La Migration des cœurs : un spectacle sensible et gracieux, qui dessine d’une main légère les liens entre Emily Brontë, Maryse Condé et notre temps

Anne Monfort s’empare volontiers du roman pour en faire matériau de théâtre. Aujourd’hui, elle se saisit de la Migration des coeurs de Maryse Condé, et de celui qui l’a inspiré, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. Le premier est tout jeune de ses 30 ans (publié en 1995), le second, presque bicentenaire (publié en 1847) est tout jeune des 30 ans qu’aura vécu son autrice.

Maryse Condé a gardé les personnages, l’histoire et les thèmes des Hauts de Hurlevent. Elle les a transposé à la Guadeloupe, en une réécriture postcoloniale – un « cannibalisme littéraire » selon sa magnifique et si explicite formule – qui gratte les plaies des rapports de domination : patriarcat, racisme, rapports de classe s’y exacerbent – tandis que les sentiments, les ressentiments et les ambitions gardent leur fougue.
Anne Monfort a à son tour cannibalisé les deux œuvres, les a métissées, tissées, détissées, pour en faire la trame de son spectacle.

Quel beau titre que « La Migration des cœurs » ! Maryse Condé, autrice et intellectuelle française de Guadeloupe, par ce terme voulait tracer le fil de la migration des sentiments d’une génération à l’autre, sur scène aujourd’hui c’est aussi la migration des sentiments d’une époque à l’autre, d’un continent à l’autre, d’une autrice à l’autre.

Sur le plateau se croiseront alors Emily Brontë, Maryse Condé, la cohorte des Catherine – celles du XIXe siècle dans la  lande du Yorkshire Catherine Earshaw, Cathy Linton, bientôt Heatcliff, et celles du XXe siècle naissant à la Guadeloupe Cathy Gagneur (les noms des personnages ont été modifiés par Maryse Condé, car les noms sont histoire et géographie), Cathy II Razié – et une poignée des hommes et des femmes qui peuplent ces deux romans de leurs passions violentes.

Les intrigues sont touffues, surtout pour qui n’est pas familier des Hauts de Hurlevent, mais l’adaptation est pédagogue. Anne Monfort nous distille des moments clefs des deux textes, enchâssés dans une émission littéraire dont Maryse Condé (impeccablement interprétée par Isabelle Kancel, au plus près de son rôle) serait l’invitée, et éclairés par un dialogue intime entre les deux autrices. Elle met en avant des bribes des deux œuvres, les fait résonner par delà les époques, les continents et les héritages coloniaux, et propose un dialogue avec aujourd’hui. Les passions individuelles dans leurs grandeurs et leurs petitesses y sont les échos des structures sociales, du poids de l’Histoire et de la politique.

La scénographie est légère comme une esquisse, un cadre de porte, quelques bougies, des livres, un tulle pour voiler-dévoiler des fantômes, une table sur laquelle Emily Brontë et Maryse Condé se partagent un p’tit verre de rhum et d’autres affinités, des branchages pour rappeler l’extérieur, l’au-delà du domestique.

Si les séquences extraites des Hauts de Hurlevent semblent un peu manquer de naturel – volontairement peut-être, pour tenir à distance l’oeuvre-source, le passé ? -, dans les passages tirés du texte de Maryse Condé comme dans les échanges autour des textes, la jolie distribution qui entoure Isabelle Kancel/Maryse Condé passe avec aisance et fluidité des rôles romanesques aux personnages contemporains. Harry Baltus, Judith Henry, Coralie Méride, Demi Pittet sont chacun à leur façon charmeurs, touchants et justes.

Le texte est rapide, foisonnant d’informations et de réflexion et cependant toujours d’une grande limpidité, l’écriture est très souriante malgré la richesse et la gravité des sujets abordés, il y a de superbes idées de mise en scène, à la fois percutantes et discrètes : des retrouvailles dont l’interprétation contrarie la narration, des livres-tombeaux… Dans cette Migration des cœurs, on y apprend, on s’y amuse, on y est aussi ému, ainsi par la beauté profonde d’un chant funéraire. C’est un spectacle qui se fait politique – ne serait-ce que par sa créolité, mais aussi son questionnement des rapports de pouvoir – avec beaucoup de délicatesse, un spectacle cérébral et sensible, qui met en scène avec subtilité de l’intelligence en mouvement.

À retrouver du 29 octobre au 8 novembre 2026 au Théâtre Le Poche, Genève et le 12 novembre 2026 à L’Arc – Scène nationale Le Creusot

La Migration des coeurs était présenté au Centre Culturel Suisse dans le cadre du festival Mois Kreyol qui pendant encore un mois propose contes, musiques, bal, visites, spectacles en différents lieux de Paris et IDF, programme ici : https://lemoiskreyol.fr/

Marie-Hélène Guérin

 

LA MIGRATION DES CŒURS
Un spectacle de la compagnie day-for-night
Vu au

https://ccsparis.com/evenements/anne-monfort-la-migration-des-coeurs/

 » target= »_blank »>Centre Culturel Suisse

le 21 octobre 2026
Librement inspiré de Maryse Condé et Emily Brontë
Conception et mise en scène Anne Monfort
Collaboration artistique : Laure Bachelier-Mazon, José Jernidier, Fanny Holland
Avec Harry Baltus, Judith Henry, Isabelle Kancel, Coralie Méride, Djemi Pittet
Création lumière & régie : Roger Olivier (Guadeloupe), Cécile Robin (Hexagone/Europe) | Création musicale : Núria Gimenez Comas | Costumes : Marine Gressier | Scénographie : Irina de Faveri
Administration et production : Yohan Rantswiler
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Production et diffusion : Les Productions de la Seine, Florence Francisco et Gabrielle Baille
Relations presse : Olivier Saksik – Elektronlibre

Production : day-for-night
En collaboration avec : Textes En Paroles, Le Poche Genève
Coproduction : Textes En Paroles, Le Poche Genève, L’Arc – scène nationale Le Creusot, L’Artchipel, Scène nationale de la Guadeloupe

Soutien : Cité de la Langue Française – Château Villers- Cotterêts, Commission Internationale du Théâtre Francophone (CITF), Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage en partenariat avec l’Agence Française de Développement,•Ministère des Outres-Mers, Compagnie Milétoiles – Résidence d’accueil 2025, financée par la DAC Guadeloupe,Cap excellence / Centre Culturel Sonis – Les Abymes, Lycée Carnot – Pointe- à-Pitre, Villa Belle Créole – Petit Bourg, salle Georges Tarer – Pointe-à-Pitre, La Maison des Aînés – Baie-Mahault, Ville de Pointe-à-Pitre, La maison Jacques Copeau.

La compagnie day-for-night est conventionnée par la DRAC Bourgogne-Franche-Comté et par la Région Bourgogne-Franche-Comté et soutenue dans ses projets par le Conseil départemental du Doubs et la Ville de Besançon.

