Il vous reste une semaine pour aller voir Serge Merlin dans le Réformateur : courez-y!

Le Réformateur – Spectacle vu le 1er octobre 2015
Au Théâtre de l’Œuvre  jusqu’au 11 octobre 2015  à 21h
Une pièce de Thomas Bernhard
Mise en scène par Thomas Engel

 

 

« Qui n’a pas vu Serge Merlin sur scène n’a pas toutes les clés pour parler de théâtre, à mon avis ».

C’est à peu près dans ces termes que Frédéric Franck présentait le premier spectacle de sa saison 2015-2016 au Théâtre de l’Œuvre. Et après avoir vu Le Réformateur, je ne peux que renchérir. Qui n’a pas vu Serge Merlin sur scène est passé à côté de l’un des plus incroyables comédiens de théâtre. Dans la peau de ce philosophe tyrannique, misanthrope et hypocondriaque né de la plume de l’un des plus grands auteurs autrichiens, il excelle dans son art.

Tel un Stradivarius, il fait résonner une infinité de sensations, passant de la colère la plus acerbe à l’humour le plus taquin, pour revenir à une mélancolie douce amère. Il est magnétique, envoûtant, hypnotique. Tour à tour éructant, cajolant, minaudant, vociférant, s’excusant, beuglant, mentant, trichant, opprimant. Sa palette est immense, il l’utilise à la perfection, nous faisant passer du rire à la consternation. Car la vision du monde de ce personnage auteur d’un Traité de la réforme du monde est « une philosophie de la fin, une véritable fascination pour le néant » (dixit André Engel).

Autre personnage en scène : une femme dont le silence et la douceur contrastent violemment avec les logorrhées de notre nihiliste acharné. C’est elle qu’il invective souvent, lui réclamant tantôt ses repas, tantôt son costume, la morigénant pour chacun de ses faits et gestes, semblant parfois sur le point de lui reprocher d’exister. Ruth Orthmann incarne cette compagne fidèle qui accepte absolument tout, envers et contre lui.

Il est encore temps de vous offrir un grand moment de théâtre, dans ce lieu mythique de l’Œuvre :

1 – Pour assister aux retrouvailles de Serge Merlin avec la pièce de Thomas Bernhard qu’il interprétait il y a déjà vingt-cinq ans. Il connaît tellement bien ce texte qu’il ne le joue pas : il le vit, il EST le texte.
2 – Pour la mise en scène d’André Engel qui insiste sur l’immobilisme, recentrant ainsi l’action sur le verbe. Les liens profonds qui unissent Serge Merlin et André Engel se resserrent chaque soir davantage sur le plateau.
3 –  Pour les silences criant d’amour, d’empathie et de dévouement de sa compagne incarnée par une talentueuse Ruth Orthmann.

 

INTERVIEW

Comme une pierre qui…rock!

Comme une pierre qui… – Spectacle vu le 18 septembre 2015
Au Studio-Théâtre jusqu’au 25 octobre 2015 à 18h30
D’après le roman de Greil Marcus
Adaptation et mise en scène : Marie Rémond et Sébastien Pouderoux

 

© Simon Gosselin

Les complices Marie Rémond et Sébastien Pouderoux nous invitent à remonter le temps pour assister à la naissance du plus mythique des tubes de Bob Dylan

