Trio (for the beauty of it)

D’emblée, une idée gaie et vivante : deux par deux, l’un au micro l’autre au centre du plateau, les danseurs se traduisent réciproquement, de gestes en mots et vice-versa. C’est aussi poétique que ludique, et on se retrouve embarqués dans ce voyage transcontinental et transdisciplinaire par la porte de l’humour.

Monika Gintersdorfer, metteuse en scène berlinoise, a réuni pour Trio (for the beauty of it) trois virtuoses, figures incontestées des communautés dont ils sont issus.
Alexander Mugler, port de reine, barbiche et chignon, visage presque enfantin, aussi ondulant que tonique, est né à New York. Alex chorégraphie, interprète et danse le voguing, style apparu au début des années 1960-70 dans les ballroom dancings new-yorkais, au sein de la communauté queer latino et afro-américaine.
Carlos Gabriel Martinez, plus massif, barbe grisonnante, métisse sa danse saccadée de déhanchés de danseuse orientale. Né au Mexique, il étudie et pratique le sonidero, l’high energy ou le reggaeton, danses urbaines nées du brassage entre les cultures américaines, latino, européennes et africaines.
Ordinateur, svelte jeune homme à la gestuelle stroboscopique et à l’énergie solaire, est né en Côte d’Ivoire. Dansant depuis que ses pieds bougent, il donne sa vélocité au coupé-décalé – style né dans la communauté ivoirienne de France, d’où il a pris son élan pour se répandre à partir de la Côte d’Ivoire dans toute l’Afrique de l’Ouest.

Les trois artistes vont chacun nous délivrer un portrait de la danse qui les anime, ce qu’elle leur fait, ce qu’elle fait à leurs frères et sœurs de transe – à leur manière, dansée-parlée (en français, américain, espagnol).

D’un continent à l’autre, ce sont autant de danses de rues, danses de communautés minoritaires ou dominées, de danses de fêtes, qui sont exutoires autant qu’espaces de fraternité, de résistances et d’affirmation de soi comme individu et comme membre d’un corps social.

Les solos sont vifs et réjouissants, les danseurs ont tous trois le même bel engagement physique, une énergie contagieuse, une précision et une puissance irrésistibles. Mais il est plus réjouissant encore de les voir se rejoindre, s’approprier le langage de l’autre, lui donner sa propre souplesse et son propre rythme, de les voir dans les mouvements de groupe se retrouver autant que se distinguer, de sentir leurs disciplines se frotter les unes aux autres et échanger quelques atomes au passage.

Les costumes, de Bobwear et Arturo Lugo, très graphiques, emmènent vers un côté BD qui peut-être décale un peu le propos, lui font perdre de son immédiateté. Mais ils ont de l’humour et de l’allure et rassemblent les trois artistes dans un même univers visuel.
La musique est créée ou mixée en live par Timor Litzenberger, et les danseurs eux-mêmes, s’emparant parfois du micro pour accompagner leurs partenaires de slams, raps, beatboxs percutants.

Il aura peut-être manqué d’un peu de fièvre, d’une écoute plus investie des spectateurs, et sans doute de plus de rigueur dans la composition du spectacle – les morceaux du puzzle semblant parfois jetés un peu aléatoirement…, pour qu’on puisse goûter pleinement l’intensité de ces danses et de ces danseurs.
Mais, métissant accents, langues, silhouettes, âges, virilité et féminité, Trio (for the beauty of it) est un enthousiasmant manifeste contre l’uniformité et les frontières ! On aime l’humour et l’allant de cette troupe, et on les quitte avec en partage le cadeau d’une joie et une exultation de la danse qui font du bien.

Marie-Hélène Guérin

 

Trio (for the beauty of it)
Vu au Monfort Théâtre
de La Fleur, Monika Gintersdorfer, Carlos Martinez, Alex Mugler, Ordinateur
avec Carlos Martinez, Alex Mugler, Ordinateur, Timor Litzenberger
musique Timor Litzenberger
costumes Bobwear, Arturo Lugo
photos DR
À rertouver le 4 octobre à l’Espace 1789 à St Ouen à 20h

Echo : hybride et joyeuse entreprise de dissolution des chagrins d’amour

Dans les grésillements d’un ampli Vox, quelques signes griffent l’espace.
Ecran blanc, sol blanc, calligraphie d’un pied de micro noir, de longs cheveux sombres, d’une silhouette hiératique à l’immobilité de pierre.
Quelque chose de solennel se promet. On respire au rythme de l’artiste, l’attention s’aiguise.
Mais… une lueur espiègle pétille au coin de l’œil de Vanasay Khamphommala, une esquisse de sourire affleure… Sur grand écran, des témoignages défilent, avec une esthétique vlog entre journal intime et micro-trottoir, c’est toujours Vanasay face caméra, plus ou moins réveillée, plus ou moins échevelée, qui nous fait le portrait puzzle d’une histoire d’amour ratée, d’un syndrome de « la pauvre fille ». Derrière elle, à Paris ou ailleurs, clin d’œil des noms de rue – rue du Petit Cupidon, rue de la Gaîté, rue des Filles du Calvaire – qui dessine une géographie mélo des états d’âme de notre héroïne désabusée.

« Ceci est (une tentative / de rompre la malédiction d’) Echo »

Pour aller fouiller au jadis des peines de cœur, Vanasay Khamphommala fait appel à l’amoureuse malheureuse archétypale, la jolie et fraîche nymphe Écho, qui fut punie de sa bavardise par la femme du Big Boss. Petit rappel : Héra l’acariâtre cocue épouse de Zeus, pour être sûre de ne plus entendre les encombrants pépiements d’Écho, la priva de parole; ne lui resta plus que la possibilité de répéter ce que d’autres disent avant elle. Envoûtée par la beauté du narcissique Narcisse, Echo se languissait de lui avouer ses sentiments – ce qui n’aurait de toutes façons rien changer puisque Narcisse n’entendait que ses propres mots doux. Finalement, les deux amoureux de Narcisse – donc, Narcisse lui-même et Echo – mourront de chagrin, desséchés. De l’un il restera une fleur, de l’autre une voix.
 
© Pauline Le Goff
 
Comment faire pour libérer Echo de la prison de la répétition, que faire de nos chagrins d’amour ?

