Les Fureurs d’Ostrowsky : portrait de famille à l’hémoglobine

Les Fureurs d’Ostrowsky – spectacle vu le 20 avril 2016
À l’affiche du Théâtre de Belleville jusqu’au 22 avril – puis au Théâtre Gilgamesh (ex-Girasole) à Avignon du 7 au 30 juillet.
Texte Gilles Ostrowsky et Jean-Michel Rabeux
Délire mythologique
D’après (très très lointainement) la terrible histoire des Atrides
Mise en scène Jean-Michel Rabeux
Avec Gilles Ostrowsky

Au sujet du sang, et du théâtre

Enfermé dans une haute cage aux barreaux solides, un boucher lunaire et sanguinolent surgit de derrière un étal/autel – car il sera beaucoup question de boucherie et de dieux dans cette histoire…

L’habit ne fait décidément pas le moine, et c’est un Gilles Ostrowsky paré comme à la plage, tongs, short, chemisette à fleurs, qui va s’emparer de la fresque sanglante des Atrides, l’engloutir, la mâcher, plus ou moins la digérer (tous ces meurtres fatiguent l’estomac et mettent les nerfs à vif), et nous la restituer, passée au filtre de son corps élastique. Condensée ainsi, projetée en un langage très actuel, la tragédie des Atrides, dans ses répétitions, ses excès, sa réinvention perpétuelle du pire, prend des allures de farce burlesque.

Rabeux a étudié la philo ? Ostroswky a œuvré comme clown ? tous deux en ont gardé le goût de la rébellion et du paradoxe, le « goût du non » (dit de lui-même Rabeux) et du rire fou.

La mise en scène (se) joue des codes du cabaret, du music-hall, du grand-guignol, nous mitonne du brutal, du trivial, pour faire surgir l’universel, le tragique, nous le faire empoigner par le rire et l’effroi.
Avec quelques articles de carnaval, vaguement grotesques, un casque de soldat antique en plastoc, des litres d’hémoglobine, des têtes de poupée, dans l’arène de sa cage ceinte de lumières minimales et précises, avec la virulence du texte pour transe, la liberté de jeu d’Ostrowsky semble sans bornes. Et Ostrowsky-Atrée, Ostrowsky-Agamemnon, Ostrowsky-narrateur lance à plusieurs reprises à son auditoire « imagine ! » – « imagine, comment fait-on pour cuisiner des enfants, on n’a pas de recettes, imagine, le père avec son masque, imagine, la mère avec sa hache, imagine, le doute, imagine, le remords ! ». « Imagine » : incantation magique ! On est bien au théâtre, et c’est bien un art vivant, où tout est vivant, l’auteur, le personnage, le passé, le futur, l’acteur, le spectateur !

 

LesFureurs@RonanThenadey
Gilles Ostrowsky © Ronan Thenadey

Ostrowsky prévient en « note d’intention « de toute façon on sait tous que les morts parlent très bien au théâtre et là on va pas se priver, on va les faire parler les morts ! ». Alors ça jacte, ça gueule, ça geint, ça fredonne et ça impréque, de génération en génération, ça trahit et ça maudit, tout ça sort d’Ostrowsky, les paroles des morts, les paroles des vivants, celles des vivants qui vont transformer des vivants en morts, même celles des chèvres et des bébés qui ne se doutent encore de rien, le texte déboule comme un torrent, avec ses tourbillons, ses chutes, élans de fureurs, blagues incongrues, et parfois un étalement apaisé.

Et si le beau et le bizarre fraient toujours ensemble, cet étrange moment suspendu où Ostrowsky se métamorphose en Clytemnestre, la femme meurtrie, lente mue commençant en se perchant sur des hauts talons instables, ce moment est sûrement un de leurs rejetons, fragile, biscornu, et bizarrement beau.

La folie comme remède à la folie

Le mur de la cage va s’abattre, et Oreste, petit-fils d’une lignée de meurtriers, infanticides, traîtres, va pouvoir se libérer du joug de la destinée familiale. « Comme tous et comme toujours, il trempe son épée dans le sang familial, mais là, c’est celui de la mère, et, gronde Ostrowsky mécontent qu’on puisse en arriver là, ça, ça ne pardonne pas : il va pouvoir devenir complétement fou ».

