Yongoyely, de Circus Baobab : femmes puissantes

A la fin de Yongoyely, devant l’ovation debout qui salue le spectacle, Yann Ecauvre, metteur en cirque et scénographe du spectacle, prend la parole pour parler du Cirque social guinéen Circus Baobab. Et c’est admirable et passionnant, cette structure qui permet à des jeunes gens hors des circuits scolaires, parfois même hors des circuits sociaux et familiaux, d’entrer dans cette belle aventure du cirque, d’y trouver un cadre et d’y développer des compétences.

Mais ce n’est pas la démarche sociale qui a fait se lever la salle : c’est un spectacle abouti, riche de sens, de valeurs et de prouesses. Ce sont des artistes accomplis, beaux et enthousiasmants. Ce sont les émotions partagées, le plaisir, la surprise, l’admiration, les yeux qui brillent.

Après le très remarqué, Yé ! (l’eau), qui puisait son inspiration dans la richesse de l’eau, Yongoyely se nourrit à la source du cœur des hommes, et surtout des femmes, ici mises à l’honneur.
C’est une rumeur urbaine qui enfle avant que le spectacle ne démarre, un brouhaha de ville, des klaxons, des stridences citadines et mécaniques, des cris et des interpellations. Une atmosphère sonore des rues de Conakry, d’où est originaire la troupe. Neuf jeunes gens s’avancent – jupettes, brassières, joggings, fluo et wax, matières et couleurs actuelles, des silhouettes très contemporaines – six femmes, trois hommes qui vont se percher hiératiquement sur neuf parpaings verticaux, comme une statuaire d’aujourd’hui.
Avant de se déchaîner, s’empiler à deux, trois, cinq, six sur un parpaing, chuter, se relever, s’envoler, danser, chanter.
 

 
En voix off des témoignages de vie intimes, des interrogations de femmes sur le quotidien, le labeur, les rites d’initiation et l’excision (le titre signifie « l’exciseuse », en langue sosso), s’entrelacent aux numéros d’acrobatie les plus spectaculaires. Chants séculaires et danses urbaines racontent un univers à la trame dense et foisonnante, tissage serré d’une modernité tonique et fiévreuse, et d’une tradition très vivante – avec ses richesses qui nourrissent et ses archaïsmes dont on cherche à s’affranchir.
Le cirque se déploie devant nous sur un plateau nu, les parpaings se feront assises, muret, les agrès – barres asymétriques, poutres – sont tenus à la main par les artistes : puissance du collectif, virtuosité des individus. On est ainsi saisis devant ces deux colonnes, deux fois trois êtres humains sur les épaules les uns des autres, qui soutiennent un portique sur lequel évoluera une cordiste vive comme une flamme, saisis d’une sensation conjuguée de solidité et de fragilité, de précarité et d’équilibre.
 

 
Les femmes, colonne vertébrale inébranlable et membres souples, portent des parpaings sur leur tête, portent la famille, le travail, les hommes, la religion, le poids du passé, l’envie du futur.
Ce sont elles les puissantes de Yongoyely, les forces vives. Les hommes assument avec le sourire de détourner le mythe de leur prétendue supériorité. Toutes et tous sont extraordinairement agiles, font montre d’une incroyable technique : acrobaties, voltige, portés, mas chinois, barre russe, banquine, fouet enflammé… les numéros se succèdent avec maîtrise et brio. Krump, hiphop et danses traditionnelles, rap et chants s’y intercalent ou s’y superposent. Des parpaings, elles et ils érigent des murs, que d’un coup de talon elles et ils dépassent et abattent. On a souvent le souffle coupé devant l’audace et la beauté de ces artistes, de leurs hautes voltiges et de leur message d’espoir et de liberté.
Un spectacle féministe et flamboyant, qui prend aux tripes et au cœur.

Marie-Hélène Guérin

 

YONGOYELY
À La Scala – Paris jusqu’au 2 mars 2025
Direction artistique Kerfalla Camara
Mise en Cirque et Scénographie Yann Ecauvre
Avec Kadiatou Camara, Mamadama Camara, Yarie Camara, Sira Conde, Mariama Ciré Soumah, M’Mah Soumah, Djibril Coumbassa, Amara Tambassa, Mohamed Touré
Intervenants cirque Julie Delaire & Mehdi Azéma | Création musicale Yann Ecauvre et Mehdi Azéma
Chorégraphie collective Yann Ecauvre, Mehdi Azéma, Julie Delaire, Mouna Nemri & les artistes
Création de costumes Solenne Capmas | Lumières et son Jean-Marie Prouvèze | Producteur délégué Richard Djoudi

Découvrez l’univers de Circus Baobab :

R.O.B.I.N. : la justice sociale comme Zone à défendre

Au Théâtre Paris Villette dont la programmation jeunesse est toujours passionnante, on voit en ce moment une transposition actuelle très réussie de l’histoire de Robin des bois.

Sur tout le fond de scène, un pan de forêt emprisonné derrière des barreaux. Planté devant, un petit panneau nous prévient : « Histoire triste ». Bientôt enlevé par une main énergique. Il n’est pas l’heure de se laisser abattre.

Clémence Barbier, Paul Moulin, Maïa Sandoz ont installé le jeune Robin et sa sœur Christabelle dans une ville d’aujourd’hui avec des rues des commerces un hôpital vaille-que-vaille des écoles couci-couça une forêt-mais-où-on-n’a-pas-le-droit-d’aller. Les parents s’étaient rencontrés à la fête de la brioche, un jour d’été où l’air était « doux comme un agneau ». Maman travaille à réparer des trucs et des machins, des mobylettes et des grille-pains, des fers à souder et des robots ménagers, et Papa est employé aux espaces verts de la ville. Ils répondent au bucolique nom de Desbois, et lorsqu’il fallut déclarer leur premier enfant, un discret air de rébellion leur souffla à l’oreille le joli prénom de Robin. Puis pour la cadette le poétique Christabelle, ce qui a un certain panache, n’est-ce-pas.
La cité est régie par Guy de Guibourne, bigboss bétonneur, engrangeur de dîmes et gabelles, grand interdiseur de tout : d’aller dans la forêt, d’écouter la chanson fétiche des Desbois « Quand le vent se lève » – de Johnny L’Ecarlate – (qui cousinerait gentiment avec L’Estaca de Lluis Llach ?), de courir en descente, de courir tout court, et de bien trop d’autres choses encore.

Ça ne va pas si mal chez les Desbois. Malgré les factures de tout trop cher on s’aime et on s’amuse, on apprend à tirer à l’arc et on chante en catimini « Quand le vent se lève » de Johnny L’Ecarlate. Ça ne va pas si mal, ça va bien même.