Dans ce spectacle protéiforme et baroque, Vanasay Khamphommala, artiste performeuse subtile et intense, très gracieusement entourée par les talentueuses personnalités de Caritia Abell, Natalie Dessay et Pierre-François Doireau, questionne avec érudition et malice notre rapport à la souffrance amoureuse.

Elle y met de la solennité et de la cocasserie.
Ça n’a pas l’air comme ça, mais ça se fait du bien réciproquement.
Mozart et boy’s band, Sappho et Britney Spears.
Lapsus chevelü, la compagnie de Vanasay Khamphommala « affiche crânement son identité trans : transculturelle, transdisciplinaire, transgénérationnelle, transcendentale surtout. Tout❤e trans❤e est pour elle un moyen autant qu’une fin. » Echo s’en fait l’écho, spectacle-performance, spectacle-rituel de guérison, spectacle-silence, spectacle-jeu, où les corps mon(s)trés ont des beautés pleines et in-attendues, où les langues se superposent, français, anglais, laotien, allemand, où le sérieux et le facétieux ont autant de valeur, où la tombe et la nappe du pique-nique voisinent chaleureusement, où le vide est empli et le chaos est doux…

Un bulbe de narcisse, une compresse sur le cœur
Une fleur piquée sur une poitrine
L’odeur du terreau sous lequel Echo, son cœur brisé et le corps de Vinasay sont enterrés
Le goût du raisin picoré
Tous les sens sont en alerte

La matière sonore, inventée, sculptée par Gérald Kurdian, est organique, dense et émouvante – boucles sonores, voix multiples nées toutes du même corps – hautes, ténues, sourdes, graves -, bruissements, amplifications des souffles, nappes électroniques hypnotiques entrelacées de chansons populaires ou d’airs classiques.
Un troublant duo bouleverse : la voix enregistrée de Natalie Dessay emplit l’air, parfaite, aérienne, tandis que doucement, comme pour elle-même, comme fredonnant, elle-même reprend sa mélodie, superposant sa voix intime, sa voix familière à celle de la chanteuse lyrique.
 
© Pauline Le Goff
 

Une veuve tout de noir vêtue plante des narcisses sur le monticule formé par le corps recouvert de terre, les arrose, chanterait bien, car « elle chante bien aux enterrements » – si un faune rouquin, fulminant (Pierre-François Doireau), ne l’interrompait sans cesse, interpellant Echo, ou son interprète ?, envahissant le recueillement de la veuve de mots, et le plateau d’artefacts de nature, rochers, mousses, arbres, figurines d’animaux.

Les mots saturent l’écran – palimpseste où c’est la superposition et non la disparition qui fait l’effacement, le plateau qui fut nu se couvre de désordre, c’est à dire de vie.

Des majestueuses ailes d’ange passent, portées par le vaste dos nu de Caritia Abell. On entend la légende laotienne de la création de l’écho, presque miroir inverse du mythe grec, puisque l’écho est né là pour guérir une absence, faire qu’à l’appel d’un être aimé il n’y ait jamais seulement du silence pour réponse.
 
© Pauline Le Goff
 

« Quand nous nous embrassons, les morts prennent part à nos baisers
Il y a dans nos bouches les baisers qu’Echo n’a pu donner à Narcisse, dans nos baisers Echo embrasse à perdre haleine
Echo ne répète plus les paroles des amants éplorés, sa langue a mieux à faire, elle fouille ta bouche »

C’est beau, c’est drôle, c’est poétique et grave, c’est intelligent, c’est joyeux et romantique, ça brasse et ça émerveille : Echo est un spectacle rare et étonnant, c’est aussi une expérience à laquelle il faut savoir s’abandonner, pour partager un moment hors de l’ordinaire.
Un hymne étrange, tonique, sacrificiel et vivifiant à la vie et l’amour.

Marie-Hélène Guérin

 

ÉCHO
Un spectacle de la compagnie Lapsus chevelü
Dramaturgie et textes Vanasay Khamphommala (en entretien pour RFI)
Avec Caritia Abell, Natalie Dessay, Pierre-François Doireau, Vanasay Khamphommala et la participation de Théophile Dubus
Collaboration artistique Théophile Dubus et Paul B. Preciado
Création musicale et sonore Gérald Kurdian
Scénographie Caroline Oriot
Création lumière Pauline Guyonnet
Costumes Céline Perrigon

Vu aux Plateaux sauvages
À retrouver en tournée :
Du 4 au 7 octobre 2022 au Théâtre Olympia – CDN de Tours
Du 18 au 22 octobre 2022 au TnBA – Bordeaux
Du 6 au 7 décembre 2022 à la Halle aux Grains – Scène nationale de Blois
Du 13 au 14 décembre 2022 à la MCA – Scène nationale d’Amiens

Il n’y a pas de Ajar

C’est quoi Delphine Horvilleur ?
Rabbin libéral, revuiste, animatrice, autrice plutôt d’essais, médiatisée, elle se colte dans Il n’y pas pas de Ajar à l’écriture de fiction théâtrale.
Elle est soutenue par la présence très impressionnante de l’actrice et metteuse en scène Johanna Nizard, qui seule en scène, magnifie, dans la cour des grands, le texte de Delphine Horvilleur.

L’idée de départ est d’imaginer qu’Emile Ajar alias Romain Gary aurait eu un fils imaginaire, reclus dans une cave, qui soliloquerait, avec philosophie comme on dit, pour un visiteur imaginaire, de son rapport avec son père, avec Dieu, avec sa judéité et avec sa laïcité, avec la société et beaucoup de questions identitaires qu’elle pose, comme par exemple, celle du genre ou des communautarismes ou du monde des « pareils », avec le langage, avec la psychanalyse, pour conclure sur l’esquive des assignations déterministes.

Mais il faut d’abord rappeler qui était Romain Gary. Romain Gary est un écrivain français qui a obtenu deux prix Goncourt (ce qui est impossible) en écrivant sous pseudonyme, celui d’Emile Ajar, son second prix Goncourt et d’autres livres. Il s’est également attribué d’autres pseudonymes dont la pièce de Delphine Horviller ne parle pas. Romain Gary s’est suicidé en se tirant une balle dans la gorge, révélant par ce fait le pot au rose de ses multiples identités.