Ostrowsky et Rabeux eux-mêmes se libèrent de la mythologie antique pour offrir à Oreste une porte de sortie, et c’est par quelques pas de danse tâtonnants, sur les notes acidulées de Raindrops keep fallin’ on my head, qu’Oreste va s’échapper définitivement.

Le spectacle n’est plus à l’affiche au Théâtre de Belleville que quelques jours, mais, Parisiens, il n’est pas trop tard. Allez-y ce soir, à 20h30 vous êtes sortis, pile pour le dîner. Et il reprend à Avignon pour le festival, salle Guilgamesh. Guettez-le.

 

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Compagnie au Studio-Théâtre : « Soyez câlins ! »

Compagnie de Samuel Beckett – Spectacle vu le 16 avril 2016
A l’affiche du Studio-Théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 24 avril 2016
Conception et interprétation : Christian Gonon
Collaboration artistique et dramaturgie : Pascal Antonini
Lumières : Julien Barbazin

 

« Compagnie », écrit par Samuel Beckett 9 ans avant sa mort, a été joué en 1984 par Pierre Dux, avec une mise en scène de Pierre Chabert. L’auteur irlandais qui, de façon générale, ne voulait pas expliquer intellectuellement son œuvre, s’était néanmoins livré à cette confidence : « Soyez câlins avec ce texte ! ».

Aujourd’hui, c’est Christian Gonon qui nous offre cet objet théâtral difficilement identifiable ; une heure de spectacle sépare la première phrase : « Une voix parvient à quelqu’un dans le noir. Imaginer » de la dernière : « Seul ». Dans cet intervalle, nous remontons le temps et partageons différents souvenirs de l’enfance de l’écrivain : naissance, relation aux parents, transport amoureux, soin d’un animal. La solitude et la finitude de la condition humaine sont abordées via des mots réalistes et crus.

 

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©Vincent Pontet – coll. Comédie-Française

 

Le mental-seul n’est pas de la meilleure compagnie pour réaliser ce voyage initiatique et accepter ce saut dans le vide qui nous interroge sur le sens de notre propre vie !

Christian Gonon, seul en scène, apporte délicatesse par rapport aux mots et aux silences, humour pudique et sensualité à ce puissant travail de dissection de l’âme humaine, préparé avec Pascal Antonini, depuis plusieurs mois.

En ne retenant qu’une phrase, Christian Gonon choisit de nous dire : « Si tes yeux venaient à s’ouvrir, le noir s’éclaircirait« .

« Compagnie » est superbe –les lumières en clair/obscur favorisant le regard intérieur-, déconcertant et hypnotisant ! Courez-y !

Magali Rosselo

 

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La Ménagerie de verre, « trip in memory »

La Ménagerie de verre – Spectacle vu le 14 avril 2016
A l’affiche du Théâtre de la Colline jusqu’au 28 avril 2016
De Tennessee Williams – Mise en scène Daniel Jeanneteau
Avec : Solène Arbel, Pierric Plathier, Dominique Reymond, Olivier Werner

Comment déposer les bribes d’une mémoire sur un plateau de théâtre ? Daniel Jeanneteau y parvient à merveille, nous offrant un spectacle d’une absolue beauté.

Daniel Jeanneteau est arrivé à La Ménagerie de verre par le biais d’une commande lancée par le Centre culturel de Shizuoka, près de Tokyo. Lui qui pensait a priori ne pas aimer la pièce découvre une écriture singulière, basée sur un effet de distance avec le réel. « The play is memory » : c’est ainsi que Tennessee Williams présente lui-même son œuvre. Dans la mémoire, tout peut être exagéré ou éludé. Le monde est forcément affecté par la charge affective et émotionnelle liée aux souvenirs.

