Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Les Bijoux de pacotille, précieuse petite musique d’enfance

Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, il fait bon, c’est presque l’été; la nuit est claire et sereine. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, un couple rentre d’une soirée gaie, entre amis. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une petite fille qui a presque neuf ans et son frère cadet dorment comme des enfants, guillerets de l’absence des parents, on a regardé un western avec le baby-sitter, on a traîné, on ne s’est pas brossé les dents.  
Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une voiture sort de la route à l’entrée du tunnel de Saint-Germain-en-Laye. Tout a brûlé, le véhicule, les vêtements, les papiers, les peaux. Pour toute trace, ne restent plus de cette nuit-là qu’une boucle d’oreille en forme de fleur et deux bracelets en métal, noircis par le feu, bijoux de pacotille restitués à la famille, petit trésor qui tient au creux d’une main, minuscule, et immense comme ce qui compte.

Une voix “off” juvénile énonce d’un ton presque anodin, presque léger les circonstances de l’accident. Dans cette voix, c’est le début du printemps, le plaisir de la soirée qu’on entend, pas le crissement des freins, pas la brutalité de l’accident.

Cette voix, c’est celle de Céline Milliat Baumgartner, qu’on ne voit pas encore, et ces mots sont les siens, et cette nuit, c’est la sienne.

En 2013, la comédienne a ressenti le besoin, l’urgence d’écrire Les Bijoux de pacotille, pour renouer les fils de son histoire, redessiner ce moment de basculement, celui où une enfant chérie devient une enfant sans parent.

“Le livre est publié en février 2015.
Mes mots et mes morts, mes fantômes, sont ainsi rangés dans cet objet, ils ont trouvé une place et n’envahissent plus ma vie n’importe quand, n’importe comment.
C’est bien. C’est plus confortable”.

Les mots écrits petit à petit ont pris leur envol, et se sont tissés à sa vie de comédienne, jusqu’à arriver sur scène. C’est à Pauline Bureau, dont on a beaucoup aimé tout récemment Pour autrui ou il y a quelques temps Mon cœur, que Céline Milliat Baumgartner va remettre cette part si intime d’elle, pour que la confidence devienne spectacle – tout en restant confidence.

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Le plateau est nu, un cadre-miroir le surplombe, incliné, dans son reflet l’actrice semblera plus seule, un peu lointaine. La voix de Céline se déploie dans cet espace vide, l’absence de son corps capte l’attention, d’emblée. Puis elle va arriver, petite robe bleue, joli sourire dessiné rouge, frange noire, elle se tient droite comme une enfant sage.

Actrice et metteuse en scène ont trouvé un équilibre subtil, les gestes justes qui aiguisent le propos, la distance qui s’amenuise ou s’étire pour densifier l’air entre notre regard et elle, la trajectoire qui se dessine au sol – pour créer la fine chorégraphie, tremblante et douce, de ce chant de deuil et de vie.

Avec pudeur et discrétion, en transparence derrière le sourire, s’avancent la fragilité de l’enfance, la blessure de l’absence, la ténacité de la force de vie.

“On me dit parfois que je ressemble à ma mère. Oh, elle était plus grande, et si belle. Mais je lui ressemble, le menton, et le sourire, là. Je peux lui redonner corps, lui redonner vie.
Je ne peux rien donner à mon père, ni corps ni vie. Les souvenirs sont avec lui sous terre. Il faut que je creuse.”

Céline Milliat Baumgartner nous dessine le portrait de ses parents. La mère, la belle, la grande, ah, et quelle actrice !, la mère aux bracelets de pacotille s’entrechoquant à ses poignets. Le père aux yeux bleus, beau comme un acteur américain. Les parents aimés, qui s’aiment et se disputent, qui aiment leurs enfants et qui aiment les laisser quelques heures pour aller s’amuser chez leurs amis. Le tableau d’une famille vivante et mouvante, brossé de mémoire et d’invention par la petite fille devenue grande, qui fouille ses souvenirs, invente des histoires et comble les oublis, dans une langue mélodieuse, écrite, peaufinée, et pourtant souple comme une parole, ondulante, incarnée.
 

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Elle s’assoit, quitte bottines et socquettes, passe des chaussons de danse, des pointes.

et comment tu feras quand on ne sera plus là ” demandait la mère à l’enfant qui a besoin pour s’endormir de son câlin, son verre d’eau, son encore un bisou maman…

Elle nous dit le futur de son passé.

Quand mes parents ne seront plus là, personne ne nous dira rien, personne n’osera nous dire la vérité, que c’est plié.
Quand mes parents ne seront plus là, je soufflerai neuf bougies, dix, onze, quatorze, quinze, et j’aurai 8 ans encore et encore.
Quand mes parents ne seront plus là, je marcherai quinze centimètres au-dessus du sol et de toute douleur.

Une musique de carillon, de cette sorte de métallophone dont on jouait en 6e, dans ces années-là; elle arrondit ses bras, s’élève sur ses pointes, elle flotte sur des nuages, elle est aérienne, vulnérable, courageuse.

À l’image de ce moment, dans ce spectacle, tout est délicat, gracieux, tendre. Dès le titre, ces “bijoux de pacotille”, ces bijoux à deux sous, si précieux parce qu’ils sonnaient aux bras de la mère aimée. La vidéo se fait seconde peau, ombre fugace – films super 8 aux saveurs nostalgiques et gaies, vagues lentes sur du sable blond, nuages cotonneux, les images glissent sur le décor, sous les pas de l’actrice, se fondent dans l’air avec la discrétion et la tenace présence d’un souvenir.

 

« J’oublierai l’odeur de mon père, j’oublierai la chaleur de leurs corps. Je veillerai sur mon petit frère. Je me ferai des talismans avec des petites choses retrouvées dans les cartons du déménagement.
Je n’ai pas à rendre compte de ma vie à mes parents; je n’ai pas à me justifier pour ne pas venir déjeuner avec eux dimanche; je n’ai pas à m’occuper d’eux, trouver le temps, être patiente. Je n’ai pas peur de les perdre.

