Mon Ange, Nina El Arabi, Henry Naylor, Théâtre du Chêne Noir, Avignon 2017 Pianopanier

Mon Ange : voyage en Enfer

Nous sommes en Syrie. Rehana, jeune kurde, vit avec sa famille dans la région de Kobané. Mais Daech. Il arrive. C’est l’inquiétude. C’est l’angoisse. C’est la panique. Il faut partir. Il faut fuir. En Europe. Le père de la jeune Syrienne décide pourtant de rester sur ses terres. Pas question de les perdre. Pas sans combattre. Alors, Rehana revient l’aider. Pas question de le perdre. Pas sans combattre. Elle mettra sa vie en jeu. Et pas question de la perdre. Pas sans combattre.
Mon Ange, Lina El Arabi, Théâtre Tristant Bernard, Pianopanier@F. Rapeneau 
Une nuée de plumes noirâtres, une butte de terre, des lumières élégantes et tamisées contribuent à dresser un décor troublant et oppressant. Tout. Tout est sombre. Noir. Obscur. À l’image de ce témoignage tragique et palpitant. Cette mise en scène sobre et épurée, pourtant si juste et subtile, sert avec légèreté et force ce texte puissant et poignant. Car il s’adresse à nous. À vous. À tous. Il nous interpelle. Nous accule. Nous frappe. Nous prend au ventre. À la gorge. Et nous emporte. En Syrie. Au cœur du combat. Au cœur de l’enfer.
Mon Ange, Lina El Arabi, Théâtre Tristant Bernard, Pianopanier

 

Et puis il y a Lina El Arabi. Cette ombre. Cette présence. Ce fantôme. Qui nous hèle. Et nous livre son histoire. Celle de cette jeune fille qui, pour l’amour de son père, va devenir le symbole de toute une résistance. Y tuer. S’y tuer. Y mourir. L’angélique comédienne prête sa voix, son aisance, sa prestance, à ce personnage touchant et attachant. Elle lui prête son corps. C’est un bloc. De marbre. De granit. Immobile. Mais gorgé de vie. Qui nous la transmet. Cette force vive. Unique. Et indispensable.
Il faut nous abandonner. Laisser cours à ce récit chargé d’émotions. Pour qu’il nous frappe. En pleine face. Nous emmène loin. En Syrie. En enfer…

 MON ANGE
À l’affiche de Théâtre Tristan Bernard du 17 octobre au 30 décembre 2017 (mardi au samedi 21h)
Texte : Angel, d’Henry Naylor – traduction Adélaïde Pralon
Mise en scène : Jérémie Lippmann
Avec :  Lina El Arabi
Denis Lavant - portrait © Nathalie Sternalski

Cap au pire, oeuvre monstre

Un tulle coupe la scène en un couloir étroit, ne laissant à l’acteur qu’une bande de plateau, un espace contraint, un territoire-cellule, à un pas des spectateurs, au ras de leurs regards.
Au sol, un carré blanc. Mat. Dans le noir, derrière le tulle, un carré blanc. Lumineux.
Pieds nus, Denis Lavant franchit le 4e mur, entrant par l’avant-scène, pantalon et pull noirs, simples, stricts, silhouette invisible et puissante. Il se campe au centre, les bouts des pieds sur la dalle blanche, les talons dans l’ombre, le corps obscur. Respiration ample. Il occupe l’espace. Il ne bougera plus.
Cap au pire, de Samuel Beckett, m.e.s. Jacques Osinski, avec Denis Lavant - photo © Pierre Grosbois @ Pierre Grosbois

« Encore, dire encore, dire pour soi dit »

Dire pour soi, dire… Cap au pire est un des tous derniers textes de Beckett – je dis texte parce qu’il ne s’agit pas de théâtre, ni vraiment de roman, pas réellement un récit, pas plus un essai, pas tout à fait de la poésie. Un peu de tout cela, surtout quelque chose de l’aveu et de la quête, quelque chose entre gratter une plaie et accoucher.
Un homme s’enfonce dans une forêt des mots. Il sait qu’il ne trouvera jamais celui qui est juste mais il essaie. Encore. Il essaie toujours. Il sait qu’il va tomber mais il se relève. Il essaie malgré les mots qui trahissent. Les mots sont au bord du vide. Il les rattrape. A moins que ce ne soit eux qui le rattrapent. Les mots le font se tenir debout. Encore. Les mots le font tomber. Les mots l’effacent.

« Essayer, rater, essayer encore, rater mieux, rater encore, rater mieux encore »

Ce texte est aride, une fin de trajet, l’écriture d’un questionnement insatiable, d’un épuisement du sujet et de la forme. Beckett a asséché le langage, réduit à l’os, au sec, plus d’humide, de flou, de souple, plus de phrases, de qualificatifs, de subordonnées. A l’essentiel, à peine des verbes, à peine besoin d’un sujet pour s’interroger. Un texte indicible.
Denis Lavant qu’on connut ailleurs bondissant, fauve en liberté, énergie pulsée, course effrénée, ludion insaisissable, se tient à présent là, seul, immobile, dans une concentration intense.
Une voix riche, grondante des heurs de la vie. Un corps sans tension mais sans relâchement. Les mots sortent en une diction géométrique, courbes descendantes, inaltérables. L’attention est toute entière absorbée par ce torrent heurté de mots, acteur et spectateurs plongés ensemble dans un même noir profond.
La dalle blanche s’éclaire, le visage et les mains apparaissent, fantômes d’humains, les pieds semblent comme flotter au-dessus du vide. L’étrange humour de Beckett distillé à froid libère quelques éclats de rire, brèves victoires de l’absurdité sur le désespoir.

