Paëlla : fantaisie municipale

Le Mustang Collectif aime le réel, et travaille volontiers sur des substances autobiographiques ou documentaires, pour en faire matière à jeu, à comédie, à échange.

Aujourd’hui, ils nous emmènent à Gouzin, jumelle fictionnelle de tant de petites villes de province, où le local associatif vacille sous les coups de boutoir des mesures d’austérité gouvernementales – les coupes budgétaires ruisselant bien plus facilement que les richesses.
Ce local, c’est le petit cœur battant de la commune, s’y retrouvent les joueurs de fléchettes, sans doute quelques cruciverbistes et verbicrucistes, bien sûr les « Amis de la mer », et surtout le club « Les Gouz’ et les Couleurs », fer de lance de la joie de vivre gouzinaise, vaillant organisateur de soirées ludiques et de l’annuelle grande fête de la ville, prévue pour bientôt. Pour vous dire, la soirée « Rock et Raclette », il y a 3 ans, c’était eux ! Tout Gouzin s’en souvient. Cette année, l’ « orga » a voté pour un « Cabaret Paëlla » qui ne manquera de réjouir leurs concitoyens.

Mais les subsides manquent, et le maire, écharpe tricolore et pragmatisme en bandoulière, retire ses crédits, et voilà la survie du local et du groupe en péril.
Il n’y a plus d’argent, il n’y a plus d’autorisation, il n’y a peut-être même plus de local, mais il y aura LA FÊTE, car the show must go on, à Gouzin encore plus qu’ailleurs. Alors on annule les prestas payantes, exit le DJ et les chanteuses, on lance un mouvement « Rébellion-Occupation », et on bricole vaillamment la fiesta en mode DIY.
La petite bande de l’« orga » du club des Gouz’ et les Couleurs, va défendre, armée d’une toute fraîche conscience agitprop et de costumes en lamé, leur idéal d’un espace « petit 1 de rencontre, petit 2 de libre expression et petit 3 de fête ». La petite bande, c’est Robert, dit Bobby, pour qui ce local est comme sa seconde maison (ou même sa première), et ses potes de l’asso sa seconde famille (ou même sa première), Stef la grande bringue infatigable, Lola qui se voit un avenir plein de paillettes et de chansons à Paris, ou peut-être à Limoges, l’enthousiaste Noé qui frôle le spectre autistique du bout du doigt, Yoyo le backpacker à bâton de pluie et tatoo petites fleurs : pour lever le poing de la révolte, 5 comme les 5 doigts de la main, c’est exactement ce qu’il faut !

Dans un décor facétieux fourmillant de détails, Nusch Batut Guiraud, Mathilde Bellanger, Aurélien Fontaine, Louis Loutz, Myra Zbib sont dissimulés/exposés sous des masques de comedia très réussis, parés de costumes délicieusement inadaptés – sans être jamais ridicules pour autant, rien ne va parfaitement bien à personne. Pierre la méduse-mascotte du club des « Amis de la mer » philosophe dans son aquarium, en contrepoint méditatif à toute cette agitation. « Dans l’eau tout est calme, mais on est un peu seul, alors au local, je suis bien, je suis avec vous », résume la sage invertébrée.
Dans une ambiance un peu « Strip-tease », un peu « Chiens de Navarre » (mais tout public), on installe un campement dans le local, on fait un démocratique tableau des tours de pluche, de collages d’affiche et de repos, on répète des chorés, on s’échauffe la voix, on prépare des happenings, on expérimente la pratique artistique comme moyen de conquête politique, on s’approprie sa citoyenneté, on imagine des possibles.

Un spectacle qui fait la chaleureuse et joyeuse défense des lieux festifs populaires, de la puissance des rêves et du collectif, un spectacle avec un brin de folie et beaucoup de générosité, modeste, bigarré, farfelu, drôle et tendre. L’horaire tardif ne s’y prête pas tellement, mais on pourrait y aller aussi en famille, avec des enfants dès 8-10, qui se régaleront (comme leurs parents) de l’humour très visuel, des chorégraphies improbables, de l’humeur gaiement batailleuse, et du jeu impeccablement précis, plein d’allant et de fantaisie de la troupe.

Marie-Hélène Guérin

 

PAËLLA
À voir à La Manufacture (Avignon) du 4 au 21 juillet à 21 h 15 – durée 1 h 15
- relâches jeudis 9 et 16 juillet 
Un spectacle du Collectif Mustang
Texte et mise en scène Gabriella Rault, Aurélien Fontaine, Claire Faugouin
Avec Nusch Batut Guiraud, Mathilde Bellanger, Aurélien Fontaine, Louis Loutz, Myra Zbib
Collaboration artistique Camille Monchy | Masques Estelle Clément | Musique Alex Bernard | Lumière Camille Monchy | Scénographie Agathe Roger et Maxime Roger, Interlude Décors
Photographies © Christophe Raynaud de Lage et (photo haut de page) Irina et Ambroise Nicolao

Le Premier Sexe : un joyeux manifeste du masculin pluriel

Maman lui promet : « Toi aussi plus tard tu tromperas ta femme et tu la feras souffrir ». Papa le rassure : « J’aurais dû être PD comme toi. Mais les nichons m’auraient trop manqué ». Élevé par une « armée d’amazones », grandi entre des hommes pas souvent admirables et des femmes jamais admirées, pas facile de trouver sa place au masculin quand on « ressemble à Charlotte Gainsbourg dans L’Effrontée (si elle était vilaine et grosse) ».
« Le Premier Sexe », en écho au « Deuxième Sexe » de Beauvoir, dont il reprend les étapes pour structurer son seul-en-scène, en une allègre tentative de déjouer la grosse arnaque de la virilité.
 

© Marie Charbonnier

Mickaël Délis questionne masculinité, misogynie et homophobie, étaye son propos des réflexions de Bourdieu, Beauvoir, Héritier… d’une écriture vive, savante et pleine d’humour, dans une mise en scène modeste et élégante – un acteur, un tabouret, un texte, une lumière précise, un tableau noir pour en ap/prendre plein les zygomatiques, un trapèze pour s’envoler.
Se prenant comme sujet d’observation, il remonte le chemin de sa construction. Bambin-fillette, ado complexé, jeune homme tiraillé entre l’homophobie subie et son propre rejet des effeminés, jusqu’à l’adulte devant nous, corps, esprit et jeu déliés.
Autour de lui, des personnages pittoresques, joliment incarnés, chéri.e.s, famille… et – non des moindres – son psy, présent à intervalles aussi réguliers dans le spectacle que dans son agenda… Autant de soutiens ou de baffes qui l’ont fait avancer dans son acceptation de soi, sa compréhension de sa singularité comme de son appartenance à des grands schémas psychosociologiques.

