Métallos et Dégraisseurs, une mémoire bien vivante

La création de ce spectacle commence par une collecte de paroles, une série d’entretiens menés par Raphaël Thiéry auprès d’anciens ouvriers et de quelques encadrants de l’usine actuelle. Métallos et Dégraisseurs, c’est l’histoire de millions d’hommes et de femmes d’une classe qui, en un siècle et demi, a été aspirée dans le tourbillon de la révolution industrielle avant d’être engloutie par la révolution financière.
 C’est l’histoire d’un père, d’un oncle, d’une tante, que l’on reconnaît soudain, là, présents.

« Des Forges de Sainte-Colombe à Arcelor Mittal,
récit de la débandade de la métallurgie française. »

Un fond de scène barré par ce qui sera l’horizon des métallos, la petite maison, les murs de l’usine. À l’avant, un panneau permettra de marquer l’avancée du temps : à chaque génération, on y accrochera une petite marionnette faite des fils qu’on fabrique dans l’usine, vêtue d’un « bleu de travail », l’aîné, le premier « tréfileur » de la génération suivante.
Du théâtre-document, un texte écrit et mis en scène avec beaucoup de cœur et de gaité par Patrick Grégoire, nourri des entretiens menés par Raphaël Thiéry, qui porte aussi tous les rôles des pères successifs (ou des fils, qui deviendront des pères…), avec une belle faconde et une grande finesse.
On va traverser 150 ans de la vie d’une usine métallurgique, 7 générations d’ouvriers de fiction qui vont en raconter l’histoire particulière (politique, économique, affective) – bien sûr écho de l’histoire générale du monde ouvrier.

Sujet grave et forme légère.

Un décor modeste et astucieux, qui « enferme » les 5 acteurs à l’avant-scène devant ses panneaux de bois, comme un décor de marionnettes. La mise en scène se joue avec malice des codes du théâtre, laissant ses acteurs présenter leurs personnages successifs ou commenter leurs déboires « bon, là, j’suis la sage-femme parce que la fille n’est pas encore née, alors faut bien que je serve à quelque chose. C’est bizarre d’accoucher sa grand-mère de sa mère, allez poussez madame, allez », faisant surgir leurs visages de pans découpés dans le décor comme des diables hors de leur boîte…
Le propos est réaliste, le sujet rude, mais le ton est volontiers allègre, la forme fantaisiste : l’humour, le burlesque soulignent la vitalité des hommes autant que la cruauté de la société.
Raphaël Thiéry joue les hommes de la famille, Michèle Beaumont, pétillante, joue les mères, Jacques Arnould, vif et fin, sera le col blanc, l’ingénieur, Lise Holin, au jeu polymorphe, mobile et malicieux, accouchera sa grand-mère de sa mère et sa mère d’elle-même avant d’apparaître comme aînée de la 6e génération; l’usine, entité vorace, dévoreuse d’enfants et elle aussi fragile, trône sur le plateau. Maquillage expressionniste, couvre-chef-couronne de fil de fer, Alexis Louis-Lucas, perché sur une structure qui le transforme en haut-fourneau, donne corps et voix à l’usine, bruiteur précis de ses rouages. « Figurez-vous monsieur l’curé que mes ouvriers croient qu’un jour je leur appartiendrai » « Eh bien, figurez-vous que mes fidèles croient qu’un jour le ciel leur appartiendra » « Ahahahah ! »

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Alexis Louis-Lucas, Lise Holin © Yves Nicot

« On a sa dignité dans la famille : le grand-père à son fils :
la grillagerie, ça sert à fabriquer du grillage, et le grillage, ça sert à protéger la propriété privée. Et nous on est communiste de père en fils, alors on travaille pas à la grillagerie. »

Les temps changent…
L’usine geint : « en ’36, j’avais déjà passé 100 ans, je n’avais jamais connu de grève, quand on m’a remis en marche j’ai senti mes premières douleurs… » et ce n’est pas fini… « Je n’ai pas bien vécu la guerre. C’est pendant la guerre que les communistes ont développé l’esprit de sabotage. Et moi, l’idée qu’il sortait de moi des choses défectueuses, moi, ça m’faisait du mal »…
Les hommes sont à la guerre ou au STO, les femmes entrent à l’usine, la cadette va être embauchée à la grillagerie, le père serre les dents.

