout le monde était Soviétique et parlait russe et qu’à l’effondrement de l’URSS, il a fallu se raccrocher à une autre culture, plus ancienne peut-être, plus archaïque sans doute et plus cruelle certainement. Et de conclure, malgré toute l’empathie qu’on a pour les Arméniens dans cette scène, qu’à quelques kilomètres du drame, dans une autre ville, un autre drame a eu lieu. Un autre pogrom. Et là, ce sont les Arméniens qui ont assassiné les Azéries.

Le mal est partout, il règne hors la loi dans les territoires du Nord où la religion et la barbarie ont remplacé la laïcité. On serait presque nostalgique de l’époque communiste comme l’exprime un personnage qui s’est pourtant battu contre le communisme toute sa vie. Et pendant ce temps-là, les « métèques » du Caucase fuient en Amérique quand ils le peuvent ou se réfugient à Moscou, où ils vivent comme des rats, dans une ville qui fait la part belle aux Slaves, aux Russes purs, tandis que les autres ne seraient qu’un sous-peuple. Sur les annonces de recherches de locations d’appartements se multiplient la mention « Non Russe, s’abstenir ».

Dix Histoires au milieu de nulle part, théâtre de l'Atalante

Tout ce que vous allez entendre pendant 1 heure 45 est tiré de témoignages et va vous faire froid dans le dos tellement l’horreur est horrible. Stéphanie Loïk fait intervenir les chants, les mélopées russes, la douceur de l’oud, comme des cicatrisants entre deux instants morbides. Elle convoque également l’acrobatie : six corps, trois hommes, trois femmes, interchangeables dans leur rôles, formant un corps à eux six, comme une entité déchue, vêtus de noir –on n’aurait pas vu une autre couleur pour relater l’insoutenable. Elle nous propose des danses comme celles de morts-vivants, de spectres, avec des chorégraphies sous des lumières en douche, évaporées par des fumigènes à chaque nouvelle révélation.

Dans quel état les comédiens sortent-ils de scène après avoir porté tous ces morts et toutes ces ignominies ? C’est une question qu’on peut se poser. Et on salue leur force, leur présence, leur engagement.

On pourra regretter une certaine lenteur qui accentue encore la pesanteur du texte et des situations. On sort ahuri, déprimé, le dégoût au bord des lèvres, mais sachant ce qui se passe là-bas, de la Tchétchénie à Moscou en passant par l’Azerbaïdjan. Et l’on pourra plus dire « On ne savait pas ».

Stéphanie Loïk s’intéresse depuis longtemps au théâtre-documentaire, un genre pas facile et très singulier qui a quelque chose à dire… Et qu’il faut aller entendre.

Dix Histoires au milieu de nulle part, théâtre de l'Atalante

DIX HISTOIRES AU MILIEU DE NULLE PART de Svetlana Alexievitch
Du 29 novembre au 22 décembre 2017 au Théâtre de l’Atalante
Mise en scène : Stéphanie Loïk
Avec : Vladimir Barbera, Denis Boyer, Vera Ermakova, Aurore James, Guillaume Laloux et Elsa Ritter

Festen, mise en scène Cyril Teste à l'Odéon Théâtre de l'Europe, adaptation du film de Thomas Vinterberg par le collectif MxM, coup de coeur Pianopanier

FESTEN : l’horreur est humaine

L’esthétique glacée d’une grande maison bourgeoise occupe tout le plateau quand le rideau s’ouvre. C’est le premier choc qui cueille le spectateur de FESTEN, la nouvelle création de Cyril Teste et de son collectif MxM. Le décor incroyablement soigné de Valérie Grall suggère une famille très aisée. Une grande table est dressée au centre, attendant ses convives. La cheminée, à cour, crépite et appelle aux confidences feutrées. À jardin, une toile champêtre, face à nous, sur le mur gris, surplombant un élégant piano noir, invite à l’escapade rêveuse. On devine d’autres pièces, derrière ce dispositif : une salle de bain, des couloirs, les cuisines… Tout est en place pour accueillir les personnages de ce grand drame qu’est FESTEN.

Festen, mise en scène Cyril Teste à l'Odéon Théâtre de l'Europe, adaptation du film de Thomas Vinterberg par le collectif MxM@Simon Gosselin

Ceux qui se souviennent avec émotion du séisme ressenti à la sortie du film de Thomas Winterberg – Prix du Jury au Festival de Cannes 1998 – ne seront pas dépaysés. Les autres vont prendre en pleine face l’un des spectacles les plus forts de cette saison 2017/2018. C’est jour de fête dans cette grande maison.  On célèbre les 60 ans du maître du lieu, Helge. Les invités arrivent un à un : le premier fils, Michael, l’aîné, le plus instable, et sa femme. Son jeune frère Christian les rejoint vite. Il a l’apparence du fils préféré, du garçon sage, de celui dont on est fier.  Sa grande sœur Linda est là aussi, ainsi que quelques amis. Ne manque que sa sœur jumelle, absente de ce repas d’anniversaire.

