La Magie lente - Benoit Giros

La Magie lente, plongée en eaux sombres et remontée vers la surface

« Madame le ministre, monsieur le doyen… »
Le narrateur s’apprête à livrer l’ « histoire d’un homme » à une assemblée docte autant qu’institutionnelle. On nous annonce une conférence, c’est un témoignage intime qui va se dérouler devant nous.
 

« Il y a au fond de moi une épave, et ça remonte morceau par morceau, l’enfant que j’étais.
On ne voit rien en surface que de l’eau, du bleu-vert,
et en dessous, l’épave qui remonte par morceaux. »

 

Depuis 10 ans, Louvier croit que ses désirs sont des hallucinations, car le psychiatre que, troublé par des pensées sexuelles obsessionnelles, dépressif, il avait consulté alors, ne pouvait entendre ces désirs. Puisque ses pulsions ne peuvent être, le psychiatre les définit comme distorsions mentales, et voilà Louvier définit comme hétérosexuel schizophréne. Il lui faudra pas à pas devenir l’homosexuel bipolaire qu’on lui a refusé d’être, et rester schizophrène le temps de faire le chemin.
 

« – Bipolaire, c’est moins grave que schizophrène ou je me trompe ?
– Dans votre cas, vous avez raison.
– Alors c’est une bonne nouvelle. »

 

La Magie lente - Benoit Giros
 

Ce qui va se dévoiler là, c’est le trajet que Louvois, accompagné par un nouveau psychiatre, consulté parce que le mal-être ne se résout pas, va accomplir pour déconstruire ce diagnostic, cette définition de lui-même imposée par un tiers.
La « magie lente », c’est le lent et difficile apprentissage d’être soi, ce « bain révélateur » qui s’opère par le langage, par la cure psychanalytique, cette alchimie précieuse que les mots peuvent opérer.
Louvier et son nouveau thérapeute vont dénouer les fils de l’enfance, faire surgir de derrière les murs épais du déni et de l’innommable, ou plutôt le trop longtemps innommé, le traumatisme de l’enfance violée, l’inceste.
 

« Ce qui n’est pas dit pourrit dans le noir sans pour autant exister »

 

Le texte de Denis Lachaud est à la fois très cru et très pudique, on appelle une bite une bite, et un pédophile un pédophile, on parle de douleur et d’effroi, on avance à mots modestes et pourtant puissants vers la reconstruction d’un être.
Le jeu comme la mise en scène tiennent à distance tout pathos. Des chaises noires, toutes simples, des verres ou des bouteilles d’eau posées sur l’assise; à l’avant-scène, une table de bureau, un ordinateur portable. Dans le texte, il était écrit que ce spectacle serait joué par un homme seul : le metteur en scène Pierre Notte l’a pris au mot, et c’est l’acteur qui assure la régie, se chargeant des changements de lumière ou des lancements sonores. La voix à peine plus posée pour le thérapeute, à peine plus brisée pour Louvier, Benoît Giros entrelace les deux facettes du travail de la psychanalyse, glisse de celui qui écoute à celui qui dit, de celui qui dévoile à celui qui entrevoit, enfin. Pas de lyrisme, pas de fioriture, si l’émotion nait c’est avec retenue, presque discrétion. Un travail exemplaire d’intelligence et de justesse.

Marie-Hélène Guérin

 

La Magie lente - affiche
 

LA MAGIE LENTE
Au Théâtre de la Reine Blanche jusqu’au 23 décembre 2018
Texte Denis Lachaud
Mise en scène Pierre Notte
Avec Benoit Giros

Tu seras un homme Papa, Gaël Leiblang, Thibault Amorfini, Festival Avignon, Ninon Théâtre, Pianopanier

La résilience, un sport de combat

Comment dire la perte d’un enfant? Comment la déposer sur une scène? Comment raconter une vie de treize jours? Comment témoigner de treize nuits d’un père et d’une mère dévastés, hantés par l’angoisse et la terreur? Comment dire le dernier souffle d’un nouveau-né qu’on n’a pas même eu le temps de ramener chez soi, chez lui? Comment annoncer à deux petites filles qu’à peine arrivé leur frère a déjà disparu? Comment dire les malformations congénitales, les sondes, les couveuses, les tuyaux, les opérations? Comment décrire les médecins, les infirmières, les professeurs – toutes ces blouses blanches annonciatrices du deuil?