Un spectacle d’une grande honnêteté dans son introspection sans fards, et d’une joyeuse intelligence. On se réjouit de sa fraîcheur et son acuité, de sa vitalité généreuse.

Parce que quand c’est bon, pourquoi s’en priver : à voir pour trois fois plus de plaisir les deux autres volets de La Trilogie du troisième type, dans le même théâtre : La Fête du Slip ou le pipo de la puissance et Les Paillettes de leur vie, ou La paix déménage.

Marie-Hélène Guérin

 
 

LE PREMIER SEXE
De et avec Mickaël Délis
À voir à La Scala-Avignon du 4 au 25 juillet 2026 à 19h10
Mise en scène Mickaël Délis, Vladimir Perrin, collaboration artistique E. Erka, C. Le Disquay, E. Roth, collaboration à l’écriture C. Larouchi, lumière J. Axworthy

Les Sœurs Dalton : la nouvelle création des Nomadesques, un western cartoonesque branché sur 10000 volts !

temps de lecture 3 mn

Les éponymes sœurs Dalton sont bien décidées à ne pas être que « les sœurs de leurs frères ».

Nettement plus barjottes que leurs renommés frangins, Eva, Lilia et Leona – dite Tornada – sont aussi nettement plus honnêtes, sans doute sérieusement plus courageuses, et, est-ce possible, sacrément plus fûtées.
Citoyennes de cette « bonne vieille ville calme de Toucalm City », elles se retrouvent chargées de convoyer la fortune que lègue à la ville le défunt James Poker Winner jusqu’à la banque, sise dans cette « satanée vieille ville dangereuse de Dangerous City ». La coquette somme devra servir à de grands et nobles projets : construire des écoles, des crèches, des orphelinats, des infrastructures routières, des bacs à fleurs (ad libitum, les bonnes causes ne manquent pas)… Autant vous dire que le trajet ne sera pas de tout repos (sinon n’importe quel autre Toucalmien aurait pu s’en charger). Tout ce que la région compte de malfrats et de benêts se met en travers de leur périple, et leur allié Luc Lechanceux, shérif aussi brave que borné, est presque aussi préjudiciable que leurs ennemis.

Rien ne manque : banjo, portes de saloon qui claquent, shérif à chapeau de shérif, bastons, fusillades et courses poursuite, farouches Indiens, chevauchées à travers les plaines, évasion de prison et french cancan en froufrous…
Les six interprètes ont une énergie folle, et la comédie est menée tambour battant.
Les dialogues fusent, croustillants à souhait, parsemés de référence qu’apprécieront les adultes – sans pour autant égarer les enfants. Les jolis décors « vintage » sont astucieux, manipulés à vue au fur et à mesure de l’histoire, pour transformer les lieux en un tour de main. Les costumes savamment patinés sont tout aussi réussis.

Les plus petits se régalent tout particulièrement des jeux de bruitages, équivalents hilarants des ZimBoumPifPaf Tacaclop Tacaclop Pan Pan Aaargh des bulles de BD. Un joueur de banjo-ménestrel pas loin d’être aussi horripilant qu’Assurancetourix distille des apartés loufoques et hilarants. Second et premier degrés rivalisent pour réjouir l’assemblée.

Les Nomadesques, compagnie qui a déjà mitonné quelques spectacles qui sont devenus des incontournables du Jeune public (tel « Le loup est revenu » à l’affiche depuis 10 ans sans faiblir !), ont composé là un spectacle familial malin, enlevé, joyeux, bien produit, et qui, ce qui ne gâte rien, se laisse savourer aussi bien par les adultes que les enfants avec un plaisir contagieux. Un futur classique ?

LES SŒURS DALTON
Au Buffon, du 4 au 25 juillet 2026 à 16h30
Texte Karine Tabet
Mise en scène Vincent Caire
Lumières Valentin Tosani
Costumes Magalie Castellan
Avec Aurélie Babled, Claire Couture, Karine Tabet, Gael Colin, Cédric Mièle, Cyprien Pertzing

Conseillé à partir de 7-8 ans

Deux pas vers les étoiles : ode au rêve !

Deux pas vers les étoiles : un titre poétique et une affiche rêveuse nous prennent par la main pour nous emmener vers un fantastique spectacle jeunesse délicat et intelligent, plein de tendresse et de rire, profond comme une question d’enfant et léger comme un sourire.

Junior et Cornelia, dix ans, encore des petits, au bord de se sentir des grands, vont faire ensemble deux pas vers les étoiles.

« Mais toi aussi
t’es bizarre »

Ils sont persuadés qu’ils ne sont pas amis, vu qu’ils n’ont pas d’amis.
Deux mômes un peu singuliers « – Toi tu fais toujours tout comme il faut – Et toi tu es toujours dans la lune », qui vont, le temps d’une esquisse de fugue, se découvrir l’un l’autre et soi-même, et grandir un peu.

Junior, c’est celui qui fait « tout comme il faut ». Premier de la classe. Jamais pris en défaut. Surtout qu’il rêve de devenir astronaute, et que « pour être astronaute, il faut être parfait, c’est tout ». Et surtout que, pour ne pas décevoir son héros de papa, il faut être parfait, c’est tout…
Mais Junior vient de rater un examen de math. Pas moyen d’annoncer ça à l’exigeant paternel, plutôt en profiter pour réaliser tout de suite son rêve, et rallier Houston, USA, depuis sa province canadienne, pour intégrer la NASA. Un sac à dos avec des provisions, des papiers d’identité au nom de son père pour être officiellement majeur, une lampe torche, un guide touristique des USA… et bientôt une complice imprévue, la fûtée Cornélia, qui ne compte pas laisser son camarade fuguer tout seul.
Cornélia, c’est celle qui « est toujours dans la lune », la pas carrée, la pas mignonne, la pas-tout-comme-il-faut, la pas-complètement-là, celle qu’on ne voit pas quand elle lève la main en classe.