On ferme la clouterie, l’ingénieur est muté à Paris « ça veut dire que désormais ceux qui vont décider connaîtrons plus l’usine. Lui, il la connaît encore, il y a travaillé, mais les prochains… », les Forges de Sainte-Colombe deviennent l’Aciérie de Neuves-Maisons Châtillon, en ’65 ça sera « Tissmetal » « ça m’plait, ça fait jeune »
Puis la Société des tréfileries de Châtillon-Gorcy, Chiers-Châtillon-Gorcy, Tecnor, Trefil Union…
Restructuration au chronomètre, opération pour cause de soixanthuitite, évolution rationalisation, un ouvrier pour deux machines, fini le temps pour l’ouvrier avait « sa » machine, qu’il bichonnait, qu’il remettait entre les mains de son fils à son départ à la retraite, fini le temps où l’ouvrier connaissait sa machine, son rythme, ses faiblesses… « Une petite saignée de rien du tout pour vous rajeunir », ablation de la câblerie, c’est maintenant les années 80′, 90′, les temps changent…

« Le père à son fils :
Tu passes ton bac et tu dis rien à ton grand-père. »

…l’usine n’est plus l’héritage qu’on veut transmettre à ses enfants, de toutes façons, quelle fierté à appuyer sur des boutons, de toutes façons elle a de plus en plus mauvaise mine, de toutes façons plan de restructuration, départs en pré-retraite, démontage des ateliers…
Au début du XXe siècle l’usine de Sainte-Colombe-sur-Seine employait jusqu’à 1000 personnes. Dans les années 1970 encore 600 personnes y travaillent. Repris par le groupe Arcelor Mittal en 2006, le site ne compte plus qu’une cinquantaine de salariés et une quinzaine d’intérimaires… Les « dégraisseurs », on ne les voit pas, mais ce sont eux qui gagnent. Trefil Union est devenu Trefil Europe, Arcelor, Arcelor Mittal… Même le « restructurateur » a été mis en pré-retraite… les temps n’en finissent pas de changer…

Cinq acteurs, quelques pans de bois, beaucoup d’intelligence et d’humanité : Métallos et Dégraisseurs donne une parole précise autant que vivante à ce monde ouvrier si peu loquace, à cette mémoire discrète et pourtant nécessaire ; on en sort aussi vivifié qu’édifié.

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Michèle Beaumont, Lise Holin, Raphaël Thiery © Yves Nicot

Métallos et Dégraisseurs – spectacle vu le 11 juillet 2016
A l’affiche du Chapeau d’Ébène jusqu’au 30 juillet
Ecriture et mise en scène : Patrick Grégoire
Avec 
Jacques Arnould, Michèle Beaumont, Lise Holin, Alexis Louis-Lucas et Raphaël Thiery

Les inoubliables Damnés d’Avignon

Les Damnés – spectacle vu le 6 juillet 2016
Dans la Cour d’Honneur du Festival d’Avignon jusqu’au 16 juillet 2016 et à la Comédie-Française du 24 septembre 2016 au 13 janvier 2017
D’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli
Mise en scène : Ivo van Hove

Les Damnes Avignon 2016
© Jan Versweyveld, coll. Comédie-Française

 

« Et ceux qui cherchent refuge dans la neutralité seront les perdants de la partie. »

Toute vie de spectateur est traversée par des événements d’exception. Des spectacles attendus, imaginés, espérés, rêvés. Des sorties programmées longtemps à l’avance, des soirées nécessitant un rituel hors-normes. Et parmi ces expériences particulières, certaines, rares et précieuses, sont à la hauteur de nos attentes, voire les surpassent. Ces représentations sont celles dont les souvenirs forgent notre ADN de spectateur. Les Damnés d’Ivo van Hove fut pour moi l’une de ces expériences magiques.

L’immensité de la Cour d’Honneur est naturellement, logiquement, parfaitement exploitée par le metteur en scène belge. Parterre orange immaculé, grand écran en fond de scène, peu d’éléments de décor. Juste de quoi se changer et se maquiller côté jardin, et six cercueils côté cour. Des cercueils vers lesquels nous méneront la succession de drames, assassinats et crimes qui ponctuent la pièce. Ivo van Hove interprète le scénario de Visconti – l’histoire de la famille Essenbeck, riche propriétaire d’aciéries en Allemagne à l’heure du triomphe du régime nazi – comme « une célébration du Mal ». Comment, de compromissions en trahisons, de meurtres en manipulations, chacun tente-t-il de se rapprocher d’un pouvoir coupable de toutes les ignominies ?