J’envoie à la morgue toute personne aimée qui a plus de dix minutes de retard.
Je ne passe pas mon permis pour ne pas être responsable de l’accident, puis je le passe pour ne pas être victime de l’accident.
Je fais plein de petites choses bizarres, pour rester en vie.
J’ai désobéi à ma mère, je suis devenue actrice. 
»

 

Ces « bijoux de pacotille » nous laisseront au cœur une mélodie entêtante et touchante, triste et douce comme le souvenir de la musique des bracelets d’une mère cliquetant à son poignet.

 

Marie-Hélène Guérin

 

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Les Bijoux de pacotille
à l’affiche du Théâtre 14 du 10 au 21 mai 2022
Texte de Céline Milliat Baumgartner
publié aux éditions Arléa
Mise en scène Pauline Bureau
Interprétation Céline Milliat Baumgartner
Vidéo Christophe Touche

Photos : Pierre Grosbois

La Tendresse : Ça pulse aux Bouffes du Nord !

Déjà, il me faut vous parler du théâtre des Bouffes du Nord, qui vaut à lui seul le détour, même si vous n’allez pas voir de spectacle. Tout en hauteur baroque, datant de 1876, il est un havre inattendu sur le boulevard de la Chapelle, vieux de plusieurs siècles, on sent à travers la patine de ses murs toute son histoire qui a porté tant de spectacles. Il est un dinosaure inébranlable accroché aux encablures de la gare du Nord.
Mais en plus, quand on assiste à un spectacle tel que La Tendresse, la salle de spectacle en est d’autant plus sublimée.

La Tendresse donc vous en mettra plein la vue dès son ouverture, plein la vue, plein les oreilles et vous fera souvent rire. C’est ce qu’on appelle un spectacle où tout a été pensé de bout en bout et où tout semble millimétré et chronométré comme dans une comédie musicale à l’américaine des temps contemporains.
Huit jeunes d’une banlieue mythifiée se retrouvent en bas de leur cité pour discuter comme ils le font sans doute très souvent. Les corps qui parlent alors à travers le hip hop, les battles et la pantomime, le chant et des paroles dites avec la force de la virilité, où les visages convulsent et rougissent pour exprimer leurs sentiments et où les corps virevoltent et cherchent la confrontation.

Le plateau est constitué de différents niveaux, la scène avec de larges toboggans d’ardoise à chaque extrémité, sur laquelle les corps glissent, patinent, dégringolent et une coursive en hauteur, sur laquelle les corps peuvent se pendre et se laisser choir. On assistera, par exemple, à des reconstitutions exagérées de scènes de films de guerre, avec les musiques en rapport, qui sont comme autant de catharsis comiques et qui donnent le « la » musclé au spectacle.
La musique a une importance phénoménale dans ce spectacle. Elle accompagne les acteurs-danseurs dans les beats pulsés de morceaux qui nous donnent souvent envie de nous lever et de remuer avec les comédiens. Des morceaux isolés seront chantés, parfois anachroniques pour mieux nous faire rire, comme « Je suis malade » de Serge Lama tout à fait décalé dans cet univers de rap et de break.
Tout au long d’une soirée imaginaire, leurs joutes oratoires et physiques défricheront des thèmes de leur intimité et de la société, de leur place en tant qu’hommes vis-à-vis des femmes et de leur famille. La première question sera de savoir quelle aura été leur première fois avec une femme. Ils sauront se livrer un à un avec leur fragilité, où le discours dominant reviendra sur cette époque où les femmes ne se laissent plus faire et mettent à mal les archétypes de la société paternaliste et déboulonnent les acquis des hommes, qui se retrouvent tout chamboulés. C’est ce qui ressortira du texte co-écrit par Kevin Keiss, Lisa Guez et Julie Berès, avec la collaboration d’Alice Zeniter, texte très documenté, avec le portrait de 8 jeunes hommes et leur singularité qui se veut représentative d’une génération et d’un genre.

Peut-être que si des jeunes hommes de banlieue parisienne viennent voir cette pièce, ils ne se reconnaitront pas dans ces portraits peut-être un peu trop propres dans leur langage et un peu trop haut en couleur dans leur attitude vestimentaire et un peu trop souriants dans leur faciès. Mais peu importe, l’objectif d’une restitution d’une parole d’époque genrée semble tout de même atteint, avec le décalage que la littérature et la comédie peuvent apporter et on apprendra, au fil du spectacle, beaucoup de choses sur ceux-ci. On a un peu l’impression de pénétrer dans un univers qui nous est la plupart du temps caché et que l’on craint. Là, on découvre des jeunes avec leur faiblesse et leurs interrogations et en même temps avec toute la puissance de leur âge et de leur sexe.
Un spectacle sans conteste énergisant et intelligent. Une restriction pour les moins de 15 ans eu égard à quelques scènes un peu crues.

Isabelle Buisson

 

La Tendresse
Un spectacle de la Compagnie Les Cambrioleurs
Aux Bouffes du Nord, jusqu’au 22 mai à 20h30.
Avec Bboy Junior (Junior Bosila), Natan Bouzy, Naso Fariborzi, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner, Mohamed Seddiki.
Conception et mise en scène : Julie Berès
Écriture et dramaturgie : Kevin Keiss, Lisa Guez et Julie Berès, avec la collaboration d’Alice Zeniter Chorégraphe Jessica Noita
Création lumière : Kélig Le Bars | Création son et musique : Colombine Jacquemont | Assistant à la composition : Martin Leterme | Scénographie : Goury | Création costumes Caroline Tavernier et Marjolaine Mansot | Régie générale : Quentin Maudet | Régie plateau : Dylan Plaincham
Photos © Axelle de Russé
 

Le Monde à l’envers : mission : sauver le monde !