Tenter de restituer ce qu’est un espace intérieur : c’est précisément ce challenge que Daniel Jeanneteau a souhaité relever, cette difficulté à laquelle il a aimé se frotter. Le résultat, qui peut sembler déroutant si l’on n’accepte pas ce principe de départ, permet de pénétrer dans les différentes couches de souvenirs de Tom. En fonction des bribes qu’il nous raconte et de leur acuité respective, la densité des personnages évolue. Daniel Jeanneteau offre ainsi aux quatre comédiens l’occasion de déployer une vaste palette de jeu. Toujours inouïe sur un plateau, Dominique Reymond est Amanda Wingfield, cette femme obsédée par sa jeunesse perdue, qui vit seule avec ses deux enfants adultes et va orchestrer l’éclatement de sa funeste cellule familiale.

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Personnage central, Amanda passe par tous les stades : tantôt spectrale et glaciale, tantôt extrêmement réaliste et concrète. D’un instant à l’autre, au gré de la mémoire de Tom, elle se montre violente, douce, tyrannique, intraitable, drôle, brutale, ingénue, perverse, amère, farouche, légère, frivole, charmeuse, intransigeante, impitoyable et captivante. Les trois autres comédiens ne sont pas en reste. Solène Arbel, touchante de fragilité et d’étrangeté, Pierric Plathier, son « galant » déniché par Tom pour faire plaisir à sa mère et l’excellent Olivier Werner en narrateur aux airs de Cassandre nous font voyager de souvenirs en remembrances, d’évocations en impressions. Un voyage d’une beauté rare et entière.

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En attendant une tournée et une reprise, il est encore temps d’aller découvrir cette Ménagerie si poétique et troublante :

1 – Tout est sublime sur le plateau : les effets de son et de lumière, la scénographie simple et belle – un plateau carré entouré de rideaux blancs translucides, qui apportent cette « déréalisation » souhaitée par l’auteur.
2 – Autour d’une Dominique Reymond miraculeuse, les trois autres comédiens répandent leurs propres miracles.
3 – Au bout du compte, Daniel Jeanneteau relève ce challenge de nous embarquer dans une quasi-réminiscence de Tennessee Williams.

 

 

 

 

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Phèdre(s) : lettre ouverte à Isabelle Huppert…

Phèdre(s) – Spectacle vu le 24 mars 2016 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe
A l’affiche de l’Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’au 13 mai 2016
De Wajdi Mouawad, Sarah Kane et J.M. Coetzee
Mise en scène : Krzysztof Warlikoswki

En sortant de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, j’ai eu envie d’écrire une lettre enflammée au monstre sacré Isabelle Huppert…

Chère Isabelle, merci d’avoir accepté d’incarner les trois Phèdres de Warlikowski. Merci d’être aussi plurielle, aussi multiple, aussi innombrable. Merci d’être incandescente, magnétique, lumineuse, hypnotique, magistrale, fascinante, envoûtante. Merci d’être une reine parmi les reines. Lorsque vous apparaissez, Aphrodite ultra sexy de Wajdi Mouawad, on devine déjà l’inoubliable soirée que vous allez nous offrir. De la déesse de l’Amour à cette figure centrale de la mythologie – Phèdre brûlante de passion pour Hyppolite, le fils de son mari Thésée – vous entrez comme par effraction dans l’imaginaire de cette légende collective, vous la violentez, vous la diffractez. Cette Phèdre surgie de la pièce Une Chienne de Wajdi Mouawad emprunte aux textes d’Euripide, Eschyle, Sénèque. Avec Mouawad, grâce à lui, vous offrez au destin de cette première Phèdre une trajectoire tout autre, un chemin vers la sexualité, la lutte et l’émancipation des femmes.

 

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©Pascal Victor

Plus tard, après que vous avez fait disparaître cette première Phèdre à coup de nœud coulant, vous faites entendre la Phèdre de Sarah Kane. Avec une force inouïe, sans doute jamais atteinte. Cette Phèdre incestueuse, charnelle, exaltée, centrée sur son désir sexuel. Cette mère maladivement jalouse de sa fille, une Strophe elle-même incestueuse née de la plume de Sarah Kane.

Un deuxième nœud coulant plus tard, vous voici métamorphosée en Elisabeth Costello, cette conférencière autobiographique mise en avant par J.M. Coetzee. Tellement différente des deux précédentes Phèdres que vous avez incarnées précédemment. Mi-cérébrale, mi-taquine, vous nous faites voyager dans un tout autre univers. Et lorsque, tout à coup, au détour de vos exposés un brin provocateurs, vous déclamez une tirade de Racine, la grande tragédienne que vous êtes nous cueille intégralement, profondément et parfaitement.

