L’Avenir des reflets : une foisonnante fresque poétique et politique

Sa Sombre Rivière, flamboyant cabaret post-attentats, folle comédie musicale post-apocalyptique, nous avait emportés il y a quelques années dans son bouillonnement punk plein de vitalité.
Nous plongeant dans d’autres troubles, d’autres violences et d’autres espérances, avec L’Avenir des reflets, Lazare tisse mythes antiques, figures de la Révolution française et silhouettes du peuple d’aujourd’hui pour déployer une ambitieuse fresque historique, poétique, poïétique et politique.

C’est Marat, c’est Olympe de Gouges qui seront les piliers, les points fixes de ce vaste tableau.
Ou plutôt les roues dentées qui entraînent le mouvement autour d’elles, font tourner les engrenages, provoquent accélérations et saccades, bonds et rebonds, allers et retours dans le temps. Ninon de Lenclos, Molière, Thésée, Louis XVI, Marie-Antoinette, Lamartine, l’historien qui étudie Olympe de Gouges, un crâne shakespearien, un cerf empaillé, un chat vivant – autour d’eux vit/vibre tout un monde hétéroclite et pourtant cohérent, un monde d’êtres qui traversent les espèces, les espaces et les époques.
Les idées et les formes voyagent à travers l’Histoire, Olympe de Gouges peut citer Nietzsche et Claude Régy et chanter le blues d’une voix à la tessiture ample.

Servie par une distribution intense, pleine d’allant et de fougue, c’est une langue très belle qui se déploie ici, lyrique et claire, dont les interprètes prononcent joliment et avec naturel les trop souvent oubliés « h » aspirés. C’est un détail, sans doute, mais qui concourt à la mélodie, à une sorte de beauté décalée de la pièce.

La vaste scénographie joue des niveaux, profite du grand plateau de La Colline pour s’épanouir en largeur, en hauteur, en profondeur, touffue, joueuse et enjouée, pleine de surprises, à la fois foisonnante et très lisible. Les costumes sont évocateurs et presque intemporels, avec un air forain, de royales perruques s’amusent en papier blanc, des bonnets phrygiens et bicornes à cocarde voisinent avec de très actuels blousons de cuir et brassards « police », on est aujourd’hui et hier et bientôt tout en même temps.

La musique dont Lazare aime tant la liberté, la force rassembleuse, irrigue le spectacle. Piano et violoncelles moelleux, voix et tambour martial, skat, slam, rap, chant lyrique et chant populaire : le quatuor musical Myrtille Hetzel, Jérôme Billy, Gabriel Tur et Nicolas Testa excelle. On les retrouve aux côtés des comédien.nes, partageant les mille personnages de cet Avenir des reflets, bondissant d’un rôle masculin à un rôle féminin, de celui d’un perroquet à celui de Louis XV, de Robespierre à la femme de chambre de la Reine, de Lamartine à Marie-Thérèse d’Autriche. Et si les musicien.nes jouent la comédie, les comédien.nes jouent de la voix aussi, avec chacun leur personnalité et leur technicité, Denis Lavant, ludion infatigable, plus diseur que chanteur, la voix troublante, rocailleuse, et belle comme des cailloux roulant au fond d’une rivière, Anne Baudoux – complice de longue date – et Marion Malenfant, sensibles, impeccables quelque soit le registre, Ava Baya magnifique, pétillante, fiévreuse Olympe de Gouges.

Si le final est déroutant et laisse une tonalité sombre planer sur les reflets de l’à-venir, ce spectacle porte avec enthousiasme les fers des toujours urgentes questions de la liberté et de la résistance au feu vif d’une intelligence hardie et joyeuse.
Dans l’ample mouvement de cet Avenir des reflets parfois on peut se perdre, entre quelque scène qui s’étire, ou quelque autre dont on ne ressent pas la cohérence avec l’ensemble. Qui trop embrasse mal étreint, dit-on, mais qui trop embrasse embrasse, étreint, emporte et entraîne. On s’égare un peu, l’esprit divague… et une image forte, une diatribe intense saisissent et nous voilà de nouveau emportés par le flot puissant et généreux de cet Avenir des reflets, dont on aime l’étrangeté, l’effervescence et la poésie.
À voir sans doute aussi avec de grands ados, qui sauront apprécier l’humour et l’énergie du spectacle, et seront touchés, eux d’autant plus car ils sont à l’âge rebelle, par la pulsion de révolution et de résistances qui court tout au long de ce spectacle lyrique et tonique.

Marie-Hélène Guérin

 

L’AVENIR DES REFLETS
Un spectacle de la compagnie Vita Nova
Au Théâtre National de la Colline jusqu’au 15 juin 2026
texte et mise en scène Lazare
avec Anne Baudoux, Ava Baya, Jérôme Billy, Myrtille Hetzel, Denis Lavant, Marion Malenfant, Pierre Thionois, Gabriel Tur
violoncelle Myrtille Hetzel piano Myrtille Hetzel, Jérôme Billy et Gabriel Tur batterie Gabriel Tur basse Nicolas Testa
lumières Philippe Berthomé | costumes Marion Xardel assistée de June Nguyen en stage avec l’aide de l’atelier costumes de La Colline | collaboration artistique Anne Baudoux | scénographie et accessoires Marguerite Bordat assistée de Lucile Guenal en stage | composition musicale Myrtille Hetzel, Jérome Billy, Ava Baya, Gabriel Tur | conseil musical Myrtille Hetzel et Eddy Kent | son et collaboration musicale Nicolas Testa | assistanat à la mise en scène Marion Harlez Citti | fabrication du décor ateliers de La Colline | direction technique Bruno Bléger | régie de scène compagnie Yoan Weintraub
administration de production et diffusion Arnauld Lisbonne – Le bruit neuf assisté de Sogol Iranpour en stage
Photos © Felice d’Agostino


Production
Vita Nova
coproduction La Colline – théâtre national, Bonlieu – scène nationale d’Annecy, La passerelle – scène nationale à Saint Brieuc, Mixt – terrain d’arts en Loire-Atlantique, L’Empreinte – Scène nationale Brive-Tulle, Théâtre National de Bretagne – Centre dramatique national
avec le soutien duFonds SACD/ministère de la Culture – Grandes formes théâtre, de La Chartreuse – Centre national des écritures du spectacle, de la DRAC Île-de-France, du fonds d’insertion de l’École du TNB et de la Spedidam
remerciements à Guillaume Mazeau, Étienne Dobenesque, Felice d’Agostino, Lisa Spurio, Anna d’Agostini, Laurie Bellanca, Marion Faure, Jonathan Reig, Élisa Ferrera, Théâtre de l’Échangeur

Yongoyely, de Circus Baobab : femmes puissantes

A la fin de Yongoyely, devant l’ovation debout qui salue le spectacle, Yann Ecauvre, metteur en cirque et scénographe du spectacle, prend la parole pour parler du Cirque social guinéen Circus Baobab. Et c’est admirable et passionnant, cette structure qui permet à des jeunes gens hors des circuits scolaires, parfois même hors des circuits sociaux et familiaux, d’entrer dans cette belle aventure du cirque, d’y trouver un cadre et d’y développer des compétences.