‌À l’envers le monde ?
Et si pour le remettre à l’endroit, le monde, il nous fallait écouter les secrets d’enfants ? Ceux qui hantent, qui chantent, qui dansent. Qui obsèdent les cœurs et développent les imaginations ? Les secrets joyeux, fous, tendres, éberlués, stratosphériques, douloureux… Mais comment entendre ces secrets, puisque par définition, le secret ne se communique pas, le secret reste secret ? Comment écouter encore et malgré tout, les échos lointains de l’innocence, dans un monde ou les préoccupations d’adultes semblent seules avoir autorités ? Comment se faire comprendre lorsque, déjà loin de l’enfance mais pas encore tout à fait mûrs nous devons admettre que nous ne sommes pas un super-héros ?
Un répondeur téléphonique (auquel Denis Podalydès prête sa voix), joue le rôle du messager. Du super amplificateur ! C’est lui, qui restitue pour notre plus grand plaisir, la parole des enfants qui livrent leurs précieux messages, leurs secrets !
Et déjà les spectateurs, petits ou grands, enfants eux-mêmes, profitent de ces mots pour imaginer un monde ré-enchanté, un monde un peu moins de traviole, un monde un peu plus à l’endroit.

La chorégraphe Kaori Ito et ses trois interprètes s’emparent de ces secrets d’enfants, pour les mettre en espace, en matière, en danse ! Comme un mantra, la phrase de Pina Bausch, « dansez, sinon nous sommes perdus » s’impose au long du spectacle. Tous les thèmes délivrés par ce drôle de répondeur téléphonique d’un autre temps, sont prétexte à danse, à rire, à peine, à joie, à rêve, à révolte, à effroi, à partage… L’enthousiasme et le talent des jeunes interprètes (deux danseuses et un danseur à la générosité contagieuse) nous dépeignent certes, ce monde qui n’est plus droit depuis longtemps, ce monde qui a cessé d’entendre ses émois de culotte courte, de cour de récré, de super petits héros, ce monde dans lequel grandir c’est renoncer parfois, avoir peur souvent, se révolter pourtant, mais qui nous laisse deviner que tout reste possible tant que la part d’enfance de chacun reste en éveil. Le ré-enchantement par la liberté, la fantaisie, le partage… la danse ! Le miracle de la danse qui se fait messagère. La danse qui donne à voir et à comprendre. Avec pour arguments premiers l’envie, l’authenticité, le don ! Merci.

Les enfants ouvrent des billes enchantées et les parents chaussent leurs plus grands sourires comme preuve que tout est encore possible pourvu que ce tout soit partagé.
Pendant les quarante minutes de spectacle notre monde était bel et bien à l’endroit et dansait sur ses deux pieds !

LE MONDE À L’ENVERS
Vu au 104 dans le cadre du festival Séquence Danse
Direction artistique et chorégraphie : Kaori Ito
Interprètes : Morgane Bonis, Bastien Charmette et Adeline Fontaine
collaboration artistique : Gabriel Wong | aide à la dramaturgie : Taïcyr Fadel | composition : Joan Cambon | création lumière et direction technique : Arno Veyrat | design sonore : Adrien Maury | conception téléphone : Stéphane Dardet | aide pour les costumes : Aurore Thibout | regard extérieur : Michel Ocelot
Photos : © Anaïs Baseilhac

Durée indicative : 35/40 min, à partir de 4 ans

À retrouver en tournée :
du 6 au 8 mai 2022 • TOURCOING (FR) • Théâtre du Nord CDN Lille, Tourcoing Hauts-de-France
du 1er au 2 juin 2022 • COGNAC (FR) • L’avant-scène
du 8 au 9 juillet 2022 • VITRY-SUR-SEINE (FR) • Nouveau Gare au Théâtre

Viviane : le cinéma au théâtre

Ayant lu avec beaucoup de passion Vivian Elisabeth Fauville et en ayant été très marquée, je m’en étais fait une idée différente de l’interprétation théâtrale et cinématographique qu’en a fait Mélanie Leray. Dans mon souvenir, la chronologie n’était pas si claire ni si fixée que les images sublimes en noir et blanc qui nous narrent le film de cette pièce de théâtre, la plupart du temps images nocturnes. Il existait, selon moi, une part de superposition et de porosité de l’inconscient et du conscient qui rendait l’interprétation incertaine jusqu’au bout et un ensemble de plateaux ou de plans sur lesquels oscillaient Viviane.
Or, Mélanie Leray prend un parti : cette femme, Viviane Elisabeth Fauville, fait une psychose puerpérale et les images que nous donnent à voir le film en très gros plan à travers Paris seraient une espèce de reconstitution fragmentaire de ce qui se serait réellement déroulé ou du moins de ce que Viviane et la mémoire de Viviane peut reconstituer. Elle imagine des dialogues là où dans le livre n’existe que du monologue intérieur à la deuxième personne du pluriel, comme un juge, une injonction, un regard extérieur qui relaterait un moment de l’histoire de cette femme. Et, là encore, le parti pris de nous montrer les interlocuteurs de Viviane change l’incertitude factuelle et temporelle de la narration et s’inscrit dans l’affirmation.

Sur scène, la Viviane de chair, Marie Denarnaud, est souvent nue ou presque, souvent couchée sur son lit, amorphe et abêtie. Elle nous parait toute petite dans sa réalité de chair tandis que les images du film prennent toute la place. Des images qui rappellent le cinéma des années 50, qui pourraient correspondre à la jeunesse de la mère de Viviane. Parce qu’autre chose que la naissance de son enfant, la séparation d’avec son mari et ses relations infectes avec son psy est en jeu dans la tête de Vivian, c’est sa mère, qui ne la quitte pas, qui la hante en quelque sorte.
Cette femme, quittée par son mari, aurait tué son psy, personnage cynique avec lequel il lui semble perdre son temps. Comme dans la majeure partie des livres de Julia Deck, l’autrice a un regard acerbe voire carrément négatif envers la psychanalyse et les psychanalystes. Ce sont eux qui rendent « fous » les patients qui les consultent. Et Viviane Elisabeth Fauville n’échappe pas à la règle, elle demande de l’aide, son psychanalyste-psychiatre lui prescrit des médicaments, mais ne soulage en rien ses douleurs psychiques et ne lui permet pas de fonctionner, d’élever son enfant en bas âge, avec lequel elle est maintenant seule. Il la renvoie à sa solitude sans compassion.

