Pour autrui : hymne à l’amour

C’est un don qu’elles font, ces femmes.
Si on pense que donner c’est forcément perdre quelque chose
alors on ne peut pas comprendre.
Pauline Bureau, Pour autrui

Pauline Bureau (dont on a aimé, autrice ou metteuse en scène, Mon Cœur, Bohème, notre jeunesse, Les Bijoux de pacotille ) avec Pour autrui pose comme elle sait si bien le faire le son regard aiguisé et généreux sur un sujet d’actualité.
Ici, après l’affaire du Médiator, c’est la GPA qui sera le pivot de la pièce. Le pivot mais pas le cœur. Pour autrui, bien que fort étayé, n’est pas un documentaire, c’est une histoire d’amours. Le cœur du sujet, c’est ce qui fait famille, ce qui pousse les humains à fonder un foyer, à donner le jour à un nouvel être, le « mettre au monde », l’accueillir.

On entre directement dans le vif de l’action. Liz, 35 ans, sillonne la planète pour faire pousser des toits végétalisés dans les métropoles du monde. On la découvre dans sa chambre-bulle, en pleine conversation téléphonique, puis l’instant d’après, sur un chantier, constructive, ancrée autant qu’en mouvement. Au-dessus de son espace-cocon : une skyline, un toit, une grue, un chantier. On retrouve ce vocabulaire visuel propre à Pauline Bureau, cet usage de la vidéo ultra-réaliste, et rêveur pourtant. On est projeté dans le dehors, on perçoit presque le vent des hauteurs, le bruit des marteaux-piqueurs. Pauline Bureau a le talent rare et précieux de faire surgir de ces réalismes oniriques, images si concrètes qu’elles sont impossibles et décollent du terre-à-terre malgré ou grâce à leur familiarité.
 

Liz, dans un aéroport mis à l’arrêt par de trop fortes intempéries, rencontre Alexandre, marionnettiste entre deux dates de tournée. À cause d’avions figés au sol, un grand voyage commence pour eux…
Il loue une voiture, il lui propose de partager le trajet, Francfort-Paris, une nuit pour retrouver son chez-soi, et découvrir un autrui.
Les panneaux autoroutiers défilent, les heures glissent, les complicités naissent. Il neige sur scène comme il peut neiger au théâtre : comme un doux sortilège.
Station d’autoroute, l’homme se dédouble en une petite marionnette ventriloque, la femme se dédouble en un reflet dans une vitrine, moment d’une grâce et d’une poésie infinies. Autour de leurs corps dansant, les mots, les mots des amoureux, les mots du désir et des projets.

La sonorisation assumée mais discrète des voix, qui permet le murmure au creux de nos oreilles, est au service d’une direction d’acteur d’une finesse rare. La mise en scène est fluide et d’une belle lisibilité.
Le beau décor occupe toute la hauteur et toute la largeur de la scène; en rez de plateau, les espaces privés, au-dessus, les espaces de l’extérieur, les lieux du travail, les lieux des autres.
Pourtant ce décor immense, spectaculaire, ne s’impose jamais, n’envahit jamais la narration, n’écrase pas le jeu. il semble froid, espace très moderne, lisse, tout en lignes pures, droites et courbes, mais se révèle d’une poésie folle, le long des murs rectilignes glissent et vibrent les états d’âme.

 

Liz est maître d’ouvrage, Alexandre crée des marionnettes. Des villes se transforment, des arbres grandissent, et elle y prend part. De petites formes de bois et de fibres surgissent du néant et deviennent des êtres doués d’expressivité, et c’est sous ses doigts à lui qu’ils naissent. Des marionnettes s’animent, des plantes poussent, leur amour se déploie, et un fœtus ne pousse pas. La vie prend un chemin qu’on n’attendait pas.

La sœur obstétricienne vit à San Francisco, c’est loin, mais elles sont proches.
Elle est en couple, sans enfants : un « désir qu’elle n’a pas ». Mais elle aime les enfants, et elle aime que d’autres en fassent grandir dans leurs rêves, dans leurs vies, ou dans leur ventre. De celles-ci elle prend soin.
C’est elle qui fait survenir la GPA, en deus ex machina transatlantique…
 

Rose portera l’enfant de Liz et Alexandre. Rose a un nom de fleur, Rose travaille à la maternité avec la sœur de Liz, elles sont amies. Elle aime être enceinte, ça la rend légère, la connecte au monde. Elle a rencontré son compagnon et père de ses déjà deux enfants sur un arbre, lors d’une manif écolo.

La fillette sera à haut potentiel, arborescente, ultra-sensible, ultra-cérébrale.
Ce qui la calme, c’est la forêt, écouter les arbres et leur parler, retrouver ce lieu où est né l’histoire de Rose et son compagnon. En elle se croisent et se nouent tous ceux qui ont permis sa naissance, la génétique et l’affectif, la science et les irraisonnables raisons du cœur.
– Était-ce nécessaire que l’enfant soit à part quand l’histoire de ses parents, l’histoire de sa venue au monde, l’était tant ? « qui trop embrasse mal étreint », ce n’était sans doute pas utile de rajouter de l’extra-ordinaire à l’a-normal, faisant dévier l’intérêt vers d’autres questions, amenuisant l’écho du pourtant remarquable spectacle qu’on vient de voir, induisant que l’enfant né « autrement » doit être porteur d’une altérité encore plus grande.
Mais que cette poignée de minutes n’abolisse pas le reste : Pour autrui est un spectacle doux et intense, tendu, grave et plein de fantaisies, un plaidoyer humaniste pour la circulation de la vie, porté par une troupe très homogène de comédiens tous subtils et justes; un spectacle vibrant et palpitant.

