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En clôture de Séquence Danse au 104, une électrisante Tragédie

Le festival Séquence Danse 2023 au 104 s’est clôt par une magnifique ovation debout saluant la re-écriture, 10 ans après sa création, de l’emblématique Tragédie, qui avait concouru à faire d’Olivier Dubois un chorégraphe majeur.

Tragédie avait à l’époque saisi, retourné, uppercuté, soulevé le public. Lors du Festival 2012, dans la nuit avignonnaise, la place des Carmes résonnait aussi fort du gong tellurique qui ouvrait la pièce que des applaudissements qui explosaient en tonnerre, après un bref et intense silence, dont, même de l’extérieur du Cloître des Carmes qui accueillait le spectacle, on percevait la densité.
Dix ans plus tard, Olivier Dubois, dont on a récemment aimé Itmahrag, ré-écrit son magistral « poème chorégraphique », toujours pour 18 interprètes, dont une partie dansait déjà Tragédie à la création. Dans la salle se mêlent jeunes gens, qui étaient enfants ou adolescents quand naissait Tragédie, et spectateurs de plus longue date.

Une silhouette se détache de la pénombre, une autre, puis une autre, s’avançant du fond du plateau. Tou.te.s sont nu.e.s, d’une nudité si absolue qu’elle semble les revêtir.
Les voilà ces dix-huit humains, vêtus de leur seule nudité, fragiles et puissants, face à nous. Peaux mates ou claires rendues pâles sous la lumière blanche, muscles secs, parfois androgynes, bustes très droits, épaules dégagées, têtes hautes. Marchant, arpentant, découpant le sol de leur circulation géométrique.
Les jambes cisaillent l’espace, les corps cisaillent l’obscurité.
Comme des navettes sur un métier à tisser les danseur.euse.s se croisent et se recroisent, traçant un motif invisible, complexe et tenace.
Chorégraphie d’une radicalité frontale, dont la rigueur extrême est loin de l’apparente simplicité qu’on pourrait y voir. Exercice zen autant pour les interprètes que pour les spectateurs.

Les percussions abruptes compressent l’air, sur un rythme implacable, et ce rythme n’est pas celui de la marche, provoquant une altération étrange de la perception, une double pulsation à l’intérieur de soi. On en perd ses repères, hypnotisés par le mouvement faussement perpétuel et ses minuscules mais saisissantes ruptures, où les interprètes, isolément ou tout d’un bloc, marquent un infime suspens.
La lumière se dissout ou se resserre, le rideau de fils au lointain brouille la vue, transformant les silhouettes en ombres, les ombres en mirages, achevant d’égarer les sens.

La nappe sonore se densifie, l’entropie gagne, le désordre pointe, par frissons, hochements de tête, désarticulation ; qu’est-ce qui se passe quand on ne marche pas ? on jaillit, on tombe, on bondit, on court, on heurte. On interpelle, on trébuche, on sexualise, on tombe encore, on se relève. On s’amuse. On danse. Une danse physique, chaotique, comme déchaînée, animée de flux et de reflux, de dispersions et de regroupements, de souffles et d’apnées. Surgissent un ludique et vivifiant pas de bourrée, des rondes difformes de Hyeronimus Bosch, des sculptures grecques, des ballerines, des rugissements de fauves, des frénésies de dancefloor. Les hiératiques et quasi beckettien.ne.s arpenteur.euse.s prennent chair et folie – disons, une autre folie, non plus ce dépouillement fou, mais une sauvagerie folle.

De l’abstraction première, d’une pureté apollinienne, on bascule dans une bacchanale punk, sous un déluge de sons saturés, guitares électriques distordues, sang dans les veines grondant comme un éboulement de rochers. C’est comme une reprise de possession de soi. Le débordement d’une énergie furieuse. Une exultation. – Et je découvre ici que le mot « exulter » vient du latin exsultare, signifiant « bondir, sauter », ce qui est littéralement mis en jeu sur le plateau.
Quand la marche reprend, les peaux ont perdu de leur lunaire pâleur, les êtres ont gagnés de la souplesse – et du sourire.
On assiste, ou plutôt on l’éprouve, à un gigantesque mouvement de systole et diastole, contraction, relâchement – qui anime chaque séquence, mais qui structure aussi l’ensemble. Systole, diastole, contraction, relâchement : ce qui est nécessaire pour qu’un cœur batte, pour qu’un humain vive.
On se souvient qu’autrefois la danse et le théâtre faisaient partie des « mystères », des cérémonies secrètes en l’honneur des dieux anciens, on se souvient que l’art agit, que spectateur on ne fait pas que regarder mais qu’on vit aussi le spectacle.
Dix ans après, celui-ci a gardé toute sa vitalité, toute sa puissance, toute sa violente beauté. Et l’unanime et irrépressible ovation qui le salue en témoigne. Elle explose, et se prolonge, comme une façon de faire durer le spectacle, rendre aux artistes l’intensité reçue, garder encore pour soi le choc esthétique et émotionnel avant de le voir se diluer dans le retour à l’extérieur, maintenir encore un peu cette accélération du rythme cardiaque, ce surplus de vie que provoque une vraie rencontre.

