Grâces : la beauté du rire

Grâces, pièce de Silvia Gribaudi, a été créé il y a quelques années déjà et revient au Théâtre du Rond-Point pour quelques dates.
Sur une grande surface blanche comme une page à écrire, Andrea, Francesco, Siro et Silvia viennent y tracer quatre traits bien nets : trois gaillards en shorts cyclistes, chaussettes noires et silhouettes athlétiques, et une sautillante petite dame en maillot de bain noir. Quatre traits bien nets qui ne vont pas tarder à partir en gribouillis, farfouillis, esquisses, déhanchements excessifs, désarticulations improbables, disharmonies planifiées – d’où émergeront d’impressionnantes démonstrations de danse grand classique, coup de pied impeccablement cambré et saut de biche, pieds en 5e position et bras en couronne.

@ Fabio Sau

Dans cette pièce farfelue et profonde, Silvia Gribaudi, inspirée par Les Trois Grâces, centenaire sculpture de Canova, interroge notre idée de la beauté et en défie les règles. Avec ses trois acolytes en guise de Grâces – Splendeur, Joie et Prospérité -, elle interpelle le public, le chahute et le titille, l’embarque dans leurs prouesses et leurs farces.
Ils sont danseurs chevronnés aux corps puissants et élastiques, elle est danseuse alerte et tonique et clown d’immense talent. Les quatre larrons et larronesse décomplexé•es jouent avec virtuosité des interactions avec les spectateurs, et d’un vocabulaire gestuel foutraque où courses sur place et mouvements de brasse se télescopent à du voguing ou des pas de menuet.
Les saynètes pleines d’autodérision défilent au pas de charge, sans lasser tant le rythme – et ses ruptures ! – est parfaitement dosé et les propositions variées dans ce méta-spectacle où saluts, applaudissements, répétitions, fatigue, essoufflement, font partie de la représentation.
C’est hilarant, très enjoué, ludique, généreux. D’une énergie gaie et communicative. Enivrant de liberté et de plaisir. Beau aussi, de grâces parfois inattendues. Corps, sueur et éclats de rire. À la croisée de la danse, du théâtre et du grand art du clown, Grâces emporte le public dans un élan joyeux !

@ Giovanni Chiarot Zeroidee

On pourra retrouver deux pièces de Silvia Gribaudi en mai : Suspended Chorus et Amazzoni au Théâtre de la Ville/Les Abbesses en mai 26.

Marie-Hélène Guérin

 

@ Riccardo Panozzo

GRÂCES
Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 1er mars 2026
Chorégraphie Silvia Gribaudi
Dramaturgie Silvia Gribaudi et Matteo Maffesanti
Interprètes Silvia Gribaudi, Andrea Rampazzo, Francesco Saverio Cavaliere, Siro Guglielmi
Création lumière Antonio Rinaldi | Costumes Elena Rossi
Photo en-tête © Matteo Maffesanti

Production Zebra
Coproduction Santarcangelo Festival
Avec le soutien du MiC – ministère de la Culture italien

Dans ma cuisine, un désert ? : danse, théâtre et cirque fusionnent pour un spectacle solaire et sensible sur l’eau

Les frères chorégraphes Christian et François Ben Aïm croisent leur talent à celui de l’autrice Mariette Navarro pour cette oeuvre dansée-jouée. Avec Dans ma cuisine, un désert ?, ils continuent d’adresser à l‘enfance leur réflexion sur l’écologie. En 2013 La Forêt ébouriffée et en 2018 Mirages – les âmes boréales emmenaient le jeune public dans des mondes arboricoles ou glaciaires. Aujourd’hui, c’est l’eau qui irrigue cette nouvelle pièce.

C’est l’eau petite goutte berceau de vie, l’eau comme élément fondateur nos corps et de notre planète bleue qui parcourt ce spectacle, mais aussi l’eau anthropocène, vénérée et maltraitée par les humains, ressource fragilisée devenue enjeu géopolitique et capitaliste.
Le sujet est vaste et complexe, mais les frères Ben Aïm et Mariette Navarro en ont fait une oeuvre sensible, à portée de jeune public. Mots, danses, acrobaties font poésie et sens pour raconter-montrer cette eau vitale et vivante, cet objet physique et mental hautement politique, hautement poétique.

La cage de scène des Plateaux sauvages est à nu, une grande table au fond, à l’avant-scène une colonne de bois clair portant robinetterie, et au centre un vaste espace de jeu. Elle et lui, vêtements androgynes couleur d’automne et de fruits mûrs, de cerise et de citron, sont grands et fins comme roseau, souples comme anguille. Leur danse un peu circassienne, portée par la superbe composition de Patrick de Oliviera, enveloppante, au remarquable pouvoir d’évocation, est tout en mouvements fluides, ondulants comme rivière.

Ils guettent l’eau au robinet « Toujours rien ? – non, pas d’eau, regarde, ma peau est sèche comme une terre craquelée, sèche comme un morceau d’argile oublié, comme la terre et l’océan divorcés »

De la douche couleront du sable, de la fumée, des grondements d’orage.

Les souvenirs s’épanchent, douce mémoire qui remonte si loin et si proche.
« Est-ce que tu te souviens dans l’eau coulait ? La première goutte sur la terre, comme ça s’infiltrait jusqu’aux racines. »
Ils sont très aériens, acrobates et rayons de soleil.
« Tu te souviens de la nage ? De la carapace d’eau contre la brûlure du soleil ? Tu te souviens du ventre de maman, son eau tiède et sucrée, son balancement ? »
Dans un beau pas de deux, elle et lui sont portant.es et porté.es, pieds nus légers comme des plumes.
Une goutte d’eau avalée circule d’un corps à l’autre et les agite drôlement de l’intérieur, Louise Hardouin et Jules Sadoughi se font clowns et algues dans le courant, les yeux des petits spectateurs pétillent de plaisir.

