« en son lieu », portrait d’un danseur par un chorégraphe

Sol blanc, clôture de pendrillons noirs, un rocher sombre de lave à cour, une paire de bottes en caoutchouc à jardin, autour du tapis de sol une lisière de hauts trépieds noirs, et dans l’air un grésillement lointain de ligne à haute tension.

Baskets, shorts amples, longues chaussettes vertes, une veste un peu baroque, une silhouette disparate, comme si on avait passé à la hâte, au frisson du soir, un vêtement chaud, tant pis s’il est trop élégant, sur la tenue qu’on portait pour vaquer au jardin.

Une brassée de tournesol dans les bras grande comme une gerbe funéraire; une lumière blanche et faible d’aube; un nuage de fumée dont la lenteur à se mouvoir est déjà mouvement et poésie.

 

L’appel du dehors

 

Des nappes de son sans mélodie ni rythme, faites d’intensité et de vibration – ruche bourdonnante ou saturation électrique. Des voix cousinant aux mélopées de Dead can Dance comme aux incantations bouddhistes. Des cloches d’alpage manipulées par le danseur. Le spectacle a été répété en extérieur, et l’extérieur s’y retrouve désormais enfermé – ou bien au contraire s’y retrouve fenêtre ouverte ?

Dans la matrice sonore d’ « en son lieu », si électronique, et si frémissante de ces gouttelettes de pluie, crissements de sable, chants d’oiseaux, comme dans les détails scénographiques, se lit nûment le projet de Christian Rozzi de dresser le portrait dansé de son interprète Nicolas Fayol : « C’est sa technique hip-hop, fille de la rue, et son choix, à première vue paradoxal, de vivre en dehors des villes qui ont convaincu Christian Rizzo de proposer au danseur d’être son compagnon de route. Ils sont alors partis à la dérive pour « répondre à un appel du dehors » et s’imprégner de l’environnement. Ce pour mieux revenir, en son lieu, entre les murs du théâtre. »

photo de répétition
Nicolas Fayol, de son corps sec, de son visage comme absent, trace dans l’espace d’étranges signes, sa silhouette se fait alphabet, lettres ramassées ou dressées se succédant en mots brefs.

Jouant des rapports équilibre / déséquilibre, sacrifiant sa verticalité pour en créer une nouvelle, inversée, tête en bas ou mains devenant nouvel axe du corps, plantées l’une au sol l’autre au ciel, le danseur est très mobile, léger, ses pas sont silencieux, effleurent à peine le sol, comme une feuille secouée par le vent le frôlerait fugacement.

Même posé un instant au sol il semble toujours prêt à s’en détacher.

Autant la musique et l’atmosphère sont sourdes, ont une épaisseur très physique, autant la danse est légère, presque joyeuse dans ses fugaces spirales à la virtuosité hip-hop.

 

Revenir « en son lieu »

 

Beaucoup de manipulations d’objet pourraient peut-être sembler obstacle à la danse, mais les images créées sont belles et sont geste esthétique et récit.

Le rocher noir fume, les tournesols maintenant jaillissent des bottes, les trépieds se sont resserrés sur le plateau en une forêt malingre mais dense.

Dans des crépitements dont on hésite à les entendre de vie ou d’apocalypse, compteur Geiger ou coassements de batraciens, tandis que le plateau se métamorphose, le danseur se fait étrange animal aux déplacements circonspects, à la lenteur de bûto. Danseur et chorégraphe se et nous promènent sur cette frontière poreuse, entre sauvagerie des forêts et sauvagerie des villes, entre dehors et dedans, ou – plutôt qu’ « entre » : « là » où cela se mêle, dans le corps du danseur, dans la graphie du chorégraphe, dans la respiration des spectateurs, là où justement s’écrit le spectacle.

Marie-Hélène Guérin

 

EN SON LIEU
Vu au 104 en 2021 dans le cadre du festival Les Singulier·e·s
à retrouver en tournée : le 29 novembre à L’Empreinte, Scène nationale de Tulle, puis dates à suivre ici
Chorégraphie : Christian Rizzo
Danse : Nicolas Fayol
Création lumière : Caty Olive
Création musicale : Pénélope Michel et Nicolas Devos (Cercueil / Puce Moment)
Direction technique : Thierry Cabrera

Trio (for the beauty of it)

D’emblée, une idée gaie et vivante : deux par deux, l’un au micro l’autre au centre du plateau, les danseurs se traduisent réciproquement, de gestes en mots et vice-versa. C’est aussi poétique que ludique, et on se retrouve embarqués dans ce voyage transcontinental et transdisciplinaire par la porte de l’humour.

Monika Gintersdorfer, metteuse en scène berlinoise, a réuni pour Trio (for the beauty of it) trois virtuoses, figures incontestées des communautés dont ils sont issus.
Alexander Mugler, port de reine, barbiche et chignon, visage presque enfantin, aussi ondulant que tonique, est né à New York. Alex chorégraphie, interprète et danse le voguing, style apparu au début des années 1960-70 dans les ballroom dancings new-yorkais, au sein de la communauté queer latino et afro-américaine.
Carlos Gabriel Martinez, plus massif, barbe grisonnante, métisse sa danse saccadée de déhanchés de danseuse orientale. Né au Mexique, il étudie et pratique le sonidero, l’high energy ou le reggaeton, danses urbaines nées du brassage entre les cultures américaines, latino, européennes et africaines.
Ordinateur, svelte jeune homme à la gestuelle stroboscopique et à l’énergie solaire, est né en Côte d’Ivoire. Dansant depuis que ses pieds bougent, il donne sa vélocité au coupé-décalé – style né dans la communauté ivoirienne de France, d’où il a pris son élan pour se répandre à partir de la Côte d’Ivoire dans toute l’Afrique de l’Ouest.

