Aimer c’est regarder ensemble dans la même direction, disait Paul Eluard.
Nicolas et Chloé s’aiment passionnément, mais après 4 ans d’amour, ils ne regardent plus tout à fait dans la même direction, ou peut-être pas assez. Nicolas est neurologue, il taquine volontiers la passion artistique de Chloé, la moque parfois jusqu’à l’agacement. Elle rêve de pouvoir peindre son corps; lui s’y refuse, trop cartésien pour se « mettre ainsi à nu », même devant la femme qui l’aime.
Elle rencontre presque inévitablement un alter ego, un artiste comme elle, qui lui offre le frisson indicible des émotions et la fusion que Nicolas tient à distance. Elle ne dira rien à Nicolas de cet élan, laissant le secret prendre racine et devenir trahison. Il se laissera submerger par la rage, son ego balaiera des années d’amour en quelques secondes. Impossible pour lui d’entendre quoi que ce soit et encore moins d’accepter par amour, que l’autre puisse en aimer un autre.
Nicolas sera sans pitié, ses mots auront la violence des coups de couteaux s’acharnant sur la dépouille d’un amour blessé.
« j’ai le droit de te dire tout ce que je veux, tu n’es rien,
tu n’existes plus, tu es minuscule »
La suite ne se raconte pas, elle s’effeuille, elle se révèle, elle s’élève dans la magnifique salle ronde de la Condition des Soies, qui servira d’écrin à cette histoire d’amour pas comme les autres.
La suite sera surprenante et bouleversante, comme un signe troublant du destin, un fil qui apparaît soudain quand on ne l’attend plus, qui montre le chemin pour éviter le précipice.
Eric Ruf a bien raison de dire qu’on va sans doute au théâtre parce qu’on croit apercevoir sur scène des fragments de soi-même, déposés là par un auteur et virevoltants dans le souffle des comédiens.
Pigments est un rendez vous, une histoire d’amour unique qui touche le cœur et les sens, servi par le texte superbe d’un auteur habité et une interprétation juste parfaite de Mathilde Molinat et de Nicolas Taffin.
PIGMENTS
De Nicolas Taffin
Metteur en scène : Elodie Wallace
Avec Mathilde Moulinat, Nicolas Taffin
Avignon 2018 : à La Condition des Soies du 6 au 29 juillet à 19h35
Sortons de nos sentiers battus, et osons une fugue vers l’opéra… C’est la talentueuse metteuse en scène Pauline Bureau dont on a tant aimé Les Bijoux de pacotille ou Mon cœur qui nous y entraîne, nous prenant la main de son délicat talent.
La Bohème, œuvre « maison », a été jouée 1522 fois à l’Opéra-Comique depuis sa création. 113 Mimi, 94 Rodolphe ont défilé sur ses planches… Puccini lui-même avait pris ses quartiers à l’Opéra-Comique pour superviser l’adaptation en français de ces œuvres : c’est dire si cette Bohème se sent chez elle entre ces murs !
On nous propose là une version « légère », 1h30, avec un orchestre réduit, une version voulue plus mobile, plus accessible, resserrée sur l’intimité de ses personnages, « la fragilité de leur condition, la fraîcheur de leurs émotions ». Il y a quelques protagonistes en moins. Des hommes, car des femmes, il n’y en a que deux dans cette œuvre : Pauline Bureau a souhaité préserver l’intégralité de leurs rôles, pour rééquilibrer un peu la présence des femmes dans cet univers si masculin – reflet d’une époque.
Il faut redire combien l’harmonie de Puccini est d’une clarté,
d’une transparence et d’une précision sublimes.