Cap au pire, de Samuel Beckett, m.e.s. Jacques Osinski, avec Denis Lavant - photo © iFou pour Le Pôle Media @ iFou pour Le Pôle Media

«Les mots sont des traîtres. Mais ils sont ce qui reste »

Denis Lavant, bonze aux sombres mantras, projette ce Cap au pire et ses litanies abrasives sans un geste, à peine un temps relèvera-t-il la tête, le corps en un bloc condensé, le regard abrupt et sans ciller, les mains sans un tremblement, « tant mal que pis debout » comme se voit Beckett. Il est arrivé tout à l’heure, la démarche simple et directe, s’est campé, droit, bras le long du corps, tête inclinée, plus rien ne l’atteindra d’autre que ce texte qui le traverse. La lumière montera, naitront des ombres, elle s’effacera plus tard, on retournera à l’obscur, là où il n’y a même plus d’ombre. D’une rigueur exemplaire, cette lumière sculpte l’espace et le temps au scalpel. « Moins de vision avec mots que sans », moins d’écoute avec images que sans : la mise en scène de Jacques Osinski est sans concession, ne laisse aucune échappatoire, ni au comédien, ni aux spectateurs. C’est une expérience, une transe, un effort partagé. La performance de Denis Lavant est spectaculaire, un travail d’ascète, un moine qui jeûne 40 jours, un apnéiste des grandes profondeurs, sa voix de chaque syllabe et chaque silence creuse le sillon de Beckett, son immobilité impose l’attention accrue ; en face de lui, les spectateurs n’ont pas le droit au repos, il faut maintenir sa vigilance, son écoute, ne pas se laisser distraire par cette toux ici, ce raclement de pieds là, c’est la moindre des choses, le moindre des respects – mais aussi le seul moyen d’entrer et de rester dans le spectacle. Des spectateurs décrocheront, quitteront la salle, peu nombreux tout de même, fatigués sans doute, distraits peut-être, ça n’a pas pris ou ça n’a pas persisté, Beckett les a perdu dans le labyrinthe de ses interrogations, Lavant n’a pas pu les retenir dans les filets rugueux de son élocution rythmique et hypnotique ; ceux qui ont passé le cap, qui ont accepté les spirales, les retours en arrière, les errements dans la forêt de mots, qui se sont accrochés au peu à voir, au peu à entendre, ceux-là repartiront riches d’un moment rare, extrêmement rare, et précieux, une pépite de nuit dense et troublante.

CAP AU PIRE – Au Théâtre des Halles, Avignon, jusqu’au 29 juillet
De Samuel Beckett
Mise en scène Jacques Osinski
Interprétation Denis Lavant
Lumière Catherine Verheyde
Texte publié aux Editions de minuit, traduit de l’anglais par Edith Fournier

Le Récital des postures, Yasmine Hugonnet, aux Hivernales, Avignon - photo Anne-Laure Lechat

Le Récital des postures : calligraphie de corps

Une surface blanche couvre le sol et se prolonge sur le mur de fond de scène : une page sur laquelle se dessinera la patiente partition de ce Récital.
Yasmine Hugonnet a créé il y a plusieurs années déjà ce solo, issu de sa réflexion sur le rapport entre forme, image et sensation, de sa recherche sur le processus d’incarnation et d’appropriation.

« J’aime envisager la forme du spectacle comme un rite chorégraphique : dans cet espace vibratoire entre l’interprète et le spectateur, on assiste à la naissance de l’Idée d’un Corps. Mais ce corps n’est pas celui de la danseuse, c’est un corps symbolique, archétype, social, un corps qui est le lieu de la communication. » Yasmine Hugonnet

 

Le Récital des postures, Yasmine Hugonnet, aux Hivernales, Avignon - photo Anne-Laure Lechat @ Anne-Laure Lechat

Elle est en scène avant l’arrivée des spectateurs. Petite virgule immobile, la jeune femme, vêtue d’un justaucorps gris, attend, penchée en avant, les cheveux touchant le sol. Le corps imperceptiblement s’arrondit, glisse au sol, s’y allonge de tout son long. Pause. Pour seule musique, le grésillement des projecteurs, le presque imperceptible effleurement de son corps sur le sol. La silhouette ondule comme si chaque partie du corps respirait. Pause. Demi-pointes, attitudes. Pause. En quelques gestes simples, elle se dévêt, et dévoile aussi enfin son visage, resté jusque-là noyé dans ses cheveux ou blotti contre ses bras, entre ses genoux.
Avec une lenteur de taï-chi ou de demi-sommeil, Yasmine amène à la surface de son corps mille autres corps. Un vieillard voûté, une gracile danseuse, une silhouette brinquebalante aux gestes saccadés : une foule la traverse. Il y a parfois quelque chose de très joueur, de burlesque, dans la composition d’un personnage cocasse, une façon de coincer ses cheveux sous son nez pour parader bedaine en avant et moustache fière… mais est-ce le silence, est-ce sa nudité, les rires restent muets. Sa performance est minimaliste, l’œil guette des métamorphoses parfois microscopiques sous une lumière élégante et sans fioritures, mais son dépouillement est sans abstraction, elle est sensuelle, charnelle, parfois drôle. Fantasque au visage impassible, c’est en ventriloque que Yasmine Hugonnet, motus et bouche cousue, posture de scribe égyptien, annonce « we are going to dance ».