Les trois artistes vont chacun nous délivrer un portrait de la danse qui les anime, ce qu’elle leur fait, ce qu’elle fait à leurs frères et sœurs de transe – à leur manière, dansée-parlée (en français, américain, espagnol).

D’un continent à l’autre, ce sont autant de danses de rues, danses de communautés minoritaires ou dominées, de danses de fêtes, qui sont exutoires autant qu’espaces de fraternité, de résistances et d’affirmation de soi comme individu et comme membre d’un corps social.

Les solos sont vifs et réjouissants, les danseurs ont tous trois le même bel engagement physique, une énergie contagieuse, une précision et une puissance irrésistibles. Mais il est plus réjouissant encore de les voir se rejoindre, s’approprier le langage de l’autre, lui donner sa propre souplesse et son propre rythme, de les voir dans les mouvements de groupe se retrouver autant que se distinguer, de sentir leurs disciplines se frotter les unes aux autres et échanger quelques atomes au passage.

Les costumes, de Bobwear et Arturo Lugo, très graphiques, emmènent vers un côté BD qui peut-être décale un peu le propos, lui font perdre de son immédiateté. Mais ils ont de l’humour et de l’allure et rassemblent les trois artistes dans un même univers visuel.
La musique est créée ou mixée en live par Timor Litzenberger, et les danseurs eux-mêmes, s’emparant parfois du micro pour accompagner leurs partenaires de slams, raps, beatboxs percutants.

Il aura peut-être manqué d’un peu de fièvre, d’une écoute plus investie des spectateurs, et sans doute de plus de rigueur dans la composition du spectacle – les morceaux du puzzle semblant parfois jetés un peu aléatoirement…, pour qu’on puisse goûter pleinement l’intensité de ces danses et de ces danseurs.
Mais, métissant accents, langues, silhouettes, âges, virilité et féminité, Trio (for the beauty of it) est un enthousiasmant manifeste contre l’uniformité et les frontières ! On aime l’humour et l’allant de cette troupe, et on les quitte avec en partage le cadeau d’une joie et une exultation de la danse qui font du bien.

Marie-Hélène Guérin

 

Trio (for the beauty of it)
Vu au Monfort Théâtre
de La Fleur, Monika Gintersdorfer, Carlos Martinez, Alex Mugler, Ordinateur
avec Carlos Martinez, Alex Mugler, Ordinateur, Timor Litzenberger
musique Timor Litzenberger
costumes Bobwear, Arturo Lugo
photos DR
À rertouver le 4 octobre à l’Espace 1789 à St Ouen à 20h

Salti : vivifiante danse-médecine !

Trois mômes en baskets trouvent le temps long, c’est Jim, Louise et Léa, 8 ans, 10 ans peut-être, on est fin juillet début août sans doute, on n’a pas la petite excitation de ne plus avoir classe, on n’a pas encore la préparation de la rentrée, le nouveau cartable, les fournitures, retrouver les copains.
On languit, on s’ennuie… mais ce qu’on s’ennuie ! Autant qu’on le peut au creux de l’été, à l’âge où quelques semaines sont une éternité.

Pour tromper la lenteur du temps, on fait des pierre-papier-ciseau, on joue à être celui qui s’ennuie le plus, on suit du regard une araignée grande comme une vache, et ah ! ben tiens ! on n’a qu’à à jouer à celui qui sera piqué ! Les corps se réveillent en pointes, jambes tendues haut levées, salti/sauts effrenés, corps caoutchouc, défiant la rigidité du squelette et les lois de la pesanteur, bondissant pour échapper à la monstrueuse arachnide, à la morsure féroce de la tarentule.
 

 
Par la danse, la musique mais aussi les mots, dialogues ou narration, Brigitte Seth et Roser Montllo Guberna, les autrices du spectacle, ont entrepris de nous faire partager les vertus thérapeutiques de la danse. Depuis toujours, les humains s’en sont servis pour soigner leurs peurs, leurs tristesses et leurs solitudes, leurs maux de tête, de dos, et même… les piqûres d’araignées ! La tarentelle italienne est même tout spécialement prescripte pour contrer le poison de la mélancolie que la venimeuse tarenta instille à ses victimes, les tarentolato et tarentolata, les plongeant dans l’inertie, l’apathie, l’atonie. Depuis l’Antiquité et aujourd’hui encore, ici même, danseurs, chanteurs et musiciens attirent celui, celle qui a été vidée de ses forces par la sinistre bestiole vers le mouvement, lui réinjecte le désir et la pulsation, l’envie et la pulsion !
 

 
La complicité et l’énergie du trio sont manifestes… et contagieuses ! Des malicieuses inventions verbales ou gestuelles secouent la salle d’éclats de rire, il y a du farfelu et du cocasse qui font pétiller les yeux d’amusement et quelques parenthèses plus rêveuses qui apportent une respiration de douceur.
Sur une prenante composition électro habilement tressée de tarentelles traditionnelles aux voix nasillardes et aux tambourins frénétique, une danse très tonique, matînée de hip-hop, drôle et alerte, emporte l’adhésion.