© Pauline Le Goff

L’ensemble de ce seule-en-scène a la profondeur des réflexions d’une intellectuelle qui se laisse aller au délire littéraire, ouvrant des portes que l’écriture sérieuse d’essais ne lui a pas permis jusqu’ici. Et sa puissance créative crée un personnage gouailleur à la logorrhée intarissable, sûr de lui, drôle, attachant et plein d’humanité.
Il s’agit du fils d’Emile Ajar, Abraham Ajar, initiales A.A, qui est interprété par Johanna Nizard, qui, elle aussi, se transforme sous nos yeux ébahis de spectateurs et nos oreilles attentives. Ses travestissements et ses dénudements, au sens propre comme au sens figuré, nous réjouissent et sa puissance vocale et oraculaire, passant d’une voix de fausset à une voix de stentor, au physique d’une reine toute-puissante à celui d’un baroudeur des sous-sol de la ville, en passant encore par des mystifications que je vous laisse la primeur de découvrir.

La multiplicité de la personnalité, le refus des assignations à un moi unique et fort qui nous enfermerait forcément, et l’acceptation d’être plusieurs, de ne pas se laisser déterminer, c’est la thèse de nombreux écrivains comme Virginia Woolf ou comme le philosophe Gilles Deleuze et le philosophe-psychanalyste Felix Guatari ou encore, l’écrivain Fernando Pessoa et ses nombreux hétéronymes. Mais ce sont tous des gens qui ont mal fini…

Ce que Delphine Horviller extrait de la pensée d’Emile Ajar, est qu’au-delà du sang et de l’inné, là où intervient l’acquis, et notamment la transmission littéraire, serait la voie royale contre les assignations et serait notre véritable identité. Nous sommes ce que nous lisons.

© Pauline Le Goff

Le plateau évoque un no man’s land fait de poteaux de miroirs et de couvertures de survie chiffonnées en guise de sol, le tout reflétant la lumière sourde des projecteurs et nous plaçant dans un univers atemporel et glacé. On se serait presque imaginé près d’un fleuve, sous un pont ou quelque chose comme ça, mais il m’aura fallu l’explicitation du texte pour savoir que la scène se situe dans une cave.

Il y a beaucoup de choses sur « le fait d’être juif » dans ce spectacle et peut-être que ce n’aurait pas été la question centrale de Romain Gary s’il avait pu répondre, et pendant un bon moment, on a l’impression d’être justement dans une pièce traitant d’un problème communautaire.
Quelque chose du moi pré-penseur, de la peau analysée par Didier Anzieu, est en jeu dans ce texte et dans sa représentation théâtrale.

Un spectacle original, puissant, drôle, qui nous fait réfléchir, avec des partis pris à l’emporte-pièce, dans lesquels l’identification sera aisée à trouver.

Isabelle Buisson,
Les Ateliers d’Ecriture à la Ligne

 

Il n’y a pas de Ajar
de Delphine Horvilleur
Mis en scène par Arnaud Aldigé et Johanna Nizard
Avec Johanna Nizard.

Jusqu’au 29 septembre, aux Plateaux Sauvages, création.
A voir ensuite :
8 novembre, Théâtre de Suresnes Jean Vilar.
18 novembre, Théâtre de Sens.
Du 29 novembre au 3 décembre, Théâtre Romain Rolland de Villejuif dans le cadre du festival des théâtrales du Théâtre Charles Dullin.
Du 13 décembre au 23 décembre, Théâtre du Rond-Point.
28 janvier, Théâtre de Chelles.
Les 3 et 4 février, Théâtre Montansier de Versailles.
Du 7 au 9 février, Théâtre Liberté, Scène nationale de Toulon.
16 février, Théâtre de Maison-Alfort

Téléphone-moi, et dis-moi que tu m’aimes…

Des f.o.u.i.c., on suit et on aime le travail, toujours exigeant, toujours captivant. Il y a quelques années Mangez-le si vous voulez, plus récemment Timeline , ou le remarquable Je vole… et le reste je le dirai aux ombres

Encore une fois, Jean-Christophe Dollé, auteur, compositeur, et co-metteur en scène avec Clotilde Morgiève, nous offre une proposition théâtrale dense, à l’intelligence toujours sensible, où la recherche formelle est une parfaite chambre d’écho à la richesse des affects déployés.

Trois cabines téléphoniques. Au temps du portable, on a oublié ce que recelaient de possibilités, de nécessités, d’intimités, ces minuscules lieux, enclos au milieu du flot de la vie, sur la place du bourg, au coin du trottoir du boulevard.
L’une est occupée, une petite nana parle à sa mère. Une autre va s’éclairer, puis une autre. Cabine à carte et à touche, cabine à cadran et à pièce, cabine avec un combiné de bakélite. Voyage immobile dans le temps. 1998, 1981, 1945.

1998 – la petite nana, Léo, jean, blouson trop grand, cheveux en pétard, la langue bien pendue, le verbe musclé et imaginatif, écouteurs sur les oreilles. Elle clope, se drogue, écoute Nirvana, elle passe de longs coups de fil mouvementés à sa mère, ou plutôt, on l’apprend très rapidement, au répondeur de sa mère, pour entendre encore et encore la voix de la disparue, elle fait des blagues au téléphone, vitupère, se confie, pleure, rit, chante…De Solenn Denis autrice on avait aimé Sandre. Elle apporte à Léo fougue et faille, une énergie à la fois brute et contenue, de la rage et un appétit féroce de vivre.
1981 – Louis a une svelte et juvénile quarantaine, téléphone souvent à son vieux père, placé en institut, l’esprit battant la campagne, parle parfois à son ex-femme, pas à sa fille, qui n’y tient pas. Il écoute Nicole Croisille sur un poste radio, fête l’élection de Mitterrand avec une demoiselle qui patientait pour avoir la cabine à son tour… Il a dans la voix et dans les gestes de la tendresse, de la douceur, et quelque chose qui l’a brisé. C’est Jean-Christophe Dollé, comédien subtile et mobile, qui l’interprète avec beaucoup de délicatesse.
1945 – Madeleine Bonnassieux, femme puissante, solide et libre, ne se sert que rarement de la cabine pour y téléphoner, mais plutôt pour y dissimuler quelques messages récupérés ensuite par d’autres résistants, ou y abriter quelque amour fragile et dangereux. Clotilde Morgiève est une magnifique comédienne, qui donne, dans une grande simplicité d’interprétation, une incroyable densité à ses personnages, dans la légèreté ou la joie comme dans l’absence ou la dureté. Son œil change de lumière, elle module d’un rien son timbre, et on bascule avec elle du pétillant à l’obscur, du donné au secret.
D’autres personnages – interprétés avec autant de justesse par ces mêmes comédiens ainsi que par un quatrième acolyte, Stéphane Aubry, dont la pertinence et la sensibilité ne déparent pas – viendront se télescoper à eux, rencontre fugace ou compagnon de vie, grain de sable ou révélateur.

