De bonnes raisons, ou l’artisanat du risque à mains nues

Cage de scène ouverte à 360°, sur le grand plateau du Monfort se love aujourd’hui un petit cirque. Piste, gradin, une perche, une bascule, une guirlande de loupiotes, deux acrobates, on y est !

Interrogations existentielles et voltige font bon ménage, et on les découvre même voisinant en haut d’une perche, dans le crâne en ébullition d’un voltigeur à 7 mètres du sol.
Les deux lascars, Matthieu Gary et Sidney Pin, qui ont fondé la compagnie La Volte-Cirque en 2018, n’en sont pas à leur première chute partagée.
De fausses impros en vraies prouesses, Mathieu est en haut qui fait le p’tit oiseau, Sydney est en bas qui fait les gros bras.

Le chemin sur lequel Matthieu Gary et Sidney Pin nous emmènent sillonne à partir d’une illusion de work in progress très maîtrisée. Les deux circassiens se révèlent des acteurs d’une belle justesse, répandant une impression de grande spontanéité, d’invention permanente, alors même que leurs échanges sont ciselés au silence près.
Ils nous embarquent dans la reconstruction d’un moment de création, nous faisant spectateurs de leurs doutes et questionnements, nous entraînant dans leurs recherches de solutions et nous prenant à témoin de leurs réponses.
 

 

« Matthieu, le voltigeur — Je tombe tout le temps ?
Sidney, le porteur — Moi je dirais plutôt que je te rattrape tout le temps »
« Matthieu — C’est hyper dangereux ton truc
Sidney — Ben ouais »

 

On assiste à une chorégraphie du danger et de la confiance, où, de corps-à-corps intenses en voltiges perchées, risque et sécurité dansent l’immémorial pas-de-deux d’Eros et Thanatos. Sans se départir jamais d’un humour très allègre, parfois même d’un esprit de farce très joueur, Matthieu et Sidney se livrent, mettant à nu leurs peurs, la panique qui recrée le monde, qui rétrécit la pensée, cherchant ces « bonnes raisons » qu’ils ont d’ensemble frôler et éviter le péril, interrogeant leur désir d’aventure et le désir d’affronter la vie, donc la mort qui s’y cache.

On parle beaucoup, dans De bonnes raisons. On y apprend cette chose troublante, qu’on pourrait appeler le paradoxe de la perche ? : en allant plus haut, on augmente le danger, mais on réduit les risques (en donnant plus d’amplitude au porteur pour réagir). On parle, on réfléchit, on rit beaucoup.
On parle mais on ne discourt pas. À mille lieux d’une conférence, plutôt au cœur d’une pensée en mouvement, dans la construction physique du déséquilibre et de la complicité, dans ce lieu où on éprouve son corps, où on partage une expérience.
Et quand les mots cessent, naît l’émotion. Car Matthieu et Sidney savent aussi nous saisir par surprise ou nous amener pas à pas à ce point où l’on a le souffle coupé, le cœur un peu battant d’appréhension et l’âme émerveillée. Ils nous offrent, en un art du cirque très nu, au plus simple, de ces instants gracieux où la virtuosité crée la poésie.
 

 
Une forme légère : deux artistes, un régisseur polymorphe, deux agrès des plus simples – la perche, la bascule, 200 paires d’yeux aux aguets, une once de requiem, un souffle de philosophie, beaucoup d’agilité technique et mentale : c’est peu, ça tient dans 10 mètres de diamètre, mais avec une vive intelligence et un rythme implacable, il n’en faut pas plus pour faire naître rires et frissons : un spectacle pertinent, drôle et tonique, à voir en famille !

Marie-Hélène Guérin

 

DE BONNES RAISONS
Un spectacle de la compagnie La Volte-Cirque
Au Monfort Théâtre, jusqu’au 19 novembre
Ecriture et jeu : Matthieu Gary et Sidney Pin
 

Echo : hybride et joyeuse entreprise de dissolution des chagrins d’amour

Dans les grésillements d’un ampli Vox, quelques signes griffent l’espace.
Ecran blanc, sol blanc, calligraphie d’un pied de micro noir, de longs cheveux sombres, d’une silhouette hiératique à l’immobilité de pierre.
Quelque chose de solennel se promet. On respire au rythme de l’artiste, l’attention s’aiguise.
Mais… une lueur espiègle pétille au coin de l’œil de Vanasay Khamphommala, une esquisse de sourire affleure… Sur grand écran, des témoignages défilent, avec une esthétique vlog entre journal intime et micro-trottoir, c’est toujours Vanasay face caméra, plus ou moins réveillée, plus ou moins échevelée, qui nous fait le portrait puzzle d’une histoire d’amour ratée, d’un syndrome de « la pauvre fille ». Derrière elle, à Paris ou ailleurs, clin d’œil des noms de rue – rue du Petit Cupidon, rue de la Gaîté, rue des Filles du Calvaire – qui dessine une géographie mélo des états d’âme de notre héroïne désabusée.

« Ceci est (une tentative / de rompre la malédiction d’) Echo »

Pour aller fouiller au jadis des peines de cœur, Vanasay Khamphommala fait appel à l’amoureuse malheureuse archétypale, la jolie et fraîche nymphe Écho, qui fut punie de sa bavardise par la femme du Big Boss. Petit rappel : Héra l’acariâtre cocue épouse de Zeus, pour être sûre de ne plus entendre les encombrants pépiements d’Écho, la priva de parole; ne lui resta plus que la possibilité de répéter ce que d’autres disent avant elle. Envoûtée par la beauté du narcissique Narcisse, Echo se languissait de lui avouer ses sentiments – ce qui n’aurait de toutes façons rien changer puisque Narcisse n’entendait que ses propres mots doux. Finalement, les deux amoureux de Narcisse – donc, Narcisse lui-même et Echo – mourront de chagrin, desséchés. De l’un il restera une fleur, de l’autre une voix.
 
© Pauline Le Goff
 
Comment faire pour libérer Echo de la prison de la répétition, que faire de nos chagrins d’amour ?

Dans ce spectacle protéiforme et baroque, Vanasay Khamphommala, artiste performeuse subtile et intense, très gracieusement entourée par les talentueuses personnalités de Caritia Abell, Natalie Dessay et Pierre-François Doireau, questionne avec érudition et malice notre rapport à la souffrance amoureuse.