 

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Vos partenaires de scène se surpassent à votre contact. Agatha Buzek, Andrzej Chyra, Alex Deccas, Gaël Kamilindi et Nora Krief sont sublimés par votre présence. Chère Isabelle, merci de repousser à ce point les limites de ce qui peut émerger sur une scène de théâtre. Quiconque aime le théâtre est nécessairement follement éperdu de vous…

 

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Cabaret Léo Ferré au Studio-Théâtre

Cabaret Léo Ferré – Spectacle vu le 19 mars 2016
A l’affiche du Studio-Théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 8 mai 2016
De Léo Ferré
Direction artistique : Claude Mathieu
Direction musicale :  Benoît Urbain
Avec les comédiens : Martine Chevallier, Véronique Vella, Alexandre Pavloff, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Christophe Montenez et Pauline Clément
Et les musiciens : Benoît Urbain, Paul Abirached, Olivier Moret et Alain Grange

Ni Dieu, ni Maître !

Spectacle d’une heure sur les œuvres du chanteur libertaire, la magie est liée à l’interprétation subtile des 17 chansons par les 7 comédiens du Français ; le choix des œuvres paraissant en parfaite harmonie avec la personnalité que chacun a voulu nous offrir. Toutes les dimensions du poète en ressortent magnifiées et nous sommes emportés par l’utopie, la soif de liberté et le jusqu’au boutisme de cet auteur au genre unique.

Parmi ce voyage de 50 ans de créations, quelles seraient les 3 chansons qui nous entraineraient particulièrement dans la passion et l’émotion ?

Le trio de la Maffia constitué par Serge Bagdassarian, Alexandre Pavloff et Christophe Montenez (quelle voix !), nous terrorise, et nous sommes prêts à accepter à peu près n’importe quoi et « Tant pis si t’es au bas d’l’affiche, t’avais qu’à êt’ dans la Maffia ».

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©Vincent Pontet – coll. Comédie-Française

Le Paris Canaille des années 1955 nous saute au visage grâce à la fougue et à la puissance unique de Véronique Vella et à « ses Brins des Lilas, Fleurs de Pantin et ses p’tits tapins qui font merveille ».

Enfin, La Mélancolie incarnée par Martine Chevallier nous transperce, aligne en nous l’humain et le divin !

Au-delà d’une interprétation alliant profondeur et légèreté, c’est le travail de l’équipe sur tout le spectacle qui émane. « Concentration, fraternité et attention qualifient autant nos répétitions que les relations entre nous, et cela à chaque représentation », nous dévoile Martine Chevallier.

Le spectateur le sent et en ressort transformé. Sans hésiter, offrez-vous ce présent avec ces compagnons respectueux de Léo Ferré !

Magali Rosselo

Tempête sous un crâne - Camille et Claire

Reprise au TGP de Tempête sous un crâne : du théâtre populaire !

Tempête sous un crâne – spectacle vu le 26 mars 2016
À l’affiche du Théâtre Gérard Philippe jusqu’au 10 avril
D’après Les Misérables de Victor Hugo
Adaptation : Jean Bellorini et Camille de La Guillonnière
Avec Mathieu Coblentz, Karyll Elgrichi, Camille de La Guillonnière, Clara Mayer, Céline Ottria, Marc Plas, Hugo Sablic

« Il y a un spectacle plus grand que la mer, c’est le ciel ; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c’est l’intérieur de l’âme. » Les Misérables, Victor Hugo

Et l’intérieur de l’âme, par la magie du théâtre, ça peut tenir sur quelques planches, et dans la voix et le corps d’une poignée de comédiens. Avec les matériaux de la rue, loupiotes de bal populaire, pétales de papier, bonnets de laine et baskets… Avec la fougue de la jeunesse, des voix et des corps d’aujourd’hui nous parlent de cet hier comme d’un aujourd’hui.