Marie-Hélène Guérin

 

POUR AUTRUI
à voir au Théâtre de la Colline jusqu’au 17 octobre
texte et mise en scène Pauline Bureau
avec Yann Burlot, Martine Chevallier, Nicolas Chupin, Rébecca Finet, Sonia Floire, Camille Garcia, Maria Mc Clurg, Marie Nicolle, Anthony Roullier et Maximilien Seweryn
et à l’image Rose Josefsberg Fichera et Jason Kitching
Photos © Christophe Raynaud de Lage

En tournée de novembre 2021 à mars 2022 : retrouvez les dates ici

Retrouvez Pauline Bureau en entretien ici

Maelström - une pièce de Fabrice Melquiot - avec Marion Lambert - photo Thomas Guené

Maelström, un grand cri muet

Pascale Daniel-Lacombe, metteuse en scène de Maelström et longtemps directrice de la compagnie du Théâtre du Rivage, tient désormais les rênes d’un lieu : sous son impulsion, la Comédie Poitou-Charente devient Le Méta – CDN de Poitiers Nouvelle-Aquitaine. Changement de nom, pour le lier à sa ville d’accueil, rafraîchir l’appellation de la région, et en ouvrir les sens avec ce « Méta » dynamique, réflexif, intuitif et à la sonorité qui claque !
À la tête de ce CDN atypique, qui a la particularité de n’être pas ancré dans une salle, mais de s’appuyer sur des lieux partenaires, elle choisit d’ouvrir la saison avec la jeunesse, et ce sera l’occasion lors des « Rencontres d’automne » du Méta de découvrir ou revoir Maelström, qui avait secouer les spectateurs lors de sa création, ou À la renverse, texte de Karin Serres sur l’adolescence.

Maelström.
Une jeune femme brune semble attendre, dans un abribus. Elle est menue, athlétique, elle a la voix sourde. Directement au creux de nos oreilles.
Les spectateurs sont munis de casques audio. Vera, l’ado qui soliloque au coin d’une rue aveugle à sa présence, est sourde. Si elle n’a pas ses implants cochléaires en marche, y’a rien qui passe. Écoutilles fermées, elle dedans les autres dehors. Quand elle parle, ça sort mal, de guingois. Nous, c’est sa voix intérieure qu’on entend, flot continu, directement de l’intérieur d’elle à l’intérieur de nous.

C’est le monologue d’une ado emplie de chagrin, de rancœur; emphatique, grandiloquente, absolue comme on peut l’être à 15 ans, quand une peine de cœur peut sembler terrible comme un avion qui percute une tour; en colère contre un siècle dont l’école lui apprend qu’il a vu naître en 1933 des lois qui ont décidé que les gens « comme elle » n’avaient pas le droit de procréer; furieuse, rêveuse, vorace de vie comme on peut l’être à 15 ans.
 
Maelström - une pièce de Fabrice Melquiot - avec Marion Lambert - photo Thomas Guené Photo © Thomas Guené

3 bonnes raisons de se laisser emporter par ce Maelström (ou 4) :

1 – Pour la rencontre avec une comédienne, Marion Lambert, bouillonnante, feu follet, dirigée avec finesse. Une expressivité très vive, très mobile, parfaitement maîtrisée, sans l’ombre d’une approximation. Un engagement sans faille du corps, du timbre, du regard et du moindre souffle.

2 – Pour l’intelligence et la richesse du dispositif. La scénographie est très actuelle, des « boîtes » vitrées, coulissant sur des rails – avec la modernité d’assumer la manipulation à vue. Boîtes de verre : boîtes de Pétri, prisons, vitrines… mais aussi lieux ouverts, d’où l’on voit l’extérieur, d’où l’on peut sortir. Le travail sur la matière sonore est d’une grande cohérence par rapport au propos. La voix de la comédienne se niche droit dans les oreilles du public, se fiche droit dans son cœur. Les bruits de la ville circulent, se gonflent, refluent, créent un véritable espace sonore.

3 – Pour le texte de Melquiot (de lui on a aimé M’man ou plus récemment J’ai pris mon père sur mes épaules) : écriture tendue, elliptique, en spirale, qui suit les rebonds et vagabondages de la pensée intime de Vera.

4 – Pour un sourire qui disparaît aussi vite qu’il été apparu, lumineux et immense comme un soleil, fugace et obstiné comme un battement d’aile de papillon dans une tempête.

Marie-Hélène Guérin

 

MAELSTRÖM
De Fabrice Melquiot
Mise en scène Pascale Daniel-Lacombe
Avec Marion Lambert (en alternance avec Liza Blanchard)
Durée : 1h15
A l’Espace Mendès France, Poitiers
– Le 15/10 à 21h
– Le 16/10 à 15h
Représentations scolaires :
– Le 15/10 à 11h15 / Le 18/10 à 11h15 et 13h45 / Le 19/10 à 11h15

 
À LA RENVERSE
De Karin Serres
mise en scène Pascale Daniel-Lacombe
Durée : 1h15
Théâtre Auditorium de Poitiers – Scène Nationale Plateau B
– Les 15, 16 et 19/10 à 19h30
Représentations scolaires :
– Le 15/10 à 14h15 / Le 18/10 à 11h15 & 14h15 / Le 19/10 à 14h15

Croire aux fauves – devenir autre, et vivre : récit d’une métamorphose

ACTUALITÉ :
à voir le 16 octobre 2021 au Théâtre La Reine Blanche, Paris (75) dans le cadre du festival « Les Contagieuses »

Un jour de 2015, aux confins de la Sibérie, une anthropologue française, Nastassja Martin, affronte, au sens le plus littéral, un ours. Tête contre tête, elle laissera un morceau d’elle en l’ours, mâchoire emportée dans la gueule de l’animal ; et l’ours laissera un morceau de lui en elle, pelage dans la plaie, odeurs, métamorphose.
 

