Les Secrets de la Méduse : une bouleversante traversée à travers l’histoire et la création 

« L’envers du décor » ! Expression riche de possibles, de promesses, d’inconnu, de révélations…  Voir ce qu’il y a derrière l’image. Entendre les sujets, vivre leurs péripéties, saisir leur vérité…

Assister à la conception d’un tableau, la naissance d’une fulgurance artistique. Comprendre ce moment où la curiosité, l’intérêt pour une histoire, un fait, se meut en nécessité de raconter, de dire, de montrer. En nécessité de faire témoignage, de partager. De faire œuvre d’art ! C’est à cette folle aventure que nous convie « Les Secrets de la Méduse ». Pénétrer les vertiges de la création d’une des toiles majeures de la peinture du dix-neuvième siècle, phare de la naissance du romantisme. Percer les secrets de la genèse de l’emblématique tableau de Théodore Géricault « Le Radeau de la Méduse » !

Entre une table  misérable et une chaise de paille branlante, pièces de bois flottantes dans un clair-obscur crépusculaire, un homme est seul, les jambes mangées par un océan de brume. Menaçante fumée prête à l’engloutir. L’homme, c’est Pierre Laurent Coste le narrateur, le survivant. Mais c’est aussi le marin Letort-pipe au bec, la brute Bambou, le chapardeur Jeannot, la belle Angélique, le chirurgien Savigny, le gouverneur Schmaltz, le fourbe Richefort, et bien d’autres encore. L’homme, c’est eux. Ces trois cent quatre-vingt dix sept passagers, colons, militaires et gars d’équipages qui en 1816, sur une frégate nommée La Méduse, partirent pour le Sénégal et le rayonnement du commerce français. Mais l’homme c’est surtout le trois cent quatre-vingt dix-huitième passager, celui en plus, le surnuméraire, l’imaginaire, Géricault lui-même. L’artiste qui sait qu’il n’est pas de chef d’œuvre possible sans compréhension de l’entièreté des faits qu’il illustre, sans conscience viscérale du calvaire des hommes qu’il va peindre. Il faut donc se mettre à leur place autant que faire ce peut ! Alors il le fait, l’homme. Oui, monsieur, jusque dans sa chair. Il cherche la révélation, l’absolu. Alors, dans un ultime effort, refusant de se faire engloutir comme tous ses compagnons d’infortunes par cet océan de fumée, l’homme va nous livrer la véritable histoire du naufrage de la Méduse. Il va nous révéler que Hugues Duroy de Chaumareys qui commande cette puissante et moderne frégate, n’a pas navigué depuis plus de vingt-cinq ans. Il va nous dire, oui monsieur, que l’incompétence et la vanité de ce commandant ont enlisé le navire sur un banc de sable si énorme et si connu de tous que seul un incapable présomptueux pouvait faire cap dans sa direction. Dès lors le naufrage est inévitable. Et comme le nombre de canots de sauvetage est insuffisant pour embarquer tous les passagers (histoire qui se répétera lors du naufrage du Titanic) on décide de construire un énorme radeau sur lequel seront entassés cent cinquante malheureux marins et soldats choisis pour la modestie de leur condition. Dès lors et durant les treize jours qui vont suivre, les passagers du radeau, livrés à eux-mêmes, sans eau ni nourriture, sous le soleil brûlant des côtes mauritaniennes, vont traverser l’enfer, la folie, l’insoutenable.

Geoffrey Callènes et Antoine Guiraud, auteurs et interprètes en alternance de ce seul-en-scène, relatent avec force et humanité un fait divers devenu historique. Leur langue est précise, claire, évocatrice, d’un souffle épique et dramatique jamais altéré. Sans manichéisme, avec la seule force d’incarnation de l’exceptionnelle interprétation de l’acteur et la beauté d’une pudique et implacable mise en scène, ils parviennent à offrir toute l’universalité de cette affaire qui aurait pu rester dans les oubliettes de l’histoire si la royauté fraichement restaurée avait réussi à l’étouffer. Car, oui monsieur, tout est là. L’aventure, L’héroïsme, la bassesse, l’ambition, l’amour, l’incompétence, la fatuité du puissant, la vulnérabilité de l’indigent. La cruauté d’une vérité historique qui répète inlassablement ses inégalités et atteste la lâcheté de ceux qui en sont responsables.

Les spectateurs touchés au cœur, dans un immense merci, applaudissent à tout rompre l’homme au centre du plateau qui nous offert cette bouleversante traversée à travers l’histoire et la création !

 

LES SECRETS DE LA MÉDUSE
Au Lucernaire jusqu’au 12 avril 2026
De et avec Geoffrey Callènes et Antoine Guiraud (en alternance)
Mise en scène Antoine Guiraud assisté d’Émilien Fabrizio
Photos © Emilien Fabrizio
Lumières Rémi Saintot | Costumes Corinne Rossi
Production Théâtre le Ranelagh

Dans ma cuisine, un désert ? : danse, théâtre et cirque fusionnent pour un spectacle solaire et sensible sur l’eau

Les frères chorégraphes Christian et François Ben Aïm croisent leur talent à celui de l’autrice Mariette Navarro pour cette oeuvre dansée-jouée. Avec Dans ma cuisine, un désert ?, ils continuent d’adresser à l‘enfance leur réflexion sur l’écologie. En 2013 La Forêt ébouriffée et en 2018 Mirages – les âmes boréales emmenaient le jeune public dans des mondes arboricoles ou glaciaires. Aujourd’hui, c’est l’eau qui irrigue cette nouvelle pièce.

C’est l’eau petite goutte berceau de vie, l’eau comme élément fondateur nos corps et de notre planète bleue qui parcourt ce spectacle, mais aussi l’eau anthropocène, vénérée et maltraitée par les humains, ressource fragilisée devenue enjeu géopolitique et capitaliste.
Le sujet est vaste et complexe, mais les frères Ben Aïm et Mariette Navarro en ont fait une oeuvre sensible, à portée de jeune public. Mots, danses, acrobaties font poésie et sens pour raconter-montrer cette eau vitale et vivante, cet objet physique et mental hautement politique, hautement poétique.

La cage de scène des Plateaux sauvages est à nu, une grande table au fond, à l’avant-scène une colonne de bois clair portant robinetterie, et au centre un vaste espace de jeu. Elle et lui, vêtements androgynes couleur d’automne et de fruits mûrs, de cerise et de citron, sont grands et fins comme roseau, souples comme anguille. Leur danse un peu circassienne, portée par la superbe composition de Patrick de Oliviera, enveloppante, au remarquable pouvoir d’évocation, est tout en mouvements fluides, ondulants comme rivière.

Ils guettent l’eau au robinet « Toujours rien ? – non, pas d’eau, regarde, ma peau est sèche comme une terre craquelée, sèche comme un morceau d’argile oublié, comme la terre et l’océan divorcés »

De la douche couleront du sable, de la fumée, des grondements d’orage.

Les souvenirs s’épanchent, douce mémoire qui remonte si loin et si proche.
« Est-ce que tu te souviens dans l’eau coulait ? La première goutte sur la terre, comme ça s’infiltrait jusqu’aux racines. »
Ils sont très aériens, acrobates et rayons de soleil.
« Tu te souviens de la nage ? De la carapace d’eau contre la brûlure du soleil ? Tu te souviens du ventre de maman, son eau tiède et sucrée, son balancement ? »
Dans un beau pas de deux, elle et lui sont portant.es et porté.es, pieds nus légers comme des plumes.
Une goutte d’eau avalée circule d’un corps à l’autre et les agite drôlement de l’intérieur, Louise Hardouin et Jules Sadoughi se font clowns et algues dans le courant, les yeux des petits spectateurs pétillent de plaisir.