Vendredi 18 septembre 2015 – 18h30 – Studio-Théâtre, Paris Ier.
Mercredi 16 juin 1965 – début de matinée – Studio A de Columbia Records, New-York City.
Grâce au talent de Marie Rémond et Sébastien Pouderoux, je viens de faire un saut dans le temps et l’espace. Al Kooper (Christophe Montenez) se trouve à moins d’un mètre de moi. Oeil hagard, teint blafard, l’un des benjamins de la troupe communique son angoisse et son stress, confirmant ici l’étendue de son talent. Il patiente depuis bien plus longtemps que moi, semble-t-il, tellement désireux de faire partie de l’aventure. Tout comme lui, je vais avoir la chance de rencontrer… Bob Dylan « himself ».
Face à Al Kooper, Mike Bloomfield (Stéphane Varupenne) paraît tellement sûr de lui, tellement pro déjà, tellement « dans son élément ». Tellement capable, surtout, d’échanger avec Sébastien Pouderoux qui campe un Bob Dylan totalement autiste.
En plus des trois acteurs déjà cités, Marie Rémond a fait appel à Gabriel Tur, qui était élève-comédien au Français la saison passée, ainsi qu’à Hugues Duchêne, élève-comédien cette année. L’un à la batterie et l’autre au clavier parachèvent l’harmonie du groupe, tant d’un point de vue scénique que musical. Tous les cinq sont coachés de la régie par le producteur Tom Wilson (Gilles David), autre ressort comique du spectacle. Car on rit beaucoup, en visionnant cette session d’enregistrement. Et au final, on regrette que la pièce ne dure qu’une heure : on aurait aimé qu’elle soit proportionnellement aussi longue que le tube qu’elle nous fait revisiter…

Ne ratez pas l’occasion de découvrir cet éphémère « Studio-Théâtre d’enregistrement » :

1 – Après les succès amplement mérités d’André et Vers Wanda, Marie Rémond s’attaque avec brio à une autre figure de son panthéon personnel.
2 – Les comédiens sont parfaits, aussi bien sur scène que derrière leurs instruments.
3 –  N’hésitez plus : venez découvrir le « coup de théâtre : Al Kooper » dont parle Marie Rémond dans l’interview Pianopanier

 

INTERVIEW

Victor, un héros incarné par l’immense Grégory Gadebois

Spectacle vu le 17 septembre 2015
Actuellement au Théâtre Hébertot à 21h
Une pièce d’Henri Bernstein mise en scène par Rachida Brakni

@PhotoLot

On peut aller voir Victor, tout simplement parce que Victor est incarné par Grégory Gadebois et que Grégory Gadebois est un « stradivarius »…

En allant voir Victor, je n’allais pas voir Eric Cantona sur scène. J’ai d’ailleurs découvert plus tard dans la soirée à quel point il fut et reste populaire… Hélas pour le public du Théâtre Hébertot, on peut être un dieu du ballon rond sans être bon comédien.

A mon sens la pièce décolle avec la scène entre Marion Malenfant – lumineuse et bourrée de talent – et Grégory Gadebois – pour moi l’un des meilleurs comédiens du moment. C’est bien pour ces deux-là que j’allais voir Victor, et je n’ai pas été déçue. Leur niveau de jeu est tellement au-dessus de celui de leurs partenaires que leur histoire m’a touchée bien au-delà de l’intrigue générale. Aux côtés de notre footballeur reconverti, Caroline Silhol a du mal à défendre sa partie, d’autant qu’elle n’a plus vraiment l’âge du rôle. Elle campe l’épouse de Marc (Eric Cantona) en même temps que le grand amour de Victor. Lequel Victor est par ailleurs le meilleur ami de Marc. La pièce démarre le jour de la sortie de prison de Victor, qui vient de purger une peine de prison à la place de son ami, par amour pour la femme de ce dernier. Une intrigue qui semble reposer sur le trio classique du théâtre bourgeois femme-mari-amant.

Mais « l’histoire dans l’histoire », celle qui m’a « cueillie » sans crier gare, c’est bien cette rencontre entre Victor et Marianne, une jeune fille pleine de gouaille et de fraîcheur incarnée par Marion Malenfant. Leur histoire d’amour est pleine de tendresse, de délicatesse, de douceur et joie mêlées. Et l’on est d’autant plus ému de voir cette histoire se briser qu’elle est la seule à laquelle on croit réellement.

