Maelström - une pièce de Fabrice Melquiot - avec Marion Lambert - photo Thomas Guené

Maelström, un grand cri muet

Pascale Daniel-Lacombe, metteuse en scène de Maelström et longtemps directrice de la compagnie du Théâtre du Rivage, tient désormais les rênes d’un lieu : sous son impulsion, la Comédie Poitou-Charente devient Le Méta – CDN de Poitiers Nouvelle-Aquitaine. Changement de nom, pour le lier à sa ville d’accueil, rafraîchir l’appellation de la région, et en ouvrir les sens avec ce « Méta » dynamique, réflexif, intuitif et à la sonorité qui claque !
À la tête de ce CDN atypique, qui a la particularité de n’être pas ancré dans une salle, mais de s’appuyer sur des lieux partenaires, elle choisit d’ouvrir la saison avec la jeunesse, et ce sera l’occasion lors des « Rencontres d’automne » du Méta de découvrir ou revoir Maelström, qui avait secouer les spectateurs lors de sa création, ou À la renverse, texte de Karin Serres sur l’adolescence.

Maelström.
Une jeune femme brune semble attendre, dans un abribus. Elle est menue, athlétique, elle a la voix sourde. Directement au creux de nos oreilles.
Les spectateurs sont munis de casques audio. Vera, l’ado qui soliloque au coin d’une rue aveugle à sa présence, est sourde. Si elle n’a pas ses implants cochléaires en marche, y’a rien qui passe. Écoutilles fermées, elle dedans les autres dehors. Quand elle parle, ça sort mal, de guingois. Nous, c’est sa voix intérieure qu’on entend, flot continu, directement de l’intérieur d’elle à l’intérieur de nous.

C’est le monologue d’une ado emplie de chagrin, de rancœur; emphatique, grandiloquente, absolue comme on peut l’être à 15 ans, quand une peine de cœur peut sembler terrible comme un avion qui percute une tour; en colère contre un siècle dont l’école lui apprend qu’il a vu naître en 1933 des lois qui ont décidé que les gens « comme elle » n’avaient pas le droit de procréer; furieuse, rêveuse, vorace de vie comme on peut l’être à 15 ans.
 
Maelström - une pièce de Fabrice Melquiot - avec Marion Lambert - photo Thomas Guené Photo © Thomas Guené

3 bonnes raisons de se laisser emporter par ce Maelström (ou 4) :

1 – Pour la rencontre avec une comédienne, Marion Lambert, bouillonnante, feu follet, dirigée avec finesse. Une expressivité très vive, très mobile, parfaitement maîtrisée, sans l’ombre d’une approximation. Un engagement sans faille du corps, du timbre, du regard et du moindre souffle.

2 – Pour l’intelligence et la richesse du dispositif. La scénographie est très actuelle, des « boîtes » vitrées, coulissant sur des rails – avec la modernité d’assumer la manipulation à vue. Boîtes de verre : boîtes de Pétri, prisons, vitrines… mais aussi lieux ouverts, d’où l’on voit l’extérieur, d’où l’on peut sortir. Le travail sur la matière sonore est d’une grande cohérence par rapport au propos. La voix de la comédienne se niche droit dans les oreilles du public, se fiche droit dans son cœur. Les bruits de la ville circulent, se gonflent, refluent, créent un véritable espace sonore.

3 – Pour le texte de Melquiot (de lui on a aimé M’man ou plus récemment J’ai pris mon père sur mes épaules) : écriture tendue, elliptique, en spirale, qui suit les rebonds et vagabondages de la pensée intime de Vera.

4 – Pour un sourire qui disparaît aussi vite qu’il été apparu, lumineux et immense comme un soleil, fugace et obstiné comme un battement d’aile de papillon dans une tempête.

Marie-Hélène Guérin

 

MAELSTRÖM
De Fabrice Melquiot
Mise en scène Pascale Daniel-Lacombe
Avec Marion Lambert (en alternance avec Liza Blanchard)
Durée : 1h15
A l’Espace Mendès France, Poitiers
– Le 15/10 à 21h
– Le 16/10 à 15h
Représentations scolaires :
– Le 15/10 à 11h15 / Le 18/10 à 11h15 et 13h45 / Le 19/10 à 11h15

 
À LA RENVERSE
De Karin Serres
mise en scène Pascale Daniel-Lacombe
Durée : 1h15
Théâtre Auditorium de Poitiers – Scène Nationale Plateau B
– Les 15, 16 et 19/10 à 19h30
Représentations scolaires :
– Le 15/10 à 14h15 / Le 18/10 à 11h15 & 14h15 / Le 19/10 à 14h15

Croire aux fauves – devenir autre, et vivre : récit d’une métamorphose

ACTUALITÉ :
à voir le 16 octobre 2021 au Théâtre La Reine Blanche, Paris (75) dans le cadre du festival « Les Contagieuses »

Un jour de 2015, aux confins de la Sibérie, une anthropologue française, Nastassja Martin, affronte, au sens le plus littéral, un ours. Tête contre tête, elle laissera un morceau d’elle en l’ours, mâchoire emportée dans la gueule de l’animal ; et l’ours laissera un morceau de lui en elle, pelage dans la plaie, odeurs, métamorphose.
 