 

Les Damnes d'Avignon Christophe Montenez Elsa Lepoivre Guillaume Gallienne

 

Le résultat est noir, glaçant, dérangeant, perturbant, certes. Mais il est surtout immensément beau. Tout est dans l’épure et la verticalité chez Ivo van Hove. Rien de superflu, chaque geste est précis, correspondant à un objectif bien défini. Conscient de diriger d’immenses comédiens, le metteur en scène leur fait déployer une infinie palette d’émotions, surlignées par la sonorisation qui permet encore davantage de nuances. D’une Elsa Lepoivre impériale et shakespearienne à un Guillaume Gallienne tranchant et inquiétant, d’un Eric Génovèse maléfique et mielleux à une Jennifer Decker mutine et sensuelle, d’une Adeline d’Hermy touchante et vulnérable à un Denis Podalydès fourbe et odieux, d’un Loïc Corbery doux et violent à un Clément Hervieu-Léger gracieux et fragile…tous sont sublimés dans la « Cour d’Ivo ». Cette chaîne humaine et maléfique a pour point de départ Joachim von Essenbeck, le patriarche, incarné par un Didier Sandre tout en retenue. La scène où il bascule, cédant à la compromission, est le premier moment fort du spectacle. Sur fond de clarinette (Clément Hervieu-Léger nous révéle ici un autre de ses talents), Ivo van Hove projette en gros plan les doutes de Joachim. Les secondes s’égrennent, on passe du plan large de la fête familiale au cadre serré qui capture les larmes de Didier Sandre et l’on est saisi par tant de beauté.

 

Les Damnes d'Avignon ivo van Hove

 

A l’autre bout de la chaîne et de la lignée : le jeune Martin, fils de la baronne Sophie von Essenbeck, considéré par Ivo van Hove comme le personnage central de l’histoire. « Un caméléon, un nihiliste sans ambitions, qui ne pense qu’à sa survie ». Christophe Montenez incarne à merveille ce nihilisme, cette absence totale de scrupules, cette incapacité à éprouver le moindre sentiment. Il nous glace, nous transporte, nous amuse, nous émeut et nous terrorise. Car son Martin nous fait toucher du doigt un danger terriblement actuel qui rôde et nous menace… Et si les Damnés d’Ivo van Hove sont inoubliables, c’est aussi parce qu’il est primordial de les toujours garder en mémoire.

 

La demande d’emploi au Studio-Théâtre : du concret à l’intime

La demande d’emploi de Michel Vinaver – Spectacle vu le 2 juin 2016
A l’affiche du Studio-Théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 3 juillet 2016
Mise en scène : Gilles David
Avec Alain Lenglet, Clotilde de Bayser, Louis Arene, Anna Cervinka

 

« Cette pièce a été un travail au long cours, passionnant, pour trouver le mode d’emploi de cette Demande » –  Alain Lenglet

Dans cette pièce, écrite il y a près de 50 ans, composée de 30 bribes de conversation, le spectateur rencontre Fage/Alain Lenglet, cadre commercial quinquagénaire récemment « remercié » de sa société. Fage fait face aux échanges verbaux successifs avec deux de ses proches : Louise/Clotilde de Bayser -son épouse aimante et protectrice- et Nathalie/Anna Cervinka -leur fille de 16 ans, lycéenne contestataire. Ainsi qu’avec un troisième intervenant externe à la famille Wallace/Louis Arene, le recruteur du futur poste escompté –caricatural par son absence d’humanité.

Ce qui fait travailler notre plasticité neuronale est l’extraordinaire combat de fleuret mené par Fage pour exister, s’extirper de cette mort sociale annoncée en même temps qu’il gère les préoccupations de sa famille, notamment la présumée grossesse de Nathalie.
Le rythme des interjections permanentes entre les protagonistes sur mille sujets du quotidien est scandé par les multiples questions du recruteur visant à cerner la personnalité du potentiel candidat.