Marc-Olivier Dupin, adaptation musicale
Une haute façade noire nous fait face, sous les ors de la vénérable salle de l’Opéra-Comique, très minérale, très contemporaine. Elle prend vie en se faisant tableau noir où s’écrit comme à la craie une lettre que Mimi, petite provinciale fraîchement débarquée à Paris, rédige pour rassurer sa mère…
Une belle projection d’immeubles parisiens vient recouvrir ces murailles d’obsidiennes, fenêtres, enseignes, pierres noircies de suie, on y est ! C’est un Paris de la fin du XIXe qui se dessine, un panneau s’estompe, l’appartement de Rodolphe s’ouvre et devient une autre scène, petit théâtre de tréteaux perché au premier étage d’un immeuble qui a perdu de sa superbe. La bohème, ce sont ces jeunes gens d’hier, pas si loin des jeunes gens d’aujourd’hui, étudiants, artistes en devenir, cousettes, grisettes, fauchés, coloc’ et débrouille, un jour on a de quoi becqueter, le lendemain de quoi se payer un verre chez Momus, au gré d’un petit boulot, d’un tableau vendu, d’un « papier » commandé par une revue… des jeunes gens qui se réchauffent d’amitié, d’eau-de-vie, d’un poêle garni de la dernière pièce de l’auteur de la bande et d’amours fiévreuses.
C’est le frottement entre hier et aujourd’hui qui crée l’univers de Bohème, notre jeunesse. Deux époques qui dialoguent et s’éclairent mutuellement.
Pauline Bureau, adaptation et mise en scène
La mise en scène est fluide, malicieuse, pleine d’humanité, de légèreté et de poésie. Pauline Bureau comme elle sait le faire utilise avec une grande subtilité la vidéo (belle création de Nathalie Cabrol), jamais redondante, toujours utile et élégante. Elle ne se refuse pourtant pas à offrir au spectateur des images d’un grand lyrisme, où la nature – une neige tombant doucement, une silhouette d’arbre dénudé – s’immisce dans la ville et invente un espace plus irréel, plus affectif.
L’orchestre glisse avec à-propos au milieu de ses sonorités classiques quelques notes d’accordéon, qui apportent une touche de bal populaire, une ombre de nostalgie.
Les chanteurs ont l’âge et la fougue de leurs rôles, la voix bien timbrée et une belle expressivité, sans emphase mais avec une riche sensibilité. Un « parlé-chanté » plus théâtral, plus quotidien, alterne avec des duos flamboyants ou poignants, à la hauteur du drame qui se noue – car il faut bien qu’un drame se noue…
Le final, déchirant, sous une lune gigantesque dans une lumière de crépuscule, laisse les gorges nouées.
Marie-Hélène Guérin
BOHÈME, NOTRE JEUNESSE
À l’affiche de l’Opéra-Comique jusqu’au 17 juillet 2018
D’après La Bohême de Giacomo Puccini
Adaptation musicale : Marc-Olivier Dupin
Direction musicale : Alexandra Cravero
Adaptation, traduction et mise en scène : Pauline Bureau
Avec Sandrine Buendia, Kevin Amiel, Marie-Eve Munger, Jean-Christophe Lanièce, Nicolas Legoux, Ronan Debois, Benjamin Alunni et Anthony Roullier
Orchestre : Les Frivolités Parisiennes
Photographies @Pierre Grosbois
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gif00Marie-Hélène Guérinhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifMarie-Hélène Guérin2018-07-12 12:50:092024-11-06 10:04:42Bohème, notre jeunesse - pour l'amour de l'art, et de l'amour.
Il y a des spectacles qu’on aimerait ralentir tellement on y prend du plaisir. On regrette qu’ils passent si vite.
Bien sûr on pourrait revenir les voir mais on sait que ce ne sera pas la même chose. Comme les bons livres, on envie ceux qui ne les ont pas encore lus. On voudrait pouvoir retrouver la virginité.
Comme un enfant ébloui à la fête foraine, de tant de lumières, de tant de bruits, on tourne la tête dans tous les sens, on ouvre le cœur à tous les vents, prêts à être surpris par une autre émotion.
On suffoque presque de tant de grâce. En douceur.
Déjà en le voyant, on voudrait le garder en entier en nous. Pouvoir s’y replonger.
On y repense comme à une rencontre amoureuse. Une soirée, une nuit d’amour.
Tel moment. Tel geste. Tel frisson. Tel regard.