C’est vivifiant et enjoué, et tel le tarentolato tiré de sa somnolence, battant du pied en mesure, nous voilà réanimés, ré-énergisé, plus légers, plus forts, dopés au rythme et au sourire !
Belle démonstration par l’exemple des puissants effets de la danse-médecine, l’araignée perd, la joie gagne ! A ne pas manquer, avec ou sans enfant…

Marie-Hélène Guérin

 

SALTI
Spectacle de théâtre/danse jeune public
(vu en version 25 mn 3 – 6 ans, il existe une version 50 mn à partir de 6 ans et tout public)
Un spectacle de la compagnie Toujours après minuit
Vu à La Manufacture (du 7 au 26 juillet)
Conception, texte, mise en scène et chorégraphie : Brigitte Seth et Roser Montllo Guberna
Avec Jim Couturier, Louise Hakim et Lisa Carmen Martinez
Lumières Guillaume Tesson
Composition originale Hugues Laniesse
Musiques additionnelles : Bruno Courtin « Personne ne dort », L’Arpeggiata/Christina Pluhar « Antidotum tarantolae », Nuova Compagnia di Canto Popolare « Tarantella »
Photos Christophe Raynaud de Lage
 

Traversées nocturnes : 3 pièces vivantes de Christian et François Ben Aïm

Les Plateaux Sauvages sont un bel établissement public niché au creux d’une petite rue de Ménilmontant. Il y a une petite poignée d’années, l’ex-Vingtième théâtre opérait, sous l’impulsion joyeuse et tonique de Laëtitia Guédon, sa mue en une fabrique culturelle joyeuse et fourmillante.
Ce soir-là, on y découvrait les Traversées nocturnes de Christian et François Ben Aïm, qui réunissait deux pièces antérieures et une création.

Instantanés #2 © D.R.

INSTANTANÉS #2 – LÉA LANSADE (2019)
En ouverture, dans une pénombre fluctuante, Léa Lansade, long roseau, pieds nus, traverse la nuit et les mille mues des Métamorphoses nocturnes de Ligeti le corps comme percuté par les assonances de la musique. À la fois aride et douce, virevoltant avec précision, avec une rigueur volontiers joueuse où quelques déhanchés chaplinesques rebondissent sur une dégaine de caillera macho, ses longs membres lacèrent le noir du plateau, interrogent l’espace et ses limites, les frontières entre rêve et réalité, et y répondent par la netteté et la fluidité.
 
Instantanés #3 © Patrick Berger

CRÉATION INSTANTANÉS #3 – ALEX BLONDEAU
Au cœur du spectacle, le nouvel élément de la série des Instantanés – soli féminins construits par les frères Ben Aïm autour de la personnalité d’une danseuse, et pour elle – prend place dans la thématique de l’année aux Plateaux sauvages : la nuit.
Aux Plateaux Sauvages, on revendique de, comme l’écrivait le poète Rilke, « croire à la nuit… on croit à la lumière qu’elle fait rayonner sur nos solitudes. On croit aux mystères de l’insomnie et du rêve. ». Alors c’est «au voyage dans des nuits singulières, réelles ou symboliques » que Les Plateaux sauvages ont conviés les artistes et les spectateurs cette année.
François et Christian Ben Aïm ont avec Alex Blondeau déployé les ailes d’un touchant et troublant « oiseau de nuit ».
Dans l’obscurité, quelqu’un fume sous une mince rai de lumière. Pieds nus elle aussi, comme Léa Lansade, et elle aussi longs bras ondulants, torse flexible à l’extrême, Alex Blondeau a les mains comme des oiseaux libres, qui semblent initier la danse, faire naître le mouvement.
La partition électrorock, ample et sombre, répétitive et hypnotique, laisse parfois place à quelques notes de piano, qui ont un charme à la René Aubry, ou à la belle voix de Michelle Gurevich, aux accents embrumés de Joy Division.
Alex Blondeau est grimaçante, gracieuse, une « party girl » défaite et malicieuse, elle a le corps souple comme une liane sous le vent et un lever de jambe de danseuse classique. Elle nous offre son abandon à la danse, et on plonge avec elle dans une ivresse douce, un épuisement de fin de fête. Comme une libération, dans une sauvagerie sans violence.
 
Ô mon frère ! © D.R.

Ô MON FRÈRE ! (2001)
La « boîte noire » des soli précédents laisse place à un panneau blanc en fond de scène, les trois danseurs (Christian et François Ben Aïm et Rémi Leblanc-Messager, semblables et singuliers, à la présence d’une égale intensité) sont accompagnés de leurs ombres immenses. Trois hommes cheminent ; l’un soutient un autre, silhouette voûtée qui évoque cet « Œdipe sur la route » décrit par Bauchau ; un bâton servira de canne, d’arme, de lien ; des épreuves les éloignent, les rapprochent…
La voix de Léonard Cohen envoûte, mais tout autant les parenthèses de silence, de respirations, le rythme des pieds sur le sol.
La danse s’ancre plus, les corps vont au sol et s’en arrachent, de beaux et lents et étranges portés émeuvent profondément.
Des photos de Josef Koudelka qui ont inspiré cette création, on retrouve sur scène le noir et blanc, les errances d’exils, le regard humaniste. Avec une tendresse loin de tout sentimentaliste, Ô mon frère nous offre en un même geste la force et la fragilité des hommes.

Ces trois « traversées nocturnes », avec leurs ambiances si contrastées, se rejoignent dans leur sincérité, leur générosité, par une danse charnelle, sensible, une danse de vivants – de solitaires, d’éprouvés, parfois, mais de vivants. Et ça fait du bien.

Marie-Hélène Guérin

 

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TRAVERSÉES NOCTURNES
Aux Plateaux Sauvages
Un spectacle de la compagnie CFB 451

Conception Christian et François Ben Aïm
Chorégraphie François Ben Aïm

INSTANTANÉS #2 – LÉA LANSADE : Interprétation Léa Lansade | Compositeur György Ligeti

INSTANTANÉS #3 – ALEX BLONDEAU : Interprétation Alex Blondeau | Composition musicale Nicolas Deutsch | Création lumière Laurent Patissier |Création costumes Maud Heintz

Ô MON FRÈRE ! : Interprétation Christian et François Ben Aïm et Rémi Leblanc-Messager

Le Monde à l’envers : mission : sauver le monde !

