« Cueillis » par un garçon d’Italie

Quelques rares spectacles vous font comprendre, dès les premières secondes, que vous ne regretterez rien, que la banalité ne sera pas de mise. Qu’il n’y aura de place que pour la beauté, même la plus simple. Un garçon d’Italie est de ceux-là.

Tout commence par le discours d’un mort, calme et apaisé. Ce jeune garçon, retrouvé noyé, c’est Lucas. Son décès, si soudain, va bouleverser le destin de ses deux proches les plus intimes : sa compagne Anna et son amant Léo, un jeune prostitué. Accident ? Suicide ? Meurtre ? À ces questions sans réponse se joignent l’incompréhension, la détresse, et la plus terrible de ces interrogations : comment faire face.

Ce texte de Philippe Besson, d’une telle simplicité qu’il est nécessaire d’en souligner l’originalité et la beauté profonde, transporte. L’adaptation de Mathieu Touzé est juste et fidèle. Quant à la mise en scène, sa sobriété, l’absence d’artifice superflu, subliment ce texte qui marque et émeut. Nul besoin d’encombrer, d’interférer par quelque outil ce qui parvient à frapper au plus profond le spectateur. Si simples, si beaux, si universels, sont ce récit et l’interprétation sans faille de ces trois monolithes. Cela suffit. À eux seuls, les trois comédiens polyvalents qui chantent et jouent si juste, émeuvent et marquent.

Mathieu Touzé, l’artisan polymorphe et talentueux de cette pépite, campe un personnage touchant, empli de candeur et de poésie. Il laisse tour à tour paraître regrets et résignation. Estelle N’Sende est la figure de l’amoureuse endeuillée digne et forte. Son jeu délicat laisse deviner la blessure saillante qu’elle tente de cacher. Enfin, Yuming Hey livre une performance digne des plus grands – forte, lyrique, subtile ; il est tour à tour infaillible puis terriblement vulnérable, il chante, il semble danser, flotter, il nous cueille…

UN GARÇON D’ITALIE
D’après Philippe Besson
Mise en scène : Mathieu Touzé
Avec : Estelle N’Tsendé, Yuming Hey, Mathieu Touzé
Théâtre de Belleville jusqu’au 28 mai 2019

crédits photos : Christophe Raynaud de Lage

Le Pas de Bême photo

Le Pas de Bême, un petit pas de côté en direction de la liberté

Bême est un adolescent studieux et agréable qui, bien que tout à fait intégré et adapté à son environnement, rend des feuilles blanches à la fin de chaque devoir sur table. Bême prend alors la figure de celui qui refuse d’obéir, sans agressivité, avec même une certaine douceur, à l’instar du Bartleby d’Herman Melville qui « préférait ne pas ». Née d’un travail sur la figure de l’objecteur, telle qu’elle est donnée à voir dans toute l’œuvre de Michel Vinaver, l’histoire racontée est celle de l’exploration des conséquences de l’objection, chez Bême lui-même, et dans son entourage.
Le Pas de Bême photo
© Martin Colombet

En quadrifrontal, on croit encercler la scène.
On croit, seulement – espace en miroir, troublé, et troublant.

Les comédiens sont installés parmi les spectateurs du premier rang, deux hommes, une femme. Parfois, un qui n’est pas en jeu redeviendra un spectateur comme les autres. Parfois, les spectateurs au regard distrait poseront les yeux sur un autre spectateur ou sur un acteur de la même manière, avec la même curiosité… Les rôles glisseront de l’un à l’autre avec une fluidité et une précision rares; professeurs, parents, camarades, Bême, son amoureuse, sans artifice, chaque comédien – hommes ou femme, le blond émacié au sourire lumineux, le brun au corps charnu à la voix tendre, la femme menue à l’œil cerné mais vif, tous d’une grande justesse – sera les uns ou les autres sans qu’il y ait jamais confusion. Un soupçon d’autorité en plus dans la voix, un rien de douceur ou de féminité, une ombre de provocation, tout de suite le personnage surgit.

Le cas de Bême, ou la question du refus.

La désaffection de Bême fait tout bouger autour de lui. Ce creux qu’il crée change ce qui sinon aurait continué, tout bêtement, sans cette interrogation aiguë, cette possibilité du « pas », du pas de côté que Bême fait naître comme malgré lui. Les auteurs ont-il eu une jolie expérience de l’école ? ils offrent ici à son rétif Bême le regard très bienveillant et intelligent du corps professoral. Les parents cherchent ce que leur ado essaye de leur dire par ce silence de l’écrit, ses copains lui inventent des ruses pour tromper les profs ou tenter de tromper sa propre incapacité, les profs inventent de nouvelles règles pour ne pas punir ce bon élève… « peut-être que le problème n’est pas la réponse, mais la question ? » Il faut trouver la bonne question, aller le chercher, trouver le bon sujet : « faire son devoir, est-ce un choix ? » « qui en moi parle ? »… Fantaisie et absurde aèrent le propos et amènent le sourire au milieu des interrogations.

« Bême, ce qu’il fait, c’est de la poésie. Il nous apprend à voir plus loin que le bout de notre feuille. »

L’objection de conscience, le refus, l’abandon de Bême éveille, réveille, contraint chacun à s’interroger. Avec délicatesse et intelligence, « Le Pas de Bême » ouvre une porte vers une liberté discrète, une poésie muette, nous apprend que « comme la terre tourne, même si on ne bouge pas, on bouge ».

Le Pas de Bême affiche

Le Pas de Bême
A l’affiche du Théâtre de la Tempête du 7 au 26 mai
Une création de la Compagnie Théâtre Déplié
Mise en scène et écriture : Adrien Béal, avec la collaboration de Fanny Descazeaux
Jeu et écriture : Olivier Constant, Charlotte Corman, Étienne Parc
Écriture à la création : Pierric Plathier

La vie trépidante de Laura Wilson, Jean-Marie Piemme, Jean Boillot, Festival Avignon, Théâtre 11 Gilgamesh-Belleville, coup de coeur Pianopanier

La Vie trépidante de Laura Wilson : very good trip

Tout commence comme un rêve improbable. 4 micros nous font face.

