Dix Histoires au milieu de nulle part, théâtre de l'Atalante

Encore aujourd’hui

Vous avez envie de savoir comment ça se passe aujourd’hui à Moscou et dans le Caucase. Comment ça se passe aujourd’hui et depuis la fin des années 80, fin du communisme et début de la Perestroïka ? Allez voir cette pièce en deux tableaux, dont Stéphanie Loïk a tiré une polyphonie subtile et efficace, d’après les romans-documents de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature en 2015.

Deux parties. Une première qui nous livre les témoignages de ceux qui ont eu à subir les attentats dans le métro de Moscou. L’horreur, l’impuissance, l’état de choc, la peur, des bribes aussi parlantes qu’angoissantes, des images mentales qu’on se prend en pleine tête, des constats. « Le terrorisme, c’est un bizness. Des sacrifices humains comme dans les temps anciens » clament en chœur les six comédiens. Cette partie, bien qu’elle soit placée en Europe centrale et orientale, nous parle de et à nous, occidentaux qui subissons aussi le joug des attentats de fanatiques fondamentalistes religieux. On se dit que ça pourrait nous arriver demain d’être pris en otage d’un métro qui vient d’exploser. Et à l’agente de la station de métro d’hurler au téléphone « Mais qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse!? »

Dix Histoires au milieu de nulle part, théâtre de l'Atalante

La seconde partie, plus longue, nous montre la manière dont se sont mis en place les pogroms contre les Arméniens à Bakou. Comment, d’une intimidation de rue tribale, on en est venu aux meurtres, aux viols, au saccage, à la barbarie pendant des semaines, à la volonté de l’extermination d’un peuple. Et pourtant deux êtres tentent de s’aimer hors de l’Histoire qui lie leur fratrie. Un Musulman et une Arménienne qui vivent leur histoire sans se préoccuper de savoir s’ils sont du bon côté. Même l’amour aura bien du mal à se dédouaner du mal ambiant qui règne et pourrit la vie des gens entre les différentes communautés, qui se sentent séparés, où plus aucune légalité ne régit les rapports. C’est qu’avant, tout le monde était Soviétique et parlait russe et qu’à l’effondrement de l’URSS, il a fallu se raccrocher à une autre culture, plus ancienne peut-être, plus archaïque sans doute et plus cruelle certainement. Et de conclure, malgré toute l’empathie qu’on a pour les Arméniens dans cette scène, qu’à quelques kilomètres du drame, dans une autre ville, un autre drame a eu lieu. Un autre pogrom. Et là, ce sont les Arméniens qui ont assassiné les Azéries.

Le mal est partout, il règne hors la loi dans les territoires du Nord où la religion et la barbarie ont remplacé la laïcité. On serait presque nostalgique de l’époque communiste comme l’exprime un personnage qui s’est pourtant battu contre le communisme toute sa vie. Et pendant ce temps-là, les « métèques » du Caucase fuient en Amérique quand ils le peuvent ou se réfugient à Moscou, où ils vivent comme des rats, dans une ville qui fait la part belle aux Slaves, aux Russes purs, tandis que les autres ne seraient qu’un sous-peuple. Sur les annonces de recherches de locations d’appartements se multiplient la mention « Non Russe, s’abstenir ».

Dix Histoires au milieu de nulle part, théâtre de l'Atalante

Tout ce que vous allez entendre pendant 1 heure 45 est tiré de témoignages et va vous faire froid dans le dos tellement l’horreur est horrible. Stéphanie Loïk fait intervenir les chants, les mélopées russes, la douceur de l’oud, comme des cicatrisants entre deux instants morbides. Elle convoque également l’acrobatie : six corps, trois hommes, trois femmes, interchangeables dans leur rôles, formant un corps à eux six, comme une entité déchue, vêtus de noir –on n’aurait pas vu une autre couleur pour relater l’insoutenable. Elle nous propose des danses comme celles de morts-vivants, de spectres, avec des chorégraphies sous des lumières en douche, évaporées par des fumigènes à chaque nouvelle révélation.

Dans quel état les comédiens sortent-ils de scène après avoir porté tous ces morts et toutes ces ignominies ? C’est une question qu’on peut se poser. Et on salue leur force, leur présence, leur engagement.

On pourra regretter une certaine lenteur qui accentue encore la pesanteur du texte et des situations. On sort ahuri, déprimé, le dégoût au bord des lèvres, mais sachant ce qui se passe là-bas, de la Tchétchénie à Moscou en passant par l’Azerbaïdjan. Et l’on pourra plus dire « On ne savait pas ».

Stéphanie Loïk s’intéresse depuis longtemps au théâtre-documentaire, un genre pas facile et très singulier qui a quelque chose à dire… Et qu’il faut aller entendre.

Dix Histoires au milieu de nulle part, théâtre de l'Atalante

DIX HISTOIRES AU MILIEU DE NULLE PART de Svetlana Alexievitch
Du 29 novembre au 22 décembre 2017 au Théâtre de l’Atalante
Mise en scène : Stéphanie Loïk
Avec : Vladimir Barbera, Denis Boyer, Vera Ermakova, Aurore James, Guillaume Laloux et Elsa Ritter

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