Texte et gestes se complètent, se répondent et se révèlent, pour rendre perceptible l’eau du monde, de nos corps et de nos esprits. Salti et glissandi, bref tango et taqueneries – Christian et François Ben Aïm ont composé une grammaire de souplesse et de rebonds, un vocabulaires de sourires, de volutes, ondulations et tourbillons. Et Mariette Navarro a offert aux interprètes une langue joueuse, pleine d’humour, qui ouvre la porte à l’imaginaire, et pour autant explore les enjeux avec clarté.

Un verre d’eau enfin ! « – C’est mon eau. – C’est ton eau ? – Oui, c’est mon verre. – Ça va pas, il met un pronom possessif au mot « eau » ! L’eau, ça n’appartient pas. Ou alors, je te la vends. »
Dans ma cuisine, un désert ? raconte aussi bien sûr, on l’entend dans le titre, l’eau devenue rare, eau qui n’appartient plus à tous, mais qu’on traque, qu’on s’approprie, qu’on monnaye, qu’on vole. Les notes de piano, claps de main et guitares chaleureuses font place à une clarinette nerveuse, des percus sombres, des violons hachés hachant, la complicité du duo fait place à la confrontation. Les auteurs et autrice ont tenu à faire ressentir, à donner parole, forme et mouvement à cette crise de l’eau et ce qu’en font les humains.
Pourtant, sur une rythmique de battements de coeur, dans un tournoiement de soufi, sous les belles lumières sensuelles et précises signées Laurent Patissier, c’est la force intrinsèque de cet élément, c’est la puissance de la vie qui emporte.
Et les spectateurs grands et petits applaudissent avec enthousiasme, repartant la conscience un peu éclairée et l’âme émerveillée de ce spectacle joyeux et solaire, qui invite à se sentir « vaste comme l’océan ».

Marie-Hélène Guérin

 

DANS MA CUISINE, UN DÉSERT ?
Un spectacle de la compagnie CFB 451
À voir – dès 6 ans- aux Plateaux sauvages jusqu’au 21 février
Avec Louise Hardouin et Jules Sadoughi
Chorégraphie Christian et François Ben Aïm
Écriture et dramaturgie Mariette Navarro
Création musicale Patrick de Oliveira | Création lumières Laurent Patissier | Création costumes Aurore Thibout
Régie générale Stéphane Holvêque
Remerciements à Toma Roche et Maxime Segher
Photos © Patrick Berger

À voir :
Du 13 Fév 2026 au 21 Fév 2026 – Les Plateaux Sauvages, Paris (75)
Du 12 au 14 Mars 2026 – L’Orange Bleue*, Espace culturel d’Eaubonne (95)
Les 29 et 30 Mars 2026 – Le Figuier Blanc, Argenteuil (95)
Le 26 Avril 2026 – Fête du livre jeunesse de Villeurbanne (69)
Les 28 et 29 Mai 2026 – Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec (93)

Coproductions L’Odyssée – Scène conventionnée d’intérêt national « Art et création » de Périgueux (24), Théâtre de Suresnes Jean Vilar (92), Le Trident – Scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin (50), Le Figuier Blanc d’Argenteuil (95), Fondation Royaumont (95), Théâtre des Bergeries de Noisy-le-Sec (93)
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages de Paris (75)
Accueil en résidence de création Théâtre Jacques Carat de Cachan (94), L’Envolée – Pôle artistique du Val Briard (77), Monastère de Saorge – Centre des Monuments Nationaux (06)
Soutiens SPEDIDAM, Région Île-de-France, Ville de Paris
Mise à disposition de studio Atelier de Paris – Centre de développement chorégraphique national (75), Les Tréteaux de France – Centre dramatique national

Qui a peur de Lysistrata ? : pour une résistance joyeuse !

Dans la comédie portant son nom, Lysistrata, en d’autres temps, et sous d’antiques ciels grecs, avait convaincu ses consoeurs de faire la grève du sexe pour faire pression sur leurs époux et les persuader de cesser leurs interminables combats. Le pouvoir et la guerre était affaire d’hommes et la vie domestique et l’intime affaire de femmes, la fable d’Aristophane renversait les valeurs, l’intime prenait le pouvoir et mettait la guerre au pas.
2400 ans plus tard (j’arrondis), le pouvoir et la guerre marchent toujours main dans la main, et Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth ont demandé à leur complice MarDi de leur inventer une ou des nouvelles Lysistrata, vivantes armes contre l’hubris et les inclinations belliqueuses – qui ne font jamais que des perdants, vainqueurs comme vaincus. De MarDi, Marie Dilasser, on avait aimé le délicieux Señora Tentación vu cet été à Avignon, ou Soudain, Chutes et envols, moderne carte du tendre explorant le rapport des enfants et ados au sentiment amoureux.
 

 
Devant un tulle soyeux, en robes de dentelles noires, l’oeil pétillant, apparaissent deux belles extravagantes, parées de cols-bijoux, de perruques vaporeuses et d’un sacré bagout : on retrouve la sensualité joueuse des metteuses en scène-dramaturges-interprètes Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth (dont on avait déjà savouré le talent de conteuses par le verbe et par le geste dans Señora Tentación).

« On passait par là – non, on est venues exprès – on voulait vous dire… On entend trop de bruits de la Terre. Elle gronde, elle rote elle pète comme les humains, ça c’est normal, mais là ça devient assourdissant »
Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth se font pythies, vestales, émissaires facétieuses, hérautesses chics et drôles. C’est le toujours, l’hier et le demain qui viennent enguirlander le présent, râler sur le gâchis que les humains laissent derrière eux, désordre infécond et rebuts nauséabonds.
 

 
Le tulle s’ouvre sur un champ de ruines, une décharge de tissus disparates, entre fragile installation à la Boltanski de vêtements-dépouilles et prairie de fleurs clairsemées. Sous des grondements et roulements de graviers, crissements de cordes et fumées, sept glaneuses et glaneurs s’avancent, farfouillant dans les déchets.

Ces sept qui ne sont pas les deux fantasques maîtresses de cérémonie, ces sept sont les humaines et les humains. Danseuses et danseurs, oratrices et proférateurs, vêtus de quotidien, ils et elles sont enfants, femmes, hommes, vivants et morts, sont puissances de destruction, complices, blessé.es, lésé.es, sont celles qui refusent, ceux qui objectent, celleux qui cherchent une autre voie.

