Notre histoire (se répète) : réjouissant manuel d’anti-manichéisme

En 2019, Jana Klein et Stéphane Schoukroun se lançaient à quatre mains dans Notre histoire. Lui, le Français juif de gauche d’origine algérienne, elle la Française d’origine allemande, lui au grand-père tailleur sur bois, elle au grand-père paternel sous-officier de la Wermacht et au grand-père maternel tchèque résistant et tzigane. Notre histoire, pour pouvoir transmettre à leur fille, 9 ans alors, leur histoire familiale, ses identités multiples, et la Shoah; puisque la Shoah est imbriquée à leurs familles, et qu’ils préféraient offrir à leur fille leurs mots à eux pour raconter leur histoire à eux.
Et puis cette année, le Théâtre de la Concorde a invité le couple à reprendre Notre histoire. Mais la fillette est devenue une grande ado, le couple n’a plus la fraîcheur de la jeunesse, et le monde, qui va de bouleversements en bouleversements, s’est, pour Stéphane et Jana comme pour beaucoup d’autres, retourné comme un gant aux lendemains d’un sanglant 7 octobre 2023.

Dès lors, puisque tout a changé, comment reprendre ?

Réactivant les bornes Alexia et Siri à qui ils avaient confié la mémoire de leur spectacle, soulevant les draps qui recouvrent les cantines métalliques pour ranimer petit à petit le décor, en extraire lustre à pampilles, verres à vodka et souvenirs, Jana et Stéphane vont remettre en jeu Notre histoire.

Pas besoin d’avoir vu Notre histoire (c’est mon cas, je l’avais manqué) pour suivre Jana et Stéphane dans les méandres de leur déconstruction-reconstruction : Notre histoire (se répète) est un spectacle en soi. Les bribes du spectacle précédent qui le nourrissent suffisent à saisir le travail de recréation qu’effectuent le duo.

Il y a de la drôlerie dans cette Histoire : l’apparition de la grand-mère de Jana, est irrésistible, blonde glamour, « lilimarlen » au franc-parler qui, enjambant les décennies sans ménagement, gratte « le nombril sale de l’Histoire » d’un air dégagé en sirotant une liqueur sucrée dans un verre en cristal, les duettistes numériques Alexia et Siri se prennent pour des metteurs en scène, font de la direction d’acteur et du coaching personnel et les artistes se chamaillent comme des mômes.
Et cette légèreté aère la densité des questionnements qui sous-tendent cette Histoire ((qui) se répète).

« Qu’est-ce qui reste de notre spectacle, qu’est-ce qui reste de notre amour », qu’est-ce qu’il reste de l’image qu’ils ont d’eux-même, de l’image qu’ils pensent que l’autre à d’eux, qu’est-ce qu’il reste de leur complicité, qu’est-ce qu’il reste de leur rapport aux autres ? Peut-on continuer à se présenter comme juif devant une classe de collégiens de banlieue parisienne avec qui on va faire un atelier, a-t-on le droit de ne pas être engagé ? La politique peut-elle fragiliser l’amour, comment garder l’esprit serein quand votre religion vous relie à des exactions, quelque part à la lisière du Moyen-Orient ?

Jana et Stéphane remontent le courant vers la source, parlent/partent du pays du père, du pays de la mère, trinquent avec les fantômes pour chercher comment perpétuer leur(s) identité(s). Eux qui sont tombés amoureux par delà le chaos de l’Histoire, par delà l’incompatibilité de leurs origines, se retrouvent, fluctuat nec mergitur, secoués dans le tourbillon d’une actualité brûlante.

Avec ce spectacle, ils témoignent à deux voix de la complexité des êtres et des relations, de la porosité du couple au monde, du caractère politique de l’intimité. Dans une société d’où parfois la nuance semble bannie, c’est une réjouissante bataille contre le manichéisme, un vigoureux appel à accepter la contradiction, le flou, l’altérité. Et si le propos, aiguisé, est hautement sociologique et profondément personnel, c’est aussi une vraie proposition théâtrale que cette Histoire (se répète). L’écriture de Jana Klein vagabonde entre des dialogues du quotidien très concrets et une langue poétique, intègre des archives, joue des registres. La création visuelle et sonore est très soignée, tout en mouvements. Dans des lumières précise et élégantes, le décor change de forme au fil du spectacle, la vidéo s’y immisce avec subtilité, la sonorisation des voix ou les airs pop apporte une jolie matière, un grain auditif, comme on dit d’un grain sur une photo. Et Jana et Stéphane, qui ont conçu et mis en scène à quatre main ce spectacle, jouent juste, jouent vrai et jouent vivant.

Jana et Stéphane évoquent le Tikoun Olam, la réparation du monde que professe le judaïsme. Cette Histoire (se répète) est sans nul doute une esquisse de réparation du monde, un kintsugi qui tente d’apporter de la beauté à une fêlure. Ils ont su faire d’un questionnement sur des fragilités un spectacle puissant.

Marie-Hélène Guérin

 

NOTRE HISTOIRE (SE RÉPÈTE)
Vu le 23 janvier en avant-première à Lilas en Scène, Les Lilas (93)
Tout public à partir de 14 ans
Conception, dramaturgie, mise en scène : Jana Klein & Stéphane Schoukroun
Texte Jana Klein
Avec Jana Klein, Stéphane Schoukroun
et les voix de Vanessa Bettane et Baptiste Febvre
Collaboration artistique Baptiste Febvre | Conception lumière et vidéo Loris Gemignani | Scénographie Margaux Folléa | Création musicale et sonore Pierre Fruchard | Création vidéo Frédérique Ribis | Création costumes Séverine Thiébault | Régie son Paul Buche | Régie générale Maëlle Payonne | Administration de production Clara Duverne | Visuels © Lucie Jean
Photos © Christophe Raynaud de Lage

À VOIR À PARIS ET EN ÎL-DE-FRANCE
Les 23 et 24 janvier 2026 (vendredi à 20h et samedi à 17h) : Avant-premières à Lilas en Scène, Les Lilas (93)
Du 3 au 14 février 2026 à 20h : création au Théâtre de la Concorde à Paris (75)
Le 11 mars 2026 au Théâtre Jacques Carat à Cachan (94)
Les 17, 19 et 20 mars 2026 au Musée national de l’histoire de l’immigration dans le cadre du Grand Festival (17 mars et 19 mars à 14h30 : représentation scolaire, vendredi 20 mars à 20h : représentation tout public en soirée)


Production Cie (S)-Vrai
Soutiens DRAC Île-de-France, EPT Grand-Orly Seine Bièvre, DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine-anti-LGBT), Fondation pour la Mémoire de la Shoah, Fondation Humanités, Digital et Numérique
Coproduction Théâtre de la Concorde, Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre
Accueil en résidence Théâtre du Fil de l’eau à Pantin, Lilas en Scène
La compagnie (S)-Vrai est conventionnée par le Ministère de la Culture – DRAC Île-de-France, par la Région Île-de-France. Elle est en résidence sur le territoire de Grand-Orly Seine Bièvre (2024-2028).
Le texte de Notre histoire (se répète) sera publié chez Esse que Éditions au second semestre 2026.

Le processus de création s’adosse à une série d’ateliers dans plusieurs lycées du 91, menés en partenariat avec Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre et la région Île-de-France. Ces ateliers permettent à la compagnie d’appuyer l’écriture du spectacle sur un dialogue approfondi avec 160 adolescent.e.s de banlieue parisienne.

5 secondes : un seul-en-scène pudique et flamboyant

« personne n’a remarqué que celle qui est sortie sous les regards
furieux et celle qui est remontée tout de suite après, c’était la même,
avec la seule différence que ses deux mains étaient vides et qu’au lieu
des cris, elle était pleine de silence. Du silence partout, à l’intérieur
d’elle, autour d’elle, un silence comme après une catastrophe »

5 secondes, c’est le temps qui sépare l’annonce de la fermeture des portes dans le RER, et leur fermeture.
5 secondes, c’est le temps qui suffit à changer des vies.