La mise en scène de Gilles David est précise, non-linéaire, pleine d’humour, avec parfois des airs de transe chamanique. Elle participe à ce processus d’explosion continue avec un texte écrit sans aucune ponctuation.
L’interprétation puissante et subtile des quatre comédiens nous tient en haleine. Fage, bel homme, attachant par les différents souvenirs partagés avec sa fille, fragilisé par sa peur de l’exclusion, est d’une grande dignité. Nathalie, adolescente spontanée, nous émeut par sa candeur et sa répartie. Wallace nous envoute par une perverse manipulation mentale et Louise révèle sa force de survie.
La Liberté individuelle est partie prenante de cette pièce qui renvoie à toutes les dimensions de son auteur vivant, Michel Vinaver –écrivain, homme d’entreprise, enseignant, père, etc… Chaque spectateur, face à sa propre fragmentation de vie professionnelle et privée, va co-écrire l’issue, fatale ou pas, de cette œuvre étonnante… Comme le dit Nathalie : « Tu me vois sur un seul plan, on vit sur plusieurs plans ».

Alors, pour imaginer votre propre fin, il ne vous reste qu’à vous rendre au Studio-Théâtre…

Magali Rosselo

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La Dernière bande à l’Œuvre… Bobine ! Bobiiiine !

La Dernière bande de Samuel Beckett – Spectacle vu le 16 avril 2016
A l’affiche du Théâtre de l’Œuvre jusqu’au 30 juin 2016
Mise en scène : Peter Stein
Avec Jacques Weber

 

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Dans cette courte pièce écrite par le prix Nobel de Littérature à l’âge de 52 ans, nous sommes projetés dans les derniers moments de vie de Krapp, écrivain âgé, myope et dur d’oreille. Il se remémore des souvenirs enregistrés depuis 30 ans, à sa date anniversaire sur un magnétophone d’époque.

Cette pièce est jouissive et tendue par de multiples paradoxes, liés tant à l’écriture de Samuel Beckett qu’à l’incarnation voulue par Jacques Weber et Peter Stein.

Le début de ce monologue se déroule sans que le comédien –travesti en clown, grâce aux costumes d’Annamarie Heinrich et au maquillage de Cécile Kretschmar, Jacques Weber est méconnaissable- ne prononce un seul mot, se livrant à un rituel de dégustation de bananes et de recherche de bobines dans un immense bureau –décor majestueux et épuré de Ferdinand Wögerbauer. Le public devient immédiatement le geôlier de cet animal qui lui renvoie l’image de sa propre prison !

 

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Le souvenir de la balade en barque avec une jeune amoureuse va hanter par trois fois l’esprit du vieil homme et là-encore ce sont les oppositions entre les différentes temporalités qui nous prennent aux tripes : le corps de l’homme affaibli, alcoolique, tordu entre deux quintes de toux, se confrontant à la vitalité et l’exubérance des émotions amoureuses qui surgissent sous nos yeux !

Enfin, l’histoire est rythmée par un humour imprévu, lié à des ruptures de langage et des mots qui sortent de nulle part ; la danse dans laquelle Krapp nous entraîne pour reconnaitre le mot « viduité » est une pure délectation.

Enfin, Jacques Weber est un Maître accompagné par un autre Maître Peter Stein.

Alors, pas d’hésitation, allez rembobiner la bande au Théâtre de l’Œuvre, et ce pour la dernière pièce programmée par son Directeur Frédéric Franck !

Magali Rosselo

 

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Sur les cendres en avant : la grande fête macabre de Pierre Notte

Sur les cendres en avant – Spectacle vu le 20 avril 2016
A l’affiche du Théâtre du Rond-Point jusqu’au 14 mai 2016
Texte, musique et mise en scène : Pierre Notte
Avec : Juliette Coulon, Blanche Leleu, Chloé Olivères, Elsa Rozenknop
Au piano : Donia Berriri

« Une grande fête macabre et joyeuse sur la question du voisinage »C’est en ces termes que Pierre Notte résume son dernier spectacle.

En cette fin avril 2016, à l’heure où Paris est gris, triste et froid, il est un endroit où se ressourcer et reprendre espoir. Oublier ses tracas le temps d’une parenthèse (en)-chantée… Rendez-vous au Théâtre du Rond-Point, salle Jean Tardieu. Ne soyez pas effrayé par les gravats et décombres qui jonchent la partie droite de la scène. De ces débris, de ces ruines, de ces cendres naîtront des trésors.