Tu seras un homme Papa, Gaël Leiblang, Thibault Amorfini, Festival Avignon, Ninon Théâtre, Pianopanier@Véronique Fel 

« Ce sont les alarmes, qui rappellent que dans telle chambre, la vie est souvent plus fragile qu’il n’y parait« .

Sans doute faut-il avoir vécu un tel drame, une telle blessure pour connaître la réponse à toutes ces questions. Pour avoir le courage de mettre en scène cette terrible tragédie de vie. Acte de résilience s’il en est, Gaël Leiblang porte en scène son histoire, sa perte, sa déchirure. Et à la question : « comment ? » il répond : « par le prisme du sport« . Car le sport, il connait. Le sport, pour cet auteur-réalisateur, ancien journaliste sportif, c’est une marotte, une passion, un métier. Au quotidien, en mode passion, gêne familial, histoire générationnelle, Gaël Leiblang décline le sport à tous les temps et toutes les personnes.

Tu seras un homme Papa, Gaël Leiblang, Thibault Amorfini, Festival Avignon, Ninon Théâtre, Pianopanier

« Il n’y a qu’une seule décision à prendre, c’est de poursuivre ou non les soins thérapeutiques« .

Course effrénée contre la montre, contre la mort. Combat de boxe contre une armada de pédiatres. Escalade périlleuse vers une issue fatale. Duo de canoë-kayak avec une épouse (et mère) embarquée dans la même galère… Derrière chaque discipline olympique émerge un instant, une heure, une journée de la trop courte vie de Roman. Et chacun de ces coups de poing, coups de pied, coups de tête, chacun de ces sprints, tours de stade, échappées athlétiques nous offre une respiration salutaire, à nous, spectateurs hagards aux yeux forcément humides. Grâce à son père, Roman nage tous les jours sur la scène du Ninon Théâtre : c’est tellement beau à voir…

TU SERAS UN HOMME PAPA
À l’affiche du Lucernaire du 24 octobre au 8 décembre 2018
Texte et interprétation : Gaël Leiblang
Mise en scène : Thibaut Amorfini

Maelström - une pièce de Fabrice Melquiot - avec Marion Lambert - photo Thomas Guené

Maelström, un grand cri muet

Une jeune femme brune semble attendre, dans un abribus. Elle est menue, athlétique, elle a la voix sourde. Directement au creux de nos oreilles.
Les spectateurs sont munis de casques audio. Vera, l’ado qui soliloque au coin d’une rue aveugle à sa présence, est sourde. Si elle n’a pas ses implants cochléaires en marche, y’a rien qui passe. Écoutilles fermées, elle dedans les autres dehors. Quand elle parle, ça sort mal, de guingois. Nous, c’est sa voix intérieure qu’on entend, flot continu, directement de l’intérieur d’elle à l’intérieur de nous.

C’est le monologue d’une ado emplie de chagrin, de rancoeur; emphatique, grandiloquente, absolue comme on peut l’être à 15 ans, quand une peine de coeur peut sembler terrible comme un avion qui percute une tour; en colère contre un siècle dont l’école lui apprend qu’il a vu naître en 1933 des lois qui ont décidé que les gens « comme elle » n’avaient pas le droit de procréer; furieuse, rêveuse, vorace de vie comme on peut l’être à 15 ans.
 

Maelström - une pièce de Fabrice Melquiot - avec Marion Lambert - photo Thomas Guené Photo © Thomas Guené

3 bonnes raisons de se laisser emporter par ce Maelström (ou 4) :

1 – Pour la rencontre avec une comédienne, Marion Lambert, bouillonnante, feu follet, dirigée avec finesse. Une expressivité très vive, très mobile, parfaitement maîtrisée, sans l’ombre d’une approximation. Un engagement sans faille du corps, du timbre, du regard et du moindre souffle.