Jusqu’au jour où la rejetonne Guibourne humilie Robin devant tous les copains d’école en lui lançant « pauvre nul de sale pauvre ». Claque morale qui révèle à Robin le concret de la violence de la domination de classe.
Jusqu’au lendemain où le papa Guibourne décide de lancer la ville dans un « projet fédérateur » destiné fort populistement à souder la population autour de la perspective du bonheur que peut apporter un parc de loisirs aquatiques. Avec 22 toboggans. L’hôpital et l’école peuvent bien attendre. Les maisons rasées et les arbres coupés pour faire place n’avaient qu’à pas être là. Pour trouver les fonds, trois dispositions nettes et efficaces, prenons-en de la graine :
– Obligation d’acheter des trucs neufs
– Obligation de jeter les vieux trucs
– Interdiction de réparer les trucs
Le progrès par la dé-décroissance. Et voilà comment la famille Desbois, dont la maman est réparatrice-de-trucs, passe de modeste à si pauvre qu’elle doit voler pour se nourrir. Le salut viendra de la forêt, terre-mère où les enfants trouveront refuge, formant une utopique communauté sylvestre avec d’autres jeunes, qui y cherchaient eux aussi havre, chaleur humaine, saine subsistance et possibilité de s’inventer une vie.

« – Et qui était le chef de votre bande ?
– Pas de chef.
– Comment ça, pas de chef ? Un groupe sans chef, c’est comme un repas sans viande, ça n’existe pas !
– Et comment faisiez-vous pour acheter des trucs ?
– On n’achète pas de trucs.
– Mais comment ! comment est-ce possible ! »

Sept années passent, Christabelle et ses compagnons se font arrêter dans la forêt. S’ouvre alors le second volet de la pièce, un procès qui les voient être accusés d’association de malfaiteurs (autre nom d’une manifestation pacifique), travestissement (autre nom d’un bal masqué), sabotage, vols en bande organisée…
Mais qui sabote quoi, et qui vole qui ? qui se dissimule et qui ment ? qui blesse la collectivité et qui la répare ?
Un malicieux retournement de situation retourne l’axe du procès : et si Robin – ou R.O.B.I.N. – était le nom d’une organisation secrète visant à mieux répartir les richesses ? et si les hors-la-loi n’étaient pas ceux qui sont sur le banc des accusés ?

Clémence Barbier, Paul Moulin et Maïa Sandoz ont concocté une salutaire et tonique adaptation du mythe de Robin des bois. L’écriture est rythmée, souvent poétique, toujours franche et vive. Les quatre interprètes se font enfants, adultes, riches ou pauvres, juges ou accusés, leur souplesse de jeu et une grande limpidité de mise en scène permettent de ne jamais s’égarer entre les protagonistes.
Maïa Sandoz a su créer une belle théâtralité, faite de simplicité et d’onirisme, autour de cette histoire qui, de tristement banale, prend une enthousiasmante ampleur. La scénographie est légère, tout en mouvements, les lumières et la création sonore sont soignées, l’espace est utilisé astucieusement, les accessoires et les costumes ont de l’esprit.
R.O.B.I.N. s’adresse aux enfants avec malice et maturité. Le texte aborde sans métaphore édulcorante mais avec beaucoup de fraîcheur et de frontalité les questions de la justice sociale et de l’impact de la société capitaliste et de consommation sur la nature, et les êtres vivants qui l’habitent, et offre une joyeuse leçon de solidarité et de désobéissance civile.
L’espoir est une Z.A.D. et R.O.B.I.N. la défend avec élan et une joie vivifiante !
A voir en famille à partir de 8 ans.

Marie-Hélène Guérin

 

R.O.B.I.N.
Au Théâtre Paris-Villette jusqu’au 2 mars 2025
texte Clémence Barbier, Paul Moulin, Maïa Sandoz / mise en scène Maïa Sandoz / jeu (en alternance) Clémence Barbier, Maxime Coggio, Jeanne Godard, Anysia Mabe, Angie Mercier, Paul Moulin, Soulaymane Rkiba, Aurélie Vérillon / avec les voix de Ariane Begoin, Matthieu Carle, Sienna Leymarie, Manon Moulin, Quentin Rivet, Achille Riou, Maïa Sandoz / assistanat à la mise en scène Élisa Bourreau / mission relations publiques Mathéo Chalvignac / collaboration chorégraphique Gilles Nicolas / scénographie Catherine Cosme, David Ferré, Maïa Sandoz / lumière Romane Metaireau / costumes Muriel Senaux / musique Christophe Danvin / création sonore Grégoire Leymarie / régie générale David Ferré / intervention graphique Louise et Guillaume Moitessier / administration, production Agnès Carré / diffusion Olivier Talpaert – En votre Cie
Photos ©Laurent Schneegans

production  Théâtre de L’Argument / coproduction Théâtre des 2 Rives – Charenton-le-Pont, Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine, Théâtre de l’Usine de Saint-Céré, Les Célestins – Théâtre Lyon / soutiens Théâtre du Fil de l’Eau – Pantin, région Ile de France, ville de Paris, TNBA / avec la participation du Jeune Théâtre national / Le Théâtre de L’Argument est conventionné par la DRAC Île-de-France et le Conseil départemental du Val-de-Marne

Mon petit cœur imbécile : souffle aux cœurs

Pour représenter l’adaptation théâtrale de Catherine Verlaguet du roman de Xavier-Laurent Petit « Mon petit cœur imbécile », le metteur en scène, et actuel directeur des Tréteaux de France, Olivier Letellier nous place au sein d’une scénographie sonore et visuelle circulaire : 360 degrés enveloppant dans lesquels nous allons prendre place. Nous allons palpiter de ce qui se raconte et se vit autour de nous. Nous, le cœur du dispositif par lequel tout va converger pour mieux nous irriguer. Car c’est bien de cela dont il s’agit. De cœur !

Celui d’Akil, âgé de 3417 jours, 9 ans 4 mois et 7 jours, qui ne veut pas battre comme battent les autres cœurs. Il menace de s’emballer, ce petit cœur imbécile à chaque émotion vive ou effort soutenu. Mais aussi de celui de Maswala sa mère. Cœur sans faille, à toute épreuve, endurant les sollicitations les plus folles. Cœur maternel immense et déchiré par la maladie de son fils.
L’intervention chirurgicale qui soignerait Akil coûte 75 millions ! Plus de 35 ans de salaires de Maswala. Le père travaille loin, très loin, sur un chantier étranger. Il ne peut pas faire parvenir cette somme à la famille. Mais que celle-ci ce rassure, il reviendra … bientôt. Dans la Kedja (maison) ou vivent Akil, Maswala, la grand-mère et l’oncle Zuzu (absent autant que le père ou presque), il n’y a donc pas d’autre remède que l’élixir amer du docteur Apollinaire pour calmer le cœur malade de l’enfant. Cela fonctionne mais pour combien de temps encore ? 3417 jours que ce cœur menace de lâcher à chaque palpitation. 3417 jours sans le droit de bouger, de danser, de courir… Alors Akil compte. Avec l’aide de l’institutrice Madame « Quoi de Neuf ? », il se consacre à l’école et à ses études pendant que sa mère court. Moyen de transport utile et exclusif. Jusqu’au jour où Maswala apprend, par le truchement d’un article de journal abandonné dans la savane, que courir peut rapporter de l’argent. Magda, championne nationale, vient de gagner 150 millions en finissant première du marathon de la grande ville du pays. 150 millions pour courir 42,195 km en 2heures 41 minutes et 23 secondes… Trois vies de labeur ne suffiraient pas à rapporter une telle somme ! Mais surtout, 150 millions c’est le double des 75 millions nécessaire à l’opération. C’est décidé, Maswala va devenir marathonienne pour sauver Akil ! Et nous spectat(co)eurs, captivés, haletant, allons vivre les mots d’Akil qui disent cette course effrénée vers l’espoir !