« Ce jour-là, le 25 août 2015, l’événement n’est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C’est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l’actuel ; le rêve qui rejoint l’incarné » Nastassja Martin

 

De cette lutte stupéfiante dont les humains ne sortent pas vivants, du moins presque jamais, et de son long cheminement vers sa reconstruction physique et psychique, elle tire un texte puissant, qui entrelace narration et réflexion, introspection et extrospection, dans une langue plus directe dans le récit de son aventure, aux méandres plus cérébraux dans les extraits des notes d’anthropologue, mais toujours rythmée et ample, à la poésie vivace.
De ce texte, Émilie Faucheux et Michaël Santos ont fait naître une adaptation condensée et intense. Toute adaptation, même la plus vaste, ne peut contenir un roman ; mais elle peut en dégager un monde, en faire surgir une voix, une pensée. Et le pari est tenu ici, avec finesse et sensibilité.
 


 

Le dispositif scénique semble dépouillé, un plateau sans décor, un petit projecteur tombant des cintres au centre, un large cyclo en fond de scène.
Cette nudité laisse toute sa place à la création lumières, tranchante, sobre, toute de nuances du noir au blanc, de beautés tremblantes d’aubes neigeuses en rythmiques faisceaux acérés. Une scénographie très rigoureuse, élégante, épurée, espace parfait pour le déploiement du récit et l’épanouissement de la création sonore qui lui répond et l’enrichit.

D’emblée, l’actrice saisit. Elle débute le récit par ce moment juste après la morsure, ce moment où Nastassja Martin prend conscience de sa survie et de sa blessure. À la première personne du singulier. En fond de scène, coupée à mi-corps par une bande de lumière qui ne fait surgir de l’obscurité que son torse, visage dressé vers le ciel, micro collé aux lèvres, Emilie Faucheux tourne lentement, étrange pythie du déjà-advenu et de l’encore-impensé. La voix murmurée est rendue à la fois irréelle et plus intime par l’amplification, qui en sature grain et fêlures.
Dans sa belle voix un peu grave, Emilie Faucheux nichera grande douceur, sourires généreux, humour salvateur et fureurs viscérales. Le visage mobile et expressif, le corps élancé et solide, le geste rare mais plein, elle nous emporte avec elle/Nastassja Martin dans cette aventure organique et mentale, où le corps de la narratrice, donnant chair à la pensée animiste qu’elle étudie/habite, se fait champs de batailles et de possibles réconciliations, entre ours et femme, entre nature et société, entre occidental et boréal, entre corps blessé et médecine, entre individu et monde…
 


 

Telle Nastassja Martin, femme-ursidée – « miedka », celle qui vit entre les mondes, dans la tradition évène -, chercheuse-poétesse, ce spectacle a forme hybride : au théâtre, au langage des mots et d’elle – Emilie Faucheux, se mêle intimement le langage des sons et de lui – Michaël Santos.
Comédienne et musicien tous deux pareillement pieds nus, en contact direct avec le sol et ses vibrations. Lui, à sa table de magicien des sons, de sa voix et de ses instruments sibyllins – mélange de système D et de technologie, thérémine artisanal, boîtiers électroniques… -, fait naître crépitements de feux, grondements telluriques et feulements animaux, bruits d’hôpitaux et de machines, respirations et apnées. Un chant diphonique emportera pendant un de ces instants magiques au théâtre les esprits au loin, abolissant les frontières d’espace et de temps.

Matières sonores, lumineuses, dramaturgiques, littéraires, s’entrelacent pour nous transporter à travers ces territoires immenses, de terres et d’âmes, avec une profondeur pétillante de fantaisie, avec une intelligence palpitante de vie.
Une performance remarquable, mais surtout un voyage rare, touchant et intense, une échappée belle qui laisse au spectateur le cœur vibrant. De ces rencontres qui marquent.
 

« Croire aux fauves, à leurs silences, à leur retenue ; croire au qui-vive […] ; croire au retrait qui travaille le corps et l’âme dans un non-lieu […]. Désinnerver, réinnerver, mélanger fusionner, greffer. Mon corps après l’ours après ses griffes, mon corps dans le sang et sans la mort, mon corps plein de vie, de fils et de mains, mon corps en forme de monde ouvert où se rencontrent des êtres multiples, mon corps qui se répare avec eux, sans eux ; mon corps est une révolution. » Nastassja Martin

Marie-Hélène Guérin

 

CROIRE AUX FAUVES
Un spectacle de la compagnie UME THÉÂTRE
D’après Croire aux fauves de Nastassja Martin, Éditions Gallimard, octobre 2019
Jeu, mise en scène et composition musicale Émilie Faucheux
Composition musicale et jeu Michael Santos
Création lumières et régie générale Guillaume Junot
Costumes Amélie Loisy-Moutault
Photographie Thomas Journot