Pour raconter un drame de voisinage, Pierre Notte convie sur scène quatre femmes plus ou moins cabossées par la vie. D’abord, il y a Mademoiselle Rose, celle qui reste assise au milieu de ses meubles calcinés. Celle qui n’a que ses jumeaux à la bouche, mais de jumeaux point de trace. Celle qui feint d’ignorer que la cloison a brûlé. Parce qu’elle serait contrainte d’adresser la parole à sa prostituée de voisine. Il y a donc aussi Macha, la putain, qui n’a trouvé d’autre moyen pour subvenir aux besoins de sa sœur Nina. Nina, l’adolescente rebelle en mal de figure paternelle. Nina qui cherche de façon quasi obsessionnelle son épluche-légumes. Nina qui veut de jolies jambes fines de danseuse.
Et puis, surgie sans crier gare et armée jusqu’aux dents, il y a cette femme trompée, jalouse, prête à tout pour sauver son honneur et récupérer son homme.

 

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© Giovanni Cittadini Cesi

Comment ces quatre destins brisés, désespérés parviendront-ils à former un quatuor aussi harmonieux ?
Simplement, l’air de rien, sur des airs spontanés et faciles.
En chansons, en ritournelles, en rengaines et leïtmotivs.
Naturellement, grâce à la poésie instinctive de Pierre Notte qui a su créer cet objet théâtral drôle, tendre, grinçant, léger, pétillant et joliment optimiste.

Au Rond-Point, jusqu’au 14 mai ce ne sont pas les cendres qui vous réchaufferont le coeur, mais les airs d’une truculente comédie de voisinage :

1 – Pierre Notte souhaitait contrebalancer l’aspect très simple et quotidien de l’écriture par la musique et la chanson : pari gagné !
2 – Les quatre comédiennes sont toujours justes, le chant n’altérant pas leur jeu : challenge relevé !
3 – Au final, on sort léger, optimiste, joyeux et réchauffé : soirée gagnée !

 

Les Fureurs d’Ostrowsky : portrait de famille à l’hémoglobine

Les Fureurs d’Ostrowsky – spectacle vu le 20 avril 2016
À l’affiche du Théâtre de Belleville jusqu’au 22 avril – puis au Théâtre Gilgamesh (ex-Girasole) à Avignon du 7 au 30 juillet.
Texte Gilles Ostrowsky et Jean-Michel Rabeux
Délire mythologique
D’après (très très lointainement) la terrible histoire des Atrides
Mise en scène Jean-Michel Rabeux
Avec Gilles Ostrowsky

Au sujet du sang, et du théâtre

Enfermé dans une haute cage aux barreaux solides, un boucher lunaire et sanguinolent surgit de derrière un étal/autel – car il sera beaucoup question de boucherie et de dieux dans cette histoire…

L’habit ne fait décidément pas le moine, et c’est un Gilles Ostrowsky paré comme à la plage, tongs, short, chemisette à fleurs, qui va s’emparer de la fresque sanglante des Atrides, l’engloutir, la mâcher, plus ou moins la digérer (tous ces meurtres fatiguent l’estomac et mettent les nerfs à vif), et nous la restituer, passée au filtre de son corps élastique. Condensée ainsi, projetée en un langage très actuel, la tragédie des Atrides, dans ses répétitions, ses excès, sa réinvention perpétuelle du pire, prend des allures de farce burlesque.

Rabeux a étudié la philo ? Ostroswky a œuvré comme clown ? tous deux en ont gardé le goût de la rébellion et du paradoxe, le « goût du non » (dit de lui-même Rabeux) et du rire fou.

La mise en scène (se) joue des codes du cabaret, du music-hall, du grand-guignol, nous mitonne du brutal, du trivial, pour faire surgir l’universel, le tragique, nous le faire empoigner par le rire et l’effroi.
Avec quelques articles de carnaval, vaguement grotesques, un casque de soldat antique en plastoc, des litres d’hémoglobine, des têtes de poupée, dans l’arène de sa cage ceinte de lumières minimales et précises, avec la virulence du texte pour transe, la liberté de jeu d’Ostrowsky semble sans bornes. Et Ostrowsky-Atrée, Ostrowsky-Agamemnon, Ostrowsky-narrateur lance à plusieurs reprises à son auditoire « imagine ! » – « imagine, comment fait-on pour cuisiner des enfants, on n’a pas de recettes, imagine, le père avec son masque, imagine, la mère avec sa hache, imagine, le doute, imagine, le remords ! ». « Imagine » : incantation magique ! On est bien au théâtre, et c’est bien un art vivant, où tout est vivant, l’auteur, le personnage, le passé, le futur, l’acteur, le spectateur !