Mais ce n’est pas la démarche sociale qui a fait se lever la salle : c’est un spectacle abouti, riche de sens, de valeurs et de prouesses. Ce sont des artistes accomplis, beaux et enthousiasmants. Ce sont les émotions partagées, le plaisir, la surprise, l’admiration, les yeux qui brillent.

Après le très remarqué, Yé ! (l’eau), qui puisait son inspiration dans la richesse de l’eau, Yongoyely se nourrit à la source du cœur des hommes, et surtout des femmes, ici mises à l’honneur.
C’est une rumeur urbaine qui enfle avant que le spectacle ne démarre, un brouhaha de ville, des klaxons, des stridences citadines et mécaniques, des cris et des interpellations. Une atmosphère sonore des rues de Conakry, d’où est originaire la troupe. Neuf jeunes gens s’avancent – jupettes, brassières, joggings, fluo et wax, matières et couleurs actuelles, des silhouettes très contemporaines – six femmes, trois hommes qui vont se percher hiératiquement sur neuf parpaings verticaux, comme une statuaire d’aujourd’hui.
Avant de se déchaîner, s’empiler à deux, trois, cinq, six sur un parpaing, chuter, se relever, s’envoler, danser, chanter.
 

 
En voix off des témoignages de vie intimes, des interrogations de femmes sur le quotidien, le labeur, les rites d’initiation et l’excision (le titre signifie « l’exciseuse », en langue sosso), s’entrelacent aux numéros d’acrobatie les plus spectaculaires. Chants séculaires et danses urbaines racontent un univers à la trame dense et foisonnante, tissage serré d’une modernité tonique et fiévreuse, et d’une tradition très vivante – avec ses richesses qui nourrissent et ses archaïsmes dont on cherche à s’affranchir.
Le cirque se déploie devant nous sur un plateau nu, les parpaings se feront assises, muret, les agrès – barres asymétriques, poutres – sont tenus à la main par les artistes : puissance du collectif, virtuosité des individus. On est ainsi saisis devant ces deux colonnes, deux fois trois êtres humains sur les épaules les uns des autres, qui soutiennent un portique sur lequel évoluera une cordiste vive comme une flamme, saisis d’une sensation conjuguée de solidité et de fragilité, de précarité et d’équilibre.
 

 
Les femmes, colonne vertébrale inébranlable et membres souples, portent des parpaings sur leur tête, portent la famille, le travail, les hommes, la religion, le poids du passé, l’envie du futur.
Ce sont elles les puissantes de Yongoyely, les forces vives. Les hommes assument avec le sourire de détourner le mythe de leur prétendue supériorité. Toutes et tous sont extraordinairement agiles, font montre d’une incroyable technique : acrobaties, voltige, portés, mas chinois, barre russe, banquine, fouet enflammé… les numéros se succèdent avec maîtrise et brio. Krump, hiphop et danses traditionnelles, rap et chants s’y intercalent ou s’y superposent. Des parpaings, elles et ils érigent des murs, que d’un coup de talon elles et ils dépassent et abattent. On a souvent le souffle coupé devant l’audace et la beauté de ces artistes, de leurs hautes voltiges et de leur message d’espoir et de liberté.
Un spectacle féministe et flamboyant, qui prend aux tripes et au cœur.

Marie-Hélène Guérin

 

YONGOYELY
À La Scala – Provence du 4 au 25 juillet 2026 à 14h25
Direction artistique Kerfalla Camara
Mise en Cirque et Scénographie Yann Ecauvre
Avec Kadiatou Camara, Mamadama Camara, Yarie Camara, Mariama Ciré Soumah, M’Mah Soumah, Amara Tambassa, Mohamed Touré, Bambo Camara, Souro Diarra, M’mah Sylla
Intervenants cirque Julie Delaire & Mehdi Azéma | Création musicale Yann Ecauvre et Mehdi Azéma
Chorégraphie collective Yann Ecauvre, Mehdi Azéma, Julie Delaire, Mouna Nemri & les artistes
Création de costumes Solenne Capmas | Lumières et son Jean-Marie Prouvèze | Producteur délégué Richard Djoudi

Découvrez l’univers de Circus Baobab :

Focu Meu : une envoûtante et énigmatique célébration

Dans le cadre du festival JUNE EVENTS, le Carreau du Temple accueille la nouvelle création de Benjamin Kahn.

Après une trilogie de solo remarqués, qui questionnait « les projections sur les corps, le regard, le lien entre l’intime et le collectif », il lance sur le plateau un geste collectif, confiant à 5 danseur.euses de faire corps et choeur dans une envoûtante pièce à l’écriture chorégraphique d’une construction rigoureuse et complexe.

Sur fond d’obscurité et de silence, une, seule d’abord, toute de lents mouvements, semble chercher un point d’équilibre; l’air se charge de fredons, les autres la rejoignent, la nuit se fait plus profonde, les voix montent. Mystère et opacité, comme une Leçon de ténèbres sans église.
Des cris percent, les corps restent invisibles, bientôt d’un éclair, d’une sonorité de tremblement de terre, surgira, à peine, un corps, dansant en lisière de lumière.
Trépignements, demi-pointes, poings levés, lentes circambulations, les danseur.euses font bloc, se déplaçant comme une entité dense, effective, d’un poids qui déplace l’air, dont parfois s’échappe un solo impérieux, fougueux.

Pas de folklore caucasien et tarentelle, ondulations de bassin et grand-plié, les danses traditionnelles et le vocabulaire classique se télescopent dans cette proposition contemporaine radicale, nocturne et fiévreuse, à la verticalité obstinée.
La création sonore et musicale juxtapose une électro exigeante et très sensorielle – avalanche de roches, grondement d’orage, infrabasses vibrantes -, aux voix humaines, aux percussions corporelles, alternant silences profonds, minimalisme et passages extrêmement texturés, d’une matière riche et complexe – de même la chorégraphie alterne immobilités, mouvements à peine esquissés ou tout juste entrevus dans la pénombre et passages où les danseur.euses, seul.es, parfois dispersé.es ou en groupe compact imposent leur présence intense, leur engagement physique, leur gestuelle d’une grande précision – de même la création lumière alterne noirs impénétrables, clairs-obscurs et clarté vive.
Benjamin Kahn avec ce Focu Meu nous invite à une cérémonie secrète et sibylline, où voix et corps résonnent pour inventer un langage mystérieux et universel, où l’intime rejoint le politique pour incarner la puissance de l’ « ensemble ».