Dans le silence, dans ce rythme qui ne tient qu’à celui de sa respiration, sait-on si c’est de la danse, en tous cas, le geste est là, où la vie bat, où le spectateur peut projeter ses imaginations ; Yasmine Hugonnet écrit dans l’espace par son mouvement, elle dépose une infinité de signes sur la page blanche du plateau, inventant une calligraphie de son corps nu. Les spectateurs restent suspendus à ce discret miracle.

 

Le Récital des postures – aux Hivernales, Avignon, jusqu’au 30 juillet
Chorégraphie et interprétation : Yasmine Hugonnet
Collaborateur artistique : Michael Nick
Création lumières : Dominique Dardant
Photos : © Anne-Laure Lechat

Fille du paradis, d'après Putain de Nelly Arcan, mise en scène de Ahmed Madani, avec Véronique Sacri

Fille du paradis, la beauté déchirée

Un espace qui semble au premier regard abstrait, de grandes glaces, des tentures noires pour clore la scène, et puis dans un coin un empilement de chaises qui donne un sens au lieu, une salle de bar après la fermeture, ou avant l’ouverture, une salle qui accueillera des clients mais pour l’heure déserte.
C’est l’histoire de Cynthia, jeune étudiante en littérature qui décide un jour de composer le numéro de la plus grande agence d’escorte de Montréal.
Cette Fille du paradis, la Putain du roman autobiographique de Nelly Arcan adapté ici par Ahmed Madani, c’est Véronique Sacri qui lui prête – ou plutôt qui lui offre en pâture – sa voix, son joli visage au regard franc, page vierge pour les pensées brûlantes, les émotions dures à venir.
Ahmed Madani est de ces metteurs en scène ardents et courageux, qui s’emparent du monde, de leur société, pour en faire œuvre de théâtre. Récemment F(l)ammes, sa dernière création, était à l’affiche de la Maison des Métallos. Saisi par l’humanité meurtrie de la romancière, Ahmed Madani a voulu « mettre en jambes, en chair, en sang, une langue qui se prête magnifiquement à la profération à haute voix » pour plonger « dans cette écriture, happés par la puissance d’un récit qui n’épargne ni les hommes ni les femmes. » Il donne à ce texte un écrin sombre, précis, sans fioritures, qui intensifie la présence de la comédienne.

Véronique Sacri / Fille du paradis

Le ton semble d’abord à la confidence, simple et léger : plus qu’une confession, c’est la conversation conviviale d’une jeune femme d’aujourd’hui, presque anodine, même si le propos est d’emblée sans voile. La salle reste éclairée, une même lumière partagée par la comédienne et les spectateurs, sans crudité mais sans ombres où se dissimuler.

Se faire putain « pour renier tout ce que j’étais. »

La mère, un « débris de mère », une femme épuisée, une forme sous un drap, des cheveux épars sur l’oreiller, si peu une mère ; le père, lui, « il ne faisait que ça, croire en dieu, prier dieu, prévoir le pire pour tous » , alors faute de parents pour l’aimer, ce sera une enfance chez « des sœurs que je devais appeler mère, et qui portaient un faux nom, qu’elles s’étaient choisies elles-mêmes, des sœurs-mère qui m’ont enseigné l’impuissance des parents à nommer leurs enfants ». Puis les fenêtres de l’université qui donnent sur la rue des bars, il n’y a plus qu’un pas à faire, un coup de fil… « l’occasion se présentait de me dévêtir de ma campagne »
La sœur, elle est « morte depuis toujours, mais elle flotte encore au-dessus de la table des repas. Je lui ai pris son nom comme nom de putain, c’est pas pour rien, quand les clients m’appellent ils la rappellent d’entre les morts »

Nelly/Cynthia, elle a toujours su qu’elle appartenait aux autres, une de celles à qui l’on donnait un nom, des ordres : le pensionnat des religieuses, les clients, même négation de quelque chose de soi, ce quelque chose après lequel la narratrice court désespérée, qui la rend muette, heures perdues muette sur le divan du psychanalyste. Pour se délivrer de son mutisme : l’écriture, sujet à peine mentionner mais pilier du texte, écrire pour enfin dire.

Véronique Sacri / Fille du paradis

Cris et murmures d’une femme sans nom, sans mots

Rupture, la lumière s’éteint sur la salle, se resserre sur la comédienne, la musique surgit brutale, pieds nus, cri, une danse frénétique, puis le silence, le corps immobilisé, statue de sel perchée sur une étroite estrade.
Dans une obscurité prenante, une plongée dans la vie de putain, les rythmes des jours, la succession des hommes.
« Je n’ai pas rêvé ces hommes, ce n’est pas de moi qu’ils bandaient, c’est de ma putasserie, parce que j’étais là pour ça »
Petit à petit le visage renaît du noir. La voix plus rauque, le débit plus rapide.
« L’argent sert à ça, se détacher de sa mère, de la laideur de sa mère » – le silicone, la chirurgie, pour se faire croire qu’on ne vieillit pas, pour être sûre qu’on ne vieillit pas comme sa mère, chair flasque, bouche fatiguée, seins qui ne vont plus conquérir le monde. « Les femmes ont toujours trop de ce qu’elles ont, trop de ce qui les fait femme »

