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Kabarett Klub : cabaret pour un temps présent

L’ESCA sous la houlette dynamique de Tatiana Breidi et Paul Desveaux invente depuis 2022 des Expériences, jetant ses apprentis dans le grand bain de la scène avec des aventures cousues main. Samuel Gallet, Pauline Sales, Fabrice Melquiot ont peaufiné les précédentes Expériences, autant de moments de création qui « marque la volonté d’inscrire l’école au centre de la fabrication d’un théâtre contemporain et de travailler sur des sujets en lien avec l’actualité » selon les voeux de ses directeur.rices.
Cette année, pour cette Expérience #4, les travaux de Maria Laura Baccarini et Emiliano Begni avait fait naître en Paul Desveaux « un désir de comédie musicale », bien dans l’air du temps transdisciplinaire. Lui qui a toujours « pensé qu’il y avait un lien indéfectible entre le verbe, le chant et le mouvement » a confié à un ancien apprenti de l’ESCA, Joris Mugica, le soin de s’emparer et de réinterpréter le fameux Cabaret de Masteroff, Ebb et Kander, à l’aune de la contemporaine montée des extrêmes.
 

 
L’intrigue posera ses pas dans celle du mythique Cabaret pour ensuite en dériver et aborder les rivages d’un lendemain proche. Nous sommes en 2032, à Paris, le Président de la République se prénomme Jordan, les extrémismes de droite sont installés bien confortablement en Europe, et un Kabarett Klub à Pigalle s’obstine, poil-à-gratter noctambule, queer, chaleureux.
Trois grands écrans, pour faire le pont entre hier et un demain qui est quasiment aujourd’hui, diffusent une salve d’images de vie quotidienne et d’actualités, catastrophes naturelles ou guerrières, grand-messe hitlérienne et Elon Musk bras levé. Avant de disparaître, pour laisser place en fond de scène à un mur de tulle permettant de jouer des niveaux, et accueillant deux musiciens qui orchestreront tout l’univers sonore du spectacle en direct, ainsi qu’à un grand espace de jeu qui se transformera, par la grâce d’une mise en scène tout en mobilité et fluidité, en cabaret à paillettes – loges ou scène, en palier d’immeuble où l’on se croise et recroise, en rebord de trottoir où l’on s’assoit pour partager quelques confidences.
 

 
Une voluptueuse Emcee (Ambre Brisset, impériale stature, blondeur nordique et soprano charnel), en fard à paupière, bijoux, souliers et queue-de-pie dorés, « Wilkommen welcome, bienvenue », sur une techno rêveuse apostrophe le public.

Les créatures du Kabarett Klub – Safir, forte personnalité et accent à couper au couteau (énergique Ayşe Kargili), Tito (Néhémie Kokodé) et Dany (Titouan Garbay), beaux gosses et interprètes sensibles, l’enthousiaste et fraîche Perle (Suzanne Dauthieux, pétillante), Zélie-Rosange (Jade Désirée – de la technique et un charisme fous), la gracile Colombe (Charlotte Bombana, complexe et intense), dans le cocon des loges et sous les feux de la scène font famille, réparent leurs blessures ou réalisent leur rêve.
Strass, high heels, corsets et jambes lancées très haut, ils perpétuent avec ténacité et flamme les chansons et l’esprit de la comédie musicale de Bob Fosse, dont les textes sont adaptés plutôt que traduits en français.
Gus (Victor Letzkus-Corneille, sincère et juste), le co-directeur du lieu, va confier à son ami américain – et réfugié politique, Larry (Blaise Jouhannaud, plus à l’aise quand il oublie son accent des States), la mission de rédiger une « biographie » de son cabaret, lui ouvrant les portes du lieu et de ses habitant.es.
 

 
Ce Kabarett s’amuse volontiers du langage et de ses modes. Perle jargonne genZ grave genre mode slay, Pénélope, l’aristo désargentée, jure ses grands dieux à tout bout de champ alors qu’elle n’est « même pas catho »; du slam et des confidences, des mots de tous les jours et des préciosités, des invectives et des douceurs tressent une langue très dynamique.

Certains ont le chant dans la peau, d’autres dansent comme ils respirent, ou encore étincellent de vis comica (délicieux couple Pénélope-Louvin, Abigaille Janssens-Rivallain ultra naturelle en piquante bourgeoise et Nicolas Dépée-Martin désarmant de spontanéité et d’humanité), tous ont le goût du jeu et un engagement réjouissant.