Pour dire ce monde parcouru de volontés de destruction et de forces de résistance, l’écriture de MarDi est puissante et lyrique.
Une langue drôle, tragique, crue, déchirante et ignoble – à l’image de cet terrible couple qui s’embrasse avant que lui ne parte à la guerre : lui « toi ma compagne qui fait les courses l’amour le jardin les papiers le ménage prends soin de nos enfants » elle « toi mon compagnon j’espère que tu vas torturer, violer, piller, écraser, que tu vas donner ton nom à une avenue, un arrêt de bus, que je vais recevoir des lettres pleines de pluie, d’hémoglobine et de détresse ». Le rire éclate et s’étrangle, acide et noir.
 

 
Le théâtre dansé de Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth jette sur scène langage de verbes et de gestes, superposés ou se succédant, s’engendrant ou se heurtant, pas de deux rêveur, choeurs dansés, tourbillon de corps désordonnées et hagards ou longue diatribe, incisives apostrophes des immortelles maîtresses de cérémonie ou solo empruntant aux danses urbaines comme au vocabulaire classique contemporain.

Il y a des manichéismes dans cette extrapolation personnelle du mythe de Lysistrata, des démonstrations qu’on aurait aimé plus subtiles, des naïvetés – mais des naïvetés toniques, vivifiantes, car certes « cela va sans dire », mais cela va bien en le disant aussi – d’où vient la prédation et où va le monde, qui viole et pille et qui pleure et, les poings serrés, répare.

Ce sont des Madres, antiques déesses oubliées, qui viendront, matriarches femelles et mâles, emplumées, majestueuses et baroquement nommées (Mascarpone, Anticyclone, Prostitucion, Minestrone, Interphone et Perséphone, Madres du lait, du vent, des amours tarifées, des tubercules, de la communication, des vivants et des morts…) qui viennent couronner de panache les errances de cette pauvre humanité qui a encore peur des Lysistrata. À chacune sa poésie et son pouvoir, comme autant de chemins de traverse à explorer vers la réconciliation des êtres humains tous genres confondus, des non-humains, de la nature.

Pourtant, dans ce pamphlet féministe, un homme dans un cercle de lumière offre un solo dégingandé désarticulé et doux, comme une possibilité de réconciliation. Et sur une musique électro qui enfle, c’est par un chorus combatif et libérateur, énergisant et radieux que les Lysistrata, l’esprit de rébellion et l’espoir gagnent. Et la tragi-comédie, la fantaisie funèbre, laisse passer un grand et gai rayon de soleil.

Marie-Hélène Guérin

 

QUI A PEUR DE LYSISTRATA ?
Un spectacle de la Compagnie Toujours après Minuit
Au Théâtre Gérard Philippe jusqu’au 22 février 2026
De MarDi (Marie Dilasser)
Mise en scène, chorégraphie, scénographie Roser Montlló Guberna, Brigitte Seth
Avec Jim Couturier, Ariane Derain, Antoine Ferron, Francisco Gil, Lisa Martinez, Maud Meunissier, Roser Montlló Guberna, Alice Rahimi, Brigitte Seth
Collaboration artistique Emmanuelle Bischoff | Musique et vidéo Hugues Laniesse | Lumière Guillaume Tesson | Costumes Sylvette Dequest | Assistanat mise en scène Gwennina Cloarec, Aliénor Suet
Photos © Christophe Raynaud de Lage

Coproduction Compagnie Toujours Après Minuit ; Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis ; Château Rouge – scène conventionnée d’intérêt national « Art et création », Annemasse.
Avec le soutien du Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec ; du Triangle – Cité de la danse, Rennes ; de La Briqueterie – CDCN du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine.
 

Valse avec W… : une valse à mille temps facétieuse et tonique !

Et un, et deux, et trois, et un et deux et trois… Un grand décor un peu foutraque (un open-space, une coloc, une galerie d’art ? Les jeunes spectateurs ne se posent pas tant de question et c’est très bien !) va servir de salle de bal-terrain de jeu pendant une heure à cinq danseurs farfelus et rigolards.

Marguerite, Lauriane, Laurent, Sam et Marc s’interpellent par leurs prénoms, comme des gamins qui élaborent des jeux compliqués dans la cour, alors toi là tu tiens les cartons, toi là tu viens danser avec moi, pendant ce temps on dirait que moi je suis un cowboy, et puis on dirait qu’il y aurait des monstres, moi moi j’veux faire le monstre, raaaah t’as tout fait rater, on recommence du début !

Marc Lacourt avait envie de convoquer dans ce spectacle à destination de la jeunesse la figure du monstre. D’ailleurs, en clin d’oeil, le titre anglais du classique « Max et les maxi monstres » se dissimule en anagramme-farfouillis dans le titre du spectacle. Il rêvait de s’offrir et d’offrir à ces jeunes spectateurs, un jeu avec la peur du monstre, du différent, de l’autre. Avec la peur, mais aussi la surprise de la découverte, l’apprivoisement…
Alors, avec cette envie de monstres, ce goût pour une douce bizarrerie, avec une inventivité réjouissante, Marc Lacourt et ses interprètes ont bricolé une folle machinerie de création, jetant comme en vrac sur scène la fabrication d’un spectacle, ses fulgurances, ses tâtonnements, ses fous-rires, ses micro-tyrannies, ses débordements, ses complicités. On voit un metteur en scène tenter de donner des directives à sa troupe, des interprètes lancer des propositions, des duos se former, des mouvements d’ensemble se mettre en place, le décor changer. Des objets prennent leur liberté, des bouts de ficelle transforment un danseur en être fantastique mi-yeti blond mi-boujloud joueur, un groupe composé de particules agitées apprend à faire corps…

De l’art rupestre à Basquiat en passant par Brueghel et Soulages, l’histoire de la peinture sert de décor – parsemant les murs colorés, autant que de sujet – les artistes se lanceront même dans une paraphrase dansée de Kandinsky : Valse avec W… fourmille de références visuelles ou sonores à la culture pop ou classique, qui restent légères comme des plumes, titillant les esprits curieux mais n’entravant pas le plaisir des spectateurs à qui elles échapperaient en partie ou en totalité, pour les plus minots.