Texte et gestes se complètent, se répondent et se révèlent, pour rendre perceptible l’eau du monde, de nos corps et de nos esprits. Salti et glissandi, bref tango et taqueneries – Christian et François Ben Aïm ont composé une grammaire de souplesse et de rebonds, un vocabulaires de sourires, de volutes, ondulations et tourbillons. Et Mariette Navarro a offert aux interprètes une langue joueuse, pleine d’humour, qui ouvre la porte à l’imaginaire, et pour autant explore les enjeux avec clarté.

Un verre d’eau enfin ! « – C’est mon eau. – C’est ton eau ? – Oui, c’est mon verre. – Ça va pas, il met un pronom possessif au mot « eau » ! L’eau, ça n’appartient pas. Ou alors, je te la vends. »
Dans ma cuisine, un désert ? raconte aussi bien sûr, on l’entend dans le titre, l’eau devenue rare, eau qui n’appartient plus à tous, mais qu’on traque, qu’on s’approprie, qu’on monnaye, qu’on vole. Les notes de piano, claps de main et guitares chaleureuses font place à une clarinette nerveuse, des percus sombres, des violons hachés hachant, la complicité du duo fait place à la confrontation. Les auteurs et autrice ont tenu à faire ressentir, à donner parole, forme et mouvement à cette crise de l’eau et ce qu’en font les humains.
Pourtant, sur une rythmique de battements de coeur, dans un tournoiement de soufi, sous les belles lumières sensuelles et précises signées Laurent Patissier, c’est la force intrinsèque de cet élément, c’est la puissance de la vie qui emporte.
Et les spectateurs grands et petits applaudissent avec enthousiasme, repartant la conscience un peu éclairée et l’âme émerveillée de ce spectacle joyeux et solaire, qui invite à se sentir « vaste comme l’océan ».

Marie-Hélène Guérin

 

DANS MA CUISINE, UN DÉSERT ?
Un spectacle de la compagnie CFB 451
À voir – dès 6 ans- aux Plateaux sauvages jusqu’au 21 février
Avec Louise Hardouin et Jules Sadoughi
Chorégraphie Christian et François Ben Aïm
Écriture et dramaturgie Mariette Navarro
Création musicale Patrick de Oliveira | Création lumières Laurent Patissier | Création costumes Aurore Thibout
Régie générale Stéphane Holvêque
Remerciements à Toma Roche et Maxime Segher
Photos © Patrick Berger

À voir :
Du 13 Fév 2026 au 21 Fév 2026 – Les Plateaux Sauvages, Paris (75)
Du 12 au 14 Mars 2026 – L’Orange Bleue*, Espace culturel d’Eaubonne (95)
Les 29 et 30 Mars 2026 – Le Figuier Blanc, Argenteuil (95)
Le 26 Avril 2026 – Fête du livre jeunesse de Villeurbanne (69)
Les 28 et 29 Mai 2026 – Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec (93)

Coproductions L’Odyssée – Scène conventionnée d’intérêt national « Art et création » de Périgueux (24), Théâtre de Suresnes Jean Vilar (92), Le Trident – Scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin (50), Le Figuier Blanc d’Argenteuil (95), Fondation Royaumont (95), Théâtre des Bergeries de Noisy-le-Sec (93)
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages de Paris (75)
Accueil en résidence de création Théâtre Jacques Carat de Cachan (94), L’Envolée – Pôle artistique du Val Briard (77), Monastère de Saorge – Centre des Monuments Nationaux (06)
Soutiens SPEDIDAM, Région Île-de-France, Ville de Paris
Mise à disposition de studio Atelier de Paris – Centre de développement chorégraphique national (75), Les Tréteaux de France – Centre dramatique national

Qui a peur de Lysistrata ? : pour une résistance joyeuse !

Dans la comédie portant son nom, Lysistrata, en d’autres temps, et sous d’antiques ciels grecs, avait convaincu ses consoeurs de faire la grève du sexe pour faire pression sur leurs époux et les persuader de cesser leurs interminables combats. Le pouvoir et la guerre était affaire d’hommes et la vie domestique et l’intime affaire de femmes, la fable d’Aristophane renversait les valeurs, l’intime prenait le pouvoir et mettait la guerre au pas.
2400 ans plus tard (j’arrondis), le pouvoir et la guerre marchent toujours main dans la main, et Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth ont demandé à leur complice MarDi de leur inventer une ou des nouvelles Lysistrata, vivantes armes contre l’hubris et les inclinations belliqueuses – qui ne font jamais que des perdants, vainqueurs comme vaincus. De MarDi, Marie Dilasser, on avait aimé le délicieux Señora Tentación vu cet été à Avignon, ou Soudain, Chutes et envols, moderne carte du tendre explorant le rapport des enfants et ados au sentiment amoureux.
 

 
Devant un tulle soyeux, en robes de dentelles noires, l’oeil pétillant, apparaissent deux belles extravagantes, parées de cols-bijoux, de perruques vaporeuses et d’un sacré bagout : on retrouve la sensualité joueuse des metteuses en scène-dramaturges-interprètes Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth (dont on avait déjà savouré le talent de conteuses par le verbe et par le geste dans Señora Tentación).

« On passait par là – non, on est venues exprès – on voulait vous dire… On entend trop de bruits de la Terre. Elle gronde, elle rote elle pète comme les humains, ça c’est normal, mais là ça devient assourdissant »
Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth se font pythies, vestales, émissaires facétieuses, hérautesses chics et drôles. C’est le toujours, l’hier et le demain qui viennent enguirlander le présent, râler sur le gâchis que les humains laissent derrière eux, désordre infécond et rebuts nauséabonds.
 

 
Le tulle s’ouvre sur un champ de ruines, une décharge de tissus disparates, entre fragile installation à la Boltanski de vêtements-dépouilles et prairie de fleurs clairsemées. Sous des grondements et roulements de graviers, crissements de cordes et fumées, sept glaneuses et glaneurs s’avancent, farfouillant dans les déchets.

Ces sept qui ne sont pas les deux fantasques maîtresses de cérémonie, ces sept sont les humaines et les humains. Danseuses et danseurs, oratrices et proférateurs, vêtus de quotidien, ils et elles sont enfants, femmes, hommes, vivants et morts, sont puissances de destruction, complices, blessé.es, lésé.es, sont celles qui refusent, ceux qui objectent, celleux qui cherchent une autre voie.

Pour dire ce monde parcouru de volontés de destruction et de forces de résistance, l’écriture de MarDi est puissante et lyrique.
Une langue drôle, tragique, crue, déchirante et ignoble – à l’image de cet terrible couple qui s’embrasse avant que lui ne parte à la guerre : lui « toi ma compagne qui fait les courses l’amour le jardin les papiers le ménage prends soin de nos enfants » elle « toi mon compagnon j’espère que tu vas torturer, violer, piller, écraser, que tu vas donner ton nom à une avenue, un arrêt de bus, que je vais recevoir des lettres pleines de pluie, d’hémoglobine et de détresse ». Le rire éclate et s’étrangle, acide et noir.
 

 
Le théâtre dansé de Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth jette sur scène langage de verbes et de gestes, superposés ou se succédant, s’engendrant ou se heurtant, pas de deux rêveur, choeurs dansés, tourbillon de corps désordonnées et hagards ou longue diatribe, incisives apostrophes des immortelles maîtresses de cérémonie ou solo empruntant aux danses urbaines comme au vocabulaire classique contemporain.

Il y a des manichéismes dans cette extrapolation personnelle du mythe de Lysistrata, des démonstrations qu’on aurait aimé plus subtiles, des naïvetés – mais des naïvetés toniques, vivifiantes, car certes « cela va sans dire », mais cela va bien en le disant aussi – d’où vient la prédation et où va le monde, qui viole et pille et qui pleure et, les poings serrés, répare.