Le visage lisse, rond, frais, le pétale de rose de la peau, l’ovale délicat du menton, ont disparu sous la rage, sous la peur, Véronique Sacri a anéanti la fraîche étudiante pour donner corps à l’usure, la laideur… la putain furie déborde, larmes, sueur, ruisselle de la comédienne. Confiance en son metteur en scène, sans doute, qui a su l’accompagner loin sur les chemins de l’incarnation ; densité des mots qu’elle profère – solidité de la langue et richesse du sujet ; talent et générosité de son jeu : tout cela lui donne la force nécessaire pour se mettre en danger.

« il faut être deux pour jouer à ce jeu,
un pour frapper à la porte, un pour l’ouvrir »

Sans réconciliation, peut-être même sans espoir, mais sans amertume, un apaisement, une respiration peuvent renaître : « j’aimerais vous dire la splendeur des paysages, la beauté du monde si je savais la voir, mais je suis trop occupée à mourir.»

Depuis longtemps Véronique Sacri-Cynthia n’a pas quittée la petite estrade, espace restreint, sa cellule de couvent, sa chambre de pute, sa famille-prison, espace clos et impersonnel où pourtant, sœurs siamoises, verbes et corps tendus, auteur et interprète déploient leur liberté sans bornes. Les notes de PJ Harvey, autre femme forte, les auront accompagnées sans redondance, contrepoint rageur, ample souffle vibrant de guitares saturées.
La mort ne rôde pas, elle dévore. Elle a dévoré Nelly Arcan. Elle jette des lueurs incandescentes sur cette Fille du paradis. Une heure brève et intense, un coup au cœur, un noyau dur d’humanité, flamboyante et poignante.

FILLE DE PARADIS
En tournée et à voir actuellement à Avignon du 7 au 28 juillet 2017 à L’Artéphile à 18h10
D’après le roman Putain de Nelly Arcan
publié par les Editions du Seuil et les Editions Points
Adaptation et mise en scène Ahmed Madani
Avec Véronique Sacri

L’enfance de l’art : Elise Noiraud, Philippe Maymat, deux monologues, deux enfances

Affiche Pour que tu m aimes encore

Pour que tu m’aimes encore
À l’affiche actuellement à Avignon aux Ateliers d’Amphoux du 7 au 30 juillet 2017 à 21h40
De et avec Elise Noiraud

 

T es pas ne - Theatre de Belleville

T’es pas né, histoire de frangins
À l’affiche du Théâtre de Belleville jusqu’au 1er juillet 2016
De et avec Philippe Maymat
Mise en scène Laurent Fraunié

 

Vous avez envie de vagabonder sur les chemins de l’enfance ? Elise Noiraud comme Philippe Maymat se proposent de vous prendre par la main et vous emmenez en balade. Chacun seul en scène, puisant tous deux dans leurs propres souvenirs pour en faire la matière d’une enfance archétypale, une enfance-miroir de nos enfances de petits Français de la classe moyenne d’après le baby-boom. Une femme, un homme, deux époques – deux bandes-sons ! – deux âges : elle a 13 ans « et demi », il a 7 ans, deux voyages un peu différents, un peu similaires…
 

Pour_que_tu_m'aimes@Baptiste Ribrault Pour que tu m’aimes encore : Elise Noiraud © Baptiste Ribrault

« Pour que tu m’aimes encore »

ou « de Céline Dion en tant que symbole des affres adolescents entre 1995 et 1998 (on se souviendra fort à propos de « Mommy », de Xavier Dolan) »

Elise a 13 ans et demi. C’est elle sur l’affiche, c’est elle qui, en ces années 90’, adule Cécile Dion, c’est elle qui fera une « choré » sur « Pour que tu m’aimes encore » avec ses meilleures copines pour la fête de fin d’année de l’école, c’est d’elle dont on nous promet le portrait.
Et c’est bien elle qui avancera vers l’adolescence au fil de ce solo tonique et sensible. Pourtant c’est autant sa mère et tout son monde de collégienne qui vont se déployer sur le plateau nu, habillé simplement d’une chaise et des lumières judicieuses de Manuel Vidal. Elise Noiraud croque avec justesse et une grande expressivité Tony, l’amoureux secret, les professeurs, les meilleures copines, une chargée de mission du Conseil régional, s’attarde sur la maman à la maturité tourmentée, laissant à chacun le temps d’exister, de prendre forme – au risque de s’éloigner – peut-être sciemment ? – de l’émotion, de prendre de la distance avec le cœur du sujet, cette demoiselle en pleine construction qu’elle était alors.
Difficulté de communication, mais aussi fugace tendresse partagée, avec sa mère, complicité du trio des copines, comment faire avec l’autorité, avec les premiers émois amoureux, avec son propre corps, Elise tâtonne, cherche, expérimente… Deux acmés de son apprentissage de la liberté, deux pics d’intensité du spectacle aussi : la boum : « y’a des grands qui fument des cigarettes » – l’exaltation de la danse, la jouissance du regard admiratif des autres – ah encore une fois on se retrouve happé par un moment de danse sur du Céline Dion, Xavier Dolan, Elise Noiraud, cessez cette conspiration !, la frustration d’en être arrachée prématurément par une mère dont on ne sait si elle est plus inquiète qu’envieuse, ou l’inverse… et le voyage scolaire : « on est en Pologne, tout près de la Russie, et je ne veux pas rentrer – tout est différent, même la pluie est différente ». Le voyage est raconté au mégaphone, petit drapeau rouge à la main, sur l’air de la Maknovtchina, c’est le premier voyage « de grande », tout est neuf, ce qu’on voit comme son propre regard, c’est la femme libre qu’elle deviendra qui transparaît sous sa carapace d’ado, c’est le goût de l’ailleurs qui naît.
 