2 – Pour l’intelligence et la richesse du dispositif. La scénographie est très actuelle, des « boîtes » vitrées, coulissant sur des rails – avec la modernité d’assumer la manipulation à vue. Boîtes de verre : boîtes de Pétri, prisons, vitrines… mais aussi lieux ouverts, d’où l’on voit l’extérieur, d’où l’on peut sortir. Le travail sur la matière sonore est d’une grande cohérence par rapport au propos. La voix de la comédienne se niche droit dans les oreilles du public, se fiche droit dans son cœur. Les bruits de la ville circulent, se gonflent, refluent, créent un véritable espace sonore.

3 – Pour le texte, elliptique, en spirale, qui suit les rebonds et vagabondages de la pensée intime de Vera.

4 – Pour un sourire qui disparaît aussi vite qu’il été apparu, lumineux et immense comme un soleil, fugace et obstiné comme un battement d’aile de papillon dans une tempête.

Marie-Hélène Guérin

 

MAELSTRÖM
De Fabrice Melquiot
Mise en scène : Pascale Daniel-Lacombe
Avec Marion Lambert (en alternance avec Anne-Clotilde Rampon)

Guettez les dates de tournée, d’octobre 2018 à avril 2019 : vous les retrouverez sur le site de la compagnie : https://theatredurivage.com/creations/maelstrom

La Géographie du danger - un spectacle conçu et interprété par Hamid Ben Mahi

La Géographie du danger

 

« Ne crains pas de naître
ni de renaître.
Le feu
s’il ne donne que des cendres
donne aussi la clarté.
 »

Une scène dépouillée, d’un côté une chaise, une table basse, un poste radio; de l’autre, un lit sommaire. Maigre univers.
Des nappes sonores telluriques, des craquements de bois ou de glace, des rythmiques sourdes, battements de coeurs ou courses insatiables. Une sensation d’urgence.
En voix off, c’est le récit de l’exil. « Taire la faim, concasser la peur, mettre les mains dans les poches pour leur éviter de trembler ».

Hamid Ben Mahi s’est emparé du roman « La Géographie du danger » de l’écrivain algérien Hamid Skif pour nous parler du parcours d’un clandestin, qui vit depuis des mois terré dans une chambre de bonne, envahi par le sentiment d’enfermement, de rejet, d’incompréhension et d’impuissance. La géographie du danger, c’est celle des hommes qui ne peuvent qu’avoir peur, partout, partout où on peut les dévoiler. La géographie du danger, c’est celle qui plie les hommes, et qui les fait mourir d’invisibilité.

Récit d’une clandestinité, récit de pauvreté, surtout récit de solitude, non : d’isolement. Et de peur.
 
"La Géographie du danger" de Hamid Ben Mahi Photo © Céline Zug

Le texte est sans pitié, glaçant, lente et immobile chute aux enfers d’un homme sans secours. La composition très électro est hypnotique, sombre, grondante. La danse d’Hamid Ben Mahi est heurtée, physique, un hip-hop âpre pour raconter les murs, le quotidien, l’envie d’envol.
Sous des lumières minutieuses et crépusculaires, l’espace est traversé de mots – voix off, ceux qu’il prononce, ceux qui sortent du poste radio. Ils ne prennent pas la place de la danse, mais s’y superposent, la complètent, la devancent. Quand le récit fait silence, il persiste dans l’air et imprègne la danse tandis que les mots enfin tus laissent place à l’émotion.

La géographie du danger, c’est elle qui semble gagner la partie. Mais l’homme finit debout. Un homme qui crie même de rage est un homme vivant. On quitte de ce spectacle puissant et humaniste avec une once de dignité en plus.