L’Enfant unique : itinéraire d’un enfant d’aujourd’hui

David Lescot aime l’enfance.
Mais pas d’un amour béat, pas d’un amour mièvre. Il aime l’enfance et les enfants, les observe et les entend, avec leur fraîcheur, leurs lumières et leurs ombres, et leur et sait en brosser des tableaux nuancés et plein de vie.
Il écrit pour eux des spectacles drôles et alertes, on a vu et aimé J’ai trop peur, J’suis trop vert, Depuis que je suis né. Il écrit aussi des spectacles qui parlent d’eux, l’enfance comme un « motif central et récurrent ».

Avec cet Enfant unique, c’est une cellule familiale qu’on voit naître, grandir, s’épanouir, vaciller, avancer, dans la France d’aujourd’hui.

Abel, qui prépare une thèse sur Hermès et deviendra enseignant, et Clothilde, chargée de communication – ce qui s’accorde bien à un spécialiste d’un dieu-messager, classe moyenne cultivée,  se rencontrent, deviennent amoureux, deviennent famille avec la naissance de Myrto, et Myrto devient leur enfant, puis devient un enfant, puis devient un individu, avec, contre, sans ses parents. C’est la grande aventure de la parentalité, et la grande aventure de l’enfance. Grandir et aider à grandir, changer ensemble, prendre place dans le monde.

Le décor offre un large espace de jeu, sol blanc encadré d’une grande estrade de bois blond en U, grande soeur des dispositifs de la trilogie « J’suis trop… » : une boîte à malice modulable, où se cachent un piano, une table et des chaises, un bureau, des assises, une piscine, une chambre d’enfant, des recoins intimes et des lieux de promenades, au gré des coulissements des blocs de bois, des changements de lumière et de l’imagination des spectateurs.

À l’avant-scène, un chœur ouvre le spectacle. Ce petit groupe serré, ce personnage à quatre têtes qui slamme jazzy, c’est le Temps, c’est les Personnages, « les espoirs et les pourrissements, les apaisements et l’usure », c’est les événements, c’est « ce qui commence et ce qui finit »… Il se fragmentera au gré de la vie et des rencontres du père, de la mère et de l’enfant, pour devenir médecin, copines de classe, collègues, amis, parents délégués, rouages ou grains de sable dans l’engrenage de leur vie.

Ce premier tableau peut séduire d’emblée ou tenir en retrait par une forme qu’on pourra percevoir comme un peu sur-construite – mais le charme opère vite, en quelques phrases, l’artifice devient musique, rythme, respiration.

David Lescot invente un opéra parlé, à peine chanté mais très musical. Il joue du langage, de l’oralité, des gestes quotidiens. Body percussion, crépitements de clavier, tapotements de mains sur le décor, balles de ping-pong, martèlement de pas, mots répétés, scandés, hachés, étirés, tout devient rythmes et mélodies. Harpe, tambourin, flûte traversière, guitare électrique se joignent aux voix et aux mouvements pour teinter de douceur et d’énergie la vie de Myrto. Un piano, aussi, dévoilé par une marche de l’estrade, qui sera lui-même un partenaire, entre les mains de plusieurs interprètes/personnages, témoin et compagnon de l’évolution de Myrto.

La cellule familiale est un petit noyau compact, mais ouvert au monde qui déborde dans les journaux télévisés, dans les conversations amicales. Hollande est élu, Macron est élu, le covid passe, on s’inquiète du cadmium dans les céréales du petit-déjeuner, de l’amiante dans les murs du lycée, peut-on y faire quelque chose, comment être un « bon » parent dans un monde qui fragilise son enfant, comment protéger, guider, laisser faire.
On accompagne Myrto, Abel, Clothilde pendant une quinzaine d’années, de la première étincelle d’envie d’enfant dans les esprits hésitants des jeunes futurs parents à son adolescence, traversant épreuves et joies en séquences rapides mais suffisamment déployées et denses pour exister réellement. Myrto, enfant unique et universelle, fera ses premiers pas, aura des émois amoureux, une amie opaque comme la suie et cassante comme le cristal, des questions, des rêves, des rébellions qui font écho à celles des jeunes manifestants de ces jours-ci et l’ancrent dans un aujourd’hui très concret.

On aurait sans doute aimé que Clothilde et Abel aient une enfant qui leur ressemble un peu plus, une brunette, une métisse, mais la magie de la génétique et de la convention théâtrale leur a donné une Myrto blonde et menue. David Lescot a remis ce rôle majeur entre les mains de Sarah Brannens, familière de son univers, plastique, vive, capable d’incarner Myrto du jovial bébé se tortillant dans sa grenouillère colorée à l’ado dans ses tourments et sa maturité. Antoine Sarrazin donne au père sa douceur rêveuse d’intello plein d’inquiétude et d’espérances, Ludmilla Dabo est une mère qui a foi en la vie, en la liberté, qui chante des berceuses d’une voix ample et généreuse et soutient sa fille contre vents et marées. Eux trois qui portent cette famille aussi bien que les quatre interprètes comédiens-musiciens qui les entourent (David Lescot lui-même, Pauline Collin, Mirabelle Kalfon, Yannick Morzelle) sont fantastiques, vibrants de vérité, tous d’une évidence de chaque instant. Ils habitent cet immense plateau avec intensité et douceur.

David Lescot aime l’enfance.
Et nous, on aime son écriture nette et sensible, sa mise en scène délicate, toujours en mouvement, qui n’appuie rien et fait confiance au spectateur, on aime son humanité sans naïveté, son regard qui dévoile avec la même tonicité et justesse joies et épreuves. On aime cet Enfant unique ludique et poétique, gorgé de gaieté et de gravité, de malice et de profondeur.

Marie-Hélène Guérin

 

L’ENFANT UNIQUE
Un spectacle de la Compagnie du Kaïros
Texte, composition musicale et mise en scène David Lescot
Avec Ludmilla Dabo, Antoine Sarrazin, Sarah Brannens, Pauline Collin, Mirabelle Kalfon, Yannick Morzelle, David Lescot
Scénographie Alwyne de Dardel assistée de Inès Mota | Lumières Juliette Besançon | Costumes Mariane Delayre
Assistanat à la mise en scène Mona Taïbi | Stagiaire assistanat à la mise en scène Alixe Pineau

Régie générale Olivier Delachavonnery | Son Damien Helary, Alexandre Borgia | Diffusion Carol Ghionda | Production Véronique Felenbok | Administration Marion Arteil | Presse Olivier Saksik
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Texte paru le 17 septembre 2026 aux éditions Les Solitaires intempestifs

Production Cie du Kaïros.
Création en résidences au Théâtre de Cornouaille, SN de Quimper – La Ferme du Buisson, scène nationale, cinéma, centre d’art contemporain – Théâtre de Rungis.
Coproduction Théâtre de la Ville-Paris – Théâtre de Cornouaille, SN de Quimper. Avec le soutien pour le décor de Mixt, Terrain d’arts en Loire-Atlantique. La compagnie est conventionnée par le ministère de la Culture – DRAC Île-de-France. Action financée par la région Île de France.