« Ce jour-là, le 25 août 2015, l’événement n’est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C’est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l’actuel ; le rêve qui rejoint l’incarné » Nastassja Martin

 

De cette lutte stupéfiante dont les humains ne sortent pas vivants, du moins presque jamais, et de son long cheminement vers sa reconstruction physique et psychique, elle tire un texte puissant, qui entrelace narration et réflexion, introspection et extrospection, dans une langue plus directe dans le récit de son aventure, aux méandres plus cérébraux dans les extraits des notes d’anthropologue, mais toujours rythmée et ample, à la poésie vivace.
De ce texte, Émilie Faucheux et Michaël Santos ont fait naître une adaptation condensée et intense. Toute adaptation, même la plus vaste, ne peut contenir un roman ; mais elle peut en dégager un monde, en faire surgir une voix, une pensée. Et le pari est tenu ici, avec finesse et sensibilité.
 


 

Le dispositif scénique semble dépouillé, un plateau sans décor, un petit projecteur tombant des cintres au centre, un large cyclo en fond de scène.
Cette nudité laisse toute sa place à la création lumières, tranchante, sobre, toute de nuances du noir au blanc, de beautés tremblantes d’aubes neigeuses en rythmiques faisceaux acérés. Une scénographie très rigoureuse, élégante, épurée, espace parfait pour le déploiement du récit et l’épanouissement de la création sonore qui lui répond et l’enrichit.

D’emblée, l’actrice saisit. Elle débute le récit par ce moment juste après la morsure, ce moment où Nastassja Martin prend conscience de sa survie et de sa blessure. À la première personne du singulier. En fond de scène, coupée à mi-corps par une bande de lumière qui ne fait surgir de l’obscurité que son torse, visage dressé vers le ciel, micro collé aux lèvres, Emilie Faucheux tourne lentement, étrange pythie du déjà-advenu et de l’encore-impensé. La voix murmurée est rendue à la fois irréelle et plus intime par l’amplification, qui en sature grain et fêlures.
Dans sa belle voix un peu grave, Emilie Faucheux nichera grande douceur, sourires généreux, humour salvateur et fureurs viscérales. Le visage mobile et expressif, le corps élancé et solide, le geste rare mais plein, elle nous emporte avec elle/Nastassja Martin dans cette aventure organique et mentale, où le corps de la narratrice, donnant chair à la pensée animiste qu’elle étudie/habite, se fait champs de batailles et de possibles réconciliations, entre ours et femme, entre nature et société, entre occidental et boréal, entre corps blessé et médecine, entre individu et monde…
 


 

Telle Nastassja Martin, femme-ursidée – « miedka », celle qui vit entre les mondes, dans la tradition évène -, chercheuse-poétesse, ce spectacle a forme hybride : au théâtre, au langage des mots et d’elle – Emilie Faucheux, se mêle intimement le langage des sons et de lui – Michaël Santos.
Comédienne et musicien tous deux pareillement pieds nus, en contact direct avec le sol et ses vibrations. Lui, à sa table de magicien des sons, de sa voix et de ses instruments sibyllins – mélange de système D et de technologie, thérémine artisanal, boîtiers électroniques… -, fait naître crépitements de feux, grondements telluriques et feulements animaux, bruits d’hôpitaux et de machines, respirations et apnées. Un chant diphonique emportera pendant un de ces instants magiques au théâtre les esprits au loin, abolissant les frontières d’espace et de temps.

Matières sonores, lumineuses, dramaturgiques, littéraires, s’entrelacent pour nous transporter à travers ces territoires immenses, de terres et d’âmes, avec une profondeur pétillante de fantaisie, avec une intelligence palpitante de vie.
Une performance remarquable, mais surtout un voyage rare, touchant et intense, une échappée belle qui laisse au spectateur le cœur vibrant. De ces rencontres qui marquent.
 