Marie-Hélène Guérin

 

LA GÉOGRAPHIE DU DANGER
un spectacle conçu et interprété par Hamid Ben Mahi
adapté du roman « La Géographie du danger » de l’écrivain algérien Hamid Skif
Avignon Off 2018 : au Théâtre Golovine jusqu’au 27 juillet à 12h30

Cendres, un spectacle de la compagnie Plexus Polaire

« Cendres », se brûler les ailes

 
Sur le tulle, des ombres de sous-bois se métamorphosent en lettres pour devenir les mots poétiques de Pär Lagerkvist
 

« Presque tout est de si peu d’importance. Mais quand surgit au ciel, comme un nuage incandescent, l’ineffable, tout est consumé.Tout est transformé, toi aussi tu es transformé, et ce qui il y a peu te semblait de la plus grande valeur n’est plus rien.
Tu t’éloignes parmi les cendres de tout devenant cendres toi-même.
 » Pär Lagerkvist

 

Les nappes de sons électroniques font vibrer l’espace.
Des maisonnettes blanches, à peine plus grandes qu’un jeu d’enfant, suspendues en l’air, s’éclairent.
Une marionnette haute comme un une poignée de pommes s’avance, un rouquin en jean, mal rasé, jerrican rouge sous le bras.

A l’avant-scène, c’est la place de l’auteur, un petit bureau tout simple, des bouteilles vides, une pomme entamée. Ordinateur portable, feuilles en vrac. Il marmonne, boit de la bière, cherche l’inspiration, boit de la bière, grogne. Le récit de Dag le pyromane peine à naître sous ses doigts. Pourtant, Dag le pyromane, c’est son jumeau de méfaits, ils sont du même village, il a allumé son premier incendie le jour de la naissance de l’auteur, ils sont liés, l’auteur le sait, il veut enfanter de cette histoire, il veut raviver ses feux, peut-être comprendre, au moins saisir.
 

Cendres, un spectacle de la compagnie Plexus Polaire
 

Et pendant que l’auteur se ronge, Dag le pyromane prend vie. Les acteurs-manipulateurs donnent à ses courses folles des airs de danse fiévreuse. Dag le pyromane aime l’odeur de l’essence et la beauté des flammes.
Dag le pyromane s’abîme dans la contemplation des maison en feu, l’auteur s’abîme dans l’alcool. Frères d’abysses et de ténébres.
Leurs monstres sont terribles et beaux, et les dévorent. Un grand chien nébuleux se bat dans un cerveau noyé de brumes.

L’homme est poignant d’avoir le corps solide et l’âme désarmée. Les marionnettes sont si souples, ont le visage si expressif, les yeux si brillants qu’on doit se forcer à admettre que l’on n’a pas vu voir leurs traits bouger.
On sort sidéré de ce rêve ou ce cauchemar, de ce récit ou ce souvenir, on s’ébroue, on emportera avec soi des fumerolles de cet incendie.

Marie-Hélène Guérin

 

Cendres, un spectacle de la compagnie Plexus Polaire

CENDRES
Inspiré du roman « Avant que je me consume » de Gaute Heivoll
Mise en Scène : Yngvild Aspeli
Collaboration Artistique : Paola Rizza
Acteurs-marionnettistes : Viktor Lukawski, Aitor Sanz Juanes/Alice Chéné, Andreu Martinez Costa
Avignon Off 2018 : à La Manufacture à 18h05 jusqu’au 26 juillet
 

La Scierie Festival Avignon

La Scierie, extra-muros

Ça a commencé par une envie. Un tract parmi des centaines d’autres : Burning Speech à La Scierie.

On franchit les remparts et déjà, on transgresse.

Du théâtre qui se mélange ! Qui se mélange avec des slogans, des discours, de la musique. Un karaoke de grands discours politiques, des affiches, des inventions, des rencontres, de la danse. Une soirée unique organisée par la compagnie L’individu en partenariat avec la Scierie. Toute une journée au parcours riche, éclectique et foisonnant. Au cœur de cet événement, une proposition de l’acteur Selman Reda accompagné musicalement par Yann Synaeghel autour du texte Discours à la nationd’Ascanio Celestini. De la parole qui danse, qui crie, qui crève les cœurs, et les entraîne.