T es pas ne ! Theatre de Belleville T’es pas né : Philippe Maymat © Pierre Grosbois

« T’es pas né, histoire de frangins »

ou « comment faire quand on a un grand frère »

Philippe a 7 ans en 1973, il écoute les disques de ses parents, il rêvasse devant la téloche, il fait un peu le malin parce que pas question de passer pour un bébé devant les aînés, la sœur et surtout le grand frère, à qui on voue autant d’admiration que de ressentiments… « T’es pas né », balancé par le grand pour « faire bisquer » le petit… « Mais alors, si je ne suis pas né, comment je peux être là ? » Ah, les mystères ténébreux de l’enfance, les questions étranges, tout ce qu’on se fait comme films, tout ce qu’on s’imagine, parce qu’on en sait pas (et qu’on se couperait la main plutôt que de poser la question).
Philippe Maymat nous garde au plus près du noyau familial mais a la jolie idée d’amener le monde sur le plateau comme il est entré dans son univers : par la télé, la « petite lucarne » – comme sans doute dans beaucoup de foyers de la classe moyenne de ces années 70’. On va croiser James West, Actarus, John Börg, les Shadocks, Nadia Comaneci, un pape puis un président des Etats-Unis assassinés… de quoi, en quelques noms, faire jaillir les couleurs de ces années. Comme Elise Noiraud, Philippe Maymat nous embarque aussi à l’Est – mais lui, à Moscou, et depuis le salon où l’on regarde en famille les JO ; c’est l’année du boycott des USA, du « doigt d’honneur » du perchiste polonais médaillé d’or… la magie du direct », découvre le jeune Philippe, l’Histoire qui déboule dans le salon…
Sur le plateau à peine meublé d’un tatami et d’une chaise surgiront les minuscules événements et les grandes épopées qui font grandir. On verra le minot assis par terre tourner les pages d’une gigantesque (quoiqu’invisible) Encyclopedia Universalis pour y débusquer le sens du sibyllin « et la bobinette cherra » – délicieux moment d’apprivoisement du langage. On assistera, entre francs rires et douces émotions, aux plus ou moins performantes tentatives sportives, trucs de p’tit gars, du judo, du foot, à un épique duel fraternel « y va y’avoir du grabuge ! », sur fond d’envolées à la Ennio Morricone… On comptera les heures en regardant tomber la pluie par la fenêtre, en pull qui gratte (comme il se doit) pendant les vacances de Toussaint, où l’on s’ennuie (comme il se doit)… Et peut-être qu’à la faveur d’une frayeur enfantine enfin déjouée, le petit frère va pouvoir enfin prouver au grand frère qu’il est né, lui aussi, et que ça va pas se passer comme ça ! à son tour d’être né, à son tour de devenir ado, à lui aussi le droit de boire des Monacos ! de virer un peu couillon, de tomber amoureux…
Avec l’âme et le regard candide de cet âge-là, et toute l’acuité et la sensibilité de l’adulte qu’il est devenu, mis en scène avec doigté par Laurent Fraunié, Philippe Maymat nous emmène dans ses souvenirs réels ou fantasques avec un savoir-faire délicat et discret, un jeu précis, sans fausse note, et plein de tendresse. Sa voix reste grave, une vraie voix d’homme : pour donner vie à la petite fratrie, il sait y glisser ce qu’il faut de légèreté et de virilité naissante pour que le môme de 8 ans ou l’ado bientôt muant prennent corps avec exactitude.

« De l’extraordinaire des vies normales »

Elise Noiraud – plus extravertie, peut-être plus ludique, avec une approche un brin plus sociologique dans son « portrait de groupe » autour de la figure centrale d’Élise, 13 ans et demi, Philippe Maymat – d’une façon plus intimiste sans doute, plus rêveuse : l’un et l’autre nous dessinent des vies « de tous les jours », dont chacun des spectateurs a vécu une bribe, des pans, peut se reconnaître dans le détail ou les grandes lignes, les airs populaires qui traînent dans un coin de la tête, les timidités, les fous-rires, les errements, les heures d’ennui, les enthousiasmes, le Mondial de foot de ’82 à Séville, les colos… Et, au bout de ces deux enfances « comme tout le monde » : deux artistes ! qui savent faire voir l’extraordinaire, les saveurs riches, variées, partagées et particulières de ces vies normales.

