Derrière : les virtuoses du vide

On s’installe, un gars, une fille, à l’échauffement, s’étirent et se concertent. Jean gris chemise noire, jean noir chemise grise. Minimal, contemporain.

Sur un vaste plateau presque vide, deux chaises, une table, elle déambule, lui – le genre à faire des grands pliés pendant les blancs de la conversation – repasse une séquence d’une chorégraphie, enchaîne pas et attitudes, lance des esquisses de diagonales et des débuts de sauts, rate et reprend.

Nicolas (Chaigneau) – le danseur – et Claire (Laureau) – la chorégraphe – sont les personnages et les auteur.rices de cette farfelue variation autour de l’acte de création, de sa représentation et de sa réception.

Un impeccable duel dansé sur du clavier bien tempéré, un bout de répèt’ par-ci, un échange avec le public par-là, de vrais moments de danse, de faux départs : le spectacle se joue perpétuellement de lui-même et joue de notre position de spectateur, se décrit, se fabrique, dérive, se déglingue, revient sur ses pas et parfois dans le droit chemin.

Après Les Galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre, présenté au 11 • Avignon en 2022, Derrière est le second volet du diptyque Le Vide. Métathéâtre halluciné, Derrière pourrait coller au plus près à la définition kantienne « le rire vient d’une attente qui se résout subitement en rien », à moins que ce ne soit exactement l’inverse, du rien qui se résout intensément en une attente…

Nicolas Chaigneau et Claire Laureau baladent le public dans leur explicitement fausse tentative de créer un spectacle, multipliant les accidents et les ratages, mettant les spectateurs en perpétuelle instabilité, sur un fil tendu entre banalité et étrangeté.

Une citation de Partita 2, mais sans Bach et avec des polos pailletés, assène un coup fatal au bon sens qui aurait pu encore subsister sous forme de traces dans l’esprit des spectateurs, le public lâche prise et c’est bon !

 

On se délecte des dialogues délicieusement banals et absurdes, de l’inventivité sonore incessante, et de leur humour très visuel. Ces clowns blancs à l’humeur blagueuse ont un sens aigu de la rupture de rythme, une grande maîtrise de l’art du plateau, un goût savoureux du malaise. S’appuyant sur une partition gestuelle et sonore millimétrée, ils poussent le bouchon toujours un peu trop loin, crée un petit vertige d’insécurité et des grands fous-rires libérateurs. Leur ode à l’échec se fait poésie, ils sont légers et profonds comme le sont les vrais clowns, c’est un peu dingue et très réjouissant !

Marie-Hélène Guérin

 

DERRIÈRE
Un spectacle de la compagnie pjpp
Vu au 11 • Avignon en juillet 25, à retrouver au Théâtre de l’Atelier en dyptique avec Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre… du 10 septembre au 12 novembre 2026
Conception et interprétation Nicolas Chaigneau et Claire Laureau
Regard extérieur (et bien plus) Aurore Di Bianco, Marie Rual | Créatrice lumière Valérie Sigward | Régisseur son Jean-Baptiste Cavelier | Administration, production et diffusion Laëtitia Passard
Photos © Loïc Seron

Production pjpp

Coproductions Le Trident, scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin ; Le Phare, centre chorégraphique national du Havre Normandie (direction Emmanuelle Vo-Dinh) ; CHORÈGE, CDCN de Falaise ; Le Tangram, scène nationale d’Évreux-Louviers ; le Rive-Gauche, scène conventionnée de Saint-Étienne-du-Rouvray ; L’ARC, scène nationale Le Creusot
Résidences L’Étable, Beaumontel ; Le Triangle, Cité de la Danse, Rennes ; AKTÉ, Le Havre ; Le Phare, centre chorégraphique national du Havre Normandie (direction Fouad Boussouf) ; Le Wine & Beer, La BaZooKa, Le Havre ; Théâtre de l’Arsenal, scène conventionnée de Val-de-Reuil
Soutiens La Région Normandie, le Département Seine-Maritime, la Ville du Havre et l’ODIA Normandie

pjpp est conventionné pour l’ensemble de son projet par le Ministère de la Culture (DRAC Normandie)

Bâtards : une comédie féministe mi-pop mi-punk

On les avait découvert au Théâtre de l’Atalante, on les retrouve tous les dimanches au Théâtre Lepic : Bâtards, une comédie politique et rafraîchissante, qui parle d’amour, de coryphée, de sirène, de baignoire à nettoyer : bref, de la vie !

Louise Dupuis et Julien Storini ont fondé une histoire d’amour puis une famille et une compagnie, La Très Neuve. Comme cela, ils peuvent être enceints conjointement puisque co-enfantant textes et mises en scène.
 

 
Bâtards, c’est l’histoire d’un spectacle raté à cause d’une rupture, nous promettent-ils.
Louise et Julien invitent le public à assister à leur séparation. Louise devait écrire une fiction inspirée de leur histoire d’amour : la rencontre poétique et charnelle de deux randonneur.euse.s sur le chemin de Compostelle. Mais, depuis, entre eux, c’est fini. On entre alors dans l’histoire des répétitions de ce spectacle avorté, dans l’histoire de leur rupture.

Bâtards, c’est un spectacle mi-pop mi-punk qui gratte les plaies du couple hétéro contemporain avec autodérision et tendresse. Lutte des classes et du langage, évolution des questions de genre, rapports de domination orientent la pièce vers une utopie féministe hardcore qui ne prétend pas ré-inventer pas le sujet mais le traite avec acuité, fantaisie et un sens du détail savoureux.
Les hommes en passe d’être grandremplacés par une nouvelle génération de non-hommes bien décidé.e.s à rompre avec l’héritage patriarcal symbolique et matériel (passionnante Lise Lomi, en bouillonnant.e ado utopiquement né.e de deux mères, chimérique « licorne sans corne » qui porte l’espoir de lendemains plus libres) ne sont pour autant pas les méchants. Ils sont plutôt aussi paumés que les femmes, soumis aux mouvements de la tectonique des plaques entre standards anciens et aspirations nouvelles…
 

 
L’écriture de Louise Dupuis, autrice et fine interprète du rôle de « Louise », est vive, dans un « théâtre du réel » à double fond, foutraque et toujours au bord de l’implosion. Des brèves et hallucinées séquences visuelles onirico-surréalistes aèrent et décalent encore ce théâtre pseudo-réaliste, où l’on croise aussi bien une sirène nommée Ariel que Jean-Luc Mélenchon en short. Louise Dupuis laissera tomber quotidienneté et second degré pour un final ardent, en forme de manifeste lyrique sous influence paulb.preciadienne pour une société soulagée radicalement des problèmes de rapport hommes/femmes.
Les comédien.ne.s sont tous fantastiques. Impeccablement dirigé.e.s, les cinq interprètes sont justes, généreuxses, précis.es, avec un sens du rythme et un art du dé-rythme qui ajoutent un sacré grain de sel à la drôlerie de ce spectacle fougueux et enjoué.