Au sol un cercle blanc, au centre un petit clavecin anguleux, comme une petite arène, un rond de lumière de théâtre. Dans cet espace à la fois contraint et sans limite, va se jouer un moment-clé, et son déploiement dans l’hier et le demain, et l’à-venir.

Catherine Benhamou s’est inspiré d’un fait divers – une fraction de réel, une bribe de vie. Dans le RER, un jour de fatigue, un jour comme tous les autres jours, une femme a déposé son nourrisson entre les mains du jeune homme qui était là, juste là, celui qui a tendu les bras pour l’aider, elle empêtrée avec sa poussette, avec son bébé qui pleure, l’aider à sortir de la rame. Et un jour de dépit, de désespoir, un jour d’épuisement, pendant les 5 secondes de la fermeture des portes, une femme qui avait déposé son enfant entre les mains d’un inconnu, une femme défaite a fait un pas en arrière, et est remontée dans le RER. Et les portes se sont refermées, et un autre temps s’est ouvert, celui pendant lequel le jeune homme allait avoir cet enfant dans les bras, et pendant lequel la mère allait avoir du vide dans ses bras.

On entre dans ce geste par son dénouement provisoire, son « heureux dénouement », délivrés d’un suspens qui aurait pu corrompre l’ampleur émotionnelle de la performance par une inutile dramatisation.
C’est le jeune homme qui va porter cette histoire, lui qui a reçu l’enfant dans ses bras. Lui qui traînait ses jours, traînait ses nuits, volets clos, vague solitude d’un jeune adulte qui vit chez sa mère, fait « du son » casque sur les oreilles, cerveau embrumé de haschich et de techno, ultra-moderne hikkikomori. Et ce jour-là, un besoin de forêt, un besoin de racines et d’oxygène, le jeune homme ouvre ses volets, sort, prend le RER, le même que la mère et le bébé.

Maxime Taffanel – seul en scène, voix basse, douce et posée, fringues streetwear, ongles vernis de sombre, pieds nus, corps solide, ancré, pour l’instant statique mais animé d’un souffle, parcouru de menus mouvements qui accompagnent sa parole comme un frémissement de muscles, comme une danse minuscule des mains, des épaules – s’adresse au bambin, et à nous.
Pour le bambin, et pour nous, il chemine de lui à l’enfant, de ses souvenirs à ses rêves, et lui tisse un lien de mots et d’histoires, lui raconte sa maman, le juge, la foule du métro, mais aussi ses proches à lui, sa mère haute en couleur, son père jumeau dans son absence de celui du petit, sa psy.

Dans un espace unique se métamorphosant du seul jeu des lumières, Maxime Taffanel tel un conteur ancestral, tel un parent le soir à l’heure des histoires, fait surgir tout un monde de gestes et de pensées, toute une galerie de personnages.
Quelques accessoires suffisent, un manteau bleu, une poupée grandeur nature, une poussette jouet, des escarpins argent, qu’il anime en chaman, en marionnettiste magicien, y insufflant une autre vie que la sienne d’un léger changement de ton, d’une gestuelle précise.
Quelques accessoires, et la puissance du magnifique texte de Catherine Benhamou, qui déboule comme une rivière, fluide, rapide, avec des accélérations et des accalmies, des silences et des escapades, au gré des ondulations et bifurcations du monologue intérieur dont le flot est bousculé par le récit du procès, l’invention de l’errance de la mère, par une échappée dansée en un krump souple et fiévreux, par la narration d’un conte pour endormir le bambin…

C’est une histoire d’impuissances,
Une histoire de femmes et d’hommes aussi, de ce qu’on attend des femmes et des hommes,
Une histoire de pères qui partent et de mères qui restent,
Une histoire d’individus dans la foule aveugle, une histoire d’anges qui cherchent refuge
Une histoire d’abandon et de ressaisissement (au sens propre comme figuré),
Une histoire de rencontre, une histoire d’échos entre deux enfances

La mise en scène d’Hélène Soulié est compacte, resserrée, sans esbroufe, idéal écrin pour la puissante incarnation de Maxime Taffanel, subtil et charnel et pour la force de la langue, poétique, rythmique et concrète de Catherine Benhamou; la création lumière (Juliette Besançon) précise, aiguë, structure l’espace et en modifie la densité; l’univers sonore (Jean-Christophe Sirven) mêle notes aigrelettes du clavecin et sons électro, d’une basse continue qui progressivement s’étoffe, hypnotique et prenante; l’intelligente création visuelle (Emmanuelle Debeusscher à la scénographie, Pétronille Salomé aux costumes) crée des moments d’une grande beauté, parfois teintés d’étrangeté, presque de fantasmagorie : le masque de maille manifestant un temps la mère du petit en fait un être dé-figuré, au visage reconstruit, la mère du jeune homme a des allures baroques de reine d’opéra et son père est un loup, la poussette trop petite contraint l’interprète à se pencher exagérément – petites distorsions presque lynchéennes qui abolissent le réalisme pour laisser plus de place encore à la vérité.

Il y a aussi beaucoup de légèreté dans le texte comme dans l’interprétation, on y rit et sourit souvent, éloignant toute tentation de pathos pour laisser la place à une rare émotion, intense, complexe et délicate.
De ce spectacle, qui interroge la force des faibles, qui questionne aussi la maternité, la masculinité, la structure familiale, qui use de masques pour mieux dévoiler les âmes, de ce spectacle pudique, flamboyant, doux et vibrant, où circule une grande empathie pour ces êtres bousculés, on gardera le coeur battant et un souvenir tenace.

Marie-Hélène Guérin

 

5 SECONDES
Un spectacle de la compagnie EXIT
Aux Plateaux sauvages du 19 au 31 janvier 2026
Mise en scène Hélène Soulié
Texte Catherine Benhamou
Avec Maxime Taffanel
Assistanat à la mise en scène Lenka Luptakova | Scénographie Emmanuelle Debeusscher et Hélène Soulié | Création lumière Juliette Besançon | Composition musicale Jean-Christophe Sirven | Costumes Pétronille Salomé | Construction décor et marionnette Emmanuelle Debeusscher | Regards extérieurs Morgane Peters (marionnette) & Chloé Bégou | Régie générale Marion Koechlin

Production EXIT | Coproduction et soutien Les Plateaux Sauvages, Théâtre Public de Montreuil – CDN,
Théâtre Charles-Dullin – Grand Quevilly, Théâtre Jérôme Savary – Villeneuve-lès-Maguelone
et Théâtre Jacques Cœur – Ville De Lattes | Coréalisation Les Plateaux Sauvages | Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages | Avec le soutien de la DRAC Occitanie au titre des compagnies conventionnées, d’ARTCENA, de la Ville de Montpellier et du dispositif Impulsions de Montpellier Méditerranée Métropole et du département de l’Hérault | Direction de production En Votre Compagnie – Olivier Talpaert et Nathalie Untersinger
Le texte est publié aux Éditions des femmes – Antoinette Fouque. | Ce texte est lauréat de l’Aide nationale à la création de textes dramatiques – ARTCENA.

Ix Variations : tracklist d’une quête d’identité

À « jardin », une loge avec un miroir et un portant couvert de fringues promettent du jeu, du travestissement, du théâtre ! À « cour », un lit blanc. Ce sera une chambre d’enfant ou d’hôpital, le lieu de l’intime, de ce qu’on traverse, reçoit et extériorise seul.
Et en fond de scène, grand comme le mur du fond, un panneau avec une tracklist à l’ancienne, du temps des CD, 18 intitulés qui s’enchaînent, numérotation, titre, minutage.
Du numéro 000 au numéro 017, tubes ou pépites méconnues des années 2010’ ou standard des 60’, les titres s’égrènent, autant de chapitres, de fragments d’une jeune vie.