Je me demande ce que pense Julia Deck de cette adaptation, si elle en est contente, si elle se sent trahie, si le théâtre est capable de restituer toute la dimension de ce livre, difficile de poser sur le plateau toutes les strates inconscientes qu’un livre peut rendre.
Quoi qu’il en soit, Mélanie Leray et Marie Denarnaud portent leur interprétation avec puissance et une subjectivité tout à fait respectable et innovante.

Isabelle Buisson

 

VIVIANE
Adapté du roman de Julia Deck « Viviane Elisabeth Fauville », éditions de Minuit, par Mélanie Leray.
Avec Marie Denarnaud
Au Montfort théâtre, jusqu’au 9 avril à 19h30
Photos © Younn Durand

Tout ça pour l’amour ! : un bain de vitalité et d’intelligence

Ce soir, le Petit Montparnasse semble bien grand.

La petite salle du Montparnasse, nichée au bout de sa ruelle pavée, accueille une des surprises les plus passionnantes de la saison.

Dans le noir qui se fait, encore bruissant des affairements du public, une belle voix surgit, nous embarque dans une de ces lugubres chansons réalistes début XXe, l’attention est captée, l’atmosphère a une gravité crépusculaire…
Solennité immédiatement brisée en éclats de rire par l’irruption en roulé-boulé d’une improbable professeur de « littérature et latin ». Acrobaties, jambes en l’air, accent suisse marqué, grosses lunettes, débit de mitraillette. Et vlan, c’est parti mon kiki !
 


 

« POUR BIEN RÊVER,
IL NE FAUT PAS DORMIR »

« Pour bien rêver, il ne faut pas dormir », beau programme clamé et tenu par Edwige Baily et Julien Poncet, les co-auteurs de cette pépite.

Assoiffés de théâtre, pour se dégager de la sidération de la pandémie, par goût de la vie et de leur métier, Edwige Baily et Julien Poncet se jettent au printemps 2021 dans la création de ce texte. Pour transformer l’attente et l’immobilité en temps de travail, pour faire ce que fait l’art et le spectacle vivant : ajouter au monde une palpitation supplémentaire, même infime.

Brassant dans leur chaudron d’alchimistes faits réels, souvenirs d’enfance, bulletins d’information, grands mythes fondateurs, culture savante et populaire, ils concoctent une potion des plus revigorantes.

Gainsbourg se frotte à Camus, Barbara fredonne avec Aragon, Jean Ferrat, le Che Guevara, Sgnanarelle, le Petit Chaperon rouge, Sophocle et Bettelheim déboulent en cascades, en torrents, chantés, dits, narrés, cités. Autant de grains de sel savoureux bondissant dans cette parole érudite et cocasse – déclaration d’amour échevelée à l’amour, à la littérature, à l’ivresse (« de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise », disait Baudelaire…).
 

 
Deux fils s’entrecroisent pour tisser ce spectacle inattendu : celui de l’extravagante enseignante sans âge et sans inhibition, celui de la douce et jeune professeur. Seule en scène, mais deux voix, deux rythmes, presque deux corps distincts.

On reconnaît l’histoire de Gabrielle Russier, déjà portée à l’écran ou gravée sur quelques microsillons au fil des décennies. Professeur de lettres, à la fin des années 60’ elle avait aimé son élève mineur, fut emprisonnée pour cette liaison illicite, et se suicida, à l’âge de 32 ans, des suites de cette condamnation.

Edwige Baily interprète ce double fictionnel de Gabrielle Russier avec finesse et retenue, fait percevoir son enthousiasme, son romantisme et son intelligence sans forcer le trait, avec une belle justesse, sobre, chaleureuse et gaie.
En contrepoint, une pythie fantasmagorique, une Gabrielle Russier libérée de ses entraves, une sorcière de l’enseignement vient bousculer la narration, déployant le mythe d’Antigone pour parler de ce qui portait Gabrielle Russier et l’a jetée aux gémonies. Pour parler des femmes d’hier et d’aujourd’hui, pour parler de littérature, de soif d’absolu, de liberté, d’intégrité. Beaucoup des femmes. Surtout de liberté. Edwige Baily se transforme alors en gargouille, en corbeau, en sphinge farfelue et furieuse, dans une effervescence un brin punk. La tranquillité du plateau s’en trouve tout aussi chamboulée que celle du spectateur ! Sur scène elle fait des choses qui « ne se font pas », comme Gabrielle Russier, comme Antigone, faisaient des choses qui « ne se faisaient pas ».
 

 
Passant d’un registre à l’autre avec une grande fluidité, Edwige Baily excelle dans les deux, avec une grande liberté de jeu, précise et généreuse aussi bien dans l’outrance que dans la délicatesse. La création sonore et les lumières sont soignées, pleines de pertinence, lui offrant un espace de jeu très élégant et actuel, à l’image de la mise en scène, qui a le muscle sec, fine, vive et nette.

Tout ça pour l’amour, c’est un de ces spectacles qui rappelle pourquoi on aime le théâtre.
Tout ça pour l’amour, ça pulse et ça émeut, on rit, on se fait secouer les neurones, on rit encore, on a du beau dans les yeux, les oreilles et dans la tête.
On en sort avec l’envie de le partager, les yeux pétillants, l’âme en joie, le cœur encore ému du destin fracassé de cette femme débordante d’amour, et l’esprit revigoré par ce joyeux bain de vitalité et d’intelligence.