Bâtards : une comédie féministe mi-pop mi-punk

On les avait découvert au Théâtre de l’Atalante, on les retrouve tous les dimanches au Théâtre Lepic : Bâtards, une comédie politique et rafraîchissante, qui parle d’amour, de coryphée, de sirène, de baignoire à nettoyer : bref, de la vie !

Louise Dupuis et Julien Storini ont fondé une histoire d’amour puis une famille et une compagnie, La Très Neuve. Comme cela, ils peuvent être enceints conjointement puisque co-enfantant textes et mises en scène.
 

 
Bâtards, c’est l’histoire d’un spectacle raté à cause d’une rupture, nous promettent-ils.
Louise et Julien invitent le public à assister à leur séparation. Louise devait écrire une fiction inspirée de leur histoire d’amour : la rencontre poétique et charnelle de deux randonneur.euse.s sur le chemin de Compostelle. Mais, depuis, entre eux, c’est fini. On entre alors dans l’histoire des répétitions de ce spectacle avorté, dans l’histoire de leur rupture.

Bâtards, c’est un spectacle mi-pop mi-punk qui gratte les plaies du couple hétéro contemporain avec autodérision et tendresse. Lutte des classes et du langage, évolution des questions de genre, rapports de domination orientent la pièce vers une utopie féministe hardcore qui ne prétend pas ré-inventer pas le sujet mais le traite avec acuité, fantaisie et un sens du détail savoureux.
Les hommes en passe d’être grandremplacés par une nouvelle génération de non-hommes bien décidé.e.s à rompre avec l’héritage patriarcal symbolique et matériel (passionnante Lise Lomi, en bouillonnant.e ado utopiquement né.e de deux mères, chimérique « licorne sans corne » qui porte l’espoir de lendemains plus libres) ne sont pour autant pas les méchants. Ils sont plutôt aussi paumés que les femmes, soumis aux mouvements de la tectonique des plaques entre standards anciens et aspirations nouvelles…
 

 
L’écriture de Louise Dupuis, autrice et fine interprète du rôle de « Louise », est vive, dans un « théâtre du réel » à double fond, foutraque et toujours au bord de l’implosion. Des brèves et hallucinées séquences visuelles onirico-surréalistes aèrent et décalent encore ce théâtre pseudo-réaliste, où l’on croise aussi bien une sirène nommée Ariel que Jean-Luc Mélenchon en short. Louise Dupuis laissera tomber quotidienneté et second degré pour un final ardent, en forme de manifeste lyrique sous influence paulb.preciadienne pour une société soulagée radicalement des problèmes de rapport hommes/femmes.
Les comédien.ne.s sont tous fantastiques. Impeccablement dirigé.e.s, les cinq interprètes sont justes, généreuxses, précis.es, avec un sens du rythme et un art du dé-rythme qui ajoutent un sacré grain de sel à la drôlerie de ce spectacle fougueux et enjoué.

Bâtards est le deuxième spectacle de La Très Neuve compagnie, il a reçu la mention spéciale du jury du prix T13 du Théâtre 13.

Marie-Hélène Guérin

 

BÂTARDS
Un spectacle de La Très Neuve compagnie
Au Théâtre Lepic depuis le 20 septembre
Écriture et mise en scène Louise Dupuis
Avec Louise Dupuis, Thomas Gourdy, Lucile Oza, Lise Lomi, Julien Storini
Dramaturgie maxime Lévèque | Collaboration artistique Louise Roch | Création lumières Victor Inisan | Création sonore Julien Storini | Scénographie Louise Dupuis
Crédits photos Mélie Néel

L’Art de la chute, au Théâtre Ouvert : « identité », mot pluriel

En août 2025, 6 jeunes auteurices participaient à un chantier d’écriture animé par Pierre Koestel à Théâtre Ouvert autour du stand-up. Ils y ont trituré les codes du genre, ont expérimenté, détricoté, retaillé le costume à la taille de leurs silhouettes et de leurs désirs. Ils y ont échangé, s’y sont amusé, s’y sont fictionnés/inventés, y ont gratté leurs plaies et leurs consolations, y ont travaillé. Puis est née l’envie de poursuivre, de prolonger ce chantier d’écriture en spectacle vivant, de jeter leurs mots et leurs corps debout face au public. Ils ont gardé le micro et l’adresse au public, le plateau nu, à peine habillé de lumières, l‘extrospection et l’introspection, le rire et la colère.
Et au Théâtre Ouvert, ces soirs-ci, un MC pailleté, Pierre Koestel, haut perché sur ses kinky boots, ouvre le bal en retraçant le chemin qui a mené ce groupe ici, devant nous. Il zigzaguera plus tard entre les séquences de ses partenaires, fil rouge flamboyant et délicat.

Yanis Skouta / Gaëlle Axelbrun

Voilés/dévoilés par leurs personnages de scène, les 6 + 1, les auteurices et leur MC, devenus stand’upers, conférencière, slameurs, danseureuses, chanteurex, se livrent, avec gravité et drôlerie, tendresse et colère. Et sourient, toustes, toujours, malgré les coups de gueule et les âpres confidences, les blessures et les reproches, des sourires de fierté et de douceur.

Ils, elles, iel.les, sont vêtus de quotidien, de jeans et de t-shirts, de capuche et de baskets, de plateform shoes et de tatouages; une robe longue et noire passe, un gilet de velours, des paillettes sur les pommettes d’un garçon trans. Des peaux blanches, une peau noire, des dreadlocks majestueuses, un carré sage et châtain, un crâne rasé. Des jeunes gens, garçons, filles, trans, queer, jeunesse d’aujourd’hui. Fragiles et puissant.es. Iels se succèdent face au public, un petit quart d’heure chacun, micro en main, dérivant parfois de la convention du stand-up vers des formes autres, conférence avec paperboard, manifeste en voix off, danse contemporaine. Gaëlle Axelbrun (érudite et captivante « putologue »), Marie de Dinechin (jongleuse de mots et d’idées à mille à l’heure), Morgan·e Janoir (qui sait mettre de la cocasserie sur les chemins réels ou symboliques les plus rugueux), Pierre Koestel (polymorphe vif-argent), Iris Laurent (une présence dense, cérébrale et solaire), Emmanuel Linée (touchant écorché-vif aux rires tranchants), Yanis Skouta (clown lunaire et incisif) : toustes avec finesse et sensibilité, ont le verbe clair et des combats limpides.