À gauche, un coin très rock : Hervé Rigaud et sa guitare électrique, un arsenal de pédales à effets sonores à ses pieds. Au centre et à droite, Philippe Lardaud et Régis Laroche encadrent Isabelle Ronayette. Laura Wilson, c’est elle.

Au son des riffs inspirés d’Hervé Rigaud, les trois comédiens nous proposent tout de go plusieurs versions de « Laura trucidant son patron », en mode cinémascope.

Godzilla, Kill Bill, et d’autres blockbusters y passent et sont autant de sources d’inspiration pour réinterpréter ce rêve éveillé que Laura nous balance en pleine figure dès le début de la pièce.
Le ton est tout de suite donné : nous allons partir pour un bien curieux voyage. Car Laura va très mal. Les ennuis volant toujours en escadrille, en quelques jours, sa vie bascule. Elle perd son travail, la garde de son enfant, son appartement. Parviendra-t-elle à remettre sa vie en marche ? À rencontrer l’amour ? À retrouver l’espoir ?

La vie trépidante de Laura Wilson, Jean-Marie Piemme, Jean Boillot, Festival Avignon, Théâtre 11 Gilgamesh-Belleville, coup de coeur Pianopanier

Le sujet du chômage, du déclassement, de la garde partagée d’un enfant, de la “reconstruction sociale”, pourtant ancrés dans une actualité quotidienne, ne sont pas si souvent proposés comme thèmes de théâtre. Peu d’auteurs, d’ailleurs, s’y frottent sans nous noyer, au mieux, dans un océan d’ennui, au pire dans une mare mielleuse de pathos.
Rien de tout cela ici : le dramaturge belge Jean-Marie Piemme a écrit un texte étonnamment tonique, furieusement moderne et malicieusement original.

Nous suivons Laura dans sa quête d’un nouvel amour, dans les questions existentielles liées à sa nouvelle inactivité, dans sa lente descente d’un ascenseur social décidément bien grippé.
Ce n’est jamais sombre, mais toujours, paradoxalement, empli de vie, d’énergie, et d’un furieux espoir.

La vie trépidante de Laura Wilson, Jean-Marie Piemme, Jean Boillot, Festival Avignon, Théâtre 11 Gilgamesh-Belleville, coup de coeur Pianopanier

« We Can Be Heroes »

La mise en scène de Jean Boillot, alliée à la scénographie innovante de Laurence Villerot y est pour beaucoup et participe grandement au plaisir qui nous prend à suivre cette vie si trépidante.
On n’énumérera pas toutes les très belles trouvailles de ce duo, pour ne pas déflorer le plaisir du lecteur de ces lignes.
On notera seulement combien l’emploi d’un simple smartphone peut faire passer l’émotion du point de vue d’un enfant, jouer les confesseurs psychologues, ou, étonnamment, déployer les grandes qualités d’une comédienne en cadrant son œil très serré.

Les trois comédiens qui entourent l’énergique Hervé Rigaud, auteur des compositions musicales inspirées qui ponctuent la pièce, sont absolument parfaits : Philippe Lardaud et Hervé Laroche passent sans coup férir de l’ami gay au play-boy aventurier de pacotille, en passant par l’ex-collègue transi et le patron goujat. Ce n’est jamais forcé, toujours juste et délicat.

Isabelle Ronayette est tout simplement exceptionnelle en Laura Wilson qui prend des coups mais qui se bat, qui se bat, qui se bat… comme une vraie héroïne de la vie quotidienne.

Cette rafraîchissante création est une magnifique surprise, et cette vie trépidante est à embrasser sans hésiter quand elle frappera à votre porte, au cours de la longue tournée qui l’attend – et qu’elle mérite amplement.

Stéphane Aznar

La vie trépidante de Laura Wilson, Jean-Marie Piemme, Jean Boillot, Festival Avignon, Théâtre 11 Gilgamesh-Belleville, coup de coeur Pianopanier

LA VIE TREPIDANTE DE LAURA WILSON
À l’affiche du CDN La Commune à Aubervilliers du 10 au 18 janvier 2019
Un texte de Jean-Marie Piemme
Mise en scène de Jean Boillot
Avec Philippe Lardaud, Régis Laroche, Hervé Rigaud et Isabelle Ronayette

À retrouver en tournée jusque fin avril 2019 :
22 janvier – Le Préau, CDN de Vire – Normandie / 26 janvier – Espace Culturel André Malraux, Kremlin-Bicêtre / 29 janvier – Transversales, Verdun / 1 et 2 février – Equilibre / Nuithonie, Fribourg (Suisse) / 6, 7 et 8 février – Comédie de l’Est, CDN de Colmar-Alsace / 13 au16 février – Théâtre National de Liège (Belgique) / 28 février et 1er mars – Opéra Théâtre de Metz / 7, 8, 9 mars – Théâtre National de Nice – CDN de Nice / 14 mars – Théâtre de la Madeleine, Troyes / 16 mars – Bords II Scènes, Vitry-le-François / 28 mars – ATP Vosges, Epinal / 4 avril – Le Nouveau Relax, Scène conventionnée de Chaumont / 9 avril – Théâtre d’Aurillac / 24 avril – Le Manège, Scène nationale de Maubeuge

Sombre rivière : flamboyant cabaret post-attentats

 

« Je ne suis pas en train de jouer au poète maudit,
je te dis que je suis un poète visionnaire. »

Une comptine sinistre, filmée en direct dans les coulisses, nous embarque directement dans un théâtre bien d’aujourd’hui, où la caméra fait partie des outils de mise en scène, et où le gros plan plaque les spectateurs aux acteurs.
Il y a quelque chose de lugubre et de grotesque dans cette introduction qui refuse le lisse et le sérieux pour se collecter d’une manière très physique au réel. Et c’est un Lazare de fiction, clownesque, baroque et bricolo qui déboule – enfin, un tiers de Lazare, bientôt suivi par deux autres tiers de Lazare.
 