Pas à pas le puzzle se recompose, on saisit les liens entre les protagonistes, se dessine une généalogie, se tracent des échos.

La mise en scène de Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève est limpide, élégante, d’une belle rigueur. Le duo a le sens de l’espace et du rythme. Plaisir immédiat, sensoriel, de spectateur : l’image si théâtrale de ces trois cabines, alignées, découpées sur le fond noir du vaste plateau, le contraste saisissant entre leur réalisme et l’abstraction de l’espace qu’elles occupent et déterminent, page blanche pour y déployer les méandres des vies qui vont de dévoiler.

Le texte est fin, vif. Toujours dans la vie, il apporte beaucoup de matière sans jamais être didactique, glisse de l’humour et de la fantaisie dans ses personnages, dissimule une déclaration d’amour poignante dans le récit échevelé d’une demi-finale légendaire (un France-Allemagne 82…), circule avec fluidité et clarté d’une époque à l’autre. Le spectateur ne s’égare jamais sans cet entrelacs touffu.

De dialogues en silences, vont s’écrire les rencontres et les amours, les drames, les valeurs qu’on défend, les enfants qui naissent, les parents qui vieillissent.
Les joies, les héritages, les traces. Les cicatrices.
On va y lire comment un être peut être érodé par un invisible ruisseau de mensonge et de silence qui prend sa source bien loin. Comment à arranger la réalité on finit par la tordre. Comment un non-dit peut se fossiliser en une gangue dure, qui broie l’âme et asservit l’avenir. Et comment on peut s’en libérer, comment la parole, comment l’autre – on appelle ça un tuteur de résilience, comment l’écoute, comment remonter le ruisseau, comment découvrir le tu, comment on peut renaître à soi, se regarder enfin, pouvoir regarder derrière soi pour enfin pouvoir regarder devant soi.

Dans cette ample fresque familiale, porteuse en filigrane des remous de l’Histoire et des transformations de la société française du XXe siècle, nourrie par le regard sans complaisance mais plein de tendresse du duo Dollé/Morgiève sur nous, frères et soeurs humain.e.s, il y a de la poésie et de l’intelligence. On rit, on sourit, on s’émeut, on en repart avec à l’âme quelques bleus, une lumière d’espoir et un surplus de beauté.
C’est un de ces spectacles qui reste longtemps en tête, et au cœur.

Marie-Hélène Guérin

 

TÉLÉPHONE-MOI
Vu au 11, Avignon
Un spectacle de la compagnie f.o.u.i.c
Texte Jean-Christophe Dollé
Mise en scène Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève
Avec Stéphane Aubry, Solenn Denis, Jean-Christophe Dollé, Clotilde Morgiève et la voix de Nina Cauchard
Scénographie et costumes Marie Hervé | Lumières Nicolas Priouzeau | Son Soizic Tietto | Musique Jean-Christophe Dollé
Texte édité aux Éditions Les Cygnes
Photos de scène © Stéphane Audran

À retrouver en tournée, dates ici : calendrier

Salti : vivifiante danse-médecine !

Trois mômes en baskets trouvent le temps long, c’est Jim, Louise et Léa, 8 ans, 10 ans peut-être, on est fin juillet début août sans doute, on n’a pas la petite excitation de ne plus avoir classe, on n’a pas encore la préparation de la rentrée, le nouveau cartable, les fournitures, retrouver les copains.
On languit, on s’ennuie… mais ce qu’on s’ennuie ! Autant qu’on le peut au creux de l’été, à l’âge où quelques semaines sont une éternité.

Pour tromper la lenteur du temps, on fait des pierre-papier-ciseau, on joue à être celui qui s’ennuie le plus, on suit du regard une araignée grande comme une vache, et ah ! ben tiens ! on n’a qu’à à jouer à celui qui sera piqué ! Les corps se réveillent en pointes, jambes tendues haut levées, salti/sauts effrenés, corps caoutchouc, défiant la rigidité du squelette et les lois de la pesanteur, bondissant pour échapper à la monstrueuse arachnide, à la morsure féroce de la tarentule.
 

 
Par la danse, la musique mais aussi les mots, dialogues ou narration, Brigitte Seth et Roser Montllo Guberna, les autrices du spectacle, ont entrepris de nous faire partager les vertus thérapeutiques de la danse. Depuis toujours, les humains s’en sont servis pour soigner leurs peurs, leurs tristesses et leurs solitudes, leurs maux de tête, de dos, et même… les piqûres d’araignées ! La tarentelle italienne est même tout spécialement prescripte pour contrer le poison de la mélancolie que la venimeuse tarenta instille à ses victimes, les tarentolato et tarentolata, les plongeant dans l’inertie, l’apathie, l’atonie. Depuis l’Antiquité et aujourd’hui encore, ici même, danseurs, chanteurs et musiciens attirent celui, celle qui a été vidée de ses forces par la sinistre bestiole vers le mouvement, lui réinjecte le désir et la pulsation, l’envie et la pulsion !
 

 
La complicité et l’énergie du trio sont manifestes… et contagieuses ! Des malicieuses inventions verbales ou gestuelles secouent la salle d’éclats de rire, il y a du farfelu et du cocasse qui font pétiller les yeux d’amusement et quelques parenthèses plus rêveuses qui apportent une respiration de douceur.
Sur une prenante composition électro habilement tressée de tarentelles traditionnelles aux voix nasillardes et aux tambourins frénétique, une danse très tonique, matînée de hip-hop, drôle et alerte, emporte l’adhésion.