Vous connaissez la Scierie ? Une scierie. Avant. Un nouveau lieu. De théâtre. Du In et du Off. Oui, vous avez bien lu. Du In et du Off. Il y a aussi un gigot volant : c’est le nom de la guinguette-bar-bio qui sévit alentour.  On y sert des œufs d’autruche avec mouillettes géantes, on peut y jouer au ping pong. (Tout ce que je dis est vrai.)

Un lieu de vie. Un lieu à part, où le théâtre sait s’entourer d’espace, de danse, de musique, de liberté. On y fait de belles rencontres.

Burning speech La scierie Avignon

Burning Speech – Parole brûlante

 

J’y étais de nouveau, quelques jours plus tard.

De nouveau un tract. De nouveau une envie, un espoir, l’espoir d’une découverte.

Ce spectacle ne se décrit pas. C’est un moment à vivre. Une expérience.

Si je parle de rêve, vous vous méprendrez. On est dans l’écart, l’à côté, une zone trouble.

Ce spectacle est fait de fragments, d’un regard qui fuit ou qui se pose, de distances et de proximité, de chaud et de froid, d’hésitations et de décisions. De doutes qui s’explorent, se caressent et s’apprivoisent, se tordent et se crachent. D’une intelligence nourrie d’émotions qui se contruit et se cherche, qui cherche et construit. Un regard renouvellé sur le temps et l’espace, sur notre monde, notre étrange quête d’humain.

On traverse des histoires, des impressions, des sensations. On suit un parcours physique, en lien permanent avec le comédien.

Un spectacle étrange et intense, sans aucune complaisance, ni démagogie. Sa force est brute et — c’est une évidence — on ne peut plus sincère. On est ici et maitenant. Et en même temps n’importe où hors du monde.

Dans ces hésitations, ces heurts, une violence éperdue, douloureuse, belle ou grotesque. Les deux.

À cette errance construite et musclée, on participe. Chacun.  Jeden.

Le souvenir de ce spectacle perdurera en moi, je le sais. Il creuse loin en l’homme. En nous.

-Agnès T.-

JEDEN

JEDEN
Texte, mise en scène et jeu : Marcelino Martin-Valente
Avignon 2018 : 6 au 29 juillet (La Réserve) 16h05

L'effort d'être spectateur de et avec Pierre Notte Festival Off d'Avignon, Théâtre des Halles

L’effort d’être spectateur

On pénètre dans la Chapelle du Théâtre des Halles. On s’installe au deuxième rang, pour être tout proche, proche comme on aime au théâtre. Car dans la catégorie spectateur, on est, avouons-le, de la famille de ceux qui aiment cette proximité avec les acteurs, cette promiscuité, cette intimité, cette promesse d’amitié…
Avant même que le spectacle ne démarre, il est là, maître d’un lieu qu’il semble bien connaître et apprécier. Le prolifique, Pierre Notte, dont pas moins de six spectacles (écriture et/ou mise en scène) sont actuellement présentés dans le festival off d’Avignon nous accueille, pieds nus et haut de forme couvrant son crâne rasé de près.
C’est une forme de conférence qui va suivre, sur la place du spectateur. Une prise de parole sur l’effort – sur LES efforts multiples – que doit déployer tout individu dès lors qu’il décide d’assister à un spectacle « vivant ».

S’appuyant sur de nombreux exemples concrets, citant les plus grands artistes et philosophes ayant écrit sur le théâtre (Koltès, Daney, Finkelkraut, Deleuze, Mnouchkine…), Pierre Notte étaye son propos de digressions qui font de ce moment une parenthèse emplie d’éclats de rires parfois moqueurs, souvent complice, toujours reconnaissants.

L'effort d'être spectateur de et avec Pierre Notte Festival Off d'Avignon, Théâtre des Halles

« J’accepte et je peux souhaiter que la neige qui tombe sur le plateau ne soit pas de la vraie neige.» 

Ce que l’on aime dans L’effort d’être spectateur, c’est que Pierre Notte évoque des petits travers dans lesquels nous nous reconnaissons forcément un peu : lutter à peine contre le sommeil, toussoter en début de représentation, donner son assentiment en soupirant bruyamment…
Mais surtout, il nous rappelle que parfois, on peut se sentir en symbiose totale avec ce qui se passe au plateau – pur moment de bonheur.