Ce sont des Madres, antiques déesses oubliées, qui viendront, matriarches femelles et mâles, emplumées, majestueuses et baroquement nommées (Mascarpone, Anticyclone, Prostitucion, Minestrone, Interphone et Perséphone, Madres du lait, du vent, des amours tarifées, des tubercules, de la communication, des vivants et des morts…) qui viennent couronner de panache les errances de cette pauvre humanité qui a encore peur des Lysistrata. À chacune sa poésie et son pouvoir, comme autant de chemins de traverse à explorer vers la réconciliation des êtres humains tous genres confondus, des non-humains, de la nature.

Pourtant, dans ce pamphlet féministe, un homme dans un cercle de lumière offre un solo dégingandé désarticulé et doux, comme une possibilité de réconciliation. Et sur une musique électro qui enfle, c’est par un chorus combatif et libérateur, énergisant et radieux que les Lysistrata, l’esprit de rébellion et l’espoir gagnent. Et la tragi-comédie, la fantaisie funèbre, laisse passer un grand et gai rayon de soleil.

Marie-Hélène Guérin

 

QUI A PEUR DE LYSISTRATA ?
Un spectacle de la Compagnie Toujours après Minuit
Au Théâtre Gérard Philippe jusqu’au 22 février 2026
De MarDi (Marie Dilasser)
Mise en scène, chorégraphie, scénographie Roser Montlló Guberna, Brigitte Seth
Avec Jim Couturier, Ariane Derain, Antoine Ferron, Francisco Gil, Lisa Martinez, Maud Meunissier, Roser Montlló Guberna, Alice Rahimi, Brigitte Seth
Collaboration artistique Emmanuelle Bischoff | Musique et vidéo Hugues Laniesse | Lumière Guillaume Tesson | Costumes Sylvette Dequest | Assistanat mise en scène Gwennina Cloarec, Aliénor Suet
Photos © Christophe Raynaud de Lage

Coproduction Compagnie Toujours Après Minuit ; Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis ; Château Rouge – scène conventionnée d’intérêt national « Art et création », Annemasse.
Avec le soutien du Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec ; du Triangle – Cité de la danse, Rennes ; de La Briqueterie – CDCN du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine.
 

Nous ou Le Paradoxe du hérisson : « familles je vous aime » – une fable humaniste réjouissante

En préambule, pour celleux qui ne connaissent pas, un petit rappel du paradoxe du hérisson :
Il était une fois, dans une forêt bien glaciale, une tribu de hérissons frigorifiés. Ils se blottirent les uns contre les autres pour se réchauffer. Bientôt, la douleur causée par les piquants des uns et des autres les fit s’éloigner. Mais le besoin de chaleur les rapprocha à nouveau, et la blessure des piquants se répéta, ils tâtonnèrent ainsi jusqu’à découvrir la bonne distance, à partir de laquelle ils se réchaufferaient sans désagrément.
C’est Schopenhauer, pas étouffé par la bonhomie, qui brandit cette parabole pour souligner combien « le besoin de société qui naît du vide et de la monotonie de la vie des hommes les rapproche ; mais leurs nombreuses qualités désagréables et répugnantes et leurs insupportables inconvénients les séparent à nouveau »…

Muriel Imbach, elle, va plutôt explorer dans ce « paradoxe du hérisson » la pluralité des formes que peut prendre la famille, cherchant dans ce flux et reflux des êtres les uns vers les autres la matrice d’un « nous » protéiforme.
La Suissesse, élevée par un père philosophe, travaille depuis longtemps déjà non seulement pour mais surtout avec les enfants. Femme de théâtre et femme de philosophie, Muriel Imbach entrelace finement ces deux disciplines pour offrir aux enfants (et aux adultes) un formidable outil de réflexion, une fabuleuse machine à grandir, étendre sa compréhension du monde et de ses habitants et s’amuser !

Dans une forêt d’humus noir et de lianes ondulantes, passe une cordée hétéroclite et vaguement égarée d’humain.es (+ une plante grasse) d’âges et de carnations diverses. Elles et ils sont vêtu.es de jupes et blousons couleur de pivoines et pavots, se ressemblant mais dissemblables, relié.es par un cordage comme les alpinistes affrontant de rudes montagnes.
L’image, très graphique, est à la fois jolie et drôle, et donne le ton de ce « Nous », vif, joyeux, ludique autant que sensible.

Ensemble, ils sont quoi, ces cinq encordé.es ? Une tribu, un orchestre, un troupeau, une famille ? Ils ont l’aisance de la routine, chacun.e sa place, chacun.e son accessoire et sa fonction, et ne se posent pas la question, jusqu’à ce qu’ils rencontrent une joliment prénommée Selvi de bleu vêtue, nez au vent, promeneuse solitaire, curieuse et liante.
« Qu’est-ce qui nous arrive quand tout autre arrive ? » , interroge Marie-José Mondzain (Accueillir, venu.e d’un ventre ou d’un pays), dont les réflexions ont nourris la création de Nous. Qu’est-ce qui nous arrive, comment faire place à l’autre ? Que faire des liens qui existent si on veut que d’autres naissent ? Comment d’un « vous + moi » faire un nouveau « nous » ?

La nouvelle venue rompt en douceur l’ordre établi, oxygène le groupe et permet la recomposition d’autres modules, de « nous » multiples et changeants, autant d’affinités, de façons de se reconnaître et de cheminer ensemble – « nous qui aimons les oranges » « nous qui avons le nombril rentré » « nous qui aimons bien être seul parfois » « nous qui avons parfois peur la nuit » « nous qui avons une petite faim »…
Nous, à la suite du petit groupe qui apprend à se reconfigurer, à fluctuer/se transformer, ouvre la porte à l’interrogation des liens possibles, au foisonnement des formes et des définitions. Face au modèle restreint de la famille papa-maman-deux-enfants, le spectacle déploie un imaginaire de familles élargies, mobiles, englobantes. Un imaginaire, mais aussi une réalité, qui sans doute manque de mots, de narrations, de représentations dans l’espace mental commun, et à qui ce Nous donne une parole, joyeuse et vivace.
Familles sociales, amicales, de naissance, familles composites, choisies. Entité miniature d’un parent-un enfant, couple sans enfant, ou large « parentèle ressentie » incorporant des personnes sans validation généalogique ou administrative, foyers non-hétéronormés, couples queers, fratrie ou sororerie sans ADN commun… Et pourquoi pas même se sentir faire famille avec des êtres qui nous ont construits sans nous connaître, des œuvres, des lieux, des non-humains qui nous protègent et qu’on chérit – autant de façon d’être soi et de faire société.

Au cœur du plateau se dresse un tipi de cordes joliment électrifié de fibre optique, qui évoque une aire de jeu d’enfant, une cabane, un filet de pêche mais aussi un réseau de connexions neuronales, grésillant-scintillant au gré de l’activité synaptique du groupe-organisme.

Dans ce décor beau comme un conte, un peu mystérieux aussi, les interprètes sont irrésistibles, à la fois stylisant leurs personnages et leur donnant une merveilleuse humanité. On jubile de leur spontanéité et de leur justesse. Une ambiance musicale très texturée, d’électro, de sons de nature ou d’hypnotiques boucles mélodiques compose un univers sonore riche et envoûtant.

Interrogeant l’individualité et la communauté, les origines et l’à-venir, avec subtilité et sourire, Nous ou Le Paradoxe du hérisson est une fable humaniste et joyeuse, aussi réjouissante visuellement que stimulante émotionnellement.