Après sa création à Présence Pasteur, festival OFF Avignon 2021 (84), à voir en tournée :
16 octobre 2021 – Théâtre La Reine Blanche, Paris (75) dans le cadre du festival « Les Contagieuses »
9 Novembre 2021 – Abbaye de Corbigny (58)
19 Novembre 2021 – Le Réservoir, St Marcel (71)
7 Décembre 2021 – L’Atheneum, Dijon (21)
28 Janvier 2022 – L’Auditorium, Joigny (89)
3 février 2022 – Le Théâtre, Beaune (21)
12 Avril 2022 – Centre Culturel Aragon, Oyonnax (01).
Saison 22/23, dates à préciser : Le Théâtre, Auxerre (89) | La Fraternelle, St-Claude (39) | Théâtre de Morteau (25) | L’ECLA, St Vallier (71) | Conservatoire Grand Chalon (71) | Auditorium, Lure (70)

Qui arrosera les plantes quand je ne serai plus là ? : et si vous choisissiez vos funérailles ?

L’idée originale et inattendue d’établir un panégyrique des manières de se camper au plus près de la mort et ensuite, d’inventorier tous les moyens de se débarrasser du corps, après la mort évidemment, est ce que nous propose Anne de Peufeilhoux alias Odette Lafleur pendant 1h10, à l’occasion d’une conférence qu’elle donne dans le cadre de l’ADMAIM, cousine imaginaire de l’AFIF (Association Française d’Information Funéraire, soutien du spectacle) ou de l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité).

Ce qu’il faut dire tout de suite, c’est que ce qui nous est donné à entendre est d’une érudition tout à fait intéressante qui concerne tout le monde, puisque tout le monde est mortel… même si certains voudraient pouvoir y couper par des méthodes de cryogénisation et autres téléchargements de leur cerveau.
Le catalogue des métiers et des loisirs pour se rapprocher au plus près de la mort a la causticité, la pertinence et la finesse d’esprit que lui infuse Anne de Peufeilhoux et on sent que tout cela est pensé, réfléchi, pesé, analysé avec une rigueur scientifique doublée d’un jugement partial.

L’inventaire pour se débarrasser du corps donc nous révèle quelques perles comme la possibilité de faire transformer ses cendres de défunt en diamant – je suis tout esbaudie à cette idée – ou de finir en compost pour le jardin de ses enfants – là, j’adhère moins-. Ici, on n’en restera pas à l’inhumation ou la crémation mais d’autres champs de culture funèbre s’ouvriront soudain à vous et vous amèneront à vous projeter dans cet avenir inéluctable et à considérer, avec humour et hauteur, vos possibilités pour le transport vers l’au-delà.
Ici, aucune considération mystique, si ce ne sont celles d’artistes cités, mais des points de vue pragmatiques auxquels vous ne pourrez pas échapper.
En plus de tout ça, ajoutons qu’Anne de Peufeilhoux a un physique et une voix qui ne laissent pas indifférents : grande, très grande, avec des carreaux en guise de lunettes, tout de blanc-gris vêtue des bottines au perfecto comme un ange ou une infirmière ou un savant fou prêt à vous disséquer l’âme, sa présence sur scène est indéniable et sa plastique se prête aux plus belles contorsions sur le plateau.

On pourra toutefois regretter que le texte n’est pas atteint son aboutissement à l’aune d’une transformation qui lui aurait fait quitter le champ du catalogue pour l’amener du côté d’un personnage un peu plus à la marge. Il y a, dans ce texte, tous les ferments pour qu’un délire s’installe et nous emporte et on reste malheureusement au seuil de cet emportement. En outre, le parti pris de la conférence est, là aussi, un peu faible, avec parfois des moyens qui manquent de modernité comme la présentation de documents présentés sur des feuilles déployées ou des cahiers ouverts, qu’on aurait bien vus sur grand écran en Powerpoint. Cependant, cette désuétude apporte également son charme. Mais c’est surtout l’absence d’un interlocuteur imaginaire qui achoppe dans ce texte. Il y a bien la copine Jeannine qui, de bout en bout, symbolise le fil conducteur de cette interlocutrice attendue qui n’arrive jamais, mais une vraie réécriture, où Odette Lafleur ne s’adresserait plus à un public, nous les spectateurs venus assister à cette conférence, mais à une personne en particulier dont on pourrait imaginer les répliques, qui ne seraient pas dites, à travers les réponses, la logorrhée d’Odette Lafleur. Mais, bien sûr, il s’agirait-là d’un autre spectacle !

Isabelle Buisson

 

Qui arrosera les plantes quand je ne serai plus là ?
De et avec Anne de Peufeilhoux
Mise en scène Céline Bothorel
Jusqu’au 14 décembre à la Comédie Nation
Le 3 décembre à Alliance 47 à Agen
Le 1er avril à Gérontocare à Nimes
 

Amour amère : amour a-mère, par delà le bien et le mal

Edouard et Marie-Joséphine se sont aimés, trente années. Trente années à faire jaillir la vie, à bâtir, entreprendre, fonder une famille, fructifier. Leur rencontre a été un coup de foudre, de ces évidences inéluctables.
Avant, oh, avant, ils s’attendaient… dans les affres d’une jeunesse, d’une enfance d’orphelin ballotté de famille d’accueil en famille d’accueil; dans la morosité d’un médiocre mariage, pour échapper à une mère mal aimante.
Mais aujourd’hui, on enterre Marie-Jo. Edouard s’échappe un instant du brouhaha des amis, de la famille, réunis dans la pièce adjacente. Clope au bec, lunettes noires, voix au grain rocailleux, belle gueule, l’homme se réfugie près du cercueil de la très-aimée, se laisse aller aux confidences…
Penaud et malicieux, il cache sa clope éteinte dans les fleurs du cercueil.
 