Marie-Hélène Guérin

 

FOCU MEU
Au Carreau du Temple les 3 et 4 juin 2026
Conception, chorégraphie, texte, costume : Benjamin Kahn
Interprètes : Théo Aucremanne, Orane Bernard, Louis Clément Da Costa, Manon Kanjinga Janssen, Nonoka Kato
Création musique : Raphaël Hénard
| Création lumière : Fudetani Ryoya
| Costumes : Clarisse Brillouet
| Regard extérieur : Cherish Menzo
| Régisseur général et lumière : Neills Doucet
| Régisseur son : Sammy Bichon

Production, administration : Benjamin Kahn
Diffusion, développement : Sandrine Barrasso
Suivi administratif : Wouter Bouchez
Coproduction : Charleroi Danse, Les Brigittines, Studio Thor, Le Carreau du Temple, One Dance Festival (Plovdiv), Gouvernement Flamand (bourse de recherche), Kunstencentrum Viernulvier, December Dance, Atelier de Paris/CDCN, IRA Institute, CCN-Ballet national de Marseille
Résidences : Charleroi Danse, Les Brigittines, Studio Thor, Le Carreau du Temple, One Dance Festival (Plovdiv), Viernulvier, Atelier de Paris/CDCN, IRA Residencies program, Centre national de la danse
Avec le soutien de : KLAP Maison pour la danse à Marseille, Actoral Marseille, Wallonie-Bruxelles International

Soeurs (Audrey et Victoria) : Les sœurs titanes

C’est une déflagration soudaine. Une entrée fracassante, dès le début de la pièce.
« Tu ne viens pas sur mon lieu de travail, tu sors ». L’adresse est implacable, le ton est donné.

Nous allons assister pendant 90 minutes à un affrontement. Règlement de Comptes à OK Pascal (Rambert).
L’argument est simple. Elles sont sœurs. La cadette, Audrey, journaliste culturelle, débarque sur le lieu de travail de Victoria. Leur mère vient de mourir, et Audrey n’accepte pas de ne pas avoir été prévenue par Victoria.
À travers cette joute virtuose, il s’agira d’ausculter la singularité des liens qui tissent la relation entre deux sœurs et de dérouler les fils emmêlés de leurs blessures : celles, évidentes, qui sont verbalisées, et surtout les autres, celles qui sont enfouies, les profondes, souvent les plus douloureuses. Il y a comme un vertige à assister à cela. Pourquoi cette haine entre deux sœurs ? Comment la sororité la porte-t-elle à son paroxysme ? Et si ce n’était au fond qu’une manifestation d’un terrible et plus puissant amour encore ?
 

 
Pascal Rambert reprend la recette qui a fait le succès planétaire de « Clôture de l’Amour », ce grand texte contemporain devenu un classique : la lutte terrible entre deux êtres qui se sont aimés, le torrent de reproches et les phrases qui font mal, ces affrontements en diagonale. Ce sont deux sœurs qui sont ici au cœur de ce combat sans merci.

Au théâtre de l’Atelier, le plateau est ouvert jusqu’au squelette, murs et câblages, porte de déchargement et guindes. Une scène à nu, un ring sans carré de cordes.

C’est un choc tonitruant, un torrent d’émotions, un combat de titanes dont nous sommes les témoins. Il y a aussi au milieu de la pièce cette grande pause, cette trêve avant la reprise des hostilités, qui était d’ailleurs déjà présente dans « Clôture » (la merveilleuse chorale d’enfants chantant « Happe » d’Alain Bashung). On ne révèlera rien de ce grand moment d’émotions, mais il est à lui seul une magnifique illustration de la mystérieuse relation entre deux sœurs qui peuvent se haïr, mais qu’un « lien » indicible continuera d’unir, ce qui rend ce dialogue encore plus déchirant.
 

 
Il fallait des géantes pour aborder ce nouvel Himalaya textuel qu’a écrit Pascal Rambert. Il fallait des comédiennes à la hauteur de ce grand texte, possédant à la fois puissance de jeu et grande sensibilité pour s’approprier aussi profondément les mots de Rambert. Marina Hands l’a créé avec, déjà, Audrey Bonnet, en 2017. C’est aujourd’hui Victoria Quesnel qui fait duo, qui fait duel•le avec Audrey. Toutes deux sont absolument prodigieuses. Si différentes, et en même temps si proches dans le combat. L’une, forte, terrienne, plongée dans les horreurs du monde par son métier, l’autre, « bombe de larmes », si fragile, mais si déterminée à tout faire exploser, à « déclencher une émeute ».
Pascal Rambert explique que c’est en répétant « Actrice », son précédent spectacle choral, qu’il eut l’envie de tirer plus loin le fil de cette relation entre les deux comédiennes. Déjà, en effet, Audrey-Ksenia affrontait sa sœur Marina-Eugénia. Cet affrontement n’était pas le cœur d’ « Actrice », mais il en incarnait sans aucun doute le climax absolu, au cours d’une scène d’anthologie. Elles se battent, armées et caparaçonnées de langage, de mots vifs et brûlants, en équilibre sur le point aigu où l’amour et la haine se fracassent l’un contre l’autre.

Aujourd’hui, grâce à ce grand spectacle qu’il ne faut pas manquer, nous pouvons profiter pleinement à nouveau de ce duo à la folle intensité, à l’insensée énergie dramatique.
C’est très beau, c’est absolument vertigineux. Fougue, rapidité, tension. Les deux soeurs sont deux bombes, deux grenades dégoupillées, deux forts qui se défendent. Emplies de désarroi et de besoin d’amour. Le noir se fait brusquement, aussi brusquement que s’était produite l’entrée tonitruante des deux comédiennes 90 minutes plus tôt. On quitte lentement la salle étourdi, fasciné par cette joute d’exception et questionné sur le mystère absolu des liens fraternels. Et on se prend à espérer, qu’il y ait, quelque part, à l’issue de ce dialogue impossible, un chemin tortueux pour atteindre la clôture de la haine.
 

Soeurs ( Audrey & Victoria )
à l’affiche du théâtre de l’Atelier, du 26 mai au 17 juin, les mardis et mercredis à 19h
en dytique avec Clôture de l’amour
Texte, mise en scène et installation : Pascal Rambert
Avec Audrey Bonnet et Victoria Quesnel

Le texte Sœurs (Marina & Audrey) est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

Costumes Anaïs Romand
Collaboratrice artistique Pauline Roussille
Régie générale et lumière Thierry Morin

Production déléguée
structure production
Coproduction Bonlieu Scène Nationale d’Annecy, Théâtre des Bouffes du Nord
Photographie © Pauline Roussille

Forcenés : dévorer la route et la vie, un seul-en-scène intense

Forcenés, c’est d’abord une aventure de rencontres. Jacques Vincey donnait un stage au Théâtre 14, auquel participait Léo Gardy. Le lendemain, son attention est retenue par un entretien avec Philippe Bordas sur France Culture, qui évoque son ouvrage Forcenés, célébrant le cyclisme et ses « héros ». Coup de coeur partagé de Jacques et Léo pour ce texte, qui parle à leur tête, leur coeur et leurs jambes d’artistes et d’amoureux du vélo.
Ces petites chroniques, toutes en écritures brèves, en vifs portraits, Jacques Vincey va les adapter, les lier pour en composer un tout fluide, alternant longues courbes et sprints nerveux.

