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Les Secrets de la Méduse : une bouleversante traversée à travers l’histoire et la création 

« L’envers du décor » ! Expression riche de possibles, de promesses, d’inconnu, de révélations…  Voir ce qu’il y a derrière l’image. Entendre les sujets, vivre leurs péripéties, saisir leur vérité…

Assister à la conception d’un tableau, la naissance d’une fulgurance artistique. Comprendre ce moment où la curiosité, l’intérêt pour une histoire, un fait, se meut en nécessité de raconter, de dire, de montrer. En nécessité de faire témoignage, de partager. De faire œuvre d’art ! C’est à cette folle aventure que nous convie « Les Secrets de la Méduse ». Pénétrer les vertiges de la création d’une des toiles majeures de la peinture du dix-neuvième siècle, phare de la naissance du romantisme. Percer les secrets de la genèse de l’emblématique tableau de Théodore Géricault « Le Radeau de la Méduse » !

Entre une table  misérable et une chaise de paille branlante, pièces de bois flottantes dans un clair-obscur crépusculaire, un homme est seul, les jambes mangées par un océan de brume. Menaçante fumée prête à l’engloutir. L’homme, c’est Pierre Laurent Coste le narrateur, le survivant. Mais c’est aussi le marin Letort-pipe au bec, la brute Bambou, le chapardeur Jeannot, la belle Angélique, le chirurgien Savigny, le gouverneur Schmaltz, le fourbe Richefort, et bien d’autres encore. L’homme, c’est eux. Ces trois cent quatre-vingt dix sept passagers, colons, militaires et gars d’équipages qui en 1816, sur une frégate nommée La Méduse, partirent pour le Sénégal et le rayonnement du commerce français. Mais l’homme c’est surtout le trois cent quatre-vingt dix-huitième passager, celui en plus, le surnuméraire, l’imaginaire, Géricault lui-même. L’artiste qui sait qu’il n’est pas de chef d’œuvre possible sans compréhension de l’entièreté des faits qu’il illustre, sans conscience viscérale du calvaire des hommes qu’il va peindre. Il faut donc se mettre à leur place autant que faire ce peut ! Alors il le fait, l’homme. Oui, monsieur, jusque dans sa chair. Il cherche la révélation, l’absolu. Alors, dans un ultime effort, refusant de se faire engloutir comme tous ses compagnons d’infortunes par cet océan de fumée, l’homme va nous livrer la véritable histoire du naufrage de la Méduse. Il va nous révéler que Hugues Duroy de Chaumareys qui commande cette puissante et moderne frégate, n’a pas navigué depuis plus de vingt-cinq ans. Il va nous dire, oui monsieur, que l’incompétence et la vanité de ce commandant ont enlisé le navire sur un banc de sable si énorme et si connu de tous que seul un incapable présomptueux pouvait faire cap dans sa direction. Dès lors le naufrage est inévitable. Et comme le nombre de canots de sauvetage est insuffisant pour embarquer tous les passagers (histoire qui se répétera lors du naufrage du Titanic) on décide de construire un énorme radeau sur lequel seront entassés cent cinquante malheureux marins et soldats choisis pour la modestie de leur condition. Dès lors et durant les treize jours qui vont suivre, les passagers du radeau, livrés à eux-mêmes, sans eau ni nourriture, sous le soleil brûlant des côtes mauritaniennes, vont traverser l’enfer, la folie, l’insoutenable.

Geoffrey Callènes et Antoine Guiraud, auteurs et interprètes en alternance de ce seul-en-scène, relatent avec force et humanité un fait divers devenu historique. Leur langue est précise, claire, évocatrice, d’un souffle épique et dramatique jamais altéré. Sans manichéisme, avec la seule force d’incarnation de l’exceptionnelle interprétation de l’acteur et la beauté d’une pudique et implacable mise en scène, ils parviennent à offrir toute l’universalité de cette affaire qui aurait pu rester dans les oubliettes de l’histoire si la royauté fraichement restaurée avait réussi à l’étouffer. Car, oui monsieur, tout est là. L’aventure, L’héroïsme, la bassesse, l’ambition, l’amour, l’incompétence, la fatuité du puissant, la vulnérabilité de l’indigent. La cruauté d’une vérité historique qui répète inlassablement ses inégalités et atteste la lâcheté de ceux qui en sont responsables.