Morgan.e Lenoir / Iris Laurent

Le racisme ordinaire, celui que certains se permettent de jeter au visage de celleux à la peau non blanche sous couvert de blagues pas si innocentes, ou celui qui ne dit rien mais sourd en silence dans les violences sociétales, dans le déni des problèmes, qui se lit dans la façon dont personnes noires ou blanches occupent l’espace public, culturel, politique ou y sont diversement jugées. Le deuil d’une personne aimée qu’on doit vivre en solitaire dans son « placard », la difficile quête de son identité, la transition de genre – « devenir autre pour devenir soi », les travailleureuses du sexe, la santé mentale, et sous-jacent à tout cela, le regard de la société sur les altérités. Les thématiques sont sérieuses mais les esprits sont légers et les coeurs pugnaces : le pathos est tenu à bonne distance par leur énergie, la pertinence du propos, la vivacité toujours, la fantaisie, souvent.
Une maladresse parfois se glisse dans un surcroît de volonté de dire, mais c’est un rien, presque une générosité, à peine un grain de sable qui témoigne de la magique et parfaite imperfection du spectacle vivant.

Marie de Dinechin/ Emmanuel Linée

« L’Art de la chute », c’est une histoire d’histoires bien sûr, d’histoires « avec une petite hache » comme l’énonce le Maître de cérémonie, de moments de vie, de luttes avec soi-même et avec le monde, de chutes dont on se relève. Mais ce qui se joue devant nous est aussi une œuvre de langage, la vigueur opérante qui réside dans les mots-même et dans l’acte de les parler, dans le plaisir d’en jouer, de les rythmer, les télescoper. Et par dessus tout, c’est une histoire de libertés, de quêtes et conquêtes de soi et de sa place dans le monde.
L’heure et demi passe en coup de vent, c’est une bourrasque qui rafraîchit et r/éveille, un beau compagnonnage entre elleux, et entre elleux et le public. Un spectacle d’une humanité touchante, profond, fougueux, joyeusement enragé et paradoxalement (ou peut-être pas) d’une grande tendresse.

A voir aussi avec de grands adolescents, à partir de 15 ans, auprès de qui cette forme en séquences courtes et intenses, ces récits de métamorphoses et d’émancipation entre autofiction et confidences, ces mots et ces identités qui valsent et sortent du sentier battu, trouveront un écho fertile, et sans nul doute ouvriront en grand la porte au dialogue.

Cet été le laboratoire d’écriture a été orchestré par Pauline Peyrade : souhaitons une longue vie à ces précieux et stimulants échanges !

Marie-Hélène Guérin

 

Pierre Koestel

L’ART DE LA CHUTE
Un spectacle-performance de la compagnie « Mon cœur à l’étroit »
Au Théâtre Ouvert, du 14 au 29 septembre 2026
Mise en scène Pierre Koestel

Par et avec Gaëlle Axelbrun, Marie de Dinechin, Morgan·e Janoir, Pierre Koestel, Iris Laurent, Emmanuel Linée, Yanis Skouta

Création lumière Jérôme Baudouin

Composition du morceau Gouffre ciel Matthieu Truffinet

Conception et création du costume d’Emmanuel Liné Benjamin Gournay
Déconseillé au moins de 15 ans

Avertissement : propos pouvant heurter la sensibilité du public

Photos © Christophe Raynaud de Lage

PRODUCTION DÉLÉGUÉE Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines
COPRODUCTION Mon cœur à l’étroit
REMERCIEMENTS pour l’écriture de son texte, Iris Laurent remercie : participation – Olga Mouak, Manue Delplace, Miya Péchillon, Ambre Germain-Cartron, Aurore Magnier, Guilhem Logerot, Alice Lobel, Marie Dupretz, Nina Depays, Gaëlle Axelbrun, Marie de Dinechin, Jean serge Sallh ; voix – Marie Schnakenbourg

L’Avenir des reflets : une foisonnante fresque poétique et politique

Sa Sombre Rivière, flamboyant cabaret post-attentats, folle comédie musicale post-apocalyptique, nous avait emportés il y a quelques années dans son bouillonnement punk plein de vitalité.
Nous plongeant dans d’autres troubles, d’autres violences et d’autres espérances, avec L’Avenir des reflets, Lazare tisse mythes antiques, figures de la Révolution française et silhouettes du peuple d’aujourd’hui pour déployer une ambitieuse fresque historique, poétique, poïétique et politique.

C’est Marat, c’est Olympe de Gouges qui seront les piliers, les points fixes de ce vaste tableau.
Ou plutôt les roues dentées qui entraînent le mouvement autour d’elles, font tourner les engrenages, provoquent accélérations et saccades, bonds et rebonds, allers et retours dans le temps. Ninon de Lenclos, Molière, Thésée, Louis XVI, Marie-Antoinette, Lamartine, l’historien qui étudie Olympe de Gouges, un crâne shakespearien, un cerf empaillé, un chat vivant – autour d’eux vit/vibre tout un monde hétéroclite et pourtant cohérent, un monde d’êtres qui traversent les espèces, les espaces et les époques.
Les idées et les formes voyagent à travers l’Histoire, Olympe de Gouges peut citer Nietzsche et Claude Régy et chanter le blues d’une voix à la tessiture ample.

Servie par une distribution intense, pleine d’allant et de fougue, c’est une langue très belle qui se déploie ici, lyrique et claire, dont les interprètes prononcent joliment et avec naturel les trop souvent oubliés « h » aspirés. C’est un détail, sans doute, mais qui concourt à la mélodie, à une sorte de beauté décalée de la pièce.

La vaste scénographie joue des niveaux, profite du grand plateau de La Colline pour s’épanouir en largeur, en hauteur, en profondeur, touffue, joueuse et enjouée, pleine de surprises, à la fois foisonnante et très lisible. Les costumes sont évocateurs et presque intemporels, avec un air forain, de royales perruques s’amusent en papier blanc, des bonnets phrygiens et bicornes à cocarde voisinent avec de très actuels blousons de cuir et brassards « police », on est aujourd’hui et hier et bientôt tout en même temps.

La musique dont Lazare aime tant la liberté, la force rassembleuse, irrigue le spectacle. Piano et violoncelles moelleux, voix et tambour martial, skat, slam, rap, chant lyrique et chant populaire : le quatuor musical Myrtille Hetzel, Jérôme Billy, Gabriel Tur et Nicolas Testa excelle. On les retrouve aux côtés des comédien.nes, partageant les mille personnages de cet Avenir des reflets, bondissant d’un rôle masculin à un rôle féminin, de celui d’un perroquet à celui de Louis XV, de Robespierre à la femme de chambre de la Reine, de Lamartine à Marie-Thérèse d’Autriche. Et si les musicien.nes jouent la comédie, les comédien.nes jouent de la voix aussi, avec chacun leur personnalité et leur technicité, Denis Lavant, ludion infatigable, plus diseur que chanteur, la voix troublante, rocailleuse, et belle comme des cailloux roulant au fond d’une rivière, Anne Baudoux – complice de longue date – et Marion Malenfant, sensibles, impeccables quelque soit le registre, Ava Baya magnifique, pétillante, fiévreuse Olympe de Gouges.