Track 000, au commencement était le commencement, « Born this way », dans la pénombre naît Ix. Sueur humeurs et forceps, paroles encourageantes de la sage-femme et jurons de la parturiente : solennité du récit en voix off et pittoresque de la scène, réjouissant télescopage ! L’écriture de Marcos Caramés-Blanco est alerte, rapide, elle gardera cette vivacité tout du long du récit de cette jeunesse.

La sage-femme découvrant l’enfant a « juste un flou ». L’enfant aura juste un flou dans sa vie, oui, si on n’a pas d’autres mots. Et comme le flou c’est pas bien net, le corps médical avec l’approbation de la société va prendre en charge ce flou pour lui donner une forme plus aisément assimilable, à coup de testostérone et de dissimulation aux parents et à l’enfant concernés. À Ix – x comme l’inconnu de l’équation, pas à pas, grandissant, de déchiffrer ce flou qu’on lui interdit et d’y dénicher son identité.

« Au départ de l’écriture, il y a le sentiment qu’on passe sa vie entière à se remettre de son enfance. Les paysages familiaux de la campagne pyrénéenne. » confesse Marcos. Ces cartes postales où l’on se retrouve enfermé.es. Et le manque, le creux que représente l’enfant queer dans la société, qui a fait preuve de beaucoup de créativité pour éliminer cet « être bizarre » de ces rangs : opérations, traitements, thérapies de conversion, toutes sortes de violence contre une identité involontairement mais profondément déstabilisante.

Face A, petite enfance, Face B pré-adolescence, Face C adolescence,
Sacha Starck offre sa présence fluide à ce parcours heurté. Marcos Caramés-Blanco, dont on avait aimé Trigger warning, où irradiait déjà Sacha Starck, a composé sur mesure pour le jeune interprète une partition aux multiples couleurs, se jouant des formes et des registres, 17 variations + 1 autour de la quête d’une identité, d’une affirmation de soi.
Sacha Starck a la virtuosité indispensable pour slalomer d’un registre à l’autre, monologues, lip syncs, stand-up, performance visuelle, introspection et éructation, langue hachée et cryptique des réseaux sociaux, pour jongler avec les personnages extérieurs, passer d’un âge à l’autre, d’un état à l’autre, s’abandonner à la fiction, plonger dans sa propre intimité. Pour se faire gamin bondissant, truculente mère méditerranéenne, docteur sans état d’âme, popstar. Danser, taguer, rager, éprouver le réconfort d’une amitié qui ne juge pas. Jouer sous le masque du maquillage, offrir son visage nu. De la virtuosité, mais aussi une touchante justesse.

Deux poèmes en miroir trouent le spectacle de leurs mots impitoyables et tendres, textes se déroulant sur l’écran. Deux moments immobiles, denses, chargés d’ombres et de poésie.
« il était une fois
sur un tas de pétales un ange sans ailes
il était une fois l’enfance… »
« il était une fois
sur une route départementale un ange et son sac de sport
un soir sans lune il était une fois l’adolescence… »

On aurait pourtant aimé être plus chamboulé.e, mais le format en brèves séquences laisse peu de place pour que se déploient des émotions plus intenses, sans doute. Ça n’enlève rien au plaisir et à l’intérêt de ces Ix Variations : c’est un spectacle riche, sincère et généreux. Eclairant sans être didactique. Le sujet est grave, le traitement est pétillant comme un album pop, mais sans concession. Les violences queerphobes au sein de la société et des familles, l’histoire des brutalités à l’encontre des personnes queer au fil des siècles, l’emprise médicale s’avalanchent dans les mots de Marcos Caramés-Blanco et électrisent le corps de l’interprète.

À voir pour l’écriture contemporaine, bouillonnante, explosive et humaniste de Marcos, pour ce sujet de l’intersexuation rarement abordé (on se souvient tout de même d’un beau Herculine Barbin vu au Théâtre 14) et finement traité, pour la performance sensible d’un acteur polymorphe, vibrant, agile et sincère dans la fantaisie comme dans la gravité, et parce que ça fait du bien de voir un horizon s’éclairer.

« il était toutes les fois
où les anges qui tombent
tombent
et se relèvent
du sang dans la bouche
et un prénom à cracher
toute la vie à faire »

Toute une vie à inventer.

Marie-Hélène Guérin

 

IX VARIATIONS
Au Théâtre Ouvert du 20 au 31 janvier 2026
Conseillé à partir de 14 ans
Texte Marcos Caramés-Blanco
Mise en scène Marcos Caramés-Blanco, Sacha Starck
Avec Sacha Starck
Collaboration artistique Maëlle Dequiedt | Création sonore Thibaut Farineau | Création lumière Enzo Cescatti | Costumes Noé Quilichini
Photos © Christophe Raynaud de Lage
Vidéo © Valentine Borlant

PRODUCTION DÉLÉGUÉE Théâtre de la Bastille
COPRODUCTION Les Quinconces et L’Espal, Scène nationale du Mans ; Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines pour la re-création en salle
SOUTIEN La Colline-théâtre national ; La Chartreuse – CNES de Villeneuve-lez-Avignon

Le roi se meurt : superbe farce funèbre, cruelle et drôle

Un tapis et un trône somptueux rappellent la splendeur d’un royaume aujourd’hui délabré, où désormais les murs se fissurent, les radiateurs ne se déclenchent plus, même le soleil prend du retard. Le roi se meurt dans un palais déserté, muet et défait.
L’ancienne reine chicane la nouvelle reine, elle aurait dû consolider le royaume, reboucher les trous, empêcher les voisins de repousser les frontières jusqu’à la rivière en bordure du château, de son temps ça ne se serait pas passer comme ça. Il faut dire que sur les neuf milliards d’habitants du pays, il ne reste que quelques milliers de vieillards, et quarante cinq jeunes gens, mais qui vieillissent si vite, qui sait dans combien de jours, ou d’heures, ils seront à leur tour des vieillards…
 

 
Drapé dans un manteau de cour majestueux sur son pyjama rayé, le roi s’obstine dans le déni de réalité, il mourra, oui, « dans 40 ans, dans 50 ans, dans 300 ans, quand je le déciderai, quand j’aurai le temps ».
Mais son royaume tient dans un mouchoir de poche, son spectre est un brigadier de théâtre, son garde tombe en panne, il a été couronné roi à sa naissance, son royaume et lui ont grandi ensemble, le roi meurt et son royaume avec lui.
Tandis que son garde transmet imperturbablement des bulletins de santé plus ou moins objectifs, elliptiques, confinants au métaphysique, le roi gamin impatient dit « j’ordonne », et rien ne se réalise, la parole performative du monarque n’a plus d’effet.
Pourtant le roi est infini, Héphaïstos, il a inventé la brouette et la fission de l’atome, écrit l’Odyssée et les sonnets de Shakespeare. Mais les murs se désagrègent et les vivants désertent le palais : l’immortalité des rois est provisoire.
 

 
Sous des lumières soignées, décors et costumes séduisent dans leur faste décati, avec des airs d’heroic fantaisy sans âge. La création sonore est remarquable : musiques diégétiques, bruitages, sonorisation des voix, tout en anachronismes et allusions, elle s’ajuste parfaitement à l’esthétique et au propos.
Dans cet univers presque fantastique, en tout cas symbolique, le réalisme fait une incursion, mais à distance, par une projection, où dans une chambre d’hôpital d’aujourd’hui, on retrouve les mêmes protagonistes sous des attributs actuels, en blouse médicale, portable en main.

Dans la mise en scène limpide et sous l’élégante direction d’acteurs de Christophe Lidon, la distribution est impeccable, gorgeant d’humanité leurs personnages. Autour de l’impeccable Vincent Lorimy, roi boudeur et déchiré, Valérie Alane, Chloé Berthier, Thomas Cousseau, Armand Eloi, Nathalie Lucas, jeu droit, net et sensible, sont des interprètes très fins et justes, aussi bien de l’humour que dans la gravité, et donnent une grande contemporanéité à ce classique du théâtre du XXe siècle.

