Là : folie douce

Il y a de la sauvagerie, de la fantaisie et de la délicatesse dans cette « Pièce en blanc et noir pour deux humains et un corbeau-pie ».

Tandis que le public s’installe, une note tenue emplit l’espace, vibrante. Un « la », suggère mon petit bonhomme de 5 ans. Ce serait un judicieux « jeu de mot » musical, bien en harmonie avec la synesthésie du spectacle, où images et sons se génèrent les uns les autres (mais je n’ai pas l’oreille juste, et ne saurai le confirmer).

Un triptyque de hauts panneaux blancs masquent les murs patinés des Bouffes du Nord, matrice immaculée qui verra la naissance d’un étrange hybride, fascinant, drôle et beau.
Un être à trois têtes – celle d’un homme d’abord (Blaï Mateu Trias, souple, busterkeatonien), puis d’une femme (Camille Decourtye, ancrée, expressive), enfin d’un animal (Gus, lui-même oiseau hybride, corbeau pie, ailes et bec de charbon, poitrail de neige) -, lui donnera vie et mouvement, abolissant les frontières entre cirque et danse, entre théâtre et chant, humour et métaphysique, graphie et rythme. Rien ne se confronte, tout se mêle et s’enrichit, pour créer un spectacle intense et poétique.

Dans une scénographie épurée, enrichie d’un magnifique travail de création sonore, on va de surprises en sourires, on retient son souffle devant quelque acrobatie haut perchée, on s’amuse de duos physiques ou verbaux à la folie douce, on a le cœur qui chavire d’émotion bousculé par la voix chaude et ample de Camille Decourtye ou le timbre baroque de Blaï Mateu Trias, interprète d’un fragile et infiniment troublant air de Purcell.

Les deux artistes, accompagnés de leur corbeau-pie, avec une complicité palpable, usent de leur corps élastiques pour créer situations, gestes, interrogations, sens et sons.
Ça pulse et ça rêve, c’est charnel et spirituel.
Cultivant l’art de la joie, ils inventent d’étranges résolutions à de curieux problèmes, retournent à l’origine du monde et font jaillir la lumière de déchirures… Petit à petit, ils zèbrent la page autrefois vierge du décor d’empreintes et de traces, de paysages et calligraphies énigmatiques, tandis que leurs peaux et leurs costumes se maculent du blanc des murs : le désordre comme signe(s) de vie(s) !

Leur monde, ce monde-«  » , a la sauvagerie fraternelle, le déséquilibre constructif, la gravité légère et la drôlerie salvatrice. Cela réjouit l’œil et l’âme.
a de la grâce et de la générosité, et une des belles vertus du spectacle vivant : nous faire sentir moins seul. Ce soir-là, le public, pétillant de plaisir, d’une longue ovation debout, les en a remercié avec chaleur.

Marie-Hélène Guérin

 


Un spectacle de la compagnie Baro d’Evel
Au Théâtre des Bouffes du Nord
Auteurs et artistes interprètes Camille Decourtye, Blaï Mateu Trias et le corbeau pie Gus
1er volet du dyptique Là, sur la falaise

En tournée : un clic ici pour voir les dates de tournée

BARO D'EVEL LÀ TEASER from Baro d'evel on Vimeo.

Le Périmètre de Denver : combien de folies tiennent dans (et sur) la tête de Vimala Pons ?

Vimala Pons, performeuse protéiforme, qu’on avait aimé dans le fondateur Notes on the circus, puis dans Grande, a décidé de nous embarquer dans une triple enquête.

Qui a tué Stéphane Dosis, intervenant numérique (plus rapidement : troll) ? et comment ?
D’un coup de couteau dans la bibliothèque par le Colonel Moutarde ? par Angela Merkel, par un balnéothérapeute, une petite vieille, un vigile défaillant ? Avec une tasse de café ? de lait ? un éboulement de carrière ? une arme à feu ? un iPad ?
Du jeu de Cluedo distordu qu’elle nous propose, Vimala Pons nous fera basculer dans un hypothétique « périmètre de Denver » – « espace d’incertitude crée par un mensonge; plus précisément une boucle de temps qui se répète en s’adaptant à de nouvelles situations », puis par ricochet dans les mécanismes de la fabrication du factice.

Sept personnages sont convoqués pour une reconstitution policière, sept témoins qui auront chacun leur perception du moment fatidique. Sept témoins : sept réalités, sept déformations du monde. Autant de corps, de voix, d’accents (suisse-argentin, hollandais-américain, allemand, italien, français…) et d’âges, surgissant d’une Vimala Pons caméléon, soutenue dans ses métamorphoses par un travail technique remarquable.