 

LesFureurs@RonanThenadey
Gilles Ostrowsky © Ronan Thenadey

Ostrowsky prévient en « note d’intention « de toute façon on sait tous que les morts parlent très bien au théâtre et là on va pas se priver, on va les faire parler les morts ! ». Alors ça jacte, ça gueule, ça geint, ça fredonne et ça impréque, de génération en génération, ça trahit et ça maudit, tout ça sort d’Ostrowsky, les paroles des morts, les paroles des vivants, celles des vivants qui vont transformer des vivants en morts, même celles des chèvres et des bébés qui ne se doutent encore de rien, le texte déboule comme un torrent, avec ses tourbillons, ses chutes, élans de fureurs, blagues incongrues, et parfois un étalement apaisé.

Et si le beau et le bizarre fraient toujours ensemble, cet étrange moment suspendu où Ostrowsky se métamorphose en Clytemnestre, la femme meurtrie, lente mue commençant en se perchant sur des hauts talons instables, ce moment est sûrement un de leurs rejetons, fragile, biscornu, et bizarrement beau.

La folie comme remède à la folie

Le mur de la cage va s’abattre, et Oreste, petit-fils d’une lignée de meurtriers, infanticides, traîtres, va pouvoir se libérer du joug de la destinée familiale. « Comme tous et comme toujours, il trempe son épée dans le sang familial, mais là, c’est celui de la mère, et, gronde Ostrowsky mécontent qu’on puisse en arriver là, ça, ça ne pardonne pas : il va pouvoir devenir complétement fou ».

Ostrowsky et Rabeux eux-mêmes se libèrent de la mythologie antique pour offrir à Oreste une porte de sortie, et c’est par quelques pas de danse tâtonnants, sur les notes acidulées de Raindrops keep fallin’ on my head, qu’Oreste va s’échapper définitivement.

Le spectacle n’est plus à l’affiche au Théâtre de Belleville que quelques jours, mais, Parisiens, il n’est pas trop tard. Allez-y ce soir, à 20h30 vous êtes sortis, pile pour le dîner. Et il reprend à Avignon pour le festival, salle Guilgamesh. Guettez-le.

 

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Compagnie au Studio-Théâtre : « Soyez câlins ! »

Compagnie de Samuel Beckett – Spectacle vu le 16 avril 2016
A l’affiche du Studio-Théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 24 avril 2016
Conception et interprétation : Christian Gonon
Collaboration artistique et dramaturgie : Pascal Antonini
Lumières : Julien Barbazin

 

« Compagnie », écrit par Samuel Beckett 9 ans avant sa mort, a été joué en 1984 par Pierre Dux, avec une mise en scène de Pierre Chabert. L’auteur irlandais qui, de façon générale, ne voulait pas expliquer intellectuellement son œuvre, s’était néanmoins livré à cette confidence : « Soyez câlins avec ce texte ! ».

Aujourd’hui, c’est Christian Gonon qui nous offre cet objet théâtral difficilement identifiable ; une heure de spectacle sépare la première phrase : « Une voix parvient à quelqu’un dans le noir. Imaginer » de la dernière : « Seul ». Dans cet intervalle, nous remontons le temps et partageons différents souvenirs de l’enfance de l’écrivain : naissance, relation aux parents, transport amoureux, soin d’un animal. La solitude et la finitude de la condition humaine sont abordées via des mots réalistes et crus.

 

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©Vincent Pontet – coll. Comédie-Française

 

Le mental-seul n’est pas de la meilleure compagnie pour réaliser ce voyage initiatique et accepter ce saut dans le vide qui nous interroge sur le sens de notre propre vie !

Christian Gonon, seul en scène, apporte délicatesse par rapport aux mots et aux silences, humour pudique et sensualité à ce puissant travail de dissection de l’âme humaine, préparé avec Pascal Antonini, depuis plusieurs mois.

En ne retenant qu’une phrase, Christian Gonon choisit de nous dire : « Si tes yeux venaient à s’ouvrir, le noir s’éclaircirait« .

