Dans ma cuisine, un désert ? : danse, théâtre et cirque fusionnent pour un spectacle solaire et sensible sur l’eau

Les frères chorégraphes Christian et François Ben Aïm croisent leur talent à celui de l’autrice Mariette Navarro pour cette oeuvre dansée-jouée. Avec Dans ma cuisine, un désert ?, ils continuent d’adresser à l‘enfance leur réflexion sur l’écologie. En 2013 La Forêt ébouriffée et en 2018 Mirages – les âmes boréales emmenaient le jeune public dans des mondes arboricoles ou glaciaires. Aujourd’hui, c’est l’eau qui irrigue cette nouvelle pièce.

C’est l’eau petite goutte berceau de vie, l’eau comme élément fondateur nos corps et de notre planète bleue qui parcourt ce spectacle, mais aussi l’eau anthropocène, vénérée et maltraitée par les humains, ressource fragilisée devenue enjeu géopolitique et capitaliste.
Le sujet est vaste et complexe, mais les frères Ben Aïm et Mariette Navarro en ont fait une oeuvre sensible, à portée de jeune public. Mots, danses, acrobaties font poésie et sens pour raconter-montrer cette eau vitale et vivante, cet objet physique et mental hautement politique, hautement poétique.

La cage de scène des Plateaux sauvages est à nu, une grande table au fond, à l’avant-scène une colonne de bois clair portant robinetterie, et au centre un vaste espace de jeu. Elle et lui, vêtements androgynes couleur d’automne et de fruits mûrs, de cerise et de citron, sont grands et fins comme roseau, souples comme anguille. Leur danse un peu circassienne, portée par la superbe composition de Patrick de Oliviera, enveloppante, au remarquable pouvoir d’évocation, est tout en mouvements fluides, ondulants comme rivière.

Ils guettent l’eau au robinet « Toujours rien ? – non, pas d’eau, regarde, ma peau est sèche comme une terre craquelée, sèche comme un morceau d’argile oublié, comme la terre et l’océan divorcés »

De la douche couleront du sable, de la fumée, des grondements d’orage.

Les souvenirs s’épanchent, douce mémoire qui remonte si loin et si proche.
« Est-ce que tu te souviens dans l’eau coulait ? La première goutte sur la terre, comme ça s’infiltrait jusqu’aux racines. »
Ils sont très aériens, acrobates et rayons de soleil.
« Tu te souviens de la nage ? De la carapace d’eau contre la brûlure du soleil ? Tu te souviens du ventre de maman, son eau tiède et sucrée, son balancement ? »
Dans un beau pas de deux, elle et lui sont portant.es et porté.es, pieds nus légers comme des plumes.
Une goutte d’eau avalée circule d’un corps à l’autre et les agite drôlement de l’intérieur, Louise Hardouin et Jules Sadoughi se font clowns et algues dans le courant, les yeux des petits spectateurs pétillent de plaisir.

Texte et gestes se complètent, se répondent et se révèlent, pour rendre perceptible l’eau du monde, de nos corps et de nos esprits. Salti et glissandi, bref tango et taqueneries – Christian et François Ben Aïm ont composé une grammaire de souplesse et de rebonds, un vocabulaires de sourires, de volutes, ondulations et tourbillons. Et Mariette Navarro a offert aux interprètes une langue joueuse, pleine d’humour, qui ouvre la porte à l’imaginaire, et pour autant explore les enjeux avec clarté.

Un verre d’eau enfin ! « – C’est mon eau. – C’est ton eau ? – Oui, c’est mon verre. – Ça va pas, il met un pronom possessif au mot « eau » ! L’eau, ça n’appartient pas. Ou alors, je te la vends. »
Dans ma cuisine, un désert ? raconte aussi bien sûr, on l’entend dans le titre, l’eau devenue rare, eau qui n’appartient plus à tous, mais qu’on traque, qu’on s’approprie, qu’on monnaye, qu’on vole. Les notes de piano, claps de main et guitares chaleureuses font place à une clarinette nerveuse, des percus sombres, des violons hachés hachant, la complicité du duo fait place à la confrontation. Les auteurs et autrice ont tenu à faire ressentir, à donner parole, forme et mouvement à cette crise de l’eau et ce qu’en font les humains.
Pourtant, sur une rythmique de battements de coeur, dans un tournoiement de soufi, sous les belles lumières sensuelles et précises signées Laurent Patissier, c’est la force intrinsèque de cet élément, c’est la puissance de la vie qui emporte.
Et les spectateurs grands et petits applaudissent avec enthousiasme, repartant la conscience un peu éclairée et l’âme émerveillée de ce spectacle joyeux et solaire, qui invite à se sentir « vaste comme l’océan ».

Marie-Hélène Guérin

 

DANS MA CUISINE, UN DÉSERT ?
Un spectacle de la compagnie CFB 451
À voir – dès 6 ans- aux Plateaux sauvages jusqu’au 21 février
Avec Louise Hardouin et Jules Sadoughi
Chorégraphie Christian et François Ben Aïm
Écriture et dramaturgie Mariette Navarro
Création musicale Patrick de Oliveira | Création lumières Laurent Patissier | Création costumes Aurore Thibout
Régie générale Stéphane Holvêque
Remerciements à Toma Roche et Maxime Segher
Photos © Patrick Berger

À voir :
Du 13 Fév 2026 au 21 Fév 2026 – Les Plateaux Sauvages, Paris (75)
Du 12 au 14 Mars 2026 – L’Orange Bleue*, Espace culturel d’Eaubonne (95)
Les 29 et 30 Mars 2026 – Le Figuier Blanc, Argenteuil (95)
Le 26 Avril 2026 – Fête du livre jeunesse de Villeurbanne (69)
Les 28 et 29 Mai 2026 – Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec (93)

Coproductions L’Odyssée – Scène conventionnée d’intérêt national « Art et création » de Périgueux (24), Théâtre de Suresnes Jean Vilar (92), Le Trident – Scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin (50), Le Figuier Blanc d’Argenteuil (95), Fondation Royaumont (95), Théâtre des Bergeries de Noisy-le-Sec (93)
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages de Paris (75)
Accueil en résidence de création Théâtre Jacques Carat de Cachan (94), L’Envolée – Pôle artistique du Val Briard (77), Monastère de Saorge – Centre des Monuments Nationaux (06)
Soutiens SPEDIDAM, Région Île-de-France, Ville de Paris
Mise à disposition de studio Atelier de Paris – Centre de développement chorégraphique national (75), Les Tréteaux de France – Centre dramatique national

Nous ou Le Paradoxe du hérisson : « familles je vous aime » – une fable humaniste réjouissante

En préambule, pour celleux qui ne connaissent pas, un petit rappel du paradoxe du hérisson :
Il était une fois, dans une forêt bien glaciale, une tribu de hérissons frigorifiés. Ils se blottirent les uns contre les autres pour se réchauffer. Bientôt, la douleur causée par les piquants des uns et des autres les fit s’éloigner. Mais le besoin de chaleur les rapprocha à nouveau, et la blessure des piquants se répéta, ils tâtonnèrent ainsi jusqu’à découvrir la bonne distance, à partir de laquelle ils se réchaufferaient sans désagrément.
C’est Schopenhauer, pas étouffé par la bonhomie, qui brandit cette parabole pour souligner combien « le besoin de société qui naît du vide et de la monotonie de la vie des hommes les rapproche ; mais leurs nombreuses qualités désagréables et répugnantes et leurs insupportables inconvénients les séparent à nouveau »…

Muriel Imbach, elle, va plutôt explorer dans ce « paradoxe du hérisson » la pluralité des formes que peut prendre la famille, cherchant dans ce flux et reflux des êtres les uns vers les autres la matrice d’un « nous » protéiforme.
La Suissesse, élevée par un père philosophe, travaille depuis longtemps déjà non seulement pour mais surtout avec les enfants. Femme de théâtre et femme de philosophie, Muriel Imbach entrelace finement ces deux disciplines pour offrir aux enfants (et aux adultes) un formidable outil de réflexion, une fabuleuse machine à grandir, étendre sa compréhension du monde et de ses habitants et s’amuser !