Elle y met de la solennité et de la cocasserie.
Ça n’a pas l’air comme ça, mais ça se fait du bien réciproquement.
Mozart et boy’s band, Sappho et Britney Spears.
Lapsus chevelü, la compagnie de Vanasay Khamphommala « affiche crânement son identité trans : transculturelle, transdisciplinaire, transgénérationnelle, transcendentale surtout. Tout❤e trans❤e est pour elle un moyen autant qu’une fin. » Echo s’en fait l’écho, spectacle-performance, spectacle-rituel de guérison, spectacle-silence, spectacle-jeu, où les corps mon(s)trés ont des beautés pleines et in-attendues, où les langues se superposent, français, anglais, laotien, allemand, où le sérieux et le facétieux ont autant de valeur, où la tombe et la nappe du pique-nique voisinent chaleureusement, où le vide est empli et le chaos est doux…

Un bulbe de narcisse, une compresse sur le cœur
Une fleur piquée sur une poitrine
L’odeur du terreau sous lequel Echo, son cœur brisé et le corps de Vinasay sont enterrés
Le goût du raisin picoré
Tous les sens sont en alerte

La matière sonore, inventée, sculptée par Gérald Kurdian, est organique, dense et émouvante – boucles sonores, voix multiples nées toutes du même corps – hautes, ténues, sourdes, graves -, bruissements, amplifications des souffles, nappes électroniques hypnotiques entrelacées de chansons populaires ou d’airs classiques.
Un troublant duo bouleverse : la voix enregistrée de Natalie Dessay emplit l’air, parfaite, aérienne, tandis que doucement, comme pour elle-même, comme fredonnant, elle-même reprend sa mélodie, superposant sa voix intime, sa voix familière à celle de la chanteuse lyrique.
 
© Pauline Le Goff
 

Une veuve tout de noir vêtue plante des narcisses sur le monticule formé par le corps recouvert de terre, les arrose, chanterait bien, car « elle chante bien aux enterrements » – si un faune rouquin, fulminant (Pierre-François Doireau), ne l’interrompait sans cesse, interpellant Echo, ou son interprète ?, envahissant le recueillement de la veuve de mots, et le plateau d’artefacts de nature, rochers, mousses, arbres, figurines d’animaux.

Les mots saturent l’écran – palimpseste où c’est la superposition et non la disparition qui fait l’effacement, le plateau qui fut nu se couvre de désordre, c’est à dire de vie.

Des majestueuses ailes d’ange passent, portées par le vaste dos nu de Caritia Abell. On entend la légende laotienne de la création de l’écho, presque miroir inverse du mythe grec, puisque l’écho est né là pour guérir une absence, faire qu’à l’appel d’un être aimé il n’y ait jamais seulement du silence pour réponse.
 
© Pauline Le Goff
 

« Quand nous nous embrassons, les morts prennent part à nos baisers
Il y a dans nos bouches les baisers qu’Echo n’a pu donner à Narcisse, dans nos baisers Echo embrasse à perdre haleine
Echo ne répète plus les paroles des amants éplorés, sa langue a mieux à faire, elle fouille ta bouche »

C’est beau, c’est drôle, c’est poétique et grave, c’est intelligent, c’est joyeux et romantique, ça brasse et ça émerveille : Echo est un spectacle rare et étonnant, c’est aussi une expérience à laquelle il faut savoir s’abandonner, pour partager un moment hors de l’ordinaire.
Un hymne étrange, tonique, sacrificiel et vivifiant à la vie et l’amour.

Marie-Hélène Guérin

 

ÉCHO
Un spectacle de la compagnie Lapsus chevelü
Dramaturgie et textes Vanasay Khamphommala (en entretien pour RFI)
Avec Caritia Abell, Natalie Dessay, Pierre-François Doireau, Vanasay Khamphommala et la participation de Théophile Dubus
Collaboration artistique Théophile Dubus et Paul B. Preciado
Création musicale et sonore Gérald Kurdian
Scénographie Caroline Oriot
Création lumière Pauline Guyonnet
Costumes Céline Perrigon

Vu aux Plateaux sauvages
À retrouver en tournée :
Du 4 au 7 octobre 2022 au Théâtre Olympia – CDN de Tours
Du 18 au 22 octobre 2022 au TnBA – Bordeaux
Du 6 au 7 décembre 2022 à la Halle aux Grains – Scène nationale de Blois
Du 13 au 14 décembre 2022 à la MCA – Scène nationale d’Amiens

Pour que tu m’aimes encore, ou l’enfance de l’art

Vous avez envie de vagabonder sur les chemins de l’enfance ? Elise Noiraud se propose de vous prendre par la main et vous emmenez en balade. Seule en scène, puisant dans ses souvenirs pour en faire la matière d’une enfance archétypale, une enfance-miroir de nos enfances de petits Français de la classe moyenne d’après le baby-boom.

Pour_que_tu_m'aimes@Baptiste Ribrault Elise Noiraud © Baptiste Ribrault

« Pour que tu m’aimes encore »

ou « de Céline Dion en tant que symbole des affres adolescents entre 1995 et 1998
(on se souviendra fort à propos de « Mommy », de Xavier Dolan) »

Elise a 13 ans et demi. C’est elle sur l’affiche, c’est elle qui, en ces années 90’, adule Cécile Dion, c’est elle qui fera une « choré » sur « Pour que tu m’aimes encore » avec ses meilleures copines pour la fête de fin d’année de l’école, c’est d’elle dont on nous promet le portrait.
Et c’est bien elle qui avancera vers l’adolescence au fil de ce solo tonique et sensible. Pourtant c’est autant sa mère et tout son monde de collégienne qui vont se déployer sur le plateau nu, habillé simplement d’une chaise et des lumières judicieuses de Manuel Vidal. Elise Noiraud croque avec justesse et une grande expressivité Tony, l’amoureux secret, les professeurs, les meilleures copines, une chargée de mission du Conseil régional, s’attarde sur la maman à la maturité tourmentée, laissant à chacun le temps d’exister, de prendre forme – au risque de s’éloigner – peut-être sciemment ? – de l’émotion, de prendre de la distance avec le cœur du sujet, cette demoiselle en pleine construction qu’elle était alors.
Difficulté de communication, mais aussi fugace tendresse partagée, avec sa mère, complicité du trio des copines, comment faire avec l’autorité, avec les premiers émois amoureux, avec son propre corps, Elise tâtonne, cherche, expérimente… Deux acmés de son apprentissage de la liberté, deux pics d’intensité du spectacle aussi : la boum : « y’a des grands qui fument des cigarettes » – l’exaltation de la danse, la jouissance du regard admiratif des autres – ah encore une fois on se retrouve happé par un moment de danse sur du Céline Dion, Xavier Dolan, Elise Noiraud, cessez cette conspiration !, la frustration d’en être arrachée prématurément par une mère dont on ne sait si elle est plus inquiète qu’envieuse, ou l’inverse… et le voyage scolaire : « on est en Pologne, tout près de la Russie, et je ne veux pas rentrer – tout est différent, même la pluie est différente ». Le voyage est raconté au mégaphone, petit drapeau rouge à la main, sur l’air de la Maknovtchina, c’est le premier voyage « de grande », tout est neuf, ce qu’on voit comme son propre regard, c’est la femme libre qu’elle deviendra qui transparaît sous sa carapace d’ado, c’est le goût de l’ailleurs qui naît.