À jardin : piano, accordéon, guitare et basse électriques (Céline Ottria); à cour : batterie (Hugo Sablic); au centre du plateau, « première époque », un lit aux montants de fer, un arbre nu de bois de récup’, deux acteurs (Camille de La Guillonnière et Clara Mayer), « seconde époque » (période parisienne, au cœur des émeutes de 1832), trois autres s’y ajoutent (Mathieu Coblentz, Karyll Elgrichi, Marc Plas), un vélosolex – car la fébrilité et la mobilité s’emparent de cette époque; à l’avant-scène, à deux reprises, une grande flaque de pétales rouges, flaque de fleurs gaies ou du sang des combats. Des lumières précises et élégantes structurent l’espace et le temps. La musique, contrepoint sensible, parfois s’empare d’une scène et c’est le chant de Céline Ottria, quelques notes d’accordéon, un riff de guitare, le rythme sourd d’une percussion qui vont faire battre les cœurs à l’unisson.

Tempête sous un crâne - émeute
© Pierre Dolzani

« Lueurs qui passent »

« Dans le chaos de sentiments et de passions qui défendent une barricade, il y a de tout; il y a de la bravoure, de la jeunesse, du point d’honneur, de l’enthousiasme, de l’idéal, de la conviction, de l’acharnement de joueur, et surtout, des intermittences d’espoir. » Chapitre XIII, « Lueurs qui passent »
Ce « tout » qui fait ce chaos de sentiments, c’est le même qui foisonne au cœur de cette représentation : bravoure – il en faut pour relever le défi de l’adaptation de ce chef-d’œuvre ! et pour affronter l’apprentissage et la restitution de ce texte monumental, jeunesse – les comédiens en débordent, enthousiasme, idéal… De la légèreté aussi, car, malgré le poids du titre, et le tragique du sujet, dans cette Tempête sous un crâne s’égrènent aussi traits de malice et sourires.

On peut s’inquiéter, les premières minutes, de la radicalité du parti pris : face au public, sagement debout côte à côte, quoique perchés en léger déséquilibre sur le lit, deux comédiens narrent cette Tempête. Mon jeune voisin, format « à l’américaine » (« oversized » de partout, baskets, jean, embonpoint, tchatche) prévient sa prof, un rang au-dessus : « Les Misérables, j’avais déjà pas lu, ouais, ça craint trop, m’en fous, moi je dors, mais bon, faut savoir, j’ronfle à cause de mon gros bide et de mes grosses narines ». Ohoh, prometteur. Entracte : « m’dame, sérieux, j’avais dis que j’allais pas aimer, j’ai pas dormi, ça va, c’est pas mal ». Héhé ! Bravo à lui d’avoir « laissé sa chance » au spectacle, et bravo aux artistes d’avoir tenu éveillé ce gaillard pas gagné d’avance. Du théâtre populaire ! et « populaire » est un grand et beau mot, qui n’exclut pas l’exigence.

Première période, Camille de la Guillonnière et Clara Mayer, à deux, se répartissent le récit, tour à tour Jean Valjean, narrateur, Fantine, parfois les deux de concert – car Jean Valjean, Fantine… c’est tout un chacun : grande simplicité du dispositif, mais quelle gymnastique mentale incroyable – qu’en conteurs vibrants ils savent nous faire oublier…
Plus tard ils seront cinq comédiens sur le plateau, la narration sera plus souvent bousculée par des moments dialogués, incarnés.

Dits, clamés, fredonnés, joués, chantés, les mots de Victor Hugo nous parviennent avec clarté, vigueur, on n’en perd pas une goutte. Comme une réduction en cuisine : on a concentré les sucs. Réaliste peinture de la société; engagement politique – autant dans ses romans qu’à la tribune de l’Assemblée nationale; finesse, tendresse du regard sur les passions humaines, tout y est de l’écriture d’Hugo et de l’épopée des Misérables. Les comédiens se partagent ses mots puissants, et au passage les gorgent de leur propre sève, nous les renvoient comme rafraîchis, étonnamment vivifiés. Ils vont s’entasser tous les cinq sur le vélosolex pour raconter le déploiement des émeutes à travers Paris, et ils le feront une joie vorace. Et dans cette fiévreuse course des vies et de l’Histoire, Jean Bellorini et Camille de La Guillonnière et la troupe ont su préserver des bulles de poésie; des morceaux de papier rouge seront lancés en l’air et mettront un temps infini à redescendre, suspendant l’attention à leur douce retombée, Marius-Mathieu Coblenz trouvera, perdra, retrouvera des raisons de vivre, Marc Plas entamera une danse étrange, désossée et solitaire, Clara Mayer, petit Gavroche pétillant et bravache, tombera sur la barricade avec vaillance et on en aura le regard troublé, Karyll Elgrichi, longue tige brune sera une Eponine dure et déchirante.
Allez palpiter avec eux.