Marie-Hélène Guérin

 

NOUS OU LE PARADOXE DU HÉRISSON
Un spectacle de Muriel Imbach / compagnie La Bocca della Luna
Au Théâtre Public de Montreuil du 12 au 20 février 2026
Dès 7 ans
Mise en scène et direction artistique Muriel Imbach
Avec Coline Bardin, Pierre-Isaïe Duc, Linna Ibrahim, Cédric Leproust, Fred Ozier, Selvi Pürro
Création lumière Antoine Friderici | Création son Charlotte Vuissoz | Création scénographie Neda Loncarevic | Création costumes Isa Boucharlat | Dramaturgie et collaboration artistique Adina Secretan, Marie Romanens | Assistanat mise en scène Alexia Hebrard | Collaboration artistique Paulin-Aloïse Jaccoud | Régisseuse de tournée Charlotte-Prune Rychner
Production Émilie Monnet | Communication Catia Bellini | Administration Léonore Friedli | Diffusion Clémence Faravel / Ledou
📸 © Sylvain Chabloz

Production La Bocca della Luna
Coproduction Théâtre Vidy-Lausanne, Théâtre Public de Montreuil, Théâtre Le Reflet – Vevey, Théâtre Les Halles – Sierre, Théâtre du Loup – Genève, Scène nationale de Bourg-en-Bresse
Spectacle coproduit par ACT – Art en Coopérative Transfrontalière: Château Rouge – Annemasse, Théâtre Am Stram Aram – Genève, Usine à Gaz – Nyon, Scène nationale de Bourg-en-Bresse, Les Scènes du Jura – Scène nationale
Soutiens Canton de Vaud, Ville de Lausanne, Pro Helvetia – Fondations suisse pour la culture, Ernst Göhner Stiftung, Loterie romande, Pour-cent culturel Migros, Corodis
La compagnie est au bénéfice d’une convention de durée déterminée avec l’État de Vaud (24-27) et la Ville de Lausanne (25-28)
Muriel Imbach est artiste complice à la Scène nationale de Bourg-en-Bresse de janvier à avril 2026

Avec la collaboration de Agustin Casalia, Association proPhilo

Forcenés : dévorer la route et la vie, un seul-en-scène intense

Forcenés, c’est d’abord une aventure de rencontres. Jacques Vincey donnait un stage au Théâtre 14, auquel participait Léo Gardy. Le lendemain, son attention est retenue par un entretien avec Philippe Bordas sur France Culture, qui évoque son ouvrage Forcenés, célébrant le cyclisme et ses « héros ». Coup de coeur partagé de Jacques et Léo pour ce texte, qui parle à leur tête, leur coeur et leurs jambes d’artistes et d’amoureux du vélo.
Ces petites chroniques, toutes en écritures brèves, en vifs portraits, Jacques Vincey va les adapter, les lier pour en composer un tout fluide, alternant longues courbes et sprints nerveux.

La scénographie de Caty Olive, qui signe aussi les élégantes lumières, est nette, dépouillée, laissant toute la place à la langue très littéraire, d’un vocabulaire sophistiqué, riche, précis et expressif, une langue un peu dandy, rapide, jazzy, et à l’incarnation, physique, tendue, de Léo Gardy.
En fond de salle, un grand écran portera images d’archives, gros plans – rayons et pignons, presque abstraits, évoquant le futurisme italien, ou paysages défilant à la vitesse d’une course cycliste (création vidéos de Othello Vilgard). Au sol un petit écran-témoin égrènera rythme cardiaque, vitesse, kilomètres parcourus : Loé Gardy joint le geste à la parole. On apprécie la création sonore d’Alexandre Meyer particulièrement soignée, étoffée et évocatrice – roulements et cliquettements, bruits de nature ou de mécanique, souffle du vent, vivats des spectateurs, musiques souples ou crissantes -, qui plonge le public dans le « patrimoine sonore du cycliste » et aiguise ses sensations.
 

 
Perché sur un home trainer de pointe, Léo Gardy, voix grave, débit linéaire, corps et visage très fins, dos courbé sur le guidon, va s’emparer de la langue rythmée de Philippe Bordas, et donner chair à la passion de l’auteur pour le vélo et les « forcenés » qui ont nourri le mythe du cyclisme.

Jacques Anquetil, « magnétique et farouche », René Pottier, René Vietto, Gino Bartali, Coppi « d’une nonchalance féroce », Charlie Gaul « castrat nerveux sustenté aux amphèt’ », Robic, Luis Ocaña, Lucien Aymard, Roger de Vlaeminck…
Des noms connus ou moins connus, une litanie de fous flamboyants, dopés aux mêmes substances que les chevaux de course, enivrés de liberté, qui prenaient revanche sur la misère souvent – la revanche des pauvres sur l’âpre terre paysanne, sur l’usine, sur le cheval, sur la voiture, et lançaient leur vie sur des routes qu’ils grimpaient avec fureur, qu’ils dévalaient avec frénésie, qu’ils avalaient avec des ailes dans le dos.

« Le cyclisme n’est pas un sport, c’est un genre.
Les genres comme les civilisations déclinent et meurent.
L’épopée versifiée a disparu. Le cyclisme est mort »

Dans le XXe finissant, Hinault n’est plus seulement un vainqueur c’est un gagneur, et de trop d’artifices, trop de stratégie, le « cycliste sauvage » est mort. Les dopés contemporains ne transpirent plus, lunettes sombres et oreillettes les séparent de leur environnement, le cycliste devient un homme-machine dont on aperçoit l’étrange silhouette dans l’ombre fusionnée de l’acteur et son home-trainer futuriste.

Forcenés, c’est un cri d’amour pour les poètes et les insensés et contre le règne de la technologie, c’est un hommage au cyclisme du temps de la folie, du temps de la fougue et de la voracité, de la grâce fiévreuse.

Portraits, paysages, exaltations et regrets, drogues et exploits défilent ici comme la route sous les roues des coureurs. Dos parallèle au sol, jambes toujours en mouvement, le débit qui s’accélère, le souffle qui se raccourcit, le comédien passe les vitesses, se met en danseuse, prend une gorgée d’eau, essuie sa sueur. Il dévore les kilomètres. On est suspendu à son rythme, à ses mots. Analyse sociologique, brève histoire d’un cyclisme qui n’existe plus, Forcenés est par-dessus tout une déclaration de passion, un grand geste d’amour poétique et sans concession, et une remarquable performance, physique et mentale, de Léo Gardy, impressionnant d’engagement, de précision, d’intensité.

Marie-Hélène Guérin

 

FORCENÉS
Au Théâtre de la Concorde du 18 au 28 février 2026
Texte Philippe Bordas (éditions Librairie Arthème Fayard, 2008)
Adaptation et mise en scène Jacques Vincey
Avec Léo Gardy
Scénographie et lumières Caty Olive | Musique Alexandre Meyer | Vidéo Othello Vilgard
Production Compagnie Sirènes
Coproduction Théâtre de la Concorde

Photo portrait Othello Vilgard / Photos de scène Christophe Raynaud de Lage

Avec le soutien de la Maison de la Culture de Bourges, de la Maison des Métallos et des Plateaux Sauvages.

Remerciements à WAHOO France, FRANSCOOP et à la compagnie In-quarto – Julie Duclos.
 

Katte : du talent et des alexandrins pour les tragiques amours du Prince de Prusse

Katte ou La Tragédie de l’amant du Prince de Prusse, relate en 1730 et en alexandrins, l’histoire d’amour tragique entre le prince Frédéric II de Prusse et le jeune officier Hans-Hermann Von Katte. Frédéric, futur roi, âgé de dix-sept ans, est un être plein de vie, érudit et sensible. Il partage avec sa sœur et sa mère sa passion pour les arts et la littérature. Il danse, chante et cite Voltaire. Frédéric est de son siècle, celui des lumières ! Celui des philosophes Français et d’un universalisme en construction. Il est également de son âge ! Celui de l’adolescence, celui de tous les possibles, de toutes les audaces. Celui des choix et des découvertes. Frédéric préfigure les grands héros romantiques qui peupleront un autre siècle, le prochain. Son père, le roi Frédéric-Guillaume appartient à une autre époque. Celle d’avant. Frédéric-Guillaume est un monarque brutal, militaire, absolu. Il tyrannise sa famille autant que ses sujets et reste pétrifié d’incompréhension devant la liberté d’esprit de ses enfants et de son épouse. Lorsque ce roi despotique, surnommé le « roi sergent », découvre la passion amoureuse qu’entretient le prince son fils avec l’officier Katte, sa colère se transforme en rage et sa brutalité en cruauté. Dès lors, le père tout puissant usera, malgré les suppliques de sa femme, malgré les larmes de sa fille, malgré l’avis de ses conseillers et les requêtes de ses soldats, de la plus cruelle barbarie pour disloquer les passions réprouvées du fils. Dès lors, deux rapports au monde, deux visions de la vie, deux conceptions du sensible, se font face et se percutent.
 