Démarrage en fanfare, avec une Allemande à la silhouette lourde et la voix douce, tellement angelamerkelesque que c’en est elle, qui se dépouillera de sa façade de femme politique en même temps que des dizaines de vêtements qui la recouvrent en un abracadabrant effeuillage, un bloc de fausses roches deux fois plus haut qu’elle juché en équilibre précaire sur sa tête. Hypnotique et saisissant.
Confessions, petites manies, alibis, « emploi du temps le jour du meurtre » (comme on dit dans les séries policières), manipulation d’ « evidence » (comme on dit dans les séries policières américaines), échafaudage de la chose à porter (mission, prison ou passion : carrière, table de réunion, fiat panda…), puis dépose de la chose qui fut portée. Enfin, dépose du visage, des atours et même de la voix du témoin, le tout finissant en tas au pied de son fardeau, tandis que dans un mouvement inverse Vimala Pons offre, elle, la vérité de ses contrefaçons, masques et prothèses déformant son corps à vue.
Chaque protagonistes suivra le même trajet, ou presque. Dans une scénographie très cérébrale, dense et sophistiquée, les rouages du temps (ou plutôt des temps : temps de l’action, de la narration, de la représentation) tournent sur un rythme soutenu, avec quelques grincements et autres grippages qui les font dérailler, comme déraille la notion de réalité dans ce spectacle twinpeaksien.

Avec ce Périmètre de Denvier, Vimala Pons, bousculant nos repères, invente une formidable machine à jouer, où elle se livre à une performance invraisemblable, tandis qu’elle y invite le spectateur à un jeu de piste farfelu. Elle portera, cariatide svelte et tenace, empilements de roches ou de boîtes, table ou voiture, on guettera les répétitions et leurs variations, les indices et les fausses pistes. On découvrira peut-être même qui a commis le crime, allez savoir.
Un spectacle qui se joue avec obstination du réel, mettant à nu les corps comme les mécanismes de construction de la fiction. Intelligent et ludique. Une tonique stimulation de nos « petites cellules grises ».

Marie-Hélène Guérin

 

LE PÉRIMÈTRE DE DENVER
Au 104 jusqu’au 26 février
en partenariat avec le Centre Pompidou et l’IRCAM, dans le cadre du festival Les Singulier·e·s
Conception, réalisation, texte et création sonore : Vimala Pons
Collaboration artistique : Tsirihaka Harrivel

Machine de cirque : remède à la mélancolie !

Cinq jeunes circassiens québécois enflamment la Scala !
La jeune compagnie canadienne Machine de cirque, déjà passé par ici (en 2019) et repassé par là (jusqu’au 2 janvier) vient secouer le public, de 5 à 105 ans – ravi et qui en redemande. D’éclats de rire en frissons, d’instants de poésie en prouesses virevoltantes, ils ne s’accordent (et ne nous accordent) aucun répit.

Sur le vaste plateau, patiente une spectaculaire scénographie, une fabuleuse  » machine de cirque », quelque chose comme un drôle de chantier délaissé pour la nuit, de bric et de brocs, avec lampadaire, échafaudages, antenne et câbles électriques, bâches et seaux, un chantier délaissé par ses ouvriers, mais déjà tout bruissant de grondements citadins, d’éclairages crépitants, de fumées mouvantes. La machine piaffe d’impatience à la perspective d’être bientôt animée par une bande de farfadets joueurs et inventifs bien décidés à exploiter le moindre recoin de cet agrès urbain. Un compère créateur de son, poly-instrumentiste, batteur fou – voire fou furieux, souffleur d’accordéon à bouche, percussionniste sur dos, sur tubes, sur tout ce qui peut se marteler, frapper, scander, guitariste, fredonneur, les accompagnent, les rythment et les dopent – si besoin était…
Les cinq jeunes gens, gaillards athlétiques ou sveltes échalas, envahissent l’espace de haut en bas, de bas à haut, de long en large, offrant une prestation généreuse et allègre. Du cirque sans clown, mais où l’humour du clown est partout, tressé aux acrobaties les plus techniques, aux fantaisies sonores ou visuelles les plus excentriques.

Un cycliste lunaire se lance dans une aérienne danse sur un vélo rouge vif et léger, défiant toutes les lois de la pesanteur d’un air rêveur. Au trapèze, à la planche coréenne, escaladant les trois étages de l’échafaudage, enchaînant d’impressionnantes suites de vrilles, jonglant aux quilles ou… à la serviette de bain – savoureuse burlesquerie !, rivalisant d’audace et de fantaisie, ils gardent toujours une magistrale fluidité, une inaltérable fraîcheur et un sens du collectif réjouissant.