Il y a du travail, une belle énergie et du talent dans cette troupe, ce sont les artistes de demain, les artistes d’aujourd’hui qu’on découvre dans cette passionnante pépinière de l’ESCA.
Un cabaret est par nature un espace de créativité, d’altérité et de liberté, leur Kabarett, inclusif et fougueux, affiche un panache, un esprit de jeunesse et de joyeuse résistance tout à fait ragaillardissants ! À voir aussi avec des grands ados, pour le souffle d’air frais et la vitalité qui animent ces jeunes artistes, et ce spectacle.

Marie-Hélène Guérin

 

KABARETT – EXPÉRIENCE #4
au Studio | ESCA à Asnières, du 5 au 29 mars 2026
une comédie musicale de Joris Mugica – mise en scène Paul Desveaux
scénographie Paul Desveaux
musiciens Emiliano Begni et Marc Chalosse
avec Charlotte Bombana, Ambre Brisset, Suzanne Dauthieux, Nicolas Dépée-Martin, Jade Désirée, Titouan
Garbay, Abigaëlle Janssens-Rivallain, Blaise Jouhannaud, Ayşe Kargili, Victor Letzkus-Corneille et Néhémie Kokodé.
collaboratrice artistique Enora Ciapponi-Wahl | cheffe de chant Maria Laura Baccarini | chorégraphie Jean-Marc Hoolbecq | arrangements musicaux Marc Chalosse | assistant musical Emiliano Begni | lumières Laurent Schneegans | costumes Baptiste Znamenak | régisseur son Thelonious Bouvet | régisseur lumière Maël Livergnage | construction de décors Les Ateliers du Spectacle
Photos © Laurent Schneegans
 

Lost in Stockholm : des vivants et des morts, comédie métaphysique

Derrière le rideau de fil blanc qui sépare le rationnel de l’irrationnel, on distingue quelques stèles disséminées du « cimetière boisé de Stockholm »
Un groupe de touristes avance cahin-caha comme les aveugles de Bruegel, en file cahotante et la main sur l’épaule du prédécesseur : six Français anxieux, yeux bandés dans le Skogskyrkogården, le-dit « cimetière boisé », cornaqués par deux grands et toniques travel planners. Un chagrin d’amour, le deuil d’un jeune frère, une thérapie de couple, plusieurs crises existentielles et autres dépendances aux psychotropes, à sa môman ou au déni de réalité… : on n’a pas lu le catalogue promotionnel de l’agence de voyage Sverige Creative Travel, mais le public cible semble avoir bien besoin de changer d’air ! Alors, quoi de mieux pour retrouver le sens de la vie qu’une bonne expérience scandinave mêlant nature, culture, fromage en tube, épreuves physiques et saine camaraderie de nuit dans un cimetière boisé ?
 

 

« Au début j’ai trouvé que c’était gai et ludique, ce colin-maillard, que ça nous ramenait à cette part d’enfance qu’on enfouit trop vite » dit Antoine de Lavalette, perdu à Stockholm

Tatiania Breidi et Paul Desveaux, les codirecteurs du Studio | ESCA s’attachent à « inscrire le Studio | ESCA au centre de la fabrication d’un théâtre contemporain, non seulement en confiant l’écriture d’une pièce à un.e auteur.rice confirmé.e, mais aussi en choisissant des sujets qui pourraient questionner notre temps ». Les jeunes interprètes sont ainsi plongés au cœur de l’élaboration d’un texte.
Après Samuel Gallet (En répétition – Expérience #1 de Samuel Gallet a été publié le 18 janvier 2024 aux Éditions Espace 34.) et Pauline Sales, c’est Fabrice Melquiot qui rencontre les apprenti.e.s et la comédienne Anne Le Guernec. Trois jours de dialogues et de travail. De leurs confessions, photos, anecdotes et envies partagées, l’auteur nourrira une farce métaphysique, métaphore légèrement dépressive et très drôle de la société française actuelle.

 

 
Le duo de travel planners suédois se tient droit, articule net et pense pragmatique ; les Français se chamaillent, trébuchent, se relèvent, re-trébuchent et se plaignent de tout ; les fossoyeurs, jumeaux vampires élégants, mélancoliques et quantiques, creusent des tombes, philosophent, oublient ou se souviennent.
Jumeaux quoi ? ah, oui, hum, je n’avais pas précisé : nous sommes dans le cimetière boisé de Stockholm, y résident évidemment quelques vampires et les pullulantes mouches noires typiques de la région.
Les vivants et les ni vivants ni morts se croisent et se télescopent sur les chemins initiatiques de ce lieu des morts, les uns comme les autres à la recherche de la source de leur vitalité.