Pas lu le programme. Juste une envie. Une intuition. On arrive à la Patinoire de la Manufacture.
De quoi ça cause?
Une fratrie. Nombreuse. Perdues au milieu, deux soeurs. Une absente, une présente.
Un chant. Délicat. Friable. Des chants.
Pas de micros. Ouf.
Une jeunesse s’approprie le théâtre, le fait avancer. Sans révolte. En douceur et en précision. Sur le fil de la justesse. Sans excès. Ou si plutôt : avec une telle justesse dans les excès qu’on l’y accompagne sans effort.
On pourrait citer sans doute des inspirateurs, des parrains de théâtre, conscients ou inconscients, mais ces fantômes sont déjà loin, digérés, intégrés. Ce théâtre-là est ici, maintenant; il est jeune, il regarde devant.
Dans ce spectacle le théâtre tremble, vit, progresse.
Avec intelligence, sans affectation, sans outrance, sans posture.
Il travaille le vrai, la matière humaine, la fouille sans la résoudre, sans la dissoudre. L’écorche et l’émeut.
Des pépites.
Je les garde.
Je ne raconte pas.
Allez-y.
Agnès T.
UN HOMME QUI FUME C’EST PLUS SAIN Manufacture du 6 au 26 juillet, 11h30
Création collective de BAJOUR Mise en scène Leslie Bernard
Un premier spectacle à Avignon, c’est une première fois.
Comme pour toutes les premières fois, on n’a pas envie d’être déçu.
On sait que ce spectacle ne sera pas comme les autres. Quel qu’il soit. Il est le premier. Il donnera la couleur. Il donnera le ton. Il mettra du temps à s’effacer.
Même sans le vouloir, on y met ses espoirs, ses envies. Presque tous ses espoirs, et toutes ses envies. Malgré soi. On ne partage pas (encore) avec les petits frères et petites sœurs à venir.
On y vient entier. Ouvert. En friche.
Alors ça fait du bien quand la première graine semée est de qualité. On sent que « ça part bien. » On sort ragaillardi, confiant, serein, même si on sait que le mauvais temps surgit toujours sans prévenir, malgré toutes nos certitudes, et que le risque se renouvelle à chaque fois qu’on entre dans une salle.
Trois hommes s’adressent à nous. Leur projet, faire un spectacle à trois compagnies. Ils sont trois metteurs en scène. Un projet longue durée. Un spectacle sur le monde d’aujourd’hui. Et tout un rêve d’interactivité, et de déambulation, … enfin surtout, l’envie (l’utopie ?) d’un partage avec le public, d’une adéquation, d’une cohérence du théâtre avec le monde qui l’entoure.
Des hommes. Trois. Différents. Qui surgissent et se parlent. Expliquent et sont.
La sobriété des chiffres, leur froideur, l’immatérialité de ces suites de zéro trop longues pour qu’on ait envie de tenter de les compter.
Et comment lutter? quoi faire contre un système?
Les scandales du capitalisme révélés par les robins des forêts d’algorithme.
Étranges super-héros que ces êtres que rien ne protège.
Rien.
Pire que les repentis de la mafia. Un mauvais film. Ou — pire — un bon…
Pas de la fiction. Du cinéma du réel.
Un film de guerre. Non. Pas un film. LA guerre. La Guerre d’aujourd’hui. Pas le vieux re^ve d’hier, englué dans les contes et les fictions d’antan
Vous ne savez plus ce que c’est que la guerre.
La résistance est à réinventer.
Le théâtre se réinvente aussi.
Le musicien…? on n’avait pas tout de suite compris. Cette silhouette à capuche sur le plateau, comme un mystère, une menace,… la caricature d’une menace, oui. Une capuche serait menaçante? (Honte de cette pensée)
Cette présence physique de la musique sur scène, présence à la fois humaine et technologique nous ressemble, à nous êtres humains de 2018, à la fois humains et technologiques.
Un ordinateur, un violon électrique, et surtout un être vibrant qui les anime, les caresse, les guide.
Branchés en permanence à nos machines. Presque perdus sans elles, nous sommes.
