BAAL, Bertolt Brecht, Christine Letailleur, La Colline, Stanislas Nordey, Pianopanier

Blessés par BAAL

« Baal ». On ne le sait pas encore mais tout se résume à ce mot, inexpugnable, ineffable et pourtant si évocateur. La pièce, mise en scène par Christine Letailleur, commence sur un chant enjoleur qui déjà intrigue et fait peur, où « Baal » apparaît écrit en grand, en lettres rouge sang.

Là commence la quête de l’identité de cet homme mi-ange mi-démon. Dès le début, on veut s’éprendre, mais petit à petit par ses entourloupes et ses lâchetés, il nous repousse, nous sidère, nous inquiète, et, au fond, tout au fond, on s’amourache malgré tout de ce poète maudit, de celui qui aime tant flétrir autrui au gré du pire de ses frasques et de ses tromperies.
Scène par scène, passant d’une épouvante à un blasphème, le spectateur est lui aussi presque meurtri par Baal, en redemande, s’enquiert de jusqu’où ira son petit roi, son esclave fétiche. À l’instar des protagonistes : « Baaaaaal ! Baaaaaal ! » on appelle ce nom, on le crie, on le hurle. Et ce cri déchire autant la mère que l’amante de toute personne qui serait entrée en la présence démoniaque – si doucement, si succulemment perverse – de Baal.

BAAL, Bertolt Brecht, Christine Letailleur, La Colline, Stanislas Nordey, Pianopanier@ Brigitte Enguerand 

« Si une femme a des hanches grasses,
Je la fous dans l’herbe verte
Robe, culotte, tout ça valse
Radieux – car j’aime ça. »

Dans cette première pièce de Brecht écrite en 1919, Baal, mi-bête, mi-poète, est un Don Juan décuplé. Il séduit, tente, corrompt, bafoue. Il n’épargne rien ni personne. Il jouit. En maître et possesseur, buveur de sexe et de schnaps, cracheur de mots, il se fait poète sauvage incandescent en quête de liberté absolue incarnant une errance existentielle.
Par-dessus tout, il y a quelque chose de tendu dans Baal, de contorsionné, d’éclatant. L’écriture de Brecht s’y reflète viscérale, incroyablement poétique et sensuelle. Baal a de l’appétit, un appétit du monde qu’il veut consommer en consumant les êtres qui l’entourent, il ne participe pas à la Création – lui qui évoque si souvent le ciel – il la détruit. Et par là-même de se demander jusqu’où ses dépravations ne sont pas des exaltations qui servent à leur tour la Nature que Baal rêve de souiller.

BAAL, Bertolt Brecht, Christine Letailleur, La Colline, Stanislas Nordey, Pianopanier

Ce texte, ces folies de verbe, sont admirablement servis par la mise en scène de Christine Letailleur, qui aide parfaitement à cette descente aux enfers. On est emporté jusque dans l’antre rougeoyante de la pièce, avec style et précision, mais non sans un onirisme puissant et subtil. Stanislas Nordey s’empare avec puissance de son personnage, il lance et vocifère les mots de cet ange de mort, aussi fascinant qu’effrayant, jusqu’à incarner dans un décharnement physique et mental une beauté à couper le souffle.
On ressort éperdu et presque fébrile des aventures de Baal, de son épopée du Rien et de la solitude – et, au seuil de sa quête, la plus terrifiante des questions, celle qui nous revient comme dans un miroir : « Auras-tu pitié, spectateur ? »

BAAL, de Bertolt Brecht au Théâtre de la Colline
Du 20 avril au 20 mai 2017 , mercredi au samedi 20h30, mardi 19h30 et dimanche 15h30
Mise en scène : Christine Letailleur
Avec : Youssouf Abi‑Ayad, Clément Barthelet, Fanny Blondeau, Philippe Cherdel, Vincent Dissez, Valentine Gérard, Manuel Garcie‑Kilian, Emma Liégeois, Stanislas Nordey, Karine Piveteau, Richard Sammut

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