‌À l’envers le monde ?
Et si pour le remettre à l’endroit, le monde, il nous fallait écouter les secrets d’enfants ? Ceux qui hantent, qui chantent, qui dansent. Qui obsèdent les cœurs et développent les imaginations ? Les secrets joyeux, fous, tendres, éberlués, stratosphériques, douloureux… Mais comment entendre ces secrets, puisque par définition, le secret ne se communique pas, le secret reste secret ? Comment écouter encore et malgré tout, les échos lointains de l’innocence, dans un monde ou les préoccupations d’adultes semblent seules avoir autorités ? Comment se faire comprendre lorsque, déjà loin de l’enfance mais pas encore tout à fait mûrs nous devons admettre que nous ne sommes pas un super-héros ?
Un répondeur téléphonique (auquel Denis Podalydès prête sa voix), joue le rôle du messager. Du super amplificateur ! C’est lui, qui restitue pour notre plus grand plaisir, la parole des enfants qui livrent leurs précieux messages, leurs secrets !
Et déjà les spectateurs, petits ou grands, enfants eux-mêmes, profitent de ces mots pour imaginer un monde ré-enchanté, un monde un peu moins de traviole, un monde un peu plus à l’endroit.

La chorégraphe Kaori Ito et ses trois interprètes s’emparent de ces secrets d’enfants, pour les mettre en espace, en matière, en danse ! Comme un mantra, la phrase de Pina Bausch, « dansez, sinon nous sommes perdus » s’impose au long du spectacle. Tous les thèmes délivrés par ce drôle de répondeur téléphonique d’un autre temps, sont prétexte à danse, à rire, à peine, à joie, à rêve, à révolte, à effroi, à partage… L’enthousiasme et le talent des jeunes interprètes (deux danseuses et un danseur à la générosité contagieuse) nous dépeignent certes, ce monde qui n’est plus droit depuis longtemps, ce monde qui a cessé d’entendre ses émois de culotte courte, de cour de récré, de super petits héros, ce monde dans lequel grandir c’est renoncer parfois, avoir peur souvent, se révolter pourtant, mais qui nous laisse deviner que tout reste possible tant que la part d’enfance de chacun reste en éveil. Le ré-enchantement par la liberté, la fantaisie, le partage… la danse ! Le miracle de la danse qui se fait messagère. La danse qui donne à voir et à comprendre. Avec pour arguments premiers l’envie, l’authenticité, le don ! Merci.

Les enfants ouvrent des billes enchantées et les parents chaussent leurs plus grands sourires comme preuve que tout est encore possible pourvu que ce tout soit partagé.
Pendant les quarante minutes de spectacle notre monde était bel et bien à l’endroit et dansait sur ses deux pieds !

LE MONDE À L’ENVERS
Vu au 104 dans le cadre du festival Séquence Danse
Direction artistique et chorégraphie : Kaori Ito
Interprètes : Morgane Bonis, Bastien Charmette et Adeline Fontaine
collaboration artistique : Gabriel Wong | aide à la dramaturgie : Taïcyr Fadel | composition : Joan Cambon | création lumière et direction technique : Arno Veyrat | design sonore : Adrien Maury | conception téléphone : Stéphane Dardet | aide pour les costumes : Aurore Thibout | regard extérieur : Michel Ocelot
Photos : © Anaïs Baseilhac

Durée indicative : 35/40 min, à partir de 4 ans

À retrouver en tournée :
du 6 au 8 mai 2022 • TOURCOING (FR) • Théâtre du Nord CDN Lille, Tourcoing Hauts-de-France
du 1er au 2 juin 2022 • COGNAC (FR) • L’avant-scène
du 8 au 9 juillet 2022 • VITRY-SUR-SEINE (FR) • Nouveau Gare au Théâtre

Leïla Ka, Pode Ser / Se faire la belle : deux solos, une déflagration

Plateau nu et salle pleine
Visages démasqués, enfin
Dans la salle l’air s’emplit de vibrations de silence et de souffles de vent

 

PODE SER

Un cercle de lumière, elle debout fixée au centre, saccades de tête, coups de coude, gestuelle sèche, comme entravée, comme pour briser une raideur ou un carcan
Frémissements, tressautements minuscules et électriques
Robe longue et tennis noires
Robe doucement rose et strict pantalon d’homme noir
 
Sur les amples accords du trio op. 100 de Schubert, elle prend appui sur le fragile col de sa délicate robe de poupée poudrée, s’y accroche, se l’arrache, s’en envole. Portés par la musique les gestes s’ouvrent et s’arrondissent sans perdre de leur nervosité, de leur rapidité à peine rompue par de nettes et brèves immobilités.
De farouches déhanchements krump bousculent la pureté de sa verticalité, une création électro minimaliste et percutante crée une entaille brute dans la mélodie de Schubert. La petite poupée, l’intemporelle ballerine est traversée d’électrochocs – les subit-elle, les fait-elle naître ?
« Pode Ser », « peut-être », interroge l’identité, ses porosités, ses césures, les chemins de traverse qu’on prend pour se construire. Leïka Ka bande un arc, se fait martiale. Sa menue silhouette, rendue plus androgyne par sa coupe très courte, dégage l’impression d’une puissance solide. S’il y a des murs à abattre, il y a une combattante en face, visage calme, regard obstiné. D’un dernier hypnotique pivot de derviche, peut-être citation discrète des Violin Phase d’Anne Teresa de Keersmeaker, elle se déploie et nous envoûte.