Bâtards est le deuxième spectacle de La Très Neuve compagnie, il a reçu la mention spéciale du jury du prix T13 du Théâtre 13.

Marie-Hélène Guérin

 

BÂTARDS
Un spectacle de La Très Neuve compagnie
Au Théâtre Lepic depuis le 20 septembre
Écriture et mise en scène Louise Dupuis
Avec Louise Dupuis, Thomas Gourdy, Lucile Oza, Lise Lomi, Julien Storini
Dramaturgie maxime Lévèque | Collaboration artistique Louise Roch | Création lumières Victor Inisan | Création sonore Julien Storini | Scénographie Louise Dupuis
Crédits photos Mélie Néel

An Irish Story : humour et cup of tea contre vents et marées !

La petite salle de la Scala accueille à nouveau bientôt dans son cocon un bien joli seule-en-scène : An Irish Story y reprend ses quartiers pour la saison.
Une petite estrade, un pouf moumoute, une pile de livres, et en guise de mur de fond une frise de photos de famille : dans un décor tout simple et accueillant, Kelly Ruisseau, pseudonyme modeste de l’autrice/interprète/personnage, nous embarque dans la quête de ses origines.
Dans la légende familiale maternelle plane l’ombre du grand-père, Peter O’Farrel, né dans les années 30 en Irlande du Sud, parti s’installer en Angleterre dans les années 50 et qui disparaît dans les années 70.
Puisque personne n’en disait rien, Kelly ado en faisait un grand-père palimpseste, sur l’absence duquel elle dessinait des existences toujours plus romanesques, et s’en accommodait bien.

Mais on grandit, et les mystères, ça commence à bien faire ! Kelly Ruisseau va devenir mère, et puisqu’elle ajoute une branche à l’arbre généalogique, veut retrouver le chemin vers ses racines, pour se délier du poids du silence.
Pas moyen d’y parvenir en ligne droite et en prise directe puisque sa mère semble avoir posé un tabou inaltérable sur le sujet, alors on va louvoyer, et tel le saumon, remonter la rivière à contre-courant vers l’origine. Kelly la Parisienne embarque son frangin à Londres puisqu’on sait que le grand-père y célébra son mariage après-guerre, que leur mère y naquit (trois mois après le mariage, est-ce bien catholique ?) et qu’y vit toujours la grand-mère. Et si la grand-mère n’est pas plus loquace que la mère, on ira jusqu’en Irlande, s’il le faut (il le faudra) !

L’interprète seule-en-scène incarne avec agilité le ban et l’arrière-ban familial, de Kelly la Parisienne aux grands-tantes restées dans la bourgade d’origine, en passant par l’employée des archives londonienne et le charmeur joueur de fiddle du fin fond du pub irlandais. Bilingue, et comédienne souple et alerte, elle fait remonter la langue anglaise et l’accent irlandais au fil des générations, les « r » roulant délicieusement dans l’anglais de moins en moins britannique plus on se rapproche de la source gaélique de la famille. C’est un vrai feu follet, elle est joueuse, bondissante, se métamorphose en un éclair, chacun de ses personnages prend vie et sens en un changement de posture, de timbre et de lueur dans l’œil.

Le trajet de Peter O’Farrel témoigne de la dureté de la société, et du temps où il vivait – où un pas de travers pouvait mettre au ban de la communauté, où l’Irlandais était pour Sa Majesty la Queen un sujet de moindre valeur qu’on pouvait déplacer au gré des besoins britanniques. Et se fait le porte-parole de tous les exils, de toutes les familles dé-racinées de notre siècle, poussées hors de leur sillon par les nécessités politiques ou économiques. Mais si Kelly Rivière et/ou Ruisseau ne passe pas cet aspect sous silence, on navigue avec beaucoup d’allant et de fraîcheur dans sa généalogie : humour and cups of tea contre vents et marées !

C’est à une quête/enquête pleine de rebondissement et de gaieté qu’elle nous convie, où les tabous de ce côté-ci de la Manche ne sont qu’une « irish story » vus de l’autre côté et où le secret le plus important qui sera révélé ne sera pas celui (attention, divulgâchage !) d’une disparition, mais celui d’un amour.

Cette histoire irlandaise touche et enjoue le public depuis sa création, bonbon acidulé et tendre dont il fait bon se régaler !

Marie-Hélène Guérin

 

AN IRISH STORY
Un spectacle de la Compagnie Innisfree
A la Scala Paris du 7 octobre 2026 au 6 mai 2027
Texte, mise en scène et jeu Kelly Rivière
Collaboration artistique Jalie Barcilon, David Jungman, Suzanne Marrot, Sarah Siré
Scénographie Grégoire Faucheux et Anne Vaglio | Costume Elizabeth Cerqueira | Collaboration artistique à la lumière Anne Vaglio | Régie Générale Frédéric Evrard en alternance avec Agathe Patonnier | Administration et production Agnès Carré

Photos David Jungman

Production Compagnie Innisfree
Soutiens : SPEDIDAM, Fonds de soutien AFC Avignon Off, Fondation E.C.Art-POMARET, Festival Off Avignon IF, Maison Maria Casarès, Château de Monthelon, Studio Thor de Bruxelles, Samovar à Bagnolet, Théâtre de la Girandole à Montreuil, Groupe Leader Intérim, Théâtre de Belleville

Le Poids de l’eau : la peur est soluble dans le chlore

Dans une ambiance joyeuse de piscine, de bruits d’eau et voix d’enfants, deux gars en maillot de bain se sèchent, des inconnus encore mais déjà des familiers, complicité de bassin, fraternisation de vestiaire. « Tiens, tu viens souvent, non ? » Chamailles de génération, Weismuller vs Manaudou. L’un n’a pas encore 50 ans : Franck, un peu dragueur, un peu taquin, des regrets, des virages pris ou pas pris. L’autre n’a guère plus que 25 : Julien, en couple avec Sarah, slashgeneration mannequin/barman/comédien de théâtre/fêtard, « j’me prends pas la tête ».