« De l’extraordinaire des vies normales »

Elise Noiraud – extravertie, ludique, avec une approche un brin sociologique dans son « portrait de groupe » autour de la figure centrale d’Élise, 13 ans et demi, nous dessine des vies « de tous les jours », dont chacun des spectateurs a vécu une bribe, des pans, peut se reconnaître dans le détail ou les grandes lignes, les airs populaires qui traînent dans un coin de la tête, les timidités, les fous-rires, les errements, les heures d’ennui, les enthousiasmes, les colos… Et, au bout de cette enfance « comme tout le monde » : une artiste ! qui sait faire voir l’extraordinaire, les saveurs riches, variées, partagées et particulières de ces vies normales.

Marie-Hélène Guérin

 

À voir en trilogie (La Banane américaine + Pour que tu m’aimes encore + Le Champ des possibles)
au Transversal Théâtre du 7 au 26 juillet
Un spectacle écrit et interprété par Elise Noiraud
Avec la collaboration artistique de Baptiste Ribrault
PianoPanier avait interviewé Elise Noiraud au moment de la création de Pour que tu m’aimes encore : entretien à retrouver ici : CLIC

Soudain, Chutes et envols : C’est quoi, l’amour ?

Soudain, Chutes et envols, Librement inspiré des Fragments d’un discours amoureux, de R. Barthes.
L’intitulé laisse envisager le spectacle à thèse, un petit air universitaire, une chansonnette à langage abscons… Loin de là ! et ça va d’autant mieux à Barthes, philosophe et universitaire qui avait les pieds, la tête et la chair dans la vie.

Laurent Vacher avait envie d’explorer le rapport des enfants et ados au sentiment amoureux. Une évidence : s’appuyer sur les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes – sorte d’abécédaire hautement subjectif et palpitant, voyageant de A comme Absence à V comme Vérité, en passant par le C de Corps et le J de Jalousie dans une moderne carte du tendre.

« Pour l’écriture de ce projet, j’ai de suite proposé à Marie Dilasser de faire partie de cette aventure pour ses qualités d’autrice : son irrespect des conventions, des clichés, sa pertinence, son humour cinglant, son non conformisme, son sens de l’observation. Sa dramaturgie éclatée, l’entrelacement de ses idées, les ruptures et fantaisies qui ne quittent jamais le service du sens, un sens poétique, aiguisé et léger qui me paraissait essentiel pour traiter ce sujet. » écrit Laurent Vacher, metteur en scène et initiateur du projet.

Le spectacle et le texte se sont nourris de confrontations, de rencontres, les Fragments de Barthes s’entrechoquant aussi bien au Banquet de Platon, aux mots de Nan Goldin, qui sera citée, qu’aux témoignages recueillis pendant une longue enquête, pour faire jaillir questions, interrogations et inventions.

C’est perché au cœur du beau Parc des Buttes-Chaumonts, à Paris, qu’en ce mois de mai Soudain, Chutes et Envols nous a emporté au cœur de son parc archétypal, l’endroit idéal pour s’aimer, parce c’est « un trou dans la ville, parce qu’il y a assez d’espace entre les gens, un endroit où il y a de la place pour que les rêves fassent irruption ». À Avignon, il se nichera dans les Jardins de Saint-Chamand.

Les trois jeunes comédiennes, streetwear bigarré, leggings, jeggings, minikilt gentiment post punk, sacs à dos, smartphones. 3 grandes gamines, Cookie, dite Poupée (Ambre Dubrulle), Guido (Inès do Nascimento), Jo (Constance Guiouillier). Trois grandes gamines-gamins car, comme dans les Fragments, l’être aimé n’est pas d’un genre déterminé. Guido fut autrefois une petite fille nommée Trixi, Jo n’est pas un garçon, Cookie, blonde princesse 2.0 aimera l’un et l’autre.

Guido rechigne qu’on puisse lui dire qu’iel est une fille « vous dites ça juste parce que j’ai une jupe et des seins ! », Jo la sapiosexuelle préfère remplir sa vie de livres, découvrir le monde, Cookie demoiselle dépressive – « Pas d’envie. Pas de désir. Pas de problèmes. Rien » – retrouvera le goût d’être aimée afin de pouvoir retrouver celui d’aimer…

Ambre, Constance, Inès, se métamorphosent à vue, sur un jean une robe apparaît, un blouson disparaît, un jupon tombe, Jo et Cookie brièvement deviennent les géniteurs de Trixi/Guido, des pages deviennent tulipes, bleuets, anémones, un bouquet devient fontaine.

Comme à l’adolescence, comme en amour, tout devient tout autre.

« J’ai des visages que je n’aurais pas eu
si je ne t’avais pas rencontré.e »

Soudain, Chutes et Envols : car sans doute dans l’amour il y a du soudain, des chutes et des envols. Soudain soi accueillant l’autre devient autre qu’avant, soudain on se prend les pieds dans le tapis du rêve ou celui de la réalité, ou à la jonction des deux, et nous voilà falling in love, chutant en amour, tombant amoureux, et sentant cœurs, âmes et corps frémissants s’envoler, s’élever, s’aérer…

On parle du désir et de peau qui appelle l’autre, de chemins où l’on se promène, tracés par les mains de l’autre, d’un corps qui est devenu la carte du parc où l’on se retrouvait – à moins que le parc ne fût la carte par anticipation du corps qu’on apprendra à aimer, bientôt.

L’air de rien, tout en délicatesse, en légèreté, en humour et en mouvement, on met en jeu la fluidité des genres, la construction de soi, l’estime de soi, l’ouverture à l’autre, les aspirations et inquiétudes menues ou immenses d’une jeunesse d’aujourd’hui.

Les comédiennes ont de la justesse et de la fraîcheur ; l’écriture est alerte, parfois littéraire, toujours vive ; la mise en scène se fait fantaisiste pour raconter une quotidienneté foisonnante. Le public, multiculturel, multigénérationnel, quitte le parc réel et son double théâtral avec une petite pétillance de plus au coin de l’œil et quelque chose de guilleret en plus au coin du sourire ! C’est réjouissant et rafraîchissant, d’une intelligence vivace et gaie, et sans doute, si on partage ce moment en famille avec des jeunes ados, ce sera une jolie porte d’entrée pour le dialogue.

Marie-Hélène Guérin

 
P.S.
Un monsieur à la belle barbe blanche, visage buriné, anorak décati et chaussures râpées, un vieux cabas à ses pieds, sur un banc en périphérie de l’espace scénique s’est rapproché. On est venu déranger l’ordre de son havre, on s’est invité en plein sur son aire. Manifestement, ça valait le coup ! Ce spectateur à la dérobade, regard clair et vigilant, mains tranquilles croisées sur les genoux, est un discret témoin du pouvoir et de la magie du théâtre.

