Articles

Sur l’autre rive : une fête funèbre et joyeuse de Cyril Teste, d’après Platonov

Cyril Teste après La Mouette (2020) retrouve Tchekhov et se fait maître de cérémonie d’une fête funèbre au Théâtre du Rond-Point, avec cette libre adaptation de Platonov.
Tchekhov a écrit cette pièce tout jeune homme, il avait la liberté de la jeunesse et le regard sacrément acéré. La pièce a 100 ans, d’un siècle à l’autre l’âme humaine n’a pas tant changé et le propos se transpose au présent avec la même férocité et la même tonicité.

« Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant que quelqu’un d’autre l’observe, et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé », écrivait Peter Brook dans L’Espace vide en 1968.
Alors ici, Cyril Teste laisse de côté les grands décors spectaculaires de ses spectacles précédents : une cage de scène à nu, dont murs, tubulures et guindes dévoilent ossatures et système nerveux. De longues tables dressées, des verres à pied, des gerbes de fleur. Une scénographie sèche – qui ménage quand même quelques cocons nichés presque dans les coulisses, petites antichambres à la lumière chaude où se réfugieront des convives fuyant un instant la foule de la fête.

« Champagne, caféine, nuit blanche ! On savoure l’existence et on se détruit la santé »
Isaac, Sur l’autre rive

Car il y a foule à cette fête. Chaque soir vingt, trente, spectateurs se joignent aux convives ; idée percutante, qui, comme dans la réalité de ces soirées où l’on est si nombreux qu’on ne verra presque personne, noie les protagonistes dans un brouhaha visuel, pour mieux les en extraire par la vidéo.

Plaisirs sincères des retrouvailles, rires de chaleureuses connivences, bulles de champagne, mais je ne savais pas que tu venais, ah, tu nous présentes enfin ta dulcinée, enchanté ! vous restez longtemps, oh, mais tu as vu, Serge est là-bas avec sa femme, ah, bla bla bla, ça pétille, ça clin d’œil, ça titille.
Tiens, justement, voilà Serge qui circule entre les groupes caméra au poing et « et toi quel est ton sentiment sur l’amour ? » en bandoulière. Ses interviews à la volée sont diffusées en direct sur grand écran, images amateur, tremblotantes, en gros plans impitoyablement serrés sur les visages de ses interlocuteurs. On trinque, on se trémousse sur de l’électro rock chic (musique en live par Florent Dupuis, parfait dans le rôle d’Isaac, ambianceur dandy-cool).
Aujourd’hui, les hommes sont déconstruits (disent-ils), on s’inquiète du dérèglement climatique, on appelle Platonov par son surnom, Micha. Son épouse, la tendre et gracile Sacha, est chinoise, et chantera plus tard, a capella, très seule au centre du cercle des invités, en mandarin. Ce sera un très poétique et poignant moment. Nikolaï le médecin est désormais Nicole et toujours en jeune ménage avec la charmante Maria. Sofia, la femme du cameraman en herbe, est toujours troublée par Micha son amour de jeunesse. L’« hier » de Platonov n’est pas si loin de l’ « aujourd’hui » de Sur l’autre rive.

« Ici tout le monde se connaît, personne ne se rencontre »

La soirée avance, les sourires de façade restent mais les grincements de dents gagnent.
Serge a posé sa caméra, ce sont deux cadreurs qui prennent la relève, les mouvements de caméra se font plus élégants, plus fluides. Ils emprisonnent un visage dans un lent travelling circulaire, isolent une solitude, collent aux basques d’une rancœur.
Les caméras séparent, extraient. Elles suivent Micha qui déambule de groupes en groupes, semant son venin, ravalant sa souffrance, elles débusquent les uns et les autres, zooment sur leurs petitesses, leurs arrangements avec la vie, leur énergie du désespoir.

« Tout ce que vous mangez et ce que vous buvez, c’est mon héritage »
Serge

Sur le plateau, chacun est une partie du tout, une petite molécule du collectif, qui se prêt au jeu de la société. Sur l’immense écran qui la surplombe, se dévoilent en gros plan des êtres dénudés, sans recours.
Dans le grand corps désarticulé de cette société petite-bourgeoise, le sang qui circule c’est l’argent.
L’argent qui passe de conversations en conversations comme de poches en poches. Combien coûte la maison, combien coûte le pressing pour un pantalon taché, combien coûte la fuite, combien coûte la dignité ? L’argent circule, et la rancune, et les désillusions.