 

« Dire tout à la fois,
la violence trop actuelle du monde et la force des songes. »

 

C’est l’histoire de la création d’un spectacle né tant bien que mal après les attentats de 2015.
C’est l’histoire d’un pays dont le passé colonial reste en travers de la gorge des colonisateurs comme des colonisés.
C’est l’histoire d’un homme de langage rendu muet par les cris de la barbarie.
 

« Et nous ne faisons rien pour les arrêter et nous n’inventons pas les contre-valeurs, chacun depuis notre lieu. La séparation qui est déjà là, ils veulent la creuser, creuser le fossé de cet « être ensemble » séparé, être ensemble par le sang, par le meurtre. Ils s’attaquent à des lieux de représentation, où ils ne sont pas représentés. Artistes, vraiment, allumez vos lampes d’inventeurs. Mettez les yeux en face des cœurs. Entrouvrez réellement votre porte de lumière. » Lazare, 16 nov. 2015

 

Lazare, lors d’un bel entretien avec Télérama au lendemain des attentats de novembre 2015, clamait « Artistes, allumez vos lampes d’inventeurs ».

Et c’est celui qui dit qui y est, Lazare s’y colle.
La genèse du spectacle, ça devait être les centaines de poèmes que Lazare l’auteur a rédigé dans l’effroi et le silence où l’ont plongé les attentats de 2015. Mais cette castratrice de collaboratrice, rôle assumée dans la vie et sur scène par Anne Baudoux, cofondatrice de la Compagnie Vita Nova, cette castratrice de collaboratrice, allez savoir pourquoi, les a tous censurés un par un. Alors, la genèse du spectacle : deux conversations téléphoniques , l’une avec Ouria, la mère de l’auteur « allô maman », l’autre avec Claude Régy, ami dramaturge, « allô Claude ». Et la volonté de « dire tout à la fois, la violence trop actuelle du monde et la force des songes. »
 


 

« Qu’on soit très clair
il y a la prière bon cœur que fait ma mère et la prière des monstres »

 

Lazare, qui à vingt ans rencontre le métier d’acteur au Théâtre du Fil (théâtre de la protection judiciaire de l’enfance et de la jeunesse), Lazare né d’une mère et d’un père algériens; Lazare dont la mère se souvient du massacre de Guelma, dont la mère se souvient du 8 mai 45 et ce n’est pas la capitulation de l’Allemagne, c’est le jour où elle a vu mourir son père en Algérie, le jour des massacres de Guelma, de Sétif, de Kherrata; Lazare qui aime la vie, le vin et la langue française; Lazare est tiraillé entre deux mondes et jette son corps, son cœur, son théâtre au-dessus du gouffre pour tenter de faire pont. Il se fait personnage, bientôt diffracté en trois acteurs.

Il entraîne avec lui une bande de sales gosses, brillants et joueurs, compagnons de longue date pour la plupart : Anne Baudoux, Mourad Musset, Olivier Leite – tous deux rencontrés au Théâtre du Fil en même temps que Florent Vintrignier, avec qui ils forment le trio La Rue Ketanou, Laurie Bellanca, Ludmilla Dabo, Marion Faure, Julie Héga, Louis Jeffroy, Veronika Soboljevski, Julien Villa. Tous fiévreux et doués, aux talents multiples, chanteurs, acteurs, musiciens, ils ont le même engagement et la même justesse dans la farce comme dans la poésie.
 

« Par-dessus la fosse
on entrechoque les verres de vin aux mille fleurs »

 

La « sombre rivière », c’est, dans un vieux blues, celle où les esclaves en fuite tentaient de cacher les traces de leurs pas. Celle qui délivrait ou noyait.
Sur le plateau, c’est une sorte de folle comédie musicale post-apocalyptique protéiforme; de belles chansons chaleureuses la traversent, du jazz manouche, du gros punk qui tache, des airs de toutes sortes, presque opérette, presque Prévert, presque Renaissance, et tout ça à la fois. Baladin, raï-rap, rock, voix – magnifiques timbres gospel de Ludmilla Dabo, lyrique de Julie Héga, guitares, contrebasse, une flûte passe, une batterie migre de cour à jardin… La vidéo y a sa part, on y croise les sourires irrésistibles, l’œil qui pétille et l’accent mélodieux d’Ouria, la maman de Lazare, quand elle n’est pas sur le plateau interprétée avec finesse par Anne Baudoux.

 


 

C’est un creuset bouillonnant, crépitant. Ça buissonne, ça rhizome, parfois pousse un surgeon tordu, bizarroïde, dont on se voit pas bien d’où il sort ni quel fruit ou fleur étrange en sortira; une pièce de puzzle d’une drôle de forme, d’une couleur mal assortie, mais, bah, ça s’emboîte alors faut croire que c’était la bonne pièce.

La mise en scène est très rythmique, très mobile, mais attention « on ne fait pas de bouffonneries nous c’est très rigoureux ! », déclare un des Lazare – et c’est vrai ! il y a une énergie folle, mais tout est très précis, et, comme dans un jam de freejazz, même au milieu d’un déchaînement de notes qui semblent partir en tous sens, tout le monde se retrouve à l’accord.

Lazare exorcise ses peurs, et les nôtres, tente de les noyer dans l’alcool – « L’alcool, c’est haram. – Dégage, je fais ce que je veux avec mes deux moi » – et jette contre elles tout ce qu’il peut de vie, de passions, de plaisirs, de désirs. « Il n’y a plus d’utopie au bord du Canal », tremble-t-il. Mais le long du Canal, un beau cheval blanc passe devant un mur tagué. Il n’y a plus d’utopie mais la joie, la beauté et la poésie sont encore possibles. Un spectacle d’une vitalité et d’une générosité nécessaires.