« Croire aux fauves, à leurs silences, à leur retenue ; croire au qui-vive […] ; croire au retrait qui travaille le corps et l’âme dans un non-lieu […]. Désinnerver, réinnerver, mélanger fusionner, greffer. Mon corps après l’ours après ses griffes, mon corps dans le sang et sans la mort, mon corps plein de vie, de fils et de mains, mon corps en forme de monde ouvert où se rencontrent des êtres multiples, mon corps qui se répare avec eux, sans eux ; mon corps est une révolution. » Nastassja Martin

Marie-Hélène Guérin

 

CROIRE AUX FAUVES
Un spectacle de la compagnie UME THÉÂTRE
D’après Croire aux fauves de Nastassja Martin, Éditions Gallimard, octobre 2019
Jeu, mise en scène et composition musicale Émilie Faucheux
Composition musicale et jeu Michael Santos
Création lumières et régie générale Guillaume Junot
Costumes Amélie Loisy-Moutault
Photographie Thomas Journot

Après sa création à Présence Pasteur, festival OFF Avignon 2021 (84), à voir en tournée :
16 octobre 2021 – Théâtre La Reine Blanche, Paris (75) dans le cadre du festival « Les Contagieuses »
9 Novembre 2021 – Abbaye de Corbigny (58)
19 Novembre 2021 – Le Réservoir, St Marcel (71)
7 Décembre 2021 – L’Atheneum, Dijon (21)
28 Janvier 2022 – L’Auditorium, Joigny (89)
3 février 2022 – Le Théâtre, Beaune (21)
12 Avril 2022 – Centre Culturel Aragon, Oyonnax (01).
Saison 22/23, dates à préciser : Le Théâtre, Auxerre (89) | La Fraternelle, St-Claude (39) | Théâtre de Morteau (25) | L’ECLA, St Vallier (71) | Conservatoire Grand Chalon (71) | Auditorium, Lure (70)

Qui arrosera les plantes quand je ne serai plus là ? : et si vous choisissiez vos funérailles ?

L’idée originale et inattendue d’établir un panégyrique des manières de se camper au plus près de la mort et ensuite, d’inventorier tous les moyens de se débarrasser du corps, après la mort évidemment, est ce que nous propose Anne de Peufeilhoux alias Odette Lafleur pendant 1h10, à l’occasion d’une conférence qu’elle donne dans le cadre de l’ADMAIM, cousine imaginaire de l’AFIF (Association Française d’Information Funéraire, soutien du spectacle) ou de l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité).

Ce qu’il faut dire tout de suite, c’est que ce qui nous est donné à entendre est d’une érudition tout à fait intéressante qui concerne tout le monde, puisque tout le monde est mortel… même si certains voudraient pouvoir y couper par des méthodes de cryogénisation et autres téléchargements de leur cerveau.
Le catalogue des métiers et des loisirs pour se rapprocher au plus près de la mort a la causticité, la pertinence et la finesse d’esprit que lui infuse Anne de Peufeilhoux et on sent que tout cela est pensé, réfléchi, pesé, analysé avec une rigueur scientifique doublée d’un jugement partial.

L’inventaire pour se débarrasser du corps donc nous révèle quelques perles comme la possibilité de faire transformer ses cendres de défunt en diamant – je suis tout esbaudie à cette idée – ou de finir en compost pour le jardin de ses enfants – là, j’adhère moins-. Ici, on n’en restera pas à l’inhumation ou la crémation mais d’autres champs de culture funèbre s’ouvriront soudain à vous et vous amèneront à vous projeter dans cet avenir inéluctable et à considérer, avec humour et hauteur, vos possibilités pour le transport vers l’au-delà.
Ici, aucune considération mystique, si ce ne sont celles d’artistes cités, mais des points de vue pragmatiques auxquels vous ne pourrez pas échapper.
En plus de tout ça, ajoutons qu’Anne de Peufeilhoux a un physique et une voix qui ne laissent pas indifférents : grande, très grande, avec des carreaux en guise de lunettes, tout de blanc-gris vêtue des bottines au perfecto comme un ange ou une infirmière ou un savant fou prêt à vous disséquer l’âme, sa présence sur scène est indéniable et sa plastique se prête aux plus belles contorsions sur le plateau.