C’est vivifiant et enjoué, et tel le tarentolato tiré de sa somnolence, battant du pied en mesure, nous voilà réanimés, ré-énergisé, plus légers, plus forts, dopés au rythme et au sourire !
Belle démonstration par l’exemple des puissants effets de la danse-médecine, l’araignée perd, la joie gagne ! A ne pas manquer, avec ou sans enfant…

Marie-Hélène Guérin

 

SALTI
Spectacle de théâtre/danse jeune public
(vu en version 25 mn 3 – 6 ans, il existe une version 50 mn à partir de 6 ans et tout public)
Un spectacle de la compagnie Toujours après minuit
Vu à La Manufacture (du 7 au 26 juillet)
Conception, texte, mise en scène et chorégraphie : Brigitte Seth et Roser Montllo Guberna
Avec Jim Couturier, Louise Hakim et Lisa Carmen Martinez
Lumières Guillaume Tesson
Composition originale Hugues Laniesse
Musiques additionnelles : Bruno Courtin « Personne ne dort », L’Arpeggiata/Christina Pluhar « Antidotum tarantolae », Nuova Compagnia di Canto Popolare « Tarantella »
Photos Christophe Raynaud de Lage
 

Le Champs des possibles : l’épopée tendre et drôle d’une vraie fille d’aujourd’hui

Nous avions laissé Elise à treize ans et demi dans Pour que tu m’aimes encore, deuxième volet d’un triptyque autofictionnel initié avec La Banane américaine. PianoPanier l’avait interviewée alors (entretien ici). Après son enfance et son adolescence, la voici donc à dix-neuf ans, dans cet espace flou où le passage à l’âge adulte semble encore loin, en même temps que les questions autour de ce « champ des possibles », qui s’ouvre à elle, la percutent de plein fouet. Car comme Elise le démontre pendant tout le spectacle, ce nouvel horizon s’avère aussi grisant que vertigineux. À elle maintenant de décider du cours de sa vie et de la personne qu’elle veut devenir. La jeune bachelière prend donc la décision de quitter sa Poitou-Charentes natale pour débarquer à Paris et commencer des études de lettres.

Seule en scène, Elise Noiraud interprète brillamment toute la galerie de personnages venus traverser la nouvelle vie de l’héroïne : de la professeure de théâtre enthousiaste à l’excès, au président de l’association humanitaire étudiante qu’elle intègre – chèche en tissu recyclé et corps en chewing-gum –, en passant par la maman bobo-hautaine du petit Agamemnon qui l’emploie comme baby-sitter ou encore un ami québécois apprenti prêcheur au sein d’un groupe de prière pour le moins exalté. Au-delà de l’imitation, c’est un véritable talent d’incarnation que la comédienne déploie, basculant en quelques secondes d’une corporalité à une autre, dans une dynamique aussi maîtrisée que jouissive. Reposant sur un merveilleux sens des dialogues et des situations, le texte – édité, comme les deux autres volets, chez Actes Sud sous le titre ELISE – transfigure le quotidien de la jeune fille en une véritable épopée, à la fois (très) drôle et tendre.

Pour autant, l’autrice et comédienne n’en oublie pas les parts d’ombres et de difficultés qui sont le lot de cet âge. Parmi tous les rites de passage qui attendent en effet la jeune Elise, il en est un qui va prendre plus de temps et de difficultés que d’autres : la séparation avec ses parents et notamment sa mère, avec laquelle une relation aussi fusionnelle qu’asphyxiante a été tissée au fil des années. Les repères bougent, les modèles aussi. Simone de Beauvoir ou la parfaite Tiphaine rencontrée en amphi… A qui faudrait-il plus ressembler ?

La sobriété de la scénographie – une chaise et quelques accessoires – laisse toute la place à la mémoire d’une jeune fille pas très rangée, et même un peu foutraque, de se déployer. Elise c’est moi, c’est nous, ce sont toutes les jeunes filles qu’on a croisées ou avec lesquelles on a grandi. Une vraie fille d’aujourd’hui.

Constance Trautsolt

LE CHAMPS DES POSSIBLES
À voir en trilogie (La Banane américaine + Pour que tu m’aimes encore + Le Champ des possibles)
au Transversal Théâtre du 7 au 26 juillet
Écriture, interprétation et mise en scène : Élise Noiraud
Collaboration artistique et photos : Baptiste Ribrault
Création lumière : François Duguest

Pour que tu m’aimes encore, ou l’enfance de l’art

Vous avez envie de vagabonder sur les chemins de l’enfance ? Elise Noiraud se propose de vous prendre par la main et vous emmenez en balade. Seule en scène, puisant dans ses souvenirs pour en faire la matière d’une enfance archétypale, une enfance-miroir de nos enfances de petits Français de la classe moyenne d’après le baby-boom.

Pour_que_tu_m'aimes@Baptiste Ribrault Elise Noiraud © Baptiste Ribrault

« Pour que tu m’aimes encore »

ou « de Céline Dion en tant que symbole des affres adolescents entre 1995 et 1998
(on se souviendra fort à propos de « Mommy », de Xavier Dolan) »