Leur agilité rieuse, leur complicité, leur rapidité tout en souplesse feraient presque oublier la virtuosité dont ils font preuve. C’est beau, tonique, gai, joyeux, époustouflant. Le public s’enthousiasme, se bidonne, s’émerveille, et finit en ovation debout. Cette Machine de cirque offre un beau cadeau : du plaisir ! Ne nous en privons pas !

Marie-Hélène Guérin

 

MACHINE DE CIRQUE
à La Scala
Direction artistique Vincent Dubé
Avec Guillaume Larouche , Thibault Macé, Samuel Hollis , Laurent Racicot et en alternance Raphaël Dubé (du 15 au 24 octobre) et Tom Prôneur (du 25 octobre au 2 janvier)
Composition musicale et interprétation, en alternance : Frédéric Lebrasseur (du 15 au 24 octobre), Olivier Forest (du 25 octobre au 27 novembre) et Steve Hamel (du 28 novembre au 2 janvier)
 

Parfois ils crient contre le vent : Enfin pleurer !

Il y a quelque chose de l’enfance et du jeu funambulesque et somnambulique, quelque chose de l’enfance de l’art dans ce spectacle circassien tout public, quelque chose qui a fait défaut pendant toute cette année quasi assignés à résidence, et que les corps et les voix des artistes sur le plateau, leur structure bizarroïde et la présence nombreuse du public nous restituent avec violence, humour et folie.


structure de jour © Isabelle Buisson / structure de nuit © akphotos/cie Cabas

C’est au Théâtre des Roches, à Montreuil (93) que j’ai pu une nouvelle fois m’émerveiller face à un spectacle de théâtre et me sentir submergée par une forte émotion et pleurer, tandis que ma fille de 7 ans, avec moi sur les gradins de bois, derrière ceux assis par famille ou par groupe, par terre sur des tapis de fausse herbe installés sur la pelouse du jardin du Théâtre des Roches, dans le respect des distances, tandis que ma fille donc, riait aux éclats et applaudissait à tout rompre charmée par les pitreries et la folie ambiante.

Parce qu’il faut vous dire que l’envoûtement par ce spectacle est presque immédiat et qu’on ne décroche pas les yeux de l’échafaudage sur lequel voltigent, chantent, parlent et s’égosillent les comédiens, à plusieurs mètres de haut glissant parfois au sol ou feignant de tomber pour faire encore plus palpiter nos cœurs.
 

© Sophie Perez

Ça commence par des bouts de linge, des bouts de tissus lavés qui bientôt servent de cordage pour hisser les corps sur l’échafaudage. Tissus comme autant de liens qui nous relient tous.

Puis le banjo se met à jouer avec pour interprète un homme dressé tout en haut de l’échafaudage. Il est un peu comme le poète solitaire, le Roméo attendant une Juliette qui ne viendrait jamais, l’âme dont les cordes nous envoient l’interzone de ses sons et nous placent dès l’instant dans un univers qu’on ne quittera plus pendant une heure.

Puis peu à peu les corps s’animent, avec des mouvements qu’on prendrait pour rien, pour des maladresses et qui là aussi font le charme démantibulé de ce qui nous est donné à voir. Ce sont les corps de SAID MOUHSSINE, acrobate au mât chinois, YOUNES ES-SAFY, acrobate aux sangles, COLLINE CAEN, voltigeuse au cadre aérien, TOM NEAL, acrobate à la roue Cyr, CECILE YVINEC, voltigeuse au trapèze volant, cadre coréen, tous habillés comme en ville ou comme à la campagne, selon la figure du personnage qu’ils incarnent.

Et bientôt les mots viennent et l’on comprend que tous ceux-là souffrent de leurs différences, de leurs difficultés à communiquer, à se comprendre, à être ensemble et à s’accepter, à accepter les cultures des autres et de leur solitude. Ils s’expriment tour à tour dans une langue tantôt poétique, tantôt hystérique, s’interrogeant et nous interrogeant comme des ingénus, en français, en arabe et en anglais, formant chacun un archétype d’une culture, une tentative d’esquisses dans lesquelles les spectateurs pourront s’engouffrer ou reconnaître leur voisin. Il y a, par exemple, la femme de gauche aux penchants germaniques trouvant sa fraternité dans les tablées, les échanges avec d’autres de cultures éloignées, qui pensera périr dans bus au fin fond du Maroc.
 