Marie-Hélène Guérin

 

SOMBRE RIVIERE
à voir au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 30 décembre
Texte et mise en scène : Lazare
Avec Anne Baudoux, Laurie Bellanca, Ludmilla Dabo, Marion Faure, Julie Héga, Louis Jeffroy, Olivier Leite, Mourad Musset, Veronika Soboljevski, Julien Villa
Collaboration artistique : Anne Baudoux, Marion Faure
Avec la participation filmée d’Ouria et Olivier Martin-Salvan

Photos : Jean-Louis Fernandez
 

Les Mystiques ou comment j’ai perdu mon ordinateur entre Niort et Poitiers - photo Baptiste Muzard

Les Mystiques : le gai savoir !

« Les Mystiques ou Comment j’ai perdu mon ordinateur entre Niort et Poitiers » : c’est par la seconde partie du titre que nous commencerons… Sur la vaste scène de ce fantastique lieu de création et d’échanges que sont les Plateaux sauvages, un jeune homme nous attend… Il compte nous narrer la mésaventure qui l’a conduit à égarer dans un train son ordinateur, et avec lui le contenu d’une année de recherches sur les mystiques et la révélation mystique. Très vite, ce n’est plus dans son voyage ferroviaire que nous voilà embarqués mais dans son voyage intellectuel et intime, là où l’a mené son sujet de réflexion.

La tête au ciel et les pieds dans la vie

Si le sujet peut sembler abstrait, c’est sans didactisme que la pièce l’aborde, les deux pieds dans la vie.
Au cours de son travail, le jeune écrivain, frère siamois de l’auteur, confrontera son enquête, sa démarche, à ses proches – amis, parents, collaborateurs, producteurs : autant d’occasions pour Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, avec la collaboration de son demi-frère Eric, dominicain, de proposer un regard multiple sur la question, d’offrir au sujet la possibilité d’être entendu de diverses manières, d’être rejeté ou accueilli, interrogé ou nourri. Mais il faudra aussi au personnage faire sa part du voyage seul – comme il se doit, car c’est dans le secret de l’athanor d’une âme que peut s’accomplir la maturation lente – l’oeuvre au noir – des richesses collectées pour en tirer l’essence -; et découvrir que c’est autant par les matières précieuses que communes, par les tâtonnements que par les découvertes que naissent « force et courage » et qu’on avance sur le chemin.

 
Les Mystiques ou comment j’ai perdu mon ordinateur entre Niort et Poitiers - photo Baptiste Muzard

 

« C’est pas je me connais et après j’apprends mieux ! ou je me connais et après je
vis mieux !
C’est pas du développement personnel ! C’est une quête qui ne s’arrête pas !
C’est toute la vie je cherche ! C’est aller au bout du bout du bout du bout d’une
expérience putain ! »

 

À l’image du cheminement mental du héros, la mise en scène est tout en mouvements, rythmique, fluide; les scènes se glissent les unes dans les autres, des accessoires apparaissent, restent, laissent une trace d’un lieu dans un autre. L’espace scénique est protéiforme, vaste boîte blanche, un incongru point d’eau en forme de rocher, comme un surgissement d’une nature farouche en plein cœur d’un quotidien très civilisé, longue table, chaise, ordinateur, projecteur, un lit et une lampe de chevet dans un coin, des meubles aux formes très fonctionnelles, simples, nettes, qu’on déplace parfois pour créer un lieu différent. Les hauts rideaux blancs qui closent le mur du fond s’ouvrent parfois, sur la nuit, ou sur un ailleurs.
Les morts se baladent et discutent en fumant leur clope, les souvenirs se matérialisent pendant qu’on les évoque, rêves et visions prennent corps, aussi réels que le réel… Le présent et le passé, Niort et Sienne, la cité où l’on se paye une glace au yaourt et le désert où l’on rencontre les mots de Patti Smith, la « mystique sans dieu », le tangible et l’imaginaire… Temps, espaces et états d’existence se chevauchent, s’incluent, s’interpénètrent.
 
Les Mystiques ou comment j’ai perdu mon ordinateur entre Niort et Poitiers - photo Baptiste Muzard
 

Réjouissance de voir une pensée en marche

C’est docte, drôle, poétique. Inspirant. Savant et joyeux. Ça respire l’intelligence et le plaisir.
Ces « Mystiques » ont un humour vif où ce sont autant les situations que les mots dits ou tus qui provoquent le rire – l’humour n’est d’ailleurs pas opposé à la Révélation, quelques malicieux sages, chinois, persans…, en usant comme d’un outil aussi percutant et incontestable que la prière ou la méditation, pourraient vous le confirmer. Il y a des silence vibrants comme certains de ces moments suspendus qu’on trouve dans les ballets de Pina Bausch. Mêlant cérébral et trivial, sérieux et léger, le ton est en accord avec le sujet !

Les comédiens sont tous remarquables. Mention spéciale à Mathieu Genet, au physique et au jeu rapides, fins et déliés. Son personnage est riche et subtil : il a l’élégance de nous faire croire à la facilité de son interprétation. Les autres comédiens ont tous la même aisance, la même liberté, et un beau grain de folie parfaitement maîtrisé. On avait apprécié Makita Samba, mis en scène par Guillaume Vincent dans Songes et Métamorphoses, on retrouve ici sa générosité; Lisa Pajon a une inventivité et une énergie qui semblent inépuisables; Bruno Gouery trimballe d’un personnage à l’autre sa silhouette longiligne et poétique; Mireille Herbstmeyer, comédienne ultrasensible et sobre, en demi-soeur religieuse récitera du Catherine de Sienne en italien, avec une ferveur et une conviction décalée, dérisoire et touchante; Flore Lefebvre des Noëttes apporte sa présence solaire aussi bien à une robuste productrice qu’à une jeune fille pleine de fêlures… C’est un bonheur de voir une telle distribution, plusieurs générations et origines rassemblées en une troupe très homogène, au jeu sans faux naturel mais d’une belle lisibilité, très précis et souple, toujours juste et sincère dans la fantaisie comme dans la gravité.

Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon avec leur compagnie du Théâtre Irruptionnel ont manifestement le goût d’une certaine allégresse de la connaissance; ils créent un spectacle populaire et savant, revigorant, stimulant : un théâtre qui a les grandes vertus d’émouvoir, amuser, nourrir l’esprit et le cœur.

Marie-Hélène Guérin

 

« En t’attendant j’ai lu
Catherine de Sienne, Etty Hillesum, Simone Weil…
C’est pas facile
C’est obscur même et puis elles se répètent beaucoup
J’ai laissé tomber plusieurs fois mais comme t’étais pas là, je me suis accrochée
Et puis y a eu cette phrase
Depuis elle m’accompagne
En fait c’est de nous dont ces femmes parlent, sans cesse, à chaque page
C’est pour ça que ça nous touche
Elles nous donnent de la force »

 

Les Mystiques ou comment j’ai perdu mon ordinateur entre Niort et Poitiers - photo Baptiste Muzard

LES MYSTIQUES
ou Comment j’ai perdu mon ordinateur entre Niort et Poitiers

À voir actuellement aux Plateaux sauvages, jusqu’au 30 novembre
Texte et mise en scène Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre
Éditions Les Solitaires Intempestifs
Avec la participation d’Éric Tillette de Clermont-Tonnerre
Dramaturgie Sarah Oppenheim
Avec Mathieu Genet, Bruno Gouery, Mireille Herbstmeyer, Flore Lefebvre des Noëttes, Lisa Pajon, Makita Samba
Création lumière Kelig Lebars – Création sonore Nicolas Delbart – Création vidéo Christophe Waksmann

Photos © Baptiste Muzard

Dates de tournée à venir :
Bar-le-Duc, 6 décembre 2018 – Versailles, 11-12 Décembre 2018 – Bressuire, 20 Décembre 2018 – Saintes, 29 Janvier 2019 – Châtellerault, 31 janvier 2019

À noter : à partir du 8 janvier prochain, la reprise d’un autre spectacle de la compagnie du Théâtre Irruptionnel, Les Deux frères et les Lions au Poche-Montparnasse, à guetter avec intérêt !

 

La Guerre des salamandres

La Guerre des salamandres, ou les batraciens prophétiques

Titre énigmatique et propos sans ambiguïté

Karel Čapek, né en 1890, mort en 1938, homme de lettre, dramaturge, essayiste, journaliste, romancier, a laissé en 1920 à l’usage des hommes un mot devenu bien quotidien : il a popularisé le néologisme « robot », création de son frère Josef, dans sa pièce R.U.R. – à la création de la pièce en France, Antonin Artaud interprétait l’un des robots-humanoïdes…
Karel Čapek est un observateur éclairé de son époque, un des ces observateurs si avisés que de leur lointain présent ils voient le nôtre.

Dans « La Guerre des salamandres », un Auteur se prend à imaginer ce qui naîtrait de la rencontre entre les hommes et une nouvelle peuplade, suffisamment différente des humains pour qu’on puisse les considérer comme des animaux, mais suffisamment proche pour qu’on puisse communiquer, échanger des biens et des savoirs. On pense aussi à la pièce – plus tardive (1963) -, « Zoo ou l’assassin philanthrope », de Vercors. Ou comment l’homme s’ingénie à justifier l’esclavage et l’asservissement par la catégorisation des espèces, voire des « races ».

Un marin rêveur découvre une tribu sous-marine, des bipèdes un peu batraciens mais pas mal humains, aux mains agiles, à l’esprit curieux, aux facultés d’adaptations étonnantes. Ils se nourrissent d’huîtres, et troquent volontiers les perles contre des coutelas pour se protéger de leur unique ennemi, les requins voraces. Le capitaine au long cours imagine une relation fructueuse, qui remplirait ses poches et celles de son armateur de perles fines et apporterait les outils nécessaires aux salamandres. Jusque là, comme on dit avant que ça ne se gâte méchamment, « tout va bien ». Comptons sur l’avidité des hommes pour faire de toute ressource un commerce, de tout commerce un marché (de dupes).

La Guerre des salamandres © JC Bardot

L’avidité des hommes… Robin Renucci interrogeait déjà ce sujet avec « L’Avaleur » . Comme alors, ni le texte ni l’angle d’attaque choisis ne cèdent au didactisme. Auteur comme metteur en scène : moralistes, pas moralisateurs ! Trop fins, et trop hommes de théâtre.

La fable s’offre un bel écrin. Ambiance steampunk, mélange d’artisanats et de technologies « rétrofuturistes », raffinement et bricolage. Il y a des moyens, il en est fait un usage économe, judicieux, plein de malice. Un espace unique figure tous les lieux et tous les temps, la majestueuse table marquetée est aussi bien le dallage d’un salon chic que le comptoir d’un bistrot portuaire. On se sert des changements à vue de perruques, de costumes ou d’un bruitage en direct pour s’amuser du jeu du théâtre : le sujet est grave mais le ton est vif, allègre.
A l’unisson du texte, la mise en scène est rythmée et regorge de fantaisie. Des réclames « d’époque » inventées pour l’occasion font sourire (jaune). Les costumes années 30 aux tons chauds et doux habillent d’élégance une troupe de comédiens alertes. Tous les sept sont précis et justes dans tous leurs rôles. Avec limpidité, fluidité, une certaine gaieté même – en attendant des jours pires -, ils nous font oublier qu’ils ne sont pas vingt, trente, tout un petit monde – médias, capitalistes, voisins, scientifiques, employés, braves gens et vils profiteurs – qui court à sa perte.