Sur des notes de baroque, de bel canto, de rock ou des trompettes balkaniques enflammées, sur du folk ou du punk-rock, la tonique troupe fait danse de tout, tabouret et lampadaire, rythmes et cris, gestes et grimaces, moments solitaires ou collectifs, bouderies et enthousiasmes, romantisme et cocasserie. Les instantanés se succèdent, solo fantaisistes, scènes théâtrales, diagonales de groupe, portés tendres, une vraie valse passe comme dans un spectacle de Pina Bausch, les émotions se télescopent, le jeune public pris dans la tornade de sensations s’esclaffe, s’écrie, s’étonne ou, captivé, se fait muet devant la magie d’une séquence.

Une Valse tout en mouvement et en facéties, malicieuse, ludique et énergique, qui nous entraîne dans un tourbillon d’images et de musiques, et laisse le public repartir avec un sourire radieux et comme une envie de danser au bout des pieds. Cette mosaïque festive, chatoyante, bigarrée, optimiste même, donne de la joie ! À voir en famille dès 6 ans, sans réserve, et même avec des plus grands, qui s’en régaleront différemment mais tout autant.

Marie-Hélène Guérin

 

Valse avec Wrondistilblegretralborilatausgavesosnoselchessou
Au Théâtre du fil de l’eau le 21 janvier 2026
Un spectacle de Ma Compagnie
Chorégraphe : Marc Lacourt
Avec Lauriane Douchin ou Lisa Magnan, Laurent Falguieras, Marc Lacourt, Pauline Valentin ou Marguerite Chaigne, Samuel Dutertre
Régie Régis Raimbault ou François Poppe

 

À voir en tournée :

19 > 21 janvier 2026 – Theâtre du fil de l’eau | PANTIN (93)
23 > 24 janvier 2026 – Centre Culturel – Ville de Jouy le Moutier | JOUY-LE-MOUTIER (95)
27 janvier 2026 – Théâtre du Cormier | CORMEILLES-EN-PARISIS (95)
30 > 31 janvier 2026 – Centre Culturel Jean-Houdremont | LA COURNEUVE (93)
3 > 4 mars 2026 – Le champ de foire / Association CLAP | SAINT ANDRE DE CUBZAC (33)
6 mars 2026 – Théâtre municipal Ducourneau | AGEN (47)
20 mars 2026 – Mairie de Villenave d’Ornon – Le Cube | VILLENAVE-D’ORNON (33)
7 > 11 avril 2026 – Théâtre Antoine Vitez | IVRY-SUR-SEINE (94)
17 avril 2026 – Mairie St Jean d’Illac | ST JEAN D’ILLAC (33)
4 > 5 mai 2026 – MAUGES COMMUNAUTÉ – service culture – Scènes de Pays / la Loge | BEAUPRÉAU-EN-MAUGES (49)
6 > 7 mai 2026 – CARRÉ MAGIQUE | LANNION (22)
26 > 27 mai 2026 – Centre d’Animation de Beaulieu | POITIERS (86)

Marc Lacourt est artiste associé à L’éCHANGEUR CDCN Hauts de France ( 2022-2024) et au Théâtre de l’Hôtel de Ville de Saint-Barthelemy d’Anjou (2022-2024).
Ma compagnie est hébergée à la Manufacture CDCN Bordeaux-La Rochelle
La compagnie MA est subventionnée par le Ministère de la Culture – Drac Nouvelle-Aquitaine, le Conseil Régional de Nouvelle Aquitaine, la Ville de Bordeaux.

Une Débandade enjouée !

Olivia Granville danse depuis longtemps, il y a quelques décennies, ses entrechats débutaient sur les planches de l’Opéra de Paris, puis la faisait s’envoler vers des écritures contemporaines. Elle danse, et chorégraphie, et inventorie, et invente. À son goût du mouvement se mêle son goût des mots de la littérature ou de la parole.
Dans cette Débandade, elle a invité huit artistes à dresser un instantané personnel de la masculinité, la leur, celle définie par la société, celle qui s’oppose ou ne s’oppose pas à la féminité. Leur masculinité, ils vont la danser, la dire, la questionner, la confronter, la fredonner.

Depuis la salle, longeant le public, ils s’avancent vers la scène en tenue légère et en rangs serrés, les huit gaillards, les sept danseurs et leur accompagnateur-DJ-ingé son.
Un peu hâbleurs, un peu frimeurs, un peu joueurs dans leurs p’tits slips, leurs caleçons bigarrés, avec leurs combos tennis chaussettes pour retenir au sol leurs silhouettes hétéroclites de râblés ou d’échalas, d’athlétiques ou de moelleux, ils se lancent dans un jovial rock vintage, c’est enjoué, ensoleillé, accueillant.
Olivia Granville et sa tonique troupe ont envie de prendre le public dans leurs bras, ou au moins par la main, pour les embarquer dans la traversée de leur men’s men’s world.

Sur le vaste plateau, en fond de scène, un praticable forme une petite estrade, bientôt catwalk, piédestal, chemin de ronde, cachette. Un massacre de cerf trône, métaphore hypothétique d’une virilité désarçonnée, son mufle béant, on ne sait si c’est pour le brame ou dans un râle d’agonie. Un micro sur pied, un micro à main : la parole circulera, se déplacera, se télescopera au mouvement ou l’interrompra. Avec l’intimité des confidences et la « pêche » du stand up, les danseurs livreront souvenirs d’enfance et interrogations d’adultes. Chacun son premier pas de danse, avec ou contre la famille, classique, contemporain, de salon, hiphop, à 6 ans, 8 ans, 11 ans, en Argentine, à Rome, à Paris, au Burkina Faso, avec un professeur admiré, avec sa mère, avec mille efforts, ou comme on respire ; et comment ça se passe avec les filles, les femmes, avec ce dont on a hérité des rapports hommes-femmes des générations antérieures, avec le poids du patriarcat, sur soi, sur les relations, sur les attentes, ce qu’on a en commun, ou pas, avec son père, sa mère, ce qu’on sait entendre et transmettre de la parole des femmes.