© Sophie Perez

Et parfois, le calme survient dans une langue apaisante délivrant des différences et fédérant les peuples pour qu’ils relèvent la tête :

« Il existe des vents de toutes sortes. Ceux qui appellent, poussent dans le dos, les vents de révolte, les vents froids, ceux qui s’engouffrent dans les cous, les ventres ou entre les doigts. Les vents qui murmurent des choses que nous ne pourrons plus ignorer, qui siffleront à jamais en nous. Les vents épais, fous, ceux qui sèchent les bouches des nourrissons, les vents qui sèment le doute, et ceux qui portent les pollens et les bonnes nouvelles, fertiles. Le vent n’a pas de frontière, sans histoire, sans passé, sans futur, sans papiers. Il ne fait pas de différence, n’a pas de préférence, il balaie, sèche les larmes, emporte les cris, déplace la poussière, remue les vagues qui engloutissent les bateaux. Mais il n’est pas question de se résigner, à la manière des enfants, qui parfois crient contre le vent, osons. Il restera alors peut-être du vent, autre chose que les traces de sable sur nos carreaux. »

Tandis qu’ils s’expriment sur le manque de fraternité et le déni de solidarité, ils dessinent une procession où chacun viendra prendre soudain la parole, s’imposant dans l’urgence et dégageant du premier plan celui qui est en train de parler, en train de nous dire quelque chose de sa douleur et de ce qu’il ne supporte plus pour prendre cette place à son tour. Et c’est bien sûr la femme de l’Est qui aura le moins la parole, qu’on écoutera le moins, qu’il faudra tout de même inclure et qu’il faudra sauver. Parce qu’ils se sauveront tous comme des naufragés agrippés à leur structure en échafaudage, allant au bout de leurs limites vocales et jusqu’à l’épuisement de leurs corps, dans le tourbillon de la musique.

On en ressort un peu changé.

Isabelle Buisson

 

PARFOIS ILS CRIENT CONTRE LE VENT par la Compagnie Cabas
Mise en scène : Sophia Perez
Chorégraphie : Karine Noël
Collaboration chorégraphique et scripturale : Amin Boudrika
Auteurs interprètes : Said Mouhssine Acrobate au mât chinois, Younes Es-Safy Acrobate aux sangles, Colline Caen Voltigeuse au cadre aérien, Tom Neal Acrobate à la roue Cyr, Cecile Yvinec Voltigeuse au trapèze volant, cadre coréen

 
PROGRAMMATION : 17 juillet à 20h : Turbul en Chap Association Appel d’Air / Nîmes (30) – 23 juillet à 18h30 : Festival Eclat(s) de rue / Caen (14) – 25 septembre à 18h : en extérieur, Espace Culturel Houdremont / La Courneuve (93)
 

TEASER suite aux résidences d’avril 2019 au Cheptel Aleïkoum et aux Transversales : https://www.facebook.com/ciecabas/videos/469625907168248/

REPORTAGE en création – Karacena (Maroc), août 2018 : https://vimeo.com/289047438

TEASER présentations d’étape de travail – Karacena (Maroc), août 2018 : https://vimeo.com/289036089

Jeunesse : Ça barde à la sainte-Barbe

Jeunesse est un spectacle formidable, métaphorique, transcendant, porté par la nouvelle ciselée sans aucune psychologie, si ce n’est l’idéalisme, du grand Joseph Conrad, par la narration tout en nuances du comédien conteur, Frédéric Gustaedt, et par les entrechats des jeunes chats barbus, qui dansent et sautent sur les mâts du bateau, sur lequel le spectateur est charrié.

Ce spectacle magnifique vous fera gîter et rouler, tant l’atmosphère vous place d’abord à l’arrière puis au cœur de la scène, devenue le pont de La Judée, le premier bateau sur lequel Marlow sera Second lors d’une traversée plusieurs fois avortée, vingt ans avant de nous la raconter, jusqu’aux effluves fleuris et sucrés de l’Orient. Le ton est sans appel dès que Marlow (comme Marlowe et Shakespeare ?) franchit le ponton, un recueil de Shakespeare en main, croisant les lettres de La Judée peintes sur la coque, la devise « Do or die ». Et c’est bien ce qui va se passer pendant toute cette traversée. Agir ou mourir…

La traduction et l’adaptation de « Jeunesse », par Guillaume Clayssen, mêle une superposition de vocabulaire actuel, contemporain, bienvenu, comme le mot « fringue » qui donne un coup de jeunesse à ce récit, à une conjugaison un peu surannée au passé simple et à l’imparfait.
Ce qui est formidable avec Joseph Conrad, c’est que le récit avance au rythme de l’action, de l’écope, du pompage, du gite, du roulage, du tangage, des mers lisses ou blanches d’écumes, de l’invasion des rats à bord, sans complaisances, sans considérations psychologiques, sans commentaires, on est littéralement embarqué pour cette traversée infernale qui sera la première de Marlow et la dernière de La Judée.
Le jeu et la narration de Frédéric Gustaedt sont tout bonnement époustouflants de nuances, de vérité intérieure, de variations, d’amusements, de susurrations et d’esclandres. On entend l’esprit cocasse de Joseph Conrad, qui s’arrêtent sur des moments épiques, burlesques, inattendus, comme le dernier gueuleton des marins à bord de La Judée, tandis que celle-ci brûle anéantie par l’incendie de sa cargaison. Pendant ce temps, Marlow, avec ses deux aides, attend, dans la chaloupe brinquebalée, que le capitaine inconsolable daigne quitter son navire et que les marins en aient fini avec leur gueuleton sous les flammes.