Gestes partagés des nageurs sortis de l’eau, ils hydratent leur peau, se massent, se rhabillent, chacun sur son banc. Se retrouvent le jour ou la semaine suivante. Parlent, se confient, se dévoilent, par bribes, par à-coups.

L’auteur, et interprète de Franck, Alexandre Testagrossa, est un nageur, un vrai, ce printemps il a été sacré champion de France masters sur 50 m et 200 m brasse, et vice-champion sur 100 m brasse. Il connaît la rigueur, l’endurance et le plaisir du corps délié et rapide dans la ligne de nage. Il a composé pour lui-même et son partenaire de jeu une partition sensible, drôle, vive et touchante.

Dans un lieu tout simple, presque nu, qui pourra être aussi bien vestiaire de piscine qu’atelier de théâtre ou qu’espace mental, Franck et Julien vont se lier, entrer en conversation, ce qui signifie « tourner ensemble » : ils tournent ensemble, parfois autour du pot, cherchant le chemin ardu de la confidence, ils valsent, trois pas en avant, trois pas en arrière, se reconnaissent dans leurs blessures, tanguent-tango en pas-de-deux sensuel… Les dialogues sont déliés, souples, les deux acolytes se chambrent, se griffent, flirtent vaguement, fendillent leur carapace, on sourit avec eux, on les accompagne dans leurs émotions changeantes.
Des apartés ouvrent une fenêtre sur les monologues intérieurs de Franck et Julien. Isolés dans un rai de lumière trouant la pénombre, face au public, ils livrent ce qu’ils peinent à se dire l’un à l’autre, ce qu’ils peinent peut-être à se dire à eux-même, en de beaux monologues intenses.
Le dialogue s’étend sur quelques années, la relation entre Franck et Julien a ses hauts et ses bas, complexe, nourrie de leurs affinités et de leurs peurs communes. Ils vont avec le temps construire de nouveaux chemins pour leur vie, s’aider à retrouver ce que les fait « se sentir vivants », le goût de la compétition pour l’un, celui du théâtre pour l’autre.

Ici, devant nous, deux silences par les mots et l’affection vont s’adoucir, deux solitudes vont se frotter l’une à l’autre, deux hommes sur leurs blessures vont faire renaître la peau neuve. « Je sens moins le poids de l’eau », dit l’un à l’autre, et c’est tout le propos de cette pièce, cet allègement, le carcan qui se desserre, la liberté reconquise, et la possibilité renaissante de l’amour et de la joie. Le sujet est grave, le traitement est léger, la pièce porte ce joli message d’espoir, qu’en accueillant l’autre on peut se retrouver soi, que les plaies peuvent cicatriser. Les deux acteurs sont d’un engagement généreux, vibrants de sincérité, humains, très humains. Un spectacle modeste et délicat, émouvant souvent, s’accordant des fantaisies comme autant de respirations : on quitte ces deux résilients avec le sourire.

Marie-Hélène Guérin

 

LE POIDS DE L’EAU
texte Alexandre Testagrossa
mise en scène et jeu Alexandre Testagrossa & Joseph Gabison

À voir jusqu’au 7 novembre à La Folie Théâtre Paris XIe

chorégraphe Augusto Freeman | coach d’acteurs Tania Alvespires | costumière Jade Leroy
Photographies © Mukit Abdul Hamid
Une production Shiadu Group et Les Scénartistes

L’Art de la chute, au Théâtre Ouvert : « identité », mot pluriel

En août 2025, 6 jeunes auteurices participaient à un chantier d’écriture animé par Pierre Koestel à Théâtre Ouvert autour du stand-up. Ils y ont trituré les codes du genre, ont expérimenté, détricoté, retaillé le costume à la taille de leurs silhouettes et de leurs désirs. Ils y ont échangé, s’y sont amusé, s’y sont fictionnés/inventés, y ont gratté leurs plaies et leurs consolations, y ont travaillé. Puis est née l’envie de poursuivre, de prolonger ce chantier d’écriture en spectacle vivant, de jeter leurs mots et leurs corps debout face au public. Ils ont gardé le micro et l’adresse au public, le plateau nu, à peine habillé de lumières, l‘extrospection et l’introspection, le rire et la colère.
Et au Théâtre Ouvert, ces soirs-ci, un MC pailleté, Pierre Koestel, haut perché sur ses kinky boots, ouvre le bal en retraçant le chemin qui a mené ce groupe ici, devant nous. Il zigzaguera plus tard entre les séquences de ses partenaires, fil rouge flamboyant et délicat.

Yanis Skouta / Gaëlle Axelbrun

Voilés/dévoilés par leurs personnages de scène, les 6 + 1, les auteurices et leur MC, devenus stand’upers, conférencière, slameurs, danseureuses, chanteurex, se livrent, avec gravité et drôlerie, tendresse et colère. Et sourient, toustes, toujours, malgré les coups de gueule et les âpres confidences, les blessures et les reproches, des sourires de fierté et de douceur.