« Que va-t-il rester de nous à la fin ? rien. On va nous oublier. Et ça me laisse froide »
Nicole

Sous l’apparente vanité, l’apparente banalité, des bavardages rampe la désagrégation des cœurs, et de la société.
Finalement, ça n’existe pas vraiment, les vains bavardages : sous les plus creux des mots se cachent le « besoin de consolation impossible à rassasier », la peur de ne pas trouver sa place au sein du groupe, l’angoisse du silence, la nécessité de prédation, l’appel au secours, la séduction, la plainte, l’amour, la haine.

Pascal Quignard rappelle dans Les Heures heureuses les écrits de Charles de Saint-Evremond, qui avançait que « l’état de nature est simplement à la fois le goût du sang, afin que l’on mange, et le combat à mort, afin que l’on survive. L’état social, fiscal, administratif, juridique, vient l’empirer. La société civile conclut entre les hommes une pacte de puissance confisquée, qui s’aigrit en pacte de haine. » Charles de Saint-Evremond, moraliste et libertin, vivait au XVIIe. Sur l’autre rive pourrait bien en être le contemporain écho. La violence des rapports se déguise sous des ironies mondaines ou éclate en brèves et brutales invectives, qu’on balaie d’un revers de main.

Paroles, paroles… Les corps ont pourtant aussi la part belle. Ils occupent l’espace, sur le plateau où ils font décor de leurs vies anonymes, c’est une mer d’humains qui fait flux et reflux; et la danse leur offre des jubilations – parfois savoureusement ludiques comme un improbable sirtaki en l’honneur de la maîtresse de maison (« mais je ne suis pas grecque » rit Anna, avec l’accent de son interprète italienne Olivia Corsini) ou une « platonova » mi-Rihanna mi-macarena collective et endiablée !

« On était heureux, non ? »
Anna

Au quatrième acte, les spectateurs mêlés aux convives redeviennent des spectateurs, installés sur des gradins à cour et jardin sur le plateau ; les caméras disparaissent, l’écran part dans les cintres, les tables de banquet filent en coulisses, la scène se dénude pendant que se défait la fête, dans les vomissures, les balayures, les dernières danses erratiques, les vestiges de joie, dans la bouffonnerie et la tragédie.
Les gros plans serrés des caméras laissent la place au champ large du regard. Brusque dezoom qui resserre l’attention, concentre l’émotion. Sous le regard du public médié par la caméra ou à nu, les interprètes sont tous également impeccables, d’une quotidienneté qui demande à la fois beaucoup de maîtrise, et une liberté de jeu folle.
Dans l’espace maintenant très vide de la scène, le crépitement des bavardages, la fébrilité des possibles, se sont éteints. Reste la fin d’un temps, restent des bougies, des grillons, du silence.
La dernière scène est pathétique et dérisoire. Et c’est très beau.

Marie-Hélène Guérin

 

SUR L’AUTRE RIVE
Un spectacle du Collectif MxM
Au théâtre du Rond-Point jusqu’au 16 novembre 2024
Librement inspiré de Platonov d’Anton Tchekhov
Mise en scène : Cyril Teste
Avec Vincent Berger, Olivia Corsini, Florent Dupuis, Katia Ferreira, Adrien Guiraud, Émilie Incerti Formentini, Mathias Labelle, Robin Lhuillier, Lou Martin-Fernet, Charles Morillon, Marc Prin, Pierre Timaitre, Haini Wang
Traduction : Olivier Cadiot | Adaptation : Joanne Delachair, Cyril Teste
Collaboration artistique : Marion Pellissier | Assistanat à la mise en scène : Sylvère Santin | Dramaturgie : Leila Adham
Scénographie : Valérie Grall | Costumes : Isabelle Deffin | Création lumière : Julien Boizard | Création vidéo : Mehdi Toutain-Lopez
Images originales : Nicolas Doremus, Christophe Gaultier | Musique originale : Nihil Bordures, Florent Dupuis, Haini Wang | Son : Thibault Lamy
Les belles photos tirées du spectacle sont de Simon Gosselin

Mentions de production sur le site du Collectif MxM

À VOIR EN TOURNÉE :
26 novembre 2024 Equinoxe, scène nationale de Châteauroux (36)
5 et 6 décembre 2024 Maison de la Culture d’Amiens, Pôle européen de création et de production (80)
11 — 13 décembre 2024 Les Quinconces, scène nationale du Mans (72)
18 et 19 décembre 2024 La Condition Publique, Roubaix, Dans le cadre de la saison nomade de La rose des vents, Scène nationale Lille Métropole Villeneuve d’Ascq (59)
15 — 17 janvier 2025 Théâtre des Louvrais, Points Communs, scène nationale de Cergy-Pontoise / Val d’Oise (91)
22 et 23 janvier 2025 Comédie de Valence, Centre dramatique national Drôme-Ardèche (26)
30 janvier — 8 février 2025 Les Célestins, Théâtre de Lyon (69)
18 et 19 mars 2025 Le Tandem, scène nationale, Douai (59)
26 — 28 mars 2025 Théâtre Sénart, scène nationale (77)

Le spectacle est le second volet d’un diptyque ; le premier volet est un film qui sera diffusé sur Arte et arte.tv à l’automne 2024

Revue de presse du 9 mars 2016 : Dorothy Parker, les liaisons dangereuses et What if they went to Moscow ?