Le dispositif scénique est à la fois simple et compliqué, enfin que l’on juge simple par sa sobriété, son épure. Il est fait des mâts de La Judée, sur lesquels les acteurs circassiens, Raphaël Milland et Johan Caussin, parfois accompagnés de Samuel Mazzotti (son), également sur scène avec son matériel, évoluent acrobates comme des félins graciles, souples et agiles, dans une chorégraphie soutenue par une musique planante, chamanique ou électrisante, à l’évocation du meilleur du rock’n’roll des années soixante-dix. La création musicale participe aussi de l’ambiance et nous plonge à la fois dans la beauté, la dureté et la folie de la mer.
La création lumière, sortie tout droit d’un récit nuiteux d’un port insalubre, joue en rase-motte sans gélatines et tire du sol les ombres et les presque morts de La Judée.

Un spectacle où le face-à-face entre la parole et le corps nous saisit et nous donne envie de lire ou relire Joseph Conrad. Qu’auront voulu nous dire Joseph Conrad et Guillaume Clayssen, qui, c’est sûr, se sont compris ? Qu’on ne voit bien la vie qu’à travers les yeux de la jeunesse ? Qu’être marin est un métier de solidarité comme le sont les métiers du spectacle ?
Le Théâtre L’Echangeur, à Bagnolet, est très facile d’accès, tout prêt du métro Galliéni ou du bus 102, arrêt Charles de Gaulle. Sur place, vous pourrez dîner et boire un verre.
On espère que L’Echangeur prolongera la programmation de ce spectacle sans pareil.

 

JEUNESSE – adaptation de la nouvelle de Joseph Conrad
Au Théâtre de L’Echangeur, Bagnolet
Traduction et mise en scène Guillaume Clayssen
Avec Frédéric Gustaedt (Marlow alias Conrad), Julien Crepin (le capitaine, créateur lumière), Raphaël Milland (premier chat acrobate, équipage sur scène), Johan Caussin (second chat acrobate, équipage sur scène), Samuel Mazzotti (créateur son, équipage sur scène)
Jusqu’au 6 octobre 2018

Photo Victor Clayssen

Un Poyo Rojo : un concentré d’énergie et de sensualité

Lorsqu’on s’installe dans la salle du Théâtre Antoine – ils sont déjà là, les bougres…- on ne sait pas trop ce qu’on vient voir. On se souvient d’avoir été frustré la saison précédente : la blessure d’un des deux artistes avait entrainé l’annulation du spectacle. Blessé comment, pourquoi ? De quoi s’agit-il au juste ? Match de boxe ? Combat de coq ? Lutte endiablée ? Mise « à mâle » ?
Un Poyo Rojo c’est tout cela à la fois. Mais c’est par dessus tout une danse de vie. Une ode à l’amour, à la passion, à la miraculeuse relation qu’entraine une si forte proximité. Car ces deux-là se connaissent par cœur, à tel point que leurs corps s’attirent tels des aimants.
Dès les premières minutes, une douceur brutale règne sur le plateau. Alfonso Barón et Luciano Rosso se défient du regard, se jaugent tels des animaux avant d’enchaîner les figures, d’entrer dans la danse qui les mènera au combat. Mi-comédiens mi-danseurs, ils font de chaque micro parcelle de leurs corps un simple prodige.

un-poyo-rojo-Pianopanier
© Paola Evelina

Les prémices de ce spectacle inclassable se déroulent dans un silence total. S’il n’était couvert par l’écho de leur souffle court, on entendrait battre leurs cœurs à l’unisson.
Et puis d’un coup, des sons de radio s’en mêlent, crachotés par une chaine portative délicieusement old-school. Dès lors, les pas de danse de nos deux compères seront calés sur la programmation retransmise en direct. Quelle est la part d’improvisation ? Trouvent-ils l’inspiration à force de faire défiler les stations, alternant flash info, tubes disco et standards de la chanson française ? Ou bien cherchent-ils, à force de zapper sur les ondes, le morceau qui s’accordera le mieux au déroulé du spectacle ? Peu importe, seul le résultat compte : ils parviennent ainsi à nous intégrer totalement dans l’immédiateté de leur pas de deux. Peu à peu l’alchimie qui les unit gagne du terrain : l’énergie communicative d’Alfonso et Luciano se loge en chacun de nous et cela fait un bien fou !