Elise a 13 ans et demi. C’est elle sur l’affiche, c’est elle qui, en ces années 90’, adule Cécile Dion, c’est elle qui fera une « choré » sur « Pour que tu m’aimes encore » avec ses meilleures copines pour la fête de fin d’année de l’école, c’est d’elle dont on nous promet le portrait.
Et c’est bien elle qui avancera vers l’adolescence au fil de ce solo tonique et sensible. Pourtant c’est autant sa mère et tout son monde de collégienne qui vont se déployer sur le plateau nu, habillé simplement d’une chaise et des lumières judicieuses de Manuel Vidal. Elise Noiraud croque avec justesse et une grande expressivité Tony, l’amoureux secret, les professeurs, les meilleures copines, une chargée de mission du Conseil régional, s’attarde sur la maman à la maturité tourmentée, laissant à chacun le temps d’exister, de prendre forme – au risque de s’éloigner – peut-être sciemment ? – de l’émotion, de prendre de la distance avec le cœur du sujet, cette demoiselle en pleine construction qu’elle était alors.
Difficulté de communication, mais aussi fugace tendresse partagée, avec sa mère, complicité du trio des copines, comment faire avec l’autorité, avec les premiers émois amoureux, avec son propre corps, Elise tâtonne, cherche, expérimente… Deux acmés de son apprentissage de la liberté, deux pics d’intensité du spectacle aussi : la boum : « y’a des grands qui fument des cigarettes » – l’exaltation de la danse, la jouissance du regard admiratif des autres – ah encore une fois on se retrouve happé par un moment de danse sur du Céline Dion, Xavier Dolan, Elise Noiraud, cessez cette conspiration !, la frustration d’en être arrachée prématurément par une mère dont on ne sait si elle est plus inquiète qu’envieuse, ou l’inverse… et le voyage scolaire : « on est en Pologne, tout près de la Russie, et je ne veux pas rentrer – tout est différent, même la pluie est différente ». Le voyage est raconté au mégaphone, petit drapeau rouge à la main, sur l’air de la Maknovtchina, c’est le premier voyage « de grande », tout est neuf, ce qu’on voit comme son propre regard, c’est la femme libre qu’elle deviendra qui transparaît sous sa carapace d’ado, c’est le goût de l’ailleurs qui naît.

« De l’extraordinaire des vies normales »

Elise Noiraud – extravertie, ludique, avec une approche un brin sociologique dans son « portrait de groupe » autour de la figure centrale d’Élise, 13 ans et demi, nous dessine des vies « de tous les jours », dont chacun des spectateurs a vécu une bribe, des pans, peut se reconnaître dans le détail ou les grandes lignes, les airs populaires qui traînent dans un coin de la tête, les timidités, les fous-rires, les errements, les heures d’ennui, les enthousiasmes, les colos… Et, au bout de cette enfance « comme tout le monde » : une artiste ! qui sait faire voir l’extraordinaire, les saveurs riches, variées, partagées et particulières de ces vies normales.

Marie-Hélène Guérin

 

À voir en trilogie (La Banane américaine + Pour que tu m’aimes encore + Le Champ des possibles)
au Transversal Théâtre du 7 au 26 juillet
Un spectacle écrit et interprété par Elise Noiraud
Avec la collaboration artistique de Baptiste Ribrault
PianoPanier avait interviewé Elise Noiraud au moment de la création de Pour que tu m’aimes encore : entretien à retrouver ici : CLIC

La Machine de Turing : « 12 heures, pas une de plus »

Tout le monde connait l’extraordinaire histoire vraie d’Alan Turing. Mathématicien de génie, inadapté à une société conformiste, il déchiffrera l’Enigma, la fameuse machine des nazis, qui leur permettaient de communiquer sans être interceptés par les alliés, tandis qu’homosexuel, dans une société qui les réprouvent, il sera condamné à la castration chimique, et finira par se suicider en croquant une pomme enduite de cyanure. La reine d’Angleterre reconnaîtra son génie et son service, mais seulement en 1993, bien après sa mort. Toute sa vie, la grande question qui le taraudera sera de savoir comment la Nature est programmée.
Alan Turing a porté ses deux secrets toute sa vie et le poids du secret l’a, à tout jamais, isolé. Et c’est bien de la solitude dont nous parle cette pièce. De la solitude d’un homme, si grandiose soit-il, devant taire sous le sceaux du Secret Défense, le déchiffrage de l’Enigma, réussite dont il ne pourra jamais jouir et son secret personnel, celui de son homosexualité, passible de prison en vertu de la loi de 1885, qu’Oscar Wilde aura également à subir.
Alan Turing est un homme seul et traumatisé par la mort de son meilleur ami, son double quasiment, Christopher, mort au seuil de la vie adulte, pour avoir bu du lait frelaté. Alan recherchera ce double perdu dans sa machine, l’ordinateur, qu’il inventera – avant ou après Norbert Wiener ?– et qu’il nommera d’ailleurs Christopher.

Pourtant, malgré un handicap supplémentaire, son bégaiement, remarquablement interprété par Benoit Solès, à fleur de peau, plein d’émotions, de délicatesse et d’enfance, Alan Turing est un homme équilibré, qui va courir tous les jours le marathon, courant tellement vite qu’il n’est qu’à 10 minutes du champion du monde. Il désire aussi, malheureusement pour lui, de petites frappes, comme Arnold Murray, qu’il paye pour ses services sexuels et qui le vole, Arnold Murray qui n’hésitera pas à charger Alan Turing à son procès pour homosexualité et qui, lui, ne sera pas condamné. Pourtant, on imagine qu’Alan Turing et Arnold Murray ont vécu une grande histoire d’amour, en tout cas du côté d’Alan, qui ira jusqu’à se suicider en croquant la pomme comme un pied de nez qu’il enverrait à son amant. Il se suicidera aussi à cause des injections d’œstrogènes, qui lui seront prescrites à son procès, et qui feront de lui quelqu’un d’autre ou peut-être même un monstre et qui ne seront plus tolérables.
Pourtant Alan Turing rompra son silence imposé en se livrant un jour au sergent enquêteur, Mick Ross, qui deviendra presque son ami, joué en alternance par Jules Dousset ou Grégory Benchénafi, qui endossent également les rôles d’Arnold Murray et Hugh Alexander, un champion d’échecs. Trois personnages joués avec un grand soin de costumes – par Virginie H – donnant une allure différente à ses trois personnages, à travers des stéréotypes vestimentaires.

 

 

Cette pièce n’est pas qu’une biographie, elle mêle à la vie d’Alan Turing une intrigue et un questionnement éthique, qui nous tiennent en haleine et qui font qu’on a véritablement affaire à une histoire. Des analepses, des changements d’époque, délicatement agencées par la diffusion d’images, tantôt reconstituées tantôt d’archives – créations vidéo de Mathias Delfau – sur des panneaux, où l’ombre chinoise a également la part belle. Le son – Romain Trouillet – y a sa place aussi, avec, par exemple, le bruit du crénelage de la machine ou la sonnerie stridente indiquant que les travaux de déchiffrage de ces dernières 12 heures sont maintenant vains, qui, comme un métronome, marque la fin de l’espoir, puisque Enigma était recodée toutes les 12 heures par les Allemands et qu’il fallait à Turing recommencer ses recherches, aidé de son fidèle Christopher.