 

 

SE FAIRE LA BELLE

L’espace s’est resserré. Les pendrillons de velours noirs encadrent une étroite cellule, enclose de nuit. Une électro sombre, très urbaine, gonfle et craquelle l’obscurité.

Yeux fermés, mains nouées, Leïla Ka est en tenue de sommeil, longue et ample chemise blanche, chaussettes claires, pas de souliers. Bas du corps ancré, pieds solidement arrimés au sol, haut du corps disloqué, flexible à l’extrême, comme si des forces ou tensions venues de l’intérieur, venues de l’extérieur, la saisissaient, la brusquaient en une sorte de transe semi-consciente. S’y glissent pourtant une grande douceur, de délicats gestes des mains, des bras qui s’écartent pour accueillir. Comme ces gestes qui peuvent naître de l’épuisement, au petit matin d’une nuit de dancefloor frénétique. Comme des tendresses qui nous échappent.

 
Avec ces solos, la jeune chorégraphe déploie un vocabulaire très personnel, nourri de ses expériences de danses urbaines comme contemporaines, métissé comme toute langue vivante. C’est une danse très physique, rigoureuse, une écriture radicale, géométrique, répétitive, jouant des déformations, amplifications, accélérations. Il y a de la rage mais aussi sans doute de la malice dans ces ruptures, jeux de contrastes et télescopages. De la rage, de la fougue, de l’exultation et de la douceur.

Les deux solos ont la même densité, une intensité, quelque chose de compact.
Deux déflagrations, deux coups de poings lancés dans le vide, deux flèches acérées tirées contre ce qui, de l’intérieur ou de l’extérieur, empêche. Une pulsion vibrante, sombre et vive. Une jubilation de la danse, du mouvement comme acte impérieux de libération.

Marie-Hélène Guérin

 

PODE SER / SE FAIRE LA BELLE
Au 104 jusqu’au 19 mars
Chorégraphie & interprétation : Leïla Ka
Lumières : Laurent Fallot
Photos Kaita de Sagazan et Martin Launay

À retrouver :
• le 22 mars 2022 à l’Espace 1789 à Saint-Ouen
• le 4 avril 2022 dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris Hors les murs à l’Institut Giacometti

Virile et touchante Tendresse d’une jeunesse tourmentée

La Tendresse, mis en scène par Julie Bérès, compose avec le premier spectacle Désobéir, un dyptique sur une jeunesse en rupture avec les modèles du passé et à la recherche de nouveaux repères. En 2016, elle proposait de rencontrer quatre femmes issues de l’immigration qui s’exprimaient sur le cadre familial et intime dans lequel elles évoluent en abordant de nombreux sujets encore tabous sur les scènes de théâtre ou mal traités par les médias (la religion, les relations entre hommes et femmes, la famille…).
Dans son nouveau spectacle, la metteure en scène s’intéresse à la masculinité et à ses codes. Poursuivant sa démarche de terrain en allant récolter des récits dans le cadre de rencontres et d’entretiens, elle réunit huit jeunes comédiens sur le plateau, aux parcours, aux origines et aux milieux très différents, proposant ainsi un large panorama de la société française urbaine. À partir de la matière documentaire collectée, en collaboration avec les auteurs Kevin Keiss et Alice Zeniter, elle fait surgir des personnages et des récits qui parlent des hommes et les représentent dans leur diversité et leur complexité.

Nous sommes bien au théâtre pour raconter une histoire, des histoires. Il ne s’agit ni d’une leçon d’éducation civique, de genre ou de sexualité ni d’un documentaire. La parole, ou plutôt les paroles, jaillissent de manière très frontales, brutales parfois, comme si nous venions d’ouvrir une boîte de Pandore dont le contenu bouillonne et doit déborder pour évacuer un trop-plein. La scène devient alors une place libre et ouverte pour donner à chacun la possibilité de s’exprimer, de raconter son vécu, de témoigner et surtout de se confier. La frontière entre le récit et l’improvisation se brouille. Assiste-t-on au spectacle d’hier et à celui de demain ? Les personnages et les histoires seront-ils les mêmes ? On a le sentiment d’avoir mis le doigt dans un trou noir infini et que les vannes sont ouvertes, que le temps du grand témoignage est arrivé. Ouvrir son sac et dire, parler, mettre des mots pour soulager, nettoyer, vider puis soigner. Car si les personnages parlent du passé, des générations précédentes et de cet héritage dont ils sont trop lourdement chargés, c’est vers l’avenir qu’ils regardent, un avenir qui les effraient. Âgés d’une vingtaine d’années, ils se lancent dans la vie comme sur des sables mouvants. Les fondations du monde d’hier qui a forgé leur éducation et leur vision du monde viennent de s’écrouler. Ils doivent désormais écrire leur rôle, définir leur nouvelle identité, trouver leur place malgré le flou et le brouillard qui les enveloppent. La Tendresse interroge le poids de la responsabilité qui leur incombe, les doutes et les peurs qui les habitent. Le spectacle agit comme un parcours initiatique pour interroger ce nouveau monde, s’adresser à lui, le tâter avant de s’y plonger totalement.