 
SOUDAIN, CHUTES ET ENVOLS
Vu au Parc des Buttes-Chaumont à Paris XIXe
À retrouver dans le cadre de la programmation toujours passionnante de La Manufacture, toujours en plein air (Jardin de St Chamand), du 7 au 26 juillet 2022
Texte de Marie Dilasser
Mise en scène Laurent Vacher
Avec Ambre Dubrulle, Constance Guiouillier, Inès Do Nascimento.
Une production Compagnie du Bredin – Laurent Vacher avec la participation artistique du Studio d’Asnières – ESCA et le soutien du Festival Aux quatre coins du Mot (La Charité-sur-Loire)

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Les Bijoux de pacotille, précieuse petite musique d’enfance

Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, il fait bon, c’est presque l’été; la nuit est claire et sereine. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, un couple rentre d’une soirée gaie, entre amis. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une petite fille qui a presque neuf ans et son frère cadet dorment comme des enfants, guillerets de l’absence des parents, on a regardé un western avec le baby-sitter, on a traîné, on ne s’est pas brossé les dents.  
Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une voiture sort de la route à l’entrée du tunnel de Saint-Germain-en-Laye. Tout a brûlé, le véhicule, les vêtements, les papiers, les peaux. Pour toute trace, ne restent plus de cette nuit-là qu’une boucle d’oreille en forme de fleur et deux bracelets en métal, noircis par le feu, bijoux de pacotille restitués à la famille, petit trésor qui tient au creux d’une main, minuscule, et immense comme ce qui compte.

Une voix “off” juvénile énonce d’un ton presque anodin, presque léger les circonstances de l’accident. Dans cette voix, c’est le début du printemps, le plaisir de la soirée qu’on entend, pas le crissement des freins, pas la brutalité de l’accident.

Cette voix, c’est celle de Céline Milliat Baumgartner, qu’on ne voit pas encore, et ces mots sont les siens, et cette nuit, c’est la sienne.

En 2013, la comédienne a ressenti le besoin, l’urgence d’écrire Les Bijoux de pacotille, pour renouer les fils de son histoire, redessiner ce moment de basculement, celui où une enfant chérie devient une enfant sans parent.

“Le livre est publié en février 2015.
Mes mots et mes morts, mes fantômes, sont ainsi rangés dans cet objet, ils ont trouvé une place et n’envahissent plus ma vie n’importe quand, n’importe comment.
C’est bien. C’est plus confortable”.

Les mots écrits petit à petit ont pris leur envol, et se sont tissés à sa vie de comédienne, jusqu’à arriver sur scène. C’est à Pauline Bureau, dont on a beaucoup aimé tout récemment Pour autrui ou il y a quelques temps Mon cœur, que Céline Milliat Baumgartner va remettre cette part si intime d’elle, pour que la confidence devienne spectacle – tout en restant confidence.

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Le plateau est nu, un cadre-miroir le surplombe, incliné, dans son reflet l’actrice semblera plus seule, un peu lointaine. La voix de Céline se déploie dans cet espace vide, l’absence de son corps capte l’attention, d’emblée. Puis elle va arriver, petite robe bleue, joli sourire dessiné rouge, frange noire, elle se tient droite comme une enfant sage.

Actrice et metteuse en scène ont trouvé un équilibre subtil, les gestes justes qui aiguisent le propos, la distance qui s’amenuise ou s’étire pour densifier l’air entre notre regard et elle, la trajectoire qui se dessine au sol – pour créer la fine chorégraphie, tremblante et douce, de ce chant de deuil et de vie.

Avec pudeur et discrétion, en transparence derrière le sourire, s’avancent la fragilité de l’enfance, la blessure de l’absence, la ténacité de la force de vie.

“On me dit parfois que je ressemble à ma mère. Oh, elle était plus grande, et si belle. Mais je lui ressemble, le menton, et le sourire, là. Je peux lui redonner corps, lui redonner vie.
Je ne peux rien donner à mon père, ni corps ni vie. Les souvenirs sont avec lui sous terre. Il faut que je creuse.”

Céline Milliat Baumgartner nous dessine le portrait de ses parents. La mère, la belle, la grande, ah, et quelle actrice !, la mère aux bracelets de pacotille s’entrechoquant à ses poignets. Le père aux yeux bleus, beau comme un acteur américain. Les parents aimés, qui s’aiment et se disputent, qui aiment leurs enfants et qui aiment les laisser quelques heures pour aller s’amuser chez leurs amis. Le tableau d’une famille vivante et mouvante, brossé de mémoire et d’invention par la petite fille devenue grande, qui fouille ses souvenirs, invente des histoires et comble les oublis, dans une langue mélodieuse, écrite, peaufinée, et pourtant souple comme une parole, ondulante, incarnée.
 

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Elle s’assoit, quitte bottines et socquettes, passe des chaussons de danse, des pointes.

et comment tu feras quand on ne sera plus là ” demandait la mère à l’enfant qui a besoin pour s’endormir de son câlin, son verre d’eau, son encore un bisou maman…

Elle nous dit le futur de son passé.

Quand mes parents ne seront plus là, personne ne nous dira rien, personne n’osera nous dire la vérité, que c’est plié.
Quand mes parents ne seront plus là, je soufflerai neuf bougies, dix, onze, quatorze, quinze, et j’aurai 8 ans encore et encore.
Quand mes parents ne seront plus là, je marcherai quinze centimètres au-dessus du sol et de toute douleur.

Une musique de carillon, de cette sorte de métallophone dont on jouait en 6e, dans ces années-là; elle arrondit ses bras, s’élève sur ses pointes, elle flotte sur des nuages, elle est aérienne, vulnérable, courageuse.

À l’image de ce moment, dans ce spectacle, tout est délicat, gracieux, tendre. Dès le titre, ces “bijoux de pacotille”, ces bijoux à deux sous, si précieux parce qu’ils sonnaient aux bras de la mère aimée. La vidéo se fait seconde peau, ombre fugace – films super 8 aux saveurs nostalgiques et gaies, vagues lentes sur du sable blond, nuages cotonneux, les images glissent sur le décor, sous les pas de l’actrice, se fondent dans l’air avec la discrétion et la tenace présence d’un souvenir.

 

« J’oublierai l’odeur de mon père, j’oublierai la chaleur de leurs corps. Je veillerai sur mon petit frère. Je me ferai des talismans avec des petites choses retrouvées dans les cartons du déménagement.
Je n’ai pas à rendre compte de ma vie à mes parents; je n’ai pas à me justifier pour ne pas venir déjeuner avec eux dimanche; je n’ai pas à m’occuper d’eux, trouver le temps, être patiente. Je n’ai pas peur de les perdre.

J’envoie à la morgue toute personne aimée qui a plus de dix minutes de retard.
Je ne passe pas mon permis pour ne pas être responsable de l’accident, puis je le passe pour ne pas être victime de l’accident.
Je fais plein de petites choses bizarres, pour rester en vie.
J’ai désobéi à ma mère, je suis devenue actrice. 
»

 

Ces « bijoux de pacotille » nous laisseront au cœur une mélodie entêtante et touchante, triste et douce comme le souvenir de la musique des bracelets d’une mère cliquetant à son poignet.