Elle sera le corps. Il sera le narrateur. Elle le souffle, lui le verbe. Elle va danser le récit qu’il va tracer.

Akil c’est Romain Njoh. Acteur-conteur lumineux qui, dès ses premiers mots, nous emporte dans l’univers d’une enfance trop vite essoufflée. Tout au long du récit il trouve le ton juste, l’équilibre nécessaire au jaillissement des émotions. Il nous promène du rire aux larmes tout en subtilité et intelligence. Maswala c’est Fatma-Zahra Ahmed, danseuse à la grâce hypnotique qui marie tous les styles de danse contemporaine pour incarner et sublimer ce récit héroïque aux accents de mythologie moderne.

CLDDM

 

MON PETIT CŒUR IMBÉCILE
Un spectacle des Tréteaux de France
Au Théâtre de la Ville jusqu’au 1er février
Texte de Xavier-Laurent Petit
Adaptation Catherine Verlaguet
Mise en scène Olivier Letellier
Avec Fatma-Zahra Ahmed et Romain Njoh
Chorégraphie Valentine Nagata-Ramos | Assistant à la mise en scène Guillaume Fafiotte | Scénographie Cerise Guyon | Création son et musique Antoine Prost | Création costumes Augustin Rolland

Photos © Christophe Raynaud de Lage

Production Les Tréteaux de France, Centre dramatique national. Coproduction Théâtre Chevilly-Larue André Malraux – Le Strapontin, scène de territoire Arts de la Parole, Pont-Scorff – Le Phare-CCN du Havre Normandie – Le Volcan, scène nationale du Havre – Le Ballet du Nord-CCN Roubaix Hauts-de-France – Théâtre de Suresnes Jean Vilar – CREA Kingersheim – Théâtre du Champ au Roy, Guingamp. Avec le soutien du Théâtre de La Commune – Centre dramatique national.

Huellas : entre danse et cirque, un intense et beau voyage sur les traces de l’humanité

Un espace sonore végétal, animal, arboricole, du bois qui craque, le piétinement d’une course, des petits cris d’appel, puis une percussion, venue de loin dans le temps et dans l’espace… Dans la pénombre de la salle, c’est d’abord par l’oreille que Huellas nous attrape pour nous projeter ailleurs, dans le grand non-silence de la nature.


Huellas, ce sont les empreintes. Au sens propre, au sens figuré. Les marques laissées dans la terre par les pas, les pistes qu’on peut y lire, les échos qui résonnent du passé…

Les créateurs de Huellas sont allés observer les empreintes laissées par Néandertal avec les archéologues du site paléolithique du Rozel, en Normandie. Des milliers d’empreintes, de pieds et de mains d’adultes et d’enfants qui ont parcouru ce sol il y a 80.000 ans, autant traces de leur vie, de témoignages de leur présence d’êtres vivants, bougeant, cohabitant, échangeant, faisant société.

Huellas nous invite à les rejoindre un instant, pour construire par le geste un pont entre origines, présent et futurs.

Les acrobates Fernando González Bahamóndez, et Matias Pilet incarnent Néandertal et Sapiens – dont on sait aujourd’hui qu’ils ont coexisté pendant des millénaires ; Fernando, plus charpenté, longue chevelure en chignon, posture un peu ramassée, solaire Néandertal, et Matias, plus vif et crâne moins garni, Sapiens vif-argent; l’un qui est costaud, l’autre qui a le dos droit.

Si un intense passage, très beau, dans une dense obscurité trouée d’une diagonale de lumière acérée comme une lame, les voit s’affronter, la plupart du temps les deux larrons paléolithiques sont complices, se transmettent, jouent, compèrent dans l’altérité et la complémentarité plutôt qu’ils ne s’opposent. Ils vont à la découverte l’un de l’autre, se taquinent, se chamaillent, se cherchent des poux (ou plutôt des moustiques)… Leur art de l’acrobatie ultra physique vire chaplinesque, on se marre comme des gamins (surtout quand on est un gamin) tandis que leurs corps élastiques et toniques subissent les plus invraisemblables vols planés, virevoltes et distorsions. Entre deux éclats de rire on a le souffle coupé de l’audace de leurs envols.

La virtuosité circassienne des deux acrobates se fond dans une chorégraphie proche de la danse contemporaine qui fait presque oublier la technicité de leur pratique. On les voit expérimenter d’étranges et athlétiques modes de déplacements autres que la bipédie – reptation, spirale, roue Cyr humaine…, défier les lois de la physiologie et de l’équilibre, inventer la musique, la danse, le moulage, le dessin par leurs gestes, leurs acrobaties, les traces de terre glaise sur leur peau…

Trois tonnes d’argile recouvrent la scène, en un losange un peu irrégulier qui suffit à faire décor sous les lumières très soignées de Sofia Bassim – découpes dorées dans des noirs profonds -, surface martelée, bosselée, sculptée d’empreintes, comme une aire de fouilles archéologiques.
Cette terre grise aux nuances changeantes est un magnifique support d’imaginaire et de narration, mais aussi un fantastique agrès horizontal, dont la matière souple se laisse malaxer, permet des chutes spectaculaires et donne de l’élan à des rebonds qui en deviennent irréels.
Ils sont accompagnés par la musique envoûtante de Karen Wenvl et Daniel Barba Moreno, merveilleusement venue du fond des temps, d’aussi loin que vient la tradition Mapuche dont est issue Karen Wenvl. Le chant et le tambour kultrun de Karen, la guitare percussive ou mélodique de Daniel habillent les deux artistes d’une mélopée hypnotique qui fait elle aussi décor.


Sous le regard subtil du metteur en scène Olivier Meyrou, portés par la poésie de ces lumières, de cet univers musical et sonore, Matias Pilet et Fernando González Bahamóndez offrent beauté, joie et énergie avec l’humour et la profondeur des grands clowns. Ils ont créé avec Huellas une magie un peu chamane qui nous fait changer d’espace-temps, où les gestes font naître l’humanité, où l’acrobatie se fait danse et le spectacle se fait transe.