La troupe formée sur scène prend des allures d’une bande de copains, de gamins même, qui se retrouvent dans un lieu interlope et neutre, tantôt un vestiaire masculin où la virilité s’exacerbe, un club où les corps et le désir s’expriment, un square ou une place publique où les adolescents se retrouvent pour traîner et finalement une tribune où chacun prend la lumière à tour de rôle pour déclamer son histoire. Dans un effet de brouhaha choral, les comédiens s’interpellent, se chamaillent, se charrient, se bagarrent comme des enfants dans une cour de récréation. De l’anecdote partagée timidement au sein du cercle masculin des potes, le récit se transforme en une confession publique, plus profonde, universelle, et le public, qui partageait la complicité du groupe à la manière d’un membre silencieux, se transforme en une assemblée populaire face à des orateurs, des grands témoins d’une génération malmenée et effrayée. Ce doute incessant face à l’avenir et au cadre que la société est censée nous offrir fait ressortir de manière saillante tous les paradoxes auxquels nous sommes confrontés. Les discours bien-pensants, les réactionnaires, les injonctions contradictoires, tout y passe.
Dans une époque où il semble ne plus y avoir de tabous, ici, la parole dérange, interpelle et éclate comme si elle faisait résonner haut et fort ces petites voix qui nous taraudent devant une actualité si complexe et si violente. Tout est dit frontalement, sans aucun filtre, et le spectateur se retrouve scotché dans son fauteuil. Acquiesçant souvent, parfois dérangé, intimidé de voir ses questionnements intimes déballés publiquement. On rit jaune aussi.

La Tendresse évite tous les lieux communs, les discours éculés et les leçons de morale. Avec une grande bienveillance et sans parti pris, le spectacle offre de la place à chacun dans un discours pluriel où rien n’est noir et rien n’est blanc et où l’incertitude, finalement, prend toute son importance. Il donne confiance et rassure pour aller de l’avant, affronter les jugements et la fausse morale.

L’énergie phénoménale déployée sur scène par les comédiens est galvanisante. Deux heures durant, c’est un tourbillon qui se répand sur scène et déborde, encore une fois, jusque dans la salle. Nous sommes tous pris à parti, concernés et impliqués. On ne peut plus faire semblant. La danse se mêle à la violence, les corps s’expriment.
On rit beaucoup aussi. Et cet humour simple, naïf et trivial parfois, révèle les paradoxes et les contradictions des situations, des débats et des stéréotypes. On souffle, on prend du recul, et le spectacle qui pourrait être écrasant et insupportable prend soudain une autre dimension, plus réflexive.

Julie Bérès et son collectif de comédiens et d’auteurs nous offrent un spectacle puissant et troublant d’une vive intelligence, courageux et libre. Il est bon d’entendre ces voix qui nous rassurent, nous donnent de la force et nous réconcilient.

Alban Wal de Tarlé

 

LA TENDRESSE
Un spectacle de la compagnie Les Cambrioleurs
Au TGP, Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis (93) du 16 mars au 1er avril 2022
Conception et mise en scène Julie Berès
Dramaturgie et écriture Kevin Keiss, Julie Berès et Lisa Guez, avec la collaboration d’Alice Zeniter
avec Bboy Junior (Junior Bosila), Natan Bouzy, Naso Fariborzi, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner, Mohamed Seddiki
Chorégraphe Jessica Noita – création lumière Kélig Lebars – assistante éclairagiste Edith Biscaro – création son Colombine Jacquemont – régie générale Quentin Maudet – régie plateau Dylan Plainchamp – scénographe Goury chef atelier de construction – Grand T François Corbal – création costumes Caroline Tavernier – régie de tournée Quentin Maudet et Loris Lallouette
Photos © Axelle de Russé

Dates de tournée et autres informations à retrouver ici

Même : métaphysique fantaisie

Un gigantesque tapis de sol blanc se continuant vers les cintres en un cyclo tout aussi immaculé, 9 micros bien sagement alignés en fond de scène, des flights cases, guitare, basse, batterie : quelques griffures noires, quelques taches de couleur, sur une belle page blanche déployée devant nous. Vierge et prête à accueillir les griffonnages fous de Pierre Rigal et sa joyeuse troupe.

Athlète de haut niveau en quatre cents mètres haies, passé par des études d’économie mathématique, devenu danseur sur le tard, riche de ce passé multiple et friand d’expériences scéniques insolites, Pierre Rigal propose avec Même un spectacle mêlant intimement théâtre, danse et musique autour d’une variation échevelée sur l’identité, l’altérité et la vérité.

Fausse répèt, vrai spectacle, Même joue du même et du faux, du même qui est faux, du faux qui devient vrai.
Les interprètes face au public se dépouillent de leurs vêtements « de ville », fringues informelles, confortables, no style : dessous, ils portent leur tenue de scène, strictement identique à la première. Les premiers salves de rire fusent, le ton est donné, on part dans le burlesque, les interprètes sont imperturbables et les yeux des spectateurs pétillent.
La troupe est réunie dans ce studio pour travailler une chorégraphie minimaliste, petite boucle insidieusement répétitive et divergente. Du 12/8, donc 12 croches par mesure, ces danseurs-ci sont en 3, ceux-là en 4, ou l’inverse ? La mise en place est un vrai casse-tête, sans compter qu’un grain de sable se glisse dans l’engrenage, un des danseurs est en retard, et l’air de rien, le moment difficilement calé dérape, dérive, part en quenouille, la chorégraphie s’échappe, la répétition même se tord, chacun s’y perd et le public jubile !
Certains sont des fidèles de Pierre Rigal, d’autres viennent d’autres horizons, tous ne sont pas danseurs, mais tous dansent, et tous jouent, avec un engagement appréciable. À la fantaisie se mêlent aussi de beaux moments chorégraphiques, empreints d’un certain lyrisme contemporain – un « porté » de la chanteuse, spectaculaire, poétique et décalé, d’hypnotiques mouvements d’ensemble menés par la musique « transrock », pop parfois sombre et envoûtante interprétée sur scène par le groupe Microréalité.