Avec un texte si foisonnant, si documenté, si précis, nul besoin d’une lourde scénographie. D’autant que le texte est porté par l’auteur lui-même, et que l’on découvre ou redécouvre à l’occasion que Pierre Notte est un excellent comédien, n’en déplaise à ce journaliste dont la plume l’a un jour tellement blessé.

« Je raffole de l’intrusion du réel sur le plateau quand elle vient par principe contrecarrer un monde d’artifices. »

Il suffit de quelques accessoires – un harmonica, des escarpins à paillettes, une bouteille d’eau, un hula-hoop, des gants de boxe – d’une belle création lumière signée Eric Shoenzetter et le tour est joué !
Et le bougre nous en joue un beau, de tour : celui de nous faire nous sentir, au bout d’une heure vingt, tellement fiers d’être spectateurs…

L'effort d'être spectateur de et avec Pierre Notte Festival Off d'Avignon, Théâtre des Halles

3 raisons de s’inscrire sur la liste d’attente du spectacle L’effort d’être spectateur :

  • Si l’on connait bien le Pierre Notte auteur et metteur en scène, on a moins d’occasions de découvrir le Pierre Notte comédien : un vrai bonheur de spectateur…
  • Nul besoin d’une scénographie compliquée, quelques accessoires, des jeux de lumière, l’écrin parfait de la Chapelle des Halles, et surtout la participation, l’implication de chaque spectateur.
  • Au bout du compte, on ressort avec le sentiment, non pas d’avoir fourni un gros effort, mais celui d’avoir été en communion avec tous les autres spectateurs !

-Sabine Aznar-

L'effort d'être spectateur de et avec Pierre Notte Festival Off d'Avignon, Théâtre des Halles

L’EFFORT D’ÊTRE SPECTATEUR
De, mise en scène et interprétation Pierre Notte
À l’affiche du Théâtre des Halles du 6 au 29 juillet à 14h

Un Garçon d'Italie

« Cueillis » par un garçon d’Italie

Certains – peu de – spectacles vous font comprendre, dès les premières secondes, que vous ne regretterez rien, que la banalité ne sera pas de mise. Qu’il n’y aura de place que pour la beauté, même la plus simple. Un garçon d’Italie est de ceux-là.

Tout commence par le discours d’un mort, calme et apaisé. Ce jeune garçon, retrouvé noyé, c’est Lucas. Son décès, si soudain, va bouleverser le destin de ses deux proches les plus intimes : sa compagne Anna et son amant Léo, un jeune prostitué. Accident ? Suicide ? Meurtre ? À ces questions sans réponse se joignent l’incompréhension, la détresse, et la plus terrible de ces interrogations : comment faire face.

Un Garçon d'Italie Compagnie Rëve Concret

Ce texte de Philippe Besson, d’une telle simplicité qu’il est nécessaire d’en souligner l’originalité et la beauté profonde, transporte. L’adaptation de Mathieu Touzé est juste et fidèle. Quant à la mise en scène, sa sobriété, l’absence d’artifice superflu, subliment ce texte qui marque et émeut. Nul besoin d’encombrer, d’interférer par quelque outil ce qui parvient à frapper au plus profond le spectateur. Si simples, si beaux, si universels, sont ce récit et l’interprétation sans faille de ces trois monolithes. Cela suffit. À eux seuls, les trois comédiens polyvalents qui chantent et jouent si juste, émeuvent et marquent.