 

L'histoire d'une femme, Pierre Notte, Poche-Montparnasse, Muriel Gaudin, Critique coup de coeur Pianopanier

La claque salutaire de Pierre Notte

L’histoire de départ de cette femme, c’est l’histoire de bien trop de femmes, peut-être l’histoire de toutes les femmes… Toutes celles qui, un jour ou l’autre, voire tous les jours, ont été blessées, humiliées, meurtries. Ces histoires qui les renvoient à leur condition de femme, précisément. Ces incidents provoqués par des hommes, nécessairement, qu’ils soient leurs pères, leurs buralistes, leurs voisins…
Ce genre d’épisodes glauques -insultes verbales, agressions physiques…- la femme de l’histoire ne veut plus en parler. Un jour, elle prend le parti, purement et simplement, de se taire.

@ Victor Tonelli 

« Je l’ai vu ralentir, lui mettre une main aux fesses, et repartir en riant. »

La femme se retrouve à terre, après la main aux fesses de trop, et elle décide en se relevant de ne plus jamais adresser la parole à aucun homme. Pas plus à son compagnon qu’à son médecin, pas davantage à son patron qu’à son frère. Décision bien radicale et qui n’attire pas forcément l’empathie…
C’est en ce sens, notamment, que le texte de Pierre Notte est très réussi : il n’est en rien manichéen, pas plus que ne l’est son héroïne.
La pièce interroge, pose question sur la posture à adopter. Quelles seraient, quelles sont nos propres réactions ? Trop ou pas assez radicales ? Le silence est-il la meilleure des armes ? Sans doute pas, mais pour la femme de l’histoire il est devenu vital…

Muriel Gaudin s’est emparée du texte dense, parfois très cru, toujours extrêmement poétique de Pierre Notte avec une vitalité, une force, une énergie palpables et communicatives. Elle est non seulement cette femme qui se raconte, mais également toute une galerie de personnages masculins qui la hantent, la maltraitent, l’irritent, et parfois, mine de rien, la réconfortent…
La mise en scène très minimaliste – une table, une chaise, un verre et une carafe d’eau – concentre toute l’attention sur la palette de jeu de cette brillant comédienne.

On sort du Poche-Montparnasse un peu sonné avec, contrairement à l’héroïne, une formidable envie de crier : allez écouter l’histoire d’une femme !

 

L’HISTOIRE D’UNE FEMME
Créé Théâtre de Poche-Montparnasse, à retrouver à Avignon aux 3 Soleils du 7 au 30 juillet 2017 à 13h40
Texte et mise en scène : Pierre Notte
Avec : Muriel Gaudin

On a fort mal dormi, Patrick Declerck, Guillaume Barbot, Jena-Christophe Quenon, Théâtre du Rond-Point, Pianopanier

On a fort mal dormi… Et dormir, c’est mourir…

« Vous les appelez comment, vous, les gens qui vivent dans la rue ? »

La lumière est encore vive dans la salle Topor du Rond-Point. Au premier rang, un bonhomme à l’air jovial prend à partie ses voisins. Les réponses fusent : « les sans-abris » , « les SDF », « les gens de la rue »… Lui les appelle tout simplement les clochards. Le type en question, un grand gaillard à la barbe de père Noël, c’est Jean-Christophe Quenon. Face à nous, parmi nous, il sera tour à tour lui-même – « comédien, marié, trois enfants, habitant à Paris du côté de Stalingrad » – et Patrick Declerck – « psychanalyste, anthropologue, philosophe, écrivain – liste non exhaustive ». Ensemble, ces deux-là nous conduisent à la rencontre des clochards, un rendez-vous surprise dont nul ne sortira indemne…

On a fort mal dormi, Patrick Declerck, Guillaume Barbot, Jena-Christophe Quenon, Théâtre du Rond-Point, Pianopanier
© Cie Coup de Poker

« Jésus, c’était quoi ? Un clodo ! »

Jean-Christophe Quenon alias Patrick Declerck nous fait monter dans le bus de ramassage des SDF, direction le centre d’accueil de Nanterre. On y croise des toxicos, des alcoolos, des caïds, des simples d’esprit, des hommes, des femmes… Ils ont en commun leur puanteur, leur « bronzage crado / bronzage clodo », leurs puces, leurs poux, leurs corps blessés, abîmés, mutilés, mortifiés. Ils forment ce pan d’humanité oubliée, ces spectres qu’on croise sans jamais s’attarder, qu’on ose à peine regarder. Ce peuple négligé, ignoré, abandonné, délaissé, effacé, perdu à jamais, sans que l’on sache trop dire comment ni pourquoi…

On a fort mal dormi, Patrick Declerck, Guillaume Barbot, Jena-Christophe Quenon, Théâtre du Rond-Point, Pianopanier

« Le clochard, c’est toujours l’autre. »

Guillaume Barbot a construit ce spectacle à partir de deux écrits de Patrick Declerck – Les Naufragés et Le Sang nouveau est arrivé – deux textes dont on imagine qu’il l’ont choqué, captivé, troublé, subjugué. Sentiments que nous éprouvons à notre tour, grâce à la force d’interprétation de Jean-Christophe Quenon. On a fort mal dormi, c’est un peu, aussi, l’histoire d’un metteur en scène fasciné par deux artistes – un auteur et un comédien. Assister à la rencontre Barbot/Declerck/Quenon, c’est assister à cette sorte de petit miracle qui se produit parfois sur les planches de théâtre.

Sans chercher à nous faire culpabiliser, le trio nous amène à réfléchir sur cette question à laquelle Patrick Declerck, au bout de 15 années – soit environ 5000 consultations – n’a pas réellement trouvé de réponse : comment offrir asile à « nos clochards » ?