On peut aller voir Victor pour d’autres raisons que découvrir la nouvelle prestation d’Eric Cantona sur scène :

1 – Grégory Gadebois, Molière du meilleur seul en scène en 2014 pour « Des fleurs pour Algernon« , confirme ici l’étendue de sa palette.
2 – Face à lui, Marion Malenfant, également ex-pensionnaire de la Comédie-Française  et nominée aux Molières pour son interprétation de Marilyn dans Norma Jean brûle littéralement les planches.
3 –  Grâce à leur talent, tous deux parviennent à « sauver » la pièce et à nous faire redécouvrir Henri Bernstein, ce contemporain de Guitry tombé quelque peu dans l’oubli.

ELECTRONIC KIT PRESS

INTERVIEW

Démons au Théâtre du Rond-Point

Spectacle vu le 10 septembre 2015
Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 11 octobre 2015 à 21h

Une pièce de Lars Noren, mise en scène Marcial di FonzoBo

@ Tristan Jeanne-Valès

Rendez-vous manqué avec des Démons bien trop sages…

Lorsque les lumières se rallument et que les spectateurs entonnent une salve d’applaudissements tout juste polie, nos quatre amis semblent se demander ce qu’ils font là…
Ils ne sont pourtant pas novices, loin s’en faut! Tous quatre ont même un parcours impressionnant. Certes plus cinématographique que théâtral, mais qu’importe. Il me semble que l’on pouvait raisonnablement s’attendre à autre chose avec une telle affiche… Anaïs Dumoustier, Marina  Foïs, Romain Duris, et Gaspard Ulliel. Une distribution prometteuse pour une pièce d’auteur qui ne l’était pas moins. J’avais lu notamment que Lars Noren rapprochait son portrait de couple de la célèbre pièce d’Edward Albee « Qui a peur de Virginia Woolf? » – N’importe qui s’y serait laissé prendre, non?

Bref, tout cela m’avait réellement donné envie. Ma déception fut sans doute à la hauteur de l’attente créée par un tel « teaser »… Peut-être ai-je eu tort de me précipiter et de prendre des places pour la deuxième représentation. Les acteurs n’étaient sans doute pas encore rodés.
Quoiqu’il en soit, je n’ai absolument pas ressenti la violence, la cruauté, la passion, l’impudeur, l’érotisme que j’attendais. Rien de démoniaque dans ce spectacle. Là où j’espérais être transportée, bousculée, malmenée, dérangée, je me suis juste ennuyée.

Au final, je me suis demandée moi aussi, à l’instar  de ces grands comédiens, ce que je faisais là. D’où vient le malaise? Pourquoi, et comment ce rendez-vous manqué? Est-ce le texte qui est en cause? Pas si moderne et sulfureux que cela, ce texte de Lars Noren? Est-ce la mise en scène qui peine à nous surprendre? Marcial di Fonzo Bo s’est-il senti bridé? A-t-il eu du mal à passer de l’écran à la scène?
Une semaine plus tard, je n’ai toujours pas la réponse à ces questions…

Deux Pierre Lericq valent mieux qu’un

« A mon père » (Théâtre de la Luna) et « Just married sauvage romance » (Théâtre du Rempart) : spectacles vus à Avignon le 13 juillet 2015
Deux spectacles écrits et mis en scène par Pierre Lericq
Dates de tournée sur le site de la Compagnie Les Epis Noirs

 

Cet artiste complet, poète et rocker, investit deux lieux d’Avignon pour un nouveau départ…

Déjà un quart de siècle que Pierre Lericq et sa compagnie Les Epis Noirs nous proposent un rendez-vous annuel à Avignon. « Nous sommes nés ici » – déclare le prolifique auteur interprète et metteur en scène. Avignon point de départ de chaque tournée de spectacles. Avignon point d’ancrage. Avignon point de rendez-vous de tous les aficionados de Pierre Lericq. Avignon qui célèbre de formidables succès : Fatrasie, Andromaque, L’opéra d’un fou… Avignon qui réserve aussi de mauvaises surprises – l’échec de Festin ou la véritable histoire de Don Juan l’année dernière.