Mathieu Touzé, l’artisan polymorphe et talentueux de cette pépite, campe un personnage touchant, empli de candeur et de poésie. Il laisse tour à tour paraître regrets et résignation. Estelle N’Sende est la figure de l’amoureuse endeuillée digne et forte. Son jeu délicat laisse deviner la blessure saillante qu’elle tente de cacher. Enfin, Yuming Hey livre une performance digne des plus grands – forte, lyrique, subtile ; il est tour à tour infaillible puis terriblement vulnérable, il chante, il semble danser, flotter, il nous cueille…

-Nathan Aznar-

UN GARÇON D’ITALIE
D’après Philippe Besson
Mise en scène : Mathieu Touzé
Avec : Estelle N’Sendé, Mathieu Touzé, Yuming Hey (en alternance avec Geoffrey Dahm)
Avignon OFF 2018 : Théâtre Transversal, du 6 au 29 juillet à 10h35

Je vole... et le reste je le dirai aux ombres, un spectacle de la cie f.o.u.i.c

Je vole… et le reste je le dirai aux ombres

 

« Au moment où il se jette par la fenêtre, Richard réalise enfin son rêve d’enfant.
Voler.
Cette pièce prend corps dans l’espace de sa chute.
Une seconde. »

 

Nous sommes le 28 mars 2002, il est 10 h. 20 minutes et 37 secondes.
Richard Durn se jette par la fenêtre de la salle d’interrogatoire et durant une seconde, dans sa tête, tout reprend vie : sa mère, son seul ami, la vendeuse d’armes, le professeur d’art dramatique, Roberto Zucco, l’amoureuse de Bosnie, Robocop, l’adjointe au maire et Brad Pitt. Il sera 10h 20 minutes et 37 secondes longtemps.
 

« Je m’appelle Richard, et j’ai un pouvoir extraordinaire. Je vole.
Je sais que cet envol ne durera qu’une seconde et qu’ensuite ce sera comme si je n’avais jamais existé,
mais cette seconde sera la chose la plus importante de ma vie. »

 

Jean-Christophe Dollé, dont on avait aimé Timeline ou il y a quelques années Mangez-le si vous voulez, est parti en quête de ce qui a pu être une réalité de Richard Durn, cet homme sans histoire qui un jour est entré dans la salle de Conseil municipal de sa ville et en a abattu les membres. Des bribes, des souvenirs des uns, des autres, des notes de journal intime, des fragments de rapport de police…
Parcelles de réalité, rassemblées pour tenter de trouver un fil, saisir le point de basculement.
Pas de réalisme pour traiter cette réalité, pas de réalisme car comment savoir ? comment représenter l’indicible ?

En fond de scène, une boîte noire, façade ouverte. C’est le lieu où les trois acteurs ne sont pas dans la vie de Richard, le lieu où on l’envisage, l’interroge, le remémore, l’enquête. Le lieu où on le reconstitue aussi. Les acteurs s’y changent, passent la perruque de la mère, le blouson de l’ami; y convoquent Hegel et Nietzsche pour théoriser la violence, Freud peut-être ? le rapport au père ? ou la mère ?; soupèsent le poids de la libido face à celui de la pression sociale, qu’est-ce qui peut faire pencher la balance irrémédiablement ?

Richard, celui qui est passé à l’acte, n’apparaît jamais. Son portrait est taillé en creux, par les échanges de ses interlocuteurs, dans leurs mots ou les réactions de leur corps. Celui qui a tué puis s’est tué restera une absence, un trou noir dans l’espace où ont sombré des vies brisées, celles interrompues de ceux qui sont morts, celles altérées à jamais de ceux qui restent.
 

Je vole... et le reste je le dirai aux ombres, un spectacle de la cie f.o.u.i.c Photo © JC Lemasson
 

« En une seconde il peut se produire une infinité de choses »

Le temps se déforme. En une seconde, il peut se produire une infinité de choses. JC Dollé a travaillé avec Arthur Chavaudret, pratiquant la « magie nouvelle » avec le Collectif 14:20, pour donner corps à ces distorsions du temps, et l’on voit des instants bégayer ou se suspendre, s’étirer ou se télescoper. Non pas comme le temps se mesure, mais comme le temps se perçoit. Des tremblements de la réalité. La poésie surgit au détour d’un étonnement, jamais décorative, toujours porteuse de sens.