un-poyo-rojo-Pianopanier

Ils arrivent tout droit de Buenos Aires où ils jouent à guichet fermé depuis 2008, 3 raisons d’aller les découvrir au Théâtre Antoine :
1 – Ils dansent comme des dieux ; dieux du stade, dieux de l’arène, dieux de la scène.
2 – Mais il serait réducteur de les classer dans la catégorie « danse contemporaine » : ils nous offrent un succulent moment de théâtre qui fait la part belle à l’improvisation.
3 – La jolie surprise tient au troisième personnage : une radio vintage qui nous connecte aux joies du direct…

 

UN POYO ROJO – À partir du 7 février 2018 au Théâtre Antoine (mercredi au samedi, 19h)
Conception et Mise en scène : Hermes Gaido
Avec : Alfonso Barón et Luciano Rosso

Grande, Vimala Pons, Tsirihaka Harrivel, Monfort, Pianopanier

Quelques objets, des notes de musique… un grand spectacle

On les avait quittés il a 4 ans (déjà !) sur le plateau du 104 qu’ils avaient magistralement mis à mal. Leur performance dans ce Notes on the Circus du collectif Ivan Mosjoukine était de celles qui restent gravées à jamais dans un ADN de spectateur.

Ils étaient quatre à l’époque. On retrouve ici l’un des deux couples : celui que forment la charismatique Vimala Pons et l’énigmatique Tsirikaka Harrivel. Découvrir le bazar inouï installé sur le plateau du Monfort, tenter de déchiffrer la carte que les artistes ont deposée sur votre fauteuil en guise de programme, se laisser prendre par la montée d’adrénaline que provoque le compte à rebours (“Revue numéro 8 dans 5 minutes, début de la revue dans une minute”…) constitue un avant-goût génial et prometteur.

Les deux artistes circassiens ont commencé par composer les musiques de leur nouveau spectacle. La bande son mêle trompettes, claviers, clarinettes, synthé et autres arrangements éclectiques. Elle est jouée en direct par nos deux compères, elle donne le « la » et met un point d’orgue à chaque séquence.

Grande, Vimala Pons, Tsirihaka Harrivel, Monfort, Pianopanier

« Ce morceau ne fait pas partie du spectacle mais c’est celui que je préfère. »

Il s’agit bel et bien d’une « Re-vue », au sens propre, au sens littéral du terme : sur les quelques 90 minutes que dure le spectacle, certains passages, certains numéros seront répétés, « ce qui a déjà été vu » tamponnera le « jamais vu ». Le tout formant une ronde infinie, une sorte de mouvement perpétuel que souligne la dernière séquence.  En plus de la musique, le duo est allé puiser son inspiration dans une foultitude d’objets aussi hétéroclites que surprenants : coin cuisine, toboggan géant, énormes bouquets de fleurs, pupitre, télévision, sac de sports, raquettes de tennis…

Tsirihaka Harrivel suspend les battements de nos coeurs lorsqu’il s’élance une première fois pour une glissade inclassable. Une deuxième, une troisième, une dixième fois, il se retrouvera suspendu au-dessus de nos têtes, nous habituant peu à peu à cette chute qui ne cesse de se rembobiner.

Grande, Vimala Pons, Tsirihaka Harrivel, Monfort, Pianopanier

« Tous les chemins mènent à Rome… En est-il un qui n’irait pas ? « 

Championne de porté sur la tête, Vimala Pons n’a peur de rien. Machine à laver, mannequin, colonne gréco-romaine, cercueil… jusqu’au totem qui servira de cible à son complice lanceur de couteaux : tout, absolument tout peut se déposer sur son crâne. Et lorsque, libéré de tant de poids, son cerveau donne libre cours aux humeurs, c’est à un formidable numéro de comédienne auquel on assiste. Elle passe en quelques coups de cils de geignarde à colérique, de mutine à hargneuse, de clownesque à grave. Elle est souvent tendre, parfois cruelle, toujours drôle. Son talent fou, son charisme hors norme nous fascinent et nous troublent.