Un cercueil, des banquettes marbrées comme des tombeaux. Quelques taches de rouge, fleurs couvrant le catafalque, bouquet au bras de l’homme. La scénographie est élégante, d’une netteté très graphique.
Des vrombissements de voitures traversent le spectacle, le crissement de l’accident qui a failli les emporter, le feulement de l’Impala bleue 1965 qui fait partie de leur flotte de location de « Tacots Rétro ».

« Putain de douleur,
putain que j’ai pleuré, je devais ressembler à Heïdi »

Chant d’amour rieur, tendre, rageur.
Avec lui, comme lui, on a le cœur serré et l’œil pétillant, parce qu’une vie, un amour, c’est comme ça, d’ombres, de sourires, d’éclats.
La deuxième clope rejoint la première…

« Elle a 15 ans de plus que moi,
la majeure partie de l’année »

Par moment, les lumières baissent, se resserrent autour de l’acteur, un piano égrène quelques notes, on glisse de la confidence au monologue intime, Edouard nous oublie, se replie. Son tangage, sa déambulation s’interrompent. L’attention des spectateurs se densifie.
Elle est morte d’un cancer, lui ne tardera pas. Maintenant qu’il a trouvé une place pour ses clopes, plus d’hésitation, hop, au milieu des fleurs. Dans les volutes de fumées, les confidences s’égrènent, et l’étau du secret se desserre.

« L’amour est un animal étrange »

Jean-Pierre Bouvier est bouleversant.
Une interprétation implacable, d’une fine justesse dans chacune de ses nuances, un art précis de la rupture, un condensé d’humanité, avec ses houles et ses douceurs, ses rires de gaieté et de douleur.
« L’amour est un animal étrange », nous dit-il, et chacun se fera juge, ou acceptera de ne pas juger, cet amour étrange, étrangement émouvant.

Marie-Hélène Guérin

 

AMOUR AMERE
Au théâtre La Bruyère
De Neil Labute, adapté par Dominique Piat
Mise en scène et interprétation : Jean-Pierre Bouvier

My body is a cage : le stimulant « cabaret de la fatigue » de Ludmilla Dabo

La voix d’un chanteur populaire désabusé scande sur des rythmiques terriblement « années 80 » « le jour se lève, et j’ai très mal dormi, des images se bousculent dans ma tête, mais je m’en fous ». Une boule à facette, une DJ/guitariste bottée de satin dorée qui sautille en cadence derrière ses platines, des rampes de projo : l’ambiance est à la « party ».
 

 
Majestueuses, emperruquées comme des drag-queens, perchées sur des talons de 12, quatre femmes rejoignent la DJ, investissent le vaste plateau, diverses, peaux noires, pâles, hâlées, corps vastes ou menus. Si on en a la curiosité, on apprendra d’elles qu’elles sont nées en France, au Congo, en Pologne, en Serbie. Qu’elles sont comédiennes mais aussi et entre autres : chanteuse/metteuse en scène (Ludmilla Dabo), céramiste (Anne Agbadou-Masson), chanteuse (Alvie Bitemo), musicienne /metteuse en scène (Malgorzata Kasprzycka), compositrice-musicienne (Aleksandra Plavsic)…
Histoire d’anéantir définitivement d’un grand coup de talon bien placé l’idée farfelue de « La Femme ». Sœurs de joies et de soucis, mais riches de leurs unicités.

C’est Ludmilla Dabo – vue et aimée par PianoPanier dans Sombre Rivière, remarquable plus récemment dans Une femme se déplace de David Lescot -, qui joue avec brio la meneuse de revue; mais toutes ont autant de talents, d’allant, de justesse et de puissance.
 

 
Ludmilla Dabo a choisi la malice et la bonne humeur comme portes d’entrée pour aborder ce thème peu glamour, la fatigue, celle qui nous fait « épuisées, vannées, kaput, H.S., sans nerfs ».
Elle a le bonheur d’avoir un métier et une vie qui la passionne mais le plaisir et la jouissance ne tiennent pas à distance éternellement l’épuisement. Et cette fatigue – sensation si commune et si personnelle -, pour l’interroger, la dépiauter, en faire le tour, avec ses compagnes de scène elle l’empoigne à bras le corps et la jette toute crue dans les flammes du cabaret pour en faire un feu de joie crépitant. Le plateau est envahi de rythme et de bagou, de chansons cocasso-réalistes et de chorégraphies burlesques, les spectateurs pétillent et frétillent.

« Et c’est le bal du travailleur
Celui qui dès le matin
Ouvrage son corps jusqu’au lendemain
Oui c’est le bal du travailleur
Tu bosses, tu donnes, parfois tu trimes
Même quand ton désir est minime
Mais ce n’est pas toi qui te coltines
Les pires tâches pour quelques centimes »
(extrait du spectacle)

Une belle interprétation, sobre, vibrante, de My body is a cage – un sombre vieux blues inventé par de mélancoliques rockeurs de notre siècle (Arcade Fire, 2007) tranchera net en deux le spectacle.
La rupture est sèche et poignante. Les femmes de la nuit se défont de leurs atours, perruques, talons, robes de fête s’amoncellent au pied de leurs chaises. Se défont aussi de leur vitesse, leur sueur, leur fougue. Sur la voix profonde d’Alvie Bitiemo, chantant a capella une ample mélopée dans sa langue natale, les femmes se laissent glisser dans le silence de longues robes blanches, troquent la pulsation contre la douceur, la litanie des épuisements contre le chant des besoins et des baumes. Dans ces chants, on suspend son souffle pour un moment de grâce.
 