Marie-Hélène Guérin

 

TOUT ÇA POUR L’AMOUR !
Au Théâtre Petit-Montparnasse
D’Edwige Baily & Julien Poncet
Mise en scène Julien Poncet
Avec Edwige Baily
Scénographie et costumes Renata Gorka
Lumières Julien Poncet
Sound design Raphaël Chambouvet
 

Leïla Ka, Pode Ser / Se faire la belle : deux solos, une déflagration

Plateau nu et salle pleine
Visages démasqués, enfin
Dans la salle l’air s’emplit de vibrations de silence et de souffles de vent

 

PODE SER

Un cercle de lumière, elle debout fixée au centre, saccades de tête, coups de coude, gestuelle sèche, comme entravée, comme pour briser une raideur ou un carcan
Frémissements, tressautements minuscules et électriques
Robe longue et tennis noires
Robe doucement rose et strict pantalon d’homme noir
 
Sur les amples accords du trio op. 100 de Schubert, elle prend appui sur le fragile col de sa délicate robe de poupée poudrée, s’y accroche, se l’arrache, s’en envole. Portés par la musique les gestes s’ouvrent et s’arrondissent sans perdre de leur nervosité, de leur rapidité à peine rompue par de nettes et brèves immobilités.
De farouches déhanchements krump bousculent la pureté de sa verticalité, une création électro minimaliste et percutante crée une entaille brute dans la mélodie de Schubert. La petite poupée, l’intemporelle ballerine est traversée d’électrochocs – les subit-elle, les fait-elle naître ?
« Pode Ser », « peut-être », interroge l’identité, ses porosités, ses césures, les chemins de traverse qu’on prend pour se construire. Leïka Ka bande un arc, se fait martiale. Sa menue silhouette, rendue plus androgyne par sa coupe très courte, dégage l’impression d’une puissance solide. S’il y a des murs à abattre, il y a une combattante en face, visage calme, regard obstiné. D’un dernier hypnotique pivot de derviche, peut-être citation discrète des Violin Phase d’Anne Teresa de Keersmeaker, elle se déploie et nous envoûte.

 

 

SE FAIRE LA BELLE

L’espace s’est resserré. Les pendrillons de velours noirs encadrent une étroite cellule, enclose de nuit. Une électro sombre, très urbaine, gonfle et craquelle l’obscurité.

Yeux fermés, mains nouées, Leïla Ka est en tenue de sommeil, longue et ample chemise blanche, chaussettes claires, pas de souliers. Bas du corps ancré, pieds solidement arrimés au sol, haut du corps disloqué, flexible à l’extrême, comme si des forces ou tensions venues de l’intérieur, venues de l’extérieur, la saisissaient, la brusquaient en une sorte de transe semi-consciente. S’y glissent pourtant une grande douceur, de délicats gestes des mains, des bras qui s’écartent pour accueillir. Comme ces gestes qui peuvent naître de l’épuisement, au petit matin d’une nuit de dancefloor frénétique. Comme des tendresses qui nous échappent.

 
Avec ces solos, la jeune chorégraphe déploie un vocabulaire très personnel, nourri de ses expériences de danses urbaines comme contemporaines, métissé comme toute langue vivante. C’est une danse très physique, rigoureuse, une écriture radicale, géométrique, répétitive, jouant des déformations, amplifications, accélérations. Il y a de la rage mais aussi sans doute de la malice dans ces ruptures, jeux de contrastes et télescopages. De la rage, de la fougue, de l’exultation et de la douceur.

Les deux solos ont la même densité, une intensité, quelque chose de compact.
Deux déflagrations, deux coups de poings lancés dans le vide, deux flèches acérées tirées contre ce qui, de l’intérieur ou de l’extérieur, empêche. Une pulsion vibrante, sombre et vive. Une jubilation de la danse, du mouvement comme acte impérieux de libération.

Marie-Hélène Guérin

 

PODE SER / SE FAIRE LA BELLE
Au 104 jusqu’au 19 mars
Chorégraphie & interprétation : Leïla Ka
Lumières : Laurent Fallot
Photos Kaita de Sagazan et Martin Launay

À retrouver :
• le 22 mars 2022 à l’Espace 1789 à Saint-Ouen
• le 4 avril 2022 dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris Hors les murs à l’Institut Giacometti

Virile et touchante Tendresse d’une jeunesse tourmentée

La Tendresse, mis en scène par Julie Bérès, compose avec le premier spectacle Désobéir, un dyptique sur une jeunesse en rupture avec les modèles du passé et à la recherche de nouveaux repères. En 2016, elle proposait de rencontrer quatre femmes issues de l’immigration qui s’exprimaient sur le cadre familial et intime dans lequel elles évoluent en abordant de nombreux sujets encore tabous sur les scènes de théâtre ou mal traités par les médias (la religion, les relations entre hommes et femmes, la famille…).
Dans son nouveau spectacle, la metteure en scène s’intéresse à la masculinité et à ses codes. Poursuivant sa démarche de terrain en allant récolter des récits dans le cadre de rencontres et d’entretiens, elle réunit huit jeunes comédiens sur le plateau, aux parcours, aux origines et aux milieux très différents, proposant ainsi un large panorama de la société française urbaine. À partir de la matière documentaire collectée, en collaboration avec les auteurs Kevin Keiss et Alice Zeniter, elle fait surgir des personnages et des récits qui parlent des hommes et les représentent dans leur diversité et leur complexité.

