SANDRE de Solenn Denos avec Erwan Daouphars © Marie Elise Ho-Van-Ba

Sandre : La Leçon de Ténèbres d’une femme blessée

Sur une petite estrade carrée, scène de poche posée sur la scène des Métallos, un fauteuil XVIIIe, une lampe sur pied dont l’abat-jour tamise d’un or chaud la lumière; autour : la pénombre. Un lieu de confidences, un recoin de salon accueillant, bercé d’une matière sonore électronique, répétitive, languide, enveloppante.
Sous le fauteuil, des piques, stalactites et stalagmites scintillantes, dont la préciosité confère une étrange et menaçante beauté à cet espace familier lové au creux de la nuit du plateau nu.
Face à nous, Elle. Tee-shirt et pantalon de toile noirs, pieds et bras nus, c’est le comédien Erwan Daouphars qui offre sa voix et son corps à la parole de cette femme, innommée et si difficilement dicible. Le physique solide, la voix à peine allégée pour glisser vers le timbre d’une femme.
Au milieu de menus propos du quotidien, le café, les perruches qu’on appelle inséparables, la grande à qui il faut faire réciter ses leçons, un déshabillé de soie dont on rêve pour être belle, s’immisce déjà, comme une ombre rapide, une robe de chambre couverte de sang.
 
SANDRE de Solenn Denos avec Erwan Daouphars © Marie Elise Ho-Van-Ba
 
Solenn Denis, l’autrice, a composé ce « monologue pour un homme » pour donner la parole à des femmes qui n’en n’ont pas, et que société et individus auraient, quand bien même, du mal à entendre, tant elles sont loin, au-delà, isolées dans la nuit du tabou, les mères qui reprennent la vie qu’elles viennent de donner.
Elle cite Paul Ricoeur « La tolérance n’est pas une concession que je fais à l’autre mais la reconnaissance du principe que la vérité m’échappe. […] Comprendre revient à donner du sens à un événement, quel qu’il soit, en vue de s’en dégager pour mieux le tolérer et ensuite le prévenir. Et c’est dans cet ordre que notre pensée doit agir. Il y va de notre santé mentale. Il s’agit de ne pas rester sidéré par un fait divers. Ce pas en arrière consiste à s’éloigner de l’horreur de l’acte pour ouvrir un espace qui fonctionnera comme une mise au point. On voit si mal quand on est collé à ce que l’on regarde ! »
Son texte est remarquable de pudeur et d’humanité, soliloque-confidence qui se déroule, s’enroule sur lui-même, revient en arrière, procède par bonds ou échos, pour déployer la vie de cette femme qui se désagrège. Cette femme fragile qui parfois se sent « sortie d’elle-même », qui préfère « sourire plutôt que répondre aux gens qu’ils veulent tout savoir », qui de renoncements en abandons, d’illusions usées en rêves délaissés, se disloque, se perd. C’est la litanie des vies simples, elle a aimé, elle a cru sa mère qui lui disait que les hommes, « ça se tient par le ventre », elle a mitonné, côtes d’agneau, ratatouilles, choux farcis, tartes tatin, elle a fait tout ce qu’il fallait faire, laver, ranger, attendre, écouter, elle a fait deux beaux enfants, elle a grossi, et quand elle a « été pleine de côtes, de farces, de tartes », elle a été encore enceinte, mais « ça s’est pas vu, personne ne pouvait le voir », et puis comment le dire au mari qui ne l’aime plus, au mari qui veut partir ?
 
SANDRE de Solenn Denos avec Erwan Daouphars © Marie Elise Ho-Van-Ba
 
Les souvenirs s’égrènent, enfance, jeunesse, rires, débuts de l’amour… Erwann Daouphars, comédien sensible, généreux et fin, sans pathos et d’une grande justesse, le geste économe et la présence dense, sait les teinter de tendresse, de douceur, y glisser des irisations d’amertume, des éclats d’ironie qui en soulignent la complexité…
Pendant que de l’eau sourd du lampadaire – cette eau de l’océan où une Médée d’un autre temps a jeté les membres de ses enfants assassinés, cette eau des larmes, du ventre des mères, du monde qui se dissout -, la lumière dorée de l’abat-jour se fait refuge, le comédien s’en approche comme d’un feu de cheminée bienveillant, y cherche au fond de sa part d’ombre le cri qui bouillonnera à sa bouche, encre opaque, bile noire ancestrale de la mélancolie, de la rage.

La mise en scène est discrète, miniature soignée, attentive, resserrée, tenant en équilibre sur la petite estrade carrée – et pourtant l’estrade est ceinte d’ombres et de lumières (création subtile et précise de Yannick Anché), et non de murs : les mouvements tiennent dans un mouchoir de poche, mais la parole – ténue mais libre – s’envole, franchit l’espace, et vient se nicher dans le cœur des spectateurs au souffle coupé. La matière sonore, bruissements, vagues, devient mélodie, gonfle, reflue, redevient organique, grondante. Cela est beau, très beau, mais rien n’est décoratif, c’est beau pour accorder de l’humanité à cette femme en miettes, de la dignité à cette Médée moderne qui chercher le fil pour recoudre ces morceaux échappés, pour être malgré tout un être.
Erwann Daouphars, au-delà de la prouesse d’acteur indéniable qu’il livre, offre un portrait intense, un moment de théâtre et d’humanité dense et précieux.

Marie-Hélène Guérin

 

SANDRE
À l’affiche de La Maison des Métallos jusqu’au 8 avril
Texte Solenn Denis (Editions Lansman)
Interprétation Erwan Daouphars
Mise en scène Collectif Denisyak
Conception lumière Yannick Anché
Conception scénographique Philippe Casaban et Eric Charbeau
Costumière Muriel Leriche
Construction décor Nicolas Brun
Photos © Marie-Elise Ho-Van-Ba

 

La Loi du marcheur : dans les pas d’un ciné-fils

Un revox dans un coin, une vieille chaise d’écolier, une bouteille de whisky, un vaste panneau blanc dressé en retrait, au centre de la scène : voilà les simples objets qui vont servir de page blanche et de lieu à la pérégrination mentale et sensible de Nicolas Bouchaud/Serge Daney.
 