« – Sur la lune, les mers sont des déserts de poussière
Mais pourquoi on continue à les appeler comme ça ? demande Cornélia
– Parce que souvent on rêve avant de savoir. »

Lui rêve d’être astronaute « pour aller dans des endroits tout neufs, où tout est possible », elle rêve d’être « belle pour être vue, pour être aimée ; pour exister tout le temps ».
En partageant leurs secrets, en remontant par les mots et la confiance accordée à l’autre à la source de leurs rêves, ils vont trouver le chemin vers un lieu où tout est possible, où l’on existe tout le temps, un lieu qui est pile à l’intersection entre l’acceptation de soi et l’affection de l’autre, un lieu qui rend plus fort quand on y a trouvé sa place, et qu’on peut emporter partout, où qu’on soit.

Dans une scénographie, tout en simplicité, modeste et maline, où les protagonistes dessinent au feutre blanc à même le sol la géométrie de leurs discussions ou pérégrinations – marelle, lignes et cercles, rails de train, Manon Lheureux et Quentin Ballif incarnent avec justesse et précision ces deux gamins, évoquant avec fraîcheur l’enfance sans jamais la surjouer. La mise en scène de David Antoniotti, joueuse, tout en mouvement, offre une partition très visuelle dont on se régale ; petits et grands s’amusent de bon cœur des péripéties de la mini-fugue, et on apprécie tout autant les parenthèses plus intimes, chorégraphiques (signées Sarah Locar) ou oniriques.
Jean-Rock Gaudreault, auteur québécois, a donné une langue très vivante à Junior et Cornelia, une langue vraie et juste, rythmique et rapide comme la pensée des deux petits héros. La poésie qui l’enrichit et la fait décoller du quotidien l’aère et la densifie.

C’est un bien joli chemin initiatique et aventurier qu’auront suivi Junior et Cornelia, une invitation à rêver, car rêver fait exister les rêves et donne la force de faire.
« Le théâtre comme déclencheur d’humanité », professe la compagnie du Crépuscule, qui produit ce spectacle. Le théâtre comme déclencheur d’humanité, et le rêve comme déclencheur de vie !
Et si la fugue n’a (peut-être) pas conduit jusqu’à Houston, Junior et Cornélia ont fait leur mue, l’un quittant son habit de « tout comme il faut » l’autre sa cape d’invisibilité, ils ont marché sur des sentiers nouveaux, ont défriché leurs possibles et fait deux pas vers les étoiles… et nous avec. Un spectacle bref (moins d’une heure, parfait pour le jeune public) mais un grand voyage ! on y rit, on s’y émeut, on en ressort avec le cœur souriant.

Marie-Hélène Guérin

 

DEUX PAS VERS LES ÉTOILES
un spectacle de la Compagnie du Crépuscule
À voir au théâtre La Scierie, Avignon, du 4 au 25 juillet à 13h40
Une pièce de Jean-Rock Gaudreault
Mise en scène David Antoniotti
Avec Manon Lheureux, Enzo Beaugheon
Chorégraphie Sarah Locar
Photos © Judith Policar et AM_pixel

Durée : 50 mn
conseillé à partir de 7/8 ans

 

Intra Muros : trois murs et la liberté

En 2017, pour étrenner les planches de la salle flambant neuve du Théâtre 13 / Jardin, Colette Nucci, directrice du lieu, attachée à promouvoir la création actuelle et le travail des compagnies indépendantes, avait choisi de confier le spectacle d’ouverture à Alexis Michalik, familier de cette salle qui l’a accueilli avec plusieurs de ses créations au fil des années. Depuis, le spectacle a conquis presse et public, et poursuit son beau parcours. On le retrouve cet été au Chêne noir à Avignon.
 

 

« Le théâtre,
c’est un endroit où il se passe tout le temps des choses »

Michalik aime le théâtre et son écriture, il le démontrait avec malice et d’inventivité dès ses premières mises en scène R&J et La Mégère à peu près apprivoisée, adaptations pleines de fantaisie(s). Depuis, il s’est emparé de la scène dans tout son relief, passant à l’écriture avec un brio salué par la presse et le public : Le Porteur d’histoire et Le Cercle des illusionnistes ont soufflé un vent de fraîcheur et de créativité, et furent salués de nombreux Molières. Quelques perruques, des costumes, parfois de bric et de broc, là un astucieux pan de mur sur roulettes, ici des accessoires judicieux : une économie légère mais qui a toujours su ne pas faire « maigre ». On appréciera peut-être que ce n’est pas avec le plus de moyens qu’on fait le plus de théâtre. Après la machine à spectacle tapageuse d’Edmond, succès populaire autant que critique, gratifiée d’ailleurs de nombreuses nominations aux Molières, on retrouve ici Alexis Michalik avec une équipe resserrée, et son talent condensé.
 

 

« C’est ça la vie,
être traversé par des émotions »

Alexis Michalik s’est nourri de sa propre expérience d’un échange avec des détenus, en Centrale (une « maison centrale » est un type de prison qui prend en charge les détenus condamnés à de longues peines. Elle accueille également les détenus les plus difficiles, ou ceux dont on estime qu’ils ont peu de chances de réinsertion sociale) pour poser les bases de cet Intra Muros, où, à sa manière, il poursuit le dialogue entamé alors.

Nous allons donc passer 1h30 entre les murs d’une prison, réunis par la volonté de Richard, le metteur en scène, et d’Alice, assistante sociale, les instigateurs de cet « atelier-théâtre » en compagnie de Jeanne, aux multiples rôles, et de deux détenus, Ange et Kevin, les deux seuls volontaires – et de bien mauvaise volonté ! Entre les murs d’une prison, mais, puisque la parole crée – et cette belle fonction performative de la parole est particulièrement sollicitée dans le travail de Michalik, nous serons bien sûr aussi dans d’autres temps et d’autres lieux, les temps et les lieux des récits emboîtés des protagonistes. On glisse sans à-coups de la situation à la narration, des souvenirs racontés à leur restitution ; la mise en scène fluide, mouvante, nous embarque de l’espace de l’atelier à toutes les vies. Les acteurs se changent à vue, utilisant des portants à la frontière des coulisses. Hors jeu, ils restent la plupart du temps sur le plateau, simplement assis en fond de scène, spectateurs en miroir des spectateurs. Ils naviguent de leur présent à leurs passés, et même à leurs futurs. Peut-être l’intrigue s’entortille-t-elle en circonvolutions qui peuvent sembler artificielles. Mais par le talent de l’auteur-metteur en scène et la grâce de ses interprètes, tous ces ressorts s’allègent.