 
Il (m’)aurait fallu peut-être plus de liant, moins d’accumulations, plus de narration, moins de démonstrations, pour que vraiment l’objet théâtral nous accorde sa plénitude, ne laisse pas comme une légère frustration, une sensation d’avoir « entendu parler » du sujet plutôt que d’y avoir plonger corps et âme en compagnie de ses pourtant talentueuses porte-paroles.
Mais ne boudons pas notre plaisir et ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Le sujet a de la profondeur, évoquer la fatigue, c’est bien sûr évoquer le travail, la pression sociale, l’estime de soi, la sociologie et l’anatomie, le quotidien et la métaphysique. Et si Ludmilla Dabo n’a invité que des femmes à partager le plateau, c’est aussi parce que le boulot (ou le pas-boulot)-métro-dodo a encore trop souvent un poids particulier pour la gent féminine. Comme depuis ses marges on déchiffre en creux un monde, depuis ses fatigues on peut lire une humanité.
 
Bateleuses gouailleuses, chanteuses aux voix solides et charnelles, danseuses fluides, comédiennes émouvantes, les cinq artistes font don de leur vitalité, en une ronde frénétique incessante, pour donner corps à cette fatigue, ses souffrances et ses consolations, dont elles sont les hérauts flamboyants et sensibles. Pour inviter aussi à l’accepter, l’apprivoiser, s’y découvrir des libertés et des apaisements, enfin délier ce corps-cage. Ce spectacle a de la générosité et de la finesse, des rires et des émotions : beaux cadeaux pour ses spectateurs.

Marie-Hélène Guérin

 

MY BODY IS A CAGE
Une odyssée musico-théâtrale écrite et mise en scène par Ludmilla Dabo
Au Théâtre de la Tempête jusqu’au 3 octobre
Avec Anne Agbadou-Masson, Alvie Bitemo, Ludmilla Dabo, Malgorzata Kasprzycka, Aleksandra Plavsic
Photos de scène Jérémie Lévy

On n’est pas là pour disparaître

Le crime, la maladie d’Alzheimer, la dégénérescence et autres plaisirs sont révélés sans pathos, voire avec un brin de cynisme par moments, pour nous amener à en rire. Monsieur T n’est pas l’unique victime de ce spectacle et la pièce qui joue en miroir avec le spectateur – le titre s’adresse bien au public – nous énonce quelques vérités pas évidentes à regarder. Une grande place est donnée au texte d’Olivia Rosenthal, une écriture fabuleuse, à découvrir absolument : vive, directe.

Le comédien, les pieds plantés dans le sol, module son corps sans jamais se déplacer. Il est accompagné par une musique discrète qui accompagne sa diction. Très souple, incarnant les divers personnages de ce texte saccadé, son jeu corporel fait passer les ruptures successives en douceur. On entre immédiatement et intensément dans cette parole portée par la présence androgyne de Yuming Hey qui se glisse successivement dans la peau de Madame ou de Monsieur T. Rien ne vient perturber l’attention. Le comédien, comme le spectateur, est accroché à ce texte tout en rythme, dynamique qui ne permet pas à notre esprit de divaguer.

Laure Montardy

 

© Christophe Raynaud de Lage

On n’est pas là pour disparaître
d’après le roman d’Olivia Rosenthal (édition Gallimard)
Au Théâtre 14, jusqu’au octobre 2021
Mise en scène et adaptation Mathieu Touzé
Avec Yuming Hey
(PianoPanier a déjà aimé l’association Mathieu Touzé/Yuming Hey dans Un garçon d’Italie)
Avec la participation de Marina Hands de la Comédie-Française

Photos Christophe Raynaud de Lage

Parfois ils crient contre le vent : Enfin pleurer !

Il y a quelque chose de l’enfance et du jeu funambulesque et somnambulique, quelque chose de l’enfance de l’art dans ce spectacle circassien tout public, quelque chose qui a fait défaut pendant toute cette année quasi assignés à résidence, et que les corps et les voix des artistes sur le plateau, leur structure bizarroïde et la présence nombreuse du public nous restituent avec violence, humour et folie.


structure de jour © Isabelle Buisson / structure de nuit © akphotos/cie Cabas

C’est au Théâtre des Roches, à Montreuil (93) que j’ai pu une nouvelle fois m’émerveiller face à un spectacle de théâtre et me sentir submergée par une forte émotion et pleurer, tandis que ma fille de 7 ans, avec moi sur les gradins de bois, derrière ceux assis par famille ou par groupe, par terre sur des tapis de fausse herbe installés sur la pelouse du jardin du Théâtre des Roches, dans le respect des distances, tandis que ma fille donc, riait aux éclats et applaudissait à tout rompre charmée par les pitreries et la folie ambiante.

Parce qu’il faut vous dire que l’envoûtement par ce spectacle est presque immédiat et qu’on ne décroche pas les yeux de l’échafaudage sur lequel voltigent, chantent, parlent et s’égosillent les comédiens, à plusieurs mètres de haut glissant parfois au sol ou feignant de tomber pour faire encore plus palpiter nos cœurs.
 