« Compagnie » est superbe –les lumières en clair/obscur favorisant le regard intérieur-, déconcertant et hypnotisant ! Courez-y !

Magali Rosselo

 

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La Ménagerie de verre, « trip in memory »

La Ménagerie de verre – Spectacle vu le 14 avril 2016
A l’affiche du Théâtre de la Colline jusqu’au 28 avril 2016
De Tennessee Williams – Mise en scène Daniel Jeanneteau
Avec : Solène Arbel, Pierric Plathier, Dominique Reymond, Olivier Werner

Comment déposer les bribes d’une mémoire sur un plateau de théâtre ? Daniel Jeanneteau y parvient à merveille, nous offrant un spectacle d’une absolue beauté.

Daniel Jeanneteau est arrivé à La Ménagerie de verre par le biais d’une commande lancée par le Centre culturel de Shizuoka, près de Tokyo. Lui qui pensait a priori ne pas aimer la pièce découvre une écriture singulière, basée sur un effet de distance avec le réel. « The play is memory » : c’est ainsi que Tennessee Williams présente lui-même son œuvre. Dans la mémoire, tout peut être exagéré ou éludé. Le monde est forcément affecté par la charge affective et émotionnelle liée aux souvenirs.

Tenter de restituer ce qu’est un espace intérieur : c’est précisément ce challenge que Daniel Jeanneteau a souhaité relever, cette difficulté à laquelle il a aimé se frotter. Le résultat, qui peut sembler déroutant si l’on n’accepte pas ce principe de départ, permet de pénétrer dans les différentes couches de souvenirs de Tom. En fonction des bribes qu’il nous raconte et de leur acuité respective, la densité des personnages évolue. Daniel Jeanneteau offre ainsi aux quatre comédiens l’occasion de déployer une vaste palette de jeu. Toujours inouïe sur un plateau, Dominique Reymond est Amanda Wingfield, cette femme obsédée par sa jeunesse perdue, qui vit seule avec ses deux enfants adultes et va orchestrer l’éclatement de sa funeste cellule familiale.

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Personnage central, Amanda passe par tous les stades : tantôt spectrale et glaciale, tantôt extrêmement réaliste et concrète. D’un instant à l’autre, au gré de la mémoire de Tom, elle se montre violente, douce, tyrannique, intraitable, drôle, brutale, ingénue, perverse, amère, farouche, légère, frivole, charmeuse, intransigeante, impitoyable et captivante. Les trois autres comédiens ne sont pas en reste. Solène Arbel, touchante de fragilité et d’étrangeté, Pierric Plathier, son « galant » déniché par Tom pour faire plaisir à sa mère et l’excellent Olivier Werner en narrateur aux airs de Cassandre nous font voyager de souvenirs en remembrances, d’évocations en impressions. Un voyage d’une beauté rare et entière.

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En attendant une tournée et une reprise, il est encore temps d’aller découvrir cette Ménagerie si poétique et troublante :

1 – Tout est sublime sur le plateau : les effets de son et de lumière, la scénographie simple et belle – un plateau carré entouré de rideaux blancs translucides, qui apportent cette « déréalisation » souhaitée par l’auteur.
2 – Autour d’une Dominique Reymond miraculeuse, les trois autres comédiens répandent leurs propres miracles.
3 – Au bout du compte, Daniel Jeanneteau relève ce challenge de nous embarquer dans une quasi-réminiscence de Tennessee Williams.

 

 

 

 

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Phèdre(s) : lettre ouverte à Isabelle Huppert…

Phèdre(s) – Spectacle vu le 24 mars 2016 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe
A l’affiche de l’Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’au 13 mai 2016
De Wajdi Mouawad, Sarah Kane et J.M. Coetzee
Mise en scène : Krzysztof Warlikoswki

En sortant de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, j’ai eu envie d’écrire une lettre enflammée au monstre sacré Isabelle Huppert…

Chère Isabelle, merci d’avoir accepté d’incarner les trois Phèdres de Warlikowski. Merci d’être aussi plurielle, aussi multiple, aussi innombrable. Merci d’être incandescente, magnétique, lumineuse, hypnotique, magistrale, fascinante, envoûtante. Merci d’être une reine parmi les reines. Lorsque vous apparaissez, Aphrodite ultra sexy de Wajdi Mouawad, on devine déjà l’inoubliable soirée que vous allez nous offrir. De la déesse de l’Amour à cette figure centrale de la mythologie – Phèdre brûlante de passion pour Hyppolite, le fils de son mari Thésée – vous entrez comme par effraction dans l’imaginaire de cette légende collective, vous la violentez, vous la diffractez. Cette Phèdre surgie de la pièce Une Chienne de Wajdi Mouawad emprunte aux textes d’Euripide, Eschyle, Sénèque. Avec Mouawad, grâce à lui, vous offrez au destin de cette première Phèdre une trajectoire tout autre, un chemin vers la sexualité, la lutte et l’émancipation des femmes.