Ils, elles, iel.les, sont vêtus de quotidien, de jeans et de t-shirts, de capuche et de baskets, de plateform shoes et de tatouages; une robe longue et noire passe, un gilet de velours, des paillettes sur les pommettes d’un garçon trans. Des peaux blanches, une peau noire, des dreadlocks majestueuses, un carré sage et châtain, un crâne rasé. Des jeunes gens, garçons, filles, trans, queer, jeunesse d’aujourd’hui. Fragiles et puissant.es. Iels se succèdent face au public, un petit quart d’heure chacun, micro en main, dérivant parfois de la convention du stand-up vers des formes autres, conférence avec paperboard, manifeste en voix off, danse contemporaine. Gaëlle Axelbrun (érudite et captivante « putologue »), Marie de Dinechin (jongleuse de mots et d’idées à mille à l’heure), Morgan·e Janoir (qui sait mettre de la cocasserie sur les chemins réels ou symboliques les plus rugueux), Pierre Koestel (polymorphe vif-argent), Iris Laurent (une présence dense, cérébrale et solaire), Emmanuel Linée (touchant écorché-vif aux rires tranchants), Yanis Skouta (clown lunaire et incisif) : toustes avec finesse et sensibilité, ont le verbe clair et des combats limpides.

Morgan.e Lenoir / Iris Laurent

Le racisme ordinaire, celui que certains se permettent de jeter au visage de celleux à la peau non blanche sous couvert de blagues pas si innocentes, ou celui qui ne dit rien mais sourd en silence dans les violences sociétales, dans le déni des problèmes, qui se lit dans la façon dont personnes noires ou blanches occupent l’espace public, culturel, politique ou y sont diversement jugées. Le deuil d’une personne aimée qu’on doit vivre en solitaire dans son « placard », la difficile quête de son identité, la transition de genre – « devenir autre pour devenir soi », les travailleureuses du sexe, la santé mentale, et sous-jacent à tout cela, le regard de la société sur les altérités. Les thématiques sont sérieuses mais les esprits sont légers et les coeurs pugnaces : le pathos est tenu à bonne distance par leur énergie, la pertinence du propos, la vivacité toujours, la fantaisie, souvent.
Une maladresse parfois se glisse dans un surcroît de volonté de dire, mais c’est un rien, presque une générosité, à peine un grain de sable qui témoigne de la magique et parfaite imperfection du spectacle vivant.

Marie de Dinechin/ Emmanuel Linée

« L’Art de la chute », c’est une histoire d’histoires bien sûr, d’histoires « avec une petite hache » comme l’énonce le Maître de cérémonie, de moments de vie, de luttes avec soi-même et avec le monde, de chutes dont on se relève. Mais ce qui se joue devant nous est aussi une œuvre de langage, la vigueur opérante qui réside dans les mots-même et dans l’acte de les parler, dans le plaisir d’en jouer, de les rythmer, les télescoper. Et par dessus tout, c’est une histoire de libertés, de quêtes et conquêtes de soi et de sa place dans le monde.
L’heure et demi passe en coup de vent, c’est une bourrasque qui rafraîchit et r/éveille, un beau compagnonnage entre elleux, et entre elleux et le public. Un spectacle d’une humanité touchante, profond, fougueux, joyeusement enragé et paradoxalement (ou peut-être pas) d’une grande tendresse.

A voir aussi avec de grands adolescents, à partir de 15 ans, auprès de qui cette forme en séquences courtes et intenses, ces récits de métamorphoses et d’émancipation entre autofiction et confidences, ces mots et ces identités qui valsent et sortent du sentier battu, trouveront un écho fertile, et sans nul doute ouvriront en grand la porte au dialogue.

Cet été le laboratoire d’écriture a été orchestré par Pauline Peyrade : souhaitons une longue vie à ces précieux et stimulants échanges !

Marie-Hélène Guérin

 

Pierre Koestel

L’ART DE LA CHUTE
Un spectacle-performance de la compagnie « Mon cœur à l’étroit »
Au Théâtre Ouvert, du 14 au 29 septembre 2026
Mise en scène Pierre Koestel

Par et avec Gaëlle Axelbrun, Marie de Dinechin, Morgan·e Janoir, Pierre Koestel, Iris Laurent, Emmanuel Linée, Yanis Skouta

Création lumière Jérôme Baudouin

Composition du morceau Gouffre ciel Matthieu Truffinet

Conception et création du costume d’Emmanuel Liné Benjamin Gournay
Déconseillé au moins de 15 ans

Avertissement : propos pouvant heurter la sensibilité du public

Photos © Christophe Raynaud de Lage

PRODUCTION DÉLÉGUÉE Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines
COPRODUCTION Mon cœur à l’étroit
REMERCIEMENTS pour l’écriture de son texte, Iris Laurent remercie : participation – Olga Mouak, Manue Delplace, Miya Péchillon, Ambre Germain-Cartron, Aurore Magnier, Guilhem Logerot, Alice Lobel, Marie Dupretz, Nina Depays, Gaëlle Axelbrun, Marie de Dinechin, Jean serge Sallh ; voix – Marie Schnakenbourg

L’Avenir des reflets : une foisonnante fresque poétique et politique

Sa Sombre Rivière, flamboyant cabaret post-attentats, folle comédie musicale post-apocalyptique, nous avait emportés il y a quelques années dans son bouillonnement punk plein de vitalité.
Nous plongeant dans d’autres troubles, d’autres violences et d’autres espérances, avec L’Avenir des reflets, Lazare tisse mythes antiques, figures de la Révolution française et silhouettes du peuple d’aujourd’hui pour déployer une ambitieuse fresque historique, poétique, poïétique et politique.

C’est Marat, c’est Olympe de Gouges qui seront les piliers, les points fixes de ce vaste tableau.
Ou plutôt les roues dentées qui entraînent le mouvement autour d’elles, font tourner les engrenages, provoquent accélérations et saccades, bonds et rebonds, allers et retours dans le temps. Ninon de Lenclos, Molière, Thésée, Louis XVI, Marie-Antoinette, Lamartine, l’historien qui étudie Olympe de Gouges, un crâne shakespearien, un cerf empaillé, un chat vivant – autour d’eux vit/vibre tout un monde hétéroclite et pourtant cohérent, un monde d’êtres qui traversent les espèces, les espaces et les époques.
Les idées et les formes voyagent à travers l’Histoire, Olympe de Gouges peut citer Nietzsche et Claude Régy et chanter le blues d’une voix à la tessiture ample.