Dans une forêt d’humus noir et de lianes ondulantes, passe une cordée hétéroclite et vaguement égarée d’humain.es (+ une plante grasse) d’âges et de carnations diverses. Elles et ils sont vêtu.es de jupes et blousons couleur de pivoines et pavots, se ressemblant mais dissemblables, relié.es par un cordage comme les alpinistes affrontant de rudes montagnes.
L’image, très graphique, est à la fois jolie et drôle, et donne le ton de ce « Nous », vif, joyeux, ludique autant que sensible.

Ensemble, ils sont quoi, ces cinq encordé.es ? Une tribu, un orchestre, un troupeau, une famille ? Ils ont l’aisance de la routine, chacun.e sa place, chacun.e son accessoire et sa fonction, et ne se posent pas la question, jusqu’à ce qu’ils rencontrent une joliment prénommée Selvi de bleu vêtue, nez au vent, promeneuse solitaire, curieuse et liante.
« Qu’est-ce qui nous arrive quand tout autre arrive ? » , interroge Marie-José Mondzain (Accueillir, venu.e d’un ventre ou d’un pays), dont les réflexions ont nourris la création de Nous. Qu’est-ce qui nous arrive, comment faire place à l’autre ? Que faire des liens qui existent si on veut que d’autres naissent ? Comment d’un « vous + moi » faire un nouveau « nous » ?

La nouvelle venue rompt en douceur l’ordre établi, oxygène le groupe et permet la recomposition d’autres modules, de « nous » multiples et changeants, autant d’affinités, de façons de se reconnaître et de cheminer ensemble – « nous qui aimons les oranges » « nous qui avons le nombril rentré » « nous qui aimons bien être seul parfois » « nous qui avons parfois peur la nuit » « nous qui avons une petite faim »…
Nous, à la suite du petit groupe qui apprend à se reconfigurer, à fluctuer/se transformer, ouvre la porte à l’interrogation des liens possibles, au foisonnement des formes et des définitions. Face au modèle restreint de la famille papa-maman-deux-enfants, le spectacle déploie un imaginaire de familles élargies, mobiles, englobantes. Un imaginaire, mais aussi une réalité, qui sans doute manque de mots, de narrations, de représentations dans l’espace mental commun, et à qui ce Nous donne une parole, joyeuse et vivace.
Familles sociales, amicales, de naissance, familles composites, choisies. Entité miniature d’un parent-un enfant, couple sans enfant, ou large « parentèle ressentie » incorporant des personnes sans validation généalogique ou administrative, foyers non-hétéronormés, couples queers, fratrie ou sororerie sans ADN commun… Et pourquoi pas même se sentir faire famille avec des êtres qui nous ont construits sans nous connaître, des œuvres, des lieux, des non-humains qui nous protègent et qu’on chérit – autant de façon d’être soi et de faire société.

Au cœur du plateau se dresse un tipi de cordes joliment électrifié de fibre optique, qui évoque une aire de jeu d’enfant, une cabane, un filet de pêche mais aussi un réseau de connexions neuronales, grésillant-scintillant au gré de l’activité synaptique du groupe-organisme.

Dans ce décor beau comme un conte, un peu mystérieux aussi, les interprètes sont irrésistibles, à la fois stylisant leurs personnages et leur donnant une merveilleuse humanité. On jubile de leur spontanéité et de leur justesse. Une ambiance musicale très texturée, d’électro, de sons de nature ou d’hypnotiques boucles mélodiques compose un univers sonore riche et envoûtant.

Interrogeant l’individualité et la communauté, les origines et l’à-venir, avec subtilité et sourire, Nous ou Le Paradoxe du hérisson est une fable humaniste et joyeuse, aussi réjouissante visuellement que stimulante émotionnellement.

Marie-Hélène Guérin

 

NOUS OU LE PARADOXE DU HÉRISSON
Un spectacle de Muriel Imbach / compagnie La Bocca della Luna
Au Théâtre Public de Montreuil du 12 au 20 février 2026
Dès 7 ans
Mise en scène et direction artistique Muriel Imbach
Avec Coline Bardin, Pierre-Isaïe Duc, Linna Ibrahim, Cédric Leproust, Fred Ozier, Selvi Pürro
Création lumière Antoine Friderici | Création son Charlotte Vuissoz | Création scénographie Neda Loncarevic | Création costumes Isa Boucharlat | Dramaturgie et collaboration artistique Adina Secretan, Marie Romanens | Assistanat mise en scène Alexia Hebrard | Collaboration artistique Paulin-Aloïse Jaccoud | Régisseuse de tournée Charlotte-Prune Rychner
Production Émilie Monnet | Communication Catia Bellini | Administration Léonore Friedli | Diffusion Clémence Faravel / Ledou
📸 © Sylvain Chabloz

Production La Bocca della Luna
Coproduction Théâtre Vidy-Lausanne, Théâtre Public de Montreuil, Théâtre Le Reflet – Vevey, Théâtre Les Halles – Sierre, Théâtre du Loup – Genève, Scène nationale de Bourg-en-Bresse
Spectacle coproduit par ACT – Art en Coopérative Transfrontalière: Château Rouge – Annemasse, Théâtre Am Stram Aram – Genève, Usine à Gaz – Nyon, Scène nationale de Bourg-en-Bresse, Les Scènes du Jura – Scène nationale
Soutiens Canton de Vaud, Ville de Lausanne, Pro Helvetia – Fondations suisse pour la culture, Ernst Göhner Stiftung, Loterie romande, Pour-cent culturel Migros, Corodis
La compagnie est au bénéfice d’une convention de durée déterminée avec l’État de Vaud (24-27) et la Ville de Lausanne (25-28)
Muriel Imbach est artiste complice à la Scène nationale de Bourg-en-Bresse de janvier à avril 2026

Avec la collaboration de Agustin Casalia, Association proPhilo

Ix Variations : tracklist d’une quête d’identité

À « jardin », une loge avec un miroir et un portant couvert de fringues promettent du jeu, du travestissement, du théâtre ! À « cour », un lit blanc. Ce sera une chambre d’enfant ou d’hôpital, le lieu de l’intime, de ce qu’on traverse, reçoit et extériorise seul.
Et en fond de scène, grand comme le mur du fond, un panneau avec une tracklist à l’ancienne, du temps des CD, 18 intitulés qui s’enchaînent, numérotation, titre, minutage.
Du numéro 000 au numéro 017, tubes ou pépites méconnues des années 2010’ ou standard des 60’, les titres s’égrènent, autant de chapitres, de fragments d’une jeune vie.

Track 000, au commencement était le commencement, « Born this way », dans la pénombre naît Ix. Sueur humeurs et forceps, paroles encourageantes de la sage-femme et jurons de la parturiente : solennité du récit en voix off et pittoresque de la scène, réjouissant télescopage ! L’écriture de Marcos Caramés-Blanco est alerte, rapide, elle gardera cette vivacité tout du long du récit de cette jeunesse.

La sage-femme découvrant l’enfant a « juste un flou ». L’enfant aura juste un flou dans sa vie, oui, si on n’a pas d’autres mots. Et comme le flou c’est pas bien net, le corps médical avec l’approbation de la société va prendre en charge ce flou pour lui donner une forme plus aisément assimilable, à coup de testostérone et de dissimulation aux parents et à l’enfant concernés. À Ix – x comme l’inconnu de l’équation, pas à pas, grandissant, de déchiffrer ce flou qu’on lui interdit et d’y dénicher son identité.

« Au départ de l’écriture, il y a le sentiment qu’on passe sa vie entière à se remettre de son enfance. Les paysages familiaux de la campagne pyrénéenne. » confesse Marcos. Ces cartes postales où l’on se retrouve enfermé.es. Et le manque, le creux que représente l’enfant queer dans la société, qui a fait preuve de beaucoup de créativité pour éliminer cet « être bizarre » de ces rangs : opérations, traitements, thérapies de conversion, toutes sortes de violence contre une identité involontairement mais profondément déstabilisante.