On pourra toutefois regretter que le texte n’est pas atteint son aboutissement à l’aune d’une transformation qui lui aurait fait quitter le champ du catalogue pour l’amener du côté d’un personnage un peu plus à la marge. Il y a, dans ce texte, tous les ferments pour qu’un délire s’installe et nous emporte et on reste malheureusement au seuil de cet emportement. En outre, le parti pris de la conférence est, là aussi, un peu faible, avec parfois des moyens qui manquent de modernité comme la présentation de documents présentés sur des feuilles déployées ou des cahiers ouverts, qu’on aurait bien vus sur grand écran en Powerpoint. Cependant, cette désuétude apporte également son charme. Mais c’est surtout l’absence d’un interlocuteur imaginaire qui achoppe dans ce texte. Il y a bien la copine Jeannine qui, de bout en bout, symbolise le fil conducteur de cette interlocutrice attendue qui n’arrive jamais, mais une vraie réécriture, où Odette Lafleur ne s’adresserait plus à un public, nous les spectateurs venus assister à cette conférence, mais à une personne en particulier dont on pourrait imaginer les répliques, qui ne seraient pas dites, à travers les réponses, la logorrhée d’Odette Lafleur. Mais, bien sûr, il s’agirait-là d’un autre spectacle !

Isabelle Buisson

 

Qui arrosera les plantes quand je ne serai plus là ?
De et avec Anne de Peufeilhoux
Mise en scène Céline Bothorel
Jusqu’au 14 décembre à la Comédie Nation
Le 3 décembre à Alliance 47 à Agen
Le 1er avril à Gérontocare à Nimes
 

Amour amère : amour a-mère, par delà le bien et le mal

Edouard et Marie-Joséphine se sont aimés, trente années. Trente années à faire jaillir la vie, à bâtir, entreprendre, fonder une famille, fructifier. Leur rencontre a été un coup de foudre, de ces évidences inéluctables.
Avant, oh, avant, ils s’attendaient… dans les affres d’une jeunesse, d’une enfance d’orphelin ballotté de famille d’accueil en famille d’accueil; dans la morosité d’un médiocre mariage, pour échapper à une mère mal aimante.
Mais aujourd’hui, on enterre Marie-Jo. Edouard s’échappe un instant du brouhaha des amis, de la famille, réunis dans la pièce adjacente. Clope au bec, lunettes noires, voix au grain rocailleux, belle gueule, l’homme se réfugie près du cercueil de la très-aimée, se laisse aller aux confidences…
Penaud et malicieux, il cache sa clope éteinte dans les fleurs du cercueil.
 

Un cercueil, des banquettes marbrées comme des tombeaux. Quelques taches de rouge, fleurs couvrant le catafalque, bouquet au bras de l’homme. La scénographie est élégante, d’une netteté très graphique.
Des vrombissements de voitures traversent le spectacle, le crissement de l’accident qui a failli les emporter, le feulement de l’Impala bleue 1965 qui fait partie de leur flotte de location de « Tacots Rétro ».

« Putain de douleur,
putain que j’ai pleuré, je devais ressembler à Heïdi »

Chant d’amour rieur, tendre, rageur.
Avec lui, comme lui, on a le cœur serré et l’œil pétillant, parce qu’une vie, un amour, c’est comme ça, d’ombres, de sourires, d’éclats.
La deuxième clope rejoint la première…

« Elle a 15 ans de plus que moi,
la majeure partie de l’année »

Par moment, les lumières baissent, se resserrent autour de l’acteur, un piano égrène quelques notes, on glisse de la confidence au monologue intime, Edouard nous oublie, se replie. Son tangage, sa déambulation s’interrompent. L’attention des spectateurs se densifie.
Elle est morte d’un cancer, lui ne tardera pas. Maintenant qu’il a trouvé une place pour ses clopes, plus d’hésitation, hop, au milieu des fleurs. Dans les volutes de fumées, les confidences s’égrènent, et l’étau du secret se desserre.

« L’amour est un animal étrange »

Jean-Pierre Bouvier est bouleversant.
Une interprétation implacable, d’une fine justesse dans chacune de ses nuances, un art précis de la rupture, un condensé d’humanité, avec ses houles et ses douceurs, ses rires de gaieté et de douleur.
« L’amour est un animal étrange », nous dit-il, et chacun se fera juge, ou acceptera de ne pas juger, cet amour étrange, étrangement émouvant.

Marie-Hélène Guérin

 

AMOUR AMERE
Au théâtre La Bruyère
De Neil Labute, adapté par Dominique Piat
Mise en scène et interprétation : Jean-Pierre Bouvier

On n’est pas là pour disparaître

Le crime, la maladie d’Alzheimer, la dégénérescence et autres plaisirs sont révélés sans pathos, voire avec un brin de cynisme par moments, pour nous amener à en rire. Monsieur T n’est pas l’unique victime de ce spectacle et la pièce qui joue en miroir avec le spectateur – le titre s’adresse bien au public – nous énonce quelques vérités pas évidentes à regarder. Une grande place est donnée au texte d’Olivia Rosenthal, une écriture fabuleuse, à découvrir absolument : vive, directe.