Si le final est déroutant et laisse une tonalité sombre planer sur les reflets de l’à-venir, ce spectacle porte avec enthousiasme les fers des toujours urgentes questions de la liberté et de la résistance au feu vif d’une intelligence hardie et joyeuse.
Dans l’ample mouvement de cet Avenir des reflets parfois on peut se perdre, entre quelque scène qui s’étire, ou quelque autre dont on ne ressent pas la cohérence avec l’ensemble. Qui trop embrasse mal étreint, dit-on, mais qui trop embrasse embrasse, étreint, emporte et entraîne. On s’égare un peu, l’esprit divague… et une image forte, une diatribe intense saisissent et nous voilà de nouveau emportés par le flot puissant et généreux de cet Avenir des reflets, dont on aime l’étrangeté, l’effervescence et la poésie.
À voir sans doute aussi avec de grands ados, qui sauront apprécier l’humour et l’énergie du spectacle, et seront touchés, eux d’autant plus car ils sont à l’âge rebelle, par la pulsion de révolution et de résistances qui court tout au long de ce spectacle lyrique et tonique.

Marie-Hélène Guérin

 

L’AVENIR DES REFLETS
Un spectacle de la compagnie Vita Nova
Au Théâtre National de la Colline jusqu’au 15 juin 2026
texte et mise en scène Lazare
avec Anne Baudoux, Ava Baya, Jérôme Billy, Myrtille Hetzel, Denis Lavant, Marion Malenfant, Pierre Thionois, Gabriel Tur
violoncelle Myrtille Hetzel piano Myrtille Hetzel, Jérôme Billy et Gabriel Tur batterie Gabriel Tur basse Nicolas Testa
lumières Philippe Berthomé | costumes Marion Xardel assistée de June Nguyen en stage avec l’aide de l’atelier costumes de La Colline | collaboration artistique Anne Baudoux | scénographie et accessoires Marguerite Bordat assistée de Lucile Guenal en stage | composition musicale Myrtille Hetzel, Jérome Billy, Ava Baya, Gabriel Tur | conseil musical Myrtille Hetzel et Eddy Kent | son et collaboration musicale Nicolas Testa | assistanat à la mise en scène Marion Harlez Citti | fabrication du décor ateliers de La Colline | direction technique Bruno Bléger | régie de scène compagnie Yoan Weintraub
administration de production et diffusion Arnauld Lisbonne – Le bruit neuf assisté de Sogol Iranpour en stage
Photos © Felice d’Agostino


Production
Vita Nova
coproduction La Colline – théâtre national, Bonlieu – scène nationale d’Annecy, La passerelle – scène nationale à Saint Brieuc, Mixt – terrain d’arts en Loire-Atlantique, L’Empreinte – Scène nationale Brive-Tulle, Théâtre National de Bretagne – Centre dramatique national
avec le soutien duFonds SACD/ministère de la Culture – Grandes formes théâtre, de La Chartreuse – Centre national des écritures du spectacle, de la DRAC Île-de-France, du fonds d’insertion de l’École du TNB et de la Spedidam
remerciements à Guillaume Mazeau, Étienne Dobenesque, Felice d’Agostino, Lisa Spurio, Anna d’Agostini, Laurie Bellanca, Marion Faure, Jonathan Reig, Élisa Ferrera, Théâtre de l’Échangeur

Les Sœurs Dalton : la nouvelle création des Nomadesques, un western cartoonesque branché sur 10000 volts !

temps de lecture 3 mn

Les éponymes sœurs Dalton sont bien décidées à ne pas être que « les sœurs de leurs frères ».

Nettement plus barjottes que leurs renommés frangins, Eva, Lilia et Leona – dite Tornada – sont aussi nettement plus honnêtes, sans doute sérieusement plus courageuses, et, est-ce possible, sacrément plus fûtées.
Citoyennes de cette « bonne vieille ville calme de Toucalm City », elles se retrouvent chargées de convoyer la fortune que lègue à la ville le défunt James Poker Winner jusqu’à la banque, sise dans cette « satanée vieille ville dangereuse de Dangerous City ». La coquette somme devra servir à de grands et nobles projets : construire des écoles, des crèches, des orphelinats, des infrastructures routières, des bacs à fleurs (ad libitum, les bonnes causes ne manquent pas)… Autant vous dire que le trajet ne sera pas de tout repos (sinon n’importe quel autre Toucalmien aurait pu s’en charger). Tout ce que la région compte de malfrats et de benêts se met en travers de leur périple, et leur allié Luc Lechanceux, shérif aussi brave que borné, est presque aussi préjudiciable que leurs ennemis.

Rien ne manque : banjo, portes de saloon qui claquent, shérif à chapeau de shérif, bastons, fusillades et courses poursuite, farouches Indiens, chevauchées à travers les plaines, évasion de prison et french cancan en froufrous…
Les six interprètes ont une énergie folle, et la comédie est menée tambour battant.
Les dialogues fusent, croustillants à souhait, parsemés de référence qu’apprécieront les adultes – sans pour autant égarer les enfants. Les jolis décors « vintage » sont astucieux, manipulés à vue au fur et à mesure de l’histoire, pour transformer les lieux en un tour de main. Les costumes savamment patinés sont tout aussi réussis.

Les plus petits se régalent tout particulièrement des jeux de bruitages, équivalents hilarants des ZimBoumPifPaf Tacaclop Tacaclop Pan Pan Aaargh des bulles de BD. Un joueur de banjo-ménestrel pas loin d’être aussi horripilant qu’Assurancetourix distille des apartés loufoques et hilarants. Second et premier degrés rivalisent pour réjouir l’assemblée.

Les Nomadesques, compagnie qui a déjà mitonné quelques spectacles qui sont devenus des incontournables du Jeune public (tel « Le loup est revenu » à l’affiche depuis 10 ans sans faiblir !), ont composé là un spectacle familial malin, enlevé, joyeux, bien produit, et qui, ce qui ne gâte rien, se laisse savourer aussi bien par les adultes que les enfants avec un plaisir contagieux. Un futur classique ?

LES SŒURS DALTON
Au Buffon, du 4 au 25 juillet 2026 à 16h30
Texte Karine Tabet
Mise en scène Vincent Caire
Lumières Valentin Tosani
Costumes Magalie Castellan
Avec Aurélie Babled, Claire Couture, Karine Tabet, Gael Colin, Cédric Mièle, Cyprien Pertzing

Conseillé à partir de 7-8 ans

Deux pas vers les étoiles : ode au rêve !