Face A, petite enfance, Face B pré-adolescence, Face C adolescence,
Sacha Starck offre sa présence fluide à ce parcours heurté. Marcos Caramés-Blanco, dont on avait aimé Trigger warning, où irradiait déjà Sacha Starck, a composé sur mesure pour le jeune interprète une partition aux multiples couleurs, se jouant des formes et des registres, 17 variations + 1 autour de la quête d’une identité, d’une affirmation de soi.
Sacha Starck a la virtuosité indispensable pour slalomer d’un registre à l’autre, monologues, lip syncs, stand-up, performance visuelle, introspection et éructation, langue hachée et cryptique des réseaux sociaux, pour jongler avec les personnages extérieurs, passer d’un âge à l’autre, d’un état à l’autre, s’abandonner à la fiction, plonger dans sa propre intimité. Pour se faire gamin bondissant, truculente mère méditerranéenne, docteur sans état d’âme, popstar. Danser, taguer, rager, éprouver le réconfort d’une amitié qui ne juge pas. Jouer sous le masque du maquillage, offrir son visage nu. De la virtuosité, mais aussi une touchante justesse.

Deux poèmes en miroir trouent le spectacle de leurs mots impitoyables et tendres, textes se déroulant sur l’écran. Deux moments immobiles, denses, chargés d’ombres et de poésie.
« il était une fois
sur un tas de pétales un ange sans ailes
il était une fois l’enfance… »
« il était une fois
sur une route départementale un ange et son sac de sport
un soir sans lune il était une fois l’adolescence… »

On aurait pourtant aimé être plus chamboulé.e, mais le format en brèves séquences laisse peu de place pour que se déploient des émotions plus intenses, sans doute. Ça n’enlève rien au plaisir et à l’intérêt de ces Ix Variations : c’est un spectacle riche, sincère et généreux. Eclairant sans être didactique. Le sujet est grave, le traitement est pétillant comme un album pop, mais sans concession. Les violences queerphobes au sein de la société et des familles, l’histoire des brutalités à l’encontre des personnes queer au fil des siècles, l’emprise médicale s’avalanchent dans les mots de Marcos Caramés-Blanco et électrisent le corps de l’interprète.

À voir pour l’écriture contemporaine, bouillonnante, explosive et humaniste de Marcos, pour ce sujet de l’intersexuation rarement abordé (on se souvient tout de même d’un beau Herculine Barbin vu au Théâtre 14) et finement traité, pour la performance sensible d’un acteur polymorphe, vibrant, agile et sincère dans la fantaisie comme dans la gravité, et parce que ça fait du bien de voir un horizon s’éclairer.

« il était toutes les fois
où les anges qui tombent
tombent
et se relèvent
du sang dans la bouche
et un prénom à cracher
toute la vie à faire »

Toute une vie à inventer.

Marie-Hélène Guérin

 

IX VARIATIONS
Au Théâtre Ouvert du 20 au 31 janvier 2026
Conseillé à partir de 14 ans
Texte Marcos Caramés-Blanco
Mise en scène Marcos Caramés-Blanco, Sacha Starck
Avec Sacha Starck
Collaboration artistique Maëlle Dequiedt | Création sonore Thibaut Farineau | Création lumière Enzo Cescatti | Costumes Noé Quilichini
Photos © Christophe Raynaud de Lage
Vidéo © Valentine Borlant

PRODUCTION DÉLÉGUÉE Théâtre de la Bastille
COPRODUCTION Les Quinconces et L’Espal, Scène nationale du Mans ; Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines pour la re-création en salle
SOUTIEN La Colline-théâtre national ; La Chartreuse – CNES de Villeneuve-lez-Avignon

Valse avec W… : une valse à mille temps facétieuse et tonique !

Et un, et deux, et trois, et un et deux et trois… Un grand décor un peu foutraque (un open-space, une coloc, une galerie d’art ? Les jeunes spectateurs ne se posent pas tant de question et c’est très bien !) va servir de salle de bal-terrain de jeu pendant une heure à cinq danseurs farfelus et rigolards.

Marguerite, Lauriane, Laurent, Sam et Marc s’interpellent par leurs prénoms, comme des gamins qui élaborent des jeux compliqués dans la cour, alors toi là tu tiens les cartons, toi là tu viens danser avec moi, pendant ce temps on dirait que moi je suis un cowboy, et puis on dirait qu’il y aurait des monstres, moi moi j’veux faire le monstre, raaaah t’as tout fait rater, on recommence du début !

Marc Lacourt avait envie de convoquer dans ce spectacle à destination de la jeunesse la figure du monstre. D’ailleurs, en clin d’oeil, le titre anglais du classique « Max et les maxi monstres » se dissimule en anagramme-farfouillis dans le titre du spectacle. Il rêvait de s’offrir et d’offrir à ces jeunes spectateurs, un jeu avec la peur du monstre, du différent, de l’autre. Avec la peur, mais aussi la surprise de la découverte, l’apprivoisement…
Alors, avec cette envie de monstres, ce goût pour une douce bizarrerie, avec une inventivité réjouissante, Marc Lacourt et ses interprètes ont bricolé une folle machinerie de création, jetant comme en vrac sur scène la fabrication d’un spectacle, ses fulgurances, ses tâtonnements, ses fous-rires, ses micro-tyrannies, ses débordements, ses complicités. On voit un metteur en scène tenter de donner des directives à sa troupe, des interprètes lancer des propositions, des duos se former, des mouvements d’ensemble se mettre en place, le décor changer. Des objets prennent leur liberté, des bouts de ficelle transforment un danseur en être fantastique mi-yeti blond mi-boujloud joueur, un groupe composé de particules agitées apprend à faire corps…

De l’art rupestre à Basquiat en passant par Brueghel et Soulages, l’histoire de la peinture sert de décor – parsemant les murs colorés, autant que de sujet – les artistes se lanceront même dans une paraphrase dansée de Kandinsky : Valse avec W… fourmille de références visuelles ou sonores à la culture pop ou classique, qui restent légères comme des plumes, titillant les esprits curieux mais n’entravant pas le plaisir des spectateurs à qui elles échapperaient en partie ou en totalité, pour les plus minots.

Sur des notes de baroque, de bel canto, de rock ou des trompettes balkaniques enflammées, sur du folk ou du punk-rock, la tonique troupe fait danse de tout, tabouret et lampadaire, rythmes et cris, gestes et grimaces, moments solitaires ou collectifs, bouderies et enthousiasmes, romantisme et cocasserie. Les instantanés se succèdent, solo fantaisistes, scènes théâtrales, diagonales de groupe, portés tendres, une vraie valse passe comme dans un spectacle de Pina Bausch, les émotions se télescopent, le jeune public pris dans la tornade de sensations s’esclaffe, s’écrie, s’étonne ou, captivé, se fait muet devant la magie d’une séquence.

Une Valse tout en mouvement et en facéties, malicieuse, ludique et énergique, qui nous entraîne dans un tourbillon d’images et de musiques, et laisse le public repartir avec un sourire radieux et comme une envie de danser au bout des pieds. Cette mosaïque festive, chatoyante, bigarrée, optimiste même, donne de la joie ! À voir en famille dès 6 ans, sans réserve, et même avec des plus grands, qui s’en régaleront différemment mais tout autant.