Le comédien, les pieds plantés dans le sol, module son corps sans jamais se déplacer. Il est accompagné par une musique discrète qui accompagne sa diction. Très souple, incarnant les divers personnages de ce texte saccadé, son jeu corporel fait passer les ruptures successives en douceur. On entre immédiatement et intensément dans cette parole portée par la présence androgyne de Yuming Hey qui se glisse successivement dans la peau de Madame ou de Monsieur T. Rien ne vient perturber l’attention. Le comédien, comme le spectateur, est accroché à ce texte tout en rythme, dynamique qui ne permet pas à notre esprit de divaguer.

Laure Montardy

 

© Christophe Raynaud de Lage

On n’est pas là pour disparaître
d’après le roman d’Olivia Rosenthal (édition Gallimard)
Au Théâtre 14, jusqu’au octobre 2021
Mise en scène et adaptation Mathieu Touzé
Avec Yuming Hey
(PianoPanier a déjà aimé l’association Mathieu Touzé/Yuming Hey dans Un garçon d’Italie)
Avec la participation de Marina Hands de la Comédie-Française

Photos Christophe Raynaud de Lage

Une orang-outang bleue comme une orange

Voici donc l’histoire remarquable d’une remarquable orang-outang…

 

« Ses poils
TOUS ses poils
et dieu seul sait si elle en avait ! …
tous ses poils, mes chers grands enfants
étaient Bleus !
Les orangs-outangs c’est roux.
Une orang-outang qui se respecte a le poil roux, point.
Elle avait le poil bleu, point.
»

 

Une orang-outang bleue, il n’y en a pas deux au monde, nous déjà on reste un brin étonné et pourtant on en a déjà vu des vertes et des pas mûres, alors vous imaginez l’effroi de la mère et de la horde. La maman orang-outang, maternelle mais faut pas abuser, coupe le cordon avec les dents et balance la rejetonne fautive de bleuitude dans le ravin voisin. « On rigole pas avec la couleur chez les orangs-outangs ». Tiens, ça me rappelle quelqu’un.
Dans le ravin vit un troupeau de placides pachydermes. Une éléphante à la vue basse ou au cœur grand, pas regardante sur les teintes et textures de peaux et poils, prend la nourrissonne sous son aile de géante, un éléphanteau de plus à la mamelle, 11 ou 12 ça ne change pas grand-chose, surtout si l’éléphanteau surnuméraire est une petite orang-outang.
Ouf, plutôt que de périr sur ce flanc de ravin, notre charmante orang-outang bleue va pouvoir vivre sa vie, qui sera ô combien édifiante pour nos charmantes têtes blondes (ou brunes, ou bleues).

 

« C’est quoi une couleur de peau, une couleur de poil ? C’est quoi une horde, une communauté, une famille, une mère ? C’est quoi l’argent, la rapacité ? A quel prix devient-on riche ? Pour quel poids de chair ? Et puis aussi, c’est quoi une fille ? Comment on se dépatouille de la violence quand on est une fille ? Comme une fille ou comme un garçon ? Fille ou garçon, comment on se dépatouille de la cupidité incompréhensible des humains ? De leur cruauté ? Et c’est quoi un humain ? C’est quoi un animal ? C’est quoi moi ?… »
(note d’intention de l’auteur)

 

S’il est des conférences gesticulées, celle-ci est conférence, confession, plaidoyer, éclats de rire, autant qu’elle est gesticulée, dansée, slamée, rappée, contée, grognée.
Le plateau est presque nu, paré de lumières bleues et d’un pied de micro. Pauline Jambet, fine et vive comédienne, est elle aussi vêtue de bleu, encapuchonnée et velue à souhait. Pas de décor, pas de vidéo, pas de trucage ni d’habillage, c’est la parole et l’imagination qui feront naître lieux et figurants, jungle tropicale, cale de cuirassier, hordes de grands singes ou de journalistes.
Pauline Jambet a le talent des métamorphoses et dans sa silhouette gracile et son sourire lumineux cohabitent éléphante, orang-outang (bleue, ou roux, au besoin), papillon, capitaine de corvette (rôle à accent…), présentatrice tv suave et rappeur à cagoule. Cela dit au minimum, je la soupçonne d’abriter encore bien d’autres êtres, tant elle bondit des uns aux autres l’air de rien.