Le maître d’hôtel fait les présentations et règle avec tact l’installation de chaque invité. On appelle même, chaque soir, quatre spectateurs qui auront le privilège de vivre de l’intérieur ce dîner un peu particulier. Celui dont on va célébrer l’anniversaire accueille avec chaleur tous les invités avec son épouse. Il a l’assurance de la maturité, du chef de famille respecté, de celui qui rassemble l’affection de tous. On s’embrasse, on s’étreint, on est visiblement heureux d’être là. Mais on devine vite que l’air est chargé de lourds secrets et de drames enfouis. Il ne faut pas plus en dire, pour laisser à chacun le plaisir de (re)vivre l’irruption du volcan endormi, le fracas des masques qui tombent, la sidération de la révélation glaçante.

Festen, mise en scène Cyril Teste à l'Odéon Théâtre de l'Europe, adaptation du film de Thomas Vinterberg par le collectif MxM

« J’aime redonner de la marge au regard, re-questionner sa place » – Cyril Teste

Devant nous, c’est à la fois une pièce qui se joue et un film qui se fait : deux cameramen captent les scènes, montées en direct et projetées sur un grand écran. Ce dispositif incroyablement virtuose, loin d’être une contrainte pour le spectateur, lui offre, au contraire, de nouvelles façons de voir l’action qui se déroule sous ses yeux, de jongler avec les points de vues qui s’enrichissent mutuellement, de saisir les nuances qui se révèlent quand la caméra change la focale. Les images sont souvent très belles, et toujours au service du propos.

Cyril Teste est passé maître dans l’utilisation de cette double technique et dans l’utilisation unique de l’espace mis à sa disposition. On songe, rêveur, à tous les talents et à tout le travail qu’il a fallu rassembler pour produire un tel spectacle, où chaque pas est compté, où chaque regard est scruté, où chaque soupir témoigne d’une émotion précise. Il y a là, devant nous, un paradoxe constant : ce spectacle est d’une stupéfiante beauté, mais celle qu’il donne à voir a l’élégance de l’horreur qui éclate, et qui se cache sous le tapis, dans les faux-semblants d’une famille.

Festen, mise en scène Cyril Teste à l'Odéon Théâtre de l'Europe, adaptation du film de Thomas Vinterberg par le collectif MxM

Les comédiens du collectif MxM se meuvent avec aisance dans cette mécanique de précision.  Mathias Labelle (Christian) est saisissant de colère rentrée et de souffrance enfouie.  Sophie Cattani, sa sœur (Linda), est parfaite dans l’empathie douloureuse.  Il y a des moments assez vertigineux, mais, au-delà des images et de la mise en scène, on est aussi submergé par la force de ce texte, déjà saisi au cinéma, et qui, par la grâce du théâtre, éclate au grand jour, comme la bombe à retardement qu’il raconte.

Cyril Teste s’inscrit résolument aujourd’hui dans la lignée des grands créateurs contemporains, comme Ivo Van Hove, Pascal Rambert, Roméo Castellucci, Thomas Ostermeier et Joël Pommerat. Son FESTEN est incontestablement l’un des spectacles les plus marquants de cette saison 2017/2018, de ceux que l’on ne peut malheureusement que rater si l’on n’a pas pris soin de prendre une place car c’est bondé tous les soirs, souvent d’ailleurs par un public jeune et enthousiaste.

Mais ce spectacle va beaucoup tourner, succès oblige. Alors n’hésitez pas à venir vous asseoir à la table de FESTEN…

FESTEN de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov, adaptation théâtrale Bo Hr. Hansen
Du 24 novembre au 22 décembre 2017 à l’ Odéon Théâtre de l’Europe
Mise en scène : Cyril Teste
Avec : Estelle André, Vincent Berger, Hervé Blanc, Sandy Boizard ou Marion Pellissier, Sophie Cattani, Bénédicte Guilbert, Mathias Labelle, Danièle Léon, Xavier Maly, Lou Martin-Fernet, Ludovic Molière, Catherine Morlot, Anthony Paliotti, Pierre Timaitre, Gérald Weingand et la participation de Laureline Le Bris-Cep