Marie-Hélène Guérin

 

Valse avec Wrondistilblegretralborilatausgavesosnoselchessou
Au Théâtre du fil de l’eau le 21 janvier 2026
Un spectacle de Ma Compagnie
Chorégraphe : Marc Lacourt
Avec Lauriane Douchin ou Lisa Magnan, Laurent Falguieras, Marc Lacourt, Pauline Valentin ou Marguerite Chaigne, Samuel Dutertre
Régie Régis Raimbault ou François Poppe

 

À voir en tournée :

19 > 21 janvier 2026 – Theâtre du fil de l’eau | PANTIN (93)
23 > 24 janvier 2026 – Centre Culturel – Ville de Jouy le Moutier | JOUY-LE-MOUTIER (95)
27 janvier 2026 – Théâtre du Cormier | CORMEILLES-EN-PARISIS (95)
30 > 31 janvier 2026 – Centre Culturel Jean-Houdremont | LA COURNEUVE (93)
3 > 4 mars 2026 – Le champ de foire / Association CLAP | SAINT ANDRE DE CUBZAC (33)
6 mars 2026 – Théâtre municipal Ducourneau | AGEN (47)
20 mars 2026 – Mairie de Villenave d’Ornon – Le Cube | VILLENAVE-D’ORNON (33)
7 > 11 avril 2026 – Théâtre Antoine Vitez | IVRY-SUR-SEINE (94)
17 avril 2026 – Mairie St Jean d’Illac | ST JEAN D’ILLAC (33)
4 > 5 mai 2026 – MAUGES COMMUNAUTÉ – service culture – Scènes de Pays / la Loge | BEAUPRÉAU-EN-MAUGES (49)
6 > 7 mai 2026 – CARRÉ MAGIQUE | LANNION (22)
26 > 27 mai 2026 – Centre d’Animation de Beaulieu | POITIERS (86)

Marc Lacourt est artiste associé à L’éCHANGEUR CDCN Hauts de France ( 2022-2024) et au Théâtre de l’Hôtel de Ville de Saint-Barthelemy d’Anjou (2022-2024).
Ma compagnie est hébergée à la Manufacture CDCN Bordeaux-La Rochelle
La compagnie MA est subventionnée par le Ministère de la Culture – Drac Nouvelle-Aquitaine, le Conseil Régional de Nouvelle Aquitaine, la Ville de Bordeaux.

Gretel, Hansel et les autres : fantastique hommage au pouvoir de l’imaginaire

« C’est rangé ça ou c’est pas rangé ? »

Deux mômes qui tardent à aller se coucher, jouent la montre et avec les nerfs de leurs parents, une histoire, une histoire ! non mais encore une histoire ! Papa, maman et tonton Sylvain piaffent d’impatience de voir les marmots roupiller, allez, 22h c’est l’heure des grands depuis longtemps !
Mais ils n’y couperont pas, une histoire ! une histoire ! et rentreront eux-mêmes dans le jeu, narrateurs à trois voix de la SuperProduction maison. « Papa, Maman et tonton Sylvain présentent »…

Une grande petite chambre pastel, un grand petit train et une jolie licorne, des maisons de poupées
Un lit perché, un lit caché, des petites voitures des dessins scotchés au mur
Un monde miniature et immense, où tout peut advenir, par la magie du conte.

Papa a décidé que dans sa famille de Gretel et Hansel, le papa serait riche, et débordé, et occupé, et qu’il n’a pas le temps.
Et que dans leur village où plus rien n’a de saveur, on se nourrit de gélules, ce qui arrange bien les parents débordés, et occupés, et qui n’ont pas le temps. Plus de goût = plus de cuisine, l’affaire est réglée.

Papa, maman et tonton Sylvain vont donc narrer aux deux loupiots l’étrange et fabuleuse aventure de Gretel et Hansel, qui ce jour-là ne sont pas rentrés chez eux. Pourquoi et comment toute la communauté va se lancer dans l’enquête…

Qu’est-ce donc que ces petits cailloux blancs qu’Hansel s’est évertué à récolter depuis quelques jours ? et ces livres sur la forêt que Gretel a emprunté à la médiathèque ? N’y aurait-il pas quelques indices qui mèneraient à la forêt ? mais personne ne va dans la forêt. Qu’irait-on faire dans la forêt ? et d’ailleurs, tout le monde a peur de la forêt…

Pendant que le commissaire-agent spécial-enquêteur en chef Pierre Mazout progresse dans son enquête, Gretel et Hansel s’enfoncent eux plus profond dans la forêt…

La forêt est de plus en plus sombre, on n’a plus de caillou blanc à semer, il y a des trous dans le paysage, et une sorcière guette les mômes au coin du bois.
Gretel et son petit frère Hansel affrontent l’inquiétude, la solitude, sortis du cocon surprotecteur et sans saveur de leur coquette douillette maisonnette et découvrent la liberté, l’autonomie, le courage qu’entre frère et sœur on se donne en prenant soin l’un de l’autre, et le besoin qu’on a, adultes comme enfants, de forêts, de légendes et de récits……

Au village, depuis trop longtemps on se gave de gélules pour compenser l’absence de saveurs par la satiété, on se sature de fausse nourriture et le langage finit par se remplir de mots de gourmandise qui sortent en vrac pour un oui céleri pour un non champignon, servant de rimes de ponctuations de respirations d’exutoires à frustration. Mince, s’il n’y a plus que par TOC qu’on peut se régaler, quelle tristesse !

La sorcière de la forêt, elle, ne mange plus d’enfants mais a besoin d’assistants pour préparer un banquet pour le village : il est urgent de faire revenir les villageois dans la forêt et dans l’imaginaire, sinon licorne, maison de pain d’épices, elfes et fées, lacs magique et arbres à miroir s’effaceront des rêves à jamais, comme le goût des saveurs s’est effacé de la vie des villageois…

L’inventive mise en scène d’Igor Mendjisky déborde de jeu et d’astuces, de malice et d’intelligence. Elle se déploie encore avec la magnifique création vidéo qui baigne le public dans l’univers de la forêt. Marionnettes, théâtre d’ombre, JT en live, mini-marionnettes-doigts, dessins enfantins pour décor, figurines filmées dans la nature : Mendjisky et ses acolytes usent de mille registres pour donner vie à ce merveilleux spectacle de quotidien et de fantaisie.

Les trois acteurs (Igor Mendjisky en alternance avec Guillaume Marquet, Clémentine Bernard en alternance avec Esther Van Den Driessche et Sylvain Debry en alternance avec Thomas Christin) sont tous formidables. Ils incarnent tous les personnages, réels ou imaginaires, avec beaucoup de vivacité. Leur aisance, leur complicité font plaisir à voir.

Un fantastique hommage au pouvoir de l’imaginaire, à la magie vivifiante des récits, à la puissance créatrice du théâtre et de ses artifices. Un conte initiatique ludique et beau, drôle et poétique, à voir en famille dès 7 ans, pour en sortir un peu plus heureux et un peu plus grand !

Marie-Hélène Guérin

 

GRETEL, HANSEL ET LES AUTRES
Au Théâtre Paris Villette jusqu’au 4 janvier 2026
librement inspiré du conte des frères Grimm / écriture, mise en scène Igor Mendjisky
avec Igor Mendjisky – en alternance avec Guillaume Marquet, Esther Van Den Driessche – en alternance avec Clémentine Bernard, Sylvain Debry en alternance avec Thomas Christin
assistanat à la mise en scène Thomas Christin / dramaturgie Charlotte Farcet / confection artistique May Katrem / collaboration costumes Sandrine Gimenez / animation 2D Cléo Sarrazin / musique Raphaël Charpentier / scénographie Igor Mendjisky, Anne-Sophie Grac / vidéo Yannick Donet / lumières Stéphane Dechamps / construction décors Jean-Luc Malavasi / partition marionnettes Laura Fedida
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Production : Compagnie Moya Krysa – compagnie conventionnée par la DRAC Île-de-France / coproduction Festival d’Avignon, La Colline – théâtre national, Célestins – Théâtre de Lyon, L’Azimut – Antony / Châtenay-Malabry, Pôle National Cirque en Ile-de-France, Le Grand T – théâtre de Loire-Atlantique, Les Gémeaux – Scène Nationale Sceaux, Théâtre National de Nice – CDN Nice Côte d’Azur, Théâtre Romain Rolland de Villejuif – Scène conventionnée d’intérêt national Art et création / avec la participation artistique du Jeune théâtre national / soutiens Fonds d’Insertion pour Jeunes Comédiens de l’ESAD – PSPBB et de l’Espace Sorano / Projet soutenu par le ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France et la Région Ile-de-France / Igor Mendjisky est artiste associé à L’Azimut – Antony / Châtenay-Malabry

Un « Rêves » de cirque et d’humanité

Sur le vaste plateau de La Scala, rampe au sol un lent nuage de fumée blanc chantilly, blanc doux.