On dit Ionesco maître du théâtre de l’absurde mais à y regarder de près, c’est une farce cruelle et drôle plus qu’absurde.
On rit beaucoup, des dialogues acérés, du tragicomique des situations, de la distorsion des rapports de force. Mais on a le cœur qui se serre aussi à cette superbe farce funèbre, qu’un onirique chant d’adieu, lamento a capella, clôt avec émotion. Un spectacle d’une belle théâtralité, et d’une grande humanité.

Marie-Hélène Guérin

 

LE ROI SE MEURT
À voir au Théâtre des Gémeaux Parisiens jusqu’au 6 février 2026
D’Eugène Ionesco
Mise en scène et scénographie  Christophe Lidon
Assistante à la mise en scène Mia Koumpan
Avec Valérie Alane, Chloé Berthier, Thomas Cousseau, Armand Eloi, Vincent Lorimy, Nathalie Lucas
Lumières Cyril Manetta | Musique Cyril Giroux | Vidéos Léonard
Photos © Barbara Buchmann-Cotterot
 

 
Production : Théâtre des Gémeaux Parisiens, avec l’aimable autorisation de François Volard, Acte 2
Une création CADO Centre National de Création Orléans-Loiret
 

Valse avec W… : une valse à mille temps facétieuse et tonique !

Et un, et deux, et trois, et un et deux et trois… Un grand décor un peu foutraque (un open-space, une coloc, une galerie d’art ? Les jeunes spectateurs ne se posent pas tant de question et c’est très bien !) va servir de salle de bal-terrain de jeu pendant une heure à cinq danseurs farfelus et rigolards.

Marguerite, Lauriane, Laurent, Sam et Marc s’interpellent par leurs prénoms, comme des gamins qui élaborent des jeux compliqués dans la cour, alors toi là tu tiens les cartons, toi là tu viens danser avec moi, pendant ce temps on dirait que moi je suis un cowboy, et puis on dirait qu’il y aurait des monstres, moi moi j’veux faire le monstre, raaaah t’as tout fait rater, on recommence du début !

Marc Lacourt avait envie de convoquer dans ce spectacle à destination de la jeunesse la figure du monstre. D’ailleurs, en clin d’oeil, le titre anglais du classique « Max et les maxi monstres » se dissimule en anagramme-farfouillis dans le titre du spectacle. Il rêvait de s’offrir et d’offrir à ces jeunes spectateurs, un jeu avec la peur du monstre, du différent, de l’autre. Avec la peur, mais aussi la surprise de la découverte, l’apprivoisement…
Alors, avec cette envie de monstres, ce goût pour une douce bizarrerie, avec une inventivité réjouissante, Marc Lacourt et ses interprètes ont bricolé une folle machinerie de création, jetant comme en vrac sur scène la fabrication d’un spectacle, ses fulgurances, ses tâtonnements, ses fous-rires, ses micro-tyrannies, ses débordements, ses complicités. On voit un metteur en scène tenter de donner des directives à sa troupe, des interprètes lancer des propositions, des duos se former, des mouvements d’ensemble se mettre en place, le décor changer. Des objets prennent leur liberté, des bouts de ficelle transforment un danseur en être fantastique mi-yeti blond mi-boujloud joueur, un groupe composé de particules agitées apprend à faire corps…

De l’art rupestre à Basquiat en passant par Brueghel et Soulages, l’histoire de la peinture sert de décor – parsemant les murs colorés, autant que de sujet – les artistes se lanceront même dans une paraphrase dansée de Kandinsky : Valse avec W… fourmille de références visuelles ou sonores à la culture pop ou classique, qui restent légères comme des plumes, titillant les esprits curieux mais n’entravant pas le plaisir des spectateurs à qui elles échapperaient en partie ou en totalité, pour les plus minots.

Sur des notes de baroque, de bel canto, de rock ou des trompettes balkaniques enflammées, sur du folk ou du punk-rock, la tonique troupe fait danse de tout, tabouret et lampadaire, rythmes et cris, gestes et grimaces, moments solitaires ou collectifs, bouderies et enthousiasmes, romantisme et cocasserie. Les instantanés se succèdent, solo fantaisistes, scènes théâtrales, diagonales de groupe, portés tendres, une vraie valse passe comme dans un spectacle de Pina Bausch, les émotions se télescopent, le jeune public pris dans la tornade de sensations s’esclaffe, s’écrie, s’étonne ou, captivé, se fait muet devant la magie d’une séquence.

Une Valse tout en mouvement et en facéties, malicieuse, ludique et énergique, qui nous entraîne dans un tourbillon d’images et de musiques, et laisse le public repartir avec un sourire radieux et comme une envie de danser au bout des pieds. Cette mosaïque festive, chatoyante, bigarrée, optimiste même, donne de la joie ! À voir en famille dès 6 ans, sans réserve, et même avec des plus grands, qui s’en régaleront différemment mais tout autant.

Marie-Hélène Guérin

 

Valse avec Wrondistilblegretralborilatausgavesosnoselchessou
Au Théâtre du fil de l’eau le 21 janvier 2026
Un spectacle de Ma Compagnie
Chorégraphe : Marc Lacourt
Avec Lauriane Douchin ou Lisa Magnan, Laurent Falguieras, Marc Lacourt, Pauline Valentin ou Marguerite Chaigne, Samuel Dutertre
Régie Régis Raimbault ou François Poppe

 

À voir en tournée :

19 > 21 janvier 2026 – Theâtre du fil de l’eau | PANTIN (93)
23 > 24 janvier 2026 – Centre Culturel – Ville de Jouy le Moutier | JOUY-LE-MOUTIER (95)
27 janvier 2026 – Théâtre du Cormier | CORMEILLES-EN-PARISIS (95)
30 > 31 janvier 2026 – Centre Culturel Jean-Houdremont | LA COURNEUVE (93)
3 > 4 mars 2026 – Le champ de foire / Association CLAP | SAINT ANDRE DE CUBZAC (33)
6 mars 2026 – Théâtre municipal Ducourneau | AGEN (47)
20 mars 2026 – Mairie de Villenave d’Ornon – Le Cube | VILLENAVE-D’ORNON (33)
7 > 11 avril 2026 – Théâtre Antoine Vitez | IVRY-SUR-SEINE (94)
17 avril 2026 – Mairie St Jean d’Illac | ST JEAN D’ILLAC (33)
4 > 5 mai 2026 – MAUGES COMMUNAUTÉ – service culture – Scènes de Pays / la Loge | BEAUPRÉAU-EN-MAUGES (49)
6 > 7 mai 2026 – CARRÉ MAGIQUE | LANNION (22)
26 > 27 mai 2026 – Centre d’Animation de Beaulieu | POITIERS (86)

Marc Lacourt est artiste associé à L’éCHANGEUR CDCN Hauts de France ( 2022-2024) et au Théâtre de l’Hôtel de Ville de Saint-Barthelemy d’Anjou (2022-2024).
Ma compagnie est hébergée à la Manufacture CDCN Bordeaux-La Rochelle
La compagnie MA est subventionnée par le Ministère de la Culture – Drac Nouvelle-Aquitaine, le Conseil Régional de Nouvelle Aquitaine, la Ville de Bordeaux.

Sans faire de bruit : un seule-en-scène sensible et précieux

On l’avait découvert à La Péniche Pop, on le retrouve au 104 dans le cadre du passionnant festival des Singulier.es : Sans faire de bruit est un précieux et inattendu petit bijou, un seule-en-scène qui nous plonge au creux d’une famille bouleversée par la tombée en surdité de la mère de famille.

