Mes tissages

Un monde de questions et de réponses : celui des demandeurs d’asile en face des officiers de la république. Un monde de sphinx et d’énigmes. D’errances et de douleurs, dites, racontées, redites, traduites, transcrites, déformées, raturées, tapées, transmises, répétées. Un palimpseste humain.

Qui parle à qui ? Qui est le noir ? Qui est le blanc ? Où est la salle ? Où est la scène ? Qui sont les gentils ? les méchants ? La vérité… qui la dit ? Qui la détient ? Qui la veut ? Ces demandeurs d’asile ont échappé à leurs enfers… Mais pour quel paradis ? Toutes ces binarités semblent bien absconses, réductrices, ridicules. D’un manichéisme grossier. La réalité est bien plus complexe et ce spectacle nous la donne à voir, intimement, subtilement, avec délicatesse et précision.

 © Christophe Raynaud de Lage

Moi, spectatrice, je me regarde tomber dans les pièges de la norme. Découvrir après coup que le spectateur était acteur, la noire ébahie était en fait une russe, que la blanche glaciale est devenue réfugiée tremblante, que le noir éperdu est européen.

Trois acteurs. Dont deux femmes. Dont deux noirs. Qui joue quoi ? Les repères sont perdus, le jeu des acteurs ne se laisse pas enfermer dans une case, une esthétique, et les comédiens glissent de la salle à la scène, d’un personnage à l’autre, d’une ethnie à l’autre. Les paroles sont dites, redites, traduites, répétées. Les langues chantent. La musique de l’albanais nous enveloppe, les traductions deviennent échos, les regards se font miroirs… Les pudeurs s’exposent sous la lourde lampe torche de l’administration. Trois comédiens et une intimité pour dire le déshabillage tremblant des âmes sous les regards blasés des gardes de l’Europe, satisfaits, sûrs de leur fait, agissant au nom de la richesse et de l’ordre.

Rien n’est appuyé. Les choses sont dites. Ce théâtre fait sens. Il est politique. Ancré dans le monde. Dans notre (in)humanité d’aujourd’hui. Le théâtre d’Aiat Fayez et de Matthieu Roy ne brouille pas les pistes, il tisse et métisse les êtres, au creux des âmes, au cœur des costumes, des personnages. Et le public même est pris dans les mailles de ce textile précieux, de langues, de cœurs et de vies.

Métissons.

Agnès  T.

Spectacle vu à la Scène Thélème 
Texte : Aiat Fayez
Commande d’écriture et mise en scène : Matthieu Roy
Avec Hélène Chevallier, Gustave Akakpo et Aurore Déon

Dates de tournée ici

 

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