Dans un angle du plateau, au ras des spectateurs, Killian Rebreyend, musicien poly-instrumentiste, manie percu, clavier, samples… Le simple bruitage des ouvertures de portes scandant les déplacements suffira à inventer les murs de la prison, quelques notes de piano adouciront le dur récit de l’enfance de Kevin, le jeune détenu, des sons urbains, bips de caisses enregistreuses, brouhahas de bavardages, sonneries de téléphone tisseront la trame d’une vie laborieuse… : une matière sonore ainsi créée qui sait trouver la bonne proportion, amenant nuances et reliefs sans envahir l’espace.
 

 

« L’acteur ne fait pas qu’endosser une autre vie,
il en endosse deux, la sienne et celle du personnage »

Michalik croit dans la vertu créatrice de la parole, et dans le pouvoir libérateur du théâtre. Avec un plateau sans esbroufe mais plein d’intelligence, des acteurs vifs et talentueux, beaucoup d’idées, un sens du ludique, le goût des histoires, beaucoup d’humanité… et par dessus tout, un grand amour de l’art dramatique, il fait s’effacer les murs, personnages et spectateurs d’un même élan s’évadent, et tous auront au cœur une lumière plus chaude, qu’elle soit d’un rayon de soleil, ou d’un projecteur de théâtre…

Marie-Hélène Guérin

 

INTRA MUROS
Au théâtre du Chêne noir, du 4 au 25 juillet 2026 à 21h15
Texte et mise en scène Alexis Michalik
Avec Azize Kabouche (Ange), Janik Erima (Kevin), Thibaut Gonzalez (Richard), Clémentine Aussourd (Alice), Muriel Gaudin (Jeanne), et le musicien Killian Rebreyend
Création lumière  Arnaud Jung | Scénographie Juliette Azzopardi | Musique Raphaël Charpentier | Costumes Marion Rebmann
Photos : © Jonty Champelovier

Production ACMÉ et Théâtre La Pépinière 

Coréalisation Théâtre du Chêne Noir

 

Musiques en héritage : Ludmilla Dabo offre du bonheur en partage

Aller voir à un spectacle à La Cartoucherie, c’est déjà un voyage en soi. On met un pied dans une enclave, un bout d’ailleurs, un pan d’une aventure du théâtre français, ça sent une odeur d’arbres, de terre humide, de crottin, d’ailleurs on croise un cheval qui s’ébroue, il y a des gamins qui jouent, on prend un jus de gingembre assis dans l’herbe au soleil de fin de journée, on est bien.
Et puis commence l’autre voyage, celui d’entre les murs des théâtres qui se nichent ici.
Dans l’accueillante salle de La Tempête, Ludmilla Dabo aujourd’hui nous invite par la musique et par la parole à une pérégrination, entre introspection et enquête sociologique, entre rite et concert, à travers le temps, l’espace et les mémoires personnelles et partagées. De l’initiatrice du projet, autrice, metteuse en scène et interprète, on avait aimé il y a quelques années My body is a cage. Depuis, elle a déployé son talent dans un Portrait de Ludmilla en Nina Simone, composé à quatre mains avec David Lescot.

Une vaste estrade au fond pour les instruments à percussion, un portant à costumes pour changer de silhouette, des abats-jour à franges pour une douce lumière, des petits coins cocon – fauteuils moelleux, coussins aux couleurs chaudes, tapis – pour s’y sentir comme à la maison : une jolie et joyeuse famille de cœur et de chœur, de sons et d’affection nous prend par la main et nous emmène dans le labyrinthe de leurs souvenirs de musique(s).
Elles et ils sont six, trois sont chanteuses-comédiennes, Kaloune, aux gestes délicats, voix haute et flûtée, Ludmila Dabo, au timbre chaud et ample, corps solide et charnel, Elise Vigier, d’une légèreté de plume, comédienne aux pieds nus, contrepoint de lutin, trois sont musiciens, Anthony Cappelli, Louis Jeffroy, Gilles Normand, qui les accompagnent de la voix et des instruments, et d’une présence douce et souriante. De Paris, de La Réunion, ou de Bretagne, avec des parents venus d’ici ou de plus loin, tou.tes sont un peu danseur.euses, un peu conteur.euses, un peu poètes…

Ludmilla Dabo, gamine du XXe arrondissement, de ses parents camerounais et sénégalais n’a pas hérité leurs langues mais un bagage composite, fragmentaire, où, sur le terreau de sa propre langue natale française, s’enracinent les sonorités des cantiques en bassa ou des comptines sénégalaises de ses parents. Elle les fredonne phonétiquement, ces chants ne sont pas ses mots mais sont tout de même sa chair.

Avec ses comparses, elle se livre à un travail de recherche sur l’écho dans nos vies des airs qui ont nourri nos enfances, les traces qu’ils nous laissent, la forme qu’ils ont pu sculpter dans nos réseaux neuronaux. Mais aussi sur la façon dont cette matière si intime peut rencontrer les autres, comment une « mémoire collective » peut déployer ses rhizomes sous la surface des individualités. Le père de l’une a passé une soirée avec le chanteur favori de l’autre, l’un minot chantait un tube que les parents de l’autre n’appréciait pas, chez les un•es et les autres on écoutait Jean Ferrat, Barbara, Tino Rossi qui chantait Bizet, Cat Stevens. Quelque chose se tisse qui relie verticalement les familles de sang, horizontalement les familles d’amitié.

Kaloune, qui apporte avec elle le maloya de sa terre natale, nous confie « le bonheur profond de voir [sa] mère chanter la chanson de sa mère », bonheur dont le lieu est celui où vivent les mères fredonnantes, le lieu où naît la mémoire, le lieu de la transmission.
Elle nous distille la sombre et solaire mélopée de Mangé pou le coeur,
Partout i fé nwar
Mi enterre pas l’espoir
Tout’ l’temps soleil levé
Z’oiso l’a chanté,

Ludmilla frappe le tambour, la blonde Elise danse au lointain, et c’est très beau.

Ils et elles portent des tenues inspirées de photos de leurs parents, évoquent d’eux leur passé, leurs migrations – choisies ou contraintes, ou leurs attaches séculaires, leurs trajectoires singulières. Mais sous les vêtements des ascendants, ils sont d’aujourd’hui, avec ce que chacun a reçu de ses parents, puis de ses amis, glané deci-delà, créant un nouvel héritage, pour leurs descendants existants ou rêvés.