Ou tentons d’être.
Nous restons terriblement humains, charnus, transpirants. Veules, faibles parfois.
Les bulles électroniques naissent et retombent dans le silence.
Et chante le cri écorché du violon électrique.
Heroe(s).
De Guillaume Barbot, d’après un travail collectif
Mise en scène et interprétation : Philippe Awat / Guillaume Barbot / Victor Gauthier-Martin
Création sonore et musique live : Pierre-Marie Braye-Weppe
A La Manufacture, du 6 au 26 juillet 2018, à 10h20
[vimeo 248337162 w=600 h=338]
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gif00Redaction PianoPanierhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifRedaction PianoPanier2018-07-09 23:36:422018-07-10 09:03:37Heroe(s), des humains d'aujourd'hui
Une étrange silhouette, très longue robe rouge quelque part entre le sensuel et le solennel, recouvrant étroitement le visage, quelques notes de Carmen égrenées à la trompette, le corps d’Emmanuelle Laborit se courbe, ses doigts s’envolent, on voit l’amour, on voit les oiseaux, on voit la loi et on voit le « non ».
Bientôt elle va dégager son visage, et retrouver une expression moins abstraite, où la mobilité des traits accompagne la vivacité des gestes.
Qu’est-ce que ça veut dire chanter en langue des signes ?
« Avant tout chanter, c’est transmettre un message, s’exprimer, exprimer une énergie, un sentiment, des émotions, exprimer ce que nous a dit un texte, l’histoire qu’il raconte et ce qu’il nous raconte, à nous-même. » Emmanuelle Laborit
Emmanuelle Laborit, actrice, metteure en scène, fondatrice et directrice de l’International Visual Theatre, s’avance aujourd’hui sur scène pour nous offrir son chant, son chant de femme sourde qui n’« oralise » pas mais qui, nous rappelle-t-elle, n’est pas muette, et parle avec ses mains dans sa langue, la langue des signes française, parle avec les sons de sa gorge, avec son souffle et son expression physique. Et ici, il s’agit bien d’un chant, qui n’est pas la parole du discours ou du quotidien : son chansigne nait de la langue des signes comme la poésie nait de sa propre langue natale, s’y nourrit, s’y structure, s’en détache, s’en envole, parfois même s’y rebelle. Et ça devient alors une langue neuve et personnelle, un poème, une danse.
Johanny Bert, créateur de spectacles hybrides, en collaboration avec Yan Raballand pour le travail chorégraphique, crée un espace élégant, soigné, inventif – écrin mais pas carcan ; les costumes sont poétiques, spectaculaires. The Delano orchestra l’accompagne avec une joyeuse énergie folk-rock, tonique et électrisante.
Une veste d’homme – rose à la boutonnière, un bustier de laine tressé, très beau, tombent des cintres ; glamour, rock, en escarpins, en maillot 1900, éventail de plumes et petite tournure, en peignoir ou en simple pantalon noir, Emmanuelle Laborit est multiple comme les femmes. Et c’est avec sa propre multiplicité qu’elle parle d’elle, mais aussi de la multiplicité de ses sœurs les femmes, et de leurs corps, sans fausse pudeur, parfois avec une cocasserie détachée, souvent avec une sensibilité à fleur de peau maîtrisée autant que vibrante.
Le propos est sans équivoque féministe, mais sans didactisme ni pesanteur. Féminin, en fait. Politique, au sens large. Vivace. Vivant, par-dessus tout.
« La liberté, c’est tout ce qui me fait jouir, ô liberté ma tourterelle, à toi seule je reste fidèle et quand je te trompe, tu t’en fous !) (Infidèle, Evelyne Gallet)
Certains titres seront surtitrés, d’autres non. Ceux qui ne connaissent pas la LSF se repèrent parfois aux mélodies familières, et de toutes façons se laissent porter par la force d’interprétation de la comédienne et la précision délicate de cette langue. Ainsi on découvre au générique final le titre de Magyd Cherfi, Classée sans suite, dont on comprendra qu’on avait discerné assez justement le propos.