Les Français égarés dans leurs tourments psychologiques en quête de mieux-être se sont remis entre les mains vigoureuses des tour operators de l’agence Sverige Creative Travel.
Chacun perdu dans son trouble émotionnel ou psychologique, ils tâtonnent de l’esprit et du cœur comme ils tâtonnaient plus tôt yeux bandés pour trouver où poser leurs pas. Les 2 heures de la pièce (qui passent bien vite !) leur laisseront le temps d’avancer sur leur chemin, et entrevoir ou construire des issues possibles. Les Suédois, eux, savent d’où ils viennent, ce qu’ils veulent et comment l’obtenir… Déambulation erratique contre pas de charge. On verra bien qui atteindra son but !
 

« C’est quand même dommage qu’on ne puisse pas être heureux », dit Emile Louis, qui vit mal son patronyme

Dans ce conte contemporain, on goûte l’écriture qu’on aime de Melquiot, son prosaïsme et sa poésie, si habile à restituer la trivialité comme à instiller du lyrisme, et on apprécie qu’elle aille ici musarder plus franchement sur les rives de la comédie qu’à l’accoutumée.
Le langage est quasiment un sujet en soi de cette pièce dont on savoure le malin et réjouissant travail sur l’oralité. Chaque groupe a son propre registre linguistique, permettant d’astucieux jeux de contraste : la langue quotidienne, familière, très spontanée, des Français, chacun dans son style ; le français des tour operators délicieusement déformé de barbarismes et d’approximatives traductions littérales; les échanges sophistiqués et aériens des fossoyeurs vampires, clowns blancs qui citent comme si de rien n’était Einstein et Thoreau, dissertant sur la relativité de l’espace-temps et l’opposition (ou non) de penser versus agir, et s’interrogeant sur la condition humaine et le menu de ce soir.
Au commencement était le verbe, et l’on rit et philosophe de bon cœur dans cet étrange et bavard espace game aux protagonistes farfelus. Mais le corps a la part belle aussi, et la mise en scène de Paul Desveaux est alerte et physique, tout en mouvements, chutes, courses, enlacements et frictions, sac et ressac du groupe s’atomisant ou se ressoudant au gré des épreuves. Il a aussi accordé à ses interprètes (et son public) quelques parenthèses joliment chorégraphiées par Jean-Marc Hoolbecq, rafraîchissantes comme une page blanche entre deux chapitres ou une lamelle de gingembre entre deux sushis.
Les comédiens sont encore en apprentissage – à l’exception d’Anne Le Guernec, qui incarne la suédoise Agneta et a étoffé la troupe de son expérience : l’épreuve du plateau fera bientôt gagner en liberté de jeu à certains qui sont encore un peu appliqués, mais on reçoit avec délectation le talent de cette troupe issue de la formidable pépinière qu’est l’ESCA. Coup de cœur personnel pour les interprètes d’Emile Louis, Antoine et Lola, mais toute l’équipe est fantastique, on aime la plasticité de leur jeu, leur rigueur mais aussi la générosité de leur engagement physique, la justesse de leur incarnation et le plaisir qu’ils ont à habiter leurs personnages et la scène.
Au-delà d’un travail d’école, et du régal de découvrir ses interprètes plus que prometteurs, c’est un vrai spectacle abouti auquel on assiste, une comédie métaphysique, jouissive, décalée et stimulante, à voir aussi avec des adolescents, qui apprécieront la drôlerie et le rythme du spectacle, autant que la fougue et la jeunesse des interprètes.

Marie-Hélène Guérin

 

LOST IN STOCKHOLM
de Fabrice Melquiot
Mise en scène Paul Desveaux
Avec Johmereena Baro : Jade Mathurin, Valentin Campagne : Hugo al-Charif, Maïa Laiter : Eve Robinson, Anne Le Guernec : Agneta Johnasson, Omar Mounir Alaoui en alternance avec Ilan Benattar : Fouad al-Charif, Côme Paillard : Antoine de Lavalette, Maéva Pinto Lopes : Lola Bacha-Martins, Rosa Pradinas : Mona Pirelli, Simon Rodrigues Pereira : Ingemund Johnasson, Alexis Ruotolo : Emile Louis

Assistanat à la mise en scène Lucie Baumann, scénographie Paul Desveaux, chorégraphie Jean-Marc Hoolbecq, lumières Laurent Schneegans, costumes Philippine Lefèvre, musique Emmanuel Derlon, construction de décors Les Ateliers du Spectacle, régie Emmanuel Derlon, presse Elektronlibre / Olivier Saksik accompagné de Sophie Alavi et Mathilde Desrousseaux
Photos répétitions (noir & blanc) Paul Desveaux / Photos Laurent Schneegans