Night and Day : pailleté et étincelant

Dorothy Parker était une femme de lettres, nouvelliste, poétesse et scénariste des plus grands (Hitchcock, Preminger) qui mena à New-York, pendant les années folles, une vie dissolue dans l’alcool, de soirées mondaines en corbeilles de théâtre. Elle écrivit des critiques théâtrales mordantes et jubilatoires. Elle fut sympathisante communiste et se retrouva sur la liste noire sous McCarthy puis fut oubliée.

Gaëlle Lebert s’en est emparée pour créer un spectacle contemporain fait de scènes fragmentaires côtoyant envoûtante musique originale de Jeff Cohen mêlée à des standards, de Count Basie à Jean-Sébastien Bach, pour composer une ambiance de nuits new-yorkaises ou tout simplement de nuits citadines.

Il s’agit de « Night and Day » même si le jour n’apparait qu’en filigrane pour mieux montrer la nuit. Sur ce spectacle règne la nuit et ses vies délurées. L’univers dans lequel les personnages évoluent est celui de la nuit avec son atemporalité, ses trous de mémoire, sa folie et ses scènes de ménage.

C’est un récit de l’ellipse, à la chronologie incertaine, qui met en exergue les relations personnelles de Dorothy Parker, un récit parcellaire et fragmentaire, comme le serait l’esprit de Dorothy, où chaque personnage passe toujours à côté de son désir.

Côté jardin, on a un piano, avec Jeff Cohen et sa musique originale, déguisé en femme et maquillé à outrance, tantôt pianiste, tantôt barman, qui chante Dorothy Parker et ponctue les scènes que Dorothy Parker alias Gaëlle Lebert nous donne à voir.

Côté cour, on a un bar qui, comme les alcools qu’il accueille, Champagne et Whiskys, est un des personnages principaux de l’histoire que nous raconte Gaëlle Lebert, avec également la cigarette. Elle dira « Je ne suis pas un écrivain avec un problème d’alcool, je suis une alcoolique avec un problème d’écriture ».

A l’arrière-scène dresse un écran comme une porte géante, comme un paravent derrière lequel disparaît et réapparait Dorothy, avec ses apparats de nuit, ses robes étincelantes et pailletées. Sur cet écran seront diffusées des phrases tirées des œuvres de Dorothy Parker égrenant la pulsation de ses états d’âme.

On comprend peu à peu les liens qui unissent les personnages : Dorothy et son futur mari, Dorothy et un écrivain célèbre qui deviendra son second mari et qui reste pendant toute la pièce comme un homme idéal qu’elle voudrait atteindre, elle voudrait qui l’emporte ailleurs devisant avec lui « Je peux vous poser une question indiscrète ? » leitmotiv qui les unit, Dorothy et ses hommes de la nuit, tous joués par Gwendal Anglade, le charmeur.

A travers la nuit, des thèmes sont abordés : la fête, la création, le racisme, le féminisme, le communisme, à une époque où il ne faisait pas bon s’y acoquiner, qui montrent tantôt une Dorothy simple et écervelée, tantôt une penseuse désabusée, tantôt une midinette rêvant que sa vie change, toujours à la recherche désespérée de l’amour, but ultime inatteignable. Dorothy est définitivement anticonformiste et libre, libre surtout quand elle est simple et candide.

Gaëlle Lebert a beaucoup de dérision et d’ironie envers son personnage et elle nous communique beaucoup de ses failles, passant du rire aux larmes en un instant, d’un chant à une danse, à une nuit qui n’en finirait pas, malmenée comme une poupée de chiffon. Gaëlle Lebert et Dorothy Parker font, à bien des égards pendant ces 1h30 de spectacle, une seule et même femme, une seule et même voix, qui revendique dans l’enchevêtrement des paroles et des musiques.

On assiste parfois à des parodies dans lesquelles Gaëlle Lebert entraine son personnage comme l’« Happy birthday » chanté par Marilyn Monroe, où ces clins d’œil nous amusent et parlent au plus grand nombre.

De manière général, ce qui nous fait rire, ce n’est pas ce qui est raconté, qui serait plutôt terrible et désespéré, non, ce qui nous fait rire, ce sont les trouvailles de mise en scène : des chaussures sorties d’un frigo, le pianiste déguisé en femme fatale, des répliques pleines de candeur.

On a l’impression qu’à chaque instant Aïon et Kaïros se donnent la main pour accompagner Dorothy, jusqu’à la scène finale où elle trouve enfin un autre homme qui semble davantage la considérer que tous les hommes qu’elle a rencontrés jusqu’ici, et ainsi la pièce, car il s’agit bel et bien d’une pièce de théâtre, se termine sur une note d’espoir.

Un spectacle hors du commun, où tout est pensé, où tout est rodé et huilé, comme dans une comédie musicale américaine, pour mieux montrer le chaos en puissance, un spectacle singulier, qui nous emporte dans une autre époque et peut-être bien la nôtre aussi, avec une personnalité rocambolesque : Dorothy Parker.

Night and Day
ou Les tribulations nocturnes de jeunes gens pleins d’esprit

D’après les nouvelles de Dorothy Parker,
musique originale Jeff Cohen
Adaptation et mise en scène Gaëlle Lebert
avec Jeff Cohen, Gwendal Anglade, Gaëlle Lebert
collaboration artistique et assistanat Rama Grinberg
scénographie Blandine Vieillot
Lumière Bruno Brinas
Création vidéo: Jean-Christophe Aubert
Image Yuta Arima
Son Jean-Louis Bardeau
Costumes Pauline Gallot

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