Deux pas vers les étoiles : un titre poétique et une affiche rêveuse nous prennent par la main pour nous emmener vers un fantastique spectacle jeunesse délicat et intelligent, plein de tendresse et de rire, profond comme une question d’enfant et léger comme un sourire.

Junior et Cornelia, dix ans, encore des petits, au bord de se sentir des grands, vont faire ensemble deux pas vers les étoiles.

« Mais toi aussi
t’es bizarre »

Ils sont persuadés qu’ils ne sont pas amis, vu qu’ils n’ont pas d’amis.
Deux mômes un peu singuliers « – Toi tu fais toujours tout comme il faut – Et toi tu es toujours dans la lune », qui vont, le temps d’une esquisse de fugue, se découvrir l’un l’autre et soi-même, et grandir un peu.

Junior, c’est celui qui fait « tout comme il faut ». Premier de la classe. Jamais pris en défaut. Surtout qu’il rêve de devenir astronaute, et que « pour être astronaute, il faut être parfait, c’est tout ». Et surtout que, pour ne pas décevoir son héros de papa, il faut être parfait, c’est tout…
Mais Junior vient de rater un examen de math. Pas moyen d’annoncer ça à l’exigeant paternel, plutôt en profiter pour réaliser tout de suite son rêve, et rallier Houston, USA, depuis sa province canadienne, pour intégrer la NASA. Un sac à dos avec des provisions, des papiers d’identité au nom de son père pour être officiellement majeur, une lampe torche, un guide touristique des USA… et bientôt une complice imprévue, la fûtée Cornélia, qui ne compte pas laisser son camarade fuguer tout seul.
Cornélia, c’est celle qui « est toujours dans la lune », la pas carrée, la pas mignonne, la pas-tout-comme-il-faut, la pas-complètement-là, celle qu’on ne voit pas quand elle lève la main en classe.

« – Sur la lune, les mers sont des déserts de poussière
Mais pourquoi on continue à les appeler comme ça ? demande Cornélia
– Parce que souvent on rêve avant de savoir. »

Lui rêve d’être astronaute « pour aller dans des endroits tout neufs, où tout est possible », elle rêve d’être « belle pour être vue, pour être aimée ; pour exister tout le temps ».
En partageant leurs secrets, en remontant par les mots et la confiance accordée à l’autre à la source de leurs rêves, ils vont trouver le chemin vers un lieu où tout est possible, où l’on existe tout le temps, un lieu qui est pile à l’intersection entre l’acceptation de soi et l’affection de l’autre, un lieu qui rend plus fort quand on y a trouvé sa place, et qu’on peut emporter partout, où qu’on soit.

Dans une scénographie, tout en simplicité, modeste et maline, où les protagonistes dessinent au feutre blanc à même le sol la géométrie de leurs discussions ou pérégrinations – marelle, lignes et cercles, rails de train, Manon Lheureux et Quentin Ballif incarnent avec justesse et précision ces deux gamins, évoquant avec fraîcheur l’enfance sans jamais la surjouer. La mise en scène de David Antoniotti, joueuse, tout en mouvement, offre une partition très visuelle dont on se régale ; petits et grands s’amusent de bon cœur des péripéties de la mini-fugue, et on apprécie tout autant les parenthèses plus intimes, chorégraphiques (signées Sarah Locar) ou oniriques.
Jean-Rock Gaudreault, auteur québécois, a donné une langue très vivante à Junior et Cornelia, une langue vraie et juste, rythmique et rapide comme la pensée des deux petits héros. La poésie qui l’enrichit et la fait décoller du quotidien l’aère et la densifie.

C’est un bien joli chemin initiatique et aventurier qu’auront suivi Junior et Cornelia, une invitation à rêver, car rêver fait exister les rêves et donne la force de faire.
« Le théâtre comme déclencheur d’humanité », professe la compagnie du Crépuscule, qui produit ce spectacle. Le théâtre comme déclencheur d’humanité, et le rêve comme déclencheur de vie !
Et si la fugue n’a (peut-être) pas conduit jusqu’à Houston, Junior et Cornélia ont fait leur mue, l’un quittant son habit de « tout comme il faut » l’autre sa cape d’invisibilité, ils ont marché sur des sentiers nouveaux, ont défriché leurs possibles et fait deux pas vers les étoiles… et nous avec. Un spectacle bref (moins d’une heure, parfait pour le jeune public) mais un grand voyage ! on y rit, on s’y émeut, on en ressort avec le cœur souriant.

Marie-Hélène Guérin

 

DEUX PAS VERS LES ÉTOILES
un spectacle de la Compagnie du Crépuscule
À voir au théâtre La Scierie, Avignon, du 4 au 25 juillet à 13h40
Une pièce de Jean-Rock Gaudreault
Mise en scène David Antoniotti
Avec Manon Lheureux, Enzo Beaugheon
Chorégraphie Sarah Locar
Photos © Judith Policar et AM_pixel

Durée : 50 mn
conseillé à partir de 7/8 ans

 

Intra Muros : trois murs et la liberté

En 2017, pour étrenner les planches de la salle flambant neuve du Théâtre 13 / Jardin, Colette Nucci, directrice du lieu, attachée à promouvoir la création actuelle et le travail des compagnies indépendantes, avait choisi de confier le spectacle d’ouverture à Alexis Michalik, familier de cette salle qui l’a accueilli avec plusieurs de ses créations au fil des années. Depuis, le spectacle a conquis presse et public, et poursuit son beau parcours. On le retrouve cet été au Chêne noir à Avignon.
 

 

« Le théâtre,
c’est un endroit où il se passe tout le temps des choses »

Michalik aime le théâtre et son écriture, il le démontrait avec malice et d’inventivité dès ses premières mises en scène R&J et La Mégère à peu près apprivoisée, adaptations pleines de fantaisie(s). Depuis, il s’est emparé de la scène dans tout son relief, passant à l’écriture avec un brio salué par la presse et le public : Le Porteur d’histoire et Le Cercle des illusionnistes ont soufflé un vent de fraîcheur et de créativité, et furent salués de nombreux Molières. Quelques perruques, des costumes, parfois de bric et de broc, là un astucieux pan de mur sur roulettes, ici des accessoires judicieux : une économie légère mais qui a toujours su ne pas faire « maigre ». On appréciera peut-être que ce n’est pas avec le plus de moyens qu’on fait le plus de théâtre. Après la machine à spectacle tapageuse d’Edmond, succès populaire autant que critique, gratifiée d’ailleurs de nombreuses nominations aux Molières, on retrouve ici Alexis Michalik avec une équipe resserrée, et son talent condensé.
 