La Guerre des salamandres © JC Bardot

Tout un petit monde qui court à sa perte… la fable est écologique et humaniste, un grondement alarmiste d’une lucidité saisissante. Reflet étrangement précis de notre aujourd’hui, dans un miroir pourtant tendu depuis le début d’un siècle déjà fini. On vérifiera par deux fois la date d’écriture du texte, avant de réprimer un frisson d’inquiétude devant ses prophéties glaçantes. Le futur de Čapek est notre présent. Pourtant c’est un signal mais non une défaite. Les glaces fondent, les mers montent mais des hommes savent encore chanter ensemble. L’humour est grinçant, mais la vitalité tenace.
Un spectacle d’une acuité, d’une probité et d’une intelligence remarquables. Salutaire. Stimulant.

« Et ensuite ?
Ensuite ? Tout est possible. »

– Marie-Hélène Guérin –

 

La Guerre des salamandres © Raynaud de Lage

LA GUERRE DES SALAMANDRES
D’après Karel Čapek – Mise en scène Robin Renucci
Avec Judith d’Aleazzo, Solenn Goix*, Julien Leonelli*, Sylvain Méallet*, Gilbert Epron et Henri Payet (en alternance), Julien Renon, Chani Sabaty*
* comédiens permanents des Tréteaux de France
Adaptation Evelyne Loew à partir de la traduction de Claudia Ancelot (1925-1997) parue aux éditions La Baconnière
Scénographie Samuel Poncet
Objets / Accessoires animés Gilbert Epron
Lumières Julie-Lola Lanteri-Cravet
Images Philippe Montémont et Samuel Poncet
Costumes et perruques Jean-Bernard Scotto assisté de Cécilia Delestre et Judith Scotto
Bruitage Judith Guittier

A la Maison des Métallos jusqu’au 28 octobre 2018
Retrouvez les dates de tournée sur le site des Tréteaux de France

Tu seras un homme Papa, Gaël Leiblang, Thibault Amorfini, Festival Avignon, Ninon Théâtre, Pianopanier

La résilience, un sport de combat

Comment dire la perte d’un enfant? Comment la déposer sur une scène? Comment raconter une vie de treize jours? Comment témoigner de treize nuits d’un père et d’une mère dévastés, hantés par l’angoisse et la terreur? Comment dire le dernier souffle d’un nouveau-né qu’on n’a pas même eu le temps de ramener chez soi, chez lui? Comment annoncer à deux petites filles qu’à peine arrivé leur frère a déjà disparu? Comment dire les malformations congénitales, les sondes, les couveuses, les tuyaux, les opérations? Comment décrire les médecins, les infirmières, les professeurs – toutes ces blouses blanches annonciatrices du deuil?

Tu seras un homme Papa, Gaël Leiblang, Thibault Amorfini, Festival Avignon, Ninon Théâtre, Pianopanier@Véronique Fel 

« Ce sont les alarmes, qui rappellent que dans telle chambre, la vie est souvent plus fragile qu’il n’y parait« .

Sans doute faut-il avoir vécu un tel drame, une telle blessure pour connaître la réponse à toutes ces questions. Pour avoir le courage de mettre en scène cette terrible tragédie de vie. Acte de résilience s’il en est, Gaël Leiblang porte en scène son histoire, sa perte, sa déchirure. Et à la question : « comment ? » il répond : « par le prisme du sport« . Car le sport, il connait. Le sport, pour cet auteur-réalisateur, ancien journaliste sportif, c’est une marotte, une passion, un métier. Au quotidien, en mode passion, gêne familial, histoire générationnelle, Gaël Leiblang décline le sport à tous les temps et toutes les personnes.

Tu seras un homme Papa, Gaël Leiblang, Thibault Amorfini, Festival Avignon, Ninon Théâtre, Pianopanier

« Il n’y a qu’une seule décision à prendre, c’est de poursuivre ou non les soins thérapeutiques« .

Course effrénée contre la montre, contre la mort. Combat de boxe contre une armada de pédiatres. Escalade périlleuse vers une issue fatale. Duo de canoë-kayak avec une épouse (et mère) embarquée dans la même galère… Derrière chaque discipline olympique émerge un instant, une heure, une journée de la trop courte vie de Roman. Et chacun de ces coups de poing, coups de pied, coups de tête, chacun de ces sprints, tours de stade, échappées athlétiques nous offre une respiration salutaire, à nous, spectateurs hagards aux yeux forcément humides. Grâce à son père, Roman nage tous les jours sur la scène du Ninon Théâtre : c’est tellement beau à voir…

TU SERAS UN HOMME PAPA
À l’affiche du Lucernaire du 24 octobre au 8 décembre 2018
Texte et interprétation : Gaël Leiblang
Mise en scène : Thibaut Amorfini

Parlons d'autre chose, Eléonore Confino, Mise en scène Catherine Schaub, Funambule Montmartre

Parlons d’autre chose, choral de la jeunesse

9 chaises en ligne, 8 jeunes filles qui semblent sages, mocassins, jupettes, un clavier d’ordinateur à leurs pieds, 1 jeune homme en bout de ligne qui leur tourne le dos.
Chacun va se présenter, on fait connaissance avec la classe de terminale L du lycée Saint-Sulpice, le ton est grave, les visages sont fermés, la jeunesse ne s’avance pas le sourire aux lèvres.
Une communauté bien huilée, avec ses secrets et ses règles strictes. Un « repère» qui leur permet de s’extraire d’une société qui les asphyxie.
Jusqu’au jour où…
Lors d’un de leurs rendez-vous clandestins, tout dérape. La violence jusqu’ici contenue se défoule jusqu’à l’insupportable.
Début d’un naufrage pour cette jeunesse… ou possible résilience?