Si les passages de relais manquent parfois de naturel, des moments intenses émergent du collectif ou du particulier, ou de la rencontre magique entre les deux, un rythme partagé, une confidence, une écoute, le pas de danse de l’une posé sur la voix de l’autre, une chanson intime transmise au cercle amical. On y entend des poèmes et des contes, des sororités, des pères absents et des familles aimées, du breton, du créole et du wolof, du Ismaël Lo et du Colette Magny, les Poppys et du Wagner a capella. De tout, pour faire un monde grand ouvert à tous vents, à tous airs. Et quand l’on chante ensemble, on se crée un compagnonnage, on partage le pain des émotions. Ces généreuses Musiques en héritage débordent de sourires et de tendresses, de gravité et de joie, on les quitte le cœur devenu réceptacle de leurs musiques en héritage, nourri de notes, de souvenirs et de chaleur humaine.

Marie-Hélène Guérin

 

MUSIQUES EN HÉRITAGE
Au Théâtre de la Tempête, du 6 au 24 mai 2026
Texte et mise en scène Ludmilla Dabo
Avec Anthony Capelli, Ludmilla Dabo, Louis Jeffroy, Kaloune, Gilles Normand, Élise Vigier
Assistanat à la mise en scène Marie Desgranges lumières Kevin Briard assisté de Hannah Kircher | son Alexandre Borgia, Patrick Da Silva | régie générale, accessoires Hannah Kircher | costumes Alma Bousquet
Photos © Jean-Louis Fernandez

Production
Sorcières et compagnie, Libomna ; en coproduction avec la Comédie de Caen, le Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines – scène nationale, le Théâtre Sénart – scène nationale, la Machinerie-Vénissieux – scène conventionnée d’Intérêt National et la Ferme du Buisson ; avec l’aide la MC93 ; en coréalisation avec le Théâtre de la Tempête. Action financée par la région Ile-de-France. production Véronique Felenbok. administration Marion Artiel. diffusion Carol Ghionda. presse Elektronlibre – Olivier Saksik

Remerciements à nos précieuses familles pour leurs partages, présences et soutien dans notre recherche, à David Lescot pour ses conseils et relecture, à Carol, Véronique et Marion pour leur accompagnement bienveillant et encouragements, Coline Loger et Severine Nativel compagnes de route engagées, Senny Camara et Adama Diop pour leur aide précieuse à la traduction, Sylvie Deguy pour le chant, Hélène Caillet et Stéphane Caroff archivistes du centre national de la danse, Isabelle Cornelis, Laurent Bataille, Livia, Arthur, Anton, Yasmine Chouaki sans qui l’idée de cette recherche ne serait venue, Marie Desgranges précieuse collaboratrice, Clémence Bouzitat pour son soutien et ses attentions, Henriette Ngo Nsegbe Dabo la seule et l’unique pour tout.

Sans faire de bruit : un seule-en-scène sensible et précieux

Il a été créé à La Péniche Pop, et poursuit son aventure au Théâtre Amandiers-Nanterre dans le cadre de L’Envolée – un dispositif de soutien à la jeune création et aux artistes émergents : Sans faire de bruit est un précieux et inattendu petit bijou, un seule-en-scène qui nous plonge au creux d’une famille bouleversée par la tombée en surdité de la mère de famille.

Louve Reiniche-Larroche, initiatrice du projet, magnifique interprète, et coautrice avec Tal Reuveny (qui signe l’impeccable mise en scène), nous embarque dans ce qui semble être du théâtre documentaire. Quelques années après que sa mère, Brigitte, ait brutalement perdu ses facultés d’audition, Louve a entamé un travail d’enquête dans sa famille, interrogeant Brigitte, ses parents, ses enfants, sa belle-fille, sa petite-fille Ava, 3 ans au moment du « basculement », 5 ans au moment de l’enquête. De riches extraits de ses entretiens constituent la trame du spectacle, étoffés d’enregistrements de vie de famille.
 


 

Mais, en un geste théâtral subtil et très beau, Louve Reiniche-Larroche métamorphose cette matière documentaire. Elle la rend au présent en faisant traverser son corps par les voix de sa famille. Il y a comme un vertige à entendre ces hommes, ces femmes de tous âges parler par la bouche de Louve, en parfaite synchronisation labiale. Comme un envoûtement. C’est une chamane douce et subtile qui fait vivre d’autres êtres et d’autres temps à travers elle, si finement que les deux passés, celui des jours où Brigitte puis les siens ont commencé à vivre avec cette surdité et celui des jours où Louve a mené les entretiens, celui de l’événement et celui de l’interrogation – et la contemporéanéité de la restitution sont comme fondus en un seul temps. Voix absentes rendues présentes par sa corporalité.
 


 

C’est un voyage dans le cœur mouvant d’une famille, où un repère – cette mère « pilier » – qui, se transformant, va faire bouger chacun.
C’est aussi dans un voyage dans la puissance du son et du silence.
La création sonore, palpitante, de Jonathan Lefèvre-Reich, nous fait savourer la force d’évocation des bruits du quotidien, conversations indistinctes, rires, couverts qui s’entrechoquent – on a tous ces sons familiers quelque part dans notre mémoire -, cris d’animaux, interjections – souvenirs très personnels et pourtant très partagés, et nous fait effleurer du bout des oreilles l’étrangeté et la violence des sons qu’a pu percevoir Brigitte avant de ne plus entendre, et du bout du cœur le désarroi qu’a ressenti cette psychanalyste privée de son outil de travail.
 


 

C’est aussi un splendide travail visuel (mise en scène Tal Reuveny, scénographie Goni Shifron, création d’objet Doriane Ayxandri, lumières Louise Rustan), où des mouchoirs en papier, un abat-jour, une chevelure peuvent devenir des marionnettes, et faire vivre devant nous une belle-fille, un fils, une mère…
L’acte est esthétique mais aussi effectif : plongé dans le noir, le public écoute autrement, partageant brièvement cette sensation de modification intime quand un sens fait défaut.

Sans faire de bruit est une expérience sensorielle troublante et rare, un spectacle puissant et doux, d’une drôlerie folle – les protagonistes n’en manquent pas ! – et d’une poésie infinie.
À voir de toute urgence (dates de tournée ci-dessous).