Serge Daney se qualifiait lui-même de ciné-fils, ré-enfanté par le cinéma. « Critique de cinéma », pour lui, c’était « spectateur du monde ». Il avait aimé très jeune cet art : « Ma mère disait… On fait pas la vaisselle, on la f’ra plus tard et on va au cinéma »

Serge Daney fut un grand critique, observateur, amateur, penseur du cinéma, aux Cahiers du cinéma, à Libé, à la radio, dans des essais, des documentaires, à l’écrit, à l’oral, devant des étudiants, toujours en mouvement. L’image fondatrice, pour l’enfant Serge Daney, c’était l’atlas de géographie, la carte « en tant que promesse » et pour l’adulte Serge Daney, « le cinéma, c’est pareil, c’est une promesse, une promesse d’être citoyen du monde, de voyager aussi »… Le cinéma comme lieu autant que comme moteur.
 
@Giovanni Cittadini Cesi
 
Pieds nus dans ses chaussures souples, pantalon de toile, T-shirt aux manches longues, assis sagement sur sa chaise d’écolier Nicolas Bouchaud s’empare des mots de Daney au point que fugacement on oublie qu’il n’est pas Daney, que cette parole vive n’est pas en train d’être inventée mais a été ingérée puis restituée. D’hésitations en brusques interruptions, de longs développements théoriques en souvenirs d’enfance, d’ellipses en circonvolutions, on navigue dans la pensée alerte et joyeuse de cet homme qui, comme le cinéma, « marche sur deux jambes », celle du populaire et celle de l’intello. La discussion mène aussi bien sur les sentiers du plaisir, des rêves de héros flamboyants que sur ceux d’interrogations existentielles ou morales – ainsi, sur le rôle et le pouvoir des images.

« Choisir le cinéma, c’est choisir une maison qui a deux portes, une porte qui tout le monde prend et qu’il faut prendre, et une autre porte dérobée » : Serge Daney aimait sa maison, et y faisait de salutaires courants d’air en en ouvrant grand ses deux portes !

Nicolas Bouchaud et Eric Didry, le metteur en scène, déploient cette parole dans un dispositif simple, quelque chose de l’ordre de la « conférence gesticulée », un espace dépouillé, quelques accessoires, et toute la place pour les mots et le jeu. Le cinéma y est à la fois objet, sujet, support. Nicolas Bouchaud avec son habituelle agilité alterne la restitution de la parole et des séquences de jeu avec la matière même du cinéma, triturant un extrait de Rio Bravo, s’immisçant dans les images, dans les dialogues, réinventant la scène avec le sérieux fantaisiste d’un gamin qui joue aux cowboys ! Serge Daney se voyait « passeur » (« le cinéma, c’est à peine un métier, c’est un truc de transmission »), Nicolas Bouchaud est lui-même passeur, chamane tranquille qui se fait transmetteur de cette pensée vivante : de l’intelligence en marche.
 

Marie-Hélène Guérin

 


 

LA LOI DU MARCHEUR
Un projet de et avec Nicolas Bouchaud
D’après Serge Daney, Itinéraire d’un ciné-fils un film de Pierre-André Boutang, Dominique Rabourdin
Entretiens réalisés par Régis Debray
Mise en scène : Éric Didry
Adaptation : Véronique Timsit, Nicolas Bouchaud, Éric Didry
Spectacle terminé, guettez tournée ou reprise. Retrouvez Nicolas Bouchaud au Rond-Point avec deux autres spectacles : Un métier idéal et Le Méridien

 

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Les Bijoux de pacotille, précieuse petite musique d’enfance

Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, il fait bon, c’est presque l’été; la nuit est claire et sereine. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, un couple rentre d’une soirée gaie, entre amis. Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une petite fille qui a presque neuf ans et son frère cadet dorment comme des enfants, guillerets de l’absence des parents, on a regardé un western avec le baby-sitter, on a traîné, on ne s’est pas brossé les dents.  
Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une voiture sort de la route à l’entrée du tunnel de Saint-Germain-en-Laye. Tout a brûlé, le véhicule, les vêtements, les papiers, les peaux. Pour toute trace, ne restent plus de cette nuit-là qu’une boucle d’oreille en forme de fleur et deux bracelets en métal, noircis par le feu, bijoux de pacotille restitués à la famille, petit trésor qui tient au creux d’une main, minuscule, et immense comme ce qui compte.

Une voix “off” juvénile énonce d’un ton presque anodin, presque léger les circonstances de l’accident. Dans cette voix, c’est le début du printemps, le plaisir de la soirée qu’on entend, pas le crissement des freins, pas la brutalité de l’accident.

Cette voix, c’est celle de Céline Milliat Baumgartner, qu’on ne voit pas encore, et ces mots sont les siens, et cette nuit, c’est la sienne.

En 2013, la comédienne a ressenti le besoin, l’urgence d’écrire Les Bijoux de pacotille, pour renouer les fils de son histoire, redessiner ce moment de basculement, celui où une enfant chérie devient une enfant sans parent.

“Le livre est publié en février 2015.
Mes mots et mes morts, mes fantômes, sont ainsi rangés dans cet objet, ils ont trouvé une place et n’envahissent plus ma vie n’importe quand, n’importe comment.
C’est bien. C’est plus confortable”.

Les mots écrits petit à petit ont pris leur envol, et se sont tissés à sa vie de comédienne, jusqu’à arriver sur scène. C’est à Pauline Bureau, dont on a beaucoup aimé il y a quelques temps “Mon coeur”, que Céline Milliat Baumgartner va remettre cette part si intime d’elle, pour que la confidence devienne spectacle – tout en restant confidence.

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Le plateau est nu, un cadre-miroir le surplombe, incliné, dans son reflet l’actrice semblera plus seule, un peu lointaine. La voix de Céline se déploie dans cet espace vide, l’absence de son corps capte l’attention, d’emblée. Puis elle va arriver, petite robe bleue, joli sourire dessiné rouge, frange noire, elle se tient droite comme une enfant sage.