 
Ecrire une tragédie en vers en 2026 exige de l’audace et du talent. Jean-Marie Besset ne manque ni de l’une ni de l’autre. Son texte est d’une ampleur qui tient du miracle à l’heure où les productions théâtrales se tournent plus immédiatement vers des récits ciselés, rapides, « efficaces »… Avec Katte ou La Tragédie de l’amant du Prince de Prusse, l’ambition littéraire forme la base même de la création théâtrale, le souffle nécessaire au développement du récit. Une langue essentielle, terreau de l’éclosion des sentiments et des sensations.

De l’audace et du talent, il en faut également pour mettre en scène cette œuvre. Frédérique Lazarini nous révèle dans un geste théâtral puissant et poétique qu’elle en est pétrie. Tout dans sa mise en scène est au service et à la hauteur du texte. Sa scénographie est de toute beauté. Une immense toile peinte abstraite tendue en fond de scène devant le magnifique mur de pierres du théâtre de l’épée de Bois, nous évoque tour à tour les paysages prussiens, l’incertitude d’un soir qui tombe, les feux d’un jour nouveau, les tapisseries chatoyantes d’une chambre, l’austérité d’une geôle… Un long et magnifique paravent se divise en deux éléments de décors qui figurent les lieux successifs du récit. Tout est beau, minutieux, précis, mis en valeur par une création lumière à la hauteur de l’exigence esthétique de l’ensemble.
Le texte et la mise en scène impressionnent tant ils révèlent profondément ce « foudroyant manifeste de la liberté d’aimer ». Les acteurs, tous les acteurs, impressionnent également. Odile Cohen passe de la mère aimante et joyeuse à la reine soumise et stratège avec maestria. Marion Lahmer enchante en sœur espiègle et émeut en fille déchirée. Thomas Paulos, impeccable, apporte sa pierre à l’édifice inébranlable de l’autorité royale. Stéphane Valensi excelle en ministre rusé. Philippe Girard, campe un roi cruel et dépassé, tour à tour minable et féroce, grand chef et petit homme. Monumental ! Tom Mercier enveloppe l’irrésistible Katte de sa sensibilité d’homme et de sa puissance de soldat. Nemo Schiffman enchanteur et bouleversant, ange aux ailes coupées, enfant au cœur brisé, offre sa virtuosité lumineuse au jeune Frédéric II.

Audace et talent, oui c’est bien de cela dont il s’agit.

 


 

KATTE, ou La Tragédie de l’amant du Prince de Prusse
au Théâtre de l’Epée de bois jusqu’au 8 mars 2026
Une tragédie en vers de Jean-Marie Besset
Mise en scène de Frédérique Lazarini
Avec Tom Mercier (l’officier von Katte), Philippe Girard (le Roi), Nemo Schiffman (le Prince Frédéric), Odile Cohen (la Reine), Marion Lahmer (la Princesse Mine), Stéphane Valensi (le ministre Seckendorff, un garde), Thomas Paulos (le Pasteur Mühler, un garde)
Scénographie Régis de Martrin Donos | Lumière Didier Brun | Costumes supervisés par Jean-Marie Besset | Création des robes des femmes Emmanuel Courau | Réalisation des costumes Laurence Cucchiarini | Son François Peyrony
Photos © Marc Ginot

Willy Protagoras enfermé dans les toilettes : retrouver son âme de sale gosse

Avec audace et panache, Wajdi Mouawad a choisi de boucler la boucle en concluant son exercice à la tête du Théâtre de la Colline par une œuvre de prime jeunesse, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes.

Pour situer rapidement l’action : les Protagoras apitoyés par l’errance de leurs voisins les Philisit-Ralestine qu’un coup du sort avait jetés à la rue les ont accueillis chez eux. Les années passent, les Philisti-Ralestine ont pris leurs aises et ne veulent plus partir, d’autant que les Protagoras ont le plus bel appartement de l’immeuble, ni trop froid en hiver ni trop chaud en été, celui avec la fenêtre qui donne sur la mer, tel un Liban miniature largement ouvert du la mer.
Le fils Willy à bout de nerf s’enferme dans les toilettes, bien décidé à n’en sortir que lorsque Marguerite Coteaux la fille de ses rêves viendra le rejoindre et que les intrus auront débarrassé le plancher.

On croit entendre, aujourd’hui, le conflit israélo palestinien, dans ces histoires de voisinages voraces, mais l’écriture faisait écho au conflit, dans les années 1975-1990, entre les communautés chrétiennes, donc Mouawad est issu, et les communautés palestiniennes entrées au Liban après la création d’Israël. Wajdi Mouawad avait 19 ans quand il a écrit Willy Protagoras…, sa famille avait quitté le Liban et son chaos depuis plusieurs années déjà, il vivait dans un Québec que, môme impétueux, jeune artiste bouillonnant, il trouvait bien trop lisse, bien trop obsédé par le propre. Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, c’était une façon gamine, brouillonne et furieuse de jeter sur le papier sa colère d’ado, sa soif de liberté, de création, de parler aussi d’où il venait, c’est à dire à la fois de l’exil, et de la terre d’origine, le Liban.

Un lever de rideau « à l’ancienne » signe la théâtralité assumée du geste, à l’instar des astucieux costumes, comme crayonnés.
Se dévoile un haut mur percé de fenêtres, de grincements de volets et de gueules de déterrés. Orage et cris de corbacs, c’est une réjouissante symphonie de pérorages-commérages-médisances, dans une furie millimétrée qui a quelque chose d’extrêmement baroque avec ses maquillages terreux, sa gestuelle très chorégraphiée, sa rythmique exacerbée.

La petite communauté applaudit ou se désole du déménagement de Nelly (charismatique Nelly Lawson), la sœur de Willy, qui préfère fuir sa famille plutôt que supporter un jour de plus les intrus, et décarre, mine renfrognée et piano sur le dos.
À chacun sa liberté, à Nelly celle de partir, celle de l’ailleurs, à Willy celle de rester, celle du refuge.
Nelly part, la façade s’envole dans les cintres, la scénographie aura cette ampleur, les beaux murs de bois blonds aux découpes oniriques entre envol d’oiseaux et déchirures seront déplacés en de grands mouvements fluides comme des mouvements de caméra, espace et récit recomposés de scènes en scènes.

Nous entrons là de plain-pied dans l’appartement, dans le cœur du problème. Willy (Micha Lescot, fiévreux, impeccable comme l’ensemble de la distribution), fils de la famille Protagoras, grand ado plus enfant pas encore adulte, est bien décidé à camper dans ses water-closets, parce qu’il revendique son espace à lui, et aussi parce qu’il compte bien faire chier tout ce petit monde qui l’emmerde. Au sens figuré comme littéral. Alors il faudra laisser passer le cap du stade sadique anal, l’éruption scato – ou s’en marrer de bon coeur, selon affinités. Et une fois régler l’épineuse question de quand et où faire ses besoins, on peut parler d’autre chose : comme souvent chez Mouawad, de la famille comme champ de bataille, et aussi de la force performative de la création, de l’acte de peindre (qu’on retrouvait dans Seuls), du sentiment d’appartenance à un territoire, des rêves trop grands ou trop petits, de la peur, de la prédation, de la mort, de la jeunesse, de l’amour.