Y surgissent, murmurés, joués, des rêves d’enfants, d’ados, d’adultes, de gros chien affectueux, de feu dans la cheminée, de celle qui fera battre ton cœur, d’un métier, d’une maison, d’un amour, rêves de grands repas avec ses enfants et ses petits-enfants qui auront des rêves d’enfants…
En petit groupe serré la jeune troupe – tou.te.s de même vêtu.es de shorts noirs et débardeurs blancs, longues chaussettes blanches, nous entraîne avec le sourire dans une ronde joyeuse où les virtuosités glissent mine de rien. Les acrobaties sont très chorégraphiées, joueuses, gamines, légères, c’est très gai, très lumineux.

Le groupe se disjoindra pour laisser une échappée belle à l’un ou l’une d’entre eux, chacun son tour, chacun son temps, chacun sa confidence. C’est Roman Kahfizov, cofondateur de la troupe du cirque Inshi avec Volodymyr Koshovy et metteur en scène de ce spectacle, qui a écrit les textes qu’on entendra chuchoter par une voix off. Ils sont nés d’échanges qu’il a eu avec les sept interprètes, dont il voulait sonder rêves et peurs à la genèse de la création de ce spectacle. Les textes sont traduits en français, sauf un, qui gardera son mystère pour qui ne parle pas ukrainien. Chaque artiste accompagne le murmure de la voix off d’une interprétation corporelle, d’une langue de gestes, avant de se lancer dans son numéro solo.

Les sept artistes, deux femmes, cinq hommes, corps fins et flexibles, sont issus de l’école nationale de cirque de Kiev, ils ont une maîtrise technique irréprochable. Pour ce Rêves collectif, ils ont tous laissé de côté « leur » numéro personnel, celui qu’ils développent et enrichissent depuis leur sortie d’école, pour s’inventer une nouvelle partition.
Cordes, cerceaux, cerceau aérien, acrobatie ou clown, contorsion, jonglage, les matériaux classiques du cirque sont là, sublimés par de splendides lumières, qui isolent ou rassemblent, qui cisèlent l’espace, le dorent, le découpent, sur des noirs profonds. Les costumes changeant discrètement à chaque tableau sont simples et beaux, alternant noir et blanc.
On entendra Camille Saint-Saëns, Frédéric Chopin, Claude Debussy, Vivaldi, Max Richter et Philip Glass, le Boléro de Ravel, tout un patrimoine musical européen hautement romantique et puissamment évocateur, et puis, pour un final touché par la grâce, des traditionnels ukrainiens : Roman Kahfizov, metteur en scène de ce magistral spectacle confesse que pour lui, « la musique classique est celle qui fait le plus vibrer les cœurs ». Pas de raison de s’en priver !

On apprécie que les numéros prennent particulièrement leur temps, laissant s’installer une personnalité, un univers. Des intermèdes font transition, permettant de retrouver le groupe, soudé, complice, dansant.
Difficile de citer tous les numéros, chacun est un petit bijou de précision et d’émotion.
On garde en mémoire une ébouriffante Shiva jongleuse à quatorze bras, qui laisse place à un exaltant solo de jonglage de balles de Vladyslav Holda : le public en rit d’émerveillement et de surprise.
Une lumière dorée de soleil qui coule le long d’une unique corde tombant des cintres, un jeune homme presque indolent : Maksym Vakhnytskyi, merveilleux cordiste, aérien, spectaculaire, fait des prouesses comme on fait la sieste, avec des lenteurs et des langueurs de fin d’après-midi au soleil. Mykhailo Makarov – cou-de-pied de danseur, grand écart de ballerine, musculature d’Atlas, souplesse de liane, corps gainé et sourire de môme – tel l’albatros est lourd et bien maladroit au sol et s’envole dès qu’il est perché sur ses cannes d’équilibre. Au cerceau aérien, Artem Kreksha se fait perruche contorsionniste, petit piaf sur son perchoir défiant les lois de la gravité et de la physiologie, pliant sa carcasse en des angles improbables, suspendu par le bout des pieds…

Les sept artistes sont de splendides technicien•ennes, mais gardent légèreté et modestie, se moquant gentiment d’eux-mêmes, tel l’équilibriste peinant à tenir debout quand il est au sol, ou se faisant assistants d’un camarade à qui il faut retirer ses chaussons ou qu’il faut traîner, faussement harassé, hors du plateau… Ils font naître admiration et sourire.

Puis la troupe amène un miroir de loge, et un numéro de clown en perruque orange, costume discrètement bleu et jaune pâles sur un air traditionnel lalalaloulaï bondissant, invite à la rigolade. Mais le voilà qui se démaquille, l’atmosphère s’assombrit, dans le brouillard qui s’avance on ne peut pas ne pas voir la guerre. Une femme un homme en brun, elle danseuse de ballet demi-pointe pirouette et grand jeté, lui treillis : dans leur pas de deux poignant, dans leurs portés spectaculaires, on imagine des combats des grenades de la boue de la fatigue de la peur.
Mais ces Rêves ne sont pas arrêtés par les épreuves, et dans la beauté d’une polyphonie ukrainienne, le groupe se retrouve, les poitrines et les regards s’emplissent de lumière et exhalent la vie.
Il a fallu beaucoup d’heureuses rencontres et d’opiniâtreté de la part de la compagnie Inshi pour que naissent ces Rêves.
Et ces rêves sont devenus un spectacle d’une grande beauté formelle, d’une poésie et d’une puissance d’émotion rares.
On en sort la joie au cœur d’avoir assister à un moment précieux, témoignage d’une si parfaite maîtrise de leur art, d’une si grande foi en la force de la création, et d’un si grand espoir en un avenir de paix.

À voir en famille, pas avant 5-6 ans (les parties parlées assez présentes peuvent être hermétiques pour des tout-petits).

Marie-Hélène Guérin

 

RÊVES
Une création du cirque Inshi
À voir à La Scala – Paris jusqu’au 4 janvier 2026
Sur une idée originale de Volodymyr Koshovyi
Mise en scène Roman Khafizov
Chorégraphie Mykhailo Makarov
Distribution Vladyslav Holda, Maksym Vakhnytskyi, Artem Kreksha, Sofiia Soloviova, Ruslan Kalachevsky, Bob Gvozdetskyi, Tetiana Petrushanko
Régie générale et lumières Claudia Hoarau | Régie son/plateau Axel Rescourio | Création sonore Anton Delacroix | Auteur Bohdan Pankrukhin | Costumes Galyna Kiktyeva, Viktoria Burdeina
Production en Ukraine Maryna Kostrovenko
Photos © TTS pictures, Peter Laing, Zoe Knowles photography, J.Y Huetac

 

Partenaires & accueils en résidence Théâtre de Cusset, scène conventionnée d’intérêt nationalart et création / La Coopérative De Rue et De Cirque, Paris • La Maison des Jonglages, scène conventionnée, La Courneuve / La Grainerie, Fabrique des arts du cirque et de l’itinérance,Pôle européen de production, Balma / Le Sirque, Pôle national cirque Nexon Nouvelle-Aquitaine / Le Théâtre de Rungis / Le Grand T, Théâtre de Loire-Atlantique
Avec le soutien de La Drac Bretagne / Angers Nantes Opéra / La Ville de Paris / La Drac Île-de-France / Le ministère de la Culture Direction générale de la création artistique / Les Tréteaux de France, Centre dramatique national

Une Débandade enjouée !

Olivia Granville danse depuis longtemps, il y a quelques décennies, ses entrechats débutaient sur les planches de l’Opéra de Paris, puis la faisait s’envoler vers des écritures contemporaines. Elle danse, et chorégraphie, et inventorie, et invente. À son goût du mouvement se mêle son goût des mots de la littérature ou de la parole.
Dans cette Débandade, elle a invité huit artistes à dresser un instantané personnel de la masculinité, la leur, celle définie par la société, celle qui s’oppose ou ne s’oppose pas à la féminité. Leur masculinité, ils vont la danser, la dire, la questionner, la confronter, la fredonner.