 

1. Sur la scène du Lucernaire, Natalia Dontcheva incarne Dorothy Parker avec un réel talent :

– « Tiercé gagnant avec, à l’écriture, Jean-Luc Seigle, à la mise en scène Arnaud Sélignac, en sus baptême du feu théâtral réussi pour les deux, au jeu, Natalia Dontcheva et carton plein pour ce très réussi spectacle consacré à Dorothy Parker, figure du milieu intellectuel newyorkais des années folles. » Froggy’s Delight

– « Natalia Dontcheva prête chair et sang à Dorothy Parker avec aplomb et maîtrise. La partition n’est pas des plus faciles et la comédienne s’en sort avec maestria. » – Marie-France

– « Natalia Dontcheva a l’œil vif et la voix rauque. Elle incarne une Dorothy Parker avec un humour sans égal. » – Les 5 pièces

– « La pièce écrite par Jean-Luc Seigle et mise en scène par Arnaud Sélignac démarre sur le deuxième mariage de Dorothy Parker en pleine crise, accrochée à sa bouteille, mais toujours en vison et collier de perles, aussi drôle quand elle parle de ses mésaventures que quand elle décrit le quotidien de son anti-modèle: la femme d’intérieur. » – Libération-le blog

– « Seule en scène, Natalia Dontcheva vous emporte dans le tourbillon de la vie de Dorothy. » – Pleine Vie

2. Les Liaisons dangereuses entre Dominique Blanc et Vincent Perez s’installent au Théâtre de la Ville, dans une mise en scène de Christine Letailleur :

– « C’est Dominique Blanc (avant son entrée à la Comédie-Française) et Vincent Perez qui s’affrontent ici. Elle est royale, il joue les prédateurs vieillissants. » – Telerama

– « Véritable machine de guerre, le roman épistolaire est un champ de bataille vertigineux dont Christine Letailleur garde la sève : entièreté du récit et richesse de la langue, érotisme de tête, rythme haletant et dénouement dramatique. » – France Inter

– « Christine Letailleur et ses comédiens tiennent la juste distance. On n’oublie jamais la littérature, mais on est happé par le théâtre et l’on tremble, et l’on rit, et l’on pleure... » – Le Figaro

– « Christine Letailleur a, de façon pour le moins inattendue, choisi le registre de la comédie-vaudeville ce qui, au demeurant, divertit beaucoup le public dont les rires récurrents ne cessent qu’avec les grandiloquents inserts musicaux annonçant le châtiment des méchants. » Froggy’s Delight

– « Dominique Blanc est superbe de bout en bout, aussi sensuelle que cruelle, elle est cette marquise révolutionnaire, farouchement attachée à sa liberté, qui place son combat pour l’égalité au-dessus de l’amour. » – Les Echos

– « C’est du cousu main, de la broderie aussi fine que les dessous des jeunes femmes succombant aux approches du vicomte, aussi fin dans ses paroles qu’il peut être rustre dans ses gestes. » – Marianne

– « Blanc en Merteuil, reine des garces, et Perez en Valmont libidineux comme pas deux, ça donne un fascinant duo lubrique. » – Elle

– « Pour Christine Letailleur, le message féministe de Choderlos de Laclos, qui n’avait lui-même rien d’un libertin, est toujours d’actualité, même s’il a été publié sept ans avant la Révolution. » – L’Express

 

3. Avec What if they went to Moscow ? la metteuse en scène et cinéaste brésilienne Christiane Jatahy signe à la Colline une adaptation très originale des Trois sœurs  :

– « Et si les trois sœurs allaient à Moscou ? (…) Pour l’expérimenter, il faut aller au Théâtre national de la Colline, à Paris, où les spectateurs sont répartis en deux groupes, qui vont, chacun, dans une salle, et en changent après l’entracte. Ils voient ainsi la même pièce, sous deux angles. » – Le Monde

– « Après une extraordinaire version de Mademoiselle Julie, l’artiste brésilienne construit un spectacle prétentieux et stérile d’après Tchekhov.«  – Le Figaro

– « Si nous sortons interpellés, concernés et touchés par ce spectacle, nous émettons quelques réserves. Cette scission du spectacle en deux parties ne manque pas d’intérêt dramaturgie mais constitue également sa faille. » – Artistik Rezo