Les personnages ont de beaux noms novariniens, Maxime Louisaire, Tristan Bienvenu, Jane Jarry, Catherine Octobre, Naïmé Philisti-Ralestine, Astrid Machin, qu’on écoute comme une mélodie. C’est d’ailleurs un spectacle très musical, de chorals et de solos, de rythmes et de mélopées; la bande-son, diégétique et extradiégétique, y est un pan de décor, presque un protagoniste. Musique jouée sur scène, bruits de nature ou d’objets, amplification de sons ou de distorsion de voix, chansons a capella, oud ou guitare électrique (magique présence du musicien M’hamed El Menjra), l’univers sonore est dense, riche, stimulant.

Un peu trop de rebondissements, des vengeance et des disparitions, un arroseur arrosé, alourdissent le ventre du spectacle, mais le plateau s’épure, le geste et le propos se resserre.

Dans une belle langue sale, crue, lyrique et poétique, avec une réjouissante magique grande troupe de 19 comédiens, Wajdi Mouawad livre un chant de la jeunesse, sombre mais pugnace, entre nihilisme et fureur de vivre, un cri d’amour aux enflammés, aux enfiévrés, à ceux qui veulent sauver leur insouciance, l’amitié, qui – contre l’enfermement, contre la société, contre le désespoir – choisissent la résistance et la liberté – de bouger, de créer, d’aimer et de s’envoler.

Reprendre Willy Protagoras… pour clore une époque :
une façon de finir par un début, de laisser le dernier mot au vilain gamin, à la jeunesse, à l’irrévérence, à la fougue.

Marie-Hélène Guérin

 

WILLY PROTAGORAS ENFERMÉ DANS LES TOILETTES
Au Théâtre de la Colline jusqu’au 8 mars 2026
Texte et mise en scène Wajdi Mouawad
Avec Lionel Abelanski, Éric Bernier, Pierre-Yves Chapalain, Gilles David de la Comédie Française, Lucie Digout, Marceau Ebersolt, Jade Fortineau, Delphine Gilquin, Julie Julien, Nelly Lawson, Micha Lescot, Mireille Naggar, Johanna Nizard et Milena Arvois, Tristan Glasel, Swann Nymphar, Gabor Pinter, Tim Rousseau, Lola Sorel de la Jeune troupe de La Colline et le musicien M’hamed El Menjra
dramaturgie Charlotte Farcet | assistanat à la mise en scène Valérie Nègre | scénographie Emmanuel Clolus | lumières Éric Champoux | composition musicale Pascal Sangla | son Sylvère Caton et Michel Maurer | costumes Emmanuelle Thomas assistée d’Anne-Emmanuelle Pradier | maquillages et coiffures Cécile Kretschmar assistée de Mélodie Ras | suivi de texte Dena Pougnaud | fabrication des accessoires et décor ateliers de La Colline
Photos © Simon Gosselin

Production La Colline – théâtre national
Avec le généreux soutien d’Aline Foriel-Destezet

Une première version du spectacle a été créée le 26 mai 1998 dans le cadre du Quatrième carrefour international de théâtre de Québec.

Notre histoire (se répète) : réjouissant manuel d’anti-manichéisme

En 2019, Jana Klein et Stéphane Schoukroun se lançaient à quatre mains dans Notre histoire. Lui, le Français juif de gauche d’origine algérienne, elle la Française d’origine allemande, lui au grand-père tailleur sur bois, elle au grand-père paternel sous-officier de la Wermacht et au grand-père maternel tchèque résistant et tzigane. Notre histoire, pour pouvoir transmettre à leur fille, 9 ans alors, leur histoire familiale, ses identités multiples, et la Shoah; puisque la Shoah est imbriquée à leurs familles, et qu’ils préféraient offrir à leur fille leurs mots à eux pour raconter leur histoire à eux.
Et puis cette année, le Théâtre de la Concorde a invité le couple à reprendre Notre histoire. Mais la fillette est devenue une grande ado, le couple n’a plus la fraîcheur de la jeunesse, et le monde, qui va de bouleversements en bouleversements, s’est, pour Stéphane et Jana comme pour beaucoup d’autres, retourné comme un gant aux lendemains d’un sanglant 7 octobre 2023.

Dès lors, puisque tout a changé, comment reprendre ?

Réactivant les bornes Alexia et Siri à qui ils avaient confié la mémoire de leur spectacle, soulevant les draps qui recouvrent les cantines métalliques pour ranimer petit à petit le décor, en extraire lustre à pampilles, verres à vodka et souvenirs, Jana et Stéphane vont remettre en jeu Notre histoire.

Pas besoin d’avoir vu Notre histoire (c’est mon cas, je l’avais manqué) pour suivre Jana et Stéphane dans les méandres de leur déconstruction-reconstruction : Notre histoire (se répète) est un spectacle en soi. Les bribes du spectacle précédent qui le nourrissent suffisent à saisir le travail de recréation qu’effectuent le duo.

Il y a de la drôlerie dans cette Histoire : l’apparition de la grand-mère de Jana, est irrésistible, blonde glamour, « lilimarlen » au franc-parler qui, enjambant les décennies sans ménagement, gratte « le nombril sale de l’Histoire » d’un air dégagé en sirotant une liqueur sucrée dans un verre en cristal, les duettistes numériques Alexia et Siri se prennent pour des metteurs en scène, font de la direction d’acteur et du coaching personnel et les artistes se chamaillent comme des mômes.
Et cette légèreté aère la densité des questionnements qui sous-tendent cette Histoire ((qui) se répète).

« Qu’est-ce qui reste de notre spectacle, qu’est-ce qui reste de notre amour », qu’est-ce qu’il reste de l’image qu’ils ont d’eux-même, de l’image qu’ils pensent que l’autre à d’eux, qu’est-ce qu’il reste de leur complicité, qu’est-ce qu’il reste de leur rapport aux autres ? Peut-on continuer à se présenter comme juif devant une classe de collégiens de banlieue parisienne avec qui on va faire un atelier, a-t-on le droit de ne pas être engagé ? La politique peut-elle fragiliser l’amour, comment garder l’esprit serein quand votre religion vous relie à des exactions, quelque part à la lisière du Moyen-Orient ?

Jana et Stéphane remontent le courant vers la source, parlent/partent du pays du père, du pays de la mère, trinquent avec les fantômes pour chercher comment perpétuer leur(s) identité(s). Eux qui sont tombés amoureux par delà le chaos de l’Histoire, par delà l’incompatibilité de leurs origines, se retrouvent, fluctuat nec mergitur, secoués dans le tourbillon d’une actualité brûlante.

Avec ce spectacle, ils témoignent à deux voix de la complexité des êtres et des relations, de la porosité du couple au monde, du caractère politique de l’intimité. Dans une société d’où parfois la nuance semble bannie, c’est une réjouissante bataille contre le manichéisme, un vigoureux appel à accepter la contradiction, le flou, l’altérité. Et si le propos, aiguisé, est hautement sociologique et profondément personnel, c’est aussi une vraie proposition théâtrale que cette Histoire (se répète). L’écriture de Jana Klein vagabonde entre des dialogues du quotidien très concrets et une langue poétique, intègre des archives, joue des registres. La création visuelle et sonore est très soignée, tout en mouvements. Dans des lumières précise et élégantes, le décor change de forme au fil du spectacle, la vidéo s’y immisce avec subtilité, la sonorisation des voix ou les airs pop apporte une jolie matière, un grain auditif, comme on dit d’un grain sur une photo. Et Jana et Stéphane, qui ont conçu et mis en scène à quatre main ce spectacle, jouent juste, jouent vrai et jouent vivant.

Jana et Stéphane évoquent le Tikoun Olam, la réparation du monde que professe le judaïsme. Cette Histoire (se répète) est sans nul doute une esquisse de réparation du monde, un kintsugi qui tente d’apporter de la beauté à une fêlure. Ils ont su faire d’un questionnement sur des fragilités un spectacle puissant.