 

« De banane et de nostalgie »

 

L’orangue-outangue devenue grande tente le voyage de retour vers sa tribu de naissance. Accueillie à coups de latte, elle chercher refuge dans la solitude où, tout compte fait, c’est tranquille mais on s’emmerde. Se nourrir «de banane et de nostalgie », ça rend l’âme poète mais ça ne réjouit pas son simien. Parlant mille langues, « l’orang-outang évidemment, l’humain à cause de sa douleur, la mer à cause des vagues, le cuirassier pour rêver de voyages », la revoilà donc pérégrinant au gré des phobies des uns, des avidités des autres, rencontrant la mère de son grand bleu, la mère du bleu et de la vie, la mère-mer, sauvant sa peau, et son cœur, et nos secrets désirs d’histoires qui finissent bien.

Jean-Michel Rabeux a fait « philo » en son jeune temps, et comme le disait mon ci-devant auguste professeur à la fac, devenu depuis auteur à succès, ce qui est bien la preuve, « la philo mène à tout, il suffit d’en sortir ». Ou, disons plutôt : la philo t’emmène partout… Rabeux nous dit lui-même que « les raisons qui [l’ont] poussé vers la philosophie sont les mêmes que celles qui [l’ont] poussé à faire du théâtre : dire non à un état des choses. » On avait aimé Les Fureurs d’Ostrowsky qu’il avait mitonné avec son complice Gilles Ostrowsky.
On retrouve ici sa verve, sa langue crue et rapide, un appétit vorace pour la vie, un univers où la bienveillance n’est jamais mièvre, une tendresse rageuse pour ses frères humains.

Un conte féroce, gai et doux, à voir entre adultes de 6 à 96 ans qui ont le goût des voyages initiatiques farfelus, où le rire, la farce et la fantaisie mènent la danse.

Marie-Hélène Guérin

 

L’ORANG-OUTAN BLEUE
Spectacle créé le 28 septembre 2020 au LoKal, à Saint-Denis
Texte et mise en scène Jean-Michel Rabeux
Avec Pauline Jambet
Assistanat à la mise en scène Vincent Brunol
Lumières Jean-Claude Fonkenel
Costumes Sophie Hampe

A retrouver en tournée, dès que les conditions sanitaires, etc, vous connaissez la chanson. Dates prévues à consulter sur le site de La Compagnie

La prodigieuse loi des prodiges

C’est bien là ce que nous livre François de Brauer, quelque chose de prodigieux.

Pour changer un peu de la réforme des retraites, décortiquons ici la réforme Goutard.

Le décor est planté : plateau nu ou presque, avec quatre ou cinq chaises seulement, et François de Brauer en tenue de tous les jours, veste, chemise, jean. A partir de là, l’acteur nous embarque illico presto dans la vie de Rémi Goutard qu’il accompagne d’une formidable galerie de personnages incarnés avec brio et subtilité.

L’histoire : elle part d’un acte fondateur : à 3 ans Rémi Goutard, saccage par inadvertance l’œuvre de 50.000 euros de l’ami de son père, l’artiste en vue Régis Duflou. Traumatisé par les foudres de ce dernier et par la vie d’artiste raté de son père, Rémi va s’ériger contre toute expression artistique. Dès lors, devenu un homme brillant mais austère, Rémi Goutard entre en politique et veut supprimer, par sa réforme, l’art et les artistes qu’il tient en horreur.

Ce qui est absolument fascinant, c’est de voir avec quelle dextérité, justesse et humour, François de Brauer passe d’un personnage à l’autre, d’une situation à une autre, d’une humeur à l’autre. On s’imagine tout, la salle d’accouchement, l’appartement familiale, le musée, les terrasses de café, le plateau télé, la manif, le bureau futuriste de la dictature. Il bruite tout, imite tout, imagine tout, mais surtout, il nous fait développer à nous, notre imaginaire. A l’heure où le théâtre utilise de plus en plus la vidéo, l’acteur nous rappelle avec force l’essence même du théâtre, raconter une histoire. A partir de là, le film se crée tout seul dans nos têtes, la BD se dessine en directe dans nos esprits fascinés.

Dans une société du data, de la rentabilité, de l’efficacité, de la dictature des idées, place aux gens qui doutent, à ceux qui écoutent leur cœur, qui cherchent, créent, rêvent et font rêver.

A voir absolument !

