Je suis Gréco : un portrait poétique qui questionne les tumultes de l’être et du paraître

Fruit de la collaboration entre Léonie et Mazarine Pingeot, Je suis Gréco questionne l’articulation entre l’identité et l’image à l’occasion d’une descente dans les enfers personnels de Juliette Gréco, le tout dans un voyage fait de poésie et d’onirisme. Elles nous proposent un théâtre qui investit pleinement l’imaginaire, le rêve, l’expérimentation, le fantasme avec un humour précis emprunté à la muse de Saint-Germain-des-Prés.

Au départ la pièce, en prenant des allures de conférence, nous propose une transition du réel de nos vies et de la salle de théâtre vers ce monde imaginaire qu’est l’icône Juliette Gréco. Nous voici alors transportés dans la férocité du combat d’une femme qui doit toujours rendre des compte sur qui elle est ou ce que le public projette sur elle. Juliette Gréco c’est cette femme qui sent qu’on lui dérobe son identité, cette femme qu’on essaye à tout prix de mettre dans des cases mais qui s’y refuse et qui tantôt déjoue ces cases avec humour, tantôt s’en agace voire s’en met en colère.
En abordant notamment le rapport de Juliette Gréco aux hommes, la pièce explore un aspect très féminin et subtil. Elle offre ainsi une perspective sur les relations humaines, ajoutant une couche de complexité à l’exploration de l’identité. “Je suis Gréco” résonne comme un appel à réfléchir sur les multiples facettes de notre identité, à explorer les méandres du paraître et de l’être dans un monde saturé d’images et de représentations.
 

Cette expérimentation théâtrale musicale, dépourvue de trame narrative conventionnelle et osant le mélange des genres, rend bien compte de ce fantasme Gréco et de la sensualité presque violente qu’on lui accole. La mise en scène offre une expérience visuelle immersive. Les acteurs, portés par une diction impeccable, naviguent avec aisance entre les différentes dimensions du texte, captivant le public avec un jeu nuancé. Les moments musicaux soulignent habilement les émotions et contribuent à l’atmosphère envoûtante de l’ensemble.
Sur la scène, le lieu par excellence du paraître, la pièce soulève des questions essentielles : sommes-nous réellement maîtres de notre image, de notre identité ? L’articulation entre être et paraître se fait-elle naturellement, telle une symbiose, ou sommes-nous appelés à exercer un contrôle actif, à faire des choix délibérés entre les deux ? Ces questions restent en suspens, laissant le public immergé dans un songe théâtral où les frontières entre réalité et fiction s’effacent.
 

À l’occasion d’une conversation avant la pièce, Mazarine Pingeot, co-autrice de la pièce et mon ancienne professeur de philosophie, ayant elle-même été un objet médiatique, s’est confiée à moi sur son expérience du poids des fantasmes projetés, soulignant que cela à tendance à éloigner autrui et complique la construction de soi. Pour autant, Je suis Gréco est très loin d’être l’exutoire des démons personnels de l’autrice car c’est au contraire une réflexion beaucoup plus universelle que nous propose la pièce.
Au détour de cette conversation, l’autrice a aussi tenu à appeler la jeune génération à “réinvestir le théâtre et l’art comme des lieux d’imaginaires, d’expérimentations, de fantasmes”. Elle regrette cette vision qu’a la jeune génération d’un art qui doit se mettre au service d’un slogan sans quoi il serait un chose qui détourne de l’urgence politique. “Je comprends le sentiment d’urgence politique mais je crois que ça dessert et l’art et le combat politique que de faire de l’art un slogan” m’a-t-elle précisé.

Au final, c’est une pièce profondément contemporaine que nous propose Léonie et Mazarine Pingeot car, à une époque où l’image règne en maître et où chaque instant peut être capturé sur les réseaux sociaux, Je suis Gréco offre un miroir critique de cette ère où le privé devient public, où l’intime est médiatisé et où chacun est amené à se justifier sur l’image qu’il renvoie.

Janis Bordes

 

JE SUIS GRÉCO
Un spectacle de la Compagnie Framboise
Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 10 février 2024
Texte Mazarine Pingeot et Léonie Pingeot
Mise en scène Léonie Pingeot
Avec Raphaël Bancou, Elsa Canovas, Geoffroy Rondeau, Gaël Sall

Collaboration artistique : Lisa Garcia | Création musicale et arrangements : Raphaël Bancou | Scénographie : Damien Rondeau | Création lumière : Quentin Pallier | Création sonore : Raphaël Pouyer | Costumes : Sophie Porteu de la Morandière | Voix enregistrées : Alexis Ballesteros, Benjamin Gomez, François Pérache, Antoine Quintard, Florian Westerhoff | Tapissière : Charlotte Winter | Construction régie plateau : Brice Delorme, Cynthia Lhopitallier, Raphaël Pouyer
 

Mentions de production
Production déléguée EMC (Saint-Michel-sur-Orge) Direction Régis Ferron / Administration Joana Urquijo / Production Léa Laroche Diffusion Olivier Talpaert/ Coproduction Théâtre Romain Rolland – Villejuif, Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre, Espace culturel Bernard Marie Koltès – Metz, Comédie Framboise
Avec le soutien du CENTQUATRE-PARIS et du Grand Parquet
Remerciement à Julie Rossini Projet soutenu par le département de l’Essonne – DRAC Île-de-France – Région Île-de-France

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