Leurs mots et leur danse s’entremêlent subtilement, se succèdent, se fondent, s’appuient. Ensemble, en solo, en duo, en trio, les sept interprètes danseront sur des airs populaires, traditionnels ou classiques, de la chanson française, de la techno. Leur technique est patente, leur complicité est palpable. On verra des gestes simples, du sport, du quotidien, devenir danse quand ils seront répétés, rythmés et partagés. On verra des hommes s’imprégner d’animalité, se faire oiseau, singe, félin, déambuler, se toiletter, se humer – et cela aussi est danse.

L’écriture fragmentaire semble laisser peu de temps à l’émotion, et pourtant ! l’émotion surgit, s’installe, au détour d’une ronde sur un air de Laurie Anderson repris a capella, d’une course effrénée, intense, sur une électro hardcore, d’un pas de deux sur fond de voix baroque et viole de gambe, très doux, fluide, qui touche par la perception de la connexion des danseurs, de la matérialisation d’un échange humain, d’un galop un peu cocasse qui se fait ample et sauvage au gré d’une musique de western, de l’énoncé pudique et poignant de souffrances de femmes… et l’on rit beaucoup aussi, de surprise, de plaisir !

C’est à un cheminement à travers la perception de la masculinité qu’invite Olivia Granville, et la balade est riche, polymorphe, généreuse. Il est réjouissant de voir cette troupe se jouer des préjugés du masculin, s’en amuser et s’en délivrer.
Mais c’est un autre voyage qui se dessine en arrière-plan, une déambulation dans la danse, avec une grande fantaisie, une belle liberté. Grands battements, twerk, voguing, kalela du Burkina Faso. Le catwalk où chacun vient faire le fier ou le malin rappelle The Romeo de Trajal Harrel, mais en plus drôle. Un groupe serré arpente avec intensité le plateau comme un écho du Tragédie de Dubois. Abstraction contemporaine, ronds-de-jambe, breakdance. Dancefloor, ballet, battle. Et Pina Bausch bien sûr. Toute une grammaire de la danse, toute une géographie, toute une histoire, à travers leurs histoires. Cette Débandade, humaniste, tendre et drôle, est des plus toniques et joyeuses ! Le public charmé, illuminé de sourires, applaudit à tout rompre.

A voir aussi en famille, à partir de 10-12 ans peut-être (les parties parlées sont sans doute moins accessibles aux plus jeunes).

Marie-Hélène Guérin

 

DÉBANDADE
Conception Olivia Grandville
Chorégraphie Olivia Grandville et les interprètes
Avec Habib Ben Tanfous, Jordan Deschamps, Martín Gil, Adriano Coletta, Matthieu Patarozzi, Matthieu Sinault, Eric Windmi Nebie, Antoine Bellanger
Création sonore Jonathan Kingsley Seilman | Création vidéo et regard extérieur César Vayssié | Création lumière Titouan Geoffroy et Yves Godin | Scénographie James Brandily | Costumes Marion Régnier
Collaboration Aurélien Desclozeaux et Rita Cioffi | Régie plateau et vidéo Titouan Geoffroy | Régie son Thibaut Pellegrini | Régie lumière Sébastien Vergnaud
Photos © Marc Domage

À voir ensuite 19 et 20 mars 2026 Théâtre du Bois de l’Aune / Aix-en-Provence (13)

Production
Production Mille Plateaux – CCN La Rochelle Partenaires Le Lieu Unique (Nantes), Chorège – CDCN (Falaise), Les Subs (Lyon), CCN de Rillieux-la-Pape – direction Yuval Pick (dans le cadre du dispositif accueil-studio), Charleroi danse – Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles, La Place de la Danse – CDCN de Toulouse Occitanie, Les Quinconces et L’Espal – Scène nationale du Mans, TAP – Théâtre Auditorium de Poitiers, CNDC Angers, CCN Nantes, CCN2 Grenoble Soutiens CCN de Caen en Normandie – direction Alban Richard, SEPT CENT QUATRE VINGT TROIS (Nantes)
Avec l’aide du Conseil départemental de Loire-Atlantique et de la Région Pays de la Loire
Extrait du Sacre du printemps, chorégraphie de Pina Bausch, créée le 3 décembre 1975 à l’Opernhaus Wuppertal

Señora Tentación : un duo sensuel, enjoué et tendre

À la Manufacture, un délicieux « théâtre dansé », comme on dirait du théâtre musical, où le geste dansé s’ajoute aux mots pour raconter.
De la compagnie Toujours après minuit, on avait déjà beaucoup aimé Salti.

E l’historia de un amor, comme dit une chanson… l’histoire d’un amour tout simple, raconté en mots et en mouvements par les deux amoureuses.
Elles ont la soixantaine, c’est bien bon de voir des femmes de cet âge être belles, s’aimer et danser, rire et vibrer ! Elles se sont rencontrées dans un bar « aux fenêtres obstruées, où les femmes de tous types et de tous genres » s’enlaçaient de paroles et de caresses. La femme de ménage et la concierge, la fine et la ronde, l’enivrée et la romantique, depuis s’aiment en secret, font semblant de boîter pour marcher corps à corps, se cachent des billets doux, se retrouvent un week-end par mois – cent ans par mois ! – pour boire du champagne dans des coupes, nouer leurs jambes et leurs rêves.

Elles nous disent leur histoire dans la langue charnelle de l’autrice Marie Dilasser, langue elle aussi dansante, gorgée d’enrobantes répétitions, de poétiques inventions. Elles nous flamenquent leur histoire, nous la tanguent et nous la valsent douce aussi. Dans un joli décor où poussent phrasiers et motsdamouriers, Roser Montlló Guberna, Brigitte Seth, l’une plus danseuse, l’autre plus comédienne, toutes les deux joueuses, gaies, nous emmènent dans l’intime et le quotidien de ces deux femmes amoureuses et secrètes, qui se chérissent et se disputent, se protègent et se libèrent. Un spectacle sensuel, enjoué et tendre.