Anne-Céline Trambouze

 

La Loi des prodiges
Un spectacle de François de Brauer
collaboration artistique Louis Arene, Joséphine Serre
lumières François Menou
costumes Christelle André
photos Victor Tonelli

Infos sur la tournée : CLIC ici

coming out

Coming-out, ou la véritable sortie du placard

Coming-out, expression datant des années 70 désignant l’annonce volontaire d’une orientation sexuelle. Ça, on sait. Des coming-out, on en a déjà vu et entendu des tonnes. Ce qui est plus intéressant, c’est d’apprendre que l’expression originale est en fait « coming out of the closet » c’est-à-dire « sortir du placard » provenant probablement de l’expression anglaise « to have a skeleton in the closet », avoir un squelette dans le placard signifiant avoir un secret honteux.

Ce que Medhi Djaadi nous sort du placard, ce n’est pas une révélation inattendue de son orientation sexuelle mais sa conversion… au catholicisme. Il nous raconte comment lui, musulman pratiquant issu d’une famille musulmane pratiquante, va rencontrer le Christ. Pas banal.

Il se présente à nous, littéralement, pour nous raconter son histoire : son enfance à l’école coranique, les trafics en banlieue, en passant par le protestantisme et enfin par le catholicisme. Il nous embarque dans sa vie avec justesse et humour, nous peignant des personnages hauts en couleur avec une mention spéciale pour Innocent le chef de bande à St Etienne, les groupes de prières avec les Baudouin et les Ombeline, les cha-cha et les aristo. (pour les non-initiés, un cha-cha, c’est celui qui va, l’air béa, chanter Dieu en levant les mains, façon ravi de la crèche). Tout le monde y passe, Medhi Djaadi n’épargne personne, mais c’est toujours avec finesse et malice.

Au final, ce titre Coming-out, nous explique-t-il, c’était pour avoir des subventions, parce qu’ « apostat » ou « conversion », ça n’aurait pas fait le même effet. En tout cas, on réalise que chez les acteurs, comme dans notre société, être homosexuel ou musulman, c’est « cool », être catholique, ça le parait beaucoup moins. Comme autrefois avec l’homosexualité, se dire catholique, ça fait presque l’effet d’un secret honteux. Sauf que Medhi, lui, ose en témoigner sans complexe, il peut être fier de ce parcours qui n’a pas fini de le faire rayonner. Et on s’en réjouit.

Anne-Céline Trambouze

 

Tous les mercredis à 20h jusqu’au 18 mars 2020 au Théâtre Montmartre Galabru (75018).
Rens. : 01.42.23.15.85

La Magie lente - Benoit Giros

La Magie lente, plongée en eaux sombres et remontée vers la surface

« Madame le ministre, monsieur le doyen… »
Le narrateur s’apprête à livrer l’ « histoire d’un homme » à une assemblée docte autant qu’institutionnelle. On nous annonce une conférence, c’est un témoignage intime qui va se dérouler devant nous.
 

« Il y a au fond de moi une épave, et ça remonte morceau par morceau, l’enfant que j’étais.
On ne voit rien en surface que de l’eau, du bleu-vert,
et en dessous, l’épave qui remonte par morceaux. »

 

Depuis 10 ans, Louvier croit que ses désirs sont des hallucinations, car le psychiatre que, troublé par des pensées sexuelles obsessionnelles, dépressif, il avait consulté alors, ne pouvait entendre ces désirs. Puisque ses pulsions ne peuvent être, le psychiatre les définit comme distorsions mentales, et voilà Louvier définit comme hétérosexuel schizophréne. Il lui faudra pas à pas devenir l’homosexuel bipolaire qu’on lui a refusé d’être, et rester schizophrène le temps de faire le chemin.
 

« – Bipolaire, c’est moins grave que schizophrène ou je me trompe ?
– Dans votre cas, vous avez raison.
– Alors c’est une bonne nouvelle. »

 

La Magie lente - Benoit Giros
 

Ce qui va se dévoiler là, c’est le trajet que Louvois, accompagné par un nouveau psychiatre, consulté parce que le mal-être ne se résout pas, va accomplir pour déconstruire ce diagnostic, cette définition de lui-même imposée par un tiers.
La « magie lente », c’est le lent et difficile apprentissage d’être soi, ce « bain révélateur » qui s’opère par le langage, par la cure psychanalytique, cette alchimie précieuse que les mots peuvent opérer.
Louvier et son nouveau thérapeute vont dénouer les fils de l’enfance, faire surgir de derrière les murs épais du déni et de l’innommable, ou plutôt le trop longtemps innommé, le traumatisme de l’enfance violée, l’inceste.
 