Louve Reiniche-Larroche, initiatrice du projet, magnifique interprète, et coautrice avec Tal Reuveny (qui signe l’impeccable mise en scène), nous embarque dans ce qui semble être du théâtre documentaire. Quelques années après que sa mère, Brigitte, ait brutalement perdu ses facultés d’audition, Louve a entamé un travail d’enquête dans sa famille, interrogeant Brigitte, ses parents, ses enfants, sa belle-fille, sa petite-fille Ava, 3 ans au moment du « basculement », 5 ans au moment de l’enquête. De riches extraits de ses entretiens constituent la trame du spectacle, étoffés d’enregistrements de vie de famille.
 


 

Mais, en un geste théâtral subtil et très beau, Louve Reiniche-Larroche métamorphose cette matière documentaire. Elle la rend au présent en faisant traverser son corps par les voix de sa famille. Il y a comme un vertige à entendre ces hommes, ces femmes de tous âges parler par la bouche de Louve, en parfaite synchronisation labiale. Comme un envoûtement. C’est une chamane douce et subtile qui fait vivre d’autres êtres et d’autres temps à travers elle, si finement que les deux passés, celui des jours où Brigitte puis les siens ont commencé à vivre avec cette surdité et celui des jours où Louve a mené les entretiens, celui de l’événement et celui de l’interrogation – et la contemporéanéité de la restitution sont comme fondus en un seul temps. Voix absentes rendues présentes par sa corporalité.
 


 

C’est un voyage dans le cœur mouvant d’une famille, où un repère – cette mère « pilier » – qui, se transformant, va faire bouger chacun.
C’est aussi dans un voyage dans la puissance du son et du silence.
La création sonore, palpitante, de Jonathan Lefèvre-Reich, nous fait savourer la force d’évocation des bruits du quotidien, conversations indistinctes, rires, couverts qui s’entrechoquent – on a tous ces sons familiers quelque part dans notre mémoire -, cris d’animaux, interjections – souvenirs très personnels et pourtant très partagés, et nous fait effleurer du bout des oreilles l’étrangeté et la violence des sons qu’a pu percevoir Brigitte avant de ne plus entendre, et du bout du cœur le désarroi qu’a ressenti cette psychanalyste privée de son outil de travail.
 


 

C’est aussi un splendide travail visuel (mise en scène Tal Reuveny, scénographie Goni Shifron, création d’objet Doriane Ayxandri, lumières Louise Rustan), où des mouchoirs en papier, un abat-jour, une chevelure peuvent devenir des marionnettes, et faire vivre devant nous une belle-fille, un fils, une mère…
L’acte est esthétique mais aussi effectif : plongé dans le noir, le public écoute autrement, partageant brièvement cette sensation de modification intime quand un sens fait défaut.

Sans faire de bruit est une expérience sensorielle troublante et rare, un spectacle puissant et doux, d’une drôlerie folle – les protagonistes n’en manquent pas ! – et d’une poésie infinie.
À voir de toute urgence (dates de tournée ci-dessous).

Marie-Hélène Guérin

 

SANS FAIRE DE BRUIT
Un spectacle de la compagnie Nachepa
À voir au 104 dans le cadre des Singulières les 29,30 et 31 janvier 26
Création, texte Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny
Mise en scène Tal Reuveny
Interprétation Louve Reiniche-Larroche
Création sonore Jonathan Lefèvre-Reich | Scénographie Goni Shifron | Création d’objet Doriane Ayxandri | Création lumière Louise Rustan
Photo Fred Mauviel
Attaché de presse Olivier Saksik – Elektronlibre

→ Le spectacle a reçu le prix Beaumarchais SACD ainsi que le Prix du Jury, dans le cadre du festival Impatience 2024 présidé par Thomas Jolly.

À VOIR EN TOURNÉE :

4 et 5 février 26 – le Pommier, Neuchâtel, Suisse
3 mars Saint-Genis-Laval La Mouche
6-7 mars 26 – La Paillettes MJC, Rennes
10-11 mars 26 – Théâtre de Guingamp
14 mars Pont L’Abbé Centre culturel Le Triskell
du 17 au 20 mars 26 – Théâtre du Beauvaisis
3 avril – Mirepoix – L’Estive hors les murs
10 avril Rouen CDN de Rouen
23 avril 26 – Théâtre des 4 Saisons, Gradignan
25 avril Saint Paul-lès-Dax Salle Felix Arnaudin
28-29 avril 26 – Théâtre d’Angoulême
du 6 au 9 mai 26 – Théâtre Nanterres-Amandiers
12 septembre St-Claude La Fraternelle

Gretel, Hansel et les autres : fantastique hommage au pouvoir de l’imaginaire

« C’est rangé ça ou c’est pas rangé ? »

Deux mômes qui tardent à aller se coucher, jouent la montre et avec les nerfs de leurs parents, une histoire, une histoire ! non mais encore une histoire ! Papa, maman et tonton Sylvain piaffent d’impatience de voir les marmots roupiller, allez, 22h c’est l’heure des grands depuis longtemps !
Mais ils n’y couperont pas, une histoire ! une histoire ! et rentreront eux-mêmes dans le jeu, narrateurs à trois voix de la SuperProduction maison. « Papa, Maman et tonton Sylvain présentent »…

Une grande petite chambre pastel, un grand petit train et une jolie licorne, des maisons de poupées
Un lit perché, un lit caché, des petites voitures des dessins scotchés au mur
Un monde miniature et immense, où tout peut advenir, par la magie du conte.

Papa a décidé que dans sa famille de Gretel et Hansel, le papa serait riche, et débordé, et occupé, et qu’il n’a pas le temps.
Et que dans leur village où plus rien n’a de saveur, on se nourrit de gélules, ce qui arrange bien les parents débordés, et occupés, et qui n’ont pas le temps. Plus de goût = plus de cuisine, l’affaire est réglée.

Papa, maman et tonton Sylvain vont donc narrer aux deux loupiots l’étrange et fabuleuse aventure de Gretel et Hansel, qui ce jour-là ne sont pas rentrés chez eux. Pourquoi et comment toute la communauté va se lancer dans l’enquête…

Qu’est-ce donc que ces petits cailloux blancs qu’Hansel s’est évertué à récolter depuis quelques jours ? et ces livres sur la forêt que Gretel a emprunté à la médiathèque ? N’y aurait-il pas quelques indices qui mèneraient à la forêt ? mais personne ne va dans la forêt. Qu’irait-on faire dans la forêt ? et d’ailleurs, tout le monde a peur de la forêt…

Pendant que le commissaire-agent spécial-enquêteur en chef Pierre Mazout progresse dans son enquête, Gretel et Hansel s’enfoncent eux plus profond dans la forêt…

La forêt est de plus en plus sombre, on n’a plus de caillou blanc à semer, il y a des trous dans le paysage, et une sorcière guette les mômes au coin du bois.
Gretel et son petit frère Hansel affrontent l’inquiétude, la solitude, sortis du cocon surprotecteur et sans saveur de leur coquette douillette maisonnette et découvrent la liberté, l’autonomie, le courage qu’entre frère et sœur on se donne en prenant soin l’un de l’autre, et le besoin qu’on a, adultes comme enfants, de forêts, de légendes et de récits……

Au village, depuis trop longtemps on se gave de gélules pour compenser l’absence de saveurs par la satiété, on se sature de fausse nourriture et le langage finit par se remplir de mots de gourmandise qui sortent en vrac pour un oui céleri pour un non champignon, servant de rimes de ponctuations de respirations d’exutoires à frustration. Mince, s’il n’y a plus que par TOC qu’on peut se régaler, quelle tristesse !