Alan Turing n’est sûrement pas né à la bonne époque à titre personnel comme grand nombre des esprits hors du commun. Vous le découvrirez en allant voir cette pièce dans un nouveau lieu de théâtre à Avignon, La Scala-Provence, qui propose une programmation aussi ambitieuse que généreuse.
Un beau spectacle à la fois didactique et amusant, remarquablement interprété, récompensé en 2019 de 4 Molières.

Isabelle Buisson

 

 

LA MACHINE DE TURING
De Benoit Solès
Mise en scène Tristan Petitgirard
Avec Benoit Solès et en alternance Jules Dousset ou Gregory Benchenafi
À La Scala-Provence, du 7 au 30 juillet 2022
Photo Fabienne Rappeneau

Soudain, Chutes et envols : C’est quoi, l’amour ?

Soudain, Chutes et envols, Librement inspiré des Fragments d’un discours amoureux, de R. Barthes.
L’intitulé laisse envisager le spectacle à thèse, un petit air universitaire, une chansonnette à langage abscons… Loin de là ! et ça va d’autant mieux à Barthes, philosophe et universitaire qui avait les pieds, la tête et la chair dans la vie.

Laurent Vacher avait envie d’explorer le rapport des enfants et ados au sentiment amoureux. Une évidence : s’appuyer sur les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes – sorte d’abécédaire hautement subjectif et palpitant, voyageant de A comme Absence à V comme Vérité, en passant par le C de Corps et le J de Jalousie dans une moderne carte du tendre.

« Pour l’écriture de ce projet, j’ai de suite proposé à Marie Dilasser de faire partie de cette aventure pour ses qualités d’autrice : son irrespect des conventions, des clichés, sa pertinence, son humour cinglant, son non conformisme, son sens de l’observation. Sa dramaturgie éclatée, l’entrelacement de ses idées, les ruptures et fantaisies qui ne quittent jamais le service du sens, un sens poétique, aiguisé et léger qui me paraissait essentiel pour traiter ce sujet. » écrit Laurent Vacher, metteur en scène et initiateur du projet.

Le spectacle et le texte se sont nourris de confrontations, de rencontres, les Fragments de Barthes s’entrechoquant aussi bien au Banquet de Platon, aux mots de Nan Goldin, qui sera citée, qu’aux témoignages recueillis pendant une longue enquête, pour faire jaillir questions, interrogations et inventions.

C’est perché au cœur du beau Parc des Buttes-Chaumonts, à Paris, qu’en ce mois de mai Soudain, Chutes et Envols nous a emporté au cœur de son parc archétypal, l’endroit idéal pour s’aimer, parce c’est « un trou dans la ville, parce qu’il y a assez d’espace entre les gens, un endroit où il y a de la place pour que les rêves fassent irruption ». À Avignon, il se nichera dans les Jardins de Saint-Chamand.

Les trois jeunes comédiennes, streetwear bigarré, leggings, jeggings, minikilt gentiment post punk, sacs à dos, smartphones. 3 grandes gamines, Cookie, dite Poupée (Ambre Dubrulle), Guido (Inès do Nascimento), Jo (Constance Guiouillier). Trois grandes gamines-gamins car, comme dans les Fragments, l’être aimé n’est pas d’un genre déterminé. Guido fut autrefois une petite fille nommée Trixi, Jo n’est pas un garçon, Cookie, blonde princesse 2.0 aimera l’un et l’autre.

Guido rechigne qu’on puisse lui dire qu’iel est une fille « vous dites ça juste parce que j’ai une jupe et des seins ! », Jo la sapiosexuelle préfère remplir sa vie de livres, découvrir le monde, Cookie demoiselle dépressive – « Pas d’envie. Pas de désir. Pas de problèmes. Rien » – retrouvera le goût d’être aimée afin de pouvoir retrouver celui d’aimer…

Ambre, Constance, Inès, se métamorphosent à vue, sur un jean une robe apparaît, un blouson disparaît, un jupon tombe, Jo et Cookie brièvement deviennent les géniteurs de Trixi/Guido, des pages deviennent tulipes, bleuets, anémones, un bouquet devient fontaine.

Comme à l’adolescence, comme en amour, tout devient tout autre.

« J’ai des visages que je n’aurais pas eu
si je ne t’avais pas rencontré.e »

Soudain, Chutes et Envols : car sans doute dans l’amour il y a du soudain, des chutes et des envols. Soudain soi accueillant l’autre devient autre qu’avant, soudain on se prend les pieds dans le tapis du rêve ou celui de la réalité, ou à la jonction des deux, et nous voilà falling in love, chutant en amour, tombant amoureux, et sentant cœurs, âmes et corps frémissants s’envoler, s’élever, s’aérer…

On parle du désir et de peau qui appelle l’autre, de chemins où l’on se promène, tracés par les mains de l’autre, d’un corps qui est devenu la carte du parc où l’on se retrouvait – à moins que le parc ne fût la carte par anticipation du corps qu’on apprendra à aimer, bientôt.

L’air de rien, tout en délicatesse, en légèreté, en humour et en mouvement, on met en jeu la fluidité des genres, la construction de soi, l’estime de soi, l’ouverture à l’autre, les aspirations et inquiétudes menues ou immenses d’une jeunesse d’aujourd’hui.

Les comédiennes ont de la justesse et de la fraîcheur ; l’écriture est alerte, parfois littéraire, toujours vive ; la mise en scène se fait fantaisiste pour raconter une quotidienneté foisonnante. Le public, multiculturel, multigénérationnel, quitte le parc réel et son double théâtral avec une petite pétillance de plus au coin de l’œil et quelque chose de guilleret en plus au coin du sourire ! C’est réjouissant et rafraîchissant, d’une intelligence vivace et gaie, et sans doute, si on partage ce moment en famille avec des jeunes ados, ce sera une jolie porte d’entrée pour le dialogue.