 

Marie-Hélène Guérin

 

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Les Bijoux de pacotille
à l’affiche du Théâtre 14 du 10 au 21 mai 2022
Texte de Céline Milliat Baumgartner
publié aux éditions Arléa
Mise en scène Pauline Bureau
Interprétation Céline Milliat Baumgartner
Vidéo Christophe Touche

Photos : Pierre Grosbois

Virile et touchante Tendresse d’une jeunesse tourmentée

La Tendresse, mis en scène par Julie Bérès, compose avec le premier spectacle Désobéir, un dyptique sur une jeunesse en rupture avec les modèles du passé et à la recherche de nouveaux repères. En 2016, elle proposait de rencontrer quatre femmes issues de l’immigration qui s’exprimaient sur le cadre familial et intime dans lequel elles évoluent en abordant de nombreux sujets encore tabous sur les scènes de théâtre ou mal traités par les médias (la religion, les relations entre hommes et femmes, la famille…).
Dans son nouveau spectacle, la metteure en scène s’intéresse à la masculinité et à ses codes. Poursuivant sa démarche de terrain en allant récolter des récits dans le cadre de rencontres et d’entretiens, elle réunit huit jeunes comédiens sur le plateau, aux parcours, aux origines et aux milieux très différents, proposant ainsi un large panorama de la société française urbaine. À partir de la matière documentaire collectée, en collaboration avec les auteurs Kevin Keiss et Alice Zeniter, elle fait surgir des personnages et des récits qui parlent des hommes et les représentent dans leur diversité et leur complexité.

Nous sommes bien au théâtre pour raconter une histoire, des histoires. Il ne s’agit ni d’une leçon d’éducation civique, de genre ou de sexualité ni d’un documentaire. La parole, ou plutôt les paroles, jaillissent de manière très frontales, brutales parfois, comme si nous venions d’ouvrir une boîte de Pandore dont le contenu bouillonne et doit déborder pour évacuer un trop-plein. La scène devient alors une place libre et ouverte pour donner à chacun la possibilité de s’exprimer, de raconter son vécu, de témoigner et surtout de se confier. La frontière entre le récit et l’improvisation se brouille. Assiste-t-on au spectacle d’hier et à celui de demain ? Les personnages et les histoires seront-ils les mêmes ? On a le sentiment d’avoir mis le doigt dans un trou noir infini et que les vannes sont ouvertes, que le temps du grand témoignage est arrivé. Ouvrir son sac et dire, parler, mettre des mots pour soulager, nettoyer, vider puis soigner. Car si les personnages parlent du passé, des générations précédentes et de cet héritage dont ils sont trop lourdement chargés, c’est vers l’avenir qu’ils regardent, un avenir qui les effraient. Âgés d’une vingtaine d’années, ils se lancent dans la vie comme sur des sables mouvants. Les fondations du monde d’hier qui a forgé leur éducation et leur vision du monde viennent de s’écrouler. Ils doivent désormais écrire leur rôle, définir leur nouvelle identité, trouver leur place malgré le flou et le brouillard qui les enveloppent. La Tendresse interroge le poids de la responsabilité qui leur incombe, les doutes et les peurs qui les habitent. Le spectacle agit comme un parcours initiatique pour interroger ce nouveau monde, s’adresser à lui, le tâter avant de s’y plonger totalement.

La troupe formée sur scène prend des allures d’une bande de copains, de gamins même, qui se retrouvent dans un lieu interlope et neutre, tantôt un vestiaire masculin où la virilité s’exacerbe, un club où les corps et le désir s’expriment, un square ou une place publique où les adolescents se retrouvent pour traîner et finalement une tribune où chacun prend la lumière à tour de rôle pour déclamer son histoire. Dans un effet de brouhaha choral, les comédiens s’interpellent, se chamaillent, se charrient, se bagarrent comme des enfants dans une cour de récréation. De l’anecdote partagée timidement au sein du cercle masculin des potes, le récit se transforme en une confession publique, plus profonde, universelle, et le public, qui partageait la complicité du groupe à la manière d’un membre silencieux, se transforme en une assemblée populaire face à des orateurs, des grands témoins d’une génération malmenée et effrayée. Ce doute incessant face à l’avenir et au cadre que la société est censée nous offrir fait ressortir de manière saillante tous les paradoxes auxquels nous sommes confrontés. Les discours bien-pensants, les réactionnaires, les injonctions contradictoires, tout y passe.
Dans une époque où il semble ne plus y avoir de tabous, ici, la parole dérange, interpelle et éclate comme si elle faisait résonner haut et fort ces petites voix qui nous taraudent devant une actualité si complexe et si violente. Tout est dit frontalement, sans aucun filtre, et le spectateur se retrouve scotché dans son fauteuil. Acquiesçant souvent, parfois dérangé, intimidé de voir ses questionnements intimes déballés publiquement. On rit jaune aussi.

La Tendresse évite tous les lieux communs, les discours éculés et les leçons de morale. Avec une grande bienveillance et sans parti pris, le spectacle offre de la place à chacun dans un discours pluriel où rien n’est noir et rien n’est blanc et où l’incertitude, finalement, prend toute son importance. Il donne confiance et rassure pour aller de l’avant, affronter les jugements et la fausse morale.

L’énergie phénoménale déployée sur scène par les comédiens est galvanisante. Deux heures durant, c’est un tourbillon qui se répand sur scène et déborde, encore une fois, jusque dans la salle. Nous sommes tous pris à parti, concernés et impliqués. On ne peut plus faire semblant. La danse se mêle à la violence, les corps s’expriment.
On rit beaucoup aussi. Et cet humour simple, naïf et trivial parfois, révèle les paradoxes et les contradictions des situations, des débats et des stéréotypes. On souffle, on prend du recul, et le spectacle qui pourrait être écrasant et insupportable prend soudain une autre dimension, plus réflexive.

Julie Bérès et son collectif de comédiens et d’auteurs nous offrent un spectacle puissant et troublant d’une vive intelligence, courageux et libre. Il est bon d’entendre ces voix qui nous rassurent, nous donnent de la force et nous réconcilient.

Alban Wal de Tarlé

 

LA TENDRESSE
Un spectacle de la compagnie Les Cambrioleurs
Au TGP, Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis (93) du 16 mars au 1er avril 2022
Conception et mise en scène Julie Berès
Dramaturgie et écriture Kevin Keiss, Julie Berès et Lisa Guez, avec la collaboration d’Alice Zeniter
avec Bboy Junior (Junior Bosila), Natan Bouzy, Naso Fariborzi, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner, Mohamed Seddiki
Chorégraphe Jessica Noita – création lumière Kélig Lebars – assistante éclairagiste Edith Biscaro – création son Colombine Jacquemont – régie générale Quentin Maudet – régie plateau Dylan Plainchamp – scénographe Goury chef atelier de construction – Grand T François Corbal – création costumes Caroline Tavernier – régie de tournée Quentin Maudet et Loris Lallouette
Photos © Axelle de Russé

Dates de tournée et autres informations à retrouver ici

Là : folie douce

Il y a de la sauvagerie, de la fantaisie et de la délicatesse dans cette « Pièce en blanc et noir pour deux humains et un corbeau-pie ».

