Séparer le bon grain de l’ivraie

« Le Bon Grain », farce terriblement tragique et désespérée, s’ouvre sur une conférence au sommet en présence de la reine, à l’esprit d’un Ubu féminin par sa truculence et son ignominie. Elle arbitre les débats entre les archétypes, l’Industrie, progressiste-capitaliste-pour les kopecks avant toute chose, l’Ecologie alarme du royaume avertissant de la montée des eaux et de l’immersion de l’île de K, si chère à la reine, et Fitoussi, l’intellectuel (tiré de « La Nouvelle Ecologie politique » de Jean-Paul Fitoussi et Eloi Laurent), celui qui veut partager le gâteau entre tous les habitants du royaume mais qu’on n’écoutera pas. Car la reine est beaucoup trop occupée à cultiver son jardin et à garder tous les fruits et tous les kopecks et tout le gâteau pour elle et pour son mari qu’elle chérit comme un enfant, le roi, un personnage fat, pantomime de la reine, qui mènera toutefois un double jeu.

 

« Comme si quelque chose allait changer »

 

La reine n’écoutera pas les alarmes de l’Ecologie ni le désir de partage de Fitoussi. Le peuple meurt de faim, qu’à cela ne tienne, on lui fournira des médicaments coupe-faim, belle invention de l’Industrie, médicaments qui resteront la métaphore du talon d’Achille de cette société tout au long de la pièce ; le peuple n’a pas de travail, qu’à cela ne tienne, qu’on sépare le bon grain de l’ivraie, on organisera alors des combats sans foi ni loi entre chômeurs, dont les perdants finiront estourbis.

Parce que ça flingue à tout va dans cette farce des temps contemporains, qui nous parle de ce malaise dorénavant gros comme un bouton au milieu de la figure ou comme une couronne sur la tête d’une reine, la planète se meurt de mauvais traitements et il faudrait changer de politique économique. Ça flingue, ça transforme en boudin, ça sacrifie en place publique, la cruauté de la reine et son irresponsabilité ont la part belle de bout en bout.

Le roi, kidnappé par les opposants, dont un des doigts sera coupé – on pense alors à l’affaire Empain – finira par rejoindre la thèse des opposants, mais c’est déjà trop tard et tout s’écroule ; l’entrepreneur, image du chasseur de prime des plus beaux westerns, liquidera tout ça pour ne garder que les kopecks et la couronne.

Démarrant avec Jarry, on finira avec Shakespeare dans un caveau de cimetière, où un couple, pas tout à fait ordinaire, s’enterrera à jamais abandonnant son royaume aux mains des entrepreneurs.

Et la dernière phrase de la pièce, dans la bouche d’une fausse reine masculine en pièce montée couronnée sera « Comme si quelque chose allait changer ». Non, rien ne change et les plus belles volontés finissent réduites aux kopecks et à l’absurde d’une société et de ses dirigeants suicidaires.

La mise en scène, le décor et la mise en lumière modestes, sont rehaussés par des costumes dignes d’un dessin animé ou d’un livre de contes.

On ne rit pas vraiment dans cette farce d’une heure. On constate qu’il est maintenant évident qu’on puisse résumer, symboliser et moquer, en une heure, une situation réelle, la nôtre, celle des damnés de la Terre, celle des inégalités liées à la crise écologique.
 


LE BON GRAIN

D’après « La Nouvelle Ecologie politique » de Jean-Paul Fitoussi et Eloi Laurent
Avec Pierre Clarard, Mélody Doxin, François Dumont et Hadrien Peters.
A la Comédie Nation les 12, 19, 26 nov, 3, 10, 17, 26, 27, 28 déc, 2, 3, 4, 5 janv.

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