Marie-Hélène Guérin

 

SENORA TENTACION
À voir à La Manufacture du 6 au 13 juillet
Texte Marie Dilasser
Chorégraphie et mise en scène Montlló-Seth
Lumières Guillaume Tesson
Scénographie Montlló-Seth
Musiques Chavela Vargas, Ruben Gonzalez, Hugues Laniesse
Interprètes Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth
Photos Christophe Raynaud de Lage

Production Toujours après minuit
Coréalisation Les Plateaux Sauvages
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages
Avec le soutien de Florence Magnen et de la briqueterie CDCN du Val-de-Marne

La compagnie Toujours après Minuit est conventionnée par le Ministère de la Culture – DRAC Île-de-France et la Région Île-de-France, et reçoit le soutien du Département du Val-de-Marne.

Carte blanche à Fouad Boussouf au musée du Quai Branly

De Fouad Boussouf, on avait beaucoup aimé Fêu et plus encore Näss (les gens). On avait aimé la puissance, le charnel, la joie qui se dégagent de ces deux créations intenses et fiévreuses. On avait aimé des danseur.euse.s la beauté de leur engagement physique, leur façon d’être multiples et de faire corps, de faire groupe, leur technique puissante et vivante. On avait aimé les musiques hypnotiques, les couleurs vibrantes.

Les deux week-ends à venir (17-18 et 24-25 mai), le musée du quai Branly – Jacques Chirac invite le chorégraphe, danseur et directeur du Phare, Centre chorégraphique National du Havre Normandie à programmer deux week-ends au musée. Un programme de spectacles, performances et ateliers qui célèbre la virtuosité, la puissance des corps et rend hommage à la diva égyptienne Oum Kalthoum. Il y aura des danseurs dans les jardins ou dans les coursives du musée, des acrobaties aériennes au ras du sol, des sensations fortes, de la poésie dans l’air… Et le bonheur, le plaisir de découvrir ou revoir Feû les 17 et 18 : dix femmes puissantes, magiciennes-sorcières, dans une exploration palpitante de la force vitale du mouvement perpétuel, et Oüm, les 24 et 25 : six danseur.euses, et deux musiciens rendent hommage à Oum Kalthoum et à Omar Khayyam, poète persan du XIe siècle qui célébrait l’ivresse, la transe et l’amour, dans une création où chant, poésie, danse et musique s’unissent pour célébrer le temps présent.

Pour en savoir plus : Invitation à Fouad Boussouf, programme complet
 

Fouad Boussouf © Musée du quai Branly-Jacques Chirac / photo Mehrak Habibi

Assis : un voyage tendre et drôle avec Jérôme Thomas, jongleur de rêves

Il y a quelques décennies, conjuguant jonglerie et pratique de la danse contemporaine, y alliant mise en scène et lumières de théâtre, il inventait avec d’autres jeunes gens de sa génération le jonglage contemporain. Aujourd’hui, Jérôme Thomas nous donne rendez-vous dans la petite salle de la MC93, où une jauge réduite, un dispositif trifrontal et un plateau de plain-pied créent une atmosphère de grande proximité propice à la complicité.
Assis ? drôle de titre pour un voyage… Sur une estrade, Christian Maes, doux compagnon de route, à l’accordéon chromatique, distillera un jazz manouche métissé d’orient, des notes parfois presque punk, une mélodie mélancolique, une basse continue hypnotisante : un peu dans l’ombre, mais vrai partenaire de jeu, teintant l’atmosphère de couleurs nuancées ou dialoguant en un scat frénétique avec Jérôme Thomas ; deci-delà quelques chaises parsèment le plateau, une poignée de balles à leurs pieds.
 

 
Un long homme en noir, santiags dorées, chevelure blanche, s’installe, l’Ulysse de Joyce en main… Jérôme Thomas ne nous laisse pas trop le temps d’être impressionnés et confesse malicieusement en être toujours page 18 de ce texte-monde, ce texte-vie, avant de nous en faire joliment lecture de quelques paragraphes. Jonglant assis des mots d’un autre, il se glisse dans nos esprits pour les aérer de poésie, avant de se glisser dans l’espace pour le modeler de ses mouvements.

C’est un dandy délicat, jongleur de corps, danseur d’objets, dresseur de plumes, dompteur de sachet plastique, magicien qui transforme l’usuel en poésie. Jongleur de sons aussi – lui qui a toujours créé avec la musique, avec des compagnons artistes musiciens : une table « préparée », frottée, martelée, un tube siffleur, des talons qui claquent, des balles qui rebondissent, des onomatopées qui sonnent, quelques graines dans un ballon… des outils du quotidien, simples, familiers, qui font naître une matière sonore riche, surprenante.

 

 
Jérôme Thomas parcourt son histoire d’homme de scène, perpétue son répertoire, fluide et puissant comme le saumon de son ami Philippe Avron il remonte le courant, retourne à la source, rejoue les gestes inscrits dans le temps et les revivifie par l’acte au présent. Jonglage de notes, de quilles, de balles, de bâton, de mots ou d’air, jonglage de souvenirs, de lieux… Osaka, Addis Abeba, Peshawar – cap à l’est, cap au sud : de ses années de tournée, Jérôme Thomas égrène les anecdotes amusantes, étonnantes, percutantes. Parfois si incroyables qu’elles ressemblent à des légendes, elles racontent un parcours et des mondes, des instants où l’éloignement culturel, la distance linguistique, la différence, ne furent pas des frontières mais des ponts.

Les souvenirs s’entremêlent aux numéros ; mémoire et présent, récit et jonglage, fusionnent dans la belle et émouvante image en noir et blanc d’un tout jeune homme, mince et vêtu de noir, souple et pétillant, lui autrefois, projeté sur son torse, sur lui aujourd’hui, toujours mince, à peine étoffé par les années, toujours vêtu de noir, souple et pétillant.

Séducteur et séduisant, charmant et virtuose, Jérôme Thomas, entouré de son impeccable assistant Valentin Lechat, d’une irrésistible Pomme, et du magnifique accordéoniste Christian Maes, offre un spectacle enchanteur, technique et poétique, empreint de tendresse, d’humour et d’émotion. On a du bonheur à suivre cet équilibriste délicat, ce clown facétieux et gracieux, ce conteur rêveur, dans ce voyage assis.