Marie-Hélène Guérin

 

SANS FAIRE DE BRUIT
Un spectacle de la compagnie Nachepa
À voir au Théâtre Nanterre-Amandiers du 6 au 9 mai 2026
Création, texte Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny
Mise en scène Tal Reuveny
Interprétation Louve Reiniche-Larroche
Création sonore Jonathan Lefèvre-Reich | Scénographie Goni Shifron | Création d’objet Doriane Ayxandri | Création lumière Louise Rustan
Photo Fred Mauviel
Attaché de presse Olivier Saksik – Elektronlibre

→ Le spectacle a reçu le prix Beaumarchais SACD ainsi que le Prix du Jury, dans le cadre du festival Impatience 2024 présidé par Thomas Jolly.

ສຽງຂອງຍ່າ (La voix de ma grand-mère) : singulier en-chantement

Vanasay Khamphommala, artiste queer singulière et délicate, dont on avait beaucoup aimé l’Écho en 2022, nous prend aujourd’hui par la main et l’âme pour nous emmener en quête de la voix de sa grand-mère.

Tapis de fils de plastique multicolores, une table ronde où trône une vasque, petits sièges et coussins, on s’assoit au ras du sol en cercles concentriques.
Un micro sur pied, un lecteur de cassettes qui grésille, pendant que le public s’installe, Vanasay circambule, regard bienveillant, longues mains dansantes, crocs pacman et sinh vert soyeux, longues boucles d’oreilles, chevelure en chignon, fin sourire. Patience. Lenteur, douceur.
Les mots arrivent, voix sereine.

C’est à un voyage dans la mémoire de sa famille qu’elle nous invite, elle née à Rennes d’un père laotien qui a fait ses études de médecine en France dans les années 60 avant de s’y installer définitivement en 1975, quand la prise de pouvoir communiste a poussé grand nombre de ses compatriotes à quitter leur pays.
D’Henriette, la mère de sa mère, morte en 2011, elle a passé commun, photos, rires et voix en tête ; de la mère de son père, elle a si peu. Cette grand-mère lao est morte en donnant naissance à Somphet, son unique enfant, elle n’avait pas 20 ans, c’était en 1944.

« Tu es partie sans laisser de traces autres que celles de nos corps et nos questions
Entre toi et nous, la distance culturelle et géographique, et le temps qui passe »

De quoi sont faits les souvenirs de quelqu’un dont on n’a pas de traces ? des rêves qu’on en a, des traits qu’on voit resurgir au fil des générations, de fragments recueillis dans la mémoire commune d’un pays.

Il n’y a pas eu de transmission orale du père à l’enfant, de Somphet à Vanasay – volonté d’assimilation, table rase du passé, pourquoi apprendre le laotien si on ne retourne pas au pays, si on vit au milieu de francophones ?
Vanasay Khamphommala depuis quelques années part à petits pas vers cette langue des aïeux, vers ses aïeux. Un voyage en profondeur dans ses racines, pour combler l’absence, et pour tenter de résoudre la question intensément personnelle et intensément politique des héritages indigènes.

Que faire, comment faire, pour que les traditions exogènes à l’Occident puissent prendre corps dans un travail, une existence, une culture devenues occidentales ?

Se faire traverser par l’ailleurs,
l’autrefois,
les mêler à son souffle, à sa voix,
pour leur donner une vie contemporaine,
les ré-animer, les ré-injecter dans l’ici et le présent.

Avec Robin Meier, compositeur et créateur acoustique, Vanasay Khamphommala est allée enquêter micro ouvert pour débusquer ce que sa grand-mère aurait pu entendre, dans le village de sa famille paternelle, à Ban Tong. Il et elle en ont ramené une matière riche, bruissante : voix humaines, animales, voix de la nature, clochettes – musiques concrètes, restituées, sculptées, tissées, superposées en une frémissante broderie sonore.

La grand-mère aimait chanter, rapportent ceux qui se souviennent. Vanasay aime chanter. Au-delà de quelques bribes d’ADN, voilà un fil tendu entre elles, d’un siècle et d’un continent à l’autre. Mais quel chant partager ?

Vanasay Khamphommala a mis longtemps à intégrer son père dans cette performance, puis l’évidence s’est imposée, et c’est ensemble qu’elle et lui chercheront quel chant partager – avec la grand-mère morte, et aussi entre eux deux, père et fille adultes bien vivant.e.s. Somphet Khamphommala s’avance dans le cercle des spectateurs, octogénaire à la silhouette juvénile, un collier de fleurs au cou, un micro de karaoké en main, une chanson populaire aux lèvres. Vanasay en distille en simultané la traduction, en une mélodie complémentaire. Moment d’une immense tendresse, d’une intimité palpable.
Ils dialogueront, lui en laotien, en direct ou sur enregistrement, elle en français, parfois en laotien, traduisant, ou pas.

La scénographie de Kim lan Nguyễn Thi est d’intelligence et de bric et de broc, où une minuscule machine à fumée déclenchée manuellement fait surgir une brume et la rizière sur laquelle elle flotte, où un lecteur de cassettes se fait passeur de fantômes, où des babioles colorées ont la beauté de ce qui est nécessaire. Et c’est aussi une célébration de l’art du théâtre que de faire apparaître des mondes, faire advenir des absents, par la magie de quelques artifices, de la parole, et de l’écoute.

Au détour d’une émotion, on aura appris quelques fragments de culture laotienne, fait connaissance avec quelques traditions. On aura aussi mis en jeu nos corps en les tenant assis en tailleur pendant cette heure et des poussières, en les confrontant au puissant chant des cigales, en nouant des bracelets pour se rappeler le lien entre le corps et l’âme, en riant, en vibrant.

En une cérémonie quasi chamanique, Vanasay et son père, au creuset de leurs voix et leurs regards, fondent des époques, des traditions, des lointains en une matière vivante qui décloisonne les temps et les lieux. S’y faufile peut-être la voix de la grand-mère, à coup sûr s’y crée un espace où la petite-fille et le père se rejoignent et nous entraînent pour un retour au pays sans nostalgie, où la mémoire peut continuer à s’inventer en un perpétuel mouvement.

Un spectacle pudique et joyeux, une expérience spirituelle, charnelle, sensorielle et sensible. Singulière et délicate, telle son instigatrice.