Cette année, Pierre Lericq ne présente pas un, mais deux spectacles. Tout d’abord son seul en scène : « A mon père », nouvelle version du si émouvant « Compas dans l’œil ». Et puis une création : « Just married sauvage romance», dans laquelle il partage la scène avec Manon Andersen, l’une des « pierres fondatrices » des Epis Noirs. Un duo « rock and drôle », dans cette veine si caractéristique de Pierre Lericq.

Le point commun entre ces deux spectacles ? Tous deux nous parlent d’origine, de retour aux sources. Comment Pierre Lericq est-il venu au théâtre, pourquoi a-t-il choisi cette forme de résilience ? Réponse dans « A mon père ».
Quel fut le point de départ, quelle rencontre, quelle histoire d’amour ? Réponse dans « Just married sauvage romance ».
Seul en scène intimiste, touchant et plein de finesse d’un côté. Duo déjanté, musical et pétillant de l’autre.

Entre un Pierre Lericq « fondateur » et un Pierre Lericq « renouveau », faites comme moi, ne choisissez pas :

1 – Le premier vous cueillera à coup sûr, et vous fera découvrir d’où vient l’enfant prodige
2 – Le second vous fera rire, sourire, fredonner, chanter, taper des mains, danser… bref, il vous rendra gai.
3 – A voir dans l’ordre ou dans le désordre, à revoir pourquoi pas, à regarder comme une seconde naissance.

 

INTERVIEW

Amédée, ma délicieuse pépite du Off

Spectacle vu à Avignon le 10 juillet 2015
Au Théâtre de l’Entrepôt jusqu’au 26 juillet 2015 à 13h45
Une pièce écrite et mise en scène par Côme de Bellescize
Dates de tournée sur le site de la Compagnie Théâtre du Fracas
 


 

A ceux qui se demandent ce que je cherche en enchaînant les spectacles, voici la réponse : d’énormes claques comme celle que m’a flanquée Amédée!

Voici un spectacle rattrapé par l’actualité. Plus précisément par ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Lambert« .
En référence à Vincent Lambert, maintenu en alimentation artificielle depuis son accident de la route survenu en 2008.
Amédée nous raconte un autre Vincent. Vincent Humbert, accidenté lui aussi, qui réclama pendant des années « le droit de mourir ». Amédée incarne donc ces deux Vincent, pour nous parler du droit à l’euthanasie.

Il ne peut plus danser Amédée, ni s’abrutir de jeux vidéo, ni faire l’amour avec Julie, ni conduire très vite, ni chanter, ni rire. Il ne peut même plus en finir avec la vie, Amédée… C’est de cela que traite la pièce. Sans jamais prendre partie, l’auteur nous amène à réfléchir, à nous questionner sur un sujet tellement sensible.
La prouesse de Côme de Bellescize : raconter la paralysie, l’immobilité, le silence, la vacuité. En faire un spectacle tout en mouvements, ultra énergique et dynamique. Au travers notamment des combats entre Amédée et le personnage imaginaire de Clov – son désir ? son inconscient ? son « bon génie » ?
Et puis, Amédée n’est pas seul. Il est bien entouré. Sa mère, l’équipe médicale, son amoureuse, ses copains, les pompiers qui l’ont secouru : tous s’agitent et bruissent et dansent et rient et pleurent auprès de lui. Jusqu’au jour où…

Ce spectacle que le talentueux metteur en scène considère comme « le coup d’envoi » de son parcours mérite amplement le bouche à oreille sur Avignon. Tout est réuni pour un grand moment de théâtre. Un sujet « qui dérange », une écriture sensible et moderne, une mise en scène brillante et énergique, une brillante pléiade de comédiens – Eric Charlier, Eléonore et Vincent Joncquez, Teddi Melis, Chantal Trichet et Benjamin Wangermée. C’est pour découvrir et vivre des moments de grâce comme celui-ci que je vais au théâtre. Pour citer Ariane Mnouchkine : « Du beau, du vrai théâtre, c’est beaucoup plus rare qu’on ne le dit ». Alors, très sincèrement, merci cher Côme de Bellescize, et vivement votre « coup d’Eugénie » !…

Bonne nouvelle : Amédée part en tournée, surfant sur la vague du succès d’Avignon.