– « Et Tchekhov dans tout cela ? Merveilleuses comédiennes (et actrices) Julia Bernat (Irina) Stella Rabello (Maria) et Isabel Teixeira (Olga) expriment avec une intensité de chaque instant la demande d’amour, le désir de fuite, de « changement » de leur personnage. » – Les Echos

– « En état de grâce, Julia Bernat, Stella Rabello et Isabel Teixeira sont trois sublimes comédiennes, formidablement complices et d’un naturel confondant. » – Toute la Culture

 

Revue de presse du 17 février : Cyrano de Bergerac, La Rivière et un diptyque Tchekhov

 

 

1. La reprise de l’excellent Cyrano mis en scène par Dominique Pitoiset avec Philippe Torreton, c’est au Théâtre de la Porte Saint-Martin et c’est à ne louper sous aucun prétexte :

– « Créé en 2013 au Théâtre national de Bretagne, à Rennes, le spectacle surprend avec son Cyrano crâne rasé, bipolaire à la limite pathologique. » – Le JDD

– « Sur scène, Philippe Torreton possède un corps, une présence, un phrasé impeccable qui permet aux spectateurs de comprendre le moindre murmure, du premier au dernier rang. Il est une bête de scène. » – RTL

– « Le comédien se métamorphose sur les planches pour rentrer dans la peau du mythique personnage créé par Edmond Rostand. La mise en scène de ce Cyrano de Bergerac est très originale. » – France TV Info

– « Dominique Pitoiset, le metteur en scène, transpose la pièce de Rostand dans un hôpital psychiatrique d’aujourd’hui, où le Cyrano de Philippe Torreton est un homme qui s’imagine qu’il a été Cyrano. C’est puissamment mélancolique, profondément sensible, magistralement joué. » – Le Monde

– « On est surtout emporté par la sincérité et le panache de Philippe Torreton, totalement investi dans son personnage. Il est exceptionnel. » – Le Parisien

– « En situant la scène dans la salle de jour d’un hôpital psychiatrique, Dominique Pitoiset opère une mise en abîme de ce classique tant rebattu et lui donne un éclat nouveau, vif et cinglant. » – La Terrasse

– Interview de Philippe Torreton pour France Inter

 

2. A la Comédie des Champs-Elysées, Jérémie Lippmann met en scène La Rivière avec Nicolas Briançon et Emma de Caunes… sans convaincre :

– « Mais d’où sort donc cette pièce incompréhensible et prétendument mystérieuse, poétique, voire fantasmatique, dans ses décors piètrement oniriques… » – Telerama

– « Jérémie Lippmann met beaucoup d’énergie dans sa mise en scène. Mais, pris au piège du naturalisme, il ne parvient pas à créer suffisamment de mystère et de tension. » – Les Echos

– « La mise en scène bucolique et sauvage de Jeremie Lippmann enchante le public, en faisant notamment appelle à la vidéo projection. » – RTL

– « Jérémie Lippmann a eu un coup de cœur à New-York lorsqu’il a vu Hugh Jackman. La version française a peut-être perdu de sa poésie en traversant l’Atlantique. » – Scene Web

– Interview d’Emma de Caunes pour France TV Info

 

3. Maëlle Poésy pousse la porte de la Comédie-Française avec un diptyque de Tchekhov, Le Chant du cygne et l’Ours :

– « La jeune metteuse en scène met en regard deux petits vaudevilles tchekhoviens qui ravissent par leur férocité comique. » – La Terrasse

– « L’Ours – la plus comique des deux – est d’ailleurs celle qu’on a le plus de plaisir à voir : celle où le duo Julie Sicard/Benjamin Lavernhe nous convainc. » – Telerama

– « A un microdrame (les derniers feux d’un comédien has been qui dialogue la nuit avec le souffleur) succède sans temps mort une micromédie (le coup de foudre entre une jeune veuve inconsolable et son créancier énervé), le tout en une heure chrono. » – Les Echos

– « Deux pièces rarement jouée et rarement vues ensemble, qui fonctionnent assez bien dans leurs contrastes. » – Toute la Culture

– « Qu’il est beau qu’une jeune femme d’aujourd’hui ouvre son premier spectacle à la Comédie-Française par cet hommage au théâtre si délicat, si déchirant qu’est Le Chant du cygne » – Le Monde

– « Curieusement, c’est par ces deux petits bijoux que le grand Tchekhov est entré par la petite porte à Comédie-Française, en 1944 et 1945. » – Le Parisien

– « Maëlle Poésy donne vie à la phrase, à l’espace, à la durée, à l’acteur et aux émotions. » – France Culture