La chanson qui donne son nom au spectacle, Dévaste-moi, de Brigitte Fontaine, restera un moment particulièrement fort, Emmanuelle Laborit au micro, les sons de sa gorge, sa respiration, les sons de son corps martelé, brusqué, peau frappée, textile froissé.
D’un tango des vapeurs, burlesque adieu aux ragnagnas, à la difficulté d’être mère (Anne Sylvestre : « que savent-ils de mon ventre, moi qui suis tant de choses »), des coups reçus au désir brûlant, Emmanuelle Laborit met en jeu mille moments, mille pulsions de femme. Ce sont des mots et des airs populaires ou moins connus, d’hier ou d’aujourd’hui : on croise souvent Brigitte Fontaine, mais aussi Bizet, Bashung (pour un gracieux Madame rêve), Amy Winehouse, Agnès Bihl (« Le Très-Saint Père a dit, il faut faire des gosses, même séropos, ils iront vite au paradis, d’toutes façons ici y’a pas d’boulot »), Donna Summer, Ariane Moffat – autant d’hymnes à la liberté, à l’affirmation de soi, à la pulsion de vie, avec ses fêtes et ses duretés, avec sa voracité et sa tendresse.
Porté par une interprète intense, précise et généreuse, un spectacle rare, qui met l’esprit et les sens en éveil.
Marie-Hélène Guérin
DÉVASTE-MOI
Aux Métallos jusqu’au 8 juillet 2018, puis en tournée (voir ci-dessous) : une date exceptionnelle le 17 juillet à Avignon
Mise en scène Johanny Bert
en collaboration avec Yan Raballand
Comédienne chansigne Emmanuelle Laborit
Musiciens The Delano Orchestra : Guillaume Bongiraud, Yann Clavaizolle, Mathieu Lopez, Julien Quinet, Alexandre Rochon
Interprète voix off Corinne Gache
TOURNÉE
17 juillet : Avignon (84) – Festival Contre Courant (île de la Barthelasse)
24 juillet : Périgueux (24) – Festival Mimos (L’Odyssée, scène conventionnée d’intérêt national « Art et création »)
9 et 10 octobre : Dunkerque (59) – Le Bateau Feu, scène nationale
18 > 20 octobre : L’apostrophe – Scène nationale Cergy-Pontoise & Val d’Oise (95)
6 > 9 novembre : Lyon (69) – Théâtre de la Croix-Rousse
20 et 21 novembre : Brest (29) – Le Quartz, scène nationale
15 et 16 février 2019 : Besançon (25) – Les Deux Scènes, scène nationale
8 mars 2019 : Mâcon (71) – Le Théâtre, scène nationale (Mois des Drôle de Dames)
https://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/12/Devaste-moi-banniere.jpg321845Marie-Hélène Guérinhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifMarie-Hélène Guérin2018-07-04 14:39:172023-12-20 15:06:25Dévaste-moi, le corps des femmes chansigné
Où il est question d’honneur, d’orgueil, d’amour à mort et… d’amok.
Voici un spectacle qui a déjà rencontré un énorme succès lors de sa création au Théâtre de Poche Montparnasse. Il s’agit de la toute première création de Chayle et Compagnie. Dès les premiers instants, on comprend pourquoi le bouche à oreille a fait un tel travail autour de cet Amok. Le matériau de départ n’est ni plus ni moins qu’une de ces nouvelles de Stefan Zweig dont on raffole. Amok ou le Fou de Malaisie, c’est l’histoire d’un médecin allemand parti pratiquer en Indonésie. C’est l’histoire de son amour obsessionnel pour une femme. Une passion tellement funeste que le narrateur la compare à l’amok, cet accès subit de violence meurtrière observé par de nombreux ethnologues, notamment en Malaisie. Adapter à la scène cette œuvre de Zweig constituait déjà une gageure. Décider d’en façonner un seul en scène était un pari plus risqué encore. Caroline Darnay et Alexis Moncorgé le relèvent avec brio.