Marie-Hélène Guérin

 

TRAGÉDIE, NEW EDIT
Vu en mai 2023 au 104
Un spectacle créé par Olivier Dubois
Collaborateur artistique Cyril Accorsi \ musique François Caffenne \ lumières Emmanuel Gary \ régie générale François Michaudel
Avec Youness Aboulakoul, Esther Bachs Viñuela, Nichola Baffoni, Taos B. Bertrand, Camerone Bida, Eve Bouchelot, Steven Bruneau, Marie-Laure Caradec, Coline Fayolle, Karine Girard, Steven Hervouet, Aimée Lagrange, Sophie Lèbre, Sebastien Ledig, Matteo Lochu, Sarah Lutz, Nicola Manzoni, Jean-Yves Phuong, Elsa Tagawa, Thierry Micouin, Mateusz Piekarski, Emiko Tamura, Mooni Van Tichel
Photos © François Stemmer
Une production Compagnie Olivier Dubois

Tragédie, ainsi que les autres créations de la compagnie Olivier Dubois, à voir en tournée, dates à suivre ici : https://www.olivierdubois.org/tournee/

La séduisante « Suzanne » d’Emanuel Gat

Au 104, le toujours passionnant festival Séquence Danse, s’est ouvert cette année par une représentation d’un gracieux spectacle chorégraphié par Emanuel Gat pour huit jeunes interprètes du Inbal Dance Theater de Tel Aviv.
Sur les puissantes chansons mais aussi les mots, les silences et les brouhahas du public extraits d’un concert de Nina Simone au Philharmonic Hall de New York en 1969, Suzanne offre une danse toute en fluidité, tel un ruisseau courant et bondissant.
Sur un plateau nu lacéré d’un rai de lumière, vêtements souples et clairs, robes et pantalons ondulant indifféremment sur les corps des femmes ou des hommes, les danseurs s’animent au seul rythme de leurs souffles, du bruit de leur pas, des claquements de mains sur leurs corps, en une danse vive, rapide, en mouvements de groupe crépitant comme un chaos d’électrons – puis la pénombre se fait, des individus se détachent, l’apparent désordre se structure, des ensembles se dessinent, la concentration des spectateurs se densifie.
Les corps ploient, ondulent, les groupes se font, se défont, les passages au sol ne sont qu’une étape vers la remontée, les fermetures qu’un passage vers l’ouverture, même l’immobilité qui parfois arrête l’un ou l’autre ou rassemble un petit groupe n’a rien de figé et semble n’être qu’un moment du mouvement. Les interprètes se coulent dans la musique, n’essaient pas de la dominer, laissent la juste place à l’émotion qu’elle dégage, s’en nourrissent et lui apportent leur pulsation, leur élégance, leur vitalité, leur souplesse.
Un spectacle séduisant, enjoué, plein de charme et de délicatesse, de légèreté et de douceur.

Marie-Hélène Guérin

 

SUZANNE
Vu au 104 dans le cadre du festival Séquence Danse
avec le soutien du service culturel de l’Ambassade d’Israël
Chorégraphie et lumière : Emanuel Gat
Avec Noam Deutsch, Eshed Weissman, Yehonatan Sa’al, Itai Meir, Roni Faigler, Romi Cohen, Celia Mari’, Yaniv Oirech
Musique : extraits du concert de Nina Simone au Philharmonic Hall de New York en 1969

Répétitions : Tamar Barlev \ costumes : Omri Albo \ régie technique : Ilan Shalom \ technicien lumière : Rotem Elroy \ directeur général et artistique : Eldad Grupy