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Grinioteçocette : une ode à la joie, pour les tout-petits (et les grands)

Au Théâtre Dunois, on découvrait ces derniers jours la nouvelle création de Naéma Boudoumi, dont on avait aimé la précédente Solitude des mues. Tournée vers les plus jeunes spectateur.ices, mais belle et bonne à voir à tout âge, Grinioteçocette offre une bien délicate et joyeuse réflexion sur l’altérité, sur la possibilité d’une porosité entre les êtres, entre les mondes, sur la beauté de l’échange.
À retrouver en tournée ! Dates en bas d’article.

Matelas gris, vêtements gris, meubles gris, bonhomme gris dedans et gris dehors. Par la fenêtre, il fait gris, il pleut il mouille, c’est pas la fête à la chaussette…
Chez Grangry, oui, tout est gris, tout est carré, les angles sont tout droits, les chaussettes sont noires ou blanches, bien rangées par paire, on n’est pas là pour rigoler. Grangry préfère les bruits de la ville aux rires des enfants, et fermer la fenêtre plutôt que regarder dehors.

Manipulée avec précision et sourire par Elie Baissat ou Victor Calcine (en alternance), marionnette à main quasi ventriloque, une de ses chaussettes, désabusée, lessivée par une longue vie de d’ennui et d’essorages à 1200 tours/minutes nous confie son amertume et ses rêves d’évasion…

Mais que se passe-t-il, un tremblement du cœur, un coup de vent malicieux s’engouffre dans le quotidien de Grangry. Des petites boules de couleur bondissent dans la chambre de Grangry pour une bataille rangée, ou plutôt dérangée, entre socquettes pastel et chaussettes en noir et blanc. Du bleu ! Du rose ! Du orangé ! Grangry se réfugie sous son matelas, glisse un regard circonspect à l’extérieur de sa cache… et ce petit coup d’œil en douce ouvre la porte à deux nouveaux venus qui vont s’immiscer dans son triste train-train, deux drôles de personnages ronds et roses qui apportent le dehors et le pas-pareil dans sa maison.

Grinioteçocette est un rigolard bébé-boule grignoteur de gris, Maison-Maman une mère-grand moelleuse et organique aux jupes briochées. Le marionnettiste – délesté de sa chaussette dépressive – garde une bizarrerie très élégante dans la dodue marionnette-costume de Maison-Maman.
Sarah Topalian, qui avait créé déjà pour La Solitude des mues de magnifiques et mystérieuses créatures textiles, offre à Grinioteçocette et Maison-Maman des corps couleur de chairs et de pivoines aux formes viscérales, accueillantes dans leur étrangeté et leur familiarité.
Grangry se frotte au courbe, s’imprègne du tendre, se noie dans le rose et le beige, s’assouplit. Une plume glissée entre deux doigts de pied il se fait léger et doux comme une tourterelle, danse comme si l’air le portait, comme si les chants du vent et de la mer qui entrent enfin par sa fenêtre lui aéraient le cœur et l’âme.

Enfants et adultes, amusés et épatés, se régalent des pirouettes, chutes et déséquilibres, rétablissements et rebonds, de Pierre Maël Gourvennec, circassien aérien, virtuose et burlesque.Formé au Centre des Arts du Cirque Balthazar et à l’Académie Fratellini, flegme busterkeatonien, silhouette nette et visage imperturbable, il traduit le cheminement émotionnel de Grangry du désarroi à la surprise, de l’enfermement à la libération, par une danse acrobatique pleine de finesse et d’expressivité.

Naéma Boudoumi s’est entourée de créateurs dont on avait déjà apprécié les talents dans La Solitude des mues : Anna Rodriguez pour la gracieuse chorégraphie, Sarah Topalian pour la scénographie et et les marionnettes particulièrement jouissives, Thomas Barlatier pour l’évocatrice création sonore, tressée de mélodies rappelant dans leur pétillante subtilité René Aubry ou Henry Torgue, Charlotte Gaudelus pour la judicieuse création lumière. Elle a confié à Zoé Laulanie la création des superbes illustrations diffusées au fond de la scène. Les dessins au fusain et à l’encre de Chine faisant place aux pastels, aux crayons, à l’aquarelle, peintures faussement enfantines et vraiment poétiques, sont décor et rêveries, support de narration autant que d’imagination, tout à la fois extérieur et intérieur, vue de la fenêtre et états d’âme.