Actrice et metteuse en scène ont trouvé un équilibre subtil, les gestes justes qui aiguisent le propos, la distance qui s’amenuise ou s’étire pour densifier l’air entre notre regard et elle, la trajectoire qui se dessine au sol – pour créer la fine chorégraphie, tremblante et douce, de ce chant de deuil et de vie.

Avec pudeur et discrétion, en transparence derrière le sourire, s’avancent la fragilité de l’enfance, la blessure de l’absence, la ténacité de la force de vie.

“On me dit parfois que je ressemble à ma mère. Oh, elle était plus grande, et si belle. Mais je lui ressemble, le menton, et le sourire, là. Je peux lui redonner corps, lui redonner vie.
Je ne peux rien donner à mon père, ni corps ni vie. Les souvenirs sont avec lui sous terre. Il faut que je creuse.”

Céline Milliat Baumgartner nous dessine le portrait de ses parents. La mère, la belle, la grande, ah, et quelle actrice !, la mère aux bracelets de pacotille s’entrechoquant à ses poignets. Le père aux yeux bleus, beau comme un acteur américain. Les parents aimés, qui s’aiment et se disputent, qui aiment leurs enfants et qui aiment les laisser quelques heures pour aller s’amuser chez leurs amis. Le tableau d’une famille vivante et mouvante, brossé de mémoire et d’invention par la petite fille devenue grande, qui fouille ses souvenirs, invente des histoires et comble les oublis, dans une langue mélodieuse, écrite, peaufinée, et pourtant souple comme une parole, ondulante, incarnée.
 

Les Bijoux de pacotilles, écrit et interprété par Céline Milliat-Baumgartner, m.e.s. Pauline Bureau, photo Pierre Grosbois

Elle s’assoit, quitte bottines et socquettes, passe des chaussons de danse, des pointes.

et comment tu feras quand on ne sera plus là ” demandait la mère à l’enfant qui a besoin pour s’endormir de son câlin, son verre d’eau, son encore un bisou maman…

Elle nous dit le futur de son passé.

Quand mes parents ne seront plus là, personne ne nous dira rien, personne n’osera nous dire la vérité, que c’est plié.
Quand mes parents ne seront plus là, je soufflerai neuf bougies, dix, onze, quatorze, quinze, et j’aurai 8 ans encore et encore.
Quand mes parents ne seront plus là, je marcherai quinze centimètres au-dessus du sol et de toute douleur.

Une musique de carillon, de cette sorte de métallophone dont on jouait en 6e, dans ces années-là; elle arrondit ses bras, s’élève sur ses pointes, elle flotte sur des nuages, elle est aérienne, vulnérable, courageuse.

À l’image de ce moment, dans ce spectacle, tout est délicat, gracieux, tendre. Dès le titre, ces “bijoux de pacotille”, ces bijoux à deux sous, si précieux parce qu’ils sonnaient aux bras de la mère aimée. La vidéo se fait seconde peau, ombre fugace – films super 8 aux saveu janvier rs nostalgiques et gaies, vagues lentes sur du sable blond, nuages cotonneux, les images glissent sur le décor, sous les pas de l’actrice, se fondent dans l’air avec la discrétion et la tenace présence d’un souvenir.

 

« J’oublierai l’odeur de mon père, j’oublierai la chaleur de leurs corps. Je veillerai sur mon petit frère. Je me ferai des talismans avec des petites choses retrouvées dans les cartons du déménagement.
Je n’ai pas à rendre compte de ma vie à mes parents; je n’ai pas à me justifier pour ne pas venir déjeuner avec eux dimanche; je n’ai pas à m’occuper d’eux, trouver le temps, être patiente. Je n’ai pas peur de les perdre.

J’envoie à la morgue toute personne aimée qui a plus de dix minutes de retard.
Je ne passe pas mon permis pour ne pas être responsable de l’accident, puis je le passe pour ne pas être victime de l’accident.
Je fais plein de petites choses bizarres, pour rester en vie.
J’ai désobéi à ma mère, je suis devenue actrice. 
»

 

Ces « bijoux de pacotille » nous laisseront au cœur une mélodie entêtante et touchante, triste et douce comme le souvenir de la musique des bracelets d’une mère cliquetant à son poignet.

 

Marie-Hélène Guérin

 

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Les Bijoux de pacotille
à l’affiche du Théâtre du Rond-Point à partir du 7 mars
Texte de Céline Milliat Baumgartner
publié aux éditions Arléa
Mise en scène Pauline Bureau
Interprétation Céline Milliat Baumgartner
Vidéo Christophe Touche

Photos : Pierre Grosbois

Denis Lavant - portrait © Nathalie Sternalski

Cap au pire, oeuvre monstre

Un tulle coupe la scène en un couloir étroit, ne laissant à l’acteur qu’une bande de plateau, un espace contraint, un territoire-cellule, à un pas des spectateurs, au ras de leurs regards.
Au sol, un carré blanc. Mat. Dans le noir, derrière le tulle, un carré blanc. Lumineux.
Pieds nus, Denis Lavant franchit le 4e mur, entrant par l’avant-scène, pantalon et pull noirs, simples, stricts, silhouette invisible et puissante. Il se campe au centre, le bout des pieds sur la dalle blanche, les talons dans l’ombre, le corps obscur. Respiration ample. Il occupe l’espace. Il ne bougera plus.

Cap au pire, de Samuel Beckett, m.e.s. Jacques Osinski, avec Denis Lavant - photo © Pierre Grosbois @ Pierre Grosbois

« Encore, dire encore, dire pour soi dit »

Dire pour soi, dire… Cap au pire est un des tous derniers textes de Beckett – je dis texte parce qu’il ne s’agit pas de théâtre, ni vraiment de roman, pas réellement un récit, pas plus un essai, pas tout à fait de la poésie. Un peu de tout cela, surtout quelque chose de l’aveu et de la quête, quelque chose entre gratter une plaie et accoucher.
Un homme s’enfonce dans une forêt des mots. Il sait qu’il ne trouvera jamais celui qui est juste mais il essaie. Encore. Il essaie toujours. Il sait qu’il va tomber mais il se relève. Il essaie malgré les mots qui trahissent. Les mots sont au bord du vide. Il les rattrape. A moins que ce ne soit eux qui le rattrapent. Les mots le font se tenir debout. Encore. Les mots le font tomber. Les mots l’effacent.

