Warm : enfer ou back room ?

Vous avez envie de voir autre chose, de l’hors du commun, de la performance scénique, de l’intensité, « Warm » vous époustouflera.
 
Peut-on être excité sexuellement au théâtre ? C’est une question que l’on peut se poser en assistant à une représentation de « Warm ». Le théâtre n’est pas l’image, le théâtre, c’est le corps de loin et la voix qui vous arrive et c’est ce que nous donne à voir superbement « Warm ». On vous demandera de laisser vos effets aux vestiaires, car dans la salle, soyez prévenus « ça va chauffer ».
C’est assurément un texte écrit par un homme que nous donne à entendre Béatrice Dalle, qui a beaucoup de courage de se colleter à cette violence textuelle et physique, à cette succession de verbes violents, dévorateurs, exigeants et mettant en avant la maîtresse femme, pur désir et pur fantasme vus par l’esprit masculin. Elle y vit l’incarnation de ce désir et nous le retranscrit par la voix et de temps en temps avec son corps, qui voudrait lui aussi s’exprimer, mais comment faire, debout, presque figée, face à un lutrin, un micro à la main, pour que le corps vive également, pour que la voix ne soit pas que montée de la jouissance, mais puisse aussi se libérer et atteindre l’orgasme ?

@ Arnaud Bertereau

Ceux qui vivent à travers leur corps sur le plateau, ce sont le porteur Wilmer Marquez et le voltigeur Edward Aleman. Pourquoi deux hommes et pas deux femmes, ou un homme et une femme ou deux femmes ? A quoi correspond ce fantasme de voltigeurs ? Fraternité ? Homosexualité ? Rêve de partouze ? Il faut cependant préciser que le spectacle est né de cette rencontre entre le metteur en scène David Bobée et le duo d’acrobates colombiens et que le texte n’est venu qu’après. Des corps qui symboliseraient « ça », cette tentative de montrer « ça », avec la grâce et la force et la beauté des corps de ces deux hommes et sans une once de vulgarité.
 
La maîtresse femme se veut dominatrice alors que bien souvent, elle n’est que commentatrice et non ordonnatrice des événements de ses fantasmes incarnés par les exploits acrobatiques d’Edward Aleman et Wilmer Marquez. Sauf à certains moments, où elle aime à dominer par la parole, presque contraindre, presque sadique. Elle se saoule de ses propres inventions et incantations, tandis que les hommes-objets, interchangeables, morceaux du meilleur de chaque fraction de corps et de visages archivés par l’inconscient désirant de celle qui fantasme, ne paraissent au début que des gymnastes -enfin quand je dis « que », ce n’est pas réducteur, leurs prouesses nous impressionnent- et deviennent peu à peu des lutteurs qui ratent, tombent, déchoient, s’abandonnent à leur fatigue, à leur faiblesse, que leur transpiration, provoquée par la chaleur sur le plateau, oblige à se surpasser et qui, parfois, malgré les injonctions diaboliques de la maîtresse femme, n’en font qu’à leur tête et à leur corps.

@ Arnaud Bertereau

Quelle est cette femme si crue, si sans histoire, qui jouit de manipuler les corps comme une marionnettiste, ce spectacle circassien de l’intérieur de sa tête ?
Même si Béatrice Dalle est tout à fait impressionnante dans son interprétation qu’elle restitue avec force et intensité, elle demeure cependant jeune pour ce jeu de rôle rude et masculin, où l’on oscille entre enfer et back-room ; j’aurais imaginé une femme vieille, à la peau fripée, à la voix éraillée, pour ces invocations, pour cette poésie sonore, car oui, il s’agit bien de poésie, que ce soit celle des voltigeurs, de Beatrice Dalle, du texte de Ronan Chéneau, de la musique de Frédéric Délias, de la création lumière de Stéphanie Babi Aubert ou de l’installation et de la direction de David Bobée.
On en prend plein la vue, plein la tête, plein les oreilles avec la mise en scène faite de la lectrice au micro par Béatrice Dalle, du jeu acrobatique des porteurs-voltigeurs, des miroirs en fond de scène qui donnent l’impression de fondre et provoquent des mirages tant la chaleur produite par les projecteurs à chaque flanc de la scène brûle tout.
 
Or, le spectateur, peut-il vraiment partager cette expérience avec ceux qui sont sur scène ? Pas vraiment. On est bien sûr fascinés par ce qu’on voit et ce qu’on entend, beaucoup de nos sens sont en éveil, mais on est également capturés, avec l’envie de ne plus subir cette oppression, cette folie tout à fait réussie. Le spectateur reste forcément en retrait. Aurait-il été possible d’imaginer une immense partouze au théâtre du Rond-Point ?
 

Isabelle Buisson

 

WARM
Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 5 janvier 2020
Texte : Ronan Chéneau
Installation et direction : David Bobée
Avec : Béatrice Dalle
Acrobates : Edward Aleman, Wilmer Marquez
Lumière et installation : Stéphanie Babi Aubert
Musique : Frédéric Deslias

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