 

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©Pascal Victor

Plus tard, après que vous avez fait disparaître cette première Phèdre à coup de nœud coulant, vous faites entendre la Phèdre de Sarah Kane. Avec une force inouïe, sans doute jamais atteinte. Cette Phèdre incestueuse, charnelle, exaltée, centrée sur son désir sexuel. Cette mère maladivement jalouse de sa fille, une Strophe elle-même incestueuse née de la plume de Sarah Kane.

Un deuxième nœud coulant plus tard, vous voici métamorphosée en Elisabeth Costello, cette conférencière autobiographique mise en avant par J.M. Coetzee. Tellement différente des deux précédentes Phèdres que vous avez incarnées précédemment. Mi-cérébrale, mi-taquine, vous nous faites voyager dans un tout autre univers. Et lorsque, tout à coup, au détour de vos exposés un brin provocateurs, vous déclamez une tirade de Racine, la grande tragédienne que vous êtes nous cueille intégralement, profondément et parfaitement.

 

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Vos partenaires de scène se surpassent à votre contact. Agatha Buzek, Andrzej Chyra, Alex Deccas, Gaël Kamilindi et Nora Krief sont sublimés par votre présence. Chère Isabelle, merci de repousser à ce point les limites de ce qui peut émerger sur une scène de théâtre. Quiconque aime le théâtre est nécessairement follement éperdu de vous…

 

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Cabaret Léo Ferré au Studio-Théâtre

Cabaret Léo Ferré – Spectacle vu le 19 mars 2016
A l’affiche du Studio-Théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 8 mai 2016
De Léo Ferré
Direction artistique : Claude Mathieu
Direction musicale :  Benoît Urbain
Avec les comédiens : Martine Chevallier, Véronique Vella, Alexandre Pavloff, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Christophe Montenez et Pauline Clément
Et les musiciens : Benoît Urbain, Paul Abirached, Olivier Moret et Alain Grange

Ni Dieu, ni Maître !

Spectacle d’une heure sur les œuvres du chanteur libertaire, la magie est liée à l’interprétation subtile des 17 chansons par les 7 comédiens du Français ; le choix des œuvres paraissant en parfaite harmonie avec la personnalité que chacun a voulu nous offrir. Toutes les dimensions du poète en ressortent magnifiées et nous sommes emportés par l’utopie, la soif de liberté et le jusqu’au boutisme de cet auteur au genre unique.

Parmi ce voyage de 50 ans de créations, quelles seraient les 3 chansons qui nous entraineraient particulièrement dans la passion et l’émotion ?

Le trio de la Maffia constitué par Serge Bagdassarian, Alexandre Pavloff et Christophe Montenez (quelle voix !), nous terrorise, et nous sommes prêts à accepter à peu près n’importe quoi et « Tant pis si t’es au bas d’l’affiche, t’avais qu’à êt’ dans la Maffia ».

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©Vincent Pontet – coll. Comédie-Française

Le Paris Canaille des années 1955 nous saute au visage grâce à la fougue et à la puissance unique de Véronique Vella et à « ses Brins des Lilas, Fleurs de Pantin et ses p’tits tapins qui font merveille ».

Enfin, La Mélancolie incarnée par Martine Chevallier nous transperce, aligne en nous l’humain et le divin !

Au-delà d’une interprétation alliant profondeur et légèreté, c’est le travail de l’équipe sur tout le spectacle qui émane. « Concentration, fraternité et attention qualifient autant nos répétitions que les relations entre nous, et cela à chaque représentation », nous dévoile Martine Chevallier.

Le spectateur le sent et en ressort transformé. Sans hésiter, offrez-vous ce présent avec ces compagnons respectueux de Léo Ferré !

Magali Rosselo