Les spectateurs touchés au cœur, dans un immense merci, applaudissent à tout rompre l’homme au centre du plateau qui nous offert cette bouleversante traversée à travers l’histoire et la création !

 

LES SECRETS DE LA MÉDUSE
Au Lucernaire jusqu’au 12 avril 2026
De et avec Geoffrey Callènes et Antoine Guiraud (en alternance)
Mise en scène Antoine Guiraud assisté d’Émilien Fabrizio
Photos © Emilien Fabrizio
Lumières Rémi Saintot | Costumes Corinne Rossi
Production Théâtre le Ranelagh

Martin Eden, l’écueil d’un rêve : tumultueux et poétique voyage

Dans le beau théâtre du Ranelagh, sous les boiseries, s’égrènent quelques notes de piano qui nous emmènent en balade du côté du temps du cinéma muet, nous rappelant que le roman Martin Eden est né au début du siècle précédent.
Un beau p‘tit gars, marcel blanc, casquette gavroche, bras costauds et énergie débordante, regard pétillant et pieds nus : Martin Eden, jeune marin, traîne ses guêtres au rade du coin entre deux départs en mer. Le loulou est bagarreur et a le sens de la justice : trop de gaillards s’acharnent sur un jeune homme en mauvaise posture, ni une ni deux, d’un coup de poing bien placé il tire le fils de bonne famille de cette sale affaire, et marque sans le vouloir le tournant de sa vie.

Son goût de la castagne et de l’équité le font entrer par effraction dans le monde policé et bourgeois de la famille Morse. Le fiston reconnaissant invite Martin chez lui, et lui ouvre la porte d’un autre avenir.
Jane (Ruth, dans le roman), la jeune sœur du rescapé, s’amourache du beau garçon sans éducation mais plein d’esprit, la famille l’adopte comme une mascotte un peu exotique qui apporte un petit accent canaille à leurs dîners.
Mal dégrossi mais sensible, Martin le marin qui aime Baudelaire, qui comprend Turner, va tomber sous le charme de la demoiselle de la famille, et des livres de sa bibliothèque, et des tableaux aux murs de leur maison, et des conversations animées à la table des Morse. Et tout cela éveille un nouvel appétit en lui, une faim de loup, « faim de connaître, de conquérir mon esprit et son cœur », qu’il rassasie de lectures et de controverses.
Martin s’autodidacte, il dévore philosophie, sciences, littérature, politique, il est vorace de culture comme il est vorace de vie, et avec les nourritures de l’esprit lui vient le goût de l’écriture, il sera écrivain ! Profession de foi, cri de victoire sur le déterminisme social « je serai écrivain ! », pari sur l’avenir, défi lancé à lui-même et au monde !

C’est à un vaste et tumultueux voyage que nous invite Martin Eden, qu’on appellerait aujourd’hui un « transfuge de classe », un voyage d’un monde de corps et de gestes, de camaraderie et de dangers physiques à un monde de mots, de pensées, de discours. Monde à la fois plus grand et plus étriqué, où il découvre parallèlement l’ampleur de son intelligence, les vastes possibilités de sa créativité, et les bornes que la bourgeoisie lui impose, car si on admet que son cœur batte pour Jane, s’il veut l’épouser il ne s’agit plus d’être bohème, il faut du solide, il faut du plan de carrière.