 

« C’est ça la vie,
être traversé par des émotions »

Alexis Michalik s’est nourri de sa propre expérience d’un échange avec des détenus, en Centrale (une « maison centrale » est un type de prison qui prend en charge les détenus condamnés à de longues peines. Elle accueille également les détenus les plus difficiles, ou ceux dont on estime qu’ils ont peu de chances de réinsertion sociale) pour poser les bases de cet Intra Muros, où, à sa manière, il poursuit le dialogue entamé alors.

Nous allons donc passer 1h30 entre les murs d’une prison, réunis par la volonté de Richard, le metteur en scène, et d’Alice, assistante sociale, les instigateurs de cet « atelier-théâtre » en compagnie de Jeanne, aux multiples rôles, et de deux détenus, Ange et Kevin, les deux seuls volontaires – et de bien mauvaise volonté ! Entre les murs d’une prison, mais, puisque la parole crée – et cette belle fonction performative de la parole est particulièrement sollicitée dans le travail de Michalik, nous serons bien sûr aussi dans d’autres temps et d’autres lieux, les temps et les lieux des récits emboîtés des protagonistes. On glisse sans à-coups de la situation à la narration, des souvenirs racontés à leur restitution ; la mise en scène fluide, mouvante, nous embarque de l’espace de l’atelier à toutes les vies. Les acteurs se changent à vue, utilisant des portants à la frontière des coulisses. Hors jeu, ils restent la plupart du temps sur le plateau, simplement assis en fond de scène, spectateurs en miroir des spectateurs. Ils naviguent de leur présent à leurs passés, et même à leurs futurs. Peut-être l’intrigue s’entortille-t-elle en circonvolutions qui peuvent sembler artificielles. Mais par le talent de l’auteur-metteur en scène et la grâce de ses interprètes, tous ces ressorts s’allègent.

Dans un angle du plateau, au ras des spectateurs, Killian Rebreyend, musicien poly-instrumentiste, manie percu, clavier, samples… Le simple bruitage des ouvertures de portes scandant les déplacements suffira à inventer les murs de la prison, quelques notes de piano adouciront le dur récit de l’enfance de Kevin, le jeune détenu, des sons urbains, bips de caisses enregistreuses, brouhahas de bavardages, sonneries de téléphone tisseront la trame d’une vie laborieuse… : une matière sonore ainsi créée qui sait trouver la bonne proportion, amenant nuances et reliefs sans envahir l’espace.
 

 

« L’acteur ne fait pas qu’endosser une autre vie,
il en endosse deux, la sienne et celle du personnage »

Michalik croit dans la vertu créatrice de la parole, et dans le pouvoir libérateur du théâtre. Avec un plateau sans esbroufe mais plein d’intelligence, des acteurs vifs et talentueux, beaucoup d’idées, un sens du ludique, le goût des histoires, beaucoup d’humanité… et par dessus tout, un grand amour de l’art dramatique, il fait s’effacer les murs, personnages et spectateurs d’un même élan s’évadent, et tous auront au cœur une lumière plus chaude, qu’elle soit d’un rayon de soleil, ou d’un projecteur de théâtre…

Marie-Hélène Guérin

 

INTRA MUROS
Au théâtre du Chêne noir, du 4 au 25 juillet 2026 à 21h15
Texte et mise en scène Alexis Michalik
Avec Azize Kabouche (Ange), Janik Erima (Kevin), Thibaut Gonzalez (Richard), Clémentine Aussourd (Alice), Muriel Gaudin (Jeanne), et le musicien Killian Rebreyend
Création lumière  Arnaud Jung | Scénographie Juliette Azzopardi | Musique Raphaël Charpentier | Costumes Marion Rebmann
Photos : © Jonty Champelovier

Production ACMÉ et Théâtre La Pépinière 

Coréalisation Théâtre du Chêne Noir

 

Sans faire de bruit : un seule-en-scène sensible et précieux

Il a été créé à La Péniche Pop, et poursuit son aventure au Théâtre Amandiers-Nanterre dans le cadre de L’Envolée – un dispositif de soutien à la jeune création et aux artistes émergents : Sans faire de bruit est un précieux et inattendu petit bijou, un seule-en-scène qui nous plonge au creux d’une famille bouleversée par la tombée en surdité de la mère de famille.

Louve Reiniche-Larroche, initiatrice du projet, magnifique interprète, et coautrice avec Tal Reuveny (qui signe l’impeccable mise en scène), nous embarque dans ce qui semble être du théâtre documentaire. Quelques années après que sa mère, Brigitte, ait brutalement perdu ses facultés d’audition, Louve a entamé un travail d’enquête dans sa famille, interrogeant Brigitte, ses parents, ses enfants, sa belle-fille, sa petite-fille Ava, 3 ans au moment du « basculement », 5 ans au moment de l’enquête. De riches extraits de ses entretiens constituent la trame du spectacle, étoffés d’enregistrements de vie de famille.
 


 

Mais, en un geste théâtral subtil et très beau, Louve Reiniche-Larroche métamorphose cette matière documentaire. Elle la rend au présent en faisant traverser son corps par les voix de sa famille. Il y a comme un vertige à entendre ces hommes, ces femmes de tous âges parler par la bouche de Louve, en parfaite synchronisation labiale. Comme un envoûtement. C’est une chamane douce et subtile qui fait vivre d’autres êtres et d’autres temps à travers elle, si finement que les deux passés, celui des jours où Brigitte puis les siens ont commencé à vivre avec cette surdité et celui des jours où Louve a mené les entretiens, celui de l’événement et celui de l’interrogation – et la contemporéanéité de la restitution sont comme fondus en un seul temps. Voix absentes rendues présentes par sa corporalité.
 


 

C’est un voyage dans le cœur mouvant d’une famille, où un repère – cette mère « pilier » – qui, se transformant, va faire bouger chacun.
C’est aussi dans un voyage dans la puissance du son et du silence.
La création sonore, palpitante, de Jonathan Lefèvre-Reich, nous fait savourer la force d’évocation des bruits du quotidien, conversations indistinctes, rires, couverts qui s’entrechoquent – on a tous ces sons familiers quelque part dans notre mémoire -, cris d’animaux, interjections – souvenirs très personnels et pourtant très partagés, et nous fait effleurer du bout des oreilles l’étrangeté et la violence des sons qu’a pu percevoir Brigitte avant de ne plus entendre, et du bout du cœur le désarroi qu’a ressenti cette psychanalyste privée de son outil de travail.
 


 

C’est aussi un splendide travail visuel (mise en scène Tal Reuveny, scénographie Goni Shifron, création d’objet Doriane Ayxandri, lumières Louise Rustan), où des mouchoirs en papier, un abat-jour, une chevelure peuvent devenir des marionnettes, et faire vivre devant nous une belle-fille, un fils, une mère…
L’acte est esthétique mais aussi effectif : plongé dans le noir, le public écoute autrement, partageant brièvement cette sensation de modification intime quand un sens fait défaut.