« Essayer, rater, essayer encore, rater mieux, rater encore, rater mieux encore »

Ce texte est aride, une fin de trajet, l’écriture d’un questionnement insatiable, d’un épuisement du sujet et de la forme. Beckett a asséché le langage, réduit à l’os, au sec, plus d’humide, de flou, de souple, plus de phrases, de qualificatifs, de subordonnées. A l’essentiel, à peine des verbes, à peine besoin d’un sujet pour s’interroger. Un texte indicible.
Denis Lavant qu’on connut ailleurs bondissant, fauve en liberté, énergie pulsée, course effrénée, ludion insaisissable, se tient à présent là, seul, immobile, dans une concentration intense.
Une voix riche, grondante des heurs de la vie. Un corps sans tension mais sans relâchement. Les mots sortent en une diction géométrique, courbes descendantes, inaltérables. L’attention est toute entière absorbée par ce torrent heurté de mots, acteur et spectateurs plongés ensemble dans un même noir profond.
La dalle blanche s’éclaire, le visage et les mains apparaissent, fantômes d’humains, les pieds semblent comme flotter au-dessus du vide. L’étrange humour de Beckett distillé à froid libère quelques éclats de rire, brèves victoires de l’absurdité sur le désespoir.

Cap au pire, de Samuel Beckett, m.e.s. Jacques Osinski, avec Denis Lavant - photo © iFou pour Le Pôle Media @ iFou pour Le Pôle Media

«Les mots sont des traîtres. Mais ils sont ce qui reste »

Denis Lavant, bonze aux sombres mantras, projette ce Cap au pire et ses litanies abrasives sans un geste, à peine un temps relèvera-t-il la tête, le corps en un bloc condensé, le regard abrupt et sans ciller, les mains sans un tremblement, « tant mal que pis debout » comme se voit Beckett. Il est arrivé tout à l’heure, la démarche simple et directe, s’est campé, droit, bras le long du corps, tête inclinée, plus rien ne l’atteindra d’autre que ce texte qui le traverse. La lumière montera, naitront des ombres, elle s’effacera plus tard, on retournera à l’obscur, là où il n’y a même plus d’ombre. D’une rigueur exemplaire, cette lumière sculpte l’espace et le temps au scalpel. « Moins de vision avec mots que sans », moins d’écoute avec images que sans : la mise en scène de Jacques Osinski est sans concession, ne laisse aucune échappatoire, ni au comédien, ni aux spectateurs. C’est une expérience, une transe, un effort partagé. La performance de Denis Lavant est spectaculaire, un travail d’ascète, un moine qui jeûne 40 jours, un apnéiste des grandes profondeurs, sa voix de chaque syllabe et chaque silence creuse le sillon de Beckett, son immobilité impose l’attention accrue ; en face de lui, les spectateurs n’ont pas le droit au repos, il faut maintenir sa vigilance, son écoute, ne pas se laisser distraire par cette toux ici, ce raclement de pieds là, c’est la moindre des choses, le moindre des respects – mais aussi le seul moyen d’entrer et de rester dans le spectacle. Des spectateurs décrocheront, quitteront la salle, peu nombreux tout de même, fatigués sans doute, distraits peut-être, ça n’a pas pris ou ça n’a pas persisté, Beckett les a perdu dans le labyrinthe de ses interrogations, Lavant n’a pas pu les retenir dans les filets rugueux de son élocution rythmique et hypnotique ; ceux qui ont passé le cap, qui ont accepté les spirales, les retours en arrière, les errements dans la forêt de mots, qui se sont accrochés au peu à voir, au peu à entendre, ceux-là repartiront riches d’un moment rare, extrêmement rare, et précieux, une pépite de nuit dense et troublante.

CAP AU PIRE – Au Théâtre de l’Athénée du 2 décembre 2017 au 14 janvier 2018
De Samuel Beckett
Mise en scène Jacques Osinski
Interprétation Denis Lavant
Scénographie Christophe Ouvrard
Lumière Catherine Verheyde
Texte publié aux Editions de minuit, traduit de l’anglais par Edith Fournier

Mon Ange, Nina El Arabi, Henry Naylor, Théâtre du Chêne Noir, Avignon 2017 Pianopanier

Mon Ange : voyage en Enfer

Nous sommes en Syrie. Rehana, jeune kurde, vit avec sa famille dans la région de Kobané. Mais Daech. Il arrive. C’est l’inquiétude. C’est l’angoisse. C’est la panique. Il faut partir. Il faut fuir. En Europe. Le père de la jeune Syrienne décide pourtant de rester sur ses terres. Pas question de les perdre. Pas sans combattre. Alors, Rehana revient l’aider. Pas question de le perdre. Pas sans combattre. Elle mettra sa vie en jeu. Et pas question de la perdre. Pas sans combattre.
Mon Ange, Lina El Arabi, Théâtre Tristant Bernard, Pianopanier@F. Rapeneau 
Une nuée de plumes noirâtres, une butte de terre, des lumières élégantes et tamisées contribuent à dresser un décor troublant et oppressant. Tout. Tout est sombre. Noir. Obscur. À l’image de ce témoignage tragique et palpitant. Cette mise en scène sobre et épurée, pourtant si juste et subtile, sert avec légèreté et force ce texte puissant et poignant. Car il s’adresse à nous. À vous. À tous. Il nous interpelle. Nous accule. Nous frappe. Nous prend au ventre. À la gorge. Et nous emporte. En Syrie. Au cœur du combat. Au cœur de l’enfer.
Mon Ange, Lina El Arabi, Théâtre Tristant Bernard, Pianopanier

 

Et puis il y a Lina El Arabi. Cette ombre. Cette présence. Ce fantôme. Qui nous hèle. Et nous livre son histoire. Celle de cette jeune fille qui, pour l’amour de son père, va devenir le symbole de toute une résistance. Y tuer. S’y tuer. Y mourir. L’angélique comédienne prête sa voix, son aisance, sa prestance, à ce personnage touchant et attachant. Elle lui prête son corps. C’est un bloc. De marbre. De granit. Immobile. Mais gorgé de vie. Qui nous la transmet. Cette force vive. Unique. Et indispensable.
Il faut nous abandonner. Laisser cours à ce récit chargé d’émotions. Pour qu’il nous frappe. En pleine face. Nous emmène loin. En Syrie. En enfer…