Marie-Hélène Guérin

 

© Bonnie Colin

HUELLAS
Un spectacle de la compagnie Hold Up & Co
Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 18 janvier 2025, à voir en famille, à partir de 8-10 ans.
Mise en scène Olivier Meyrou
Avec Matias Pilet et Fernando González Bahamóndez
Musique Karen Wenvl et Daniel Barba Moreno
Scénographie Bonnie Colin
Création lumière Sofia Bassim
Régie plateau Salvatore Stara

Les très belles photos du spectacle sont signées Franck Jalouneix

Coproduction : La Plateforme 2 Pôles cirque en Normandie / La Brèche – Pôle national Cirque – Cherbourg-en-Cotentin, le Festival Cielos del Infinito (Patagonie chilienne), Agora – Pôle national Cirque Boulazac-Nouvelle-Aquitaine, Le Plongeoir – Cité du Cirque – Pôle national Cirque Mans Sarthe Pays de la Loire, Théâtre Philippe Noiret – Doué-la-Fontaine
Soutiens Direction générale de la création artistique – ministère de la Culture, DRAC Pays de la Loire – « Aide au projet en musique, danse, théâtre, cirque, arts de la rue » (ADSV), Département du Maine-et-Loire « Création d’Anjou » Partenaires : Le Champ de Foire (Saint-André-Cubzac) et Maison Bouvet Ladubay (Saumur)
Remerciements Site paléolithique du Rozel (Cotentin), Les 7 doigts de la main, Pôle d’interprétation de la Préhistoire (Les Eyzies)
Création le 13 janvier 2023 dans le cadre du Festival Cielos del Infinito, au Chili

Le Père Goriot, déjà les illusions perdues… une belle adaptation contemporaine

L’ancien Théâtre de Ménilmontant, Paris XXe, vient d’être repris par Serge Paumier et Nathalie Lucas. Ils l’ont baptisé Théâtre des Gémeaux Parisiens, en parallèle au Théâtre des Gémeaux d’Avignon qu’ils dirigent depuis 2019. Ils y font vœu d’en faire un lieu de création éclectique exigeant autant qu’un lieu de vie chaleureux.

En ce moment, on y voit un Père Goriot passionnant, sorti de sa gangue XIXe par David Goldzahl, qui a préservé la langue et la trame du texte tout en lui offrant une fraîcheur contemporaine.
Les codes du théâtre actuel sont maniés avec dextérité et sans lourdeur, allégés de cocasserie. L’adaptation alterne narration et jeu parfois dans une même phrase, avec beaucoup de fluidité.
En fond de scène, sous les pampilles du lustre de jais, une galerie de hautes boîtes noires tendues de tulle, mi-cachots mi-vitrines d’exposition, seront tout aussi bien ruelles parisiennes, salons bourgeois, modeste chambrette de la pension Vauquer ou loge à l’Opéra. La très réussie création musicale joue parfois de manière réjouissante des anachronismes – les sons d’aujourd’hui pouvant se faire parfaits traducteurs des humeurs d’hier. La scénographie dépouillée, élégante et nette, sous les belles lumières de Denis Koransky, vives de néons ou en clairs-obscurs à la Rembrandt offre un beau terrain de jeu à des comédiens plus qu’habiles.
 

 

« Rastignac – Le monde est infâme
Madame de Beauséant – Non, il va son train.»

Le Père Goriot est un des maillons de l’immense Comédie humaine (une centaine d’ouvrages — romans, nouvelles, contes aussi bien qu’essais, par laquelle Balzac se promettait de composer une « histoire naturelle de la société », susceptible de « représenter le drame qui se joue dans une société. »)
Si le personnage éponyme porte en lui la folie d’un amour paternel s’exacerbant du rejet de ses filles, thème qui structure le roman comme la pièce, c’est plutôt Rastignac, le jeune étudiant provincial qui cherche à se faire une place dans la haute société, qui est à l’avant-scène de cette adaptation, et avec lui l’avidité du monde, l’arrivisme, la soif du paraître.
 

 

« – Allez mon vieux, secoue les branches de l’arbre généalogique »

C’est Duncan Talhouët qui porte ce rôle pivot de Rastignac, ne le quittant qu’un instant, tandis que ces comparses se chargent de tous les autres personnages, majeurs ou annexes, nobles ou modestes – sans que l’on ne soit jamais égaré dans le récit tant l’adaptation et les codes de jeu sont limpides.
Duncan Talhouët est un Rastignac candide et ambitieux, calculateur autant que pantin des passions des autres, et qui va perdre ses illusions sans tarder. Duncan Talhouët est un peu plus adulte qu’on n’imagine ce jeune étudiant, mais il donne du charme et une intéressante complexité à son Rastignac.
Delphine Depardieu a de la finesse, un jeu sincère et droit, plein de fantaisie, elle excelle aussi bien dans la rusticité de quelque femme du peuple que dans l’aristocratique détachement des filles Goriot, toutes deux mariées noblement, ou la tendresse amère de la vicomtesse de Beauséant, lointaine cousine de Rastignac, souffrant d’être mal aimée.
Jean-Benoît Souilh est un épatant comédien, très généreux, dont on apprécie la remarquable plasticité et l’engagement physique. Il donne chair et cœur – bon ou mauvais – à tous les personnages qu’il incarne, notamment le Père Goriot et Vautrin, qu’il rend touchants au-delà de leurs disgrâces.

À voir pour le plaisir de la langue de Balzac, pour découvrir ou retrouver le piment de son portrait de la société parisienne ; pour la qualité de l’adaptation et de la mise en scène, impeccables, acérées comme une flèche, qui condensent avec vivacité le sel et le suc du roman ; pour le régal de ce trio d’acteurs très justes, joueurs et précis.

Marie-Hélène Guérin

 


 
LE PÈRE GORIOT
Aux Théâtre des Gémeaux Parisiens, jusqu’au 30 décembre 2024
D’Honoré de Balzac
Adaptation et mise en scène David Goldzahl
Avec Delphine Depardieu, Jean-Benoît Souilh et Duncan Talhouët
Scénographie et Costumes Charlotte Villermet | Lumières Denis Koransky | Son Xavier Ferri
Crédit photos © Studio photo de Jarnac
 

Heka, tout n’est qu’un faux-semblant : jonglerie 2.0

La compagnie Gandini Juggling – britannique mais très internationale puisque sur scène se côtoient des artistes taiwanaise, franco-vietnamienne, italienne, finnois.e, anglais d’origine éthiopienne et anglais d’ascendance italo-irlandaise – est depuis les années 90’ une figure majeure du renouvellement de la jonglerie contemporaine.
Elle propose aujourd’hui avec Heka un élégant spectacle à la croisée de la magie, du jonglage et de la danse contemporaine. Heka est la divinité personnifiant la magie dans le panthéon égyptien – et c’est sur les murs d’un tombeau égyptien qu’on trouve les plus anciennes traces de jonglerie, 3 femmes manipulant des balles. Titre en guise de salutation aux origines de la part des lointains descendants.