Servie par une distribution intense, pleine d’allant et de fougue, c’est une langue très belle qui se déploie ici, lyrique et claire, dont les interprètes prononcent joliment et avec naturel les trop souvent oubliés « h » aspirés. C’est un détail, sans doute, mais qui concourt à la mélodie, à une sorte de beauté décalée de la pièce.

La vaste scénographie joue des niveaux, profite du grand plateau de La Colline pour s’épanouir en largeur, en hauteur, en profondeur, touffue, joueuse et enjouée, pleine de surprises, à la fois foisonnante et très lisible. Les costumes sont évocateurs et presque intemporels, avec un air forain, de royales perruques s’amusent en papier blanc, des bonnets phrygiens et bicornes à cocarde voisinent avec de très actuels blousons de cuir et brassards « police », on est aujourd’hui et hier et bientôt tout en même temps.

La musique dont Lazare aime tant la liberté, la force rassembleuse, irrigue le spectacle. Piano et violoncelles moelleux, voix et tambour martial, skat, slam, rap, chant lyrique et chant populaire : le quatuor musical Myrtille Hetzel, Jérôme Billy, Gabriel Tur et Nicolas Testa excelle. On les retrouve aux côtés des comédien.nes, partageant les mille personnages de cet Avenir des reflets, bondissant d’un rôle masculin à un rôle féminin, de celui d’un perroquet à celui de Louis XV, de Robespierre à la femme de chambre de la Reine, de Lamartine à Marie-Thérèse d’Autriche. Et si les musicien.nes jouent la comédie, les comédien.nes jouent de la voix aussi, avec chacun leur personnalité et leur technicité, Denis Lavant, ludion infatigable, plus diseur que chanteur, la voix troublante, rocailleuse, et belle comme des cailloux roulant au fond d’une rivière, Anne Baudoux – complice de longue date – et Marion Malenfant, sensibles, impeccables quelque soit le registre, Ava Baya magnifique, pétillante, fiévreuse Olympe de Gouges.

Si le final est déroutant et laisse une tonalité sombre planer sur les reflets de l’à-venir, ce spectacle porte avec enthousiasme les fers des toujours urgentes questions de la liberté et de la résistance au feu vif d’une intelligence hardie et joyeuse.
Dans l’ample mouvement de cet Avenir des reflets parfois on peut se perdre, entre quelque scène qui s’étire, ou quelque autre dont on ne ressent pas la cohérence avec l’ensemble. Qui trop embrasse mal étreint, dit-on, mais qui trop embrasse embrasse, étreint, emporte et entraîne. On s’égare un peu, l’esprit divague… et une image forte, une diatribe intense saisissent et nous voilà de nouveau emportés par le flot puissant et généreux de cet Avenir des reflets, dont on aime l’étrangeté, l’effervescence et la poésie.
À voir sans doute aussi avec de grands ados, qui sauront apprécier l’humour et l’énergie du spectacle, et seront touchés, eux d’autant plus car ils sont à l’âge rebelle, par la pulsion de révolution et de résistances qui court tout au long de ce spectacle lyrique et tonique.

Marie-Hélène Guérin

 

L’AVENIR DES REFLETS
Un spectacle de la compagnie Vita Nova
Au Théâtre National de la Colline jusqu’au 15 juin 2026
texte et mise en scène Lazare
avec Anne Baudoux, Ava Baya, Jérôme Billy, Myrtille Hetzel, Denis Lavant, Marion Malenfant, Pierre Thionois, Gabriel Tur
violoncelle Myrtille Hetzel piano Myrtille Hetzel, Jérôme Billy et Gabriel Tur batterie Gabriel Tur basse Nicolas Testa
lumières Philippe Berthomé | costumes Marion Xardel assistée de June Nguyen en stage avec l’aide de l’atelier costumes de La Colline | collaboration artistique Anne Baudoux | scénographie et accessoires Marguerite Bordat assistée de Lucile Guenal en stage | composition musicale Myrtille Hetzel, Jérome Billy, Ava Baya, Gabriel Tur | conseil musical Myrtille Hetzel et Eddy Kent | son et collaboration musicale Nicolas Testa | assistanat à la mise en scène Marion Harlez Citti | fabrication du décor ateliers de La Colline | direction technique Bruno Bléger | régie de scène compagnie Yoan Weintraub
administration de production et diffusion Arnauld Lisbonne – Le bruit neuf assisté de Sogol Iranpour en stage
Photos © Felice d’Agostino


Production
Vita Nova
coproduction La Colline – théâtre national, Bonlieu – scène nationale d’Annecy, La passerelle – scène nationale à Saint Brieuc, Mixt – terrain d’arts en Loire-Atlantique, L’Empreinte – Scène nationale Brive-Tulle, Théâtre National de Bretagne – Centre dramatique national
avec le soutien duFonds SACD/ministère de la Culture – Grandes formes théâtre, de La Chartreuse – Centre national des écritures du spectacle, de la DRAC Île-de-France, du fonds d’insertion de l’École du TNB et de la Spedidam
remerciements à Guillaume Mazeau, Étienne Dobenesque, Felice d’Agostino, Lisa Spurio, Anna d’Agostini, Laurie Bellanca, Marion Faure, Jonathan Reig, Élisa Ferrera, Théâtre de l’Échangeur

Yongoyely, de Circus Baobab : femmes puissantes

A la fin de Yongoyely, devant l’ovation debout qui salue le spectacle, Yann Ecauvre, metteur en cirque et scénographe du spectacle, prend la parole pour parler du Cirque social guinéen Circus Baobab. Et c’est admirable et passionnant, cette structure qui permet à des jeunes gens hors des circuits scolaires, parfois même hors des circuits sociaux et familiaux, d’entrer dans cette belle aventure du cirque, d’y trouver un cadre et d’y développer des compétences.

Mais ce n’est pas la démarche sociale qui a fait se lever la salle : c’est un spectacle abouti, riche de sens, de valeurs et de prouesses. Ce sont des artistes accomplis, beaux et enthousiasmants. Ce sont les émotions partagées, le plaisir, la surprise, l’admiration, les yeux qui brillent.