La scénographie de Caty Olive, qui signe aussi les élégantes lumières, est nette, dépouillée, laissant toute la place à la langue très littéraire, d’un vocabulaire sophistiqué, riche, précis et expressif, une langue un peu dandy, rapide, jazzy, et à l’incarnation, physique, tendue, de Léo Gardy.
En fond de salle, un grand écran portera images d’archives, gros plans – rayons et pignons, presque abstraits, évoquant le futurisme italien, ou paysages défilant à la vitesse d’une course cycliste (création vidéos de Othello Vilgard). Au sol un petit écran-témoin égrènera rythme cardiaque, vitesse, kilomètres parcourus : Loé Gardy joint le geste à la parole. On apprécie la création sonore d’Alexandre Meyer particulièrement soignée, étoffée et évocatrice – roulements et cliquettements, bruits de nature ou de mécanique, souffle du vent, vivats des spectateurs, musiques souples ou crissantes -, qui plonge le public dans le « patrimoine sonore du cycliste » et aiguise ses sensations.

Perché sur un home trainer de pointe, Léo Gardy, voix grave, débit linéaire, corps et visage très fins, dos courbé sur le guidon, va s’emparer de la langue rythmée de Philippe Bordas, et donner chair à la passion de l’auteur pour le vélo et les « forcenés » qui ont nourri le mythe du cyclisme.

Jacques Anquetil, « magnétique et farouche », René Pottier, René Vietto, Gino Bartali, Coppi « d’une nonchalance féroce », Charlie Gaul « castrat nerveux sustenté aux amphèt’ », Robic, Luis Ocaña, Lucien Aymard, Roger de Vlaeminck…
Des noms connus ou moins connus, une litanie de fous flamboyants, dopés aux mêmes substances que les chevaux de course, enivrés de liberté, qui prenaient revanche sur la misère souvent – la revanche des pauvres sur l’âpre terre paysanne, sur l’usine, sur le cheval, sur la voiture, et lançaient leur vie sur des routes qu’ils grimpaient avec fureur, qu’ils dévalaient avec frénésie, qu’ils avalaient avec des ailes dans le dos.

« Le cyclisme n’est pas un sport, c’est un genre.
Les genres comme les civilisations déclinent et meurent.
L’épopée versifiée a disparu. Le cyclisme est mort »

Dans le XXe finissant, Hinault n’est plus seulement un vainqueur c’est un gagneur, et de trop d’artifices, trop de stratégie, le « cycliste sauvage » est mort. Les dopés contemporains ne transpirent plus, lunettes sombres et oreillettes les séparent de leur environnement, le cycliste devient un homme-machine dont on aperçoit l’étrange silhouette dans l’ombre fusionnée de l’acteur et son home-trainer futuriste.

Forcenés, c’est un cri d’amour pour les poètes et les insensés et contre le règne de la technologie, c’est un hommage au cyclisme du temps de la folie, du temps de la fougue et de la voracité, de la grâce fiévreuse.

Portraits, paysages, exaltations et regrets, drogues et exploits défilent ici comme la route sous les roues des coureurs. Dos parallèle au sol, jambes toujours en mouvement, le débit qui s’accélère, le souffle qui se raccourcit, le comédien passe les vitesses, se met en danseuse, prend une gorgée d’eau, essuie sa sueur. Il dévore les kilomètres. On est suspendu à son rythme, à ses mots. Analyse sociologique, brève histoire d’un cyclisme qui n’existe plus, Forcenés est par-dessus tout une déclaration de passion, un grand geste d’amour poétique et sans concession, et une remarquable performance, physique et mentale, de Léo Gardy, impressionnant d’engagement, de précision, d’intensité.

Marie-Hélène Guérin

 

FORCENÉS
Vu au Théâtre de la Concorde en février 2026
À retrouver au 11•Avignon du 4 au 23 juillet 2026 – durée 1h15 – relâches les vendredis 10 et 17 juillet
Texte Philippe Bordas (éditions Librairie Arthème Fayard, 2008)
Adaptation et mise en scène Jacques Vincey
Avec Léo Gardy
Scénographie et lumières Caty Olive | Musique Alexandre Meyer | Vidéo Othello Vilgard
Production Compagnie Sirènes
Coproduction Théâtre de la Concorde

Photo portrait Othello Vilgard / Photos de scène Christophe Raynaud de Lage

Avec le soutien de la Maison de la Culture de Bourges, de la Maison des Métallos et des Plateaux Sauvages.

Remerciements à WAHOO France, FRANSCOOP et à la compagnie In-quarto – Julie Duclos.

Une vie sur mesure : une batterie, un prodige : la claque !

Créé en 2007 et nommé aux Molières 2016 pour la catégorie Seul-en-Scène, ce spectacle de et avec Cédric Chapuis a depuis déjà bouleversé plus de 400 000 spectateurs.

Dès le départ on est bluffé. Dès les balbutiements obsessionnels et les signes de maladresse corporelle du jeune être fragile qui se confie devant nous, on reste suspendu au tempo que ses gestes de percussionniste imposent. On retient son souffle jusqu’au salut final tellement ce jeune homme donne tout. Il donne toute son énergie à son instrument, il donne tout à son personnage, Adrien Lepage, un lycéen un peu autiste, un peu surdoué, un peu attardé, sans beaucoup de chance de son côté… sauf pour la musique et la batterie.

Adrien se confie, raconte son enfance, ses parents, ses profs, sa passion pour la batterie – une passion à la mesure de sa souffrance que l’on découvre progressivement. On suit amicalement ce génie incompris jusqu’au plus profond de son âme, au point de chuter avec lui. Vous vous demandez si cette histoire de jeune musicien talentueux n’est pas un peu niaise et déjà vue ? Si l’on prend des références universelles, il y a bien un peu de la folie d’Amadeus mais ce Wolfie nous est contemporain et cela confère de la gravité au sujet. On se surprend aussi à y voir Whiplash bien entendu et le talent révélé d’un batteur surdoué !! Mais la magie de l’instrument sur scène donne une tout autre dimension au son et nos corps se meuvent au rythme de l’histoire d’Adrien. La mise en scène parvient à faire de l’instrument le personnage principal de l’histoire… monstre salvateur et dévorant. En lieu et place des caisses et des cymbales, on se surprend à voir les tentacules d’une pieuvre perverse narcissique.