Sous l’inspiration des consultants en magie, le merveilleux clown Yann Frisch et le plasticien finlandais Kalle Nio, les balles, les anneaux, les foulards, les mains, les bras, les jambes apparaissent, disparaissent, ressurgissent où on ne les attend pas, s’évanouissent dans l’air ou y restent flottants, défiant les lois de la gravité, tandis qu’une jeune femme extrait d’elle-même des mètres de cordelette tout en ingérant une quantité anormale de balles. L’espace et le temps semblent se distordre pour rendre possible ces phénomènes. Dans un spectacle de magie, rappelle le prolixe Sean Gandini, il y a « les choses qu’on sait », « les choses qu’on sait qu’on ne sait pas », et… « les choses qu’on ne sait pas qu’on ne sait pas » : l’endroit indispensable pour la supercherie, là où l’on peut faire advenir l’impossible. Du bon équilibre des trois naissent le trouble, la surprise, et l’enchantement !

Les numéros s’enchaînent avec une belle fluidité soutenue par l’impeccable création lumière de Guy Hoare. Jonglerie, prestidigitation et danse paraissent n’être plus qu’un même geste. La création musicale sort des sentiers battus, créant des ambiances prenantes, parfois inquiétantes, toujours poétiques. Les costumes, qu’on pourrait qualifier d’épicènes (« dont la forme ne varie pas selon le genre »), sont très réussis, intelligents, graphiques, avec une pointe de malice.

Le spectacle se fait aussi méta-spectacle, discourant sur son propre objet, mais avec un humour très gai, taquinant le spectateur sur ses propres doutes face à la supercherie de la magie, rappelant ce goût contestable des magiciens au XXe siècle pour découper/transpercer/lancer des couteaux/enfermer dans des boîtes/ficeler des femmes leur tenant lieu de partenaires – pour ne pas dire souffre-douleur, et se servant de phrases-mantras slammées (en français, en finnois, en mandarin) comme pulsation pour rythmer d’épatantes jongleries.

Dans un univers noir et blanc où les accessoires rouges tranchent vif, entre chorégraphie et mathématiques, un spectacle tout à la fois minimaliste, raffiné, virtuose et cocasse. À voir en famille, à partir de 8 ans.

Marie-Hélène Guérin

 

HEKA, tout n’est qu’un faux-semblant
de la compagnie Gandini Juggling
Au Théâtre de la ville / Abbesses jusqu’au 29 déembre 2024
Mise en scène Sean Gandini et Kati Ylä-Hokkala
Collaboration à la magie Yann Frisch, Kalle Nio
Costumes Georgina Spencer | Lumières Guy Hoare | Musique Andy Cowton

Jonglage Kate Boschetti, Sean Gandini, Tedros Girmaye, Kim Huynh, Sakari Männistö, Yu-Hsien Wu, Kati Ylä-Hokkala

Photos © Kalle Nio

Production Gandini Juggling
Coproduction Maison des Jonglages, scène conventionnée – Théâtre d’Orléans, scène nationale. Résidences La Batoude, Beauvais – La Garance, Cavaillon – The Place, Londres – The Point, Eastleigh (GB) – 101 Outdoor Arts, National Centre for Arts in Public Space (GB).

Cartoon (ou Ne faites pas ça chez vous !)

Dans un bien joli décor de maisons de poupée format « pavillon de banlieue 1/1 », vit la famille Normal ; Norman et Norma, les radieux parents, 2,4 enfants (Dorothy, l’aînée, Jimmy, le cadet, et un bébé), un gros chien et un (gros) poisson rouge dans un gros bocal.
Une famille tout ce qu’il y a de plus normale. La journée commence, Papa lit le journal, maman donne le biberon à bébé avant de partir au travail, Dorothy houspille son frangin, et Jimmy est toujours le petit nouveau au collège. Tous les jours ? oui, tous les jours. Ah mais comment peut-on être TOUS les jours le petit nouveau ?

C’est que la famille Normal ressemble à une famille normale, mais vit selon des règles PAS DU TOUT normales… Bébé n’a toujours pas de prénom mais parle, comme le chien, et le poisson (qui lui a un prénom, il s’appelle Sushi). C’est que ce sont des cartoons : comme Woody Woodpecker et Bipbip le Coyotte, comme Grizzy et les lemmings, comme les Poussins de Claude Ponti, ils ne ressentent jamais la douleur. Ils ne vieillissent pas, et ne meurent jamais, jamais… et chaque matin tout redémarre à zéro. Tremblement de terre, électrocution, explosion de gaz, l’épisode suivant les ramène intacts au petit-déjeuner, Papa lit son journal, maman donne le biberon et caetera.

« Tous les jours un nouvel épisode
Inédit.
Repartant de zéro.
Tout peut arriver
Absolument tout.
On est allés dans l’espace.
En Afrique.
Sur la Lune.
Au milieu des dinosaures.
Et dans toutes les grandes capitales du monde.
On a eu des super-pouvoirs.
Deux fois.
On a été rapetissés.
On a été des géants.
On a été hantés.
On a été des fantômes.
On a été célèbres.
Tout peut arriver
Absolument tout.
Si ce n’est que.
On ne vieillit jamais.
On n’est jamais blessés.
On ne ressent jamais la douleur.
Et jamais
Jamais
Jamais
On ne meurt. »

Jusqu’à ce qu’un grain de sable dans l’engrenage… Maman Norma Normal, génie de profession, et donc comme il se doit tête en l’air, ramène une fiole expérimentale à la maison… Bébé en boit (devient invisible, tout ou partie), Jimmy en boit (se met à ressentir des choses – notamment quand on le frappe avec une poêle à frire ou qu’on devient son ami), le poisson rouge en boit (devient muet). Et le lendemain, ça ne reprend pas à zéro, bébé est toujours invisible, Jimmy change et y prend goût, et le poisson ne pipe toujours plus mot. L’heure des remises en question sonne pour la famille Normal !

Familière de l’univers de Mike Kenny , auteur jeunesse britannique dont elle a déjà mis en scène plusieurs textes, Odile Grosset-Grange renverse le rêve enfantin de devenir un héros de dessin animé cul par-dessus tête, et nous tend en miroir un héros de dessin animé qui aimerait devenir un enfant. On sait au moins depuis La Petite Sirène que quitter la fiction pour le réel a un prix… Mike Kenny et Odile Grosset-Grange, eux, n’ont pas le tragique en ligne de mire, mais la vitalité ! « si on arrêtait d’être des cartoons, on mourrait ! – oui, mais en ayant vécu ! »

« Quand je vais dans des classes, je dis toujours aux enfants et aux jeunes que je rencontre que ce qui me plaît par-dessus tout au théâtre, c’est que tout y est possible. Avec Cartoon, nous allons tester ensemble les limites de cette affirmation… » propose Odile Grosset-Grange. Alors elle pioche dans le magnifique coffre à jouets du théâtre pour en sortir des marionnettes et du dessin animé, un spectaculaire décor à transformation mêlant vidéo et construction, des cascades, des gags, des chansons, des courses poursuites et de l’émotion ! Un vrai feu d’artifice(s) au service d’un joyeux spectacle, qui pose, l’air de rien, des questions aussi simples qu’essentielles, comme celles que savent si bien poser les enfants : qu’est-ce qu’être normal ? est-ce que vouloir trop protéger autorise à empêcher de vivre ? est-ce que recommencer éternellement sa « journée de la marmotte », c’est une vie ? si au bout, il y a la mort, est-ce qu’être vivant vaut le coût ? mais est-ce que ne pas vivre vaut le coût de ne pas mourir ?