Marie-Hélène Guérin

 

NOTRE HISTOIRE (SE RÉPÈTE)
Vu le 23 janvier en avant-première à Lilas en Scène, Les Lilas (93)
Tout public à partir de 14 ans
Conception, dramaturgie, mise en scène : Jana Klein & Stéphane Schoukroun
Texte Jana Klein
Avec Jana Klein, Stéphane Schoukroun
et les voix de Vanessa Bettane et Baptiste Febvre
Collaboration artistique Baptiste Febvre | Conception lumière et vidéo Loris Gemignani | Scénographie Margaux Folléa | Création musicale et sonore Pierre Fruchard | Création vidéo Frédérique Ribis | Création costumes Séverine Thiébault | Régie son Paul Buche | Régie générale Maëlle Payonne | Administration de production Clara Duverne | Visuels © Lucie Jean
Photos © Christophe Raynaud de Lage

À VOIR À PARIS ET EN ÎL-DE-FRANCE
Les 23 et 24 janvier 2026 (vendredi à 20h et samedi à 17h) : Avant-premières à Lilas en Scène, Les Lilas (93)
Du 3 au 14 février 2026 à 20h : création au Théâtre de la Concorde à Paris (75)
Le 11 mars 2026 au Théâtre Jacques Carat à Cachan (94)
Les 17, 19 et 20 mars 2026 au Musée national de l’histoire de l’immigration dans le cadre du Grand Festival (17 mars et 19 mars à 14h30 : représentation scolaire, vendredi 20 mars à 20h : représentation tout public en soirée)


Production Cie (S)-Vrai
Soutiens DRAC Île-de-France, EPT Grand-Orly Seine Bièvre, DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine-anti-LGBT), Fondation pour la Mémoire de la Shoah, Fondation Humanités, Digital et Numérique
Coproduction Théâtre de la Concorde, Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre
Accueil en résidence Théâtre du Fil de l’eau à Pantin, Lilas en Scène
La compagnie (S)-Vrai est conventionnée par le Ministère de la Culture – DRAC Île-de-France, par la Région Île-de-France. Elle est en résidence sur le territoire de Grand-Orly Seine Bièvre (2024-2028).
Le texte de Notre histoire (se répète) sera publié chez Esse que Éditions au second semestre 2026.

Le processus de création s’adosse à une série d’ateliers dans plusieurs lycées du 91, menés en partenariat avec Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre et la région Île-de-France. Ces ateliers permettent à la compagnie d’appuyer l’écriture du spectacle sur un dialogue approfondi avec 160 adolescent.e.s de banlieue parisienne.

5 secondes : un seul-en-scène pudique et flamboyant

« personne n’a remarqué que celle qui est sortie sous les regards
furieux et celle qui est remontée tout de suite après, c’était la même,
avec la seule différence que ses deux mains étaient vides et qu’au lieu
des cris, elle était pleine de silence. Du silence partout, à l’intérieur
d’elle, autour d’elle, un silence comme après une catastrophe »

5 secondes, c’est le temps qui sépare l’annonce de la fermeture des portes dans le RER, et leur fermeture.
5 secondes, c’est le temps qui suffit à changer des vies.

Au sol un cercle blanc, au centre un petit clavecin anguleux, comme une petite arène, un rond de lumière de théâtre. Dans cet espace à la fois contraint et sans limite, va se jouer un moment-clé, et son déploiement dans l’hier et le demain, et l’à-venir.

Catherine Benhamou s’est inspiré d’un fait divers – une fraction de réel, une bribe de vie. Dans le RER, un jour de fatigue, un jour comme tous les autres jours, une femme a déposé son nourrisson entre les mains du jeune homme qui était là, juste là, celui qui a tendu les bras pour l’aider, elle empêtrée avec sa poussette, avec son bébé qui pleure, l’aider à sortir de la rame. Et un jour de dépit, de désespoir, un jour d’épuisement, pendant les 5 secondes de la fermeture des portes, une femme qui avait déposé son enfant entre les mains d’un inconnu, une femme défaite a fait un pas en arrière, et est remontée dans le RER. Et les portes se sont refermées, et un autre temps s’est ouvert, celui pendant lequel le jeune homme allait avoir cet enfant dans les bras, et pendant lequel la mère allait avoir du vide dans ses bras.

On entre dans ce geste par son dénouement provisoire, son « heureux dénouement », délivrés d’un suspens qui aurait pu corrompre l’ampleur émotionnelle de la performance par une inutile dramatisation.
C’est le jeune homme qui va porter cette histoire, lui qui a reçu l’enfant dans ses bras. Lui qui traînait ses jours, traînait ses nuits, volets clos, vague solitude d’un jeune adulte qui vit chez sa mère, fait « du son » casque sur les oreilles, cerveau embrumé de haschich et de techno, ultra-moderne hikkikomori. Et ce jour-là, un besoin de forêt, un besoin de racines et d’oxygène, le jeune homme ouvre ses volets, sort, prend le RER, le même que la mère et le bébé.

Maxime Taffanel – seul en scène, voix basse, douce et posée, fringues streetwear, ongles vernis de sombre, pieds nus, corps solide, ancré, pour l’instant statique mais animé d’un souffle, parcouru de menus mouvements qui accompagnent sa parole comme un frémissement de muscles, comme une danse minuscule des mains, des épaules – s’adresse au bambin, et à nous.
Pour le bambin, et pour nous, il chemine de lui à l’enfant, de ses souvenirs à ses rêves, et lui tisse un lien de mots et d’histoires, lui raconte sa maman, le juge, la foule du métro, mais aussi ses proches à lui, sa mère haute en couleur, son père jumeau dans son absence de celui du petit, sa psy.

Dans un espace unique se métamorphosant du seul jeu des lumières, Maxime Taffanel tel un conteur ancestral, tel un parent le soir à l’heure des histoires, fait surgir tout un monde de gestes et de pensées, toute une galerie de personnages.
Quelques accessoires suffisent, un manteau bleu, une poupée grandeur nature, une poussette jouet, des escarpins argent, qu’il anime en chaman, en marionnettiste magicien, y insufflant une autre vie que la sienne d’un léger changement de ton, d’une gestuelle précise.
Quelques accessoires, et la puissance du magnifique texte de Catherine Benhamou, qui déboule comme une rivière, fluide, rapide, avec des accélérations et des accalmies, des silences et des escapades, au gré des ondulations et bifurcations du monologue intérieur dont le flot est bousculé par le récit du procès, l’invention de l’errance de la mère, par une échappée dansée en un krump souple et fiévreux, par la narration d’un conte pour endormir le bambin…

C’est une histoire d’impuissances,
Une histoire de femmes et d’hommes aussi, de ce qu’on attend des femmes et des hommes,
Une histoire de pères qui partent et de mères qui restent,
Une histoire d’individus dans la foule aveugle, une histoire d’anges qui cherchent refuge
Une histoire d’abandon et de ressaisissement (au sens propre comme figuré),
Une histoire de rencontre, une histoire d’échos entre deux enfances

La mise en scène d’Hélène Soulié est compacte, resserrée, sans esbroufe, idéal écrin pour la puissante incarnation de Maxime Taffanel, subtil et charnel et pour la force de la langue, poétique, rythmique et concrète de Catherine Benhamou; la création lumière (Juliette Besançon) précise, aiguë, structure l’espace et en modifie la densité; l’univers sonore (Jean-Christophe Sirven) mêle notes aigrelettes du clavecin et sons électro, d’une basse continue qui progressivement s’étoffe, hypnotique et prenante; l’intelligente création visuelle (Emmanuelle Debeusscher à la scénographie, Pétronille Salomé aux costumes) crée des moments d’une grande beauté, parfois teintés d’étrangeté, presque de fantasmagorie : le masque de maille manifestant un temps la mère du petit en fait un être dé-figuré, au visage reconstruit, la mère du jeune homme a des allures baroques de reine d’opéra et son père est un loup, la poussette trop petite contraint l’interprète à se pencher exagérément – petites distorsions presque lynchéennes qui abolissent le réalisme pour laisser plus de place encore à la vérité.