La sorcière de la forêt, elle, ne mange plus d’enfants mais a besoin d’assistants pour préparer un banquet pour le village : il est urgent de faire revenir les villageois dans la forêt et dans l’imaginaire, sinon licorne, maison de pain d’épices, elfes et fées, lacs magique et arbres à miroir s’effaceront des rêves à jamais, comme le goût des saveurs s’est effacé de la vie des villageois…

L’inventive mise en scène d’Igor Mendjisky déborde de jeu et d’astuces, de malice et d’intelligence. Elle se déploie encore avec la magnifique création vidéo qui baigne le public dans l’univers de la forêt. Marionnettes, théâtre d’ombre, JT en live, mini-marionnettes-doigts, dessins enfantins pour décor, figurines filmées dans la nature : Mendjisky et ses acolytes usent de mille registres pour donner vie à ce merveilleux spectacle de quotidien et de fantaisie.

Les trois acteurs (Igor Mendjisky en alternance avec Guillaume Marquet, Clémentine Bernard en alternance avec Esther Van Den Driessche et Sylvain Debry en alternance avec Thomas Christin) sont tous formidables. Ils incarnent tous les personnages, réels ou imaginaires, avec beaucoup de vivacité. Leur aisance, leur complicité font plaisir à voir.

Un fantastique hommage au pouvoir de l’imaginaire, à la magie vivifiante des récits, à la puissance créatrice du théâtre et de ses artifices. Un conte initiatique ludique et beau, drôle et poétique, à voir en famille dès 7 ans, pour en sortir un peu plus heureux et un peu plus grand !

Marie-Hélène Guérin

 

GRETEL, HANSEL ET LES AUTRES
Au Théâtre Paris Villette jusqu’au 4 janvier 2026
librement inspiré du conte des frères Grimm / écriture, mise en scène Igor Mendjisky
avec Igor Mendjisky – en alternance avec Guillaume Marquet, Esther Van Den Driessche – en alternance avec Clémentine Bernard, Sylvain Debry en alternance avec Thomas Christin
assistanat à la mise en scène Thomas Christin / dramaturgie Charlotte Farcet / confection artistique May Katrem / collaboration costumes Sandrine Gimenez / animation 2D Cléo Sarrazin / musique Raphaël Charpentier / scénographie Igor Mendjisky, Anne-Sophie Grac / vidéo Yannick Donet / lumières Stéphane Dechamps / construction décors Jean-Luc Malavasi / partition marionnettes Laura Fedida
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Production : Compagnie Moya Krysa – compagnie conventionnée par la DRAC Île-de-France / coproduction Festival d’Avignon, La Colline – théâtre national, Célestins – Théâtre de Lyon, L’Azimut – Antony / Châtenay-Malabry, Pôle National Cirque en Ile-de-France, Le Grand T – théâtre de Loire-Atlantique, Les Gémeaux – Scène Nationale Sceaux, Théâtre National de Nice – CDN Nice Côte d’Azur, Théâtre Romain Rolland de Villejuif – Scène conventionnée d’intérêt national Art et création / avec la participation artistique du Jeune théâtre national / soutiens Fonds d’Insertion pour Jeunes Comédiens de l’ESAD – PSPBB et de l’Espace Sorano / Projet soutenu par le ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France et la Région Ile-de-France / Igor Mendjisky est artiste associé à L’Azimut – Antony / Châtenay-Malabry

Un « Rêves » de cirque et d’humanité

Sur le vaste plateau de La Scala, rampe au sol un lent nuage de fumée blanc chantilly, blanc doux.

Y surgissent, murmurés, joués, des rêves d’enfants, d’ados, d’adultes, de gros chien affectueux, de feu dans la cheminée, de celle qui fera battre ton cœur, d’un métier, d’une maison, d’un amour, rêves de grands repas avec ses enfants et ses petits-enfants qui auront des rêves d’enfants…
En petit groupe serré la jeune troupe – tou.te.s de même vêtu.es de shorts noirs et débardeurs blancs, longues chaussettes blanches, nous entraîne avec le sourire dans une ronde joyeuse où les virtuosités glissent mine de rien. Les acrobaties sont très chorégraphiées, joueuses, gamines, légères, c’est très gai, très lumineux.

Le groupe se disjoindra pour laisser une échappée belle à l’un ou l’une d’entre eux, chacun son tour, chacun son temps, chacun sa confidence. C’est Roman Kahfizov, cofondateur de la troupe du cirque Inshi avec Volodymyr Koshovy et metteur en scène de ce spectacle, qui a écrit les textes qu’on entendra chuchoter par une voix off. Ils sont nés d’échanges qu’il a eu avec les sept interprètes, dont il voulait sonder rêves et peurs à la genèse de la création de ce spectacle. Les textes sont traduits en français, sauf un, qui gardera son mystère pour qui ne parle pas ukrainien. Chaque artiste accompagne le murmure de la voix off d’une interprétation corporelle, d’une langue de gestes, avant de se lancer dans son numéro solo.

Les sept artistes, deux femmes, cinq hommes, corps fins et flexibles, sont issus de l’école nationale de cirque de Kiev, ils ont une maîtrise technique irréprochable. Pour ce Rêves collectif, ils ont tous laissé de côté « leur » numéro personnel, celui qu’ils développent et enrichissent depuis leur sortie d’école, pour s’inventer une nouvelle partition.
Cordes, cerceaux, cerceau aérien, acrobatie ou clown, contorsion, jonglage, les matériaux classiques du cirque sont là, sublimés par de splendides lumières, qui isolent ou rassemblent, qui cisèlent l’espace, le dorent, le découpent, sur des noirs profonds. Les costumes changeant discrètement à chaque tableau sont simples et beaux, alternant noir et blanc.
On entendra Camille Saint-Saëns, Frédéric Chopin, Claude Debussy, Vivaldi, Max Richter et Philip Glass, le Boléro de Ravel, tout un patrimoine musical européen hautement romantique et puissamment évocateur, et puis, pour un final touché par la grâce, des traditionnels ukrainiens : Roman Kahfizov, metteur en scène de ce magistral spectacle confesse que pour lui, « la musique classique est celle qui fait le plus vibrer les cœurs ». Pas de raison de s’en priver !

On apprécie que les numéros prennent particulièrement leur temps, laissant s’installer une personnalité, un univers. Des intermèdes font transition, permettant de retrouver le groupe, soudé, complice, dansant.
Difficile de citer tous les numéros, chacun est un petit bijou de précision et d’émotion.
On garde en mémoire une ébouriffante Shiva jongleuse à quatorze bras, qui laisse place à un exaltant solo de jonglage de balles de Vladyslav Holda : le public en rit d’émerveillement et de surprise.
Une lumière dorée de soleil qui coule le long d’une unique corde tombant des cintres, un jeune homme presque indolent : Maksym Vakhnytskyi, merveilleux cordiste, aérien, spectaculaire, fait des prouesses comme on fait la sieste, avec des lenteurs et des langueurs de fin d’après-midi au soleil. Mykhailo Makarov – cou-de-pied de danseur, grand écart de ballerine, musculature d’Atlas, souplesse de liane, corps gainé et sourire de môme – tel l’albatros est lourd et bien maladroit au sol et s’envole dès qu’il est perché sur ses cannes d’équilibre. Au cerceau aérien, Artem Kreksha se fait perruche contorsionniste, petit piaf sur son perchoir défiant les lois de la gravité et de la physiologie, pliant sa carcasse en des angles improbables, suspendu par le bout des pieds…

Les sept artistes sont de splendides technicien•ennes, mais gardent légèreté et modestie, se moquant gentiment d’eux-mêmes, tel l’équilibriste peinant à tenir debout quand il est au sol, ou se faisant assistants d’un camarade à qui il faut retirer ses chaussons ou qu’il faut traîner, faussement harassé, hors du plateau… Ils font naître admiration et sourire.