Un spectacle pour petits – mais pas trop petits – et grands, au rythme effréné soutenu par le jeu survitaminé des acteurs au top joliment vêtus de costumes pop pleins de peps, pour explorer de manière ludique et réjouissante des questions existentielles entre deux éclats de rire.

Marie-Hélène Guérin

 

 

CARTOON ou N’ESSAYEZ PAS ÇA CHEZ VOUS !
Un spectacle de La Compagnie de Louise
Au Théâtre Paris Villette jusqu’au 5 janvier 2025
À voir en famille à partir de 7 ans
Texte Mike Kenny | Traduction Séverine Magois
Mise en scène Odile Grosset-Grange
Avec François Chary, Julien Cigana, Antonin Dufeutrelle, Delphine Lamand, Pierre Lefebvre-Adrien, Pauline Vaubaillon
Assistant à la mise en scène Carles Romero-Vidal | Régie Générale de création Nicolas Barrot | Régie Générale Farid Laroussi en alternance avec François Michaudel | Lumières (création et régie) Erwan Tassel | Stagiaire Lumière Tom Bouchardon | Scénographie Stephan Zimmerli assisté d’Irène Vignaud | Dessins Stephan Zimmerli | Accessoires Irène Vignaud | Conception Machinerie et Magie Vincent Wüthrich | Conseil Marionnettes Brice Berthoud | Fabrication Marionnettes Caroline Dubuisson | Création Musicale et Son Vincent Hulot | Régie Son Vincent Hulot en alternance avec Camille Urvoy et Sébastien Villeroy | Costumes Séverine Thiebault | Création Perruque Noï Karunayadhaj | Chorégraphe Gianni Joseph | Plateau / Vidéo Emmanuel Larue | Plateau Marion Denier | Construction des Décors et machinerie Jipanco | Direction de Production / Diffusion Caroline Sazerat – Richard | Chargées de Production Mathilde Göhler ; Emilienne Guiffan | Diffusion Caroline Namer | Presse Elektron Libre – Olivier Saksik

Photos © Christophe Raynaud de Lage

Production La Compagnie de Louise / coproductions La Coupe d’Or – Théâtre de Rochefort, La Coursive – Scène nationale de La Rochelle, Théâtre d’Angoulême – Scène nationale d’Angoulême, OARA (Office artistique de la Région Nouvelle-Aquitaine), L’Odyssée – Théâtre de Périgueux, Théâtre de Gascogne – Scènes de Mont de Marsan, Ferme du Buisson – Scène nationale de Noisiel, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN, Les Tréteaux de France – CDN / coproductions – fonds de soutien Fond de soutien à la production mutualisé de S’il vous plaît, Scène Conventionnée de Thouars, les 3T – Scène conventionnée de Châtellerault, Scènes de Territoire – Scène conventionnée du Bocage Bressuirais, Fonds de production jeunesse Nouvelle-Aquitaine en coopération avec la DRAC Nouvelle-Aquitaine / soutiens Adami, Fonds d’Insertion professionnelle de l’École supérieure de théâtre de l’Union – DRAC Nouvelle-Aquitaine et Région Nouvelle-Aquitaine / accueil et soutien en résidence Théâtre d’Angoulême – Scène nationale, Ferme du Buisson – Scène nationale, OARA dans le cadre de la Résidence Méca, La Coupe d’Or – Théâtre de Rochefort, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN / accueil le soutien complémentaire de la Direction générale de la création artistique / La Compagnie de Louise est soutenue pour son projet par La Ville de La Rochelle, Le Département de la Charente-Maritime, La Région Nouvelle-Aquitaine et le Ministère de la Culture – DRAC site de Poitiers. La Compagnie de Louise est conventionnée par le Ministère de la culture – DRAC Nouvelle-Aquitaine Site de Poitiers

Machine de cirque : remède à la mélancolie !

Six ébouriffants circassiens québécois enflamment la Scala !
La jeune compagnie canadienne Machine de cirque, déjà passée par ici (en 2019 et 2021) et repassée par là (jusqu’au 5 janvier) vient secouer le public, de 5 à 105 ans – ravi et qui en redemande. D’éclats de rire en frissons, d’instants de poésie en prouesses virevoltantes, ils ne s’accordent (et ne nous accordent) aucun répit.

Sur le vaste plateau, patiente une spectaculaire scénographie, une fabuleuse « machine de cirque », quelque chose comme un drôle de chantier délaissé pour la nuit, de bric et de brocs, avec lampadaire, échafaudages, antenne et câbles électriques, bâches et seaux, un chantier délaissé par ses ouvriers, mais déjà tout bruissant de grondements citadins, d’éclairages crépitants, de fumées mouvantes. La machine piaffe d’impatience à la perspective d’être bientôt animée par une bande de farfadets joueurs et inventifs bien décidés à exploiter le moindre recoin de cet agrès urbain. Un compère créateur de son, poly-instrumentiste, batteur fou – voire fou furieux, souffleur d’accordéon à bouche, percussionniste sur dos, sur tubes, sur tout ce qui peut se marteler, frapper, scander, guitariste, fredonneur, les accompagnent, les rythment et les dopent – si besoin était…
Les six jeunes gens, gaillards athlétiques ou sveltes échalas, envahissent l’espace de haut en bas, de bas à haut, de long en large, offrant une prestation généreuse et allègre. Du cirque sans clown, mais où l’humour du clown est partout, tressé aux acrobaties les plus techniques, aux fantaisies sonores ou visuelles les plus excentriques.

Un cycliste lunaire se lance dans une aérienne danse sur un vélo rouge vif et léger, défiant toutes les lois de la pesanteur d’un air rêveur. Au trapèze, à la planche coréenne, escaladant les trois étages de l’échafaudage, enchaînant d’impressionnantes suites de vrilles, jonglant aux quilles ou… à la serviette de bain – savoureuse burlesquerie !, rivalisant d’audace et de fantaisie, ils gardent toujours une magistrale fluidité, une inaltérable fraîcheur et un sens du collectif réjouissant.

Leur agilité rieuse, leur complicité, leur rapidité tout en souplesse feraient presque oublier la virtuosité dont ils font preuve. C’est beau, tonique, gai, joyeux, époustouflant. Le public s’enthousiasme, se bidonne, s’émerveille, et finit en ovation debout. Cette Machine de cirque offre un beau cadeau : du plaisir ! Ne nous en privons pas !