 

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Le syndrome de Cassandre par le clown magi-chien

Le Syndrome de Cassandre – Spectacle vu le 17 mars 2016
A l’affiche du Théâtre de Rond-Point jusqu’au 10 avril 2016
Un spectacle de et avec Yann Frisch
Coécriture Raphaël Navarro

Quand un clown prisonnier d’une cage invisible nous appelle au secours…

Il nous accueille une banane à la bouche. Mais lui ne l’a pas, la banane. Il est plutôt maussade, bougon, sombre et mélancolique.
On a l’impression de le déranger. Le sentiment d’être au zoo, stoppés net devant la cage d’une créature évoquant un homme à tête de chien. Une cage d’exception pour un être d’exception. Qui est-il ? Mi-clown mi-magicien, il est surtout extrêmement seul, bien qu’habitué aux visites comme la nôtre. Alors il se moque de nous, contrefait nos rires. Et plus il raille, plus on rigole.

Il semble n’avoir jamais connu d’autre univers que ce cube transparent, cette prison de verre qui abrite objets de compagnie et fantasmes les plus fous. Aux côtés d’un pantin désarticulé qu’il nous présente comme sa mère se côtoient une chaise invisible, une scie musicale, un tiroir façon jukebox, un cochon en plastique patriote, une échelle d’accès à un nuage, et tout un tas d’accessoires dignes des plus grands illusionnistes.

 

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©Sylvain Frappat

Philosophe résigné, poète désabusé, artiste incompris, le « magi-chien » se plie de plus ou moins bonne grâce à nos desiderata. Quitte à friser le ridicule, à sombrer davantage dans la dépression. A plusieurs reprises, il tente de nous faire passer notre chemin. Alternant la conjuration, les injonctions, osant jusqu’aux injures. On a beau se sentir un peu cruel, on ne peut cependant s’empêcher de demeurer. D’épier chacun de ses gestes, à l’affût de nouveaux tours et de bons mots. N’est-on pas venu pour rire à ses dépens, pour rire envers et contre tout, pour rire du meilleur et du pire ? Car le pire est toujours à venir… C’est ce que notre clown tente de nous faire entendre, à l’image de la Cassandre des tragédies grecques. Il n’y parviendra qu’à l’ultime fin du spectacle – et quelle fin !

Sacré champion du monde de magie close-up en 2012, Yann Frisch se dévoile ici davantage clown que magicien :

1 – Yann Frisch est circassien, magicien, clown, poète, comédien, et surtout bourré de talents.
2 – Lorsqu’il prend à partie le public, c’est toujours de façon subtile et percutante : notre Cassandre, c’est lui !
3 – Rarement fin de spectacle nous aura autant sidérés : le clou du spectacle.

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Vanishing Point… sur la route avec Marc Lainé et les Moriarty

Vanishing Point. Les deux voyages de Suzanne W. – spectacle vu le 19 mars 2016 à la Ferme du Buisson, Noisiel.
Actuellement en tournée, notamment du 12 au 15 avril au Théâtre National de Toulouse.
De et mis en scène par Marc Lainé.
Avec : Marie-Sophie Ferdane, Marie Michaud, Jean-Philippe Perras et les musiciens de Moriarty : Thomas Puéchavy, Vincent Talpaert, Stephan Zimmerli et Juan Guillermo Dumay.

Vous aimez les road-movies ? Vous adorerez la « road-pièce » de Marc Lainé.