 MON ANGE
À l’affiche de Théâtre Tristan Bernard du 17 octobre au 30 décembre 2017 (mardi au samedi 21h)
Texte : Angel, d’Henry Naylor – traduction Adélaïde Pralon
Mise en scène : Jérémie Lippmann
Avec :  Lina El Arabi
Le Récital des postures, Yasmine Hugonnet, aux Hivernales, Avignon - photo Anne-Laure Lechat

Le Récital des postures : calligraphie de corps

Une surface blanche couvre le sol et se prolonge sur le mur de fond de scène : une page sur laquelle se dessinera la patiente partition de ce Récital.
Yasmine Hugonnet a créé il y a plusieurs années déjà ce solo, issu de sa réflexion sur le rapport entre forme, image et sensation, de sa recherche sur le processus d’incarnation et d’appropriation.

« J’aime envisager la forme du spectacle comme un rite chorégraphique : dans cet espace vibratoire entre l’interprète et le spectateur, on assiste à la naissance de l’Idée d’un Corps. Mais ce corps n’est pas celui de la danseuse, c’est un corps symbolique, archétype, social, un corps qui est le lieu de la communication. » Yasmine Hugonnet

 

Le Récital des postures, Yasmine Hugonnet, aux Hivernales, Avignon - photo Anne-Laure Lechat @ Anne-Laure Lechat

Elle est en scène avant l’arrivée des spectateurs. Petite virgule immobile, la jeune femme, vêtue d’un justaucorps gris, attend, penchée en avant, les cheveux touchant le sol. Le corps imperceptiblement s’arrondit, glisse au sol, s’y allonge de tout son long. Pause. Pour seule musique, le grésillement des projecteurs, le presque imperceptible effleurement de son corps sur le sol. La silhouette ondule comme si chaque partie du corps respirait. Pause. Demi-pointes, attitudes. Pause. En quelques gestes simples, elle se dévêt, et dévoile aussi enfin son visage, resté jusque-là noyé dans ses cheveux ou blotti contre ses bras, entre ses genoux.
Avec une lenteur de taï-chi ou de demi-sommeil, Yasmine amène à la surface de son corps mille autres corps. Un vieillard voûté, une gracile danseuse, une silhouette brinquebalante aux gestes saccadés : une foule la traverse. Il y a parfois quelque chose de très joueur, de burlesque, dans la composition d’un personnage cocasse, une façon de coincer ses cheveux sous son nez pour parader bedaine en avant et moustache fière… mais est-ce le silence, est-ce sa nudité, les rires restent muets. Sa performance est minimaliste, l’œil guette des métamorphoses parfois microscopiques sous une lumière élégante et sans fioritures, mais son dépouillement est sans abstraction, elle est sensuelle, charnelle, parfois drôle. Fantasque au visage impassible, c’est en ventriloque que Yasmine Hugonnet, motus et bouche cousue, posture de scribe égyptien, annonce « we are going to dance ».

Dans le silence, dans ce rythme qui ne tient qu’à celui de sa respiration, sait-on si c’est de la danse, en tous cas, le geste est là, où la vie bat, où le spectateur peut projeter ses imaginations ; Yasmine Hugonnet écrit dans l’espace par son mouvement, elle dépose une infinité de signes sur la page blanche du plateau, inventant une calligraphie de son corps nu. Les spectateurs restent suspendus à ce discret miracle.

 

Le Récital des postures – aux Hivernales, Avignon, jusqu’au 30 juillet
Chorégraphie et interprétation : Yasmine Hugonnet
Collaborateur artistique : Michael Nick
Création lumières : Dominique Dardant
Photos : © Anne-Laure Lechat

Fille du paradis, d'après Putain de Nelly Arcan, mise en scène de Ahmed Madani, avec Véronique Sacri

Fille du paradis, la beauté déchirée

Un espace qui semble au premier regard abstrait, de grandes glaces, des tentures noires pour clore la scène, et puis dans un coin un empilement de chaises qui donne un sens au lieu, une salle de bar après la fermeture, ou avant l’ouverture, une salle qui accueillera des clients mais pour l’heure déserte.
C’est l’histoire de Cynthia, jeune étudiante en littérature qui décide un jour de composer le numéro de la plus grande agence d’escorte de Montréal.
Cette Fille du paradis, la Putain du roman autobiographique de Nelly Arcan adapté ici par Ahmed Madani, c’est Véronique Sacri qui lui prête – ou plutôt qui lui offre en pâture – sa voix, son joli visage au regard franc, page vierge pour les pensées brûlantes, les émotions dures à venir.
Ahmed Madani est de ces metteurs en scène ardents et courageux, qui s’emparent du monde, de leur société, pour en faire œuvre de théâtre. Récemment F(l)ammes, sa dernière création, était à l’affiche de la Maison des Métallos. Saisi par l’humanité meurtrie de la romancière, Ahmed Madani a voulu « mettre en jambes, en chair, en sang, une langue qui se prête magnifiquement à la profération à haute voix » pour plonger « dans cette écriture, happés par la puissance d’un récit qui n’épargne ni les hommes ni les femmes. » Il donne à ce texte un écrin sombre, précis, sans fioritures, qui intensifie la présence de la comédienne.

Véronique Sacri / Fille du paradis

Le ton semble d’abord à la confidence, simple et léger : plus qu’une confession, c’est la conversation conviviale d’une jeune femme d’aujourd’hui, presque anodine, même si le propos est d’emblée sans voile. La salle reste éclairée, une même lumière partagée par la comédienne et les spectateurs, sans crudité mais sans ombres où se dissimuler.