Tandis que le public s’installe, une note tenue emplit l’espace, vibrante. Un « la », suggère mon petit bonhomme de 5 ans. Ce serait un judicieux « jeu de mot » musical, bien en harmonie avec la synesthésie du spectacle, où images et sons se génèrent les uns les autres (mais je n’ai pas l’oreille juste, et ne saurai le confirmer).

Un triptyque de hauts panneaux blancs masquent les murs patinés des Bouffes du Nord, matrice immaculée qui verra la naissance d’un étrange hybride, fascinant, drôle et beau.
Un être à trois têtes – celle d’un homme d’abord (Blaï Mateu Trias, souple, busterkeatonien), puis d’une femme (Camille Decourtye, ancrée, expressive), enfin d’un animal (Gus, lui-même oiseau hybride, corbeau pie, ailes et bec de charbon, poitrail de neige) -, lui donnera vie et mouvement, abolissant les frontières entre cirque et danse, entre théâtre et chant, humour et métaphysique, graphie et rythme. Rien ne se confronte, tout se mêle et s’enrichit, pour créer un spectacle intense et poétique.

Dans une scénographie épurée, enrichie d’un magnifique travail de création sonore, on va de surprises en sourires, on retient son souffle devant quelque acrobatie haut perchée, on s’amuse de duos physiques ou verbaux à la folie douce, on a le cœur qui chavire d’émotion bousculé par la voix chaude et ample de Camille Decourtye ou le timbre baroque de Blaï Mateu Trias, interprète d’un fragile et infiniment troublant air de Purcell.

Les deux artistes, accompagnés de leur corbeau-pie, avec une complicité palpable, usent de leur corps élastiques pour créer situations, gestes, interrogations, sens et sons.
Ça pulse et ça rêve, c’est charnel et spirituel.
Cultivant l’art de la joie, ils inventent d’étranges résolutions à de curieux problèmes, retournent à l’origine du monde et font jaillir la lumière de déchirures… Petit à petit, ils zèbrent la page autrefois vierge du décor d’empreintes et de traces, de paysages et calligraphies énigmatiques, tandis que leurs peaux et leurs costumes se maculent du blanc des murs : le désordre comme signe(s) de vie(s) !

Leur monde, ce monde-«  » , a la sauvagerie fraternelle, le déséquilibre constructif, la gravité légère et la drôlerie salvatrice. Cela réjouit l’œil et l’âme.
a de la grâce et de la générosité, et une des belles vertus du spectacle vivant : nous faire sentir moins seul. Ce soir-là, le public, pétillant de plaisir, d’une longue ovation debout, les en a remercié avec chaleur.

Marie-Hélène Guérin

 


Un spectacle de la compagnie Baro d’Evel
Au Théâtre des Bouffes du Nord
Auteurs et artistes interprètes Camille Decourtye, Blaï Mateu Trias et le corbeau pie Gus
1er volet du dyptique Là, sur la falaise

En tournée : un clic ici pour voir les dates de tournée

BARO D'EVEL LÀ TEASER from Baro d'evel on Vimeo.

Elles vivent : puissance des mots, choc des images, une joyeuse et vivifiante performance performative !

 

« Ne me confondez pas ! »

Descendons dans les tréfonds du 104, à Paris XIXe, pour déboucher dans une clairière aussi réaliste que synthétique, spectaculaire que poétique…
Imaginez d’invraisembablement hauts panneaux tombant des cintres en une futaie de nylon, un sol imprimé « sous-bois », un faux tronc informe en guise de banc mou, une table de mixage en retrait vaguement camouflée par des arbustes en plastique (Arnaud Boulogne aux manettes). Une « médiatrice fictionnelle » (accorte Sofia Teillet) s’engage à faciliter nos rapports à la fiction qui va bientôt démarrer, mais aussi ceux de la fiction aux spectateurs, car « on n’y pense pas, mais la fiction aussi peut avoir du mal à entrer en contact avec les spectateurs ». Sofia Teillet nous avertit : nous la retrouverons plus tard, dans la fiction, en Rita. Elle ne portera plus de lunettes : « ne me confondez pas ! ».
Nous voici donc officiellement en plein artifice…
 

Dans un futur proche, deux amis se retrouvent dans la forêt. Michel (lunaire Alexandre Le Nours), adepte de la deep mindfullness poussée à son paroxysme (car on peut sans doute appeler « paroxysme » deux ans en transe hypnotique dans un caisson d’isolation sensorielle), a perdu le fil de l’actualité. Taylor (Antoine Defoort himself, malicieux clown blanc) s’empresse donc de lui retracer son histoire au sein de la « Plateforme Contexte et Modalité », sorte de parti politique artisanal qui s’est, contre toute attente, retrouvé aux portes du pouvoir.
S’enchâssent donc parallèlement les aventures passées de la-dite P.C.M. et les péripéties pseudo-présentes de sa narration, impliquant quelques barres de Bounty (deux ans de jeûne, ça creuse) et l’usage d’un petit appareil bien pratique, le mnémoprojecteur, qui, comme son nom l’indique, permet de projeter ses souvenirs devant soi, sous forme de powerpoint dessiné à main levée, d’hologramme, de filtres oreilles de chat, etc, selon le degré de réalisme souhaité,la fidélité du souvenir ou l’état d’esprit du locuteur.
 

La fameuse P.C.M. s’était jetée dans la bataille politique (ou plutôt avait glissé dedans presque par mégarde) avec pour objectif avoué de « questionner les modalités du débat », s’interrogeant sur l’impact des conditions du dialogue sur le développement des Idées. Car les Idées, « pokémons logomorphes », subissent, comme tout être vivant, l’influence du Contexte (et des Modalités). On parlera donc beaucoup de langage, dans ce spectacle très « méta », qui nous offrira même une balade dans le Monde des Idées (autant dire que Platon ne voyait sûrement pas ça comme ça – encore que…)…

 

« On vous raconte une histoire,
et vous allez secréter de l’efferalgan »

Antoine Deloort et ses acolytes interrogent notre société contemporaine, ses richesses et ses travers, avec une grande acuité, une grande culture et un sens réjouissant de l’absurde !
C’est aussi joyeux que conceptuel, foutraque que documenté.
On aime leur côté universitairo-bricolo, ambitieux sans prétention, cultivé sans arrogance, traitant la fantaisie avec sérieux et le sérieux avec décalage.

Elles vivent : tentative jouissive, aristotélicienne et utopique, de revendiquer une réconciliation des sophistes et des philosophes, d’appeler à l’écoute plutôt qu’au fracassage de mâchoires… Et surtout de saluer la puissance des histoires et des mots, de mettre en majesté la fonction performative du langage.
Puisque l’imagerie médicale atteste l’effet placebo, puisque les histoires sécrètent de la matière, puisque notre esprit est aussi fort que la chimie : allons donc doper notre réel à la fantaisie fertile d’Antoine Defoort !