Les boucles sonores, chorégraphiques ou relationnelles s’organisent et se déstructurent, des accélérations ou des ralentis cartoonesques télescopent le déroulement « normal » des choses… De distorsions en bugs, de piratages en démultiplications, « tout est relatif », surtout le temps, surtout la perception du temps, les souvenirs, la perception des choses…

Pierre Rigal et ses comparses nous plongent dans des méandres existentiels avec une évidente et communicative jubilation. Un spectacle troublant et joyeux, qui dégage une énergie folle. Ragaillardissant !

Marie-Hélène Guérin

 

MÊME
Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 19 février
Comédie musicale déjantée de Pierre Rigal
Musique en direct : Microréalité
Avec Pierre Cartonnet, Mélanie Chartreux, Antonin Chaumet, Gwenaël Drapeau, Sébastien Forrester, Pierre Rigal, Denis Robert, Juliette Roudet, Crystal Shepherd-Cross
Collaboration artistique : Roy Genty – Collaboration à l’écriture des textes : Serge Kribus
Lumière : Frédéric Stoll – Sonorisation : George Dyson – Assistanat artistique : Christian Vialaret
Photos : Giovanni Cittadinicesi et Pierre Grosbois
 

Contre-jour : vibrant palimpseste

Sous la crépitante et joyeuse rumeur d’une salle pleine, froissements de manteaux, bavardages, se dévoile un plateau presque nu, où prend place un vaste cadre de bois sombre, enserrant une surface douce, blonde, légèrement ondulée.

L’obscurité se fait, surgit un chant hispanique, aux accords familiers et vibrants, de ces chants qu’on imagine d’amour sans doute, peut-être de travail, de luttes ou de résistance.
Le jour se lève sur une jeune femme en tailleur, simple et sereine comme une pierre dans un jardin japonais. Quatre danseuses lui font face, elles à l’extérieur encore de l’aire de danse…
Une gracile s’y engage enfin, s’y déplace comme ces insectes d’eau effleurant à peine la surface. Dans le silence, toutes la rejoignent, à chacune son trajet.
Elles sont vêtues comme pour des vacances d’été, cheveux noués flous, sourires aux lèvres.
Elles sont douces et athlétiques, rampantes et aériennes, unes et unies.
 

© Bart Grietens

Elles marchent les unes sur les autres comme dans ce duo de Boris Charmatz qu’on a vu faire récemment l’ouverture de La Ronde au Grand Palais (extrait de Herses, 1997) mais sans poids, presque comme suspendues, comme sur un tapis de soie accueillant et fragile.
Il y a du circassien et du hiphop dans leur gestuelle, on y lit la variété de leurs expériences, et les débuts comme acrobate d’Alexander Vantournhout, concepteur et chorégraphe de ce Contre-jour – qui avant la danse contemporaine s’était frotté aux arts du cirque. Mais la virtuosité et la technique dont elles font preuve avancent à bas bruit, se fondent dans la poésie des images et l’humanité du propos.

D’étranges portés au ras du sol les métamorphosent en des êtres mutants dont les membres se prolongent les uns les autres.
Des chutes en spirales se font mouvement perpétuel où le sacrifice de la verticalité des unes permet le redressement des autres.
Le groupe a ses flux et ses reflux, une ou deux s’en détachent pour un solo net comme une flèche décochée ou des pas de deux très physiques où pourtant nul rapport de domination ne semble altérer la fluidité des échanges.
Puis elles se rejoignent, se posent, reprennent leur souffle, chantent.

L’espace se sculpte de silence, de leurs voix et de leurs respirations. Plus tard, pour un moment, l’air s’emplit de crissements, de coups sourds, comme une redite distordue des sonorités créées par leur danse.

A mi-parcours, un écran, reflet dressé de l’aire de sable, restitue à la verticale la vidéo de ce qu’on ne voit pas, nous, mais qu’on devine, à l’horizontal de nos regards, les traces dessinées par le pas des danseuses, signes éphémères, prémices d’écriture, et l’on rejoint l’étymologie de la chorégraphie – l’écriture, et le chœur. Traces effacées, reprises, continuées, superposées, effacées… Contre-Jour, comme un palimpseste vibrant et sensible.

Elles se font disparaître, se fondent en mettant leurs pas dans les pas de celles qui les précèdent, en mettant les empreintes de leurs pieds dans celles de leurs mains, nul ne pourra savoir combien d’êtres ont marché là.
Mais fuient-elles, se dissimulent-elles ? Dans les sourires qu’on lit sur leur visage, dans leurs regards clairs et droits, dans leurs corps puissants et tranquilles, on ne décrypte pas la peur, mais plutôt le goût du secret joyeux, de l’échappée belle.
La sauvagerie qui affleure parfois n’a pas le goût de la violence mais celle de la fougue et de la liberté.
Les duos, les ensembles, parlent d’équilibre, de soutien, d’écoute, de jeu aussi. Parlent d’une sororité en mouvement, de bienveillance.
Il y a de la grâce et de la douceur. Avec de beaux sentiments on peut faire de belles choses.
On sort ému, le cœur comme allégé et raffermi, de ce spectacle rare, où la délicatesse est une force.