L’habilité avec laquelle Cédric Chapuis nous amène à tutoyer la folie du génie sans qu’on le voit venir est troublante. On passe de la compassion à l’agacement, du rire aux larmes, de la stupeur au swing. Une révélation.

 

UNE VIE SUR MESURE
À La Scala-Provence du 4 au 25 juillet 2026 à 12h35 – relâche les lundis 6, 13 et 20 juillet
Texte et interprétation Cédric Chapuis
Mise en scène Stéphane Batlle
Création lumière Cilia Trocmée-Léger
Une production La Cie Scènes Plurielles
Photographies © Laurence Desmoulins

5 secondes : un seul-en-scène pudique et flamboyant

« personne n’a remarqué que celle qui est sortie sous les regards
furieux et celle qui est remontée tout de suite après, c’était la même,
avec la seule différence que ses deux mains étaient vides et qu’au lieu
des cris, elle était pleine de silence. Du silence partout, à l’intérieur
d’elle, autour d’elle, un silence comme après une catastrophe »

5 secondes, c’est le temps qui sépare l’annonce de la fermeture des portes dans le RER, et leur fermeture.
5 secondes, c’est le temps qui suffit à changer des vies.

Au sol un cercle blanc, au centre un petit clavecin anguleux, comme une petite arène, un rond de lumière de théâtre. Dans cet espace à la fois contraint et sans limite, va se jouer un moment-clé, et son déploiement dans l’hier et le demain, et l’à-venir.

Catherine Benhamou s’est inspiré d’un fait divers – une fraction de réel, une bribe de vie. Dans le RER, un jour de fatigue, un jour comme tous les autres jours, une femme a déposé son nourrisson entre les mains du jeune homme qui était là, juste là, celui qui a tendu les bras pour l’aider, elle empêtrée avec sa poussette, avec son bébé qui pleure, l’aider à sortir de la rame. Et un jour de dépit, de désespoir, un jour d’épuisement, pendant les 5 secondes de la fermeture des portes, une femme qui avait déposé son enfant entre les mains d’un inconnu, une femme défaite a fait un pas en arrière, et est remontée dans le RER. Et les portes se sont refermées, et un autre temps s’est ouvert, celui pendant lequel le jeune homme allait avoir cet enfant dans les bras, et pendant lequel la mère allait avoir du vide dans ses bras.

On entre dans ce geste par son dénouement provisoire, son « heureux dénouement », délivrés d’un suspens qui aurait pu corrompre l’ampleur émotionnelle de la performance par une inutile dramatisation.
C’est le jeune homme qui va porter cette histoire, lui qui a reçu l’enfant dans ses bras. Lui qui traînait ses jours, traînait ses nuits, volets clos, vague solitude d’un jeune adulte qui vit chez sa mère, fait « du son » casque sur les oreilles, cerveau embrumé de haschich et de techno, ultra-moderne hikkikomori. Et ce jour-là, un besoin de forêt, un besoin de racines et d’oxygène, le jeune homme ouvre ses volets, sort, prend le RER, le même que la mère et le bébé.

Maxime Taffanel – seul en scène, voix basse, douce et posée, fringues streetwear, ongles vernis de sombre, pieds nus, corps solide, ancré, pour l’instant statique mais animé d’un souffle, parcouru de menus mouvements qui accompagnent sa parole comme un frémissement de muscles, comme une danse minuscule des mains, des épaules – s’adresse au bambin, et à nous.
Pour le bambin, et pour nous, il chemine de lui à l’enfant, de ses souvenirs à ses rêves, et lui tisse un lien de mots et d’histoires, lui raconte sa maman, le juge, la foule du métro, mais aussi ses proches à lui, sa mère haute en couleur, son père jumeau dans son absence de celui du petit, sa psy.

Dans un espace unique se métamorphosant du seul jeu des lumières, Maxime Taffanel tel un conteur ancestral, tel un parent le soir à l’heure des histoires, fait surgir tout un monde de gestes et de pensées, toute une galerie de personnages.
Quelques accessoires suffisent, un manteau bleu, une poupée grandeur nature, une poussette jouet, des escarpins argent, qu’il anime en chaman, en marionnettiste magicien, y insufflant une autre vie que la sienne d’un léger changement de ton, d’une gestuelle précise.
Quelques accessoires, et la puissance du magnifique texte de Catherine Benhamou, qui déboule comme une rivière, fluide, rapide, avec des accélérations et des accalmies, des silences et des escapades, au gré des ondulations et bifurcations du monologue intérieur dont le flot est bousculé par le récit du procès, l’invention de l’errance de la mère, par une échappée dansée en un krump souple et fiévreux, par la narration d’un conte pour endormir le bambin…

C’est une histoire d’impuissances,
Une histoire de femmes et d’hommes aussi, de ce qu’on attend des femmes et des hommes,
Une histoire de pères qui partent et de mères qui restent,
Une histoire d’individus dans la foule aveugle, une histoire d’anges qui cherchent refuge
Une histoire d’abandon et de ressaisissement (au sens propre comme figuré),
Une histoire de rencontre, une histoire d’échos entre deux enfances

La mise en scène d’Hélène Soulié est compacte, resserrée, sans esbroufe, idéal écrin pour la puissante incarnation de Maxime Taffanel, subtil et charnel et pour la force de la langue, poétique, rythmique et concrète de Catherine Benhamou; la création lumière (Juliette Besançon) précise, aiguë, structure l’espace et en modifie la densité; l’univers sonore (Jean-Christophe Sirven) mêle notes aigrelettes du clavecin et sons électro, d’une basse continue qui progressivement s’étoffe, hypnotique et prenante; l’intelligente création visuelle (Emmanuelle Debeusscher à la scénographie, Pétronille Salomé aux costumes) crée des moments d’une grande beauté, parfois teintés d’étrangeté, presque de fantasmagorie : le masque de maille manifestant un temps la mère du petit en fait un être dé-figuré, au visage reconstruit, la mère du jeune homme a des allures baroques de reine d’opéra et son père est un loup, la poussette trop petite contraint l’interprète à se pencher exagérément – petites distorsions presque lynchéennes qui abolissent le réalisme pour laisser plus de place encore à la vérité.

Il y a aussi beaucoup de légèreté dans le texte comme dans l’interprétation, on y rit et sourit souvent, éloignant toute tentation de pathos pour laisser la place à une rare émotion, intense, complexe et délicate.
De ce spectacle, qui interroge la force des faibles, qui questionne aussi la maternité, la masculinité, la structure familiale, qui use de masques pour mieux dévoiler les âmes, de ce spectacle pudique, flamboyant, doux et vibrant, où circule une grande empathie pour ces êtres bousculés, on gardera le coeur battant et un souvenir tenace.