Imposant, captivant, envoûtant, le comédien incarne avec entrain l’ensemble des protagonistes mais c’est indéniablement son personnage principal du jeune médecin fuyant la Malaisie qui nous émeut violemment. Lorsqu’il nous confie son lourd secret, lorsqu’il se dévoile, se met à nu, nous sommes conquis. Les yeux tantôt mouillés tantôt hargneux, la voix tantôt chancelante tantôt éclatante, il nous fait revivre son histoire d’amour enflammée. Peu à peu, l’air de rien, il nous entraîne dans sa chute, dans son plongeon à mort, dans son amok à lui.
Ce spectacle affiche souvent complet, il est donc préférable de réserver à l’avance car il serait dommage de passer à côté :
1 – On aime être aussi proche de ce comédien jusqu’ici méconnu : un moment rare et privilégie, pour lui comme pour nous. 2 – Stefan Zweig a souvent été mis à l’honneur sur les planches de théâtre, cette nouvelle sans doute moins connue rassemble tous ses thèmes de prédilection. 3 – La mise en scène au cordeau et les jeux de lumière pénétrants participent de la belle écoute qui règne dans la salle.
À l’affiche du Théâtre du Roi René du 6 au 29 juillet à 14h45
Mise en scène : Caroline Darnay
Avec Alexis Moncorgé
« We are such stuff as dreams are made on, and our little life is rounded with a sleep. » – William Shakespeare.
A Pantin, au 49 de la rue des Sept Arpents, à quelques pas du métro Hoche, il y a une porte magique. Une porte qui ouvre sur le rêve, sur l’imaginaire, un lieu qui vous emporte loin de Paris, loin de votre vie, loin de tout.
Peut-être plus près de vous-même.
Entre les supérettes exotiques improbables et les réparateurs de téléphone portable, il y a une brèche. Il ne faut pas la manquer, il faut s’y enfoncer. Sans précaution. C’est la porte du Théâtre. Un théâtre pauvre et riche à millions, riche de ses folies et de ses costumes imprégnés de la sueur des comédiens, aux doublures teintes de maquillage, auréolés de sel, mais aussi brillants de vieil or, bruissants du poids des étoffes sur les parquets de chêne, un théâtre riche de son humanité, de ses humanités, de l’infini de l’humain, de ses pluriels.
Dans cette brèche, Shakespeare s’engouffre avec vous.
La Tempête.
Des êtres humains s’agitent sur le sable, s’ébrouent derrière l’immense voile écru. On entrevoit des miracles, des mirages. Shakespeare accompagne la folie des hommes, la dépèce, la fait tournoyer avec brio dans son moulin de flammes verbales, parfois tempérées d’amour, ou attisées de troubles et de colères.
Des clochettes retentissent, les bâtons de pluie font trembler l’air, les tambours immobilisent le silence, les flammes teintent l’espace, s’éteignent dans le sable. L’homme s’y vautre, s’y enterre, s’y noie, et en ressort. La tempête du théâtre transforme les hommes, les fait voir à eux-mêmes dans un miroir joyeusement déformant, leurs bassesses, leurs miraculeuses beautés, leurs désirs, des plus purs aux plus vils, leurs colères profondes et légères, l’ignominie de leurs vices comme la candeur de leurs espoirs.
Une plaque de métal tremble et nos coeurs s’agitent, le navire est là, derrière un voile de brume, peuplé de mille silhouettes. La machine du théâtre se met en branle, dans la lueur des projecteurs et des bougies. Du sable, des bambous, des canisses, l’élégante silhouette d’un tronc de bois flotté, des voiles qui se hissent, se tordent, qui recèlent en leurs noeuds des princes, des songes, des mystères, des comédiens qui livrent leurs corps et leurs âmes pour emplir l’instant d’émerveillement.
Comme les naufragés du navire shakespearien, nous sommes des enfants, éblouis par un banquet de fruits miraculeux présenté dans une conque botticellienne, attirés par l’apparat des atours de velours galonnés d’or suspendus hors de portée, estomaqués par le surgissement de la beauté.