Marie-Hélène Guérin

 

ELLES VIVENT (ex-FEU DE TOUT BOIS)
Au 104, jusqu’au 27 janvier 2022
Un spectacle de l’Amicale
conçu par Antoine Defoort
Collaboration artistique : Lorette Moreau
Avec Sofia Teillet, Alexandre Le Nours, Antoine Defoort et Arnaud Boulogne
Régie générale : Simon Stenmans | Création sonore : Mélodie Souquet | Création musicale : Lieven Dousselaere | Scénographie : Marie Szersnovicz | Production : Alice Broyelle et Thomas Riou | Regard extérieur : Stephanie Brotchie | Bricolage : Sebastien Vial et Vincent Tandonnet | Conception des robots : Kevin Matagne | Conseiller logomorphe : Esprit de la Forêt
Photos : Mathieu Edet

À RETROUVER EN TOURNÉE :
24 et 25 mars 2022 : Le Bateau Feu – Dunkerque
du 6 au 8 avril 2022 : Carré-Colonnes – Saint-Médard-en-Jalles
les 16 et 17 juin 2022 : Kaai Theater – Bruxelles
et tournée à venir en 22-23

À la vie ! : interroger la mort, et les vivants, avec tendresse.

Démarrage en trombes. En fond de scène, un « théâtre dans le théâtre », un rideau bleu, trois coups, mille mort, répétées, loufoques, crépitantes, languissantes, tragiques, bavardes, hystériques, secrètes…
On meurt sur un matelas placé au centre du plateau, ou n’importe où alentour, en vrac sur le parquet, en tas sur une volée de marches, en Médée, en Cyrano, à l’arme blanche, en flammes, avec panache, en une tentative sinistre et jubilatoire d’épuiser le sujet sous les éclats de rire déchaînés du public.

Puis on mourra pour de vrai, ça prendra plus de temps, dans les mots tranchants de la médecine, dans la compassion des siens et des soignants, on mourra sans le savoir d’un cancer muet comme une tombe, d’un cœur au bout du rouleau.

Devant l’ample et épuré décor gris-bleu composé avec pertinence par Charles Chauvet, un haut rideau se déplace pour modeler l’espace. La limpide mise en scène d’Elise Chatauret s’y inscrit avec délicatesse. L’espace et les comédiens glissent d’un lieu – chambres, salle de repos, salle d’attente – et d’un rôle à l’autre – tour à tour médecins, proches, patients – avec beaucoup de fluidité et de lisibilité, accompagnés par la discrète et rigoureuse création lumières de Léa Maris. Une composition électro étoffe ou allège l’air, l’enjoue ou en élargit l’émotivité.

La troupe est très homogène, tous sont également justes et sensibles, ont une grande plasticité, une acuité de jeu les rendant aussi évidents dans tous les personnages qu’ils endossent. La plupart ont déjà travaillé avec Elise Chatauret et sont familiers de son univers et sa méthode.
Juliette Plumecoq-Mech, nouvelle venue dans la compagnie, particulièrement fine et tendue, apporte son charisme et sa voix si singulière à cette troupe à la belle incarnation.

 

Ce spectacle a la densité de la vie qu’il représente, nourri d’enquêtes et de rencontres. Elise Chatauret travaille volontiers ainsi, puisant dans le réel et l’aujourd’hui, mettant en scène la parole d’une nonagénaire (Ce qui demeure, vu et aimé en 2016 à La Manufacture à Avignon), celles d’habitants d’un hameau français (Saint-Félix, enquête sur un hameau français – 2018), celles de pères (Pères).

Ici, le spectacle est né d’une envie d’interroger la mort, et ce qu’elle raconte d’une société.
Car le sujet est tout autant intime que politique, mystérieux qu’anthropologique. Elise Chatauret et sa compagnie sont allées se frotter à l’hôpital, puisque c’est là que souvent on meurt, et puisque c’est là que souvent la question se fait cruciale. Ils ont appris du centre d’éthique clinique, de récits personnels, se sont nourris aussi de leur confrontation à la pandémie qui les a envahis, comme l’ensemble de la société, pendant qu’ils avançaient dans cette création, et s’est télescopée à leur vie comme à leur réflexion.

Comment appréhender ce passage de la vie à la mort quand, côté patients ou côté soignants, on doit le parler, le peser, quand ce n’est pas la nature seule qui fait son œuvre mais des êtres conscients qui vont devoir prendre des décisions… Quand il y a la loi, et qu’il y a les souffrances. Quand il y a chacun, et qu’il y a la société.
Les patients sont jeunes ou presque centenaires, tous « à la limite », là où la vie s’échappe, bon gré ou mal gré. À ce moment où ni patients ni médecins ne peuvent plus se dispenser de penser la mort à venir – moment que certains refusent, que d’autres réclament.

« La loi ne bouge que pousser aux fesses par la vie  » revendique une de l’équipe médicale, « y’a que les riches qui ont le droit de mourir proprement » rage la sœur d’un patient à bout de forces mais pas assez à bout de vie pour la loi Clayes-Leonetti (qui accepte la sédation si la fin est à court terme, c’est à dire à quelques jours), « j’ai prêté le serment d’Hippocrate  » répond celle-ci, « on ne peut pas me demander de tuer quelqu’un » se défend celui-là.
Les voix pour, les voix contre… « Pour » ou « contre » ce sont toutes des voix humaines.

De cette matière hautement documentée, Elise Chatauret et la compagnie Babel ont sculpté un spectacle hautement théâtral. La véracité n’appauvrit pas la théâtralité : à l’inverse, elles se nourrissent et s’intensifient l’une l’autre.
L’espace se défractionne, les lieux s’interpénètrent. Parfois même, une incursion onirique, un enfant devenu adulte redevient enfant au bord du lit de son père au cœur usé, et retourne dans les récits fantastiques et initiatiques pour y apprendre la fin de l’histoire.
Les mots tragiques d’autrefois se tressent aux douleurs contemporaines pour les faire résonner au travers des temps. Des enregistrements des débats récents au Sénat et à l’Assemblée nationale soulignent l’acuité et l’urgence du propos.
Sur une chanson de Dalida, surgit une danse sauvage, gaie et déchirante du dégingandé Charles Zevaco qui expulse chagrin et rage, et exulte.
Le spectacle est à l’image de cette chanson populaire : grave, tonique, poignant et en mouvement. On y parle beaucoup, on y ressent encore plus. Il ne nous donne pas de réponses, mais d’utiles et vivifiantes questions. Ou plutôt, une réponse tout de même : on quitte le spectacle dans l’art, dans la beauté et dans la douceur. Et c’est un fragment de réponse, déjà, à notre peur de mourir.