Marie-Hélène Guérin

 

5 SECONDES
Un spectacle de la compagnie EXIT
À La Manufacture-Avignon du 4 au 21 juillet 2026
Mise en scène Hélène Soulié
Texte Catherine Benhamou
Avec Maxime Taffanel
Assistanat à la mise en scène Lenka Luptakova | Scénographie Emmanuelle Debeusscher et Hélène Soulié | Création lumière Juliette Besançon | Composition musicale Jean-Christophe Sirven | Costumes Pétronille Salomé | Construction décor et marionnette Emmanuelle Debeusscher | Regards extérieurs Morgane Peters (marionnette) & Chloé Bégou | Régie générale Marion Koechlin

Production EXIT | Coproduction et soutien Les Plateaux Sauvages, Théâtre Public de Montreuil – CDN,
Théâtre Charles-Dullin – Grand Quevilly, Théâtre Jérôme Savary – Villeneuve-lès-Maguelone
et Théâtre Jacques Cœur – Ville De Lattes | Coréalisation Les Plateaux Sauvages | Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages | Avec le soutien de la DRAC Occitanie au titre des compagnies conventionnées, d’ARTCENA, de la Ville de Montpellier et du dispositif Impulsions de Montpellier Méditerranée Métropole et du département de l’Hérault | Direction de production En Votre Compagnie – Olivier Talpaert et Nathalie Untersinger
Le texte est publié aux Éditions des femmes – Antoinette Fouque. | Ce texte est lauréat de l’Aide nationale à la création de textes dramatiques – ARTCENA.

Une Ecole des femmes post-MeToo aussi éclairante que réjouissante !

Livrons nous à un petit exercice d’abstraction mentale. Une petite révolution temporelle. « L’Ecole des femmes », pièce géniale et emblématique de la littérature dramatique française, n’a pas été écrite en 1662 mais en 2026 et Molière n’est pas un auteur classique du XVIIe siècle mais une plume hyper talentueuse du microcosme théâtral de ce début du XXIe siècle. Franchir une telle faille spatiotemporelle et culturelle demande un petit effort d’imagination. La metteuse en scène Frédérique Lazarini franchit ce pont et transforme cet exercice fantasmagorique en réalité bien concrète.

L’intrigue est connue, Arnolphe, homme mûr et installé craint par-dessus tout d’être cocu. Sa crainte le terrifie depuis si longtemps que pour se prémunir d’une éclosion de cornes du côté de son front, il recueille une enfant de 4 ans contre « bons soins » (entendez argent sonnante et trébuchante offerte à la mère, miséreuse), avec la promesse d’assurer son éducation. Aussitôt, il la cloître dans un couvent auquel ordre est donné de veiller à ce que la fillette soit rendu « idiote autant qu’il se pourrait », tant il est certain que seules les femmes d’esprit sont capables de trahison avers leur mari. La pièce démarre treize ans plus tard. Au moment où Agnès, devenue jeune femme, est sortie du couvent par notre homme afin, ni plus ni moins et sans autre forme de consentement, d’en faire son épouse. Durant les cinq actes qui vont suivre, rien ne se passera comme sur les plans du barbon. Agnès l’ingénue n’en est pas moins femme en devenir. Femme dans son entièreté. Femme de corps et d’esprit. Femme dans sa poésie, sa candeur, sa bonté mais aussi sa clairvoyance et sa détermination.

L’arrivée inattendue d’un jeune et beau chien fou, Horace, va bousculer les quilles pourtant bien ordonnées par Arnolphe. Avec lui, plus encore que l’amour, c’est l’extérieur, la jeunesse, la liberté, en un mot la vie, qui s’introduit dans les rouages de la belle machine à soumission imaginé par le maître des lieux. Dès lors, ni la vigilance des gardiens de la maison, ni la paranoïa despotique d’un Arnolphe dépassé, ni même les tenants d’une société conservatrice et rétrograde ne pourront plus contraindre Agnès à un destin qu’elle refuse.
« Barbon », « couvent », « valets », « cornes au front », « mariage forcé », tout cela sent bon son XVIIe siècle. Où est le saut temporel promis, là-dedans ? En enfermant Agnès, dans une cage de verre sous l’œil de caméras de surveillance contrôlées par un couple de vigiles aux ordres d’un patron implacable dans son costume trois pièces, le dispositif scénique, évocation orwellienne du contrôle total par les moyens technologiques, répond dès l’ouverture du rideau à cette interrogation. Non seulement c’est aussi surprenant que beau mais c’est avant tout limpide. A partir de cette minute, la première, il n’est pas de doute à opposer à la contemporanéité de l’action, pas de remise en cause possible du « ici et maintenant » dont la mise en scène prend résolument le parti. Point de vue qui se révèle d’une justesse glaciale au fur et à mesure de la narration. Plus que la peur panique du cocuage, qui en dit déjà long sur l’obsession éternelle d’une masculinité anxieuse, ce qui est mis en lumière ici est bel et bien l’emprise. Emprise psychique, morale, physique. Arnolphe devient un prédateur qui à travers les écrans observe sa proie et ne la lâche jamais. Agnès, chose due, cèdera de gré ou de force ! Le maître à décidé, il en sera ainsi fait ! Et comme, dans ce cas précis la proie est une toute jeune femme, dix-sept ans, et le prédateur un homme déjà vieux, il devient évident que le thème de la pédophilie fait partie des enjeux de l’entreprise. Difficile de faire plus actuel à l’heure de l’affaire Epstein, des attaques répétées contre les dénonciations Me Too et de la remise en cause affichée des droits des femmes.

Sous les traits d’un impeccable Cédric Colas, Arnolphe est d’autant plus dangereux que sa séduction est grande. L’acteur nous offre une vision neuve du personnage. Blessé d’amour autant que d’amour propre, bourreau des autres et victime de lui-même, attirant, sensible, drôle, terrifiant… redoutable. Son interprétation de chair et d’affres apporte une magnifique pierre à l’édifice construit par ses illustres prédécesseurs. Face à ce diable de tuteur il fallait une Agnès pétrie de finesse, du charme et d’esprit. Sara Montpetit dépasse cela. Son talent s’impose comme la force de l’évidence. Sa naïveté désarme et sa détermination rassure. Avec elle l’avenir devient possible. Illuminée par ce couple phare, le reste de la distribution est au cordeau. Hugo Givort est réjouissant d’enthousiasme et de douleur dans le rôle d’Horace. Jeune premier à la fois moderne et intemporel. Guillaume Veyre donne toute sa malice et sa lucidité à Chrysalde. Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer, couple de comédie parfait et réinventé, sont irrésistibles dans les personnages de Georgette et Alain, vigiles trop vite dépassés, dont les gaffes et les gags enchantent.
Après l’incontestable réussite de son précédent spectacle « Le Voyage de Monsieur Perrichon », d’Eugène Labiche, Frédérique Lazarini, avec « L’Ecole de femmes » signe de nouveau une mise en scène de très haut vol. Créatrice inspirée, talentueuse, érudite, irrévérencieuse et pourtant si fidèlement honnête aux œuvres, elle porte les valeurs d’un théâtre exigent à la portée du plus grand nombre. Un théâtre éclairant !