Se faire putain « pour renier tout ce que j’étais. »

La mère, un « débris de mère », une femme épuisée, une forme sous un drap, des cheveux épars sur l’oreiller, si peu une mère ; le père, lui, « il ne faisait que ça, croire en dieu, prier dieu, prévoir le pire pour tous » , alors faute de parents pour l’aimer, ce sera une enfance chez « des sœurs que je devais appeler mère, et qui portaient un faux nom, qu’elles s’étaient choisies elles-mêmes, des sœurs-mère qui m’ont enseigné l’impuissance des parents à nommer leurs enfants ». Puis les fenêtres de l’université qui donnent sur la rue des bars, il n’y a plus qu’un pas à faire, un coup de fil… « l’occasion se présentait de me dévêtir de ma campagne »
La sœur, elle est « morte depuis toujours, mais elle flotte encore au-dessus de la table des repas. Je lui ai pris son nom comme nom de putain, c’est pas pour rien, quand les clients m’appellent ils la rappellent d’entre les morts »

Nelly/Cynthia, elle a toujours su qu’elle appartenait aux autres, une de celles à qui l’on donnait un nom, des ordres : le pensionnat des religieuses, les clients, même négation de quelque chose de soi, ce quelque chose après lequel la narratrice court désespérée, qui la rend muette, heures perdues muette sur le divan du psychanalyste. Pour se délivrer de son mutisme : l’écriture, sujet à peine mentionner mais pilier du texte, écrire pour enfin dire.

Véronique Sacri / Fille du paradis

Cris et murmures d’une femme sans nom, sans mots

Rupture, la lumière s’éteint sur la salle, se resserre sur la comédienne, la musique surgit brutale, pieds nus, cri, une danse frénétique, puis le silence, le corps immobilisé, statue de sel perchée sur une étroite estrade.
Dans une obscurité prenante, une plongée dans la vie de putain, les rythmes des jours, la succession des hommes.
« Je n’ai pas rêvé ces hommes, ce n’est pas de moi qu’ils bandaient, c’est de ma putasserie, parce que j’étais là pour ça »
Petit à petit le visage renaît du noir. La voix plus rauque, le débit plus rapide.
« L’argent sert à ça, se détacher de sa mère, de la laideur de sa mère » – le silicone, la chirurgie, pour se faire croire qu’on ne vieillit pas, pour être sûre qu’on ne vieillit pas comme sa mère, chair flasque, bouche fatiguée, seins qui ne vont plus conquérir le monde. « Les femmes ont toujours trop de ce qu’elles ont, trop de ce qui les fait femme »

Le visage lisse, rond, frais, le pétale de rose de la peau, l’ovale délicat du menton, ont disparu sous la rage, sous la peur, Véronique Sacri a anéanti la fraîche étudiante pour donner corps à l’usure, la laideur… la putain furie déborde, larmes, sueur, ruisselle de la comédienne. Confiance en son metteur en scène, sans doute, qui a su l’accompagner loin sur les chemins de l’incarnation ; densité des mots qu’elle profère – solidité de la langue et richesse du sujet ; talent et générosité de son jeu : tout cela lui donne la force nécessaire pour se mettre en danger.

« il faut être deux pour jouer à ce jeu,
un pour frapper à la porte, un pour l’ouvrir »

Sans réconciliation, peut-être même sans espoir, mais sans amertume, un apaisement, une respiration peuvent renaître : « j’aimerais vous dire la splendeur des paysages, la beauté du monde si je savais la voir, mais je suis trop occupée à mourir.»

Depuis longtemps Véronique Sacri-Cynthia n’a pas quittée la petite estrade, espace restreint, sa cellule de couvent, sa chambre de pute, sa famille-prison, espace clos et impersonnel où pourtant, sœurs siamoises, verbes et corps tendus, auteur et interprète déploient leur liberté sans bornes. Les notes de PJ Harvey, autre femme forte, les auront accompagnées sans redondance, contrepoint rageur, ample souffle vibrant de guitares saturées.
La mort ne rôde pas, elle dévore. Elle a dévoré Nelly Arcan. Elle jette des lueurs incandescentes sur cette Fille du paradis. Une heure brève et intense, un coup au cœur, un noyau dur d’humanité, flamboyante et poignante.

FILLE DE PARADIS
En tournée et à voir actuellement à Avignon du 7 au 28 juillet 2017 à L’Artéphile à 18h10
D’après le roman Putain de Nelly Arcan
publié par les Editions du Seuil et les Editions Points
Adaptation et mise en scène Ahmed Madani
Avec Véronique Sacri

L’enfance de l’art : Elise Noiraud, Philippe Maymat, deux monologues, deux enfances

Affiche Pour que tu m aimes encore

Pour que tu m’aimes encore
À l’affiche actuellement à Avignon aux Ateliers d’Amphoux du 7 au 30 juillet 2017 à 21h40
De et avec Elise Noiraud

 

T es pas ne - Theatre de Belleville

T’es pas né, histoire de frangins
À l’affiche du Théâtre de Belleville jusqu’au 1er juillet 2016
De et avec Philippe Maymat
Mise en scène Laurent Fraunié

 

Vous avez envie de vagabonder sur les chemins de l’enfance ? Elise Noiraud comme Philippe Maymat se proposent de vous prendre par la main et vous emmenez en balade. Chacun seul en scène, puisant tous deux dans leurs propres souvenirs pour en faire la matière d’une enfance archétypale, une enfance-miroir de nos enfances de petits Français de la classe moyenne d’après le baby-boom. Une femme, un homme, deux époques – deux bandes-sons ! – deux âges : elle a 13 ans « et demi », il a 7 ans, deux voyages un peu différents, un peu similaires…
 

Pour_que_tu_m'aimes@Baptiste Ribrault Pour que tu m’aimes encore : Elise Noiraud © Baptiste Ribrault

« Pour que tu m’aimes encore »

ou « de Céline Dion en tant que symbole des affres adolescents entre 1995 et 1998 (on se souviendra fort à propos de « Mommy », de Xavier Dolan) »