Marie-Hélène Guérin

 

ສຽງຂອງຍ່າ (LA VOIX DE MA GRAND-MÈRE)
Au Théâtre 13 / Bibliothèque du 4 au 7 mai 2026
Conception Vanasay Khamphommala
Avec Vanasay Khamphommala, Somphet Khamphommala et les voix de Sieng In Bounmisay, Naly Lokhamsay, Daly Hiangsomboun
Collaboration artistique Thomas Christin • Création sonore Robin Meier Wiratunga • Scénographie Kim lan Nguyễn Thi • Travail chorégraphique Olé Khamchanla
Costumes Vanasay Khamphommala, Marion Montel • Tissage Mai Bounmisay, Souksavanh Chanthavanh, Monkham Thongpanya
Régie générale, son, plateau Maël Fusillier • Création lumière, régie lumière, plateau Léa Dhieux
Administration / Production Kelly Angevine  – Bureau Kind • Remerciements Christine Rosas
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Production Lapsus chevelü
Coproductions TnBA – Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine • Théâtre des Îlets – Centre dramatique national de Montluçon • Théâtre Olympia – Centre dramatique national de Tours • Maison de la Culture d’Amiens • L’Atelier à spectacle – Scène conventionnée du Pays de Dreux • La Pop
Soutiens Région Centre-Val de Loire • Département Indre-et-Loire • Ville de Tours • Institut français (aide à la création et à la mobilité au Laos) • compagnie FANGLAO (Vientiane) • Traditional Arts and Ethnology Center (Luang Prabang).

Vanasay Khamphommala est lauréate MIRA de l’Institut français pour ce projet.
Lapsus chevelü est conventionnée par la DRAC Centre-Val de Loire, et soutenue par la Ville de Tours.

Les enfants c’est moi : un conte initiatique de la maternité, d’une poésie et d’une finesse rares

Sur scène, – magnifique scénographie signée Gaëlle Bouilly – c’est beau comme un arbre de noël quand on est enfant, comme une brocante fantasmatique, comme une féérie d’enfances anciennes, poupées en dentelles et boucles anglaises, maquette de bateau et boule à neige, Notre-Dame de Lourdes en plastique, landau 50’s, branchages et rideaux de perles.
Et puis, plus biscornue encore que ce mélancolique et gracieux fatras, elle arrive, la jeune femme au ventre rond, pleine de son enfance à elle, et d’un petit humain à venir.

Robe qui tourne, couronne de fleurs mariale, maquillage de clown et accent de titi des faubourgs parisiens époque Doisneau, elle est séduisante et dérangeante, à extravaguer son histoire d’amour avec le parfait bébé qu’elle attend. Un brin incestuelle, ils se ressembleraient tellement qu’on les confondrait, on la prendrait pour sa fille, puisque lui grandira, mais pas elle, petite Peter Pan qui garderait pour toujours l’âge qu’elle a maintenant; pas loin de se sentir pousser des ailes cannibales de Munchaüsen, prête à noyer son minot pour le sauver encore et encore… En fait, juste une toute jeune femme qui va faire un bond dans l’inconnu, pleine de rêves et d’illusions. Elle lui invente une vie émerveillante, de voyages autour du monde, de dîners avec des gens importants, de mille langues parlées, de mille contrées explorées. Mais l’enfant naît, et ce n’est pas de l’imaginaire qui surgit dans sa vie, mais du réel, du concret, du qu’il faut nourrir et qui braille la nuit.

Amélie Roman, clown blanc troublant et attendrissant, apporte une présence subtile, pleine de fantaisie et de fragilités à cette maman désemparée qui oscille de joies en désarrois. Tim Fromont Placenti, impeccable – bonnet, pelisse, guitare en bandoulière et énergie très rock –, prenant à sa charge toutes les figures masculines, l’accompagne de ses notes électriques et de sa voix parlée-chantée.

Grand-père, grand-mère, bande de potes et surtout « Mon enfant » prennent vie par la magie des marionnettes presque modestes, et d’une poésie rare, créées par Julien Aillet. L’espace s’anime, se découpe et se module sous les très jolies lumières d’Hervé Gary, qui savent trouer l’obscurité de pierres précieuses. Un fauteuil surgit sans qu’on s’en rende compte, une forêt descend des cintres, une Vierge tente d’apporter son expertise bi-millénaire : une atmosphère fantastique se glisse dans ce conte initiatique, qui aborde avec finesse et justesse, sans manichéisme et avec beaucoup de subtilités, les interrogations complexes du devenir-mère, du devenir-enfant.

Dans une langue baroque – baroque comme une perle dont l’irrégularité fait l’éclat –, tissée de banalité et de lyrisme, Marie Levavasseur nous invite à mesurer l’écart entre le bébé fantasmé et l’enfant né, à explorer la complexité de la parentalité – amour absolu et épuisement inextinguible, main à tenir et bride à lâcher, à arpenter le chemin ardu de la mère et le bel apprentissage de l’enfant – tous deux pérégrinant ensemble vers la maturité, à saisir les ombres et les lumières de ce qui se transmet, cadeaux parfois involontaires, « J’emmène avec moi ta fantaisie, la vie que tu m’as donnée, je te laisse tes peurs », dira l’enfant devenu grand.

« J’ai mis mes bottes de 7 lieues, mais nos cœurs restent bien accrochés »
dira-t-il encore.
Il y a de l’étrangeté et de la drôlerie, un peu de cruauté et beaucoup de tendresse dans ce spectacle singulier, un peu punk, souriant et doux, à voir en famille avec des enfants dès 8-9 ans.

Marie-Hélène Guérin

 


LES ENFANTS C’EST MOI
Un spectacle de la compagnie Les Oyates
Au Théâtre Paris Villette jusqu’au 3 mai 2026

écriture, mise en scène Marie Levavasseur | conseils dramaturgiques Mariette Navarro | assistanat à la mise en scène Fanny Chevallier | collaboration artistique Gaëlle Moquay | jeu Amélie Roman | musique, jeu Tim Fromont Placenti | marionnettes Julien Aillet | création lumière Hervé Gary | scénographie, construction Gaëlle Bouilly | construction Amaury Roussel, Sylvain Liagre | costumes, accessoires Mélanie Loisy
Photographies © Fabien Debrabandere

production Cie Tourneboulé, aujourd’hui Les Oyates / coproduction Culture Commune – scène nationale du Bassin minier du Pas-de-Calais, Le Grand Bleu – scène conventionnée « Art Enfance et Jeunesse » à Lille, Théâtre Durance – scène conventionnée « Art et création » à Château-Arnoux / Saint-Auban, FACM – Festival théâtral du Val d’Oise / soutiens Le Quai – CDN Angers-Pays de la Loire, Théâtre 71 – scène nationale de Malakoff, La Passerelle – scène nationale des Alpes du sud-Gap, L’Expansion artistique – Théâtre Charles Dullin à Grand-Quevilly, ville de Nanterre / remerciements La Ferme de Bel Ébat – Théâtre de Guyancourt, Le Channel – scène nationale de Calais, Théâtre La Licorne – Dunkerque, Théâtre du Nord – centre dramatique national Lille-Tourcoing, Festival À Pas Contés – Dijon, Festival Momix – Kingersheim / avec la collaboration de metalu.net, chantier numérique de Métalu A Chahuter.