Marie-Hélène Guérin

 

MACHINE DE CIRQUE
à La Scala
Idée originale, écriture du spectacle, direction artistique et mise en scène Vincent Dubé
Collaborateurs à l’écriture et à la mise en scène Yohann Trépanier, Raphaël Dubé, Maxim Laurin, Ugo Dario, Frédéric Lebrasseur
Avec William Borges, Olivier Buti, Francis Gadbois, Andris Jagudits et Matthes Speidel
Musicien (en alternance) Jérémie Carrier, Olivier Forest et Frédéric Lebrasseur
Conseillers artistiques Patrick Ouellet,Harold Rhéaume et Martin Genest | Musique Frédéric Lebrasseur | Conseillères à la scénographie Josée Bergeron-Proulx, Julie Lévesque et Amélie Trépanier | Costumes Sébastien Dionne | Éclairages Bruno Matte | Son René Talbot | Ingénieur mécanique David St-Onge | Direction technique Patrice Guertin

Une production Machine de Cirque et Temal Productions
Soutiens : Conseil des Arts et des Lettres du Québec 
Conseil des Arts du Canada 
L’entente de développement culturel intervenue entre le gouvernement et la ville de Québec 
Délégation générale du Québec à Paris
Partenaires France.tv

Tout va bien : comédie sur la fin du monde (ovni clownesque)

La cabane – deuxième salle du Théâtre Silvia Monfort – abrite en ce moment un ovni clownesque, spectacle hybride qui s’ouvre en stand up sous acide (ou prozac ?), dérive en performance chorégraphique electro arty (impeccable création d’ella sombre, très sensorielle), fait un 180° vers du clown à l’ancienne – avec mimes – mais oui, le mime du mur invisible ! on aurait dit le Mime Marceau lui-même -, grimaces, chaussures – eh bien, de clown et costumes bigarrés -, flirte avec le fantastique, et télescope jeux de mots lacaniens, conférence gesticulée et méta-théâtre.

« – Je suis le capital sympathie.
– Et je suis le capital énergie.
Tout va bien

Nadège et Julien, les deux avatars scéniques de Nadège Cathelineau et Julien Frégé, se connaissent bien. Pour ceux qui ont manqué les premiers épisodes, une séance de rattrapage enlevée nous les resitue. Ça fait quelques paires d’années qu’ils se fréquentent. Après avoir dézingué le couple hétéronormé dans Inconsolable(s) puis plongé dans les méandres de leur rapport à la violence avec Chien.ne, ils entament une incursion sur les terres arides de la crise écologique. Dans une démarche de cohérence, ce nouveau spectacle nous est d’ailleurs annoncé comme « éco-responsable, constitué de matériaux et idées 100% recyclées et recyclables ».

« – Tu as des symptômes de findumondose ?
– Oui : j’imagine le pire.
– Le pire, c’est horrible.
Tout va bien

Dans une efficace scénographie minimaliste, dont les lumières et les costumes font décor, avec un sens assumé du comique de répétition, pas peur du mauvais goût, et un jeu très physique, Nadège Cathelineau et Julien Frégé se collettent à la question de la crise écologique dans ses dimensions tant intimes que politiques. Ils interrogent rapport aux origines et besoin de transmission, décortiquent leur empreinte carbone passée présente et à venir, soupèsent les efforts qu’on est prêt à fournir à l’aune de l’urgence climatique… Ce n’est pas parce qu’on a des bottes en caoutchouc et des collants de fitness (très) chamarrés qu’on ne peut pas se poser des questions existentielles.

« – Si je dois changer, qu’est-ce qu’il restera de moi quand je serais autre ?
Tout va bien

Dans une construction en spirale, où chaque partie, de plus en plus déjantée, annule/reprend/ absorbe/sursumme/régurgite la précédente en un jeu de miroirs déformants, le duo farfelu et fou, entre nihilisme et candeur, se lance à corps perdus dans une tentative d’épuisement de toutes nos dérisoires tentatives de colmatage de la brèche par laquelle notre monde et notre « faire-société » se barrent en vrille. Les toilettes sont sèches, les légumineuses en vrac, les yourtes nature, la communication non violente.
Est-ce que cela suffira à sauver l’Humanité ? pas sûr. Ou pourquoi pas ? En tout cas, ce qui sauvera l’humanité de la findumondose, ce sera bien de résister à l’immobilismose !

Le spectacle est « éco-responsable, constitué de matériaux et idées 100% recyclées et recyclables ». C’est une boutade, mais c’est aussi une véritable et louable démarche : le Groupe Chiendent met en place une réelle économie écologique dans la conception et la production de leur spectacle, privilégie récup’ et voyages en train, s’empare de la sobriété pour en transformer la contrainte en une vivifiante utopie, « source de créativité, d’humour et de joie (et c’est vrai) », disent-ils !
Faites du bien à la planète et à votre bonne humeur : Allez vérifier le résultat : Tout va bien, un spectacle garanti éco-responsable, et 100% « source d’humour et de joie » !

Marie-Hélène Guérin

 

TOUT VA BIEN
Un spectacle du Groupe Chiendent
À voir à partir de 15 ans
Au Théâtre Silvia Monfort jusqu’au 7 décembre
Conception, écriture, mise en scène et jeu Nadège Cathelineau et Julien Frégé
Dramaturgie Sephora Haymann | Scénographie, costumes Elizabeth Saint-Jalmes | Création lumière Cyril Leclerc | Création son ella sombre
Crédit photo © Christophe Raynaud de Lage

Ils en parlent très bien ici

Régie générale et lumière Marie Roussel
Administration, production, diffusion Les Indépendances – Manon Cardineau, Colin Pitrat

Diffusion en collaboration avec Le Bureau des Paroles – Emilie Audren
Presse Elektronlibre – Olivier Saksik, Sophie Alavi et Mathilde Desrousseaux
Création au CDN de Normandie-Rouen
Production Groupe Chiendent
Coproduction CDN de Normandie-Rouen, Le Préau-CDN de Normandie-Vire, Le Tangram – Scène nationale d’Évreux, Théâtre L’Eclat Pont-Audemer
Résidences Dieppe Scène Nationale, Le Préau – CDN de Normandie-Vire, L’Aire-Libre Rennes, CDN de Normandie-Rouen, Théâtre L’Eclat Pont-Audemer, Théâtre 13 Paris, Le Tangram – Scène nationale d’Évreux, La Mégisserie Saint-Junien
Avec le soutien de la DRAC Normandie au titre de l’aide exceptionnelle dans le cadre du projet réserve transition écologique, du Département de la Seine-Maritime, de l’ODIA Normandie et de la Ville de Paris au titre de l’aide à la diffusion.
Une maquette a été présentée dans le cadre du festival FRAGMENTS #11 – (La Loge), avec le soutien de l’ODIA Normandie.
Le texte de la pièce est publié aux éditions esse que.
Nadège Cathelineau et Julien Frégé sont artistes associé.es au Centre Dramatique National de Normandie-Rouen. La compagnie Groupe Chiendent est conventionnée par la DRAC Normandie, la Région Normandie et la Ville de Rouen.

Les Deux Déesses, réjouissante comédie musicale écoféministe !