1 – Ne vous laissez pas impressionner par le thème qui peut rebuter.
2 – Pénétrez dans l’univers mi-réalité, mi-imaginaire proposé par un jeune auteur metteur en scène avec lesquels il faudra désormais compter.
3 – Et découvrez ou redécouvrez une formidable troupe de comédiens, énergique, homogène, habitée.

INTERVIEW

 

ELECTRONIC KIT PRESS

Trois ruptures disséquées au scalpel

Trois Ruptures : spectacle vu à Avignon le 12 juillet 2015
Au Théâtre des Halles jusqu’au 26 juillet 2015 à 22h30
Une pièce de Rémi de Vos mise en scène par Othello Vilgard

© Othello Vilgard

Pour faire vivre ce texte tranchant de Rémi de Vos, Othello Vilgard n’hésite pas à nous installer dans la posture du scientifique…

Elle lui reproche de lui préférer sa chienne. Il lui avoue son amour fou pour un pompier. Ils ne supportent plus leur progéniture.
Trois points de départ. Trois fins d’histoires d’amour. Trois ruptures. Disséquées devant nous. Façon laboratoire.
Car le metteur en scène prend le parti de nous exposer ces couples au bord de l’implosion. De les « mettre sous cloche ». Nous installant dans la posture d’un chercheur, d’un scientifique qui étudierait les différentes étapes de toute rupture.
Cette scénographie nous surprend, nous gêne, nous met parfois mal à l’aise.
Mais un texte aussi cru, aussi tranchant, un texte au scalpel, valait bien un bocal de 3 mètres sur 5.
De même qu’il méritait deux formidables interprètes. Johanna Nizard et Pierre-Alain Chapuis sont magistraux, saisissants de justesse. Ils nous émeuvent, nous arrachent des rires nerveux, nous terrorisent, nous interrogent.
Pour un peu, on se croirait derrière une vitre sans tain, à épier deux dangereux meurtriers en puissance. A moins que cette vitre ne soit le reflet de nos propres questionnements et agissements…

Merci à la Compagnie Rémi de Vos pour ce spectacle quasi « chirurgical » :

1 – Un texte percutant, sans fioriture, un texte qui met en exergue la cruauté et la bassesse humaine.
2 –  Une scénographie au scalpel, mitonnée avec soin par le talentueux Othello Vilgard.
3 –  Deux comédiens prodigieux, qui parviennent à traverser le quatrième mur, aussi vitré soit-il…

 

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Souterrain Blues ou la saisissante rencontre entre Yann Collette et Peter Handke

Souterrain Blues : spectacle vu à Avignon le 11 juillet 2015
Reprise au Studio Hébertot du 15 septembre au 29 novembre 2015
Une pièce de Peter Handke mise en scène par Xavier Bazin

© Gala Collette

Au détour d’une ruelle d’Avignon, il est possible ces jours-ci d’emprunter une rame de métro, et d’embarquer pour un voyage initiatique façon misanthrope 