Nous sommes bien au théâtre pour raconter une histoire, des histoires. Il ne s’agit ni d’une leçon d’éducation civique, de genre ou de sexualité ni d’un documentaire. La parole, ou plutôt les paroles, jaillissent de manière très frontales, brutales parfois, comme si nous venions d’ouvrir une boîte de Pandore dont le contenu bouillonne et doit déborder pour évacuer un trop-plein. La scène devient alors une place libre et ouverte pour donner à chacun la possibilité de s’exprimer, de raconter son vécu, de témoigner et surtout de se confier. La frontière entre le récit et l’improvisation se brouille. Assiste-t-on au spectacle d’hier et à celui de demain ? Les personnages et les histoires seront-ils les mêmes ? On a le sentiment d’avoir mis le doigt dans un trou noir infini et que les vannes sont ouvertes, que le temps du grand témoignage est arrivé. Ouvrir son sac et dire, parler, mettre des mots pour soulager, nettoyer, vider puis soigner. Car si les personnages parlent du passé, des générations précédentes et de cet héritage dont ils sont trop lourdement chargés, c’est vers l’avenir qu’ils regardent, un avenir qui les effraient. Âgés d’une vingtaine d’années, ils se lancent dans la vie comme sur des sables mouvants. Les fondations du monde d’hier qui a forgé leur éducation et leur vision du monde viennent de s’écrouler. Ils doivent désormais écrire leur rôle, définir leur nouvelle identité, trouver leur place malgré le flou et le brouillard qui les enveloppent. La Tendresse interroge le poids de la responsabilité qui leur incombe, les doutes et les peurs qui les habitent. Le spectacle agit comme un parcours initiatique pour interroger ce nouveau monde, s’adresser à lui, le tâter avant de s’y plonger totalement.

La troupe formée sur scène prend des allures d’une bande de copains, de gamins même, qui se retrouvent dans un lieu interlope et neutre, tantôt un vestiaire masculin où la virilité s’exacerbe, un club où les corps et le désir s’expriment, un square ou une place publique où les adolescents se retrouvent pour traîner et finalement une tribune où chacun prend la lumière à tour de rôle pour déclamer son histoire. Dans un effet de brouhaha choral, les comédiens s’interpellent, se chamaillent, se charrient, se bagarrent comme des enfants dans une cour de récréation. De l’anecdote partagée timidement au sein du cercle masculin des potes, le récit se transforme en une confession publique, plus profonde, universelle, et le public, qui partageait la complicité du groupe à la manière d’un membre silencieux, se transforme en une assemblée populaire face à des orateurs, des grands témoins d’une génération malmenée et effrayée. Ce doute incessant face à l’avenir et au cadre que la société est censée nous offrir fait ressortir de manière saillante tous les paradoxes auxquels nous sommes confrontés. Les discours bien-pensants, les réactionnaires, les injonctions contradictoires, tout y passe.
Dans une époque où il semble ne plus y avoir de tabous, ici, la parole dérange, interpelle et éclate comme si elle faisait résonner haut et fort ces petites voix qui nous taraudent devant une actualité si complexe et si violente. Tout est dit frontalement, sans aucun filtre, et le spectateur se retrouve scotché dans son fauteuil. Acquiesçant souvent, parfois dérangé, intimidé de voir ses questionnements intimes déballés publiquement. On rit jaune aussi.

La Tendresse évite tous les lieux communs, les discours éculés et les leçons de morale. Avec une grande bienveillance et sans parti pris, le spectacle offre de la place à chacun dans un discours pluriel où rien n’est noir et rien n’est blanc et où l’incertitude, finalement, prend toute son importance. Il donne confiance et rassure pour aller de l’avant, affronter les jugements et la fausse morale.

L’énergie phénoménale déployée sur scène par les comédiens est galvanisante. Deux heures durant, c’est un tourbillon qui se répand sur scène et déborde, encore une fois, jusque dans la salle. Nous sommes tous pris à parti, concernés et impliqués. On ne peut plus faire semblant. La danse se mêle à la violence, les corps s’expriment.
On rit beaucoup aussi. Et cet humour simple, naïf et trivial parfois, révèle les paradoxes et les contradictions des situations, des débats et des stéréotypes. On souffle, on prend du recul, et le spectacle qui pourrait être écrasant et insupportable prend soudain une autre dimension, plus réflexive.

Julie Bérès et son collectif de comédiens et d’auteurs nous offrent un spectacle puissant et troublant d’une vive intelligence, courageux et libre. Il est bon d’entendre ces voix qui nous rassurent, nous donnent de la force et nous réconcilient.

Alban Wal de Tarlé

 

LA TENDRESSE
Un spectacle de la compagnie Les Cambrioleurs
Au TGP, Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis (93) du 16 mars au 1er avril 2022
Conception et mise en scène Julie Berès
Dramaturgie et écriture Kevin Keiss, Julie Berès et Lisa Guez, avec la collaboration d’Alice Zeniter
avec Bboy Junior (Junior Bosila), Natan Bouzy, Naso Fariborzi, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner, Mohamed Seddiki
Chorégraphe Jessica Noita – création lumière Kélig Lebars – assistante éclairagiste Edith Biscaro – création son Colombine Jacquemont – régie générale Quentin Maudet – régie plateau Dylan Plainchamp – scénographe Goury chef atelier de construction – Grand T François Corbal – création costumes Caroline Tavernier – régie de tournée Quentin Maudet et Loris Lallouette
Photos © Axelle de Russé

Dates de tournée et autres informations à retrouver ici

Les Petits Pouvoirs : attention à l’acier !

Au théâtre, il peut se passer plein de choses, mais moi, j’aime qu’on me raconte une histoire et avec Les Petits Pouvoirs, j’ai été servie.
Vous résumer l’histoire serait gâcher le plaisir du suspens. Sachez toutefois qu’il y a des histoires de couples et de travail, avec un tiers en plus, témoin ou bras vengeur, au sein du couple.

Il faut quand même vous situer le milieu : les rapports de travail dans le milieu de l’architecture contemporaine. Entendez par rapports de travail, les rapports de domination et de désir conscients et inconscients qui régissent la vie des personnages et leurs rencontres. Rien d’appuyer, des répliques subtiles, des personnages d’aujourd’hui, où le harcèlement et la folie éclatent à force de subtilité et de domination masculine ou peut-être bien de domination tout court.
 