Depuis la salle, longeant le public, ils s’avancent vers la scène en tenue légère et en rangs serrés, les huit gaillards, les sept danseurs et leur accompagnateur-DJ-ingé son.
Un peu hâbleurs, un peu frimeurs, un peu joueurs dans leurs p’tits slips, leurs caleçons bigarrés, avec leurs combos tennis chaussettes pour retenir au sol leurs silhouettes hétéroclites de râblés ou d’échalas, d’athlétiques ou de moelleux, ils se lancent dans un jovial rock vintage, c’est enjoué, ensoleillé, accueillant.
Olivia Granville et sa tonique troupe ont envie de prendre le public dans leurs bras, ou au moins par la main, pour les embarquer dans la traversée de leur men’s men’s world.

Sur le vaste plateau, en fond de scène, un praticable forme une petite estrade, bientôt catwalk, piédestal, chemin de ronde, cachette. Un massacre de cerf trône, métaphore hypothétique d’une virilité désarçonnée, son mufle béant, on ne sait si c’est pour le brame ou dans un râle d’agonie. Un micro sur pied, un micro à main : la parole circulera, se déplacera, se télescopera au mouvement ou l’interrompra. Avec l’intimité des confidences et la « pêche » du stand up, les danseurs livreront souvenirs d’enfance et interrogations d’adultes. Chacun son premier pas de danse, avec ou contre la famille, classique, contemporain, de salon, hiphop, à 6 ans, 8 ans, 11 ans, en Argentine, à Rome, à Paris, au Burkina Faso, avec un professeur admiré, avec sa mère, avec mille efforts, ou comme on respire ; et comment ça se passe avec les filles, les femmes, avec ce dont on a hérité des rapports hommes-femmes des générations antérieures, avec le poids du patriarcat, sur soi, sur les relations, sur les attentes, ce qu’on a en commun, ou pas, avec son père, sa mère, ce qu’on sait entendre et transmettre de la parole des femmes.

Leurs mots et leur danse s’entremêlent subtilement, se succèdent, se fondent, s’appuient. Ensemble, en solo, en duo, en trio, les sept interprètes danseront sur des airs populaires, traditionnels ou classiques, de la chanson française, de la techno. Leur technique est patente, leur complicité est palpable. On verra des gestes simples, du sport, du quotidien, devenir danse quand ils seront répétés, rythmés et partagés. On verra des hommes s’imprégner d’animalité, se faire oiseau, singe, félin, déambuler, se toiletter, se humer – et cela aussi est danse.

L’écriture fragmentaire semble laisser peu de temps à l’émotion, et pourtant ! l’émotion surgit, s’installe, au détour d’une ronde sur un air de Laurie Anderson repris a capella, d’une course effrénée, intense, sur une électro hardcore, d’un pas de deux sur fond de voix baroque et viole de gambe, très doux, fluide, qui touche par la perception de la connexion des danseurs, de la matérialisation d’un échange humain, d’un galop un peu cocasse qui se fait ample et sauvage au gré d’une musique de western, de l’énoncé pudique et poignant de souffrances de femmes… et l’on rit beaucoup aussi, de surprise, de plaisir !

C’est à un cheminement à travers la perception de la masculinité qu’invite Olivia Granville, et la balade est riche, polymorphe, généreuse. Il est réjouissant de voir cette troupe se jouer des préjugés du masculin, s’en amuser et s’en délivrer.
Mais c’est un autre voyage qui se dessine en arrière-plan, une déambulation dans la danse, avec une grande fantaisie, une belle liberté. Grands battements, twerk, voguing, kalela du Burkina Faso. Le catwalk où chacun vient faire le fier ou le malin rappelle The Romeo de Trajal Harrel, mais en plus drôle. Un groupe serré arpente avec intensité le plateau comme un écho du Tragédie de Dubois. Abstraction contemporaine, ronds-de-jambe, breakdance. Dancefloor, ballet, battle. Et Pina Bausch bien sûr. Toute une grammaire de la danse, toute une géographie, toute une histoire, à travers leurs histoires. Cette Débandade, humaniste, tendre et drôle, est des plus toniques et joyeuses ! Le public charmé, illuminé de sourires, applaudit à tout rompre.

A voir aussi en famille, à partir de 10-12 ans peut-être (les parties parlées sont sans doute moins accessibles aux plus jeunes).

Marie-Hélène Guérin

 

DÉBANDADE
Conception Olivia Grandville
Chorégraphie Olivia Grandville et les interprètes
Avec Habib Ben Tanfous, Jordan Deschamps, Martín Gil, Adriano Coletta, Matthieu Patarozzi, Matthieu Sinault, Eric Windmi Nebie, Antoine Bellanger
Création sonore Jonathan Kingsley Seilman | Création vidéo et regard extérieur César Vayssié | Création lumière Titouan Geoffroy et Yves Godin | Scénographie James Brandily | Costumes Marion Régnier
Collaboration Aurélien Desclozeaux et Rita Cioffi | Régie plateau et vidéo Titouan Geoffroy | Régie son Thibaut Pellegrini | Régie lumière Sébastien Vergnaud
Photos © Marc Domage

À voir ensuite 19 et 20 mars 2026 Théâtre du Bois de l’Aune / Aix-en-Provence (13)

Production
Production Mille Plateaux – CCN La Rochelle Partenaires Le Lieu Unique (Nantes), Chorège – CDCN (Falaise), Les Subs (Lyon), CCN de Rillieux-la-Pape – direction Yuval Pick (dans le cadre du dispositif accueil-studio), Charleroi danse – Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles, La Place de la Danse – CDCN de Toulouse Occitanie, Les Quinconces et L’Espal – Scène nationale du Mans, TAP – Théâtre Auditorium de Poitiers, CNDC Angers, CCN Nantes, CCN2 Grenoble Soutiens CCN de Caen en Normandie – direction Alban Richard, SEPT CENT QUATRE VINGT TROIS (Nantes)
Avec l’aide du Conseil départemental de Loire-Atlantique et de la Région Pays de la Loire
Extrait du Sacre du printemps, chorégraphie de Pina Bausch, créée le 3 décembre 1975 à l’Opernhaus Wuppertal

La Petite Tuk : un lumineux conte social

Joachim Latarjet et Alexandra Fleischer, co-créateurs de la compagnie Oh ! Oui… et initiateurs de cette Petite Tuk, avaient envie d’un conte social à hauteur d’enfants, de ces enfants notamment qu’ils rencontrent lors des ateliers de pratique théâtrale qu’ils animent dans la ville où leur compagnie est accueillie en résidence, Les Ulis. Le petit Tuk du conte méconnu d’Andersen, à qui sa mère demande de rendre des services domestiques alors qu’il devrait étudier ses leçons, leur apparut une juste caisse de résonnance pour évoquer ces mômes poussés par la vie précaire à devenir trop grands trop vite, à porter de bien lourdes charges pour leurs épaules enfantines. Puisque bien souvent ce sont des jeunes filles qui secondent les parents, le Petit Tuk deviendra Petite Tuk, pour raconter cette histoire d’une demoiselle bien d’aujourd’hui, entre désirs d’enfance et responsabilités d’adulte.

Le papa de Tuk n’est pas là, un immense amour, mais disparu depuis si longtemps que Tuk n’en a pas souvenir. Le papa de la petite sœur était un vilain bonhomme, disparu aussi et c’est tant mieux. Alors la maman de Tuk travaille de nuit, laissant à sa grande le soin de s’occuper de sa petite (quelques mois, faim de loup et nuits morcelées), du linge, des repas, des paperasses…, alors Tuk vaillamment rentre de l’école, va chercher sa sœur à la crèche, fait les courses, les biberons, tourner la machine, et s’endort en classe, sur les bancs du square, debout dans la cuisine. Dort, et rêve… Et, comme au petit Tuk du conte originel, les rêves vont lui parler, et lui glisser au creux de l’oreille des histoires, autant d’occasions d’apprendre à lire le monde et son propre cœur.