Des hommes enchevêtrés, empêtrés les uns dans les autres, débrouillant comme il le peuvent, l’écheveau de la vie. Joie du ridicule. Rires. Rires.
Et la musique de la beauté qui flotte, apparaît, disparaît, nous caresse, et nous réveille en sursaut.
Nous sommes les jouets dociles de cette marée de théâtre, et nous échouons sur le sable à la fin de la représentation, l’esprit bruissant de toutes les images qui nous ont transportées.
Et nous voilà, sur le bitume luisant de pluie, à nous diriger vers le métro. Était-ce un rêve?
– Agnès T. –
« La Tempête »
De William Shakespeare
Au Théâtre des Loges – Pantin
Mise en scène de Michel Mourtérot
au Théâtre des Loges, 49 rue des Sept Arpents 93500 Pantin M° Hoche
Jusqu’au 1er juillet 2018 le vendredi et samedi à 20h30, le dimanche à 16h30.
Tarif Plein: 18 Euros, Réduits, 12 et 6 euros.
Réservations: 01 48 46 54 73 ou 06 15 23 80 28
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gif00Redaction PianoPanierhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifRedaction PianoPanier2018-06-14 19:34:352018-07-03 16:26:26L'étoffe des rêves
Vous pensez peut-être qu’Ibsen est un dramaturge ennuyeux, au texte à dépoussiérer, et bien vous vous trompez complètement. Ibsen est un maître de la structure et du scénario – meilleur qu’une série télé -, un ficeleur de dialogues, un trifouilleur de sentiments profonds (la famille, l’hérédité, la morale, les non-dits) et il taille des costards sur-mesure, à ses personnages entiers dans leur fonction et dans leurs devoirs. Aucun trou, aucune perte, aucun temps mort, tout arrive à point et vous retourne les situations jusqu’aux révélations ultimes.
Bien sûr, le thème des « Revenants », lourd de sa morale protestante, pourrait là aussi ennuyer le spectateur du XXIe siècle, or encore une fois, c’est tout le contraire qui se produit, Ibsen nous touche dans nos retranchements et fouille au fond de nos contradictions, avec par exemple, tout un développement sur la vacuité de la jouissance et le bonheur de la joie en variation de points de vue, questionnement qui pourrait bien nous être adressé, à nous, aujourd’hui, alors que ce texte a été écrit au XIXe siècle, en Scandinavie.
La petite salle du théâtre du Nord-Ouest accueille les spectateurs au même niveau que la scène, assis en U sur des banquettes noires, et cette proximité nous convierait presque dans le salon des Alving, la famille que nous visitons, salon à l’ambiance sombre et austère, où le principal de la mise en scène se passe sur le canapé à voix mesurée.
L’équipe, ce soir-là, était défaillante d’un comédien, remplacé à la volée par un lecteur du menuisier Engstrand, et ce, avec brio, prenant des mines et s’emparant de la voix de la doublure de Colombo. Un tour de force qui aurait pu desservir la pièce et qui fut vite intégré pour ne retenir que la prouesse du comédien.
Le théâtre du Nord-Ouest met en scène tout le répertoire d’Henrick Ibsen cette saison et la compagnie Les éclats de Lettre qui nous donne à voir et à entendre « Les Revenants » sera à Avignon Off, au Théâtre de l’Ange, à partir du 15 juillet puis à Paris à la rentrée.
Deux heures palpitantes au cœur d’une famille qui finit par tout se dire et où moraliste et intrigant quittent le navire.