Enzo Beaugheon a l’âge du rôle, l’ardeur du personnage, et un talent plein de promesses.
Seul en scène, corps bien ancré, voix bien timbrée, il donne chair et âme, vigueur et fragilité, à Martin Eden. À ses proches aussi : copains marins, Jane, les Morse, le fraternel Brissenden : dans cette polyphonie, Enzo est très précis ; le dos plus droit, le corps moins statique, la diction plus flûtée, le menton qui se relève, un rien dessine une femme, un homme, un camarade de bistrot ou de labeur, un aristo, un intello, toujours avec une impeccable netteté, et souvent beaucoup d’humour.

Un judicieux parti-pris de mise en scène, bien mené, transfère parfois cet entourage à des voix off, quand Martin est exclu – ou se met en retrait – des bavardages, permettant à l’acteur et à l’attention du public de rester concentrée sur l’essentiel.

Un bateau métaphorique de toiles et de drisses, quelques accessoires stylisant les moments de vie de Martin – malles, machine à écrire, vêtements dont il se vêtira ou dévêtira au fil de son évolution sociale et intime, font un décor à la fois simple et rêveur, qui laisse le champ libre à la justesse d’incarnation d’Enzo et à l’imaginaire des spectateurs.
Martin qui écrit mais n’est pas encore publié, poussé par la nécessité de gagner sa vie, va devoir retourner au turbin : Liloé da Gloria a chorégraphié là une séquence hallucinée de travail à l’usine, qui montre avec une force évocatrice incroyable la déshumanisation et l’abrutissement du travail à la chaîne.

Martin Eden sera publié, et l’argent finira par affluer. Mais Martin Eden n’est pas une success story, c’est plutôt la tragédie d’une solitude, d’un inconsolable besoin d’amour et de liberté, le récit de la cruelle distorsion entre ce qu’on donne de soi et ce que les autres en font.

Jack London voulait avec son « Martin Eden » pointer du doigt la faiblesse du Surhomme seul sur sa montagne, il fait revendiquer par son personnage un individualisme nietzschéen et lui confronte Russ Brissenden, l’ami cher, qui l’invite à « se sauver lui-même en sauvant les autres », à croire à la confrérie, au groupe, au socialisme – idéologie à laquelle Jack London adhérait. Mais Martin Eden est de ces êtres trop entiers, trop purs, trop sauvages, qui se lancent « à corps perdu » et se perdent. Le papillon sorti de sa chrysalide se brûle les ailes et le cœur, les rêves se fracassent au réel – et le spectacle de solaire se fait ténébreux.

On aurait aimé le final un rien plus sobre, son intensité se dissolvant un peu dans la joliesse du traitement, d’une esthétique étonnement désuète dans une mise en scène par ailleurs élégante, dynamique, qui sait être à la fois sobre, sans artifice et d’une touchante poésie.

La conclusion amère, empreinte de mélancolie, du spectacle n’en altère pas la réjouissante vitalité. Martin Eden a plus d’un siècle, mais son idéalisme n’a pas d’âge, et le jeu très incarné d’Enzo lui apporte une grande contemporanéité, et une belle puissance.

Marie-Hélène Guérin

 

MARTIN EDEN, L’ÉCUEIL D’UN RÊVE
d’après Martin Eden, de Jack London
Un spectacle de la compagnie Les Âmes Bien Nées
À voir au Théâtre du Ranelagh jusqu’au 23 novembre 2025
Adaptation, mis en scène, scénographie Virginie Poisson
Avec Enzo Beaugheon
Lumières & Son Grégoire Mathiez | Décors Frédéric Beaugheon & Zoé Morel | Musiques originales Pierre Gomot & Aliénor Poisson | Chorégraphie Liloé Da Gloria
Photographies © Virginie Poisson

Le roman Martin Eden fait partie des ouvrages recommandés au lycée. Il s’inscrit dans le programme « Le roman et le récit du XVIII au XXe siècle », et plus particulièrement dans le parcours « Personnages en marge, plaisir du romanesque ».