Dans ce conte très musical, Léa Sery, visage rond, sourire solaire, chante d’une voix charnue, ample, et a un jeu spontané qui nous fait croire sans retenue à la jeunesse de son personnage, c’est une Tuk pleine d’aplomb, de colère aussi, de fatigue, de rêves et de joie de vivre. Alexandra Fleischer, longue brune au timbre voilé, interprète une mère de Tuk tout en nuances, qui accompagne sa vie de chansons, fredonnante, sautillante : elle fait front face à la dureté de son quotidien de mère-de-deux-enfants-qui-travaille-de-nuit avec une fantaisie qui parfois frôle l’inconséquence mais lui permet de garder sa légèreté, tout à la fois oubliant et admirant les efforts que fait sa fille pour « assurer ». Et la comédienne s’amuse aussi dans des rôles annexes traités dans un esprit plus « cartoon » qui désamorce la morosité des inquiétudes pécuniaires qu’ils représentent : une banquière radicale – des nombres plein les phrases, une acariâtre envoyée par le proprio pour recouvrer les loyers impayés… Joachim Latarjet, à la fois auteur, compositeur et metteur en scène, silhouette d’échalas en costume étriqué, également musicien sur scène, voix bashunguienne, incroyable siffleur de conjugaison, joue l’attentif professeur de français de Tuk, mais aussi un fantasmé musicien-papa qui lui offre un jouissif duo trombone-voix – des personnages d’hommes présents et prévenants, pour faire contrepoids aux pères absents ou mauvais.

Sur un délicieux décor de toiles peintes déroulées manuellement par les interprètes, qui font défiler murs de maison, d’école ou de rue, soutenues par une création sonore riche et subtile, de belles projections – nuages, gouttes de musique/d’eau, mots à la craie… – éclairent le propos et enveloppent le spectacle d’onirisme, de douceur et de délicatesse. D’obstacles en moments partagés, d’incompréhensions en complicités, mère et fille vont cheminer l’une vers l’autre, et l’adulte vers son épanouissement, et l’enfant vers son enfance.

En chansons, sur des airs slam, jazz, pop, rock, La Petite Tuk est un lumineux récit initiatique, qui met d’une manière remarquable les questions sociales à portée de regard d’enfants, avec fraîcheur et simplicité, sans fausse pudeur, et ouvre la fenêtre à un grand souffle d’air, à la possibilité d’une liberté à construire.
À voir en famille dès 8 ans.

Marie-Hélène Guérin

 

LA PETITE TUK
À La Grande Halle de la Villette les 13 et 14 décembre 2025
Un spectacle de la Compagnie Oh ! Oui…
Texte, musique et mise en scène Joachim Latarjet
d’après Le Petit Tuk de Hans Christian Andersen
Avec Alexandra Fleischer, Léa Sery, Joachim Latarjet
Collaboration artistique Yann Richard | son et régie générale Tom Menigault | lumière Léandre Garcia Lamolla vidéo Julien Téphany | costumes Nathalie Saulnier
Photographies © Olivier Ouadah

À voir en tournée ensuite :
Oullins – Théâtre de la Renaissance : du 20 au 23 janvier 2026
Noisy-le-Sec – Théâtre des Bergeries : du 12 au 14 mars 2026
Les Ulis – Espace culturel Boris Vian : 17 mars 2026
Pays Basque – Kultura : du 26 mai au 1 juin 2026

À noter : la Cie Oh ! Oui… présente aussi en décembre Bricolo, ciné-concert pour les tout-petits dès 3 ans au Théâtre Paris-Villette du 15 décembre 2025 au 4 janvier 2026.

Production Compagnie Oh ! Oui… / coproduction Le Grand Bleu – Lille, Scène conventionnée d’intérêt national – arts, enfance, jeunesse – KULTURA, communauté d’agglomération Pays basque, La Ville des Ulis, Culture Commune – Scène nationale du bassin minier du Pas-de-Calais, La Villette – Paris, Théâtre des Bergeries – Noisy le Sec, Les Tréteaux de France – Centre dramatique national Depuis 2022, La Compagnie est en résidence d’implantation territoriale sur la commune des Ulis (91). Depuis septembre 24, elle est compagnie associée au Grand Bleu – Lille, Scène conventionnée d’intérêt national – arts, enfance, jeunesse pour trois saisons. Elle est artiste associée au Théâtre des Bergeries -Noisy-le-Sec pour la saison 2025/2026 La Compagnie Oh ! Oui est conventionnée par le ministère de la Culture – DRAC Ile de France.

Boule de neige : une fable d’aujourd’hui

Sur le vaste plateau, des hauts murs blancs et un joli chaperon rouge guettent, une ligne de lumière sépare un monde de l’autre. Une neige cristalline, une musique douce de violoncelle et de piano enveloppent le public d’une poésie très délicate.

Il était une fois un flocon qui poussé par le vent se colla à d’autres flocons, se fit petite boule puis chût sur une pente où il entraîna dans sa course tant et tant d’autres flocons qu’ils devinrent ensemble une énorme boule de neige qui ensevelit tout sur son passage. La faute à qui ? au flocon, au vent, à la pente, aux autres flocons ?

D’Odile Grasset-Grange, on avait aimé (beaucoup) Cartoon (ne faites pas ça chez vous) mais aussi le plus modeste (mais pas moins malin !) Chat sur la photo . La toute récemment nommée directrice du Théâtre Nouvelle Génération – CDN de Lyon avait eu envie d’une réflexion sur le rapport contemporain à la vérité, qui lui semble se faire floue, relative – on peut même la dire « alternative », être diffractée, distordue aux filtres des réseaux sociaux et des fake news. Elle a livré ses interrogations à son complice Baptiste Amann, qui, pour non pas forcément y répondre mais y réfléchir, en à tirer une pièce pleine de rebondissements, où mensonges et bruits de couloirs sont autant de miroirs déformants du réel.

C’est l’histoire d’un petit geste dans un réfectoire de collège qui fit boule de neige et ensevelit tout sur son passage, remuant enfants, parents, professeurs, et tout le personnel du collège, et les journalistes locaux, et même, et même, le ministre !

Qu’est-ce qui agite tous ces profs en salle des profs, pourquoi donc la police est venue, et qu’est-ce que c’est que cette histoire de ministre ? On démarre en pleine tourmente, le flocon est déjà devenu énorme boule de neige et a causé bien du remue-ménage.
On va remonter le temps, dénouer l’écheveau, pour aller à la rencontre du fragile flocon qui a fait la boule de neige, petit flocon qui devait être tout discret, petit mensonge qui voulait timidement cacher un grand secret et s’est retrouvé éléphant au milieu du magasin de porcelaine.

Salle des profs, 3 jours après l’incident, Salon des parents d’Elis, 2 jours après l’incident, Salle de cantine, jour de l’incident… Trois séquences, en trois lieux, trois groupes (profs, parents et enfants) et trois temps, donnent un prisme de l’affaire, trois angles, trois possibles d’interpréter ou décrypter le réel, en remontant progressivement à la source des faits.
Dans un décor très réussi, la mise en scène est d’une grande fluidité, tout en mouvements, les murs glissent et pivotent pour faire apparaître et disparaître les lieux, un accessoire, une perruque, une casquette font passer les interprètes d’un rôle à l’autre. Le texte s’empare d’enjeux importants, les violences intra-familiales ou sociales, la désinformation, en les incarnant dans un quotidien très préhensible. L’écriture est assez complexe, parfois elliptique, avec ses allers-venues entre action et représentation, et sa mécanique qui remonte le temps, mais veille à ne jamais perdre ses jeunes spectateurs, en les aiguillant habilement par des indices visuels ou textuels. Les interprètes portent une langue vive et actuelle, ils sont alertes, concrets, également sensibles et joueurs dans tous leurs personnages, enfants ou adultes, masculins ou féminins.