Être emporté par une histoire, embarqué dans un voyage, ému par des destins. Telle est souvent la sainte trinité du spectateur de théâtre, souvent implorée quand le noir s’installe, mais pas toujours réunie. C’est peu dire que « Vanishing Point ou les deux voyages de Suzanne W. » écrit, scénographié et mis en scène par Marc Lainé permet d’atteindre ce graal.
Sur le plateau, une vieille voiture : celle de Suzanne W. Cette Honda fatiguée va nous mener de Montréal aux rives de la Baie James, à plus de 1 000 kms au nord du Québec. Suzanne embarque Tom à son bord. Un auto-stoppeur à la recherche de son amour perdu, une chanteuse française prénommée Joe.

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©Patrick Berger
Le duo parcourt les grands espaces canadiens, suit des routes rectilignes que bordent des forêts interminables, s’arrête dans des motels improbables désertés de toute humanité, traverse sous des tempêtes de neige la réserve indienne des Cris, aux confins de lacs gelés.
Cette quête initiatique est rythmée par les interventions de Joe, qui s’immisce dans les rêves et dans l’histoire naissante de Tom et Suzanne.
Il ne faut pas trop en dire, tant le plaisir que procure ce spectacle est grand et tient autant à l’originalité de son dispositif scénique qu’à son intelligente construction narrative. A l’issue de ce beau voyage, on sort habité par un souffle puissant, une émotion inédite. Et une furieuse envie, à notre tour, de prendre la route jusqu’à Waskaganish et Mistissini, les Moriarty en fond sonore…

 

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Ce spectacle créé en Mars 2015 au Théâtre National de Chaillot a déjà beaucoup tourné. Il reste quelques étapes pour suivre Suzanne W. dans son voyage initiatique :

1 – On est totalement immergé dans la scénographie astucieuse de Marc Lainé. Théâtre, cinéma, installation, musique… les disciplines s’entremêlent avec une totale fluidité, servant admirablement le récit.
2 – Personnage à part entière, l’efficace bande-son jouée en direct par les Moriarty est un pur bonheur.
3 – Le trio de comédiens incarne avec ferveur leurs personnages. Mention spéciale à Marie-Sophie Ferdane, incandescente, chamanique et hypnotique.

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Notre crâne comme accessoire, une vraie pièce de troupe

Notre Crâne comme accessoire – Spectacle vu le 12 mars 2016
A l’affiche du Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 26 mars 2016
Une création collective de la Compagnie Les Sans Cou
Librement inspirée du Théâtre ambulant Chopalovitch de Lioubomir Simovitch
Mise en scène : Igor Mendjisky

Notre crâne comme accessoire, une forme de théâtre de résistance…

On les avait quittés mi-novembre 2015, au moment où leur spectacle Idem venait de se faire rattraper par la sinistre et effroyable actualité. Les voici de retour. Toujours les armes à la main. Mais cette fois-ci leurs mitraillettes sont en plastique et leurs épées en bois. Car la compagnie Les Sans Cou a choisi de nous raconter l’histoire du théâtre ambulant Chopalovitch, cette troupe itinérante qui débarque en 1941 dans un village de Serbie occupé par l’Allemagne nazie. Ils réinterprétent la trame de Lioubomir Simovitch, tentent de répondre à leurs propres questionnements. Que ferait-on en temps de guerre ? Quelle serait notre place, à nous les baladins, les artistes ? Prendrions-nous les armes ? Comment réagirions-nous face à la barbarie? Aurions-nous la force de ne pas avoir peur ? Que deviendrait notre théâtre ? Tant de questions jetées pêle-mêle par Igor Mendjisky et sa bande pour construire un spectacle fort, drôle, émouvant, sans doute un poil fouillis, mais salvateur et nécessaire.

 

Sans trop dévoiler de la représentation, citons quelques trouvailles et instants magiques qui nous resteront longtemps en mémoire. La scène d’ouverture, à l’image de cet esprit de troupe un brin potache qui est leur marque de fabrique. La scène au bord de l’eau, entre violence charnelle et rêverie hypnotique. L’ambiance cabaret qui flotte sur le décor naturel des Bouffes du Nord. La scène des obsèques du Loup (eh oui, on a croisé un loup et trois petits cochons !) qui nous offre la clé d’un titre de pièce délicieusement énigmatique. Le talentueux multi-instrumentiste Raphaël Charpentier qui fait partie intégrante du récit. Et tous ces personnages, attachants ou monstrueux. Chopalovitch le chef de troupe philosophe, le Broyeur et son trombone ensanglanté, Sophie la danseuse envoûtante, Gina et Babich au langage fleuri, Miloun le militaire qui se rêve comédien… Et puis Victor, sans doute le plus émouvant de tous. Brisé par la vie, celui-ci a décidé de s’en inventer une autre. Une existence qui ne serait que jeu, un destin où le monde entier serait une immense scène de théâtre…