« Un spectacle actuel, pertinent et plein d’humour qui questionne en profondeur
les horizons possibles d’une génération nourrie à grandes cuillerées de crise.
 » Léonore Confino

La mise en scène de Catherine Schaub propose un dispositif simple et franc, tout le monde à vue tout le temps, en action ou en attente, en groupe, en individu, ou en groupe-individu, petit chœur antique d’aujourd’hui. On parle beaucoup, on s’adresse au spectateur, on l’apostrophe directement ou on l’oublie pour se plonger dans le jeu, on chante, on danse. Beaucoup de musiques traversent le spectacle, variées comme celles du quotidien, sons pop dance Lady Gaga, standards plus rares, Wild is the wind, Lillies of the valley
 
Parlons d'autre chose - photo 01

« Décérébrés ? maladivement connectés ? incapables d’engagement politique ?
ou familial ? limités dans leur vocabulaire ? matérialistes ? Mais pas seulement.
Alors s’il vous plaît, parlons d’autre chose.
 »

Léonore Confino dresse un portrait de génération nourri des questions adolescentes.
Les peurs grandes et petites, j’ai peur de déplaire à mes parents, peur du cancer du sein, peur de boire de l’eau avec une tartiflette, peur du vide… « Mais on ne peut pas avoir peur du vide, il y a toujours quelque chose pour le remplir : la mort de Michaël Jackson, la mort de Jean-Paul II, les sms illimités, la carte de ciné illimité… » Pour oublier tout ce qu’on sait, on a trouvé une solution miracle, on fait la fête. Et ça nous coûte cher en alcool.

« On n’est pas en colère, faut du temps pour la colère. »

Les amours, la jalousie, la peur de l’amour, plutôt baiser sans aimer, ça évite de souffrir, ça évite de se faire embobiner par la neurochimie « l’amour c’est mieux dans les livres, l’amour c’est mieux chez les vieux », fredonne-t-on en chœur…
Et le corps ? qu’en faire, comment l’aimer, l’accepter, le transformer, peut-on se plier à l’injonction de perfection sans se détester, peut-on résister à l’injonction, veut-on résister… ?; et la liberté ? la soif de liberté, celle qu’on peut admirer chez la « chanteuse à succès international » : « Lady Gaga, elle est libre. La chanteuse à succès international, elle danse. Et elle danse comme si un rappeur l’obligeait à s’éclater dans son clip, sauf que le rappeur, il est éjecté, il a plus besoin d’être là »; et l’amitié ? « Nous, c’est vachement important pour nous ».

Parlons d'autres choses - photo

Autogénération de la jeunesse

Et les hommes ? Comment faire avec eux, avec l’image qu’on a de l’ancestrale phallocratie qui a soumis nos mères ? Leur faire payer, leur pardonner, continuer ? Chacune cherche, ensemble elles vont repousser les limites, découvrir le pouvoir des dangereuses amazones qu’elles peuvent devenir, l’apprivoiser peut-être, avec la complicité un peu rudoyée de l’ami Tom…

La lutte est âpre mais la (ré)conciliation possible : au bout de ce parcours initiatique cette jeunesse clame – comme toutes les jeunesses de tous temps ? – son envie de « réinventer tout, le couple, l’éducation, le désir ». Et affirme, enfin solaire, que « ce qui est sûr, c’est qu’on est bien vivant, et en mouvement ».

Les questions posées sont sans doute celles qui se posent depuis que l’adolescence existe, mais elles sont offertes sans impudeur et sans tabou. Et elles sont portées par une belle justesse d’observation, servies par une troupe aux personnalités riches, à l’énergie fraîche et intense, et cette jeunesse « bien vivant(e), en mouvement », c’est très beau à voir.

Parlons d’autre chose
Actuellement à l’affiche du théâtre Tristan Bernard (jusqu’au 22 décembre)
Un texte de Léonore Confino
Mise en scène : Catherine Schaub
Avec Aliénor Barré, Solène Cornu, Marion de Courville, Faustine Daigremont, Thomas Denis, Marguerite Hayter, Elise Louesdon, Camille Pellegrinuzzi, Léa Pheulpin
Un spectacle du Collectif Birdland

 

Mes tissages

Un monde de questions et de réponses : celui des demandeurs d’asile en face des officiers de la république. Un monde de sphinx et d’énigmes. D’errances et de douleurs, dites, racontées, redites, traduites, transcrites, déformées, raturées, tapées, transmises, répétées. Un palimpseste humain.

Qui parle à qui ? Qui est le noir ? Qui est le blanc ? Où est la salle ? Où est la scène ? Qui sont les gentils ? les méchants ? La vérité… qui la dit ? Qui la détient ? Qui la veut ? Ces demandeurs d’asile ont échappé à leurs enfers… Mais pour quel paradis ? Toutes ces binarités semblent bien absconses, réductrices, ridicules. D’un manichéisme grossier. La réalité est bien plus complexe et ce spectacle nous la donne à voir, intimement, subtilement, avec délicatesse et précision.

 © Christophe Raynaud de Lage

Moi, spectatrice, je me regarde tomber dans les pièges de la norme. Découvrir après coup que le spectateur était acteur, la noire ébahie était en fait une russe, que la blanche glaciale est devenue réfugiée tremblante, que le noir éperdu est européen.

Trois acteurs. Dont deux femmes. Dont deux noirs. Qui joue quoi ? Les repères sont perdus, le jeu des acteurs ne se laisse pas enfermer dans une case, une esthétique, et les comédiens glissent de la salle à la scène, d’un personnage à l’autre, d’une ethnie à l’autre. Les paroles sont dites, redites, traduites, répétées. Les langues chantent. La musique de l’albanais nous enveloppe, les traductions deviennent échos, les regards se font miroirs… Les pudeurs s’exposent sous la lourde lampe torche de l’administration. Trois comédiens et une intimité pour dire le déshabillage tremblant des âmes sous les regards blasés des gardes de l’Europe, satisfaits, sûrs de leur fait, agissant au nom de la richesse et de l’ordre.