– Isabelle Buisson –
« Les Revenants »
D’Henrick Ibsen
Au théâtre du Nord-Ouest
Mise en scène Isabelle Erhart
Avec en alternance : Isabelle Andréani, Fanny Balesdent, Patrick Cardoso, Annuel Correc, Isabelle Erhart, Paul Margenest, James Neyraud, William Simonet et Eric Veiga
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gif00Isabelle Buissonhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifIsabelle Buisson2018-06-06 09:50:462018-06-14 19:30:11Ibsen , un maître du scenario
Pas de doute, « Les Sans Cou » ont l’art et la manière de raconter des histoires. Leur incroyable énergie, leur inventivité, leur humour potache, leur façon de détourner le plateau, leur plaisir à être ensemble, tellement palpable et communicatif : autant de raisons qui nous font suivre fidèlement chacun de leurs projets. Et, cependant, cette fois-ci, c’est plutôt dubitatif que l’on s’est rendu au Théâtre de la Tempête pour découvrir leur adaptation du Maître et Marguerite. Car s’attaquer au chef d’oeuvre de Boulgakov relevait d’une gageure plutôt monumentale. D’autant que le pari avait été relevé avec brio par Simon Mc Burney dans la Cour d’Honneur d’Avignon, pour l’ouverture du Festival 2012.
En effet, l’intrigue du roman, qui se divise en trois actions entremêlées, est à la fois riche et complexe. « Pour être tout à fait sincère, il me semble presque utopique de faire une pièce de théâtre de l’histoire du Maître et Marguerite« , déclarait lui-même Igor Mendjisky avant de s’atteler à la tâche.
“ Comment pouvez-vous diriger quoi que ce soit, vous ne savez même pas ce que vous ferez ce soir !“
Pari réussi : cette version du Maître et Marguerite est d’une audace, d’une vitalité, d’une gaîté qui nous embarquent dès les premiers instants. Le dispositif trifrontal nous immerge immédiatement dans les rebondissements de cette incroyable saga. Tout débute par les mésaventures de personnages de la Russie stalinienne dans les années 1930 et par l’arrivée impromptue du Diable -prénommé Woland- à Moscou, accompagné d’acolytes hauts en couleur et d’un chat singulièrement doué de parole. Cette petite troupe croisera le directeur d’une revue littéraire Mikhaïl Berlioz, le poète Ivan Bezdomny, Jésus-Christ, Ponce Pilate… et bien entendu « le Maître » – lui aussi poète, et amoureux fou de Marguerite…
Que l’on ait lu ou non le roman, le propos qui ressort du spectacle est limpide, et c’est la première réussite qu’il faut saluer. Les péripéties s’enchaînent sans que l’on soit jamais submergé, jamais perdu, jamais gagné par l’ennui. Le dispositif scénique, toujours ingénieux, nous conduit en quelques transformations d’un asile de fous à un restaurant moscovite, d’un jardin de Jérusalem à une salle de bal, des coulisses d’un théâtre au Mont du Calvaire.
“Qui aurait envie d’avoir quelqu’un de sain chez les fous ? »
Autre trouvaille et réussite du spectacle : l’enchevêtrement des langues venues d’ailleurs. Tous les comédiens explorent le grec ancien et le russe avec une étonnante facilité, donnant ainsi aux différents tableaux un relief encore plus puissant. Des comédiens qu’il faudrait citer intégralement ; certains rôles sont interprétés en alternance, notamment celui du Maître, tenu le soir de la représentation par un excellent Marc Arnaud.
Si vous n’avez plus le temps de courir au Théâtre de la Tempête pour applaudir cette impeccable adaptation (jusqu’au 10 juin), notez dans vos tablettes que le spectacle se jouera au Festival Off d’Avignon, au 11 Gilgamesh. L’occasion inespérée de voir (entre autres pépites) un chat énigmatique interpréter une version chaude et sensuelle de l’un des plus beaux tubes de Lou Reed…
-Sabine Aznar-
À l’affiche du 11 Gilgamesh Avignon du 6 au 29 juillet 2018 à 19h40
Adaptation et mise en scène : Igor Mendjisky
Avec Marc Arnaud, en alternance avec Adrien Melin, Romain Cottard, Pierre Hiessler, Igor Mendjisky, Pauline Murris, Alexandre Soulié, Esther Van den Driessche, en alternance avec Marion Déjardin, Yuriy Zavalnyouk
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gif00Sabine Aznarhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifSabine Aznar2018-06-05 18:58:532023-12-20 10:03:31Les Sans Cou(p)... de Maître !