Puis la troupe amène un miroir de loge, et un numéro de clown en perruque orange, costume discrètement bleu et jaune pâles sur un air traditionnel lalalaloulaï bondissant, invite à la rigolade. Mais le voilà qui se démaquille, l’atmosphère s’assombrit, dans le brouillard qui s’avance on ne peut pas ne pas voir la guerre. Une femme un homme en brun, elle danseuse de ballet demi-pointe pirouette et grand jeté, lui treillis : dans leur pas de deux poignant, dans leurs portés spectaculaires, on imagine des combats des grenades de la boue de la fatigue de la peur.
Mais ces Rêves ne sont pas arrêtés par les épreuves, et dans la beauté d’une polyphonie ukrainienne, le groupe se retrouve, les poitrines et les regards s’emplissent de lumière et exhalent la vie.
Il a fallu beaucoup d’heureuses rencontres et d’opiniâtreté de la part de la compagnie Inshi pour que naissent ces Rêves.
Et ces rêves sont devenus un spectacle d’une grande beauté formelle, d’une poésie et d’une puissance d’émotion rares.
On en sort la joie au cœur d’avoir assister à un moment précieux, témoignage d’une si parfaite maîtrise de leur art, d’une si grande foi en la force de la création, et d’un si grand espoir en un avenir de paix.

À voir en famille, pas avant 5-6 ans (les parties parlées assez présentes peuvent être hermétiques pour des tout-petits).

Marie-Hélène Guérin

 

RÊVES
Une création du cirque Inshi
À voir à La Scala – Paris jusqu’au 4 janvier 2026
Sur une idée originale de Volodymyr Koshovyi
Mise en scène Roman Khafizov
Chorégraphie Mykhailo Makarov
Distribution Vladyslav Holda, Maksym Vakhnytskyi, Artem Kreksha, Sofiia Soloviova, Ruslan Kalachevsky, Bob Gvozdetskyi, Tetiana Petrushanko
Régie générale et lumières Claudia Hoarau | Régie son/plateau Axel Rescourio | Création sonore Anton Delacroix | Auteur Bohdan Pankrukhin | Costumes Galyna Kiktyeva, Viktoria Burdeina
Production en Ukraine Maryna Kostrovenko
Photos © TTS pictures, Peter Laing, Zoe Knowles photography, J.Y Huetac

 

Partenaires & accueils en résidence Théâtre de Cusset, scène conventionnée d’intérêt nationalart et création / La Coopérative De Rue et De Cirque, Paris • La Maison des Jonglages, scène conventionnée, La Courneuve / La Grainerie, Fabrique des arts du cirque et de l’itinérance,Pôle européen de production, Balma / Le Sirque, Pôle national cirque Nexon Nouvelle-Aquitaine / Le Théâtre de Rungis / Le Grand T, Théâtre de Loire-Atlantique
Avec le soutien de La Drac Bretagne / Angers Nantes Opéra / La Ville de Paris / La Drac Île-de-France / Le ministère de la Culture Direction générale de la création artistique / Les Tréteaux de France, Centre dramatique national

Une Débandade enjouée !

Olivia Granville danse depuis longtemps, il y a quelques décennies, ses entrechats débutaient sur les planches de l’Opéra de Paris, puis la faisait s’envoler vers des écritures contemporaines. Elle danse, et chorégraphie, et inventorie, et invente. À son goût du mouvement se mêle son goût des mots de la littérature ou de la parole.
Dans cette Débandade, elle a invité huit artistes à dresser un instantané personnel de la masculinité, la leur, celle définie par la société, celle qui s’oppose ou ne s’oppose pas à la féminité. Leur masculinité, ils vont la danser, la dire, la questionner, la confronter, la fredonner.

Depuis la salle, longeant le public, ils s’avancent vers la scène en tenue légère et en rangs serrés, les huit gaillards, les sept danseurs et leur accompagnateur-DJ-ingé son.
Un peu hâbleurs, un peu frimeurs, un peu joueurs dans leurs p’tits slips, leurs caleçons bigarrés, avec leurs combos tennis chaussettes pour retenir au sol leurs silhouettes hétéroclites de râblés ou d’échalas, d’athlétiques ou de moelleux, ils se lancent dans un jovial rock vintage, c’est enjoué, ensoleillé, accueillant.
Olivia Granville et sa tonique troupe ont envie de prendre le public dans leurs bras, ou au moins par la main, pour les embarquer dans la traversée de leur men’s men’s world.

Sur le vaste plateau, en fond de scène, un praticable forme une petite estrade, bientôt catwalk, piédestal, chemin de ronde, cachette. Un massacre de cerf trône, métaphore hypothétique d’une virilité désarçonnée, son mufle béant, on ne sait si c’est pour le brame ou dans un râle d’agonie. Un micro sur pied, un micro à main : la parole circulera, se déplacera, se télescopera au mouvement ou l’interrompra. Avec l’intimité des confidences et la « pêche » du stand up, les danseurs livreront souvenirs d’enfance et interrogations d’adultes. Chacun son premier pas de danse, avec ou contre la famille, classique, contemporain, de salon, hiphop, à 6 ans, 8 ans, 11 ans, en Argentine, à Rome, à Paris, au Burkina Faso, avec un professeur admiré, avec sa mère, avec mille efforts, ou comme on respire ; et comment ça se passe avec les filles, les femmes, avec ce dont on a hérité des rapports hommes-femmes des générations antérieures, avec le poids du patriarcat, sur soi, sur les relations, sur les attentes, ce qu’on a en commun, ou pas, avec son père, sa mère, ce qu’on sait entendre et transmettre de la parole des femmes.

Leurs mots et leur danse s’entremêlent subtilement, se succèdent, se fondent, s’appuient. Ensemble, en solo, en duo, en trio, les sept interprètes danseront sur des airs populaires, traditionnels ou classiques, de la chanson française, de la techno. Leur technique est patente, leur complicité est palpable. On verra des gestes simples, du sport, du quotidien, devenir danse quand ils seront répétés, rythmés et partagés. On verra des hommes s’imprégner d’animalité, se faire oiseau, singe, félin, déambuler, se toiletter, se humer – et cela aussi est danse.

L’écriture fragmentaire semble laisser peu de temps à l’émotion, et pourtant ! l’émotion surgit, s’installe, au détour d’une ronde sur un air de Laurie Anderson repris a capella, d’une course effrénée, intense, sur une électro hardcore, d’un pas de deux sur fond de voix baroque et viole de gambe, très doux, fluide, qui touche par la perception de la connexion des danseurs, de la matérialisation d’un échange humain, d’un galop un peu cocasse qui se fait ample et sauvage au gré d’une musique de western, de l’énoncé pudique et poignant de souffrances de femmes… et l’on rit beaucoup aussi, de surprise, de plaisir !

C’est à un cheminement à travers la perception de la masculinité qu’invite Olivia Granville, et la balade est riche, polymorphe, généreuse. Il est réjouissant de voir cette troupe se jouer des préjugés du masculin, s’en amuser et s’en délivrer.
Mais c’est un autre voyage qui se dessine en arrière-plan, une déambulation dans la danse, avec une grande fantaisie, une belle liberté. Grands battements, twerk, voguing, kalela du Burkina Faso. Le catwalk où chacun vient faire le fier ou le malin rappelle The Romeo de Trajal Harrel, mais en plus drôle. Un groupe serré arpente avec intensité le plateau comme un écho du Tragédie de Dubois. Abstraction contemporaine, ronds-de-jambe, breakdance. Dancefloor, ballet, battle. Et Pina Bausch bien sûr. Toute une grammaire de la danse, toute une géographie, toute une histoire, à travers leurs histoires. Cette Débandade, humaniste, tendre et drôle, est des plus toniques et joyeuses ! Le public charmé, illuminé de sourires, applaudit à tout rompre.

A voir aussi en famille, à partir de 10-12 ans peut-être (les parties parlées sont sans doute moins accessibles aux plus jeunes).