© Sophie Perez

Ça commence par des bouts de linge, des bouts de tissus lavés qui bientôt servent de cordage pour hisser les corps sur l’échafaudage. Tissus comme autant de liens qui nous relient tous.

Puis le banjo se met à jouer avec pour interprète un homme dressé tout en haut de l’échafaudage. Il est un peu comme le poète solitaire, le Roméo attendant une Juliette qui ne viendrait jamais, l’âme dont les cordes nous envoient l’interzone de ses sons et nous placent dès l’instant dans un univers qu’on ne quittera plus pendant une heure.

Puis peu à peu les corps s’animent, avec des mouvements qu’on prendrait pour rien, pour des maladresses et qui là aussi font le charme démantibulé de ce qui nous est donné à voir. Ce sont les corps de SAID MOUHSSINE, acrobate au mât chinois, YOUNES ES-SAFY, acrobate aux sangles, COLLINE CAEN, voltigeuse au cadre aérien, TOM NEAL, acrobate à la roue Cyr, CECILE YVINEC, voltigeuse au trapèze volant, cadre coréen, tous habillés comme en ville ou comme à la campagne, selon la figure du personnage qu’ils incarnent.

Et bientôt les mots viennent et l’on comprend que tous ceux-là souffrent de leurs différences, de leurs difficultés à communiquer, à se comprendre, à être ensemble et à s’accepter, à accepter les cultures des autres et de leur solitude. Ils s’expriment tour à tour dans une langue tantôt poétique, tantôt hystérique, s’interrogeant et nous interrogeant comme des ingénus, en français, en arabe et en anglais, formant chacun un archétype d’une culture, une tentative d’esquisses dans lesquelles les spectateurs pourront s’engouffrer ou reconnaître leur voisin. Il y a, par exemple, la femme de gauche aux penchants germaniques trouvant sa fraternité dans les tablées, les échanges avec d’autres de cultures éloignées, qui pensera périr dans bus au fin fond du Maroc.
 

© Sophie Perez

Et parfois, le calme survient dans une langue apaisante délivrant des différences et fédérant les peuples pour qu’ils relèvent la tête :

« Il existe des vents de toutes sortes. Ceux qui appellent, poussent dans le dos, les vents de révolte, les vents froids, ceux qui s’engouffrent dans les cous, les ventres ou entre les doigts. Les vents qui murmurent des choses que nous ne pourrons plus ignorer, qui siffleront à jamais en nous. Les vents épais, fous, ceux qui sèchent les bouches des nourrissons, les vents qui sèment le doute, et ceux qui portent les pollens et les bonnes nouvelles, fertiles. Le vent n’a pas de frontière, sans histoire, sans passé, sans futur, sans papiers. Il ne fait pas de différence, n’a pas de préférence, il balaie, sèche les larmes, emporte les cris, déplace la poussière, remue les vagues qui engloutissent les bateaux. Mais il n’est pas question de se résigner, à la manière des enfants, qui parfois crient contre le vent, osons. Il restera alors peut-être du vent, autre chose que les traces de sable sur nos carreaux. »

Tandis qu’ils s’expriment sur le manque de fraternité et le déni de solidarité, ils dessinent une procession où chacun viendra prendre soudain la parole, s’imposant dans l’urgence et dégageant du premier plan celui qui est en train de parler, en train de nous dire quelque chose de sa douleur et de ce qu’il ne supporte plus pour prendre cette place à son tour. Et c’est bien sûr la femme de l’Est qui aura le moins la parole, qu’on écoutera le moins, qu’il faudra tout de même inclure et qu’il faudra sauver. Parce qu’ils se sauveront tous comme des naufragés agrippés à leur structure en échafaudage, allant au bout de leurs limites vocales et jusqu’à l’épuisement de leurs corps, dans le tourbillon de la musique.

On en ressort un peu changé.

Isabelle Buisson

 

PARFOIS ILS CRIENT CONTRE LE VENT par la Compagnie Cabas
Mise en scène : Sophia Perez
Chorégraphie : Karine Noël
Collaboration chorégraphique et scripturale : Amin Boudrika
Auteurs interprètes : Said Mouhssine Acrobate au mât chinois, Younes Es-Safy Acrobate aux sangles, Colline Caen Voltigeuse au cadre aérien, Tom Neal Acrobate à la roue Cyr, Cecile Yvinec Voltigeuse au trapèze volant, cadre coréen

 
PROGRAMMATION : 17 juillet à 20h : Turbul en Chap Association Appel d’Air / Nîmes (30) – 23 juillet à 18h30 : Festival Eclat(s) de rue / Caen (14) – 25 septembre à 18h : en extérieur, Espace Culturel Houdremont / La Courneuve (93)
 

TEASER suite aux résidences d’avril 2019 au Cheptel Aleïkoum et aux Transversales : https://www.facebook.com/ciecabas/videos/469625907168248/

REPORTAGE en création – Karacena (Maroc), août 2018 : https://vimeo.com/289047438

TEASER présentations d’étape de travail – Karacena (Maroc), août 2018 : https://vimeo.com/289036089

L’Odyssée de Pix : Un univers de jeu vidéo mêlé à celui du conte médiéval

Ce n’est pas toujours facile de porter un regard critique sur un spectacle destiné aux enfants, on trouve ça souvent infantilisant, mièvre, voire débile, mais là, avec L’Odyssée de Pix, rien dans ce goût-là, que du bonheur, de la joie, du rire et de l’émerveillement.
C’est surtout ma fille de 7 ans qui a pris du plaisir à ce spectacle. De bout en bout, je l’ai entendue rire aux éclats. Elle qui ne voulait plus aller au théâtre depuis quelques temps, la voilà enfin réconciliée avec le théâtre. « Maman, on retournera voir cette pièce ! ? », voilà ses mots lorsque je lui ai demandé si elle avait aimé ce spectacle.