Elise a 13 ans et demi. C’est elle sur l’affiche, c’est elle qui, en ces années 90’, adule Cécile Dion, c’est elle qui fera une « choré » sur « Pour que tu m’aimes encore » avec ses meilleures copines pour la fête de fin d’année de l’école, c’est d’elle dont on nous promet le portrait.
Et c’est bien elle qui avancera vers l’adolescence au fil de ce solo tonique et sensible. Pourtant c’est autant sa mère et tout son monde de collégienne qui vont se déployer sur le plateau nu, habillé simplement d’une chaise et des lumières judicieuses de Manuel Vidal. Elise Noiraud croque avec justesse et une grande expressivité Tony, l’amoureux secret, les professeurs, les meilleures copines, une chargée de mission du Conseil régional, s’attarde sur la maman à la maturité tourmentée, laissant à chacun le temps d’exister, de prendre forme – au risque de s’éloigner – peut-être sciemment ? – de l’émotion, de prendre de la distance avec le cœur du sujet, cette demoiselle en pleine construction qu’elle était alors.
Difficulté de communication, mais aussi fugace tendresse partagée, avec sa mère, complicité du trio des copines, comment faire avec l’autorité, avec les premiers émois amoureux, avec son propre corps, Elise tâtonne, cherche, expérimente… Deux acmés de son apprentissage de la liberté, deux pics d’intensité du spectacle aussi : la boum : « y’a des grands qui fument des cigarettes » – l’exaltation de la danse, la jouissance du regard admiratif des autres – ah encore une fois on se retrouve happé par un moment de danse sur du Céline Dion, Xavier Dolan, Elise Noiraud, cessez cette conspiration !, la frustration d’en être arrachée prématurément par une mère dont on ne sait si elle est plus inquiète qu’envieuse, ou l’inverse… et le voyage scolaire : « on est en Pologne, tout près de la Russie, et je ne veux pas rentrer – tout est différent, même la pluie est différente ». Le voyage est raconté au mégaphone, petit drapeau rouge à la main, sur l’air de la Maknovtchina, c’est le premier voyage « de grande », tout est neuf, ce qu’on voit comme son propre regard, c’est la femme libre qu’elle deviendra qui transparaît sous sa carapace d’ado, c’est le goût de l’ailleurs qui naît.
 

T es pas ne ! Theatre de Belleville T’es pas né : Philippe Maymat © Pierre Grosbois

« T’es pas né, histoire de frangins »

ou « comment faire quand on a un grand frère »

Philippe a 7 ans en 1973, il écoute les disques de ses parents, il rêvasse devant la téloche, il fait un peu le malin parce que pas question de passer pour un bébé devant les aînés, la sœur et surtout le grand frère, à qui on voue autant d’admiration que de ressentiments… « T’es pas né », balancé par le grand pour « faire bisquer » le petit… « Mais alors, si je ne suis pas né, comment je peux être là ? » Ah, les mystères ténébreux de l’enfance, les questions étranges, tout ce qu’on se fait comme films, tout ce qu’on s’imagine, parce qu’on en sait pas (et qu’on se couperait la main plutôt que de poser la question).
Philippe Maymat nous garde au plus près du noyau familial mais a la jolie idée d’amener le monde sur le plateau comme il est entré dans son univers : par la télé, la « petite lucarne » – comme sans doute dans beaucoup de foyers de la classe moyenne de ces années 70’. On va croiser James West, Actarus, John Börg, les Shadocks, Nadia Comaneci, un pape puis un président des Etats-Unis assassinés… de quoi, en quelques noms, faire jaillir les couleurs de ces années. Comme Elise Noiraud, Philippe Maymat nous embarque aussi à l’Est – mais lui, à Moscou, et depuis le salon où l’on regarde en famille les JO ; c’est l’année du boycott des USA, du « doigt d’honneur » du perchiste polonais médaillé d’or… la magie du direct », découvre le jeune Philippe, l’Histoire qui déboule dans le salon…
Sur le plateau à peine meublé d’un tatami et d’une chaise surgiront les minuscules événements et les grandes épopées qui font grandir. On verra le minot assis par terre tourner les pages d’une gigantesque (quoiqu’invisible) Encyclopedia Universalis pour y débusquer le sens du sibyllin « et la bobinette cherra » – délicieux moment d’apprivoisement du langage. On assistera, entre francs rires et douces émotions, aux plus ou moins performantes tentatives sportives, trucs de p’tit gars, du judo, du foot, à un épique duel fraternel « y va y’avoir du grabuge ! », sur fond d’envolées à la Ennio Morricone… On comptera les heures en regardant tomber la pluie par la fenêtre, en pull qui gratte (comme il se doit) pendant les vacances de Toussaint, où l’on s’ennuie (comme il se doit)… Et peut-être qu’à la faveur d’une frayeur enfantine enfin déjouée, le petit frère va pouvoir enfin prouver au grand frère qu’il est né, lui aussi, et que ça va pas se passer comme ça ! à son tour d’être né, à son tour de devenir ado, à lui aussi le droit de boire des Monacos ! de virer un peu couillon, de tomber amoureux…
Avec l’âme et le regard candide de cet âge-là, et toute l’acuité et la sensibilité de l’adulte qu’il est devenu, mis en scène avec doigté par Laurent Fraunié, Philippe Maymat nous emmène dans ses souvenirs réels ou fantasques avec un savoir-faire délicat et discret, un jeu précis, sans fausse note, et plein de tendresse. Sa voix reste grave, une vraie voix d’homme : pour donner vie à la petite fratrie, il sait y glisser ce qu’il faut de légèreté et de virilité naissante pour que le môme de 8 ans ou l’ado bientôt muant prennent corps avec exactitude.

« De l’extraordinaire des vies normales »

Elise Noiraud – plus extravertie, peut-être plus ludique, avec une approche un brin plus sociologique dans son « portrait de groupe » autour de la figure centrale d’Élise, 13 ans et demi, Philippe Maymat – d’une façon plus intimiste sans doute, plus rêveuse : l’un et l’autre nous dessinent des vies « de tous les jours », dont chacun des spectateurs a vécu une bribe, des pans, peut se reconnaître dans le détail ou les grandes lignes, les airs populaires qui traînent dans un coin de la tête, les timidités, les fous-rires, les errements, les heures d’ennui, les enthousiasmes, le Mondial de foot de ’82 à Séville, les colos… Et, au bout de ces deux enfances « comme tout le monde » : deux artistes ! qui savent faire voir l’extraordinaire, les saveurs riches, variées, partagées et particulières de ces vies normales.

