M'man - Fabrice Melquiot - m.e.s. Charles Templon

M’man, ou les muets cris du cœur

Au centre du large plateau du Théâtre du Petit-Saint Martin, peut-être une caisse de transport(s), pas vraiment des murs, plutôt des cloisons… – une cube aux parois largement ouvertes, grandes baies face au public et côté jardin; quelque chose comme une boîte de Pétri dans laquelle on observerait ces étranges bactéries qui composent une cellule familiale…

La pièce s’étire sur une dizaine d’année, de dîners d’anniversaire en cornet de glace à la plage, cinq conversations comme autant de condensés de vie, entre Gaby, jeune homme mal grandi, trentenaire encore célibataire, toujours sans emploi, toujours au domicile familial, et sa « M’man », Brunella, mère fantasque et impitoyable, femme (« – Toi aussi tu es une femme, m’man – Ah oui, depuis quand ? ») inquiète et passionnée, quittée il y a bien longtemps par le père.

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Fabrice Melquiot, auteur apprécié des scènes françaises et européennes, sait parler d’aujourd’hui. Il est né à Modane, ville savoyarde frontière de l’Italie. Il y campe « M’man », comédie douce-amère, portrait d’une famille d’entre-deux, ni aisée, ni déclassée, dans cet espace d’entre-deux, petite ville sans grand charme nichée au creux de la magnifique Vanoise, où l’on peut oublier que l’on est français « Depuis l’annexion de la Savoie ! ça fait 150 ans m’man ! », où l’on va encore, de génération en génération, faire le marché à Bardonecchia, de l’autre côté de la frontière… On est au XXIe siècle puisqu’on paye (trop cher) le panettone en euro, mais un XXIe siècle d’entre-deux aussi, avec un petit air désuet, où le téléphone fixe est mural, à fil et beige, où l’on écoute des cassettes sur un walkman…

Le décor a du charme, une bribe d’appartement, une cuisine, un coin canapé, un endroit simple et chaleureux. Pour figurer le temps qui passe, l’idée est jolie de faire tourner ce décor sur lui-même, en une littérale volte des saisons ; on pourra cependant sans doute trouver la manipulation envahissante, donnant beaucoup de poids, de présence, à ce bout de maison, le surchargeant d’une signification peut-être un peu volontariste.

« Gaby, tu arrêtes de te promener dans ma cuisine
comme si c’était le centre-ville ! »

Ce soir, on fête l’anniversaire de Gaby. Il a mis le couvert, préparé le souper, fait un gâteau, un peu de ménage, 30 ans ça se fête ! Brunella, sa « m’man », bichonne un passé qu’elle aimerait oublier… « fallait pas nettoyer les photographies ; les photographies doivent se couvrir de poussières, les lèvres des photographiés bleuirent, les visages devenir gris, c’est normal ».

Ils se taquinent, se chamaillent, se confient, se réconcilient, parlent beaucoup, mais pas suffisamment, au fond : elle, à lui : « tu as mal au ventre parce que tu y ranges des phrases à l’intérieur, au lieu de déranger les gens avec ».

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Cristiana Reali, mère-Médée magistrale et si humaine

Yeux trop maquillés, leggings et chemise à carreaux (c’est le metteur en scène qui a choisi les très pertinents costumes), blondeur approximative, Cristiana Reali rencontre ici un rôle qui permet à son talent et son humanité de se déployer bellement. Elle compose avec une précision remarquable et surtout une grande générosité cette Brunella, Médée rancunière, dévorante comme il se doit, et chaleureuse, débordante de tendresse… « Tu me fais penser à un vieux baromètre déréglé qui passe du beau temps au mauvais en un instant » s’en amuse et s’en fatigue son rejeton… Mère à 17 ans d’un fils trop grand, presque jumelle de Sara Forestier, dans La Tête haute d’Emmanuelle Bercot, de ces mères dont l’adolescence semble si près. Brunella/Gaby, une génération au-dessus, mais finalement quelle différence – sinon que son fils est déjà un adulte – mais un adulte-enfant, lui aussi décalé, les deux âges en lui, que l’on sent en lutte l’un contre l’autre, chacun mécontent, l’enfant buté toujours captivé et captif des rets maternels, pas prêt encore à couper le cordon, l’adulte engoncé, bridé, qui aimerait ouvrir ses ailes mais ne s’y résout pas.

Robin Causse, jeune comédien à la silhouette longiligne, donne à Gaby de sa fraîcheur, sans doute même de ses maladresses, et une gestuelle retenue qui raconte beaucoup de ce personnage emprunté, entravé par l’amour débordant de sa mère et par ses propres tabous. Ce fils couvé trouvera une virilité inattendue en costard de velours bleu, voix de velours et œillades assorties, lors d’une échappée – aussi au sens strict : un des rares moments hors de la boîte/maison -, un karaoké où se mêlent malice et émotion, où l’on passe du sourire à une curieuse et nostalgique tendresse.

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Vacillements de l’âme

Vie restreinte, enclose entre ces quatre murs, enserrée par les nœuds relationnels de la mère et son fils, mais aussi contrainte par l’horizon fermé de cette ville en bout de pays, Modane, ville à la frontière, à la lisière : pas une ville-carrefour traversée de mille courants, plutôt une ville-couloir que ceux qui viennent de plus loin traversent sans émoi. « Tu aurais pu passer le concours de la SNCF. Vivre à Modane et ne pas passer le concours, c’est suspect ».
Ville assez grande pour qu’on n’ait pas besoin d’ailleurs « Ici on a les montagnes », mais trop petite pour y rêver : quand Gaby tombera amoureux ce sera d’une jeune femme de l’autre bout du continent, de loin.

Dans des brumes d’alcool, un secret sera dévoilé, l’ombre qui hante Gabriel a enfin un nom, le décor s’est petit à petit dénudé, le récit aussi, ce qui devait être tu (ou ce qui devait être dit ?) a été dit. On flanche avec eux, est-ce qu’ils seront plus seuls, ou moins, maintenant que le secret a surgi, est-ce qu’ils sauront mieux s’aimer, mieux s’entendre. On hésite ; ce qui est sûr, c’est que Brunella et Gaby nous semblent moins adolescents, subitement – on ne sait pas encore si c’est une bonne nouvelle. Le cœur un peu serré, on le leur souhaite. Deux beaux comédiens, pleins de douceur, dirigés avec justesse et sensibilité par Charles Templon, ont donné vie à deux personnages à l’humanité fragile, personnages qui semblent de peu, de vies modestes, mais dont les vacillements de l’âme ne sont pas moins troublants et touchants que ceux de la flamme qui hésite entre s’éteindre ou se raviver de plus belle.

M’MAN
À l’affiche du Théâtre du Petit Saint-Martin jusqu’au 31 décembre
Une pièce de Fabrice Melquiot
Mise en scène Charles Templon
Avec Cristiana Reali, Robin Causse

 

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