L’ECOLE DES FEMMES (1662)
de Molière (1622-1673)
Crée au théâtre Artistic Athévains
puis à retrouver du 4 au 25 juillet à Avignon au Théâtre du Chêne Noir et en tournée la saison prochaine
Adaptation, dramaturgie et mise en scène Frédérique Lazarini assistée de Lydia Nicaud
Avec Cédric Colas / ARNOLPHE, dit « Monsieur de la Souche »
Sara Montpetit / AGNÈS, amoureuse d’Horace, nièce de Chrysalde
Hugo Givort / HORACE, amoureux d’Agnès, fils d’Oronte
Guillaume Veyre / CHRYSALDE, ami d’Arnolphe et oncle d’Agnès
Emmanuelle Galabru / GEORGETTE, paysanne, servante d’Arnolphe
Alain Cerrer / ALAIN, paysan, valet d’Arnolphe / ORONTE, père d’Horace et ami d’Arnolphe
et la voix de Michel Ouimet / Préceptes du Mariage
Scénographie et lumière François Cabanat assisté de Tom Peyrony et Grégory Lechat | costumes Dominique Bourde et Isabelle Pasquier | musique et son François Peyrony | vidéo Hugo Givort
photos © Marion Duhamel

Notre histoire (se répète) : réjouissant manuel d’anti-manichéisme

En 2019, Jana Klein et Stéphane Schoukroun se lançaient à quatre mains dans Notre histoire. Lui, le Français juif de gauche d’origine algérienne, elle la Française d’origine allemande, lui au grand-père tailleur sur bois, elle au grand-père paternel sous-officier de la Wermacht et au grand-père maternel tchèque résistant et tzigane. Notre histoire, pour pouvoir transmettre à leur fille, 9 ans alors, leur histoire familiale, ses identités multiples, et la Shoah; puisque la Shoah est imbriquée à leurs familles, et qu’ils préféraient offrir à leur fille leurs mots à eux pour raconter leur histoire à eux.
Et puis cette année, le Théâtre de la Concorde a invité le couple à reprendre Notre histoire. Mais la fillette est devenue une grande ado, le couple n’a plus la fraîcheur de la jeunesse, et le monde, qui va de bouleversements en bouleversements, s’est, pour Stéphane et Jana comme pour beaucoup d’autres, retourné comme un gant aux lendemains d’un sanglant 7 octobre 2023.

Dès lors, puisque tout a changé, comment reprendre ?

Réactivant les bornes Alexia et Siri à qui ils avaient confié la mémoire de leur spectacle, soulevant les draps qui recouvrent les cantines métalliques pour ranimer petit à petit le décor, en extraire lustre à pampilles, verres à vodka et souvenirs, Jana et Stéphane vont remettre en jeu Notre histoire.

Pas besoin d’avoir vu Notre histoire (c’est mon cas, je l’avais manqué) pour suivre Jana et Stéphane dans les méandres de leur déconstruction-reconstruction : Notre histoire (se répète) est un spectacle en soi. Les bribes du spectacle précédent qui le nourrissent suffisent à saisir le travail de recréation qu’effectuent le duo.

Il y a de la drôlerie dans cette Histoire : l’apparition de la grand-mère de Jana, est irrésistible, blonde glamour, « lilimarlen » au franc-parler qui, enjambant les décennies sans ménagement, gratte « le nombril sale de l’Histoire » d’un air dégagé en sirotant une liqueur sucrée dans un verre en cristal, les duettistes numériques Alexia et Siri se prennent pour des metteurs en scène, font de la direction d’acteur et du coaching personnel et les artistes se chamaillent comme des mômes.
Et cette légèreté aère la densité des questionnements qui sous-tendent cette Histoire ((qui) se répète).

« Qu’est-ce qui reste de notre spectacle, qu’est-ce qui reste de notre amour », qu’est-ce qu’il reste de l’image qu’ils ont d’eux-même, de l’image qu’ils pensent que l’autre à d’eux, qu’est-ce qu’il reste de leur complicité, qu’est-ce qu’il reste de leur rapport aux autres ? Peut-on continuer à se présenter comme juif devant une classe de collégiens de banlieue parisienne avec qui on va faire un atelier, a-t-on le droit de ne pas être engagé ? La politique peut-elle fragiliser l’amour, comment garder l’esprit serein quand votre religion vous relie à des exactions, quelque part à la lisière du Moyen-Orient ?

Jana et Stéphane remontent le courant vers la source, parlent/partent du pays du père, du pays de la mère, trinquent avec les fantômes pour chercher comment perpétuer leur(s) identité(s). Eux qui sont tombés amoureux par delà le chaos de l’Histoire, par delà l’incompatibilité de leurs origines, se retrouvent, fluctuat nec mergitur, secoués dans le tourbillon d’une actualité brûlante.

Avec ce spectacle, ils témoignent à deux voix de la complexité des êtres et des relations, de la porosité du couple au monde, du caractère politique de l’intimité. Dans une société d’où parfois la nuance semble bannie, c’est une réjouissante bataille contre le manichéisme, un vigoureux appel à accepter la contradiction, le flou, l’altérité. Et si le propos, aiguisé, est hautement sociologique et profondément personnel, c’est aussi une vraie proposition théâtrale que cette Histoire (se répète). L’écriture de Jana Klein vagabonde entre des dialogues du quotidien très concrets et une langue poétique, intègre des archives, joue des registres. La création visuelle et sonore est très soignée, tout en mouvements. Dans des lumières précise et élégantes, le décor change de forme au fil du spectacle, la vidéo s’y immisce avec subtilité, la sonorisation des voix ou les airs pop apporte une jolie matière, un grain auditif, comme on dit d’un grain sur une photo. Et Jana et Stéphane, qui ont conçu et mis en scène à quatre main ce spectacle, jouent juste, jouent vrai et jouent vivant.

Jana et Stéphane évoquent le Tikoun Olam, la réparation du monde que professe le judaïsme. Cette Histoire (se répète) est sans nul doute une esquisse de réparation du monde, un kintsugi qui tente d’apporter de la beauté à une fêlure. Ils ont su faire d’un questionnement sur des fragilités un spectacle puissant.