Un adolescent traîne dans le grenier de ses parents et découvre un objet devenu obsolète, une cassette de jeu vidéo. Curieux, il en ouvre la jaquette et apparait alors le héros de l’histoire, en chair et en os face à lui. Ce dernier va l’entraîner dans une quête faite de défis à relever ayant pour but de délivrer une princesse, même si ce héros ne sait pas ce qu’est une princesse.
Ma fille, encore une fois, lorsque je lui ai annoncé le pitch, a eu un temps d’arrêt et m’a dit « Je me demande bien comment ils vont pouvoir montrer ça au théâtre » Et c’est là encore toute la magie du théâtre à l’œuvre. Avec les moyens du théâtre, des sons, de la lumière et des galipettes, la crédibilité des scènes qui nous sont montrées n’a rien de contrefait et on est vite embarqué par l’atmosphère. Les trouvailles de mise en scène fonctionnent très bien et nous plonge dans l’univers du jeu vidéo mêlé à celui du conte médiéval, le tout rehaussé par des costumes soignés et bien sûr par une performance de jeu, d’acrobaties et de chants des comédiens.

En outre, il faut souligner la qualité d’écriture de L’Odyssée de Pix. Le vocabulaire varié et riche tire les enfants vers le haut et ne les infantilise pas du tout.
Un spectacle à voir en famille pour les petits comme pour les grands.

Isabelle Buisson

 

L’ODYSSÉE DE PIX
D’Adrien Deschamps et Henri Haubertin
Mise en scène Sandrine Gauvin
Avec Adrien Deschamps et Henri Haubertin
A la Comédie Nation,
du 1er septembre au 2 octobre : les mercredis à 14h et les samedis à 14h30
du 9 au 23 octobre : les mercredis à 14h et les samedis à 10h30
les 28-29-30 octobre et 4-5-6 novembre à 10h30.

De quoi je me mêle : renouer avec le rire

Il fut un temps de ma jeunesse, où j’ai été ouvreuse, barmaid et caissière dans un théâtre privé parisien et découvrais cette communauté d’esprit de ce qu’on appellerait la comédie populaire propre aux théâtres privés parisiens. En allant voir De quoi je me mêle, dans l’idée de me détendre en couple, sans forcément écrire quelque chose à propos de, j’ai retrouvé cet esprit-là : potache et drôle, avec un texte à l’écriture bien ficelée, efficace et empreint des préoccupations de l’époque : les réseaux sociaux et autres vies numérisables.

Deux mondes se confrontent dans cette comédie, celle d’un couple, Marion et Mathieu, au tournant de leur existence, dont la partie féminine, dirigiste, hystérique et volontaire, organisera un week-end en amoureux pour décider de leur sort, à coups de « remeets », concept faisant revivre chaque temps fort de leur rencontre comme d’autres revivent leur naissance ou un accident traumatique, n’en conservant que l’écume de l’instant, dérisoire et stupide et à coups de plans sur la comète et de petits dossiers comme d’autres font des todolists, accompagnée de son prétendant, Mathieu, personnage indolent et bien trop dégagé pour prendre une quelconque décision et imposer son point de vue. Mais ce petit monde poli à l’image d’internet, des cliques et de Wikipédia va devoir partager son territoire avec un écrivain dépressif, qui veut en finir en raison de son insuccès sentimental et son insuccès d’auteur, tout relatif puisqu’il publie et est même lu par ce couple qu’on imagine à mille lieux des préoccupations de l’écrivain maudit et solitaire, lui poli à l’image des livres. La rencontre fera des étincelles et on assistera à de burlesques et pathétiques échanges par lesquels les égoïsmes et les petitesses d’esprit ne manqueront de se révéler. Et même si les caractères sont construits à coups de gros traits, les personnages existent réellement et l’on peut bien souvent s’identifier à leurs affres et à leurs problématiques.
 

Le jeu de rôle sera la ponctuation qui mènera les dialogues entre les personnages, ils jouent à revivre des situations et s’imitent avec brio, cherchant l’empathie qui pourrait parfois tourner au règlement de compte. On assistera notamment à une scène entre le couple, où Mathieu imitera sa dulcinée avec tellement de talent que ce soit dans les mots portés par sa bouche ou à travers la manière dont le comédien, Joseph Gallet, nous le restitue, que si l’on avait des réticences, elles sont alors toutes levées par la maestria du jeu et la pertinence du texte à ce moment-là.
Oui, l’on rit de bon cœur en allant voir De quoi je me mêle et par les temps qui courent, ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir rigoler un peu. Alors, merci à toute l’équipe de De quoi je me mêle pour cette bonne soirée au Théâtre d’Edgar.

Isabelle Buisson

 

 

DE QUOI JE ME MÊLE
De Joseph Gallet et Pascal Rocher
Avec Joseph Gallet ou Jeff Dias, Pascal Rocher ou Christophe Corsand, Nathalie Tassera ou Carinne Ribert
Mise en scène : Catherine Marchal
Au Théâtre d’Edgar actuellement, à 19h ou 21 h, jusqu’au 2 janvier 2022