Ça commence par une vieille dame en fauteuil roulant. Une aide-soignante lui pose un casque audio sur les oreilles.
Ça commence par une note, qui enfle, s’enrichit de sons et de résonances. Et va chercher loin dans l’âme de la vieille dame.
Ça commence par le plus vieux souvenir.
Ça commence par un splendide olivier pluriséculaire ; d’ailleurs, il est là au début des débuts : sous ses branches un joli duo – jeunes corps souples, peaux dorés, cheveux bleus, cheveux blonds, dents blanches – s’ennuie. C’est Demeter, sœur d’Hestia, Héra, Hadès, Poséidon et Zeus, qui badine avec le dernier-né Zeus. Comme une sitcom gentiment parodique, solaire et rieuse, avant de tourner vinaigre. Tradition familiale (les parents Cronos et Rhéa sont frère et sœur), et manque d’alternative exogame, Zeus viole-inceste sans états d’âme sa frangine, qui ne prend pas ça avec le même fatalisme que lui (lui : « On est tous frères et soeurs Il n’y a que ça ici des frères des soeurs une mère »). Elle fait son baluchon et se laisse tomber de l’Olympe sur Terre. Bye-bye la famille de tarés, elle débarque sur une petite île desservie uniquement par ferry, juste à temps pour accoucher. La voici, la deuxième déesse du titre, Koré, aînée de l’incommensurable progéniture à venir de Zeus, premier enfant de Demeter, Koré « la jeune fille, la prunelle de mes yeux ». Loin des manigances olympiennes, mère et fille partagent leurs dons agrestes avec la population locale, adoucissent leur propre vie et celles de leurs hôtes, se faisant paysannes boulangères nourricières, veillant à la prospérité du levain et des mangeurs de pain.

Pauline Sales colle au mythe, et s’en décolle tout aussi bien, car la vérité d’un mythe a d’autant moins besoin de précision historique que les interrogations qu’il soulève n’ont pas d’âge. Alors c’est dans une camionnette blanche qu’Hadès vient enlever Koré, sa deux fois nièce, fille de sa sœur et de son frère, et déchirer le cœur de Déméter.

Déméter sur terre en quête de sa fille, Koré aux Enfers en quête de sa vie d’après l’enfance : Pauline Sales nous entraîne à la suite de ces deux femmes qui cherchent une issue, en une presque comédie musicale, souvent facétieuse, parfois grave.
Comédie musicale, mais oui mais oui ! car la comédie est partout, dans le rythme tonique, dans la fantaisie de la mise en scène, dans la drôlerie du texte. Et ce sont les mêmes farces et danses obscènes et grotesques qui avaient tiré sa consœur japonaise Amateratsu hors de sa grotte qui sortent Déméter de sa mélancolie : le rire vainqueur !
Comédie musicale, mais oui mais oui ! car la musique est partout, jouée et chantée sur scène par les interprètes, musicien.ne.s ou non. Mélodies dans la pure tradition du chant français, mi-Fauré, mi-pop, sonorités électro-rock ou évoquant les compositions de Danny Elfman pour Tim Burton, lors d’un délectable tableau aux Enfers… elle fait partie intégrante de la narration, qu’elle accompagne ou déploie. Si les musiciens peuvent se révéler parfois un peu fragiles acteurs, qu’ils passent d’un rôle à l’autre, d’une place à l’autre, faisant corps avec l’action, concourt à la fluidité et à la fraîcheur de ce spectacle toujours en mouvement.

La belle scénographie aussi, dont les changements à vue sont porteurs de sens autant que de plaisirs visuels, participe à ce mouvement qui accompagne celui de la vie des deux déesses, leurs déplacements dans l’espace et dans le temps aussi bien que leurs métamorphoses intérieures. Mouvement qui se traduit jusque dans le changement de prénom de « Koré – la jeune fille » quittant l’enfance en « Perséphone ». Mouvement jusque dans le défilement des jours, puisque c’est des allers-retours de Perséphone entre le royaume des vivants et le royaume des morts, que naîtront le déroulement des saisons. L’espace se dévoile, s’ouvre, se referme, passe de lumière à ombre, de jeunesse à vieillesse, de campagne riante à ville âpre, accueille ou enclôt – décor manipulé par les interprètes sans rupture avec le jeu, tout en légèreté.

Un joli récit d’apprentissage et une tonique fable écoféministe, menés avec vivacité par la « matriarche » Elizabeth Mazev, délectable, entourée à l’unisson d’une troupe enlevée, plutôt homogène, d’une belle énergie. À partager sans restriction avec des adolescents, qui en apprécieront le rythme, la drôlerie, les anachronismes, la contemporanéité de la forme et du propos, les discussions qui pourront en naître. L’ampleur et le sérieux des questions, très actuelles – les liens mère-fille, la violence des hommes sur les femmes, l’émancipation féminine, le « faire-société », la planète Terre blessée, le rapport à la nature, à la mort – sont soulevés à bras le corps par l’intelligence joyeuse et tourbillonnante qui infuse dans toute la pièce. Réjouissant.

Marie-Hélène Guérin

 

LES DEUX DÉESSES,
DÉMÉTER ET PERSÉPHONE, UNE HISTOIRE DE MÈRE ET FILLE
SPECTACLE THÉÂTRAL ET MUSICAL
Un spectacle de la Compagnie À l’Envi
Au Théâtre Gérard Philippe, jusqu’au 1er décembre
Texte et mise en scène Pauline Sales – Les Deux Déesses est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs
Composition musicale Mélissa Acchiardi (batterie, percussion) – Antoine Courvoisier (clavier) – Nicolas Frache (guitare) – Aëla Gourvennec (violoncelle)
et Simon Aeschimann
Avec Mélissa Acchiardi, Clémentine Allain, Antoine Courvoisier, Nicolas Frache, Aëla Gourvennec, Claude Lastère, Élizabeth Mazev, Anthony Poupard
Son Fred Bühl assisté de Jean-François Renet | Scénographie Damien Caille-Perret | Maquillage-coiffure Cécile Kretschmar | Costumes Nathalie Matriciani | Lumière Laurent Schneegans | Travail chorégraphique Aurélie Mouilhade | Régies générale et lumière Xavier Libois | Régie plateau Christophe Lourdais | Régie son Jean-François Renet
Photos © Jean-Louis Fernandez

En résidence au Théâtre Jean Lurçat – Scène nationale d’Aubusson et au Théâtre Cinéma de Choisy-Le-Roi
Soutiens : Fonds SACD/ Ministère de la Culture Grandes Formes Théâtre, Conseil départemental du Val de Marne
Partenaires et coproducteurs : Les Quinconces L’espal – scène nationale du Mans; La Halle aux grains – scène nationale de Blois; Théâtre Jacques Carat, Cachan; L’Estive – scène nationale de Foix et de l’Ariège; la C.R.É.A – Coopérative de Résidence pour les Écritures, les Auteurs et les Autrices, Mont Saint-Michel; Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis; Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge; MC2: Maison de la Culture de Grenoble – scène nationale; Compagnie Atör.
Création les 5 et 6 novembre 2024 aux Quinconces L’espal – Scène nationale du Mans