L’histoire de la vie, les histoires d’une vie, les petits riens qui se mêlent aux grands sentiments : c’est finalement cela que cet ovni grave en boucle dans nos mémoires. Et cette histoire, cette ronde, ce perpétuel recommencement, ne peuvent trouver un point qu’avec le mot AMOUR. Un point qui est tout sauf final, tant la force de ce spectacle est aussi, est surtout, de nous donner envie de toujours recommencer…

GRANDE –
Du 18 avril au 6 mai 2017, 20h30 au Monfort
Un spectacle de et avec : Vimala Pons et Tsirihaka Harrivel

Réversible, Les 7 Doigts, Bataclan, Pianopanier, cirque contemporain

Quand les 7 Doigts sont 8, c’est encore meilleur !

On les avait quittés à Bobino la saison dernière, à la sortie de leur inoubliable spectacle TRACES. On les retrouve sur la scène du Bataclan, où ils présentent leur toute nouvelle création. Ce ne sont pas les mêmes 7 Doigts. Et d’ailleurs ce coup-ci, les 7 Doigts sont 8 au plateau. Quatre filles, quatre garçons, quatre couples juvéniles et déjà bourrés de talent.

Le point de départ et le fil conducteur de Réversiblec’est l’histoire de ces (très) jeunes gens qui sont partis à la recherche de leurs grands-parents.

Réversible, Les 7 Doigts, Bataclan, Pianopanier, cirque contemporain

« Je voulais créer leurs personnages en utilisant leurs racines, les histoires de leurs familles qu’ils ne connaissaient alors même pas. »

Les murs dansent, les fenêtres ont la bougeotte, les portes se dérobent… L’espace n’a de cesse de se créer et disparaître sous nos yeux mi-amusés mi-éberlués. Extérieur et intérieur se mélangent joyeusement, les frontières, les murs, les lignes de démarcation se transforment en vagues souvenirs, peut-être même les a-t-on rêvés et n’ont-ils jamais existé…

Comme toujours dans les spectacles des 7 Doigts de la main, la musique tient une place capitale. Entre reprise de Terence Trent d’Arby et formidables arrangements musicaux de Colin Gagné, le voyage inter-générationnel tendance « passe-muraille » prend des allures tantôt rock tantôt hip-hop, voire plus classique.

Réversible, Les 7 Doigts, Bataclan, Pianopanier, cirque contemporain

« Papi, je te dédie ce moment. »

Les numéros s’enchainent au rythme des changements de tempos : les pas de deux invitent éventails et lassos, les balles de jonglage ont le format ballons rouges, une mariée contorsionniste surgit d’un lit-placard, la planche coréenne est un point de décollage idéal et le mât chinois peut accueillir nos huit compères en même temps – quand il y en a pour 7 doigts, il y en a pour huit. Aérien, poétique, enchanteur, le final déclenche automatiquement une standing ovation que les murs du Bataclan recueillent avec émotion.

On ne saura jamais à quel point le travail d’introspection et de « recherches généalogiques » a coloré ce spectacle, mais l’énergie qui se dégage du plateau est tellement intense, tellement percutante, que l’on se dit que leurs ancêtres ont bien dû souffler sur ces huit doigts-là…

REVERSIBLE
Á l’affiche du Bataclan – du 3 mars au 1er avril 2017 (du mercredi au vendredi 20h30, samedi 16h30 et 20h30)
Le nouveau spectacle des 7 Doigts
Mise en scène : Gypsy Snider
Avec : Maria del Mar Reyes, Vincent Jutras, Jérémi Lévesque, Natasha Patterson, Hugo Ragetly, Emilie Silliau, Julien Silliau, Emi Vauthey

Terabak de Kiev, cabaret, cirque, Stéphane Ricordel, Dakh Daughters, Monfort, La Baraque, critique Pianopanier, espace chapiteau, Yann Frisch

Le Terabak de Kiev prolonge noël jusqu’au 14 janvier

Traditionnellement les fêtes de fin d’année riment avec sapin, mais aussi avec chapiteau. Direction le Monfort pour un spectacle entre cirque, magie et cabaret. Un voyage rythmé par les voix gutturales des Dakh Daughters venues tout droit de Kiev. On s’installe, on prend le temps de se restaurer (ça sent bon le fameux bortsch ukrainien), de faire connaissance, de trinquer avec ses voisins : l’ambiance est déjà dans la salle. Tout à coup débarque Yann Frisch, redingote portée à même la peau (« une idée du producteur pour mettre en valeur le corps des autres »), irrésistible négation de Monsieur Loyal, comble du non politiquement correct.

