Intra Muros : trois murs et la liberté

En 2017, pour étrenner les planches de la salle flambant neuve du Théâtre 13 / Jardin, Colette Nucci, directrice du lieu, attachée à promouvoir la création actuelle et le travail des compagnies indépendantes, avait choisi de confier le spectacle d’ouverture à Alexis Michalik, familier de cette salle qui l’a accueilli avec plusieurs de ses créations au fil des années. Depuis, le spectacle a conquis presse et public, et poursuit son beau parcours. On le retrouve cet été au Chêne noir à Avignon.
 

 

« Le théâtre,
c’est un endroit où il se passe tout le temps des choses »

Michalik aime le théâtre et son écriture, il le démontrait avec malice et d’inventivité dès ses premières mises en scène R&J et La Mégère à peu près apprivoisée, adaptations pleines de fantaisie(s). Depuis, il s’est emparé de la scène dans tout son relief, passant à l’écriture avec un brio salué par la presse et le public : Le Porteur d’histoire et Le Cercle des illusionnistes ont soufflé un vent de fraîcheur et de créativité, et furent salués de nombreux Molières. Quelques perruques, des costumes, parfois de bric et de broc, là un astucieux pan de mur sur roulettes, ici des accessoires judicieux : une économie légère mais qui a toujours su ne pas faire « maigre ». On appréciera peut-être que ce n’est pas avec le plus de moyens qu’on fait le plus de théâtre. Après la machine à spectacle tapageuse d’Edmond, succès populaire autant que critique, gratifiée d’ailleurs de nombreuses nominations aux Molières, on retrouve ici Alexis Michalik avec une équipe resserrée, et son talent condensé.
 

 

« C’est ça la vie,
être traversé par des émotions »

Alexis Michalik s’est nourri de sa propre expérience d’un échange avec des détenus, en Centrale (une « maison centrale » est un type de prison qui prend en charge les détenus condamnés à de longues peines. Elle accueille également les détenus les plus difficiles, ou ceux dont on estime qu’ils ont peu de chances de réinsertion sociale) pour poser les bases de cet Intra Muros, où, à sa manière, il poursuit le dialogue entamé alors.

Nous allons donc passer 1h30 entre les murs d’une prison, réunis par la volonté de Richard, le metteur en scène, et d’Alice, assistante sociale, les instigateurs de cet « atelier-théâtre » en compagnie de Jeanne, aux multiples rôles, et de deux détenus, Ange et Kevin, les deux seuls volontaires – et de bien mauvaise volonté ! Entre les murs d’une prison, mais, puisque la parole crée – et cette belle fonction performative de la parole est particulièrement sollicitée dans le travail de Michalik, nous serons bien sûr aussi dans d’autres temps et d’autres lieux, les temps et les lieux des récits emboîtés des protagonistes. On glisse sans à-coups de la situation à la narration, des souvenirs racontés à leur restitution ; la mise en scène fluide, mouvante, nous embarque de l’espace de l’atelier à toutes les vies. Les acteurs se changent à vue, utilisant des portants à la frontière des coulisses. Hors jeu, ils restent la plupart du temps sur le plateau, simplement assis en fond de scène, spectateurs en miroir des spectateurs. Ils naviguent de leur présent à leurs passés, et même à leurs futurs. Peut-être l’intrigue s’entortille-t-elle en circonvolutions qui peuvent sembler artificielles. Mais par le talent de l’auteur-metteur en scène et la grâce de ses interprètes, tous ces ressorts s’allègent.

Dans un angle du plateau, au ras des spectateurs, Killian Rebreyend, musicien poly-instrumentiste, manie percu, clavier, samples… Le simple bruitage des ouvertures de portes scandant les déplacements suffira à inventer les murs de la prison, quelques notes de piano adouciront le dur récit de l’enfance de Kevin, le jeune détenu, des sons urbains, bips de caisses enregistreuses, brouhahas de bavardages, sonneries de téléphone tisseront la trame d’une vie laborieuse… : une matière sonore ainsi créée qui sait trouver la bonne proportion, amenant nuances et reliefs sans envahir l’espace.
 

 

« L’acteur ne fait pas qu’endosser une autre vie,
il en endosse deux, la sienne et celle du personnage »

Michalik croit dans la vertu créatrice de la parole, et dans le pouvoir libérateur du théâtre. Avec un plateau sans esbroufe mais plein d’intelligence, des acteurs vifs et talentueux, beaucoup d’idées, un sens du ludique, le goût des histoires, beaucoup d’humanité… et par dessus tout, un grand amour de l’art dramatique, il fait s’effacer les murs, personnages et spectateurs d’un même élan s’évadent, et tous auront au cœur une lumière plus chaude, qu’elle soit d’un rayon de soleil, ou d’un projecteur de théâtre…

Marie-Hélène Guérin

 

INTRA MUROS
Au théâtre du Chêne noir, du 4 au 25 juillet 2026 à 21h15
Texte et mise en scène Alexis Michalik
Avec Azize Kabouche (Ange), Janik Erima (Kevin), Thibaut Gonzalez (Richard), Clémentine Aussourd (Alice), Muriel Gaudin (Jeanne), et le musicien Killian Rebreyend
Création lumière  Arnaud Jung | Scénographie Juliette Azzopardi | Musique Raphaël Charpentier | Costumes Marion Rebmann
Photos : © Jonty Champelovier

Production ACMÉ et Théâtre La Pépinière 

Coréalisation Théâtre du Chêne Noir

 

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