« Ce qui n’est pas dit pourrit dans le noir sans pour autant exister »

 

Le texte de Denis Lachaud est à la fois très cru et très pudique, on appelle une bite une bite, et un pédophile un pédophile, on parle de douleur et d’effroi, on avance à mots modestes et pourtant puissants vers la reconstruction d’un être.
Le jeu comme la mise en scène tiennent à distance tout pathos. Des chaises noires, toutes simples, des verres ou des bouteilles d’eau posées sur l’assise; à l’avant-scène, une table de bureau, un ordinateur portable. Dans le texte, il était écrit que ce spectacle serait joué par un homme seul : le metteur en scène Pierre Notte l’a pris au mot, et c’est l’acteur qui assure la régie, se chargeant des changements de lumière ou des lancements sonores. La voix à peine plus posée pour le thérapeute, à peine plus brisée pour Louvier, Benoît Giros entrelace les deux facettes du travail de la psychanalyse, glisse de celui qui écoute à celui qui dit, de celui qui dévoile à celui qui entrevoit, enfin. Pas de lyrisme, pas de fioriture, si l’émotion nait c’est avec retenue, presque discrétion. Un travail exemplaire d’intelligence et de justesse.

Marie-Hélène Guérin

 

La Magie lente - affiche
 

LA MAGIE LENTE
A Paris-Villette du 21 novembre au 7 décembre 2019
Texte Denis Lachaud
Mise en scène Pierre Notte
Avec Benoit Giros

L'effort d'être spectateur de et avec Pierre Notte Festival Off d'Avignon, Théâtre des Halles

L’effort d’être spectateur

Avant même que le spectacle ne démarre, il est là, maître d’un lieu qu’il semble bien connaître et apprécier. Le prolifique Pierre Notte nous accueille, pieds nus et haut de forme couvrant son crâne rasé de près.
C’est une forme de conférence qui va suivre, sur la place du spectateur. Une prise de parole sur l’effort – sur LES efforts multiples – que doit déployer tout individu dès lors qu’il décide d’assister à un spectacle « vivant ».

S’appuyant sur de nombreux exemples concrets, citant les plus grands artistes et philosophes ayant écrit sur le théâtre (Koltès, Daney, Finkelkraut, Deleuze, Mnouchkine…), Pierre Notte étaye son propos de digressions qui font de ce moment une parenthèse emplie d’éclats de rires parfois moqueurs, souvent complice, toujours reconnaissants.

L'effort d'être spectateur de et avec Pierre Notte Festival Off d'Avignon, Théâtre des Halles

« J’accepte et je peux souhaiter que la neige qui tombe sur le plateau ne soit pas de la vraie neige.» 

Ce que l’on aime dans L’effort d’être spectateur, c’est que Pierre Notte évoque des petits travers dans lesquels nous nous reconnaissons forcément un peu : lutter à peine contre le sommeil, toussoter en début de représentation, donner son assentiment en soupirant bruyamment…
Mais surtout, il nous rappelle que parfois, on peut se sentir en symbiose totale avec ce qui se passe au plateau – pur moment de bonheur.

Avec un texte si foisonnant, si documenté, si précis, nul besoin d’une lourde scénographie. D’autant que le texte est porté par l’auteur lui-même, et que l’on découvre ou redécouvre à l’occasion que Pierre Notte est un excellent comédien, n’en déplaise à ce journaliste dont la plume l’a un jour tellement blessé.

« Je raffole de l’intrusion du réel sur le plateau quand elle vient par principe contrecarrer un monde d’artifices. »

Il suffit de quelques accessoires – un harmonica, des escarpins à paillettes, une bouteille d’eau, un hula-hoop, des gants de boxe – d’une belle création lumière signée Eric Shoenzetter et le tour est joué !
Et le bougre nous en joue un beau, de tour : celui de nous faire nous sentir, au bout d’une heure vingt, tellement fiers d’être spectateurs…

L'effort d'être spectateur de et avec Pierre Notte Festival Off d'Avignon, Théâtre des Halles

3 raisons d’aller faire L’effort d’être spectateur :

  • Si l’on connait bien le Pierre Notte auteur et metteur en scène, on a moins d’occasions de découvrir le Pierre Notte comédien : un vrai bonheur de spectateur…
  • Nul besoin d’une scénographie compliquée, quelques accessoires, des jeux de lumière, et surtout la participation, l’implication de chaque spectateur.
  • Au bout du compte, on ressort avec le sentiment, non pas d’avoir fourni un gros effort, mais celui d’avoir été en communion avec tous les autres spectateurs !

-Sabine Aznar-

L'effort d'être spectateur de et avec Pierre Notte Festival Off d'Avignon, Théâtre des Halles

L’EFFORT D’ÊTRE SPECTATEUR
Texte, mise en scène et interprétation Pierre Notte
À l’affiche du Théâtre du Rond-Point, du 6 novembre au 1er décembre 2019