 
Tout se passe souvent à l’agence, là où est presque toujours Benoit, Rodolphe Poulain, et où vient de temps en temps Diane, Julie Pilod. Ils sont associés dans leur petite agence parisienne et n’ont pas été que ça et ça marche plutôt bien pour eux, même si plancher sur des immeubles et des supermarchés, de l’alimentaire en somme, n’est pas ce qui les fait rêver. Non, ce qui les fait rêver et fantasmer, c’est le Japon, sa culture, sa gastronomie et le grand maître Toshi, Gen Shimaoka, grand architecte qu’ils vénèrent comme ils le craignent, qui les tient depuis longtemps, depuis le début de leur vie d’architectes, avec le projet utopique de réhabiliter une ile japonaise, Imashima, de laquelle les habitants sont partis vivre à Osaka pas tout à fait de leur plein gré.
 


 
On assiste à une sorte d’enquête et de reconstitution de leur relation et de la relation qu’ils entretiennent avec le grand maître, avec des scènes-clefs en analepses, avec un fonds sur le milieu de l’architecture contemporaine, éclairées dans la linéarité du récit par Laïa, Clara Lama Schmit, leur salariée en CDD, qui rêve du CDI et qui, elle aussi, sera prise de folie des grandeurs et deviendra peu à peu le pantin ambitieux de Diane et de Benoit. De son côté, elle vit avec Etienne, Sidney Ali Mehelleb, qui chaque soir, lui prépare à dîner du poisson cru et manie les lames d’acier jusqu’à se couper. Le poisson cru comme le sang comme les couteaux et comme l’eau, seront les fils conducteurs de la mise en scène, presque cinématographique, aux espaces aussi superposés que les espaces du texte, qui nous donne pourtant à voir un récit tout à fait clair et très bien ficelé.
Strates du temps, strates d’espace, porosité de la conscience et de l’inconscient, on assistera à des scènes étranges, fantomatiques, intimes, presque burlesques à certains moments, où la réalité semble se déplacer pour nous emmener ailleurs, dans cette île imaginaire tant fantasmée par les protagonistes. Une bande son, créée par Samuel Favart-Mikcha, comme au cinéma, participe activement à plonger le spectateur dans un univers particulier.
 


 
Le texte porté par les comédiens est précis, avec un travail sur la perversion banale des personnages et met en exergue, avec justesse et sans en avoir l’air, un pan très actuel des relations de pouvoir qui peuvent se développer dans les petites structures.
Une très belle découverte et pour finir, n’oubliez pas de dîner japonais !

Isabelle Buisson

 

Les Petits Pouvoirs
Texte et mise en scène Charlotte Lagrange
Le texte est édité aux Ed. Tapuscrit | Théâtre Ouvert
Au Théâtre Ouvert, du 8 au 19 mars, du lundi au mercredi à 19h30 et du jeudi au samedi à 20h30, relâche le dimanche
Avec Clara Lama Schmit, Sidney Ali Mehelleb, Julie Pilod, Rodolphe Poulain et Gen Shimaoka
Photos du spectacle © Simon Gosselin

À retrouver ensuite en tournée (dates : ici)

Une orang-outang bleue comme une orange

Voici donc l’histoire remarquable d’une remarquable orang-outang…

 

« Ses poils
TOUS ses poils
et dieu seul sait si elle en avait ! …
tous ses poils, mes chers grands enfants
étaient Bleus !
Les orangs-outangs c’est roux.
Une orang-outang qui se respecte a le poil roux, point.
Elle avait le poil bleu, point.
»

 

Une orang-outang bleue, il n’y en a pas deux au monde, nous déjà on reste un brin étonné et pourtant on en a déjà vu des vertes et des pas mûres, alors vous imaginez l’effroi de la mère et de la horde. La maman orang-outang, maternelle mais faut pas abuser, coupe le cordon avec les dents et balance la rejetonne fautive de bleuitude dans le ravin voisin. « On rigole pas avec la couleur chez les orangs-outangs ». Tiens, ça me rappelle quelqu’un.
Dans le ravin vit un troupeau de placides pachydermes. Une éléphante à la vue basse ou au cœur grand, pas regardante sur les teintes et textures de peaux et poils, prend la nourrissonne sous son aile de géante, un éléphanteau de plus à la mamelle, 11 ou 12 ça ne change pas grand-chose, surtout si l’éléphanteau surnuméraire est une petite orang-outang.
Ouf, plutôt que de périr sur ce flanc de ravin, notre charmante orang-outang bleue va pouvoir vivre sa vie, qui sera ô combien édifiante pour nos charmantes têtes blondes (ou brunes, ou bleues).

 

« C’est quoi une couleur de peau, une couleur de poil ? C’est quoi une horde, une communauté, une famille, une mère ? C’est quoi l’argent, la rapacité ? A quel prix devient-on riche ? Pour quel poids de chair ? Et puis aussi, c’est quoi une fille ? Comment on se dépatouille de la violence quand on est une fille ? Comme une fille ou comme un garçon ? Fille ou garçon, comment on se dépatouille de la cupidité incompréhensible des humains ? De leur cruauté ? Et c’est quoi un humain ? C’est quoi un animal ? C’est quoi moi ?… »
(note d’intention de l’auteur)

 

S’il est des conférences gesticulées, celle-ci est conférence, confession, plaidoyer, éclats de rire, autant qu’elle est gesticulée, dansée, slamée, rappée, contée, grognée.
Le plateau est presque nu, paré de lumières bleues et d’un pied de micro. Pauline Jambet, fine et vive comédienne, est elle aussi vêtue de bleu, encapuchonnée et velue à souhait. Pas de décor, pas de vidéo, pas de trucage ni d’habillage, c’est la parole et l’imagination qui feront naître lieux et figurants, jungle tropicale, cale de cuirassier, hordes de grands singes ou de journalistes.
Pauline Jambet a le talent des métamorphoses et dans sa silhouette gracile et son sourire lumineux cohabitent éléphante, orang-outang (bleue, ou roux, au besoin), papillon, capitaine de corvette (rôle à accent…), présentatrice tv suave et rappeur à cagoule. Cela dit au minimum, je la soupçonne d’abriter encore bien d’autres êtres, tant elle bondit des uns aux autres l’air de rien.