Marie-Hélène Guérin

 


 

ASSIS
À la MC93 (Bobigny) – du 29 mars au 4 avril 2025
Un spectacle de la compagnie Cie Jérôme THOMAS
Texte et jonglage Jérôme Thomas
Accordéon Christian Maes
Accompagnement artistique Hélène Ninerola
Musique Christian Maes
Lumière et régie générale Dominique Mercier-Balaz, Bernard Revel
Assistanat à la création et interprétation Valentin Lechat

Photographies © Christophe Raynaud de Lage, que salue Jérôme Thomas dans son spectacle, invitant le public à aller rendre visite aux photos de cet artiste exposées régulièrement lors du Festival d’Avignon

Production ARMO / Cie Jérôme THOMAS, Région Bourgogne-Franche-Comté
ARMO / Cie Jérôme Thomas est conventionnée par la DRAC Bourgogne-Franche-Comté – ministère de la Culture et le Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté.
Elle est soutenue par le Conseil départemental de la Côte d’Or et la Ville de Dijon.

Frères de lait, de Nosfell : voyage musical poétique et joyeux

Un homme en noir, svelte silhouette, pieds nus et tête dans les nuages, fait naître des cordes sous ses doigts un lancinant bourdon. De la sonorité hypnotique de son instrument – un rebec peut-être ? –, il ouvre le chemin qui va emmener son auditoire loin dans le temps, dans l’espace, dans l’imaginaire.

« Il y a quelque temps », commence le narrateur, tel un conteur d’hier et de toujours. Il y a quelque temps, il était une fois, dans un ailleurs, dans un autrefois, deux enfants naquirent, l’un d’un côté d’une frontière, l’autre, de l’autre côté. La vie les fit frères de lait, ils grandirent ensemble puis aimèrent tous deux la même femme, qui eut un fils, qui fut le père du conteur ; le père du conteur était-il le frère né de ce côté-ci de la frontière, ou de l’autre ? La grand-mère garda son secret, quelle importance, ce côté-ci ou l’autre ?

« – Grand-mère, parle-moi de mes racines
– Vous voulez que je vous raconte mon histoire pour savoir d’où vous venez ? mon histoire n’appartient qu’à moi seule. Vos racines sont là où vous les plantez. »

Né des souvenirs hérités de son père et d’un récent voyage au Maroc, où Nosfell a reconstitué l’histoire singulière de sa grand-mère, Frères de lait nous embarque dans un voyage musical doux et drôle dans un monde où les humain.e.s seraient tou.te.s frères et sœurs de lait.
S’inspirant de ses racines, mêlant à sa glossolalie personnelle la langue berbère du peuple amazigh de ses aïeux, Nosfell invente et déploie sur scène une communauté tendre et joueuse, en compagnie de Julien Ferranti, présence solaire, corps trapu, danseur fidèle de Philippe Découflé, Myriam Jarmache jeune femme vif-argent au timbre lyrique.

Une guitare, quelques boucles sonores, beaucoup d’inventivité, et surtout leurs corps, leurs voix : Nosfell – voix très claire, très haute, puis soudainement, râpeuse, dans des graves ténébreux à la Vladimir Vissotsky –, Julien et Myriam font de leur peau des instruments de percussions, font de leurs danses des rituels prophylactiques, de leurs gorges des caisses de résonances, jouent de leurs tessitures, s’amusent comme des gamins à se faire ours mal léché, cantatrice épileptique, loup-garou.
Ils chantent en klokobetz, la langue que Nosfell, , artiste singulier et polymorphe, ancien étudiant en langues orientales et fils de père polyglotte, a développé pour exprimer sa mythologie propre. Sans point de repère sémantique, on s’y perd, on s’y berce, on se laisse envahir par les sensations, et le sens se structure par la rêverie, la vibration…
Des harmonies Renaissance dérivent vers des polyphonies d’Europe de l’Est, des mélopées chamanes se distordent en post pop Björkienne : semble s’élaborer là une sorte de folklore pour un monde encore à venir.

Il faut entrer dans ce spectacle à la douce dinguerie l’âme enfantine prête au jeu, accueillir leur poésie tout à la fois mystique et ludique. Il s’en dégage beaucoup de joie, de tendresse et une étrange beauté.

Le spectacle ne jouait que 2 fois dans le cadre du festival des Singulier.es, il n’est plus à l’affiche, il faut le guetter ailleurs, ici ou là.
Mais le festival, lui, n’est pas clos : on ne peut que vous encourager à aller à la découverte des propositions de ce festival foisonnant et passionnant, dont la 9e édition accueille comme chaque année des formes hybrides, multiples et inventives, pour s’interroger sur le monde d’aujourd’hui. En savoir plus : ici

Marie-Hélène Guérin

 

FRÈRES DE LAIT
Vu dans le cadre du festival des SINGULIER.ES au 104
Conception, composition musicale, chorégraphie : Nosfell
Pièce pour trois interprètes : Julien Ferranti, Myriam Jarmache et Nosfell
Collaboration artistique : Tatiana Julien | co-composition musicale : Julien Perraudeau | dramaturgie : Tünde Deak | scénographie, lumière : Yannick Fouassier | création, confection des costumes : Marion Egner | création son : Nicolas Delbart | assistanat, regard extérieur : Clémence Galliard | graphisme, typographie et mise en livre : Jérémy Barrault | illustrations : Ludovic Debeurme
Production sensible · Rebecca Dutkiewicz, Lucie Mollier

Photos © Camille Graule

Le Prix de l’or, chronique sensible d’une passion

Le Prix de l’or : presqu’une conférence dansée, mais plus que cela, un spectacle inattendu, fragmentaire, patchwork, qui raconte – d’un homme, d’une discipline, d’un pays – les victoires et les fragilités, avec générosité et pudeur.