Avec une pudeur immense, Jean-Christophe Dollé, Clotilde Morgiève et Julien Derivaz nous entraînent à leur suite dans les méandres de la psyché du tueur. Ce sont tous trois de fins acteurs. Ils ont le goût du jeu, et la conscience de l’humanité de leurs personnages. Clotilde Morgiève a un talent rare pour passer d’un personnage à l’autre, d’un âge à l’autre, d’un état à l’autre, faisant oublier d’un geste qui elle était la seconde d’avant, gardant toujours la même justesse, la même expressivité ultra-sensible.
L’écriture comme la mise en scène, étoffées par un travail sur le son et la composition musicale d’une qualité et d’une pertinence qui méritent d’être soulignée, sont d’une intelligence, d’une fluidité et d’une précision remarquables. Dollé a le sens des images puissantes, de celles qui persistent. Du réel, les f.o.u.i.c. font théâtre, et du théâtre, matière à vibrer et à penser.
 

Marie-Hélène Guérin

 
Je vole... et le reste je le dirai aux ombres, un spectacle de la cie f.o.u.i.c Photo © JC Lemasson

JE VOLE… ET LE RESTE JE LE DIRAI AUX OMBRES
Ecrit par Jean-Christophe Dollé
Mise en scène : Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève
Avec Jean-Christophe Dollé, Julien Derivaz, Clotilde Morgiève
et les voix de Félicien Juttner et Nina Cauchard
Musique Collectif N.O.E
Avignon Off 2018 : au 11 Gilgamesh jusqu’au 27 juillet à 18h25

De Dingen die Voorbijgan

DE DINGEN DIE VOORBIJGAAN (Les choses qui passent)

Le temps fuit.
La vie, la mort.
Les vies et les morts.
Traversées par des fulgurances de désir, des désirs qui dévorent, des secrets qui brûlent.
Lait noir, cheveux de cendre, braises englouties au cœur des corps, coins peuplés de fantômes,
Des frères et des sœurs, des enfants et des petits enfants, des parents, tout un enchevrêtrement généalogique de corps désirants, de besoins d’amours. Hommes et femmes sont là, écrasées par le ciel sombre, haletant leur tendre et déchirant désespoir. Des êtres plaqués au sol, délicats oiseaux à l’inconcevable envol.

De Dingen die Voorbijgan

 © Christophe Raynaud de Lage

Le désir palpite au creux des corps, impossible paradis. La chair triste hélas, mais brûlante, foyer des âmes et des élans, brûle et s’effrite, s’émiette.
La langue résonne et dit. Les noires silhouettes traversent l’espace. L’univers bascule sur lui-même, les lignes se brouillent les dimensions tanguent, la neige est noire, le miroir devient écran. Que raconte-t-il de nous ?
C’est aussi bien le désir des femmes que celui des hommes qui bouleverse le monde, le renverse.
Mais la grande roue de la vie est figée dans son enchevêtrement de métal, muette et glacée.
Petite et grande mort. La grand-mère centenaire meurt dans un râle qui sonne autant comme un cri de délivrance que de jouissance.

De Dingen die Voorbijgan

Les choses qui passent sont passées.
Et quand le spectacle se clôt sur un plateau noyé sous une neige de cendre, englouti dans les coulées de brouillard rampant, la corne de brume n’est plus que le souvenir d’un souffle, et l’on ne saura pas si c’était une chauve-souris ou un oiseau qui a traversé le ciel de la Cour du Lycée St Joseph.
Les oiseaux sont ivres.
Il est minuit.

Agnès T.

DE DINGEN DIE VOORBIJGAAN (LES CHOSES QUI PASSENT)
D’après Louis Couperus
Mise en scène : Ivo van Hove
Avec : Katelijne Damen, Fred Goessens, Janni Goslinga, Aus Greidanus jr., Abke Haring, Robert de Hoog, Hugo Koolschijn, Maria Kraakman, Majd Mardo, Celia Nufaar, Frieda Pittoors, Luca Savazzi, Gijs Scholten van Aschat, Bart Slegers, Eelco Smit
Avignon In 2018 : Cour du Lycée Saint-Joseph du 14 au 21 juillet à 22h