 

« De banane et de nostalgie »

 

L’orangue-outangue devenue grande tente le voyage de retour vers sa tribu de naissance. Accueillie à coups de latte, elle cherche refuge dans la solitude où, tout compte fait, c’est tranquille mais on s’emmerde. Se nourrir «de banane et de nostalgie », ça rend l’âme poète mais ça ne réjouit pas son simien. Parlant mille langues, « l’orang-outang évidemment, l’humain à cause de sa douleur, la mer à cause des vagues, le cuirassier pour rêver de voyages », la revoilà donc pérégrinant au gré des phobies des uns, des avidités des autres, rencontrant la mère de son grand bleu, la mère du bleu et de la vie, la mère-mer, sauvant sa peau, et son cœur, et nos secrets désirs d’histoires qui finissent bien.

Jean-Michel Rabeux a fait « philo » en son jeune temps, et comme le disait mon ci-devant auguste professeur à la fac, devenu depuis auteur à succès, ce qui est bien la preuve, « la philo mène à tout, il suffit d’en sortir ». Ou, disons plutôt : la philo t’emmène partout… Rabeux nous dit lui-même que « les raisons qui [l’ont] poussé vers la philosophie sont les mêmes que celles qui [l’ont] poussé à faire du théâtre : dire non à un état des choses. » On avait aimé Les Fureurs d’Ostrowsky qu’il avait mitonné avec son complice Gilles Ostrowsky.
On retrouve ici sa verve, sa langue crue et rapide, un appétit vorace pour la vie, un univers où la bienveillance n’est jamais mièvre, une tendresse rageuse pour ses frères humains.

Un conte féroce, gai et doux, à voir entre adultes de 6 à 96 ans qui ont le goût des voyages initiatiques farfelus, où le rire, la farce et la fantaisie mènent la danse.

Marie-Hélène Guérin

 

L’ORANG-OUTAN BLEUE
Spectacle créé le 28 septembre 2020 au LoKal, à Saint-Denis
Texte et mise en scène Jean-Michel Rabeux
Avec Pauline Jambet
Assistant mise en scène Vincent Brunol | Lumières Jean-Claude Fonkenel | Costumes Sophie Hampe

A découvrir actuellement en tournée :
En mars
• Au Théâtre La Passerelle, Gap
du 14 au 18 mars 2022
www.theatre-la-passerelle.eu
• A L’Agora, Billière (64)
Les 24 et 25 mars 2022
agora-asso.com
En avril
• Au Théâtre de Nîmes
du 5 au 7 avril 2022
theatredenimes.com

Songe à la douceur : shoot de bonheur

Dès son titre, le spectacle musical Songe à la douceur, adapté du roman jeunesse de Clémentine Beauvais et mis en scène par Justine Heynemann, nous fait la promesse d’un voyage vers un pays où rêver d’absolu et d’horizons enchantés. Ici, ce pays prend les contours de l’adolescence et c’est au rythme de chansons survitaminées, interprétées au clavier, à la batterie et à la guitare électrique, que l’histoire de Tatiana, Eugène, Olga et Lenski se dessine.

En narratrice – slash – commentatrice – slash – Madame Loyal – slash – main du destin, Rachel Arditi, toute en charme et facétie, mène la danse de ce ballet musical où, comme dans le poème de Baudelaire, il est question d’« aimer et de mourir », mais aussi de jeunesse, de commencement, de fuite, d’amitié, de perte et d’idéal. Traversé de références à la littérature, Songe à la douceur est avant tout une réinterprétation libre du roman Eugène Onéguine, de Pouchkine : à 14 ans, Tatiana tombe amoureuse du ténébreux et flegmatique Eugène, 17 ans. Dans un décor de grandes fleurs bleues et de carrés de pelouse surélevés, les temporalités se mélangent. A l’adolescence, Eugène rejette Tatiana. Dix ans plus tard, leurs chemins se recroisent et les dés de leur histoire amoureuse sont relancés.

Frais, vif, Songe à la douceur est un petit shoot de bonheur et de fantaisie, qu’infusent de belles lumières ouatées et des pluies de paillettes bleutées. La question de l’amour croise celle de l’absolu, sans jamais se départir d’un regard tendre et malicieux sur les personnages et l’histoire racontée, comme lors du récit de l’éveil sensuel de Tatiana : le torse d’Eugène entraperçu inopinément lors d’un pull relevé un peu trop vite et c’est toute la narration qui s’emballe, dans un jeu de ralenti et de commentaires troublés de Tatiana, sur la promesse contenue dans cette vision. Drôlerie et sensibilité s’entremêlent ainsi tout au long du spectacle, sans éluder pour autant les moments plus graves ; le récit des tourments ou des tragédies qui peuvent traverser des vies liées les unes aux autres. Les comédiens, qui se font tour à tour musiciens et chanteurs, nous embarquent du début à la fin du spectacle. Une parenthèse de douceur, donc, dans un pays qui nous ressemble.

Constance Trautsolt

SONGE À LA DOUCEUR
Au Théâtre Paris-Villette
D’après le roman de Clémentine Beauvais Songe à la douceur (éditions Sarbacane) / musique Manuel Peskine / livret Rachel Arditi, Clémentine Beauvais, Justine Heynemann / mise en scène Justine Heynemann / assistante à la mise en scène Stéphanie Froeliger / avec Manika Auxire ou Lucie Brunet, Rachel Arditi, Elisa Erka ou Charlotte Avias, Thomas Gendronneau, Manuel Peskine, Benjamin Siksou / scénographie Marie Hervé / costumes Madeleine Lhopitallier / lumières Aleth Depeyre / chorégraphie Alexandra Trovato / © Cindy Doutres

À voir bientôt en tournée :
Mardi 15 MARS 2022 Théâtre André Malraux, Rueil Malmaison (92)
Jeudi 21 AVRIL 2022 Carré Bellefeuille, Boulogne-Billancourt (92)