Ce beau langage sensoriel aux multiples formes – visuel, physique, pictural, sonore… – tout autant que le texte malin et vif embarquent les plus petits dès 2 ans avec subtilité et humour dans la métamorphose de ce Grangry enfin grisé de bonheur.

Le monde de Grangry qui a accueilli la couleur s’en trouve tout enchanté, tout barbouillé de joie, et les spectateurs avec.

Marie-Hélène Guérin

 

GRINIOTEÇOCETTE
Création 2025 / à partir de 2 ans (durée 35 mn, idéale pour les tout-petits !)
Texte et mise en scène Naéma Boudoumi
Avec Pierre Maël Gourvennec, Elie Baissat ou Victor Calcine (en alternance)
Anna Rodriguez chorégraphie | Zoé Laulanie création image | Sarah Topalian scénographie et marionnette | Thomas Barlatier création son | Charlotte Gaudelus création lumière

Photos © Christophe Raynaud de Lage
Illustration d’en-tête © Zoé Laulanie

PRODUCTION
Une production de la Cie Ginko, en coproduction avec La Faïencerie, Le Quai des Arts, La Cidrerie-Beuzeville, en coréalisation avec le Théâtre Dunois

DATES DE TOURNÉE
Avril 2025 – Creil – Scène Nationale : 5 représentations
Nov/déc 2025 – Ville de Bobigny : 35 représentations dans les écoles maternelles, médiathèque et crèches et au CC Pablo Neruda
Février 2026 – Le Volcan – Scène Nationale du Havre : 10 représentations
Festival Off Avignon 2026

La Solitude des mues : âpre et sensible portrait d’êtres vivants

temps de lecture 5 mn 30

Après Daddy Papillon, Naéma Boudoumi et Arnaud Dupont sont de retour à la Tempête avec un récit qui fait vœu de parler de nos métamorphoses intimes. Celles de l’adolescence, mais aussi celles de l’âge adulte, où, pour avoir quitté le territoire immense des potentialités de l’enfance on n’en reste pas moins en perpétuelle re-construction.

La première image nous plonge dans une vision entre joliesse et malaise. En robes à froufrous, Kiki et Pastèque (Shannen Athiaro-Vidal et Clara Paute, vives et sincères), deux copines adeptes de la culture kawaï, ont des airs de ballerines de boîtes à musique, corps presque adultes dans des tenues de poupées.
 

Kiki s’appelle Emma, dans l’autre réalité, celle hors de son univers kawaï, des réseaux sociaux et de son intimité avec sa copine Pastèque. Sa mère est morte jeune, Emma était petite fille, elle grandit seule avec son père. Pierre, le père, veuf, déboussolé, en proie à des difficultés financières, fatigué par les travaux perpétuels qu’impose l’état de la maison, désorienté par les occupations et les amitiés de sa fille, trimballe une grande solitude. Arnaud Dupont, co-auteur, en est aussi l’interprète, avec sobriété, lui donnant une opacité émouvante.

La scénographie est très élégante, et parlante. Deux cubes de cornières occupent l’espace, un squelette de maison, deux pièces qui ne communiquent pas. Chambre fleurie et rose de Kiki, peuplée de mille détails racontant son univers, chambre minimaliste, un tatami et du gris pour le père. Entre les deux, le noir du plateau et le silence des sentiments qu’ils n’arrivent pas à partager.
 