 

Marie-Hélène Guérin

 

À LA VIE !
Un spectacle de la Compagnie Babel
Au Théâtre des Quartiers d’Ivry du 6 au 16 janvier 2022
Ecriture Élise Chatauret, Thomas Pondevie et la Compagnie Babel
Mise en scène Élise Chatauret
Dramaturgie et collaboration artistique Thomas Pondevie
Avec Justine Bachelet, Solenne Keravis, Emmanuel Matte, Charles Zévaco et Juliette Plumecocq-Mech
Conseil médical à l’écriture Véronique Fournier (directrice du centre d’éthique clinique de l’Hôpital Cochin)

À retrouver en tournée :
22 mars : Théâtre de Chelles
29 mars : Transversales, Verdun
du 12 au 15 avril : Théâtre Dijon-Bourgogne

Angels in America : le triomphe de la vie

Nouvelle directrice du Théâtre de l’Union, CDN de Limoges, Aurélie Van den Daele ouvre sa première programmation avec la reprise d’une de ses créations phare montée en 2015 au Théâtre de l’Aquarium, le fameux Angels in America de l’américain Tony Kushner.

Dès l’entrée dans le théâtre, nous sommes immergés dans l’atmosphère du spectacle qui se prépare. A la lumière des néons roses et bleus, le public est accueilli par l’équipe du lieu qui a adopté le dress code des années 80 et se déplace au rythme de la playlist endiablée composée tout spécialement. Les étudiants de l’Ecole de théâtre du Limousin sont présents, installés dans les canapés. Éclats de rire, toasts et embrassades, la convivialité est de retour entre ces murs où il semble faire bon vivre, comme dans une grande maison.

L’ambitieux projet d’Aurélie Van den Daele de mettre en scène ce texte mythique et dense est riche de promesses. A l’issue de ce marathon de cinq heures dans lequel sont plongés les spectateurs, le résultat est à la hauteur des espérances grâce à un travail collectif extrêmement intelligent. Six ans après la création, la metteuse en scène a réussi à réunir la distribution d’origine pour une série de représentations et une tournée encore en construction. On sent immédiatement la joie de cette troupe de se retrouver sur le plateau et la complicité qui les lie, condition requise tant la pièce demande un investissement total et une force de la part de chacun des comédiens. Car il s’agit bien ici de célébrer la vie, flamboyante, intense, brûlante.
Le texte de Tony Kushner place les personnages dans l’Amérique de Reagan touchée de plein fouet par l’épidémie de Sida que les médecins peinent encore à soigner. On y suit deux couples qui se fissurent en prise aux doutes dans une période où les repères sont ébranlés ainsi que la figure forte et imposante d’un homme de pouvoir détestable, l’avocat Roy Cohn, qui doit faire face à ses contradictions devant la mort. En ce début des années 2020, le texte résonne étonnement tant il demeure pertinent et en phase avec les enjeux de nos sociétés contemporaines (individualisme, émergence de nouveaux modèles, place des minorités…).

Car si l’on contemple une spirale destructrice, la mise en scène d’Aurélie Van den Daele insuffle une énergie folle avec des personnages en quête qui cherchent à vivre à tout prix. Dès l’entrée dans la salle, nous découvrons les comédiens, joyeux lurons, en train de s’amuser, de s’esclaffer et de commencer une partie de bowling sans prêter attention aux spectateurs qui prennent place. Puis, dès la première scène, le rythme de la pièce, haletant, puissant, vibrant, s’installe et nous embarque tout du long.
Un décor unique permet de représenter les divers lieux de l’intrigue. On saute alors d’une situation à l’autre soit de manière abrupte, par un effet de son ou de lumière dans une ambiance saturée, soit grâce à un processus de glissement qui voit se mélanger, parfois de manière poreuse parfois plus hermétique, les personnages et les dialogues. Tout résonne, tout fait sens et corps. C’est un théâtre incarné auquel on assiste, la vie qui s’accroche malgré tout. Le spectacle se divise en deux tableaux, l’un lumineux, l’autre plus sombre, l’un réaliste et terrien, l’autre symbolique et philosophique.

La scénographie et la rythmique du spectacle reposent sur des effets scéniques assez simples, puisant dans des codes et un vocabulaire artistique désormais assez courants, qui rappellent le travail d’autres metteurs en scène qui n’ont pas peur de s’attaquer à des pièces fleuves comme Julien Gosselin ou Guy Cassiers. On retrouve l’utilisation des micros, les transitions franches avec de la lumière blanche, l’utilisation fréquente de la fumée sur scène ou la musique électronique qui vient remplir l’espace jusqu’à prendre toute la place pour souligner l’intensité dramatique, comme un emballement des pulsations, à certains moments clés. Cette esthétique très contemporaine, brute et brutale, métallique et tout en rupture, sans offrir de nouvelles propositions, fonctionne parfaitement.

Mais le plus admirable, en dehors de l’œuvre en elle-même, réside dans la distribution et la magistrale direction d’acteur. Tout fonctionne dans une clarté impressionnante rendant le spectacle très audible. Toute la subtilité des personnages est parfaitement soulignée tout en évitant l’écueil des stéréotypes. Emilie Cazenave dans le rôle de Harper dévoile une réelle complexité sous-couvert d’une fantaisie drôlesque. Antoine Caubet qui interprète l’avocat Roy Cohn est impressionnant de charisme et remplit le plateau de sa présence et de sa voix. Chacun des comédiens se passe la balle comme dans une finale de handball plongeant le spectateur dans les affres des destinées des protagonistes. Et parfois le temps se suspend, chargé et intense, comme lors de l’apparition de l’ange, mystérieuse pythie dans sa cage enfumée qui déborde.

Le spectacle d’Aurélie Van den Daele est une véritable réussite démontrant une parfaite compréhension de l’œuvre, extrêmement sensible et moderne. Elle maîtrise les codes du théâtre et le travail de troupe. Une résurrection, six ans après la création, comme un élan de vie sur le plateau.

Alban Wal de Tarlé

 

ANGELS IN AMERICA
Au Théâtre de l’Union (CDN de Limoges)
Du 16 au 18 décembre 2021
De Tony Kushner
Mise en scène Aurélie Van Den Daele
Avec Antoine Caubet, Emilie Cazenave, Gregory Fernandes, Julie Le Lagadec, Alexandre Lenours, Sidney Ali Mehelleb, Pascal Neyron, Marie Quiquempois
Dramaturgie de la traduction Ophélie Cuvinot-Germain – Assistanat à la mise en scène Mara Bijeljac – Lumières/vidéo – Son-Scénographie Collectif INVIVO Julien Dubuc-Grégoire Durrande-Chloé Dumas – Costumes Laetitia Letourneau

Production DEUG DOEN GROUP
Coproduction Théâtre de l’Aquarium, Théâtre de Rungis, La Ferme de Bel Ebat-Théâtre de Guyancourt, Groupe des 20 théâtres en Ile de France.
Avec l’aide d’ARCADI dans le cadre du dispositif d’accompagnement, de l’ADAMI, de la SPEDIDAM, et avec le soutien de la Mairie de Paris. Le spectacle a été créé en novembre 2015 à la Ferme de Bel Ebat-Théâtre de Guyancourt.