 

ON A FORT MAL DORMI
D’après Les Naufragés et Le Sang nouveau est arrivé de Patrick Declerck
Adaptation et mise en scène : Guillaume Barbot
Avec : Jean-Christophe Quenon
Après le Théâtre du Rond-Point, à retrouver en tournée (dates ici), et surtout en ce moment à Avignon au Théâtre des 2 Galeries du 7 au 30 juillet à 12h15

Ma folle otarie : voyage en imaginaire

Il est là, tout frêle, tout fin, un peu pâlot, droit sorti d’une BD de Sempé. Un petit bout d’homme pour incarner un personnage passe-partout, un “nobody”, le plus commun des plus ordinaires des hommes.

Très vite, cependant, quelque chose l’arrache de cette normalité maladive. Il se trouve confronté sous nos yeux – ouverts ? fermés ? – à un problème aussi énorme que singulier. Un problème lié, non pas à de simples et banales histoires de fesses, mais à ces dernières, tout bêtement. À ses fesses, oui. Son postérieur, son cul, son derrière, son popotin, son arrière-train se met à doubler, tripler, décupler de volume sous nos mirettes ébahies qui jamais n’ont contenu telle circonférence – 5 à 6 mètres, incroyable, imbattable, inouï.

Ma folle otarie Pierre Notte Brice Hillairet

« Ma folle otarie, c’est avant tout l’histoire d’un homme sans folie » – Pierre Notte

Alors forcément, lui que personne ne remarquait, tout le monde s’empresse de le moquer. Jusqu’à le rejeter bien loin, dans une fuite désespérée. Jusqu’à lui faire souhaiter la mort. Seule une otarie lui portera secours, le sauvera du suicide et lui montrera le chemin d’une résilience aussi douce qu’aérienne.

Fable philosophique, ode à la vie et à l’amour, manifeste pour la différence, plaidoyer contre l’indifférence, aventure poétique et ludique, invitation au voyage, balade dans notre imaginaire, fabrique d’un rêve éveillé : Ma folle otarie, c’est tout cela à la fois. L’une des prouesses de ce spectacle est de nous faire voir tant de choses qui n’existent pas sur scène. Le plateau est dépouillé, dénudé, dénué de tout artifice, de tout décor, immaculé, vierge, nu, désert. Plein de vide et pourtant prêt à tout pour tant nous offrir.

Ma folle otarie, Pierre Notte, Brice Hillairet, Lucernaire, Pianopanier

« Si vous avez fait l’homme à votre image, j’aimerais comprendre pourquoi je me retrouve comme ça… »

Des fesses monstrueuses d’énormité de notre anti-héros à son amie l’otarie moustachue, de l’homme-tronc protecteur à la sale gamine au vélo rouge, du marbre glacial d’une tombe à la rame bondée d’un métro, d’une plongée en eaux profondes à une envolée pétaradante… Le décor et les personnages se construisent et grandissent dans notre cerveau avant de se déposer sous nos yeux. Et l’on réalise à quel point notre imaginaire est capable de prouesses encore insoupçonnées.

L’écriture de Pierre Notte, toujours tendre, drôle, sensible, intelligente et délicatement poétique donne sa voix à un formidable interprète. Comme ça, l’air de rien, sans crier gare, sans costume, dans une voix quasi monocorde, Brice Hillairet nous invite à percevoir l’énormité de son cul, mais aussi, et surtout, l’immensité de notre imagination.

MA FOLLE OTARIE
Du 10 mai au 24 juin 2017, mardi au samedi 19h au Lucernaire
Texte et mise en scène : Pierre Notte
Avec : Brice Hillairet

Petit éloge de la nuit, Pierre Richard, Gérald Garutti, Critique coup de coeur Pianopanier, Théâtre du Rond-Point

La traversée d’un noctambule au fol espoir

« La lumière du jour, les ombres de la nuit. » Jean Racine

La nuit intrigue, fascine, inspire, enveloppe, angoisse, et il ne suffit pas d’un petit éloge pour en parler. Gérald Garutti s’est donc inspiré de l’ouvrage d’Ingrid Astier, mais aussi d’une sélection de textes de Baudelaire, Desnos, Pablo Neruda, Edgar Poe, Henri Miller car la nuit est vaste et la langue infinie.

Pierre Richard est seul en scène, débordant d’énergie. Il ne cesse de bouger, s’allonger, courir, mimer, contempler… Il est tour à tour enfant rêveur, conteur d’un soir, aventurier nocturne, farceur funambule. Il incarne en somme ce que nous sommes peut-être tous : des chercheurs de beauté, des mangeurs de rêves, des buveurs d’étoiles.

Petit éloge de la nuit, Pierre Richard, Gérald Garutti, Critique coup de coeur Pianopanier, Théâtre du Rond-Point@ Pauline Maillet 

« Ces jours ne sont jamais que des clartés
douteuses, et toi, la nuit, tu es ma grande lumière sombre. » Charles Péguy

La traversée est poétique, et la marée de mots et d’images abondante. À cette rêverie s’ajoutent des images vidéo projetées en fond de scène avec tantôt Pierre Richard lui-même, contemplatif, tantôt le cosmos étoilé, ou la belle Marie-Agnès Gillot – subtile, évanescente, fugitive – en fantôme féminin nocturne si proche et si insaisissable à la fois.