Marie-Hélène Guérin

 

CONTRE-JOUR
Création au 104, première mondiale
Un spectacle de la compagnie not standing
Concept & chorégraphie : Alexander Vantournhout
Créé avec et interprété par : Philomène Authelet, Tina Breiova, Noémi Devaux, Ariadna Gironès Mata et Aymara Parola
Dramaturgie : Rudi Laermans et Sébastien Hendrickx
Coach vocal et dramaturgie musicale : Fabienne Seveillac
Création lumière : Harry Cole
Costumes : Sofie Durnez
Vidéographie : Stanislav Dobak

Dates de tournée à retrouver ici : tourdates

Itmahrag, jeunesse à corps perdus

Né dans l’Egypte des années 2010, dans les quartiers les plus populaires, le mahraganat (festivals, en arabe), de taxis en mariages, de fêtes de rue en clubs branchés, joue la bande-son de l’après-Moubarak. Musique et danse de la jeunesse, aux rythmes mêlant rap, électro et réminiscences traditionnelles, aux sonorités sales des enregistrements bricolés avec du matériel de fortune, à l’arrache, musique de l’impulsion et de la rébellion aux textes crus et subversifs…
Si punk, si jeune, si rebelle, qu’en 2020, le mahraganat est interdit de scène en Egypte par le syndicat des musiciens : il est estimé immoral, « regorgeant d’allusions sexuelles, et dénué des qualités sentimentales » qu’attendent – selon le-dit syndicat – les « familles égyptiennes ».

Le chorégraphe Olivier Dubois, depuis longtemps un pied à Paris, l’autre au Caire, fait une passerelle entre ses deux lieux de vie et de création, et porte aujourd’hui à la scène ce son de la rue avec un groupe de quatre danseurs et trois musiciens.
Ce sera Itmahrag, mot qu’il extrait et tord de la langue égyptienne pour lui faire clamer un appel à l’exultation, à la fête : « festoyons, vivons le moment présent ! » . Itmahrag nous parlera d’une jeunesse « qui se déleste d’un passé, ô combien chargé de millénaires, et vit son présent », dans une danse incendiaire qui « vous fait rougir le sang, effraie tout autant, brûle souvent et toujours vous réchauffe ».

© Mossab El Shamy
Sur scène, une immense roue, entre moucharabieh et rampe de spot de night-club, nous darde de son œil géant.
Des jeunes homes véloces et bavards sous la lumière blanche des pleins-feux arpentent le plateau, 7 jeunes gens, 7 micros, voix de trottoirs et de rues, de déambulations de potes mâles, alertes, joyeuses et chamaillardes.
Chaque interprète se présente, glissant de l’anglais à l’arabe, de « chambrages » où l’on retrouve l’humour railleur et vif de l’Egyptien parisien Albert Cossery en litanies entêtantes et lancinantes.

Ils sont distincts dans le générique mais sur le plateau danseurs et chanteurs s’emparent sans distinction des mots ou des gestes. Corps et voix ont chez tous le même nerf, la même rapidité nonchalante.

Les spectateurs non arabophones sont laissés aux sonorités non sous-titrées, flottant bercés de syllabes inconnues… jusqu’à ce que… « i suppose there’s some people that doesn’t speak arabic here, so let’s speak english… ». On quitte le fantasme, on revient sur terre, « we we’re talking about our real lifes. Our real lifes are not what you’ve seen… ». De menaçants couteaux sont déguisés en jeux de fête de foire ou inversement…

La bagarre a un air de « l’air de rien », un reste de jeux d’enfance brusques et fanfarons.
Mais la nécessité d’expulser la violence et la fougue est un noyau brûlant, une braise sous les pieds bondissants de la jeune troupe.
Un inattendu ralenti, un grondement tellurique, tordent la fête et le quotidien.

© François Stemmer
Itmahrag est fragmentaire, multiple.
Monologues tendus aux sonorités électroniques et sourdes se bousculent d’éclats de voix quotidiens et familiers.

Mais une longue séquence finale renoue avec la densité et l’unicité de Tragédie ou Souls, le moucharabieh techno mué en lune noire, grondements sismiques, lumières épileptiques.
Le vocabulaire graphique et rythmique d’Olivier Dubois envahit le plateau, les corps et les gestes des danseurs, envahit yeux, oreilles, cages thoraciques des spectateurs.

Se jeter à corps (é)perdus, courses effrénées, reptations chutes et rebonds, tension rétention expulsion, air saturé d’électricité et de violence. Des hommes pourtant dansent ensemble et se prennent dans les bras, un homme rit sous les bombes, folie ou pulsion de survie, folie sans doute, s’il ne reste plus que cela pour la survie.

Des corps vifs et acérés, une danse énergique, frondeuse et généreuse, torses dégagés, épaules rejetés, corps solides et déployés, talons enracinés, ancrés dans le sol : sur les ruines, la jeunesse chante et danse, et sa fougue palpite et déborde, et c’est une pulsion contagieuse et salvatrice !

Marie-Hélène Guérin

 

Talaa – sun is rising – par les interprètes d’Itmahrag

Talaa / طلعة from COD – Compagnie Olivier Dubois on Vimeo


ITMAHRAG
اتمهرج

Au 104 dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris
et dans le cadre du Printemps de la danse arabe 2021
Direction artistique et chorégraphie : Olivier Dubois
Interprètes : musiciens : Ali elCaptin, Ibrahim X, Shobra Elgeneral danseurs : Ali Abdelfattah, Mohand Qader, Moustafa Jimmy, Mohamed Toto
Composition musique : directeur musical : François Caffenne compositeur : François Caffenne & Ali elCaptin musicien et chanteurs : Ali elCaptin, ibrahim X, Shobra Elgeneral
Assistant artistique : Cyril Accorsi
Lumières : Emmanuel Gary
Scénographie : Paf atelier & Olivier Dubois

Dates de tournée (sous réserve des mesures gouvernementales) :
17-20 mars 2021 : Chaillot, Théâtre National de la Danse
1er-3 juin 2021 : Biennale de la Danse de Lyon

En attendant, retrouver d’un clic ici la compagnie Olivier Dubois sur sa chaîne vidéos