Je patiente dans la file, déjà contente d’avoir ma place pour un spectacle dont la liste d’attente s’allonge de jour en jour.
Je pénètre dans la Condition des Soies. Lieu chargé d’histoire. L’une des plus anciennes salles de spectacle d’Avignon. Un théâtre aussi fascinant que son nom laisse à espérer.
Je m’installe, premier rang, mon préféré. Je ne le vois pas tout de suite, intriguée que je suis par cet immense miroir qui nous reflète, moi et mes compagnons de voyage…
Tout à coup, je lève la tête et je l’aperçois. Il nous espionne depuis un moment, le bougre! A peine repéré, il dégringole de son refuge et débute sa harangue. Une harangue en vingt stations. Ah oui, j’oubliais : il existe un passage secret entre cette fameuse Condition des Soies et une rame de métro anonyme. Me voici donc avec mes camarades d’infortune, prête à me faire invectiver une heure durant. Et bien figurez-vous que j’aime ça, me faire insulter, critiquer, houspiller, moquer, rudoyer, harceler, engueuler! Suis-je dans un « rapport sado-maso » avec ce forcené qui me prend à partie? Ai-je la tentation de rétorquer, de me défendre, de lui clouer le bec, de lui en coller une?… Absolument pas! A aucun moment je ne me sens agressée par ses paroles, aussi rudes soient-elles. Pourquoi? Simplement parce que ces mots résonnent en moi de façon tellement juste. Je les ai prononcés si souvent moi-même, intérieurement, sans jamais oser hausser le ton. Sans faire l’effort d’être entendue. Sans avoir son courage à lui, le désespéré, qui me toise de son oeil – ô combien unique!

Car cet enragé au verbe fou qui me malmène avec tant d’empathie a eu la bonne idée de se glisser dans la peau du formidable Yann Collette. Quel comédien! Communiquer toute cette humanité en si peu de temps, si peu d’espace. Transcender à ce point un texte aussi efficace, incisif et superbe. Bravo Peter Handke, bravo Yann Collette, bravo Xavier Bazin. Merci d’avoir touché du doigt mon côté misanthrope, je ne prendrai plus jamais le métro comme avant…

Ne ratez surtout pas le prochain arrêt de cette rame si spéciale. Ce spectacle est tout simplement une sensationnelle déclaration d’amour…

1 – Le texte de Peter Handke est à la fois poétique, drôle, touchant, vindicatif et nostalgique.
2 – Xavier Bazin s’empare du texte de façon physique, quasi charnelle, à l’opposé du cérébral et du conceptuel.
3 –  Et l’incarnation de ce texte n’aurait pu tomber plus pertinemment que sur ce formidable comédien qu’est Yann Collette.

 

INTERVIEW

ELECTRONIC KIT PRESS

Innocence de Dea Loher au Français

Une mise en scène pas si innocente que cela…

Spectacle vu à la Comédie-Française le 23 avril 2015
A l’affiche de la Salle Richelieu jusqu’au 1er juillet 2015 
Une pièce de Dea Loher
Mise en scène par Denis Marleau

© Christophe Raynaud de Lage

Le metteur en scène Denis Marleau n’a pas facilité la tâche des comédiens du Français…ni celle des spectateurs !…

 

Fidèle de la Comédie-Française depuis des années et des années, je suis toujours curieuse des nouvelles entrées au répertoire. Car s’il est vrai que la vocation de ce lieu est de revisiter nos auteurs classiques, il nous fait parfois découvrir des auteurs contemporains.
Ce texte, Innocence de Dea Loher accueilli avec un énorme enthousiasme par le Bureau des Lecteurs l’avait consacrée première auteure de langue allemande à entrer de son vivant au répertoire de la Comédie-Française.

Jeudi dernier, je m’installe donc dans une salle Richelieu seulement aux trois-quarts pleine – fait assez rare pour être souligné. La pièce qui se joue depuis fin mars est loin de faire l’unanimité, on peut même parler de semi-échec, malgré quelques critiques bienveillantes. Armelle Héliot évoque notamment une pièce « qui exige beaucoup du spectateur ». Elle n’a pas tort. Il faut « s’accrocher pour accrocher ». Pour ne pas décrocher, et se retrouver totalement perdu…

Plutôt en forme ce soir-là, je me suis donc accrochée et j’ai trouvé le texte intéressant. Le but de l’auteur est de nous faire réfléchir à la responsabilité individuelle et collective. Au travers d’une douzaine de personnages qui composent une vingtaine de tableaux successifs. On y croise deux immigrés clandestins, une femme errante, des parents bouleversés par l’assassinat de leur fille, une jeune femme aveugle, une ancienne communiste diabétique, sa fille et son gendre, un jeune médecin, un candidat au suicide, une philosophe…

Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ? Pourquoi n’ai-je été à aucun moment émue par ce spectacle ? Pourquoi ai-je le sentiment qu’il ne m’en restera pas grand-chose dans quelques semaines ? La faute à qui ?
Sans doute pas à l’auteure : j’ai plutôt envie de relire le texte à tête reposée. Certainement pas aux comédiens : toujours aussi talentueux, ils sont formidables, on ne le dira jamais assez. Au metteur en scène, évidemment ! Quelle idée d’avoir emprisonné les douze personnages sur le plateau du début à la fin. D’avoir « cassé » le rythme de cet enchaînement de tableaux pour proposer une immense fresque incompréhensible. Pauvres comédiens ! On a mal pour eux, on sent qu’ils ne prennent aucun plaisir à jouer, et ce malaise est communicatif.

Si vous souhaitez découvrir un nouvel auteur, prenez-vos places à la Comédie-Française : peu de chance que la pièce y soit reprise la saison prochaine !

 

Des gens bien, avec Miou-Miou

Des gens bien : le prototype même du spectacle « sympatoche »

Spectacle vu au Théâtre Hébertot le 22 avril 2015
A l’affiche jusqu’au 31 mai 2015 à Paris, puis en tournée 
Adaptation française par Gérald Aubert de « Good People », la pièce de David Lindsay-Abaire
Mise en scène : Anne Bourgeois

Une distribution sans faute, une Miou-Miou que l’on a plaisir à retrouver sur scène, une pièce plus qu’honorable : pas de quoi bouder son plaisir. 

J’avais lu beaucoup de très bonnes critiques sur ce spectacle à l’affiche du théâtre Hébertot depuis trois mois. Cela me semblait même un peu « suspect » : se serait-on risquer à « descendre en flèche » le retour de Miou-Miou au théâtre ?… Alors je suis allée me faire mon idée.

Nous sommes dans la banlieue de Boston – celle des gens bien dont parle la pièce : ils y habitent depuis leur naissance. Ces gens bien : ce sont Margie incarnée par Miou-Miou et ses amies d’enfance. Sans compagnon, sans boulot, sans argent, elles se serrent les coudes et tentent de survivre.

Et puis un jour, Margie croise la route d’un ancien amoureux. Lui aussi habitait les quartiers pauvres, lui aussi a connu une enfance difficile. Mais il est devenu médecin, a épousé une diplômée de Harvard et s’est installé dans une superbe maison des quartiers chics de la ville. Que va-t-il ressortir de ces retrouvailles ?

Miou-Miou est touchante dans ce rôle de « mère courage », tellement crédible qu’on a envie de la serrer dans ses bras. Ses partenaires sont très justes également. Mention spéciale à Brigitte Catillon, irrésistible en grande gueule sans concession. La mise en scène d’Anne Bourgeois n’est pas révolutionnaire mais très efficace.
Malgré quelques longueurs, voici donc un spectacle « sympatoche ». Selon l’expression favorite de Pierre Murat au Masque et la Plume. Sympatoche n’est pas péjoratif. Sympatoche comme un spectacle tout à fait honorable. Sympatoche pour signifier : qui ne se prend pas au sérieux. Sympatoche comme un succès qui continue d’attirer les foules, et c’est tant mieux !

Il vous reste un petit mois pour aller applaudir Miou-Miou et ses partenaires au Théâtre Hébertot. Et pour les provinciaux, la tournée se prépare…

1 – La pièce qui fut un gros succès à Broadway offre une réflexion cynique sur la condition humaine.
2 – Brigitte Catillon est tellement drôle : chacune de ses apparitions est un bonheur pour le spectateur.
3 – Miou-Miou est une comédienne qu’on a plaisir à retrouver dans ce rôle d’une « fille bien » : je lui prédis le Molière de la meilleure comédienne demain soir !…

ELECTRONIC KIT PRESS