Après le très remarqué, Yé ! (l’eau), qui puisait son inspiration dans la richesse de l’eau, Yongoyely se nourrit à la source du cœur des hommes, et surtout des femmes, ici mises à l’honneur.
C’est une rumeur urbaine qui enfle avant que le spectacle ne démarre, un brouhaha de ville, des klaxons, des stridences citadines et mécaniques, des cris et des interpellations. Une atmosphère sonore des rues de Conakry, d’où est originaire la troupe. Neuf jeunes gens s’avancent – jupettes, brassières, joggings, fluo et wax, matières et couleurs actuelles, des silhouettes très contemporaines – six femmes, trois hommes qui vont se percher hiératiquement sur neuf parpaings verticaux, comme une statuaire d’aujourd’hui.
Avant de se déchaîner, s’empiler à deux, trois, cinq, six sur un parpaing, chuter, se relever, s’envoler, danser, chanter.
 

 
En voix off des témoignages de vie intimes, des interrogations de femmes sur le quotidien, le labeur, les rites d’initiation et l’excision (le titre signifie « l’exciseuse », en langue sosso), s’entrelacent aux numéros d’acrobatie les plus spectaculaires. Chants séculaires et danses urbaines racontent un univers à la trame dense et foisonnante, tissage serré d’une modernité tonique et fiévreuse, et d’une tradition très vivante – avec ses richesses qui nourrissent et ses archaïsmes dont on cherche à s’affranchir.
Le cirque se déploie devant nous sur un plateau nu, les parpaings se feront assises, muret, les agrès – barres asymétriques, poutres – sont tenus à la main par les artistes : puissance du collectif, virtuosité des individus. On est ainsi saisis devant ces deux colonnes, deux fois trois êtres humains sur les épaules les uns des autres, qui soutiennent un portique sur lequel évoluera une cordiste vive comme une flamme, saisis d’une sensation conjuguée de solidité et de fragilité, de précarité et d’équilibre.
 

 
Les femmes, colonne vertébrale inébranlable et membres souples, portent des parpaings sur leur tête, portent la famille, le travail, les hommes, la religion, le poids du passé, l’envie du futur.
Ce sont elles les puissantes de Yongoyely, les forces vives. Les hommes assument avec le sourire de détourner le mythe de leur prétendue supériorité. Toutes et tous sont extraordinairement agiles, font montre d’une incroyable technique : acrobaties, voltige, portés, mas chinois, barre russe, banquine, fouet enflammé… les numéros se succèdent avec maîtrise et brio. Krump, hiphop et danses traditionnelles, rap et chants s’y intercalent ou s’y superposent. Des parpaings, elles et ils érigent des murs, que d’un coup de talon elles et ils dépassent et abattent. On a souvent le souffle coupé devant l’audace et la beauté de ces artistes, de leurs hautes voltiges et de leur message d’espoir et de liberté.
Un spectacle féministe et flamboyant, qui prend aux tripes et au cœur.

Marie-Hélène Guérin

 

YONGOYELY
À La Scala – Provence du 4 au 25 juillet 2026 à 14h25
Direction artistique Kerfalla Camara
Mise en Cirque et Scénographie Yann Ecauvre
Avec Kadiatou Camara, Mamadama Camara, Yarie Camara, Mariama Ciré Soumah, M’Mah Soumah, Amara Tambassa, Mohamed Touré, Bambo Camara, Souro Diarra, M’mah Sylla
Intervenants cirque Julie Delaire & Mehdi Azéma | Création musicale Yann Ecauvre et Mehdi Azéma
Chorégraphie collective Yann Ecauvre, Mehdi Azéma, Julie Delaire, Mouna Nemri & les artistes
Création de costumes Solenne Capmas | Lumières et son Jean-Marie Prouvèze | Producteur délégué Richard Djoudi

Découvrez l’univers de Circus Baobab :

Focu Meu : une envoûtante et énigmatique célébration

Dans le cadre du festival JUNE EVENTS, le Carreau du Temple accueille la nouvelle création de Benjamin Kahn.

Après une trilogie de solo remarqués, qui questionnait « les projections sur les corps, le regard, le lien entre l’intime et le collectif », il lance sur le plateau un geste collectif, confiant à 5 danseur.euses de faire corps et choeur dans une envoûtante pièce à l’écriture chorégraphique d’une construction rigoureuse et complexe.

Sur fond d’obscurité et de silence, une, seule d’abord, toute de lents mouvements, semble chercher un point d’équilibre; l’air se charge de fredons, les autres la rejoignent, la nuit se fait plus profonde, les voix montent. Mystère et opacité, comme une Leçon de ténèbres sans église.
Des cris percent, les corps restent invisibles, bientôt d’un éclair, d’une sonorité de tremblement de terre, surgira, à peine, un corps, dansant en lisière de lumière.
Trépignements, demi-pointes, poings levés, lentes circambulations, les danseur.euses font bloc, se déplaçant comme une entité dense, effective, d’un poids qui déplace l’air, dont parfois s’échappe un solo impérieux, fougueux.

Pas de folklore caucasien et tarentelle, ondulations de bassin et grand-plié, les danses traditionnelles et le vocabulaire classique se télescopent dans cette proposition contemporaine radicale, nocturne et fiévreuse, à la verticalité obstinée.
La création sonore et musicale juxtapose une électro exigeante et très sensorielle – avalanche de roches, grondement d’orage, infrabasses vibrantes -, aux voix humaines, aux percussions corporelles, alternant silences profonds, minimalisme et passages extrêmement texturés, d’une matière riche et complexe – de même la chorégraphie alterne immobilités, mouvements à peine esquissés ou tout juste entrevus dans la pénombre et passages où les danseur.euses, seul.es, parfois dispersé.es ou en groupe compact imposent leur présence intense, leur engagement physique, leur gestuelle d’une grande précision – de même la création lumière alterne noirs impénétrables, clairs-obscurs et clarté vive.
Benjamin Kahn avec ce Focu Meu nous invite à une cérémonie secrète et sibylline, où voix et corps résonnent pour inventer un langage mystérieux et universel, où l’intime rejoint le politique pour incarner la puissance de l’ « ensemble ».