Il y a aussi beaucoup de légèreté dans le texte comme dans l’interprétation, on y rit et sourit souvent, éloignant toute tentation de pathos pour laisser la place à une rare émotion, intense, complexe et délicate.
De ce spectacle, qui interroge la force des faibles, qui questionne aussi la maternité, la masculinité, la structure familiale, qui use de masques pour mieux dévoiler les âmes, de ce spectacle pudique, flamboyant, doux et vibrant, où circule une grande empathie pour ces êtres bousculés, on gardera le coeur battant et un souvenir tenace.

Marie-Hélène Guérin

 

5 SECONDES
Un spectacle de la compagnie EXIT
Aux Plateaux sauvages du 19 au 31 janvier 2026
Mise en scène Hélène Soulié
Texte Catherine Benhamou
Avec Maxime Taffanel
Assistanat à la mise en scène Lenka Luptakova | Scénographie Emmanuelle Debeusscher et Hélène Soulié | Création lumière Juliette Besançon | Composition musicale Jean-Christophe Sirven | Costumes Pétronille Salomé | Construction décor et marionnette Emmanuelle Debeusscher | Regards extérieurs Morgane Peters (marionnette) & Chloé Bégou | Régie générale Marion Koechlin

Production EXIT | Coproduction et soutien Les Plateaux Sauvages, Théâtre Public de Montreuil – CDN,
Théâtre Charles-Dullin – Grand Quevilly, Théâtre Jérôme Savary – Villeneuve-lès-Maguelone
et Théâtre Jacques Cœur – Ville De Lattes | Coréalisation Les Plateaux Sauvages | Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages | Avec le soutien de la DRAC Occitanie au titre des compagnies conventionnées, d’ARTCENA, de la Ville de Montpellier et du dispositif Impulsions de Montpellier Méditerranée Métropole et du département de l’Hérault | Direction de production En Votre Compagnie – Olivier Talpaert et Nathalie Untersinger
Le texte est publié aux Éditions des femmes – Antoinette Fouque. | Ce texte est lauréat de l’Aide nationale à la création de textes dramatiques – ARTCENA.

Ix Variations : tracklist d’une quête d’identité

À « jardin », une loge avec un miroir et un portant couvert de fringues promettent du jeu, du travestissement, du théâtre ! À « cour », un lit blanc. Ce sera une chambre d’enfant ou d’hôpital, le lieu de l’intime, de ce qu’on traverse, reçoit et extériorise seul.
Et en fond de scène, grand comme le mur du fond, un panneau avec une tracklist à l’ancienne, du temps des CD, 18 intitulés qui s’enchaînent, numérotation, titre, minutage.
Du numéro 000 au numéro 017, tubes ou pépites méconnues des années 2010’ ou standard des 60’, les titres s’égrènent, autant de chapitres, de fragments d’une jeune vie.

Track 000, au commencement était le commencement, « Born this way », dans la pénombre naît Ix. Sueur humeurs et forceps, paroles encourageantes de la sage-femme et jurons de la parturiente : solennité du récit en voix off et pittoresque de la scène, réjouissant télescopage ! L’écriture de Marcos Caramés-Blanco est alerte, rapide, elle gardera cette vivacité tout du long du récit de cette jeunesse.

La sage-femme découvrant l’enfant a « juste un flou ». L’enfant aura juste un flou dans sa vie, oui, si on n’a pas d’autres mots. Et comme le flou c’est pas bien net, le corps médical avec l’approbation de la société va prendre en charge ce flou pour lui donner une forme plus aisément assimilable, à coup de testostérone et de dissimulation aux parents et à l’enfant concernés. À Ix – x comme l’inconnu de l’équation, pas à pas, grandissant, de déchiffrer ce flou qu’on lui interdit et d’y dénicher son identité.

« Au départ de l’écriture, il y a le sentiment qu’on passe sa vie entière à se remettre de son enfance. Les paysages familiaux de la campagne pyrénéenne. » confesse Marcos. Ces cartes postales où l’on se retrouve enfermé.es. Et le manque, le creux que représente l’enfant queer dans la société, qui a fait preuve de beaucoup de créativité pour éliminer cet « être bizarre » de ces rangs : opérations, traitements, thérapies de conversion, toutes sortes de violence contre une identité involontairement mais profondément déstabilisante.

Face A, petite enfance, Face B pré-adolescence, Face C adolescence,
Sacha Starck offre sa présence fluide à ce parcours heurté. Marcos Caramés-Blanco, dont on avait aimé Trigger warning, où irradiait déjà Sacha Starck, a composé sur mesure pour le jeune interprète une partition aux multiples couleurs, se jouant des formes et des registres, 17 variations + 1 autour de la quête d’une identité, d’une affirmation de soi.
Sacha Starck a la virtuosité indispensable pour slalomer d’un registre à l’autre, monologues, lip syncs, stand-up, performance visuelle, introspection et éructation, langue hachée et cryptique des réseaux sociaux, pour jongler avec les personnages extérieurs, passer d’un âge à l’autre, d’un état à l’autre, s’abandonner à la fiction, plonger dans sa propre intimité. Pour se faire gamin bondissant, truculente mère méditerranéenne, docteur sans état d’âme, popstar. Danser, taguer, rager, éprouver le réconfort d’une amitié qui ne juge pas. Jouer sous le masque du maquillage, offrir son visage nu. De la virtuosité, mais aussi une touchante justesse.

Deux poèmes en miroir trouent le spectacle de leurs mots impitoyables et tendres, textes se déroulant sur l’écran. Deux moments immobiles, denses, chargés d’ombres et de poésie.
« il était une fois
sur un tas de pétales un ange sans ailes
il était une fois l’enfance… »
« il était une fois
sur une route départementale un ange et son sac de sport
un soir sans lune il était une fois l’adolescence… »

On aurait pourtant aimé être plus chamboulé.e, mais le format en brèves séquences laisse peu de place pour que se déploient des émotions plus intenses, sans doute. Ça n’enlève rien au plaisir et à l’intérêt de ces Ix Variations : c’est un spectacle riche, sincère et généreux. Eclairant sans être didactique. Le sujet est grave, le traitement est pétillant comme un album pop, mais sans concession. Les violences queerphobes au sein de la société et des familles, l’histoire des brutalités à l’encontre des personnes queer au fil des siècles, l’emprise médicale s’avalanchent dans les mots de Marcos Caramés-Blanco et électrisent le corps de l’interprète.

À voir pour l’écriture contemporaine, bouillonnante, explosive et humaniste de Marcos, pour ce sujet de l’intersexuation rarement abordé (on se souvient tout de même d’un beau Herculine Barbin vu au Théâtre 14) et finement traité, pour la performance sensible d’un acteur polymorphe, vibrant, agile et sincère dans la fantaisie comme dans la gravité, et parce que ça fait du bien de voir un horizon s’éclairer.

« il était toutes les fois
où les anges qui tombent
tombent
et se relèvent
du sang dans la bouche
et un prénom à cracher
toute la vie à faire »

Toute une vie à inventer.

Marie-Hélène Guérin

 

IX VARIATIONS
Au Théâtre Ouvert du 20 au 31 janvier 2026
Conseillé à partir de 14 ans
Texte Marcos Caramés-Blanco
Mise en scène Marcos Caramés-Blanco, Sacha Starck
Avec Sacha Starck
Collaboration artistique Maëlle Dequiedt | Création sonore Thibaut Farineau | Création lumière Enzo Cescatti | Costumes Noé Quilichini
Photos © Christophe Raynaud de Lage
Vidéo © Valentine Borlant

PRODUCTION DÉLÉGUÉE Théâtre de la Bastille
COPRODUCTION Les Quinconces et L’Espal, Scène nationale du Mans ; Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines pour la re-création en salle
SOUTIEN La Colline-théâtre national ; La Chartreuse – CNES de Villeneuve-lez-Avignon