 

L'histoire d'une femme, Pierre Notte, Poche-Montparnasse, Muriel Gaudin, Critique coup de coeur Pianopanier

La claque salutaire de Pierre Notte

L’histoire de départ de cette femme, c’est l’histoire de bien trop de femmes, peut-être l’histoire de toutes les femmes… Toutes celles qui, un jour ou l’autre, voire tous les jours, ont été blessées, humiliées, meurtries. Ces histoires qui les renvoient à leur condition de femme, précisément. Ces incidents provoqués par des hommes, nécessairement, qu’ils soient leurs pères, leurs buralistes, leurs voisins…
Ce genre d’épisodes glauques -insultes verbales, agressions physiques…- la femme de l’histoire ne veut plus en parler. Un jour, elle prend le parti, purement et simplement, de se taire.

@ Victor Tonelli 

« Je l’ai vu ralentir, lui mettre une main aux fesses, et repartir en riant. »

La femme se retrouve à terre, après la main aux fesses de trop, et elle décide en se relevant de ne plus jamais adresser la parole à aucun homme. Pas plus à son compagnon qu’à son médecin, pas davantage à son patron qu’à son frère. Décision bien radicale et qui n’attire pas forcément l’empathie…
C’est en ce sens, notamment, que le texte de Pierre Notte est très réussi : il n’est en rien manichéen, pas plus que ne l’est son héroïne.
La pièce interroge, pose question sur la posture à adopter. Quelles seraient, quelles sont nos propres réactions ? Trop ou pas assez radicales ? Le silence est-il la meilleure des armes ? Sans doute pas, mais pour la femme de l’histoire il est devenu vital…

Muriel Gaudin s’est emparée du texte dense, parfois très cru, toujours extrêmement poétique de Pierre Notte avec une vitalité, une force, une énergie palpables et communicatives. Elle est non seulement cette femme qui se raconte, mais également toute une galerie de personnages masculins qui la hantent, la maltraitent, l’irritent, et parfois, mine de rien, la réconfortent…
La mise en scène très minimaliste – une table, une chaise, un verre et une carafe d’eau – concentre toute l’attention sur la palette de jeu de cette brillant comédienne.

On sort du Poche-Montparnasse un peu sonné avec, contrairement à l’héroïne, une formidable envie de crier : allez écouter l’histoire d’une femme !

 

L’HISTOIRE D’UNE FEMME
Créé Théâtre de Poche-Montparnasse, à retrouver à Avignon aux 3 Soleils du 7 au 30 juillet 2017 à 13h40
Texte et mise en scène : Pierre Notte
Avec : Muriel Gaudin

On a fort mal dormi, Patrick Declerck, Guillaume Barbot, Jena-Christophe Quenon, Théâtre du Rond-Point, Pianopanier

On a fort mal dormi… Et dormir, c’est mourir…

« Vous les appelez comment, vous, les gens qui vivent dans la rue ? »

La lumière est encore vive dans la salle Topor du Rond-Point. Au premier rang, un bonhomme à l’air jovial prend à partie ses voisins. Les réponses fusent : « les sans-abris » , « les SDF », « les gens de la rue »… Lui les appelle tout simplement les clochards. Le type en question, un grand gaillard à la barbe de père Noël, c’est Jean-Christophe Quenon. Face à nous, parmi nous, il sera tour à tour lui-même – « comédien, marié, trois enfants, habitant à Paris du côté de Stalingrad » – et Patrick Declerck – « psychanalyste, anthropologue, philosophe, écrivain – liste non exhaustive ». Ensemble, ces deux-là nous conduisent à la rencontre des clochards, un rendez-vous surprise dont nul ne sortira indemne…

On a fort mal dormi, Patrick Declerck, Guillaume Barbot, Jena-Christophe Quenon, Théâtre du Rond-Point, Pianopanier
© Cie Coup de Poker

« Jésus, c’était quoi ? Un clodo ! »

Jean-Christophe Quenon alias Patrick Declerck nous fait monter dans le bus de ramassage des SDF, direction le centre d’accueil de Nanterre. On y croise des toxicos, des alcoolos, des caïds, des simples d’esprit, des hommes, des femmes… Ils ont en commun leur puanteur, leur « bronzage crado / bronzage clodo », leurs puces, leurs poux, leurs corps blessés, abîmés, mutilés, mortifiés. Ils forment ce pan d’humanité oubliée, ces spectres qu’on croise sans jamais s’attarder, qu’on ose à peine regarder. Ce peuple négligé, ignoré, abandonné, délaissé, effacé, perdu à jamais, sans que l’on sache trop dire comment ni pourquoi…

On a fort mal dormi, Patrick Declerck, Guillaume Barbot, Jena-Christophe Quenon, Théâtre du Rond-Point, Pianopanier

« Le clochard, c’est toujours l’autre. »

Guillaume Barbot a construit ce spectacle à partir de deux écrits de Patrick Declerck – Les Naufragés et Le Sang nouveau est arrivé – deux textes dont on imagine qu’il l’ont choqué, captivé, troublé, subjugué. Sentiments que nous éprouvons à notre tour, grâce à la force d’interprétation de Jean-Christophe Quenon. On a fort mal dormi, c’est un peu, aussi, l’histoire d’un metteur en scène fasciné par deux artistes – un auteur et un comédien. Assister à la rencontre Barbot/Declerck/Quenon, c’est assister à cette sorte de petit miracle qui se produit parfois sur les planches de théâtre.

Sans chercher à nous faire culpabiliser, le trio nous amène à réfléchir sur cette question à laquelle Patrick Declerck, au bout de 15 années – soit environ 5000 consultations – n’a pas réellement trouvé de réponse : comment offrir asile à « nos clochards » ?

 

ON A FORT MAL DORMI
D’après Les Naufragés et Le Sang nouveau est arrivé de Patrick Declerck
Adaptation et mise en scène : Guillaume Barbot
Avec : Jean-Christophe Quenon
Après le Théâtre du Rond-Point, à retrouver en tournée (dates ici), et surtout en ce moment à Avignon au Théâtre des 2 Galeries du 7 au 30 juillet à 12h15