Marie-Hélène Guérin

 

FOCU MEU
Au Carreau du Temple les 3 et 4 juin 2026
Conception, chorégraphie, texte, costume : Benjamin Kahn
Interprètes : Théo Aucremanne, Orane Bernard, Louis Clément Da Costa, Manon Kanjinga Janssen, Nonoka Kato
Création musique : Raphaël Hénard
| Création lumière : Fudetani Ryoya
| Costumes : Clarisse Brillouet
| Regard extérieur : Cherish Menzo
| Régisseur général et lumière : Neills Doucet
| Régisseur son : Sammy Bichon

Production, administration : Benjamin Kahn
Diffusion, développement : Sandrine Barrasso
Suivi administratif : Wouter Bouchez
Coproduction : Charleroi Danse, Les Brigittines, Studio Thor, Le Carreau du Temple, One Dance Festival (Plovdiv), Gouvernement Flamand (bourse de recherche), Kunstencentrum Viernulvier, December Dance, Atelier de Paris/CDCN, IRA Institute, CCN-Ballet national de Marseille
Résidences : Charleroi Danse, Les Brigittines, Studio Thor, Le Carreau du Temple, One Dance Festival (Plovdiv), Viernulvier, Atelier de Paris/CDCN, IRA Residencies program, Centre national de la danse
Avec le soutien de : KLAP Maison pour la danse à Marseille, Actoral Marseille, Wallonie-Bruxelles International

Soeurs (Audrey et Victoria) : Les sœurs titanes

C’est une déflagration soudaine. Une entrée fracassante, dès le début de la pièce.
« Tu ne viens pas sur mon lieu de travail, tu sors ». L’adresse est implacable, le ton est donné.

Nous allons assister pendant 90 minutes à un affrontement. Règlement de Comptes à OK Pascal (Rambert).
L’argument est simple. Elles sont sœurs. La cadette, Audrey, journaliste culturelle, débarque sur le lieu de travail de Victoria. Leur mère vient de mourir, et Audrey n’accepte pas de ne pas avoir été prévenue par Victoria.
À travers cette joute virtuose, il s’agira d’ausculter la singularité des liens qui tissent la relation entre deux sœurs et de dérouler les fils emmêlés de leurs blessures : celles, évidentes, qui sont verbalisées, et surtout les autres, celles qui sont enfouies, les profondes, souvent les plus douloureuses. Il y a comme un vertige à assister à cela. Pourquoi cette haine entre deux sœurs ? Comment la sororité la porte-t-elle à son paroxysme ? Et si ce n’était au fond qu’une manifestation d’un terrible et plus puissant amour encore ?
 

 
Pascal Rambert reprend la recette qui a fait le succès planétaire de « Clôture de l’Amour », ce grand texte contemporain devenu un classique : la lutte terrible entre deux êtres qui se sont aimés, le torrent de reproches et les phrases qui font mal, ces affrontements en diagonale. Ce sont deux sœurs qui sont ici au cœur de ce combat sans merci.

Au théâtre de l’Atelier, le plateau est ouvert jusqu’au squelette, murs et câblages, porte de déchargement et guindes. Une scène à nu, un ring sans carré de cordes.

C’est un choc tonitruant, un torrent d’émotions, un combat de titanes dont nous sommes les témoins. Il y a aussi au milieu de la pièce cette grande pause, cette trêve avant la reprise des hostilités, qui était d’ailleurs déjà présente dans « Clôture » (la merveilleuse chorale d’enfants chantant « Happe » d’Alain Bashung). On ne révèlera rien de ce grand moment d’émotions, mais il est à lui seul une magnifique illustration de la mystérieuse relation entre deux sœurs qui peuvent se haïr, mais qu’un « lien » indicible continuera d’unir, ce qui rend ce dialogue encore plus déchirant.
 

 
Il fallait des géantes pour aborder ce nouvel Himalaya textuel qu’a écrit Pascal Rambert. Il fallait des comédiennes à la hauteur de ce grand texte, possédant à la fois puissance de jeu et grande sensibilité pour s’approprier aussi profondément les mots de Rambert. Marina Hands l’a créé avec, déjà, Audrey Bonnet, en 2017. C’est aujourd’hui Victoria Quesnel qui fait duo, qui fait duel•le avec Audrey. Toutes deux sont absolument prodigieuses. Si différentes, et en même temps si proches dans le combat. L’une, forte, terrienne, plongée dans les horreurs du monde par son métier, l’autre, « bombe de larmes », si fragile, mais si déterminée à tout faire exploser, à « déclencher une émeute ».
Pascal Rambert explique que c’est en répétant « Actrice », son précédent spectacle choral, qu’il eut l’envie de tirer plus loin le fil de cette relation entre les deux comédiennes. Déjà, en effet, Audrey-Ksenia affrontait sa sœur Marina-Eugénia. Cet affrontement n’était pas le cœur d’ « Actrice », mais il en incarnait sans aucun doute le climax absolu, au cours d’une scène d’anthologie. Elles se battent, armées et caparaçonnées de langage, de mots vifs et brûlants, en équilibre sur le point aigu où l’amour et la haine se fracassent l’un contre l’autre.

Aujourd’hui, grâce à ce grand spectacle qu’il ne faut pas manquer, nous pouvons profiter pleinement à nouveau de ce duo à la folle intensité, à l’insensée énergie dramatique.
C’est très beau, c’est absolument vertigineux. Fougue, rapidité, tension. Les deux soeurs sont deux bombes, deux grenades dégoupillées, deux forts qui se défendent. Emplies de désarroi et de besoin d’amour. Le noir se fait brusquement, aussi brusquement que s’était produite l’entrée tonitruante des deux comédiennes 90 minutes plus tôt. On quitte lentement la salle étourdi, fasciné par cette joute d’exception et questionné sur le mystère absolu des liens fraternels. Et on se prend à espérer, qu’il y ait, quelque part, à l’issue de ce dialogue impossible, un chemin tortueux pour atteindre la clôture de la haine.
 