Sans faire de bruit est une expérience sensorielle troublante et rare, un spectacle puissant et doux, d’une drôlerie folle – les protagonistes n’en manquent pas ! – et d’une poésie infinie.
À voir de toute urgence (dates de tournée ci-dessous).

Marie-Hélène Guérin

 

SANS FAIRE DE BRUIT
Un spectacle de la compagnie Nachepa
À voir au Théâtre Nanterre-Amandiers du 6 au 9 mai 2026
Création, texte Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny
Mise en scène Tal Reuveny
Interprétation Louve Reiniche-Larroche
Création sonore Jonathan Lefèvre-Reich | Scénographie Goni Shifron | Création d’objet Doriane Ayxandri | Création lumière Louise Rustan
Photo Fred Mauviel
Attaché de presse Olivier Saksik – Elektronlibre

→ Le spectacle a reçu le prix Beaumarchais SACD ainsi que le Prix du Jury, dans le cadre du festival Impatience 2024 présidé par Thomas Jolly.

Les enfants c’est moi : un conte initiatique de la maternité, d’une poésie et d’une finesse rares

Sur scène, – magnifique scénographie signée Gaëlle Bouilly – c’est beau comme un arbre de noël quand on est enfant, comme une brocante fantasmatique, comme une féérie d’enfances anciennes, poupées en dentelles et boucles anglaises, maquette de bateau et boule à neige, Notre-Dame de Lourdes en plastique, landau 50’s, branchages et rideaux de perles.
Et puis, plus biscornue encore que ce mélancolique et gracieux fatras, elle arrive, la jeune femme au ventre rond, pleine de son enfance à elle, et d’un petit humain à venir.

Robe qui tourne, couronne de fleurs mariale, maquillage de clown et accent de titi des faubourgs parisiens époque Doisneau, elle est séduisante et dérangeante, à extravaguer son histoire d’amour avec le parfait bébé qu’elle attend. Un brin incestuelle, ils se ressembleraient tellement qu’on les confondrait, on la prendrait pour sa fille, puisque lui grandira, mais pas elle, petite Peter Pan qui garderait pour toujours l’âge qu’elle a maintenant; pas loin de se sentir pousser des ailes cannibales de Munchaüsen, prête à noyer son minot pour le sauver encore et encore… En fait, juste une toute jeune femme qui va faire un bond dans l’inconnu, pleine de rêves et d’illusions. Elle lui invente une vie émerveillante, de voyages autour du monde, de dîners avec des gens importants, de mille langues parlées, de mille contrées explorées. Mais l’enfant naît, et ce n’est pas de l’imaginaire qui surgit dans sa vie, mais du réel, du concret, du qu’il faut nourrir et qui braille la nuit.

Amélie Roman, clown blanc troublant et attendrissant, apporte une présence subtile, pleine de fantaisie et de fragilités à cette maman désemparée qui oscille de joies en désarrois. Tim Fromont Placenti, impeccable – bonnet, pelisse, guitare en bandoulière et énergie très rock –, prenant à sa charge toutes les figures masculines, l’accompagne de ses notes électriques et de sa voix parlée-chantée.

Grand-père, grand-mère, bande de potes et surtout « Mon enfant » prennent vie par la magie des marionnettes presque modestes, et d’une poésie rare, créées par Julien Aillet. L’espace s’anime, se découpe et se module sous les très jolies lumières d’Hervé Gary, qui savent trouer l’obscurité de pierres précieuses. Un fauteuil surgit sans qu’on s’en rende compte, une forêt descend des cintres, une Vierge tente d’apporter son expertise bi-millénaire : une atmosphère fantastique se glisse dans ce conte initiatique, qui aborde avec finesse et justesse, sans manichéisme et avec beaucoup de subtilités, les interrogations complexes du devenir-mère, du devenir-enfant.

Dans une langue baroque – baroque comme une perle dont l’irrégularité fait l’éclat –, tissée de banalité et de lyrisme, Marie Levavasseur nous invite à mesurer l’écart entre le bébé fantasmé et l’enfant né, à explorer la complexité de la parentalité – amour absolu et épuisement inextinguible, main à tenir et bride à lâcher, à arpenter le chemin ardu de la mère et le bel apprentissage de l’enfant – tous deux pérégrinant ensemble vers la maturité, à saisir les ombres et les lumières de ce qui se transmet, cadeaux parfois involontaires, « J’emmène avec moi ta fantaisie, la vie que tu m’as donnée, je te laisse tes peurs », dira l’enfant devenu grand.

« J’ai mis mes bottes de 7 lieues, mais nos cœurs restent bien accrochés »
dira-t-il encore.
Il y a de l’étrangeté et de la drôlerie, un peu de cruauté et beaucoup de tendresse dans ce spectacle singulier, un peu punk, souriant et doux, à voir en famille avec des enfants dès 8-9 ans.

Marie-Hélène Guérin

 


LES ENFANTS C’EST MOI
Un spectacle de la compagnie Les Oyates
Au Théâtre Paris Villette jusqu’au 3 mai 2026

écriture, mise en scène Marie Levavasseur | conseils dramaturgiques Mariette Navarro | assistanat à la mise en scène Fanny Chevallier | collaboration artistique Gaëlle Moquay | jeu Amélie Roman | musique, jeu Tim Fromont Placenti | marionnettes Julien Aillet | création lumière Hervé Gary | scénographie, construction Gaëlle Bouilly | construction Amaury Roussel, Sylvain Liagre | costumes, accessoires Mélanie Loisy
Photographies © Fabien Debrabandere

production Cie Tourneboulé, aujourd’hui Les Oyates / coproduction Culture Commune – scène nationale du Bassin minier du Pas-de-Calais, Le Grand Bleu – scène conventionnée « Art Enfance et Jeunesse » à Lille, Théâtre Durance – scène conventionnée « Art et création » à Château-Arnoux / Saint-Auban, FACM – Festival théâtral du Val d’Oise / soutiens Le Quai – CDN Angers-Pays de la Loire, Théâtre 71 – scène nationale de Malakoff, La Passerelle – scène nationale des Alpes du sud-Gap, L’Expansion artistique – Théâtre Charles Dullin à Grand-Quevilly, ville de Nanterre / remerciements La Ferme de Bel Ébat – Théâtre de Guyancourt, Le Channel – scène nationale de Calais, Théâtre La Licorne – Dunkerque, Théâtre du Nord – centre dramatique national Lille-Tourcoing, Festival À Pas Contés – Dijon, Festival Momix – Kingersheim / avec la collaboration de metalu.net, chantier numérique de Métalu A Chahuter.