Un couple – femme et homme -, satiné de noir, d’un chic un peu ostentatoire, entre, salue avec élégance, sort. En fond de scène, en lettres sobres, une concise et précise présentation de la danse sportive défile sur un écran.
Eugen Jebeleanu, metteur en scène et réalisateur roumain, entre à son tour, silhouette amollie par une tenue sportswear, français teinté d’un léger accent. Il sera le narrateur de cette autobiographie protéiforme. Ce n’est pas un comédien, mais c’est un passeur, un conteur, dont la sincérité et la sensibilité touchent.

C’est l’histoire d’un enfant de la Révolution roumaine, l’histoire d’un enfant en quête de reconnaissance, qui va réaliser les rêves des autres – de ses parents, de sa nation.
Dans ce pays récemment délivré du joug de Nicolae Ceaușescu, la danse de compétition fait son nid, répondant aussi bien à la libération des corps qu’à cette nouvelle ère de la performance. Pour Eugen, la danse sportive sera une façon de chercher à amener du bonheur dans sa famille, où la dépression et la violence du père jetaient une ombre lourde, et son moyen de découverte – de soi, de son homosexualité, des autres, de l’ailleurs, corps et âme.

Les photos d’enfance défilent, les vidéos aussi : pour filmer l’enfant champion, le père avait acheté une caméra, et engrangé des images, des images, encore des images, images d’enfants dans des gestes et des costumes d’adultes, petites princesses et petits princes, souvenirs glorieux de ces années de labeur et de prestige, abondante matière documentaire qui nourrit ce Prix de l’or.

La forme de cet étonnant spectacle est des plus composites ; Eugen Jebeleanu, en danseur agile, ne craint pas les déséquilibres, les voltes et les ruptures de rythmes. Images d’archives, entretien visio, démonstrations de danse, leçon de cha-cha, moment d’échange avec le public, restitution d’une lettre de son père. Il réserve sa langue natale pour un dialogue avec son défunt père, il s’adresse aux spectateurs en français.

« Valse lente », one two three, instructions en anglais, compte la danseuse, distille le danseur, Eugen glisse sur le sol, one two three…
Les dix danses réglementaires vont se succéder, tango, slow fox, valse lente, cha-cha, samba, paso doble, quickstep, rumba, jive, valse viennoise, chapitrant le spectacle en séquences auxquelles elles donneront parfois leurs teintes, leurs rythmes, enflammés ou langoureux.
Laura et Stefan Grigore, beau couple de danseurs – sur la piste comme dans la vie – les illustreront avec précision, élégance mais aussi humour.
Leur présence ne s’arrête pas à la démonstration. Contrepoint, ils accompagnent Eugen dans son parcours, l’observent, l’incluent, défont leur duo pour lui faire une place, l’accueillent dans leurs pas, inventent un trio.

Le couple dansant ne montre que l’aisance, l’apparente facilité, les sourires.
Le prix de l’or, cela ne doit pas se voir.
Le prix de l’or, ce sont les efforts, les humiliations, les privations. Le prix de l’or, c’est l’isolement à l’école, les moqueries. Le prix de l’or, c’est l’argent aussi. Qui s’échange entre familles aisés et modestes pour que la riche demoiselle ait le meilleur cavalier. Qui paye les meilleurs entraîneurs, les plus belles tenues, l’argent qui met en haut du podium. Le prix de l’or, c’est le sexisme, la mainmise des hommes sur le corps des femmes – vérifications de la couleur de la culotte, de l’espacement des bonnets de soutien-gorge, toujours pratiquées par des hommes. Le prix de l’or, c’est l’âpreté de la compétition, la triche, les artifices. La pression familiale ; la pression nationale. Voilà ce que coûte l’or.

Mais dans l’autre plateau de la balance, il y a la passion, l’exultation, la liberté du corps, la complicité entre les partenaires. Le plaisir. La fébrilité. La sensation de puissance de la victoire. La fierté dans les yeux de ses proches. La sensation d’accomplissement.
Voilà pourquoi Eugen, Laura, Stefan, ont dansé, dansent encore.

Eugen Jebeleanu avait arrêté la compétition à 15 ans, à la mort brutale de son père. Plus besoin de ramener des trophées à la maison pour maintenir l’illusion d’une famille heureuse. Plus d’envie, trop de peine. Mais aujourd’hui, apaisé, il danse à nouveau sur scène.
Sur le bouleversant Feelings, tout en sentiments tremblants portés par la voix débordante d’humanité de Nina Simone, Eugen valse en jogging devant les plastiques spectaculaires, dents ultra blanches, cheveux ultra coiffées, peaux ultra lisses, tenues ultra sexy-sophistiquées, déhanchés irréels, pieds filant si vite, jambes levées si haut ; Eugen danse, beau de réel et de joie.

Avec simplicité et tendresse, il nous emmène dans cette émouvante déclaration d’amour à ses parents, à la danse, qui l’a mu et le meut encore, quelque part entre récit de soi et tableau d’une époque, entre confidence et conférence. Pensée, vie et savoir sont mêlés intimement, matière complexe et sensible de ce spectacle empreint de délicatesse.
A voir aussi en famille avec un.e ado, pour le fructueux dialogue qui pourra s’ouvrir, sur la transmission, les rapports parents-enfants, les rêves et les ambitions…

Marie-Hélène Guérin

 

LE PRIX DE L’OR
Au Théâtre Ouvert jusqu’au 20 juin
Texte et mise en scène Eugen Jebeleanu
Avec Eugen Jebeleanu et deux danseur·ses Stefan Grigore, Laura Grigore
Collaboration artistique Yann Verburgh
Chorégraphie Stefan Grigore, Laura Grigore
Assistanat à la mise en scène Ugo Léonard | Consultation dramaturgique Mihaela Michailov | Scénographie
Vélica Panduru | Conception vidéo Elena Gageanu | Création lumière Sébastien Lemarchand
Crédits photographiques © Christophe Raynaud de Lage

Crédits vidéo © Philippe Ulysse

PRODUCTION Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines, Centre du Théâtre Educationnel Replika, Compagnie des Ogres, La Halle aux grains – Scène nationale de Blois, la Maison de la Culture d’Amiens – Pôle européens de création et de production
AVEC LE SOUTIEN de l’Institut Français – Ville de Paris
Et le Fonds de dotation Porosus