Igor « Chopalovitch-Mendjisky » et sa troupe ambulante nous donnent envie, s’il en était besoin, d’aller encore et toujours plus au théâtre :

1 – Comme toujours dans les propositions créatives des Sans Cou, on sent le plaisir qu’ils ont pris dans l’écriture collective…
2 – …un plaisir palpable sur scène, totalement communicatif, qui nous accompagne bien au-delà des deux heures que durent le spectacle.
3 – Un plaisir qui fonctionne sur petits et grands : emmenez-y vos ados, ils adoreront !

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La Mer…ou le calme avant la tempête

La Mer – Spectacle vu le 13 mars 2016
A l’affiche de la Comédie-Française jusqu’au 15 juin 2016
Une pièce d’Edward Bond, mise en scène Alain Françon

Une remarquable entrée au répertoire pour un spectacle d’une beauté totale et limpide

Son nom est Bond. Edward Bond. Il est détenteur d’un permis de nous émouvoir, et il ne s’en est pas privé puisqu’il est le plus grand dramaturge britannique vivant. Son œuvre, souvent montée en France par de grands metteurs en scène, n’était pas encore entrée au répertoire du Français.
C’est chose faite, aujourd’hui, avec La Mer, l’une de ses pièces les plus jouées en Grande-Bretagne.
Et pour conduire ce beau navire, Eric Ruf a confié la barre à Alain Françon, qui a déjà créé de nombreuses pièces du britannique. Ce grand directeur d’acteurs était sans doute le meilleur choix pour conduire la troupe à travers les entrelacs de cette pièce foisonnante où entrent en collision les destins, les angoisses, les espoirs, les ambitions des nombreux personnages qui la composent.

 

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©Christophe Raynaud de Lage coll. Comédie-Française

Nous sommes en 1907, mais pas encore réellement au XXème siècle. Bientôt, les canons tonneront et précipiteront le monde dans la tragédie. Pour l’heure, cette petite ville du Suffolk, au nord de l’Angleterre, voit sa musique quotidienne perturbée par le naufrage d’un bateau, au cœur d’une violente tempête, provoquant la mort de Colin.
Son ami rescapé Willy (formidable Jéremy Lopez, tout en sobriété et émotion rentrée), se voit plongé dans la micro société locale, dominée par la terrible Louise Rafi (indispensable Cécile Brune) qui régente son petit monde : Jessica (hilarante Elsa Lepoivre), sa suivante qui aimerait prendre plus de place, Rose (émouvante Adeline d’Hermy), sa nièce, à qui était promis Colin, Hatch (parfait Hervé Pierre), le commerçant de tissus, adepte de la théorie du complot, le Pasteur (excellent Eric Génovèse), placide garant de l’ordre moral, Evens (méconnaissable Laurent Stocker), l’ermite Cassandre de la plage…il faudrait tous les citer car ils composent un formidable kaléidoscope très tchekhovien d’une société au bord de l’implosion, au crépuscule d’une époque qui va bientôt disparaître dans le feu et l’acier.

 

LA MER - Edward Bond_1

Cette entrée au répertoire est sans doute le premier acte fort du mandat d’Eric Ruf au Français. Il ne faut pas rater cette belle et grande création :

1 – Tous les comédiens sont, comme souvent au Français, absolument impeccables et composent leur partition avec beaucoup de cohérence et de clarté.
2 – La très belle scénographie de Jacques Gabel nous transporte sur les rives de la mer du Nord, dans les brumes du Suffolk, au cœur de cette ville si britannique.
3 – La mise en scène d’Alain Françon est limpide et met en valeur ce petit bijou d’observation d’une société anglaise dans une ambiance de lutte des classes larvée et de basculement d’époque.