Tendre Colère : l’oxymore dansant et humaniste de Christian et François Ben Aïm

La nudité du plateau est à peine griffée d’un tronc qui rompt le vide de son trait d’encre rouge et or. Un danseur pieds nus, paré d’un gant d’armure médiévale, jupe noire et pull gris cote de maille, chevalier de pacotille, balaie d’un air détaché le « quatrième mur », rôde et amuse le public qui prend place de facéties pince-sans-rire. Le noir se fait, la musique s’élève, dix danseur•euses s’avancent, signes graphiques se détachant sur la feuille blanche du plateau, prêts à écrire le récit de leur aventure humaine.

Liberté des unités, intensité du collectif, les individualités sont bien dessinées et le groupe a une puissante énergie commune. Christian et François Ben Aïm convoquent ici une danse de connexions. Par la peau, par le regard, par l’écoute, chacune et chacun sont toujours relié.es. Les êtres qui s’éloignent toujours sont rejoints ou rejoignent, les êtres qui tombent toujours sont relevés.

Les pas légers comme plumes, silencieux comme flocons de neige, tourbillonnants comme fumée dans le vent, les dix interprètes spiralent et bondissent, se séduisent et s’affrontent.
De même que leurs costumes, imaginés par Mossi Traoré, sont non-genrés, de pantalons, tuniques et jupes soyeuses, de même que leurs mouvements sont tout en souplesse, de même leurs rôles sont fluides, les duos sont d’hommes, de femmes, ou d’hommes et de femmes, les uns portent les unes et les unes portent les uns, toutes et tous s’épaulent – revendication d’une humanité forte et fragile sans distinction de genre.

Sous les lumières toujours délicates et élégantes de Laurent Patissier, la danse blagueuse et tendre s’intensifie de la frénésie d’une course stroboscopique sur une techno abrupte et flamboyante – rythmique sèche, matière sonore riche. Les corps se rassemblent en de jouissifs grands mouvements d’ensemble. On est suspendu à un solo expressif et poignant d’Andrea Moufounda, secouée de tous les tourmentes et joies d’une vie, entre les silhouettes immobiles de ses partenaires. Et ce qui touche est autant la force du solo de la danseuse que sa présence aux autres, et l’attention muette et concentrée de ses partenaires. Un nuage de brouillard recouvre la scène, un voile de déchirement, la séparation ou le deuil viennent hanter la pulsion de vie du spectacle, mais bientôt la vigueur et le jeu reprennent le dessus. Le groupe se fait bloc de petits soldats bagarreurs ou de boxeurs à l’entraînement sur une fantaisiste musique de fanfare distordue. Et leurs rugissements furieux deviennent chants et poèmes : dans cette Tendre Colère, la colère gronde mais la tendresse gagne.
Sur une basse continue de vielle à roue, une main au ciel, une circonvolution soufi s’esquisse dans un cercle de lumière. Les bras courbes sont accueillants, et dessinent l’âme douce de ce spectacle chaleureux.

Porté par une musique hypnotique signée Patrick de Olivera, de composition minimaliste en électro pulsante, de violoncelle méditatif en mélopées celtiques, Tendre Colère offre une danse contemporaine solaire, gracieuse et généreuse, d’une énergie féconde. Toute en rapidité, voltes et ondulations, sans une once de cynisme mais riche d’humour, de légèreté et de sourire, cette tendre colère a foi en la joie et en l’unisson. Chorégraphes et interprètes sont applaudis longuement, parce que c’est beau, c’est humain, et fort, et que cela rend heureux.

Marie-Hélène Guérin

 

TENDRE COLÈRE
Un spectacle de la compagnie CFB 451
Vu le 15 avril au 104 dans le cadre du toujours passionnant Festival Séquence Danse
À retrouver dans le cadre du « Festival Paris l’été » les 15, 16 et 17 juillet à 22 h au Jardin des Tuileries
Chorégraphie Christian & François Ben Aïm
Avec Eva Assayas, Jamil Attar, Johan Bichot, Lucie Domenach, Rosanne Briens,
Carla Diego, Andrea Givanovitch, Jeremy Kouyoumdjian, Andréa Moufounda, Emilio Urbina
Composition Patrick de Oliveira
Assistante chorégraphique Alex Blondeau
Création costumes Mossi Traoré
Création lumières Laurent Patissier
Regard dramaturgique Véronique Sternberg
Régie générale et plateau Stéphane Holvêque | Régie plateau Christophe Velay
Photographies © Patrick Berger

Production — CFB 451
Coproduction et accueil en résidence Théâtre de Suresnes Jean Vilar (92), Théâtre Jean
Vilar – Vitry-sur-Seine (94), La Maison / Nevers – Scène conventionnée Art en territoire (58)
Coproduction Escher Theater (Luxembourg), Château Rouge – Scène conventionnée
d’intérêt national Art & Création d’Annemasse (74), Équinoxe – Scène Nationale de
Châteauroux (36), Théâtre Jacques Carat – Cachan (94), Théâtre Antoine Watteau – Nogentsur-
Marne (94)
Soutiens ADAMI, SPEDIDAM, DRAC Ile-de-France (soutien à la production d’une grande
forme), Région Ile-de-France (aide à la création)
Accueil en résidence La Faïencerie Théâtre de Creil – Scène conventionnée Art en territoire
(60), L’Orange Bleue* – Eaubonne (95) avec le soutien d’Escale Danse (95), L’Envolée – Pôle
artistique du Val Briard (77)
Accueil en studio Centre National de la Danse – CN D (93), La Briqueterie CDNC du Valde-
Marne (94), Le CENTQUATRE-PARIS (75)