Marie-Hélène Guérin

 

NOTRE HISTOIRE (SE RÉPÈTE)
Au Théâtre du Train Bleu / Le Parvis (Avignon) dans le cadre du Pavillon de la Région Île-de-France, du 4 au 23 juillet à 20 h 25 – durée 1 h 15 – relâches les vendredis 10 et 17 juillet
Tout public à partir de 14 ans
Conception, dramaturgie, mise en scène : Jana Klein & Stéphane Schoukroun
Texte Jana Klein
Avec Jana Klein, Stéphane Schoukroun
et les voix de Vanessa Bettane et Baptiste Febvre
Collaboration artistique Baptiste Febvre | Conception lumière et vidéo Loris Gemignani | Scénographie Margaux Folléa | Création musicale et sonore Pierre Fruchard | Création vidéo Frédérique Ribis | Création costumes Séverine Thiébault | Régie son Paul Buche | Régie générale Maëlle Payonne | Administration de production Clara Duverne | Visuels © Lucie Jean
Photos © Christophe Raynaud de Lage


Production Cie (S)-Vrai
Soutiens DRAC Île-de-France, EPT Grand-Orly Seine Bièvre, DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine-anti-LGBT), Fondation pour la Mémoire de la Shoah, Fondation Humanités, Digital et Numérique
Coproduction Théâtre de la Concorde, Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre
Accueil en résidence Théâtre du Fil de l’eau à Pantin, Lilas en Scène
La compagnie (S)-Vrai est conventionnée par le Ministère de la Culture – DRAC Île-de-France, par la Région Île-de-France. Elle est en résidence sur le territoire de Grand-Orly Seine Bièvre (2024-2028).
Le texte de Notre histoire (se répète) sera publié chez Esse que Éditions au second semestre 2026.

Le processus de création s’adosse à une série d’ateliers dans plusieurs lycées du 91, menés en partenariat avec Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre et la région Île-de-France. Ces ateliers permettent à la compagnie d’appuyer l’écriture du spectacle sur un dialogue approfondi avec 160 adolescent.e.s de banlieue parisienne.

Paëlla : fantaisie municipale

Le Mustang Collectif aime le réel, et travaille volontiers sur des substances autobiographiques ou documentaires, pour en faire matière à jeu, à comédie, à échange.

Aujourd’hui, ils nous emmènent à Gouzin, jumelle fictionnelle de tant de petites villes de province, où le local associatif vacille sous les coups de boutoir des mesures d’austérité gouvernementales – les coupes budgétaires ruisselant bien plus facilement que les richesses.
Ce local, c’est le petit cœur battant de la commune, s’y retrouvent les joueurs de fléchettes, sans doute quelques cruciverbistes et verbicrucistes, bien sûr les « Amis de la mer », et surtout le club « Les Gouz’ et les Couleurs », fer de lance de la joie de vivre gouzinaise, vaillant organisateur de soirées ludiques et de l’annuelle grande fête de la ville, prévue pour bientôt. Pour vous dire, la soirée « Rock et Raclette », il y a 3 ans, c’était eux ! Tout Gouzin s’en souvient. Cette année, l’ « orga » a voté pour un « Cabaret Paëlla » qui ne manquera de réjouir leurs concitoyens.

Mais les subsides manquent, et le maire, écharpe tricolore et pragmatisme en bandoulière, retire ses crédits, et voilà la survie du local et du groupe en péril.
Il n’y a plus d’argent, il n’y a plus d’autorisation, il n’y a peut-être même plus de local, mais il y aura LA FÊTE, car the show must go on, à Gouzin encore plus qu’ailleurs. Alors on annule les prestas payantes, exit le DJ et les chanteuses, on lance un mouvement « Rébellion-Occupation », et on bricole vaillamment la fiesta en mode DIY.
La petite bande de l’« orga » du club des Gouz’ et les Couleurs, va défendre, armée d’une toute fraîche conscience agitprop et de costumes en lamé, leur idéal d’un espace « petit 1 de rencontre, petit 2 de libre expression et petit 3 de fête ». La petite bande, c’est Robert, dit Bobby, pour qui ce local est comme sa seconde maison (ou même sa première), et ses potes de l’asso sa seconde famille (ou même sa première), Stef la grande bringue infatigable, Lola qui se voit un avenir plein de paillettes et de chansons à Paris, ou peut-être à Limoges, l’enthousiaste Noé qui frôle le spectre autistique du bout du doigt, Yoyo le backpacker à bâton de pluie et tatoo petites fleurs : pour lever le poing de la révolte, 5 comme les 5 doigts de la main, c’est exactement ce qu’il faut !

Dans un décor facétieux fourmillant de détails, Nusch Batut Guiraud, Mathilde Bellanger, Aurélien Fontaine, Louis Loutz, Myra Zbib sont dissimulés/exposés sous des masques de comedia très réussis, parés de costumes délicieusement inadaptés – sans être jamais ridicules pour autant, rien ne va parfaitement bien à personne. Pierre la méduse-mascotte du club des « Amis de la mer » philosophe dans son aquarium, en contrepoint méditatif à toute cette agitation. « Dans l’eau tout est calme, mais on est un peu seul, alors au local, je suis bien, je suis avec vous », résume la sage invertébrée.
Dans une ambiance un peu « Strip-tease », un peu « Chiens de Navarre » (mais tout public), on installe un campement dans le local, on fait un démocratique tableau des tours de pluche, de collages d’affiche et de repos, on répète des chorés, on s’échauffe la voix, on prépare des happenings, on expérimente la pratique artistique comme moyen de conquête politique, on s’approprie sa citoyenneté, on imagine des possibles.

Un spectacle qui fait la chaleureuse et joyeuse défense des lieux festifs populaires, de la puissance des rêves et du collectif, un spectacle avec un brin de folie et beaucoup de générosité, modeste, bigarré, farfelu, drôle et tendre. L’horaire tardif ne s’y prête pas tellement, mais on pourrait y aller aussi en famille, avec des enfants dès 8-10, qui se régaleront (comme leurs parents) de l’humour très visuel, des chorégraphies improbables, de l’humeur gaiement batailleuse, et du jeu impeccablement précis, plein d’allant et de fantaisie de la troupe.

Marie-Hélène Guérin

 

PAËLLA
À voir à La Manufacture (Avignon) du 4 au 21 juillet à 21 h 15 – durée 1 h 15
- relâches jeudis 9 et 16 juillet 
Un spectacle du Collectif Mustang
Texte et mise en scène Gabriella Rault, Aurélien Fontaine, Claire Faugouin
Avec Nusch Batut Guiraud, Mathilde Bellanger, Aurélien Fontaine, Louis Loutz, Myra Zbib
Collaboration artistique Camille Monchy | Masques Estelle Clément | Musique Alex Bernard | Lumière Camille Monchy | Scénographie Agathe Roger et Maxime Roger, Interlude Décors
Photographies © Christophe Raynaud de Lage et (photo haut de page) Irina et Ambroise Nicolao