Rien n’est appuyé. Les choses sont dites. Ce théâtre fait sens. Il est politique. Ancré dans le monde. Dans notre (in)humanité d’aujourd’hui. Le théâtre d’Aiat Fayez et de Matthieu Roy ne brouille pas les pistes, il tisse et métisse les êtres, au creux des âmes, au cœur des costumes, des personnages. Et le public même est pris dans les mailles de ce textile précieux, de langues, de cœurs et de vies.

Métissons.

Agnès  T.

Spectacle vu à la Scène Thélème 
Texte : Aiat Fayez
Commande d’écriture et mise en scène : Matthieu Roy
Avec Hélène Chevallier, Gustave Akakpo et Aurore Déon

Dates de tournée ici

 

Je vole... et le reste je le dirai aux ombres, un spectacle de la cie f.o.u.i.c

Je vole… et le reste je le dirai aux ombres

 

« Au moment où il se jette par la fenêtre, Richard réalise enfin son rêve d’enfant.
Voler.
Cette pièce prend corps dans l’espace de sa chute.
Une seconde. »

 

Nous sommes le 28 mars 2002, il est 10 h. 20 minutes et 37 secondes.
Richard Durn se jette par la fenêtre de la salle d’interrogatoire et durant une seconde, dans sa tête, tout reprend vie : sa mère, son seul ami, la vendeuse d’armes, le professeur d’art dramatique, Roberto Zucco, l’amoureuse de Bosnie, Robocop, l’adjointe au maire et Brad Pitt. Il sera 10h 20 minutes et 37 secondes longtemps.
 

« Je m’appelle Richard, et j’ai un pouvoir extraordinaire. Je vole.
Je sais que cet envol ne durera qu’une seconde et qu’ensuite ce sera comme si je n’avais jamais existé,
mais cette seconde sera la chose la plus importante de ma vie. »

 

Jean-Christophe Dollé, dont on avait aimé Timeline ou il y a quelques années Mangez-le si vous voulez, est parti en quête de ce qui a pu être une réalité de Richard Durn, cet homme sans histoire qui un jour est entré dans la salle de Conseil municipal de sa ville et en a abattu les membres. Des bribes, des souvenirs des uns, des autres, des notes de journal intime, des fragments de rapport de police…
Parcelles de réalité, rassemblées pour tenter de trouver un fil, saisir le point de basculement.
Pas de réalisme pour traiter cette réalité, pas de réalisme car comment savoir ? comment représenter l’indicible ?

En fond de scène, une boîte noire, façade ouverte. C’est le lieu où les trois acteurs ne sont pas dans la vie de Richard, le lieu où on l’envisage, l’interroge, le remémore, l’enquête. Le lieu où on le reconstitue aussi. Les acteurs s’y changent, passent la perruque de la mère, le blouson de l’ami; y convoquent Hegel et Nietzsche pour théoriser la violence, Freud peut-être ? le rapport au père ? ou la mère ?; soupèsent le poids de la libido face à celui de la pression sociale, qu’est-ce qui peut faire pencher la balance irrémédiablement ?

Richard, celui qui est passé à l’acte, n’apparaît jamais. Son portrait est taillé en creux, par les échanges de ses interlocuteurs, dans leurs mots ou les réactions de leur corps. Celui qui a tué puis s’est tué restera une absence, un trou noir dans l’espace où ont sombré des vies brisées, celles interrompues de ceux qui sont morts, celles altérées à jamais de ceux qui restent.
 

Je vole... et le reste je le dirai aux ombres, un spectacle de la cie f.o.u.i.c Photo © JC Lemasson
 

« En une seconde il peut se produire une infinité de choses »

Le temps se déforme. En une seconde, il peut se produire une infinité de choses. JC Dollé a travaillé avec Arthur Chavaudret, pratiquant la « magie nouvelle » avec le Collectif 14:20, pour donner corps à ces distorsions du temps, et l’on voit des instants bégayer ou se suspendre, s’étirer ou se télescoper. Non pas comme le temps se mesure, mais comme le temps se perçoit. Des tremblements de la réalité. La poésie surgit au détour d’un étonnement, jamais décorative, toujours porteuse de sens.

Avec une pudeur immense, Jean-Christophe Dollé, Clotilde Morgiève et Julien Derivaz nous entraînent à leur suite dans les méandres de la psyché du tueur. Ce sont tous trois de fins acteurs. Ils ont le goût du jeu, et la conscience de l’humanité de leurs personnages. Clotilde Morgiève a un talent rare pour passer d’un personnage à l’autre, d’un âge à l’autre, d’un état à l’autre, faisant oublier d’un geste qui elle était la seconde d’avant, gardant toujours la même justesse, la même expressivité ultra-sensible.
L’écriture comme la mise en scène, étoffées par un travail sur le son et la composition musicale d’une qualité et d’une pertinence qui méritent d’être soulignée, sont d’une intelligence, d’une fluidité et d’une précision remarquables. Dollé a le sens des images puissantes, de celles qui persistent. Du réel, les f.o.u.i.c. font théâtre, et du théâtre, matière à vibrer et à penser.
 

Marie-Hélène Guérin

 
Je vole... et le reste je le dirai aux ombres, un spectacle de la cie f.o.u.i.c Photo © JC Lemasson

JE VOLE… ET LE RESTE JE LE DIRAI AUX OMBRES
Ecrit par Jean-Christophe Dollé
Mise en scène : Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève
Avec Jean-Christophe Dollé, Julien Derivaz, Clotilde Morgiève
et les voix de Félicien Juttner et Nina Cauchard
Musique Collectif N.O.E
Avignon Off 2018 : au 11 Gilgamesh jusqu’au 27 juillet à 18h25