Marie-Hélène Guérin

 
P.S.
Un monsieur à la belle barbe blanche, visage buriné, anorak décati et chaussures râpées, un vieux cabas à ses pieds, sur un banc en périphérie de l’espace scénique s’est rapproché. On est venu déranger l’ordre de son havre, on s’est invité en plein sur son aire. Manifestement, ça valait le coup ! Ce spectateur à la dérobade, regard clair et vigilant, mains tranquilles croisées sur les genoux, est un discret témoin du pouvoir et de la magie du théâtre.

 
SOUDAIN, CHUTES ET ENVOLS
Vu au Parc des Buttes-Chaumont à Paris XIXe
À retrouver dans le cadre de la programmation toujours passionnante de La Manufacture, toujours en plein air (Jardin de St Chamand), du 7 au 26 juillet 2022
Texte de Marie Dilasser
Mise en scène Laurent Vacher
Avec Ambre Dubrulle, Constance Guiouillier, Inès Do Nascimento.
Une production Compagnie du Bredin – Laurent Vacher avec la participation artistique du Studio d’Asnières – ESCA et le soutien du Festival Aux quatre coins du Mot (La Charité-sur-Loire)

Tout ça pour l’amour ! : un bain de vitalité et d’intelligence

Ce soir, le théâtre des Doms vous semblera bien grand. Niché derrière le Palais des Papes, lové au recoin d’un agréable jardin, ce théâtre des scènes de Wallonie et de Bruxelles sait nous offrir souvent de belles découvertes, et accueille une des surprises les plus passionnantes de la saison.

Dans le noir qui se fait, encore bruissant des affairements du public, une belle voix surgit, nous embarque dans une de ces lugubres chansons réalistes début XXe, l’attention est captée, l’atmosphère a une gravité crépusculaire…
Solennité immédiatement brisée en éclats de rire par l’irruption en roulé-boulé d’une improbable professeur de « littérature et latin ». Acrobaties, jambes en l’air, accent suisse marqué, grosses lunettes, débit de mitraillette. Et vlan, c’est parti mon kiki !

« POUR BIEN RÊVER,
IL NE FAUT PAS DORMIR »

« Pour bien rêver, il ne faut pas dormir », beau programme clamé et tenu par Edwige Baily et Julien Poncet, les co-auteurs de cette pépite.

Assoiffés de théâtre, pour se dégager de la sidération de la pandémie, par goût de la vie et de leur métier, Edwige Baily et Julien Poncet se jettent au printemps 2021 dans la création de ce texte. Pour transformer l’attente et l’immobilité en temps de travail, pour faire ce que fait l’art et le spectacle vivant : ajouter au monde une palpitation supplémentaire, même infime.

Brassant dans leur chaudron d’alchimistes faits réels, souvenirs d’enfance, bulletins d’information, grands mythes fondateurs, culture savante et populaire, ils concoctent une potion des plus revigorantes.

Gainsbourg se frotte à Camus, Barbara fredonne avec Aragon, Jean Ferrat, le Che Guevara, Sgnanarelle, le Petit Chaperon rouge, Sophocle et Bettelheim déboulent en cascades, en torrents, chantés, dits, narrés, cités. Autant de grains de sel savoureux bondissant dans cette parole érudite et cocasse – déclaration d’amour échevelée à l’amour, à la littérature, à l’ivresse (« de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise », disait Baudelaire…).

Deux fils s’entrecroisent pour tisser ce spectacle inattendu : celui de l’extravagante enseignante sans âge et sans inhibition, celui de la douce et jeune professeur. Seule en scène, mais deux voix, deux rythmes, presque deux corps distincts.

On reconnaît l’histoire de Gabrielle Russier, déjà portée à l’écran ou gravée sur quelques microsillons au fil des décennies. Professeur de lettres, à la fin des années 60’ elle avait aimé son élève mineur, fut emprisonnée pour cette liaison illicite, et se suicida, à l’âge de 32 ans, des suites de cette condamnation.

Edwige Baily interprète ce double fictionnel de Gabrielle Russier avec finesse et retenue, fait percevoir son enthousiasme, son romantisme et son intelligence sans forcer le trait, avec une belle justesse, sobre, chaleureuse et gaie.
En contrepoint, une pythie fantasmagorique, une Gabrielle Russier libérée de ses entraves, une sorcière de l’enseignement vient bousculer la narration, déployant le mythe d’Antigone pour parler de ce qui portait Gabrielle Russier et l’a jetée aux gémonies. Pour parler des femmes d’hier et d’aujourd’hui, pour parler de littérature, de soif d’absolu, de liberté, d’intégrité. Beaucoup des femmes. Surtout de liberté. Edwige Baily se transforme alors en gargouille, en corbeau, en sphinge farfelue et furieuse, dans une effervescence un brin punk. La tranquillité du plateau s’en trouve tout aussi chamboulée que celle du spectateur ! Sur scène elle fait des choses qui « ne se font pas », comme Gabrielle Russier, comme Antigone, faisaient des choses qui « ne se faisaient pas ».

Passant d’un registre à l’autre avec une grande fluidité, Edwige Baily excelle dans les deux, avec une grande liberté de jeu, précise et généreuse aussi bien dans l’outrance que dans la délicatesse. La création sonore et les lumières sont soignées, pleines de pertinence, lui offrant un espace de jeu très élégant et actuel, à l’image de la mise en scène, qui a le muscle sec, fine, vive et nette.

Tout ça pour l’amour, c’est un de ces spectacles qui rappelle pourquoi on aime le théâtre.
Tout ça pour l’amour, ça pulse et ça émeut, on rit, on se fait secouer les neurones, on rit encore, on a du beau dans les yeux, les oreilles et dans la tête.
On en sort avec l’envie de le partager, les yeux pétillants, l’âme en joie, le cœur encore ému du destin fracassé de cette femme débordante d’amour, et l’esprit revigoré par ce joyeux bain de vitalité et d’intelligence.

Marie-Hélène Guérin

 

TOUT ÇA POUR L’AMOUR !
Au Théâtre des Doms, du 7 au 30 juillet 2022
D’Edwige Baily & Julien Poncet
Mise en scène Julien Poncet
Avec Edwige Baily
Scénographie et costumes Renata Gorka
Lumières Julien Poncet
Sound design Raphaël Chambouvet