Soeurs ( Audrey & Victoria )
à l’affiche du théâtre de l’Atelier, du 26 mai au 17 juin, les mardis et mercredis à 19h
en dytique avec Clôture de l’amour
Texte, mise en scène et installation : Pascal Rambert
Avec Audrey Bonnet et Victoria Quesnel

Le texte Sœurs (Marina & Audrey) est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

Costumes Anaïs Romand
Collaboratrice artistique Pauline Roussille
Régie générale et lumière Thierry Morin

Production déléguée
structure production
Coproduction Bonlieu Scène Nationale d’Annecy, Théâtre des Bouffes du Nord
Photographie © Pauline Roussille

Forcenés : dévorer la route et la vie, un seul-en-scène intense

Forcenés, c’est d’abord une aventure de rencontres. Jacques Vincey donnait un stage au Théâtre 14, auquel participait Léo Gardy. Le lendemain, son attention est retenue par un entretien avec Philippe Bordas sur France Culture, qui évoque son ouvrage Forcenés, célébrant le cyclisme et ses « héros ». Coup de coeur partagé de Jacques et Léo pour ce texte, qui parle à leur tête, leur coeur et leurs jambes d’artistes et d’amoureux du vélo.
Ces petites chroniques, toutes en écritures brèves, en vifs portraits, Jacques Vincey va les adapter, les lier pour en composer un tout fluide, alternant longues courbes et sprints nerveux.

La scénographie de Caty Olive, qui signe aussi les élégantes lumières, est nette, dépouillée, laissant toute la place à la langue très littéraire, d’un vocabulaire sophistiqué, riche, précis et expressif, une langue un peu dandy, rapide, jazzy, et à l’incarnation, physique, tendue, de Léo Gardy.
En fond de salle, un grand écran portera images d’archives, gros plans – rayons et pignons, presque abstraits, évoquant le futurisme italien, ou paysages défilant à la vitesse d’une course cycliste (création vidéos de Othello Vilgard). Au sol un petit écran-témoin égrènera rythme cardiaque, vitesse, kilomètres parcourus : Loé Gardy joint le geste à la parole. On apprécie la création sonore d’Alexandre Meyer particulièrement soignée, étoffée et évocatrice – roulements et cliquettements, bruits de nature ou de mécanique, souffle du vent, vivats des spectateurs, musiques souples ou crissantes -, qui plonge le public dans le « patrimoine sonore du cycliste » et aiguise ses sensations.

Perché sur un home trainer de pointe, Léo Gardy, voix grave, débit linéaire, corps et visage très fins, dos courbé sur le guidon, va s’emparer de la langue rythmée de Philippe Bordas, et donner chair à la passion de l’auteur pour le vélo et les « forcenés » qui ont nourri le mythe du cyclisme.

Jacques Anquetil, « magnétique et farouche », René Pottier, René Vietto, Gino Bartali, Coppi « d’une nonchalance féroce », Charlie Gaul « castrat nerveux sustenté aux amphèt’ », Robic, Luis Ocaña, Lucien Aymard, Roger de Vlaeminck…
Des noms connus ou moins connus, une litanie de fous flamboyants, dopés aux mêmes substances que les chevaux de course, enivrés de liberté, qui prenaient revanche sur la misère souvent – la revanche des pauvres sur l’âpre terre paysanne, sur l’usine, sur le cheval, sur la voiture, et lançaient leur vie sur des routes qu’ils grimpaient avec fureur, qu’ils dévalaient avec frénésie, qu’ils avalaient avec des ailes dans le dos.

« Le cyclisme n’est pas un sport, c’est un genre.
Les genres comme les civilisations déclinent et meurent.
L’épopée versifiée a disparu. Le cyclisme est mort »

Dans le XXe finissant, Hinault n’est plus seulement un vainqueur c’est un gagneur, et de trop d’artifices, trop de stratégie, le « cycliste sauvage » est mort. Les dopés contemporains ne transpirent plus, lunettes sombres et oreillettes les séparent de leur environnement, le cycliste devient un homme-machine dont on aperçoit l’étrange silhouette dans l’ombre fusionnée de l’acteur et son home-trainer futuriste.

Forcenés, c’est un cri d’amour pour les poètes et les insensés et contre le règne de la technologie, c’est un hommage au cyclisme du temps de la folie, du temps de la fougue et de la voracité, de la grâce fiévreuse.

Portraits, paysages, exaltations et regrets, drogues et exploits défilent ici comme la route sous les roues des coureurs. Dos parallèle au sol, jambes toujours en mouvement, le débit qui s’accélère, le souffle qui se raccourcit, le comédien passe les vitesses, se met en danseuse, prend une gorgée d’eau, essuie sa sueur. Il dévore les kilomètres. On est suspendu à son rythme, à ses mots. Analyse sociologique, brève histoire d’un cyclisme qui n’existe plus, Forcenés est par-dessus tout une déclaration de passion, un grand geste d’amour poétique et sans concession, et une remarquable performance, physique et mentale, de Léo Gardy, impressionnant d’engagement, de précision, d’intensité.

Marie-Hélène Guérin

 

FORCENÉS
Vu au Théâtre de la Concorde en février 2026
À retrouver au 11•Avignon du 4 au 23 juillet 2026 – durée 1h15 – relâches les vendredis 10 et 17 juillet
Texte Philippe Bordas (éditions Librairie Arthème Fayard, 2008)
Adaptation et mise en scène Jacques Vincey
Avec Léo Gardy
Scénographie et lumières Caty Olive | Musique Alexandre Meyer | Vidéo Othello Vilgard
Production Compagnie Sirènes
Coproduction Théâtre de la Concorde

Photo portrait Othello Vilgard / Photos de scène Christophe Raynaud de Lage

Avec le soutien de la Maison de la Culture de Bourges, de la Maison des Métallos et des Plateaux Sauvages.

Remerciements à WAHOO France, FRANSCOOP et à la compagnie In-quarto – Julie Duclos.