Répandue sur un recoin de la scène, une grande masse de laine évoque les sculptures de Sheila Hicks. L’opposé même de la maison, qui est tout en angles, en hauteur, en couleurs tranchées : une masse rampante, organique, bariolée, qui peut faire écho aux niches érotiques que creuse Robinson dans le Robinson ou Les Limbes du Pacifique de Michel Tournier.
Le père s’y réfugie, s’y enfouit ; je lis dans le dossier du spectacle qu’il s’agit d’une image de la forêt, mais il pourrait tout aussi bien s’agir de son chagrin ou de sa consolation. Il y cherche l’oubli, la perte de la notion du temps, peut-être, un lieu et un temps de dé-cérébralité, sans doute. Il y retrouvera parfois un faune, petit esprit aux cheveux de laine et au corps de forêt entre nymphe et satyre, tendance yokai, qui sert de catalyseur à ses souvenirs comme à ses désirs. Élise Bjerkelund Reine, circassienne souple et ancrée comme un roseau, lui offre la fluide étrangeté de ses contorsions
 

Pendant que Pierre le père se perd ou se retrouve dans son tapis de feuilles-cocon, Kiki, elle, s’invente des ramifications dans les mondes numériques, lance des avatars chantants, dansants, sur le word wide web, les offrant au jugement de ses pairs, dont les commentaires élogieux ou insultants font bien marrer les deux copines – elles ont bien plus de recul sur les pépiements de la toile qu’on ne pourrait le craindre…
Un grain de sable, un accident d’amitié va enrayer les engrenages du quotidien. Kiki, animal blessé, se terre alors au fond de sa tanière, hikikomori de circonstance, fermant littéralement sa porte au monde extérieur, ne gardant contact qu’avec un ami on line, mélancolique et délétère jeune homme. Sa vie tient dans quelques mètres carrés et sa seule fenêtre n’est désormais plus qu’un écran. Il faudra que quelque chose bouge à l’extérieur comme à l’intérieur pour accepter à nouveau l’autre.
 

L’écriture, nette, aux dialogues sans fioritures, est aérée par les incursions fantastiques du faune et les immersions sylvestres du père. Concise jusqu’à être parfois elliptique, sans manichéisme, elle ne cherche pas à excuser ses personnages ; elle les laisse se débattre avec leurs fragilités et leurs défauts, leurs douleurs et leur hargne. On les voit fléchir et batailler, errer et faillir, cheminer à tâtons vers la nouvelle mue de leur vie.

Réflexion âpre sur la solitude des êtres, les fêlures et les cicatrices qui viennent après les blessures, La Solitude des mues est un spectacle à la fois doux et dérangeant, plein de tendresse pour ses personnages en pleine mutation, traversé d’une poésie sombre, et finalement éclairé d’espoir.

A voir avec un.e ado, pour l’initier à un théâtre exigeant et sensible, et peut-être ouvrir avec lui le dialogue sur ces mouvements souterrains qui façonnent nos vies d’êtres in-finis.

Marie-Hélène Guérin

 

LA SOLITUDE DES MUES
Un spectacle de la compagnie Ginko
Au Théâtre de la Tempête jusqu’au 11 février 2024
Texte Naéma Boudoumi, Arnaud Dupont
Mise en scène Naéma Boudoumi
Avec Shannen Athiaro-Vidal Pastèque, Élise Bjerkelund Reine la bête, Victor Calcine Kuro Neko, Arnaud Dupont le père, Clara Paute Kiki et à l’image Lucas Garzo Yami
Mouvement chorégraphique Anna Rodriguez – costumes Sarah Topalian – scénographie Delphine Ciavaldini – vidéo Luc Battiston – lumières Charlotte Gaudelus – son Thomas Barlatier
Photos © Luc Battiston
 
Rencontre avec les auteurs

 
Administration, production Le Bureau des filles – Véronique Felenbok, Ondine Buvat diffusion Le Bureau des filles – Marie Leroy presse Olivier Saksik – Elektronlibre
Production Cie Ginko en coproduction avec l’Étincelle – théâtre de la ville de Rouen, le Quai des Arts – Argentan, le Nouveau Gare au Théâtre – Vitry avec le soutien des Fours à Chaux – centre de création et d’histoire de la Manche, de la Cidrerie – Beuzeville, de La Faïencerie – Creil, du théâtre Jean Lurçat – scène nationale d’Aubusson, de La Chartreuse – Centre national des écritures du spectacle Villeneuve-lez-Avignon, du Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne, de la DRAC Normandie, de la région Normandie, du département de la Seine-Maritime, de la ville de Rouen en coréalisation avec le Théâtre de la Tempête