Marie-Hélène Guérin

 

DÉBANDADE
Conception Olivia Grandville
Chorégraphie Olivia Grandville et les interprètes
Avec Habib Ben Tanfous, Jordan Deschamps, Martín Gil, Adriano Coletta, Matthieu Patarozzi, Matthieu Sinault, Eric Windmi Nebie, Antoine Bellanger
Création sonore Jonathan Kingsley Seilman | Création vidéo et regard extérieur César Vayssié | Création lumière Titouan Geoffroy et Yves Godin | Scénographie James Brandily | Costumes Marion Régnier
Collaboration Aurélien Desclozeaux et Rita Cioffi | Régie plateau et vidéo Titouan Geoffroy | Régie son Thibaut Pellegrini | Régie lumière Sébastien Vergnaud
Photos © Marc Domage

À voir ensuite 19 et 20 mars 2026 Théâtre du Bois de l’Aune / Aix-en-Provence (13)

Production
Production Mille Plateaux – CCN La Rochelle Partenaires Le Lieu Unique (Nantes), Chorège – CDCN (Falaise), Les Subs (Lyon), CCN de Rillieux-la-Pape – direction Yuval Pick (dans le cadre du dispositif accueil-studio), Charleroi danse – Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles, La Place de la Danse – CDCN de Toulouse Occitanie, Les Quinconces et L’Espal – Scène nationale du Mans, TAP – Théâtre Auditorium de Poitiers, CNDC Angers, CCN Nantes, CCN2 Grenoble Soutiens CCN de Caen en Normandie – direction Alban Richard, SEPT CENT QUATRE VINGT TROIS (Nantes)
Avec l’aide du Conseil départemental de Loire-Atlantique et de la Région Pays de la Loire
Extrait du Sacre du printemps, chorégraphie de Pina Bausch, créée le 3 décembre 1975 à l’Opernhaus Wuppertal

La Petite Tuk : un lumineux conte social

Joachim Latarjet et Alexandra Fleischer, co-créateurs de la compagnie Oh ! Oui… et initiateurs de cette Petite Tuk, avaient envie d’un conte social à hauteur d’enfants, de ces enfants notamment qu’ils rencontrent lors des ateliers de pratique théâtrale qu’ils animent dans la ville où leur compagnie est accueillie en résidence, Les Ulis. Le petit Tuk du conte méconnu d’Andersen, à qui sa mère demande de rendre des services domestiques alors qu’il devrait étudier ses leçons, leur apparut une juste caisse de résonnance pour évoquer ces mômes poussés par la vie précaire à devenir trop grands trop vite, à porter de bien lourdes charges pour leurs épaules enfantines. Puisque bien souvent ce sont des jeunes filles qui secondent les parents, le Petit Tuk deviendra Petite Tuk, pour raconter cette histoire d’une demoiselle bien d’aujourd’hui, entre désirs d’enfance et responsabilités d’adulte.

Le papa de Tuk n’est pas là, un immense amour, mais disparu depuis si longtemps que Tuk n’en a pas souvenir. Le papa de la petite sœur était un vilain bonhomme, disparu aussi et c’est tant mieux. Alors la maman de Tuk travaille de nuit, laissant à sa grande le soin de s’occuper de sa petite (quelques mois, faim de loup et nuits morcelées), du linge, des repas, des paperasses…, alors Tuk vaillamment rentre de l’école, va chercher sa sœur à la crèche, fait les courses, les biberons, tourner la machine, et s’endort en classe, sur les bancs du square, debout dans la cuisine. Dort, et rêve… Et, comme au petit Tuk du conte originel, les rêves vont lui parler, et lui glisser au creux de l’oreille des histoires, autant d’occasions d’apprendre à lire le monde et son propre cœur.

Dans ce conte très musical, Léa Sery, visage rond, sourire solaire, chante d’une voix charnue, ample, et a un jeu spontané qui nous fait croire sans retenue à la jeunesse de son personnage, c’est une Tuk pleine d’aplomb, de colère aussi, de fatigue, de rêves et de joie de vivre. Alexandra Fleischer, longue brune au timbre voilé, interprète une mère de Tuk tout en nuances, qui accompagne sa vie de chansons, fredonnante, sautillante : elle fait front face à la dureté de son quotidien de mère-de-deux-enfants-qui-travaille-de-nuit avec une fantaisie qui parfois frôle l’inconséquence mais lui permet de garder sa légèreté, tout à la fois oubliant et admirant les efforts que fait sa fille pour « assurer ». Et la comédienne s’amuse aussi dans des rôles annexes traités dans un esprit plus « cartoon » qui désamorce la morosité des inquiétudes pécuniaires qu’ils représentent : une banquière radicale – des nombres plein les phrases, une acariâtre envoyée par le proprio pour recouvrer les loyers impayés… Joachim Latarjet, à la fois auteur, compositeur et metteur en scène, silhouette d’échalas en costume étriqué, également musicien sur scène, voix bashunguienne, incroyable siffleur de conjugaison, joue l’attentif professeur de français de Tuk, mais aussi un fantasmé musicien-papa qui lui offre un jouissif duo trombone-voix – des personnages d’hommes présents et prévenants, pour faire contrepoids aux pères absents ou mauvais.

Sur un délicieux décor de toiles peintes déroulées manuellement par les interprètes, qui font défiler murs de maison, d’école ou de rue, soutenues par une création sonore riche et subtile, de belles projections – nuages, gouttes de musique/d’eau, mots à la craie… – éclairent le propos et enveloppent le spectacle d’onirisme, de douceur et de délicatesse. D’obstacles en moments partagés, d’incompréhensions en complicités, mère et fille vont cheminer l’une vers l’autre, et l’adulte vers son épanouissement, et l’enfant vers son enfance.

En chansons, sur des airs slam, jazz, pop, rock, La Petite Tuk est un lumineux récit initiatique, qui met d’une manière remarquable les questions sociales à portée de regard d’enfants, avec fraîcheur et simplicité, sans fausse pudeur, et ouvre la fenêtre à un grand souffle d’air, à la possibilité d’une liberté à construire.
À voir en famille dès 8 ans.

Marie-Hélène Guérin

 

LA PETITE TUK
À La Grande Halle de la Villette les 13 et 14 décembre 2025
Un spectacle de la Compagnie Oh ! Oui…
Texte, musique et mise en scène Joachim Latarjet
d’après Le Petit Tuk de Hans Christian Andersen
Avec Alexandra Fleischer, Léa Sery, Joachim Latarjet
Collaboration artistique Yann Richard | son et régie générale Tom Menigault | lumière Léandre Garcia Lamolla vidéo Julien Téphany | costumes Nathalie Saulnier
Photographies © Olivier Ouadah

À voir en tournée ensuite :
Oullins – Théâtre de la Renaissance : du 20 au 23 janvier 2026
Noisy-le-Sec – Théâtre des Bergeries : du 12 au 14 mars 2026
Les Ulis – Espace culturel Boris Vian : 17 mars 2026
Pays Basque – Kultura : du 26 mai au 1 juin 2026

À noter : la Cie Oh ! Oui… présente aussi en décembre Bricolo, ciné-concert pour les tout-petits dès 3 ans au Théâtre Paris-Villette du 15 décembre 2025 au 4 janvier 2026.

Production Compagnie Oh ! Oui… / coproduction Le Grand Bleu – Lille, Scène conventionnée d’intérêt national – arts, enfance, jeunesse – KULTURA, communauté d’agglomération Pays basque, La Ville des Ulis, Culture Commune – Scène nationale du bassin minier du Pas-de-Calais, La Villette – Paris, Théâtre des Bergeries – Noisy le Sec, Les Tréteaux de France – Centre dramatique national Depuis 2022, La Compagnie est en résidence d’implantation territoriale sur la commune des Ulis (91). Depuis septembre 24, elle est compagnie associée au Grand Bleu – Lille, Scène conventionnée d’intérêt national – arts, enfance, jeunesse pour trois saisons. Elle est artiste associée au Théâtre des Bergeries -Noisy-le-Sec pour la saison 2025/2026 La Compagnie Oh ! Oui est conventionnée par le ministère de la Culture – DRAC Ile de France.