Boule de neige, par le détail, partant d’un micro-évènement, pose un regard aigu et tendre pour notre société contemporaine et ses outils de communication, scrute les relations entre enfants et entre générations, où incompréhensions et a priori pèsent sur les échanges mais où l’écoute ouvre la porte à la générosité et au dialogue.
Un spectacle très vivant, qui mise sur l’intelligence et l’attention de ses spectateurs jeunes et grands, en leur offrant, avec humour et finesse, un bel espace de théâtralité, mais aussi de réflexion. Le jeune public est manifestement très réceptif et enthousiaste ! Un spectacle à voir en famille avec des enfants dès 10 ans, qui y reconnaîtront leurs préoccupations et en apprécieront le suspense haletant, la fantaisie et la justesse.

Marie-Hélène Guérin

 

BOULE DE NEIGE
Un spectacle de la Compagnie de Louise
À partir de 10 ans (durée 1 heure)
Texte Baptiste Amann
Mise en scène Odile Grosset-Grange
Avec François Chary, Lucile Dirand, Théodora Marcadé

Assistant à la mise en scène : Carles Romero-Vidal | Régie Générale : Farid Laroussi | Scénographie : Cerise Guyon | Lumière : Erwan Tassel | Musique / sons : Vincent Hulot | Costumes : Séverine Thiebault
Photos © Christophe Raynaud de Lage

Un spectacle créé à la MC2 de Grenoble (38), puis accueilli du 27 nov. au 1er décembre au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines (78)
À voir en tournée : Théâtre d’Angoulême – Scène Nationale Angoulême (16) – 9 et 10 décembre | L’Archipel – Fouesnant (29) Festival Théâtre À Tout Âge – 15 et 16 décembre | La Maison du Théâtre – Brest (29) – 18 et 19 décembre | Comédie de Bethune – CDN Hauts-de-France (62) en décentralisation | Salle des Fêtes Jean-Marie Leclercq – Beuvry – 21 janvier | Salle des Tilleuls – Norrent-Fontes – 22 janvier | Le Cuivre Pôle Culturel – Labourse – 23 janvier | Salle communale – Neuve-Chapelle – 24 janvier | Isbergues – 26 janvier | Salle Pignon – Marles-les-Mines – 27 janvier | Salle J-C Lutrat – Annequin – 28 janvier | Le Palace – Lilliers – 29 janvier | Espace culturel AREA – Aire-sur-la-Lys – 30 janvier | La Coursive – SN de La Rochelle (17) – 12 et 13 mars | L’Agora – Billère (64) – 31 mars | Théâtre Ducourneau – Agen (47) 2 et 3 avril

Direction de production : Caroline Sazerat-Richard | Chargée de production : Mathilde Göhler | Chargée des actions de territoires : Emilienne Guiffan | Presse : Elektron Libre – Olivier Saksik

Production : La Compagnie de Louise
Partenaires (coproductions et/ou résidences) : Théâtre de Sartrouville – CDN des Yvelines ; La MC2 : Grenoble ; La Coursive – SN de La Rochelle ; Le Théâtre d’Angoulême – SN ; Les Tréteaux de France – CDN ; en cours…

La Compagnie de Louise est soutenue pour son projet par la ville de La Rochelle, le département de la Charente-Maritime, la région Nouvelle-Aquitaine et le Ministère de la Culture – DRAC Nouvelle- Aquitaine site de Poitiers.

Un « Roi Lear » aux atours baroques et punk au Théâtre du Soleil

De la compagnie Théâtre Amer, on avait beaucoup aimé le Peter Pan découvert l’an dernier au Théâtre Paris Villette.
On se retrouve cette fois dans ce lieu magique de la Cartoucherie pour leur nouvelle création.

Des effluves d’encens et de musique baroque accueillent les spectateurs. C’est sur une scène dépouillée que se déroulera la tragédie shakespearienne – un sol terreux, cerné de deux hautes marches courant le long du plateau, qui hiérarchisent verticalement l’espace. En fond de scène se révèlera un cadre de loupiotes, petit théâtre dans le théâtre, castelet de cabaret rougeoyant qui offrira une judicieuse accentuation des comédies de faux-semblants qui se jouent entre les protagonistes.
 

 
Un noir profond, un tambourin grave, une rythmique de halètements, un chant de gorge diphonique : l’ouverture a quelque chose de cérémoniel et crée tout de suite une attention particulière.

Le Roi Lear est une tragédie, on s’y marre peu et on y meurt beaucoup. La nouvelle traduction d’Emmanuel Suarez et l’adaptation de Mathieu Coblentz, finement actualisées, l’aèrent toutefois un peu, les allusions à la société contemporaine font réagir les spectateurs mais restent toujours dans le juste mouvement du texte. Quelques intrigues et personnages en moins (notamment les époux des sœurs Goneril et Regane disparaissent, elles portent seules leur statut et leur stature – on pourra peut-être regretter alors qu’elles soient si uniment mauvaises, plus archétypales qu’humaines) en simplifient l’appréhension, on ne se perdra point dans le labyrinthe des trahisons en cascade de ce Roi Lear.

Le roi Lear, c’est ce roi qui va répartir son héritage entre ses trois filles à l’aune de l’expression de leur dévotion filiale. Ce roi fou qui attend de sa fille préférée qu’elle maquille ses mots, ce roi bébé qui veut être cajoler plutôt qu’aimer. Ce roi qui spolie la benjamine et son cœur franc mais sans artifice au profit des deux aînées, grandes gagnantes au concours de la lèche-botterie et de l’hypocrisie.

En miroir des vilénies sororales, Edmond le fils bâtard du comte de Gloucester déchire lui aussi le tissu familial en intrigant contre son frère Edgar, le fils légitime.

On se détruit en famille dans Le Roi Lear, les frères et les sœurs s’entretuent et le cœur des pères lâchent devant le désastre. C’est un temps bien sombre et sans espoir.
 

 
Mathieu Coblentz a le sens du spectaculaire, et compose une fresque ambitieuse aux enjeux limpides et à l’humeur obscure.
Sous des lumières soignées, les atours sont baroques et punk, cheap et majestueux – bijoux fantaisie, fourrures, satin, kilts, cuirs rock et maquillages gothiques. Ceux du roi Lear aux allures de roi Soleil tomberont au fur et à mesure de son dénuement social et mental.
Les sept interprètes ont de l’allant, certains passent d’un personnage à l’autre avec beaucoup de souplesse, et il est assez jouissif de les voir déployer d’autres facettes de leur talent dans des rôles très différents les uns des autres, ainsi du fou, d’Edgar et Gloucester incarnés avec brio par les trois sœurs. L’énergie de la troupe laisse peu de place à l’émotion, qui naîtra pourtant – de la puissance des images, de la beauté d’un chant ancien de plusieurs siècles, de la profondeur d’une ombre, de la rage d’un riff de guitare, de la voix de roches éboulées de Jo Zeugma (qui orchestre aussi la superbe création musicale).

On aurait aimé plus de souffle, et sans doute aussi plus de nuances à ce Roi Lear, mais quelques scènes fortes, splendides et puissantes, resteront en mémoire, le geste théâtral est beau et les jeunes spectateurs sont à juste raison enchantés : Mathieu Coblentz ouvre là une magnifique porte d’entrée vers l’univers foisonnant de Shakespeare, avec ce Roi Lear désespéré et fastueux.

Marie-Hélène Guérin

 

LE ROI LEAR
Un spectacle de la Compagnie Théâtre Amer
À voir à partir de 13 ans
Au Théâtre du Soleil du 22 octobre au 15 novembre 2025
De William Shakespeare
Mise en scène et adaptation Mathieu Coblentz
Traduction Emmanuel Suarez
Jeu et musique Florent Chapellière, Maud Gentien, Julien Large, Laure Pagès, Camille Voitellier, Florian Westerhoff, Jo Zeugma
Scénographie Vincent Lefèvre | Création des costumes Patrick Cavalié | Régie sonore Simon Denis | Régie polyvalente Julien Crépin