C’est une histoire de rêves, de fantasmes, de contemplation. On se laisse envahir par la poésie, on prend des chemins de traverse, on imagine l’inexprimable.

Amis rêveurs, il est encore temps d’aller à cette invitation nocturne au théâtre du Rond-Point, vite, vous avez jusqu’au 15 avril.

PETIT ELOGE DE LA NUIT
À l’affiche du Théâtre du Rond-Point à partir du 15 mars au 15 avril 2017 (mardi au samedi 20h30, dimanche 15h30)
Texte : Ingrid Astier
Adaptation et mise en scène : Gérald Garutti
Avec : Pierre Richard

Providence - photo © Pascal Gely

Providence : trois artistes pour un monologue polyphonique

Le dispositif scénique est imposant, géométrique, technologique. Sa fonctionnalité et sa modernité contrastent abruptement avec la patine toujours émouvante du théâtre des Bouffes du Nord. Le salon d’une maison qualifiée par son habitant lui-même de « banale et pratique » ; un canapé chic et sobre, deux massifs magnétophones à bande, quatre baffles, un livre, un homme aux pieds nus…

Une longue fréquentation unit l’auteur Olivier Cadiot, le metteur en scène Ludovic Lagarde et l’acteur Laurent Poitrenaux. Après « Le Colonel des zouaves » en 1997 et « Un mage en été » en 2010, c’est « Providence » qui va offrir sa matière dense à cette nouvelle œuvre commune.
Les quatre récits de « Providence » seront ici fondus pour former la parole, souvenirs, divagations, d’un seul personnage protéiforme. S’y succédaient « Quel lac aimons-nous » où l’on assiste au règlement de compte entre un personnage et son auteur ; « Comment expliquer la peinture à un lièvre mort », peinture d’un moment de bonheur parfait où un jeune homme se transforme en une vieille dame ; « Illusions perdues », transcription actuelle et condensée du roman de Balzac, et « Providence », qui donne son titre au spectacle, où un vieil homme convoque son passé et prépare une conférence pour proclamer sa bonne santé mentale. Ici, décomposés-recomposés, ces parcours seront autant de facettes d’un homme, mais aussi de temps, forts ou faibles, creux ou pics, lointains ou proches, de sa vie.
 

« Je rêverais d’une musique
qui contiendrait tous les états des autres. »

Sous les lumières éclairant encore le public et l’incluant dans l’espace même du jeu, le narrateur nous accueille au salon, fier sans tapage de son « système de quadriphonie », qui sera un interlocuteur à part entière. Le dispositif sonore, remarquable de finesse, a été conçu avec l’IRCAM. Le narrateur en jouera comme d’un instrument, d’un geste dans l’air faisant jaillir notes de musique ou sa propre voix enregistrée.

Le monde des sons est un besoin du narrateur comme celui de l’oxygène, un enjeu, une question ; et pour ce spectacle un outil, un autre geste, un pan du décor, une parole. On entendra la musique répétitive de Robert Ashley se mêler à la Grande Symphonie de Schubert, on entendra les martinets qui rasent les façades, on entendra la chaleur sur une terrasse un début de printemps ensoleillé, on entendra le bonheur. Car il est question de dépression – où l’on apprendra peut-être que lac et dépression « au sens large » sont voisins de sens, de défaites et de renoncements, mais aussi de bonheur, ou peut-être, au moins, de souvenirs de bonheur.
 

« Je ne suis pas hors de moi, ni en moi,
mais à l’équilibre »

Soutenu par une création soignée – son, lumières et vidéos sculptant l’espace autour de lui-, Laurent Poitrenaux, acteur fluide et précis, se glisse dans tous les âges et tous les états du narrateur, de ses doubles, et de ses contes, rêves, rencontres cocasses, personnages inventés ou remémorés. Il a la diction à la fois vive et indolente, dans la voix une ironie comme un peu lasse, quelque chose de très actuel. Il a dompté et libéré son corps, dont il semble pouvoir changer jusqu’au poids au gré de ses incarnations, lui donnant avec le même naturel, la même sensation d’évidence, la légèreté aérienne d’une jeune fille, la fragilité d’une vieillarde, la pesanteur d’un homme fatigué. Au milieu des machines, des images, des sons, c’est l’humain qui palpite.

« Si j’entends des voix, c’est pas si mal,
je ne suis plus tout seul, ça discute »

On s’égarera peut-être dans les méandres de cette fresque rhizomique, comme en ces dessins fiévreux d‘art brut où fourmillent mille détails qui nous semblent clairs, mais dont on peine à saisir le sens général. Peu importe, acceptons cette part d’errance et goûtons-en les riches buissonnements.
 

PROVIDENCE
À l’affiche du Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 12 mars puis en tournée (15-25 mars : Théâtre National de Strasbourg – 29-31 mars : Maison de la Culture d’Amiens – 4-7 avril 2017 : Comédie de Clermont-Ferrand)
Texte Olivier Cadiot
Mise en scène Ludovic Lagarde
Avec Laurent Poitrenaux
Scénographie Antoine Vasseur – Lumières Sébastien Michaud
Réalisation sonore David Bichindaritz – Réalisation informatique musicale Ircam Sébastien Naves et Jérôme Tuncer
Création à la Comédie de Reims

Photos © Pascal Gely