Terabak de Kiev, cabaret, cirque, Stéphane Ricordel, Dakh Daughters, Monfort, La Baraque, critique Pianopanier, espace chapiteau, Yann Frisch
© Christophe Raynaud de Lage 

Le bar se met en mode pause, les lumières s’éteignent, les enfants se taisent, le spectacle peut débuter avec Julieta Martin, sorte d’Elastic Girl sur son mât chinois. C’est parti pour une heure trente de joie pure, d’énergie brute, de rires explosifs, d’émotions authentiques. Un acrobate accro à son balai, un monocycle recordman de trampoline, un artiste qui joue des sangles aussi bien sans jambe qu’avec, un couple de voltigeurs qui règle ses comptes dans les airs, l’inénarrable Yann Frisch et ses cartes irrévocablement magiques… Les prouesses s’enchaînent au son des cordes et autres battements de tambours. Les filles énergisantes, magnétiques, envoûtantes, stimulantes font le lien entre chaque numéro et l’on souhaite que cela dure encore et encore.

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Sous le grand chapiteau du Monfort, on rit, on frémit, on se laisse gagner par la chaleur humaine, on savoure l’instant…et lorsque les lumières se rallument au son des applaudissements enthousiastes, on prolonge par une danse, on retrouve le chemin du bar pour prolonger l’allégresse. Entre réveillon de noël et réveillon de la Saint-Sylvestre, on choisit sans hésiter le Terabak de Kiev !

 


TERABAK DE KIEV
Du 16 décembre 2016 au 14 janvier 2017, 20h30 au Monfort
Mise en scène : Stéphane Ricordel
Avec : Yann Frisch, Arthur Chavaudret, Matias Pilet, Benoît Charpe, Oscar de Nova de la Fuente, Daniel Ortiz, Josefina Castro Pereyra Soler, Julieta Martin, Marina Voznyuk, Anna Olekhnovych
Chant et musique : Les Dakh Daughters et Vlad Troitsky

Un Poyo Rojo : un concentré d’énergie et de sensualité

Lorsqu’on s’installe dans la salle Jean Tardieu du Rond-Point – ils sont déjà là, les bougres…- on ne sait pas trop ce qu’on vient voir. On se souvient d’avoir été frustré la saison précédente : la blessure d’un des deux artistes avait entrainé l’annulation du spectacle. Blessé comment, pourquoi ? De quoi s’agit-il au juste ? Match de boxe ? Combat de coq ? Lutte endiablée ? Mise « à mâle » ?
Un Poyo Rojo c’est tout cela à la fois. Mais c’est par dessus tout une danse de vie. Une ode à l’amour, à la passion, à la miraculeuse relation qu’entraine une si forte proximité. Car ces deux-là se connaissent par cœur, à tel point que leurs corps s’attirent tels des aimants.
Dès les premières minutes, une douceur brutale règne sur le plateau. Alfonso Barón et Luciano Rosso se défient du regard, se jaugent tels des animaux avant d’enchaîner les figures, d’entrer dans la danse qui les mènera au combat. Mi-comédiens mi-danseurs, ils font de chaque micro parcelle de leurs corps un simple prodige.

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© Paola Evelina

Les prémices de ce spectacle inclassable se déroulent dans un silence total. S’il n’était couvert par l’écho de leur souffle court, on entendrait battre leurs cœurs à l’unisson.
Et puis d’un coup, des sons de radio s’en mêlent, crachotés par une chaine portative délicieusement old-school. Dès lors, les pas de danse de nos deux compères seront calés sur la programmation retransmise en direct. Quelle est la part d’improvisation ? Trouvent-ils l’inspiration à force de faire défiler les stations, alternant flash info, tubes disco et standards de la chanson française ? Ou bien cherchent-ils, à force de zapper sur les ondes, le morceau qui s’accordera le mieux au déroulé du spectacle ? Peu importe, seul le résultat compte : ils parviennent ainsi à nous intégrer totalement dans l’immédiateté de leur pas de deux. Peu à peu l’alchimie qui les unit gagne du terrain : l’énergie communicative d’Alfonso et Luciano se loge en chacun de nous et cela fait un bien fou !

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Ils arrivent tout droit de Buenos Aires où ils jouent à guichet fermé depuis 2008, 3 raisons d’aller les découvrir au Rond-Point :
1 – Ils dansent comme des dieux ; dieux du stade, dieux de l’arène, dieux de la scène.
2 – Mais il serait réducteur de les classer dans la catégorie « danse contemporaine » : ils nous offrent un succulent moment de théâtre qui fait la part belle à l’improvisation.
3 – La jolie surprise tient au troisième personnage : une radio vintage qui nous connecte aux joies du direct…

 

UN POYO ROJO – spectacle vu le 20 Septembre 2016 au Théâtre du Rond-Point.
Du 13 Septembre au 8 Octobre 2016
Conception et Mise en scène : Hermes Gaido
Avec : Alfonso Barón et Luciano Rosso